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2- Le tueur de temps
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 Article publié le 19 avril 2026.

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La mission est de tuer le temps, la sienne est de me tuer. On est à l’aise entre assassins.

Emil Cioran

 

En tuant le temps, on blesse l’éternité.

Henry David Thoreau

 

J’attends la Mort sur un quai de gare,

Entre les rails poussent des chardons,

J’ai mon casse-croûte, mon bidon

De gnole et ma boîte de cigares.

 

J’attends la Mort à l’orée du bois,

Ce n’est pas pour lui conter fleurette

Ni pour me noyer dans ses mirettes,

Les ronciers d’Horeb sont pleins d’abois.

 

J’attends la Mort dans mes bacchanales,

Je ne broie que du rouge et du noir,

Les aminches, mains en entonnoir,

Entonnent des Internationale.

 

J’attends la Mort sur une vraie croix

Malgré mes facéties quotidiennes,

J’entre, je sors des files indiennes,

De ces rangs deux par deux, trois par trois.

 

J’attends la Mort, je plie mon bagage

Dans la chambre jaunie d’un hôtel.

Que faire de mes restes mortels ?

Je ne les ai pas volés, mes gages !

 

J’attends la Mort, pieds et poings liés,

Au-dessus des loups et des hyènes,

Au bord de la roche tarpéienne.

Combien de fois m’a-t-elle oublié ?

 

J’attends la Mort dans mes embuscades,

Dans mes chaînes, sur les échafauds,

Au bout de la toise où le drap faut,

Sur le promontoire de Leucade.

 

J’attends la Mort en chien de fusil,

J’ai tiré mes dernières cartouches,

Dans les bras de neuf saintes nitouches,

Les garces n’ont pas les goûts moisis.

 

J’attends la Mort au coin de ma rue,

Sous les quolibets, sous les brocards,

Les cavales ruent dans les brancards,

Je remplume les coquecigrues.

 

J’attends la Mort, mes gros bras ballants,

J’ai perdu la langue, l’œil, l’oreille,

Le nez, la main, un pied. Je m’enraye

Sous les plan plan et les rataplan.

 

J’attends la Mort entre quatre pages,

Prosaillant, rimaillant dans des fers.

Là, là-bas, est-ce le même enfer,

Les mêmes chants, les mêmes tapages ?

 

J’attends la Mort au bout des rouleaux

Compresseurs des marées sur la grève.

Je meurs toujours dans le même rêve,

Dans des histoires de matelot.

 

J’attends la Mort au douzième étage,

L’escalier est tellement ardu

Que nul n’y vient réclamer son dû,

Exercer son pouvoir de chantage.

 

J’attends la Mort dans mes beaux habits,

Nous attendons toujours quelque chose,

Que fleurissent, que passent les roses,

Je crâne To be or not to be.

 

J’attends la Mort, la sale habitude,

Je l’aurais prise sous les drapeaux.

Par malheur, j’ai toujours eu sa peau

Et je retournais à mes études.

 

J’attends la Mort... Dis, qu’as-tu été

Sans un dieu, sans un maître aux commandes ?

Un miroir sans tain me le demande,

J’arrive au bout de l’éternité.

 

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  2- Le tueur de temps par Catherine Andrieu

Il y a, dans ce poème, une manière de se tenir au bord — non pas dans l’attente naïve de ce qui vient, mais dans une station plus grave, presque ironique, où l’homme découvre qu’il ne fait que rejouer sans cesse la scène de sa propre disparition. « J’attends la Mort » : la formule revient comme une cloche fêlée, non pour annoncer une fin, mais pour installer une durée étrange, une durée creuse, où attendre devient l’acte même d’exister.

Car ici, attendre n’est pas suspendre le temps. C’est le produire, le creuser, le ronger. L’homme qui attend la mort est déjà celui qui tue le temps — et qui, ce faisant, entame quelque chose de plus vaste que lui : une éternité blessée, trouée par l’usage. La tension entre Emil Cioran et Henry David Thoreau ne fait pas qu’ouvrir le poème : elle le travaille de l’intérieur. Entre l’intimité cynique avec la mort (« à l’aise entre assassins ») et la faute métaphysique (« on blesse l’éternité »), le sujet se tient dans une contradiction qui ne se résout pas. Il vit dans cette faille.

Alors les lieux se succèdent — quai de gare, orée du bois, hôtel jauni, échafaud, grève — mais ce ne sont pas des paysages. Ce sont des figures de l’attente elle-même, des stations intérieures où le monde devient le décor mobile d’une conscience qui ne cesse de se rejoindre dans sa propre finitude. Le réel est traversé, mais jamais habité. Chaque espace est une variation du même point fixe : un corps qui sait qu’il va mourir, et qui ne sait que faire de ce savoir.

Ce qui frappe, c’est que cette attente n’a rien de solennel. Elle est traversée de trivialité, de farce, de débordements presque carnavalesques. La gnole, les cigares, les bacchanales, les « saintes nitouches » — tout cela ne relève pas d’un simple contraste. C’est une stratégie plus profonde : celle de dissoudre la mort dans le tumulte du vivant, de la rendre presque familière, presque vulgaire, pour ne pas avoir à en affronter la pureté nue. Mais cette tentative échoue sans cesse. Car derrière le rire, quelque chose insiste : une fatigue, une usure, une lente désagrégation du corps et du langage (« j’ai perdu la langue, l’œil, l’oreille »).

Le poème devient alors une mécanique de répétition. Chaque « j’attends » est à la fois un recommencement et une preuve d’échec. Rien ne vient. Ou plutôt : tout vient déjà, mais sous une forme qui ne satisfait pas l’attente. La mort est toujours en retard, toujours manquée, toujours déjà là sans jamais se donner comme événement. C’est cela, peut-être, le cœur du texte : la mort n’est pas ce qui arrive, mais ce qui ne cesse de ne pas arriver, condamnant le sujet à une forme d’éternité vide, une éternité sans transcendance.

Et lorsque surgissent les figures — la roche tarpéienne, Leucade, la croix — ce ne sont pas des élévations symboliques. Ce sont des restes, des ruines de sens, des signes anciens qui ne portent plus rien que leur propre épuisement. Le sacré est passé par là, mais il n’y a laissé qu’une trace érodée, presque ironique. L’homme attend sans dieu, sans maître, livré à un miroir sans tain où il ne se voit pas, mais où il est vu — par quoi, par qui, nul ne sait.

Alors la dernière question n’est pas une interrogation morale. Elle est vertigineuse : « qu’as-tu été ? » Non pas : qu’as-tu fait, mais : qu’as-tu été dans ce temps que tu croyais tuer ? Et la réponse ne vient pas. Car si le temps a été tué, il n’y a plus de récit possible. Il ne reste qu’un glissement vers une limite où l’éternité elle-même semble se consumer.

Ce poème ne parle pas de la mort. Il parle de ce qui arrive quand la mort cesse d’être un terme pour devenir un milieu — un climat intérieur dans lequel toute chose, même la plus vive, même la plus triviale, se trouve déjà entamée, déjà perdue. Et l’homme, dans ce paysage, n’est plus qu’un veilleur sans nuit, un survivant de sa propre durée, qui marche, sans le savoir, au bord d’une éternité qu’il aura passée sa vie à blesser.

Catherine Andrieu


 

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