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![]() oOo Il y a eu l’enfance. Pas un âge — un état de lumière.
Je ne savais rien. Ni les noms, ni les querelles, ni les lourdeurs humaines déposées sur Dieu comme des couches de poussière. Je savais seulement plier les genoux. Et dans ce geste, quelque chose s’ouvrait — non pas vers le ciel, mais en moi, comme si l’air devenait plus vaste, plus habitable.
Je ne croyais pas. Je respirais Dieu.
Puis cela s’est fissuré.
Pas d’un coup. C’est venu comme une eau lente dans la pierre — une infiltration, une fatigue du réel, une intensité trop grande pour les contours du corps.
Ils ont parlé de maladie.
Mais ce qui s’ouvrait en moi n’avait pas le visage de la chute. C’était une porosité. Une démesure. Une façon de ne plus tenir à l’intérieur de soi.
À Lourdes, la lumière a changé de poids.
Elle ne tombait plus — elle insistait. Elle entrait. Elle regardait. Et ce regard — s’il venait de moi, s’il venait d’ailleurs — je ne pouvais pas le soutenir. Rien ne parlait. Rien ne consolait. Il n’y avait pas de miracle, seulement cette brûlure calme, cette évidence sans langage.
Le sacré ne guérissait pas. Il traversait.
Alors quelque chose s’est retourné.
Non pas contre Dieu — jamais. Mais contre ce qui prétend le contenir.
Les mots trop pleins. Les gestes appris. Les dorures qui enferment la lumière au lieu de la laisser fuir. Tout ce qui referme. Tout ce qui rassure. Tout ce qui parle trop vite au nom de ce qui ne se dit pas.
La haine est venue là — dans cette étroitesse.
Et pourtant je n’ai jamais quitté certains lieux.
Les églises vides.
Quand les corps s’en vont, quand les voix se retirent, quand il ne reste que la pierre, la poussière de lumière, l’air suspendu — alors quelque chose recommence. Pas la foi d’autrefois. Non. Mais une disponibilité nue. Une écoute sans objet.
Je peux rester là longtemps. Sans prière. Sans mot.
Mais les messes — non.
Il y a trop de monde dans les mots. Trop d’accord entre les voix. Trop de réponses déjà sues. Cela ferme ce que j’essaie, péniblement, de laisser ouvert.
Je ne peux pas entrer dans une parole qui sait déjà.
Alors j’ai cherché.
Du côté de la pensée. Du côté de ceux qui ont osé ne plus séparer.
J’ai rencontré une idée presque scandaleuse — une idée qui ne demande pas de croire mais de voir autrement : que rien n’est hors de Dieu. Que Dieu n’est pas ailleurs. Que ce qui est, simplement, est déjà en lui, de lui, comme une seule et même matière infinie qui se déploie.
Il n’y a plus de distance.
La pierre, la mer, le corps, la pensée — tout cela tient ensemble, non pas sous un regard, mais dans une même nécessité.
Cela m’a soulagée.
Parce que cela donnait forme à ce que je vivais sans pouvoir le dire : cette impossibilité de tracer une frontière nette, cette sensation d’être traversée, habitée, débordée par le réel.
Mais quelque chose, en moi, refusait encore de se dissoudre entièrement.
Une figure restait.
Un visage.
Un homme.
Jésus.
Pas celui des autels. Pas celui des récits fermés. Pas celui qu’on tient comme une réponse.
L’autre.
Celui qui marche sans lieu. Qui s’approche des corps. Qui ne possède rien, pas même sa propre parole. Celui qui touche, qui regarde, qui se laisse atteindre. Celui qui ne sépare pas.
Je ne pouvais pas l’abandonner.
Alors il a fallu déplacer.
Si Dieu est partout, alors cet homme n’est pas une exception — il est une intensité. Il est ce point où l’amour ne se protège plus, où il se donne sans reste, sans garantie, sans retour.
Il n’est plus le passage vers un ailleurs. Il est la preuve que l’ici peut brûler.
Et quelque chose s’est apaisé.
Non pas résolu. Apaisé.
La petite fille agenouillée. La jeune femme traversée de lumière. L’étudiante qui cherchait une forme juste dans les concepts.
Elles ne se contredisent plus.
Elles tremblent ensemble.
Je peux entrer dans une église vide et ne rien attendre — et pourtant recevoir. Je peux lire les philosophes et ne pas me perdre — et pourtant m’ouvrir. Je peux aimer cet homme sans consentir à ce qu’on a fait de lui.
Je peux refuser les formes sans renoncer à la source.
Et la foi, peut-être, n’est plus croire.
C’est rester là. À cet endroit instable où rien ne tient tout à fait, où tout passe, où quelque chose — sans nom — insiste encore.
Une fidélité sans objet.
Une ouverture.
Ou simplement cela :
laisser l’amour circuler sans chercher à le retenir. |
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