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Cet enfant transforme la fleur en catastrophe...
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 Article publié le 3 mai 2026.

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Cet enfant transforme la fleur en catastrophe

comme la belle égratignure de son genou

on pense à William Blake

et aux oignons à éplucher qui font pleurer
à cause des choses qui sont nécessaires

et qui exigent

que l’on prenne en main le couteau de cuisine
en lisant la recette ad hoc dans le bon livre

On vend la pierre à aiguiser et les fleurs à empoter
dans les super marchés

et aussi des jouets pour les enfants

qui les transformeront plus tard en catastrophes
lesquels un jour d’enfance et de genou blessé
 
furent de très méchantes fleurs

innocemment martyrisées

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  Cet enfant transforme la fleur en catastrophe... par Catherine Andrieu

Il y a, dans ce texte de Gilbert Bourson, une blessure qui ne saigne pas seulement dans la chair, mais dans l’ordre même du monde — comme si l’enfance, au lieu d’être une innocence, portait déjà en elle la torsion première, le geste inaugural de la défiguration. Rien ici n’est paisible : la fleur n’est pas la promesse d’un printemps, elle est déjà la catastrophe en germe, et l’enfant — cet être que l’on voudrait pur — devient l’opérateur discret d’une violence sans intention, mais non sans portée.

C’est là que le poème se tient, dans cette zone insoutenable où l’innocence n’absout pas.

On pense à William Blake, bien sûr — non comme référence décorative, mais comme fracture fondatrice : cette vision où l’enfance n’est jamais hors du tragique, où le regard pur est aussi celui qui voit le plus profondément l’horreur du monde. Chez Bourson, la fleur et le genou écorché ne sont pas deux images juxtaposées : ils sont la même chose, le même événement déplacé d’un plan à l’autre, la même entaille inscrite dans la matière du réel. L’enfant ne découvre pas la douleur — il la reproduit, il la déplace, il l’expérimente comme un langage encore informe.

Et ce langage est celui du geste.

Le couteau apparaît alors — non pas comme instrument de crime, mais comme outil nécessaire. C’est cela qui glace : la nécessité. Éplucher un oignon, suivre une recette, manier la lame — tout cela relève d’un ordre du monde où la destruction est incluse dans la vie même. Il faut couper pour nourrir, blesser pour transformer, entamer pour révéler. Le poème ne moralise pas : il constate une ontologie du tranchant. Il y a dans toute action humaine une part de découpe, une part d’arrachement.

Ainsi l’enfant apprend — non à être cruel, mais à être au monde.

Le supermarché surgit alors comme le lieu métaphysique de cette circulation étrange : on y vend des pierres à aiguiser et des fleurs, des outils pour trancher et des objets à mutiler, des jouets — ces formes déjà programmées de la catastrophe future. Le commerce n’est pas seulement économique, il est symbolique : il organise la transmission de la violence en la rendant banale, reproductible, presque ludique. Ce qui fut fleur devient objet, ce qui fut jeu devient destin.

Et l’enfance, loin d’être un refuge, apparaît comme le laboratoire secret de cette mutation.

Il faut entendre alors cette phrase comme une révélation terrible : « de très méchantes fleurs innocemment martyrisées ». Tout est là — dans cette contradiction que le poème ne résout pas. Méchantes, parce qu’elles résistent, parce qu’elles appartiennent à un monde que l’enfant ne comprend pas encore ; innocemment martyrisées, parce que le geste qui les détruit n’a pas encore appris sa propre gravité. L’innocence n’est pas absence de violence : elle est absence de conscience de la violence.

Et c’est peut-être cela, au fond, que dit Bourson avec une précision presque insoutenable : nous n’avons jamais cessé d’être cet enfant.

Nous continuons de transformer les fleurs en catastrophes, mais nous avons appris à appeler cela autrement — progrès, nécessité, habitude. Le genou écorché s’est déplacé dans l’histoire, il s’est élargi à l’échelle du monde, mais il demeure, intact dans sa structure : une blessure infligée sans haine, une entaille sans ennemi, une catastrophe née d’un geste simple.

Il n’y a pas de rédemption dans ce poème, mais une lucidité aiguë, presque minérale. Une lucidité qui nous oblige à regarder autrement les gestes les plus quotidiens, à entendre dans le moindre acte de transformation la possibilité d’une perte irréversible.

Et pourtant — ou peut-être à cause de cela — quelque chose demeure infiniment fragile et digne d’être sauvé : non pas la fleur, déjà perdue, mais la conscience tremblante de ce que signifie la toucher.

Car c’est là, dans cet infime tremblement, que pourrait naître — non une innocence retrouvée — mais une responsabilité enfin éveillée.

Catherine Andrieu


 

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