Où passe une cavale aveugle comme un œuf
se réveillent des mandibules de sommeil
broyant les signatures limites des choses
où l’absinthe du vent
égare le discours normatif des clôtures
où s’absente une étoile au plus profond des haies
opérées par le dur scalpel de la lumière
afin d’en nommer l’ombre
et où les ponts jambés sont bottés de ravins
une eau dévergondée passe en ébouriffant
l’or noir de sa toison
Où passe une cavale aveugle comme un œuf... par Catherine Andrieu
Il y a, dans ce texte, une fuite primitive. Une cavale — non pas l’animal héroïque, mais la fuite elle-même — devenue aveugle, close sur son propre élan, close comme un œuf, totalité fragile, monde non encore fendu. C’est une énergie qui ne voit pas où elle va, mais qui va, obstinément. Une poussée du vivant avant toute forme, avant toute morale, avant toute syntaxe. Le poème commence là : dans ce lieu antérieur à la vision, antérieur au jugement, antérieur même au langage.
Alors se réveillent les mandibules de sommeil. Le sommeil n’est plus refuge, il devient mâchoire. Il broie. Il mastique les « signatures limites des choses », ces marques qui prétendent fixer le réel, le border, le rendre identifiable, administrable. Tout ce qui signe, ici, est suspect. Tout ce qui dit : voici ce que je suis, voici où je m’arrête. Le poème travaille à défaire ces contrats-là. Il les réduit en pulpe, en matière indistincte. Car le monde, pour Bourson, ne tient pas dans des noms bien rangés : il est mastication, friction, travail obscur de la nuit sur les formes.
Et l’absinthe du vent — amertume, ivresse, plante interdite — égare le discours normatif des clôtures. Le vent n’explique pas, il désoriente. Il fait perdre le nord aux phrases droites, aux frontières bien dressées, aux enclos de sens. Ce n’est pas une révolte bruyante : c’est une ivresse lente, une déviation subtile. Le poème ne casse pas les clôtures, il les rend inopérantes. Il leur ôte leur sérieux. Il souffle dedans jusqu’à ce que le langage cesse d’obéir.
Puis une étoile s’absente. Non pas au ciel, mais au plus profond des haies. L’infini n’est plus au-dessus : il est enfoui, végétal, dissimulé dans les marges, dans les limites mêmes du champ. La haie — frontière encore — devient lieu d’énigme cosmique. Mais cette absence n’est pas naturelle : elle est « opérée ». Le scalpel de la lumière intervient. La clarté n’est plus innocente. Elle incise. Elle tranche pour nommer. Elle coupe le monde afin de pouvoir dire : voilà l’ombre. La lumière ici est chirurgicale, presque violente. Elle fait exister l’ombre en la désignant, en la découpant dans la chair du réel.
Alors les ponts jambés — ces passages héroïques — sont bottés de ravins. Le sol se dérobe sous ce qui relie. Le passage devient précipice. On croyait traverser, on tombe. Et dans cette géographie bouleversée, une eau dévergondée surgit. Elle ne respecte rien. Elle passe. Elle ébouriffe l’or noir de sa toison : matière contradictoire, lumière obscure, richesse sale. L’eau n’est plus miroir ni pureté : elle est excès, sensualité, désordre. Elle défait les coiffures du monde.
Ce poème dit cela : le réel n’est pas stable, il est traversé de forces aveugles, d’ivresses, de découpes, de débordements. Il dit aussi que le langage qui prétend l’ordonner est toujours en retard, toujours menacé. Et pourtant — paradoxe sublime — c’est par une langue d’une précision fulgurante que cette instabilité est rendue sensible. Bourson écrit contre la norme avec une intelligence aiguë, presque cruelle. Il n’abolit pas la pensée : il la pousse jusqu’à son point de vertige.
Ce texte ne cherche pas à être compris : il cherche à faire éprouver. Il ne donne pas un sens : il ouvre une zone. Une zone où les frontières tremblent, où les mots perdent leur assurance, où le monde cesse d’être un objet pour redevenir une matière vive, inquiétante, splendide. C’est un poème qui ne rassure pas — mais qui rend au vivant sa sauvagerie essentielle.
Catherine Andrieu
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Il y a, dans ce texte, une fuite primitive. Une cavale — non pas l’animal héroïque, mais la fuite elle-même — devenue aveugle, close sur son propre élan, close comme un œuf, totalité fragile, monde non encore fendu. C’est une énergie qui ne voit pas où elle va, mais qui va, obstinément. Une poussée du vivant avant toute forme, avant toute morale, avant toute syntaxe. Le poème commence là : dans ce lieu antérieur à la vision, antérieur au jugement, antérieur même au langage.
Alors se réveillent les mandibules de sommeil. Le sommeil n’est plus refuge, il devient mâchoire. Il broie. Il mastique les « signatures limites des choses », ces marques qui prétendent fixer le réel, le border, le rendre identifiable, administrable. Tout ce qui signe, ici, est suspect. Tout ce qui dit : voici ce que je suis, voici où je m’arrête. Le poème travaille à défaire ces contrats-là. Il les réduit en pulpe, en matière indistincte. Car le monde, pour Bourson, ne tient pas dans des noms bien rangés : il est mastication, friction, travail obscur de la nuit sur les formes.
Et l’absinthe du vent — amertume, ivresse, plante interdite — égare le discours normatif des clôtures. Le vent n’explique pas, il désoriente. Il fait perdre le nord aux phrases droites, aux frontières bien dressées, aux enclos de sens. Ce n’est pas une révolte bruyante : c’est une ivresse lente, une déviation subtile. Le poème ne casse pas les clôtures, il les rend inopérantes. Il leur ôte leur sérieux. Il souffle dedans jusqu’à ce que le langage cesse d’obéir.
Puis une étoile s’absente. Non pas au ciel, mais au plus profond des haies. L’infini n’est plus au-dessus : il est enfoui, végétal, dissimulé dans les marges, dans les limites mêmes du champ. La haie — frontière encore — devient lieu d’énigme cosmique. Mais cette absence n’est pas naturelle : elle est « opérée ». Le scalpel de la lumière intervient. La clarté n’est plus innocente. Elle incise. Elle tranche pour nommer. Elle coupe le monde afin de pouvoir dire : voilà l’ombre. La lumière ici est chirurgicale, presque violente. Elle fait exister l’ombre en la désignant, en la découpant dans la chair du réel.
Alors les ponts jambés — ces passages héroïques — sont bottés de ravins. Le sol se dérobe sous ce qui relie. Le passage devient précipice. On croyait traverser, on tombe. Et dans cette géographie bouleversée, une eau dévergondée surgit. Elle ne respecte rien. Elle passe. Elle ébouriffe l’or noir de sa toison : matière contradictoire, lumière obscure, richesse sale. L’eau n’est plus miroir ni pureté : elle est excès, sensualité, désordre. Elle défait les coiffures du monde.
Ce poème dit cela : le réel n’est pas stable, il est traversé de forces aveugles, d’ivresses, de découpes, de débordements. Il dit aussi que le langage qui prétend l’ordonner est toujours en retard, toujours menacé. Et pourtant — paradoxe sublime — c’est par une langue d’une précision fulgurante que cette instabilité est rendue sensible. Bourson écrit contre la norme avec une intelligence aiguë, presque cruelle. Il n’abolit pas la pensée : il la pousse jusqu’à son point de vertige.
Ce texte ne cherche pas à être compris : il cherche à faire éprouver. Il ne donne pas un sens : il ouvre une zone. Une zone où les frontières tremblent, où les mots perdent leur assurance, où le monde cesse d’être un objet pour redevenir une matière vive, inquiétante, splendide. C’est un poème qui ne rassure pas — mais qui rend au vivant sa sauvagerie essentielle.
Catherine Andrieu