Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
  
Les peintures de Patrick Lalande, ou Là où le monde s'efface pour apparaître
Navigation
[E-mail]
 Article publié le 29 mars 2026.

oOo

 

Playlist
  • 1-Là où le monde s’efface pour apparaître

    - MP3 - 4.6 Mio

  • 2-Là où le monde s’efface pour apparaître

    - MP3 - 1.8 Mio


Lecture de Patrick Lalande

 

Il y a, dans les peintures de Patrick Lalande, quelque chose qui ne relève pas d’abord du regard mais de la traversée. On n’entre pas dans ces paysages comme on pénètre un lieu : on y consent comme à une mémoire ancienne qui nous précède et nous déborde. La matière elle-même — cette chair du pigment, épaisse, râpeuse, presque blessée — semble avoir été déposée non pour représenter le monde mais pour en retenir l’empreinte après qu’il s’est retiré.

 

Tout commence dans une brûlure.

 

Non pas la lumière franche, découpée, mais une lumière qui s’éprouve comme une cendre encore tiède, une braise étendue sur la surface du visible. Les ocres, les terres, les rouges sourds ne disent pas la couleur : ils disent l’après. Après la pluie, après le feu, après la disparition. Comme si chaque toile portait en elle la trace d’un événement déjà passé, irréversible, dont il ne resterait que cette lente exhalaison du monde.

 

Et pourtant — rien n’est mort.

 

Car dans ces étendues presque désertées, quelque chose insiste. Une ligne d’horizon à peine tenue. Une eau qui affleure sans jamais se donner tout à fait. Une végétation réduite à son geste essentiel — touffes sombres, silhouettes d’arbres, griffures du vivant sur la surface minérale du temps. Lalande ne peint pas la nature : il peint ce qui, en elle, refuse de disparaître.

 

Il y a là une spiritualité sans ciel.

 

Une spiritualité de la terre basse, du souffle horizontal, du monde vu depuis le seuil où l’être se défait de toute illusion de domination. Rien ne surplombe. Rien ne sauve. Et c’est précisément là que s’ouvre une forme de grâce : dans cette égalité retrouvée entre l’homme et ce qui l’entoure, dans cette absence de hiérarchie entre la boue, l’eau, l’arbre et la lumière.

 

On pourrait croire à des paysages — mais ce sont des états.

 

États du temps. États de la matière. États de l’âme.

 

Car ce qui se joue ici n’est pas de l’ordre de la description mais de la correspondance. Chaque toile agit comme une zone de résonance où le dehors et le dedans cessent de s’opposer. Ce que je vois — cette rive, cette nappe d’eau trouble, cette colline indistincte — devient peu à peu ce que je suis. Ou peut-être : ce que je porte sans le savoir.

 

Il y a dans certaines toiles une montée, presque imperceptible, vers une clarté voilée. Une sorte de blanchiment du monde, comme si la lumière, au lieu d’éclairer, venait effacer. Et dans cet effacement, quelque chose apparaît : non pas une forme, mais une présence.

 

Une présence sans contour.

 

C’est là que Lalande touche à l’essentiel.

 

Il ne cherche pas à fixer le réel — il le laisse advenir dans sa fragilité même, dans son instabilité constitutive. La peinture devient alors un lieu de passage, un seuil où le visible tremble, où il hésite entre apparition et disparition. Et c’est dans cette hésitation que naît l’émotion la plus juste : celle qui ne s’impose pas, mais qui affleure, comme une eau lente sous la peau du monde.

 

Regarder ces œuvres, c’est accepter de perdre pied.

 

De ne plus savoir exactement où l’on est — ni dans quel temps. Car ces paysages semblent appartenir à une géographie intérieure, à un territoire qui ne se situe sur aucune carte, mais que chacun reconnaît pourtant. Une plaine de mémoire. Une rive d’enfance. Une étendue où quelque chose a été vécu, intensément, puis oublié.

 

Et qui revient.

 

Toujours sous une autre forme.

 

Dans une vibration. Dans une nuance. Dans cette manière qu’a la couleur de ne jamais être tout à fait seule, mais toujours mêlée, traversée, altérée par une autre. Rien n’est pur chez Lalande — et c’est cette impureté qui sauve. Car elle est le signe même du vivant : ce mélange, cette contamination, cette impossibilité de fixer définitivement les choses.

 

Il y a aussi, dans certaines compositions, des surgissements plus nets : un arbre, une ligne de maisons, une île minuscule dressée comme un vestige. Mais même là, rien ne s’affirme. Tout est retenu, comme si la peinture elle-même refusait l’évidence, préférait la suggestion à la déclaration.

 

Ce refus est une éthique.

 

Une manière de dire que le monde ne se donne pas à voir — qu’il se laisse seulement approcher, effleurer, traverser. Que toute représentation est déjà une perte, et que la seule fidélité possible consiste à maintenir ouverte cette perte, à ne jamais la combler.

 

Alors la toile devient prière.

 

Non pas une prière adressée — mais une prière tenue. Une tension vers quelque chose qui ne se nomme pas, qui ne se représente pas, mais qui affleure dans la matière même, dans cette manière qu’a la peinture de respirer encore, longtemps après qu’elle a été posée.

 

Et je comprends, devant ces œuvres, que ce que Lalande cherche n’est pas le paysage, mais le lieu où le monde commence à se taire.

 

Ce lieu fragile, presque imperceptible, où le visible renonce à s’imposer.

 

Où il consent enfin à n’être plus qu’une vibration.

 

Une offrande.

 

Une trace de passage dans l’infini du vivant.

 

 

Catherine Andrieu

'

Pour voir un diaporama, cliquez sur les images :

FORUM
Pour participer, voir en bas de page>>


Commentaires :

  Les peintures de Patrick Lalande, ou Là où le monde s’efface pour apparaître par Lalande patrick


 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Ajouter un document

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2026 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - pcintas@ral-m.com - 06 62 37 88 76

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -

- Hébergement: infomaniak.ch -