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![]() oOo Où vas-tu ? Je n’en sais foutre rien, mais j’y vais. Je vais, ni gai, ni triste, où le mistral me pousse. Contraint dans mon caban et dans ma carapousse2, Les gens me traitent comme un malade du pouce. Caramentran3, d’où viens-tu ? Si je le savais…
Quand je parle de vous, muses, je me déborde, Je mets de mon côté poulaillers hilarants, Cantonades sans voix, strapontins, derniers rangs, Cela est plus que vrai, je vous en suis garant. Laquelle d’entre vous le plus souvent me borde ?
Dans les rues, sur les ponts, le long des quais verveux, Je prends des goélands, des piafs à la tirasse ; Je les lâche étourdis sur les dernières traces Du chantre d’Ionie, du chantre de la Thrace, Des gueux félibréens, troubadours sans aveu.
Je mets des habits neufs à de vieilles idées, Des idées riquiqui, des idées rococo, Des idées sans acquis, des idées sans écho, Des idées à la noix, à la noix de coco… Des idées en retard, des idées démodées…
Fanfare, procession, ni retraite aux flambeaux, J’en dirai un peu plus avant que je m’en aille. C’est ainsi braves gens, les poètes pinaillent ; Qui meurt à la ville est mangé par la chiennaille, À la campagne par les porcs et les corbeaux.
Des nasses, des guêpiers, des lacs, des chausse-trapes… C’est à désespérer des choses et des gens. Je regrette mes temps perdus et mon argent. Pour tous ces attrapeurs, je ne suis qu’un saint Jean Chrysostome qui mord et remord à la grappe.
Préparons-nous à voir notre pays conquis - Incendiaires, pillards, briseurs de mandolines -, Rien que d’y songer, j’en ai la chair de galine ; Encore décamper, regagner les collines, Se terrer, s’embusquer, rejoindre le maquis.
Quand je pense que les faux-fuyants vont à Rome, Et que mon raidillon, serpentueux, étroit, Rocailleux et herbu me mène à une croix, Roulé dans un drap mûr, verdâtre, roide et froid, Porté par un mulet, quelquefois par quatre hommes.
Je n’ai plus le désir de vous tourner un œuf4, Un madrigal, un lai, une ode, une sirvente5, Une rotrouenge6, ô mes féales servantes, Ô mon égérie qui aux quatre vents me vante, Mes traînées, mes catins, mes rouchies7, mes ponts-neufs8 !
Mes alexandrins vous font hausser les épaules, Je croyais, rioteurs, rigoleurs, rigolards, Chansonneurs, chansonniers, faiseurs de canular, Caberlots à l’évent, maigrichons et gros lards, Vous faire bourlinguer de l’un à l’autre pôle.
On dirait que je sors du moulin de Daudet, Qu’on me casse du grès sur l’épine dorsale, Que j’ai pris du plaisir avec mes commensales, Comme d’autres Paris, je voulais voir Pharsale, Je ramène au pays mon chien et mon bodet.
Je grimpe au sommet du Pic de la Mirandole, Comme à chaque ascension, j’en apprends un peu plus, Cromlechs, menhirs, dolmens, cairns, galgals, tumulus -, Mais je ne suis pas près de me faire un calus, Tantôt, je rejoindrai l’air d’une farandole.
Des tocsins, des bourdons et des canons fondus, J’en ai autant que j’en peux porter sur l’échine ; Je me crois un Atlas sous la ronde machine, Des pékins chineurs sur mes pas d’encre de Chine, Encore une grosse heure et je serai rendu.
C’est se heurter le front contre une palissade, Un mur, que de vouloir me mettre à la raison. Je suis toujours en l’air, toujours sur l’horizon ; Devrais-je attendre au coin du feu ma crevaison ? Malgré tout, je reviens souvent à la passade.
Je me raconte en long, en large et en travers, Ma muse, ici et là, notre gloire nous l’eûmes. Ma besace à gros grains pèse comme une enclume ; J’ai toujours sur le râble un tome et un volume. Écrire, c’est voir son temps en prose et en vers.
À la gêne dans vos croquenots à bascule Et à l’étroit dans vos habits de dimanchier, Je préfère, c’est sûr, ma vie de patachier. Que mangez-vous si vous ne voulez pas chier, Rimeurs tarabustés traduits en ridicule ?
Coupeurs de chevaux en quatre et cogne-fœtus, Ma plume court par les champs comme une échappée ; Je note à ses retours ses tristes ripopées. Vous pouvez dénigrer mon goût pour l’épopée, L’Iliade, les Rougon-Macquart, Roland, Artus…
Ce sentier mène -t-il à la ville éternelle ? On y parle latin, grec, occitan, narquois ? Pour ma part, je me tiens à dache clos et coi, Il faut que j’y aille ou que je dise pourquoi À tous ces orgueilleux tourneurs de ritournelles.
J’ai dans mon ciboulot comme un nid de bourdons, Mon étique Pégase a tous ses fers qui lochent. Et ces Quasimodo qui me sonnent les cloches, Les angélus, les glas, les tocsins s’effilochent Sur les toits, sur les champs… Aurai-je mon guerdon9 ?
- Tuiles, croquets, croquants, macarons, croquignoles… J’aime tout ce qui fait croc sous la dent- gressins, Pralines, sablés -croc, croc sous les agassins10, Sous le poing, entre les paumes… J’aurai dessein De griffonner après quelques gorgées de gnole.
Parfois, faire bombance et le tour du cadran… Je croise des croquis sous une pluie de pierres, Des profils tranchants comme un couteau de tripière, Des nus à la sanguine et ma dame en guêpière Qui me prend par le bras… Je m’éveille mourant.
Avant de devenir pantins et marionnettes, Forçats à la rame, à la rime, enfants champis, Avant de traverser des avrils sans épis, Jouons à cache-cache et à touche-pipi, Au jeu de l’oie, au chat perché, à la dînette…
Les flots bleus… Nous faisions bon marché de nos corps, On s’empaquetait dans une vieille guimbarde Tantôt obéissante et tantôt furibarde, À fond, à fond la caisse, à fond, à toute barde, La radio à plein tube enfonçait les décors.
Vieillir… Et ce foutu linceul que le temps tisse, On se détache d’hier sans s’en apercevoir. À vélo, en car, à pied, le mieux pour savoir La carte de l’endroit, ce fut d’y aller voir. Avec l’âge, on se tasse et on se rapetisse.
Ce n’est pas le moment de moduler, ça non, De roucouler des bouts-rimés tout d’une haleine, Ni de sérénader les pots de marjolaine. Ne me soufflez plus rien, mes oreilles sont pleines, Tout cela est secret comme un coup de canon.
La mégnie11, les poteaux12, la mer et le cinoche, La plage, les rochers, les westerns-spaghetti, Les boules, le ballon, le bar, le baleti, Les cartes, le flipper et le fini-parti13. Les pique-niques, les lunchs et les médianoches.
Je n’entends, ni ne vois personne ici autour, Plus de bruits cuivreux, plus de couacs, plus de parades, Plus de charrois fleuris et plus de mascarades, Si j’en profitais pour étirer ma tirade Et éclaircir ma voix au sommet de ma tour !
Ne vous tracassez pas pour ma mienne épitaphe, J’ai mille males soifs, j’ai mille males faims, Certes, je ne joue plus au plus fort, au plus fin, Je n’en suis pas encore aux gros mots de la fin, Pour ne rien vous cacher, mes labadens14, j’y taffe.
Mais qu’est-ce que ce livre ? Un œuvre décevant ? Que non ! Les rimeurs sont dans la même gerbière, Allons au cabaret, triste Tristan Corbière, Nous tuer le corps et l’âme, nous mettre en bière, Faire comme si nous étions encor vivants.
Je n’ai plus que du bec, mes ailes sont pesantes, La campagne est en verve, on entre les moissons. Je me souviens, peiné, des belles qui se sont Données dans la farine et vendues dans le son. J’ai de la glane pour tous ! Pour tous ? Je plaisante.
La Fontaine, Boccace, un conte médiéval, C’est une légende où les femmes sont des oies15. J’abandonne un royaume où les gueux se voussoient, Ses semées de soucis sur les cris de la soie, Ses jardins filés d’or pour un frisque cheval.
Les mots sont balbutiés, l’aigue bénite est faite, On nous brise le crâne à grands coups d’encensoir, Dansons la carmagnole à l’entour des pressoirs, Des arbres de mai, des fontaines, des pissoirs ; Ce n’est pas le saint mais la bacbuc que l’on fête.
Je vous sers, que je vous conte mes coups tordus, Mes contes violets dignes d’un manicome16… Donnez m’en peu, un fond, un cul de vidrecome17 Et tous ces racontars… Je vous en revends comme Pas plus tard qu’avant-hier on m’en a revendu.
J’ai bazardé mes bois, mes airains, mes agates, Mon collier de misère et mes riches carcans, Ma lampe de Davy18, ma paillasse de camp, Un buste d’Honorat de Bueil de Racan Et ma béquille avant que ma carne se gâte.
Je vous le dis afin de vous mettre au parfum, Mon entourage n’est pas du tout fréquentable, Mais avec, nom de Dieu, une mine mettable, Ce cercle vicelard tient autour d’une table ; Nous poussons dans un coin la chaise des défunts.
Avant de tirer en l’air mes dernières douilles, De refaire une fois le tour de mon quartier, De laisser mes souliers, mes habits, mon métier, Quelques preuves d’amour, de mourir tout entier, Je vous écrirai deux mots et une bredouille.
Je ne sens pas la fin des fins, la vraie, venir. À peine on s’en éloigne, encore on s’en approche, Je coupe court à tout : compliments et reproches, Je ne regrette pas les anciennes accroches, Je rassemble tant bien que mal des souvenirs.
J’aurai tout labouré, mon champ, la mer, ma vie. Et je ne suis qu’un vieux bœuf qui suit ses sillons, Content d’être encore un peu dans le tourbillon, D’entendre mon clocher sonner le carillon, Un vieux bœuf qui jamais ne se tait, ne dévie.
Des guignes ? Une maine et nous fîmes le vœu De nous aimer toujours, toujours quoiqu’il arrive. Les histoires d’amour sur le sable s’écrivent. À la rame sur un étang sans fond, ni rive, On ne fait pas souvent des vents ce que l’on veut.
Séparés, on se cherche, ensemble, on se chamaille Comme font, font, font, font les petits amoureux… Les oaristys, les rencards, les buissons creux ; Preux cavalier, au bois, j’étais toujours le preux. J’ai ma colichemarde et ma cotte de mailles.
Soudain qu’elle m’a vu, elle m’a appelé. Te souviens-tu de moi ? Madelon ? La crémière ? La gardeuse d’oies ? Non, c’est la belle Heaumière Que tu couvrais d’iris et de roses trémières ! Et je tourne le dos où je devais aller.
Depuis qu’on m’a volé mon vieux vélocifère, Elle me tient l’échelle et garde mon pataud, Tout mon saint-frusquin, ma bourse, mon paletot, Mon luth, ma crécelle et les clefs de mon château. Elle s’occupe en plus de mes sales affaires.
Elle prend son temps et le mien pour rajeunir - Teintée, peinte de frais, fagotée, pomponnée, Le compte n’y est pas, il s’en faut, dix années. Nous gambadons même aux fêtes carillonnées, Nous n’avons plus le cri, la larme à retenir.
Je vous fatigue avec mes morceaux de bravoure, Mes contes graveleux faits, refaits à plaisir, Qui, citoyennes, vous font à peine rosir, Dames, je n’ai jamais eu du mal à choisir Mes récits égrillards, tout ce que je savoure.
Je dépave Paris et pave les enfers, Je compose mes vers sur des dalles sonnantes, Je fus le prisonnier de la ville de Nantes. J’ai tiré dans Toulon une chaîne traînante, J’y suis né, mère, avec la crépine et les fers.
Je n’attendrai pas plus d’une heurette d’horloge, Je ne supporte plus de toujours poireauter, De faire les cent pas et de m’impatienter. J’ai passé le bon temps de m’en faire conter. Si je savais au moins où cette garce loge.
Avec l’âge on se tasse, on perd de la hauteur. De me revoir, ils en sont ravis en extase, À ces esbroufeurs, à ces fats, à ces viédases19, À tous ces casse-cou, je tire mon pétase20 ; Je fus un comédien, mais jamais un acteur.
J‘ai un pied sautillant, léger au bal-musette, Et l’autre bot dans la nacelle de Caron. Un chausson, un sabot… Après la danse en rond, Transis, nous partagions un cornet de marrons, Nous avions des chez-nous pour faire la chosette.
Sans violon, je ne sais plus sur quel pied danser, L’amour a emporté notre ménestrière. Je griffais son devant et pinçais son derrière, Elle mouchait mon cierge et blaguait ma prière. Il ne me reste plus qu’à tout recommencer.
Je ne renonce pas aux envies de mon âge, Aux joies de mes petits boyaux, à mes hochets, À la rengaine, à la chanson du ricochet, À prendre les plumeurs d’oiseaux au trébuchet, À remonter la Seine et ma rue à la nage.
Au fil du temps, les ponts rendent leur tablier. Les chemins rebattus s’enfuient par les broussailles, Moussaillon au long cours, hale-bouline, saille21 ! Protée dans son sommeil rêve de représailles, Il change ses moutons en bouillonnants béliers.
Tant que j’aurai ce quart de lune dans la tête Pour prendre allègrement les mots, la balle au bond, Non, je ne serai pas tout à fait moribond ; Je soigne mes tuyaux, m’inquiéter, à quoi bon ? À quoi bon, à quoi bon m’accabler d’épithètes ?
C’est toi ? Où trottes-tu, vêtu comme un moulin, Sur ton fier ânichon, sans satou, ni girouille22, Les moujingues23, là-bas, te chercheront garouille24 Pour défaire mes sacs de nœuds, mes sacs d’embrouilles, Je me donne, Alphonse, au plus tard, la Saint-Glinglin.
Je donne à travers champs la réplique à Sénèque, À Taine, à Pétrarque et briffe avec Rabelais. Si je te tors le nez, il en gicle du lait. Que suis-je devenu, un douloureux palais, Un mollasse viet d’aze25 et deux figues penèques26 ?
Je me vêts lourdement presque toujours trop tôt, Je ferre pour l’hiver mon vieux Pégase à glace. Mais qu’est-ce qui me pousse à refaire mes classes, À rimer haut et fort dans les cours, sur les places, De ma plus haute tour et d’entre les tréteaux ?
Elle n’a pas besoin, pour savoir mes pensées, De boire dans mon bock, ni dans mon rouge bord, Elle loue mes retours, mes naufrages au port, Ma parnasside27 y voit clair sous mon tapabor28, Dans mes yeux éblouis, dans mes mains harassées.
Croyez-vous tout payer en tresses de laurier, En bouts de Marseillaise, en messes rebattues ? Vous flanquez le bâillon aux muses déjà tues, La feuille de vigne et de la gaze aux statues, Les tambours voilés aux morts à rapatrier…
Le dimanche au bistrot, on s’enfume, on s’anise, Le rami, la belote… On fend les guéridons ; Nous sommes frétillants, frais comme des gardons, Mais au vêpre venu, on a tous le bourdon. Demain c’est lundi, d’y penser on agonise.
J’ai souvent coupé mes poires par la moitié, Partagé ma maraude et mes larcins en frères Avec ceux qui avaient la fortune contraire Et puis retrouvé ma colonne itinéraire En me raillant de qui me regarde en pitié.
Il y en a pour tout le monde et il en reste. J’ai trouvé le santon et la fève au gâteau Et cette pétillante écume de coteau ; Une part pour Pédauque, une part pour Pétaud, Une part pour Pylade, une part pour Oreste…
- Serviette en nids d’abeille et pièce de savon, Guenilles à la guimauve ou à l’eau de toilette, Aiguilles, baise-en-ville… Où sont les gigolettes Qui nous changeaient les pieds en bouquet de violettes ? Où l’on donne de quoi rêver, les gueux y vont.
Pendant que vous parlez, que vous vous chantez pouilles, Le rosé se réchauffe et le repas froidit. On passe à la mangeoire, il est plus de midi ; J’aurai rince-cochons, armagnac, rhum, brandy… Je me suis levée tôt pour faire la tambouille.
Descends, on est à table ! On est dans le brouillard ! Du cul de la crémière et de l’argent du beurre, On ne s’en soucie non plus que d’un brin de feurre. Descends ! Je suis à dos d’oiseau avec Fombeure Dans un peu moins d’une heure, on prend le tortillard !
J’écris dans des wagons un long roman de gare, Je suis simple soldat, je suis simple ressort, Un pain de munition et des gendarmes saurs, Un vin de la comète29 et le tirage au sort. Quatorze… On repart pour une grande bagarre !
Saura-t-on qui est vif, qui es mort, là-dedans ? Ô combien d’immortels, combien de centenaires - Crachats glauques, souffle au cœur, troubles urinaires -, À force de se battre à coups de dictionnaire Et de glaive ont péri, ampoulés, redondants ?
Les académiciens peu à peu déverdissent, Sur quarante fauteuils, les trois-quarts sont percés, Sachant que presque tous ont leurs ressorts cassés, Ces trois sont comme neufs malgré qu’ils soient passés Le Parnasse aujourd’hui n’est qu’un mont d’immondices.
C’est là, le tram se tord… Terminus ! Terminus ! Tout le monde descend ! Dans mon carnet de notes, J’occis le receveur, j’étreins la traminote, On m’entoure, me ceint, me passe les menottes. Pour la énième fois, je dis mon in-manus30.
Je supporte de moins en moins les forts en gueule, Pour allonger la sauce, ils sont tous un peu là, Mais pour, sans rechigner, nous servir pots et plats, Mais pour nous apporter flonflons et tralalas, Mais pour tirer l’eau du puits et tourner la meule…
Si ton monde est ailleurs, ne traîne plus ici, Chausse l’escafignon31 de sept lieues et détale, Elle n’est pas si loin que ça, la capitale Avec le bigophone et les cartes postales. Nous monterons te voir, ne sois pas en souci.
Un poète, un goualeur armé d’une guiterne, Un vieux sac de marin et tout un attirail. De Toulon à Paris, toute une nuit de rail, Gare de Lyon ! Enfin, Lutetia, ce mirail ! Nous n’allons pas avoir une existence terne.
Vous avez tant compté sur mon harmonica, Sur mon lourd bataclan, sur mon cache-misère, Sur mes écrase-merde, endévés32, qui s’usèrent, Passant entre vos doigts bleus les grains d’un rosaire Jusqu’à l’extrême onction, la fin de vos tracas.
Que de pleurs rencognés, de sang caillé pour n’être Qu’un forge-mètre avec un gros cœur d’artichaut, Hors la loi dans ses murs recrépis à la chaux - Une écritoire, un peautre, un fait-tout, un réchaud… De la misère sur l’appui de la fenêtre.
Et pourtant j’aurai fait de vieux os à Paris, Mon Paris qui toujours chante et littérature, J’y ai tiré la langue et serré la ceinture, Côtoyé des fusains et des caricatures, J’y ai jeté mes dés, vécu dans mes écrits.
Ce pays où la terre est basse m’a vu naître, Je le parcours encore à dos d’homme, à dos d’aï33 ; J’y croise, fier de moi, la damote au grand d’ail Frottée de provençal, d’huile d’olive et d’ail. Mon terroir saura-t-il, un jour, me reconnaître ?
Notes
1 – Les erreurs d’un héros du Pinde : action d’errer çà et là ; parcours sinueux et imprévisible d’un grand poète, le Pinde étant cette montagne consacrée à Apollon et aux muses. 2 - Carapousse ou carapoue : sorte de capuchon. 3 - Caramentran : personnage de carnaval géant mené au bûcher, fait de carton, de paille, de fil-de-fer, responsable de tous les maux de l’année. En Provence, on traite de Caramentran un individu mal vêtu. 4 - Œuf : se disait en Grèce d’une petite pièce de poésies dont les vers de longueurs différentes et placés les uns sous les autres ressemblaient à la forme d’un œuf. 5 - Sirvente : sorte de poésie des troubadours et des trouvères, parfois satyrique, parfois consacré à l’amour. 6 - Rotrouenge ou rotruenge : genre de poésie lyrique des troubadours et des trouvères caractérisé par un refrain interne situé dans le corps de la strophe, au milieu ou à la fin. 7 - Rouchie : femme de mauvaise vie, comme on dit. 8 - Pont-neuf : prostituée qui se vendait sur le Pont-Neuf comme tout un tas de marchandises plus ou moins de bonne qualité. 9 - Guerdon : récompense. 10 - Agassin : pied, en Provence. 11 - Mégnie ou ménie : les gens de la maison. 12 - Poteau : ami sur lequel on peut s’appuyer. 13 - Fini-parti : qui permet de rentrer chez soi quand on estime le travail accompli. 14 - Labadens : camarade, du nom du personnage, maître de pension dans une comédie d’Eugène Labiche, l’Affaire de la rue de Lourcine (1857). 15 - Les femmes sont des oies : locution empruntée par Boccace à une légende médiévale et reprise par La Fontaine. Un jeune homme, élevé loin du monde, voit pour la première fois des femmes ; il demande, intrigué, au frère Philippe : Qu’est-ce que c’est ? Ce sont des oies, répond le vieillard. 16 - Manicome : Hôpital où l’on traite les manies. 17 - Vidrecome : grand verre que les Allemands employaient pour boire dans les festins de cérémonie. 18 - Lampe de Davy : lampe utilisée en atmosphère inflammable inventée en 1815 par Sir Humphry Davy. Une version moderne permet de contrôler le grisou. 19 - Viédase : imbécile. 20 - Pétase : chapeau à larges bords protégeant contre la pluie et le soleil. 21 - Saille : terme de marine, cri d’excitation et d’encouragement pour faire agir plusieurs hommes simultanément. Impératif archaïque du verbe saillir. 22 - Girouille : carotte. 23 - Moujingue : enfant, gamin… 24 - Chercher garouille : chercher des motifs de querelle. 25 - Viet d’aze : viet, pénis du latin vectis et aze, âne. Pour ne rien vous cacher, l’aubergine, en provençal, est aussi nommée viédase. 26 - Penèque : se dit des fruits pendants et flétris sur l’arbre. 27 - Parnasside : nom donné aux Muses, habitantes du mont Parnasse. 28 - Tapabor : bonnet pour se garantir de la pluie et du vent. 29 - Vin de la comète : vin de l’année 1811 où l’on observa une superbe comète, année dont la chaleur de l’été et de l’automne fut exceptionnelle, année qui remplit ses tonneaux de vins excellents. 30 - In-manus : prière pour recommander son âme à Dieu. Dire son in-manus, se croire sur le point de mourir. 31 - Escafignon : sorte de chaussure légère. 32 - Endévé : impatient, irritable… 33 - Aï : âne, se prononce ail.
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Commentaires :
Il y a dans ce long poème de Robert Vitton quelque chose d’immensément bouleversant parce qu’il ne cherche jamais à sauver la figure du poète. Au contraire, Les erreurs d’un héros du Pinde avance dans la poussière, la fatigue, l’irrégularité des chemins, les auberges de fortune, les gares, les bistrots, les collines battues de mistral, les souvenirs qui sentent l’anis, la terre chaude, les vieux papiers et les vêtements usés. Ce n’est pas un poème du prestige littéraire. C’est un poème de l’errance humaine. Un poème qui accepte que la grandeur soit cabossée, que l’épopée boite, que l’alexandrin porte des sabots.
Et c’est précisément là que Robert Vitton devient profondément moderne : dans cette manière de faire du poète non plus un prophète séparé du monde, mais un homme traversé par les langues populaires, les survivances régionales, les débris de culture, les bibliothèques ambulantes et les restes de fêtes. Son « héros du Pinde » n’est jamais un Apollon triomphant. C’est un homme chargé de livres, de souvenirs, de chansons anciennes, de désirs vieillissants, de gourmandises terrestres, de fatigue physique et d’obstination intérieure. Un homme qui continue malgré tout à marcher.
Ce qui frappe d’abord, c’est l’incroyable densité verbale du texte. Le poème semble vouloir sauver quelque chose de menacé : non seulement une mémoire du langage, mais une mémoire du monde lui-même. Chaque mot dialectal, chaque archaïsme, chaque expression oubliée agit comme une petite lampe rallumée dans une civilisation qui s’efface. Robert Vitton ne collectionne pas les mots rares par érudition décorative ; il les arrache à l’oubli comme on retirerait des objets d’une maison avant l’incendie. Sous cet aspect presque carnavalesque du vocabulaire circule en réalité une angoisse profonde : celle d’un monde populaire, rural, poétique, oral, qui disparaît lentement sous les mécanismes modernes de l’uniformisation.
Mais ce poème ne se contente pas d’être une célébration du terroir ou des traditions. Il porte beaucoup plus loin. Car cette accumulation de mots, de références, de figures médiévales, antiques, provençales, bibliques ou triviales compose une immense traversée intérieure. Le texte ressemble à ces vieilles besaces du voyageur où s’entassent des objets sans rapport apparent : morceaux de pain, images saintes, couteaux, cartes froissées, lettres d’amour, outils rouillés, bouteilles vides, talismans. Et pourtant tout cela finit par former le portrait d’une existence.
Le poète de Robert Vitton est un être frontalement confronté au temps. Vieillir traverse chaque page comme une pluie fine. Non pas un vieillissement abstrait ou philosophique, mais un vieillissement corporel, concret, presque paysan : les épaules lourdes, le souffle plus court, les routes plus longues, les anciennes amantes devenues souvenirs, les amis morts, les cafés désertés, les gestes qui se répètent malgré l’usure. Le texte comprend quelque chose de très vrai : avec l’âge, l’existence cesse d’être une conquête pour devenir une survivance habitée. On continue moins pour gagner que pour maintenir vivant un certain feu intérieur.
Et pourtant le poème n’est jamais désespéré.
C’est là son miracle.
Parce que Robert Vitton conserve jusqu’au bout une fidélité absolue à la joie terrestre. Une joie rugueuse, imparfaite, populaire, charnelle. Le monde continue à être aimé dans ses nourritures, ses alcools, ses places de village, ses chansons, ses parties de cartes, ses complicités de comptoir, ses silhouettes féminines, ses trains, ses chemins, ses animaux, ses carnavals, ses dimanches. Même la mort est constamment ramenée à une familiarité humaine. Elle rôde partout, mais elle n’interrompt pas la fraternité du vivant.
Le poème possède ainsi quelque chose des grands textes médiévaux : cette coexistence permanente entre la farce et le tombeau. On y entend autant François Rabelais que François Villon, autant les troubadours que les chansonniers populaires. Mais Robert Vitton ne les imite pas ; il les réactive dans une voix très personnelle, faite d’érudition et de poussière, de culture immense et de familiarité immédiate. Le poème devient alors une sorte de grande procession humaine où les morts, les vivants, les écrivains, les ivrognes, les amoureux, les marginaux et les muses avancent ensemble sous le même ciel.
Ce qui touche aussi profondément, c’est que ce texte refuse toute pureté. Rien n’y est séparé : la poésie côtoie le grotesque, l’épopée rencontre le bistrot, les muses traversent les rues populaires, Sénèque dialogue avec les chansonniers. Robert Vitton comprend intuitivement que la vraie littérature naît de cette circulation permanente entre le sublime et le dérisoire. Son poète demeure un homme du seuil : toujours entre la grandeur et la débâcle, entre la mémoire héroïque et la plaisanterie de comptoir, entre le chant et l’essoufflement.
D’une certaine manière, Les erreurs d’un héros du Pinde devient alors un immense autoportrait de l’écrivain en survivant du langage. Non pas survivant glorieux, mais survivant obstiné. Quelqu’un qui continue à écrire parce qu’écrire demeure une façon de tenir debout dans un monde qui se défait. La poésie n’y apparaît plus comme un ornement culturel mais comme une manière d’habiter l’usure du temps sans céder entièrement au néant.
Et ce qui rend ce texte si profondément attachant, c’est peut-être cette humilité cachée sous la profusion verbale. Derrière les fanfares lexicales, les références, les bravades, les listes, les inventions, on entend surtout un homme qui doute. Un homme qui sait que la gloire littéraire est fragile, que les académies vieillissent, que les monuments s’effondrent, que les poètes deviennent poussière comme les autres. Mais il continue malgré tout à avancer avec son vieux Pégase boiteux, ses sacs pleins de mots, ses chansons cabossées et son rire obstiné.
Le poème finit alors par prendre une dimension presque métaphysique. Car ce « héros du Pinde » n’erre pas seulement dans les routes de Provence, les trains ou les collines. Il erre dans la condition humaine elle-même. Il cherche ce qui peut encore donner forme à une existence quand les certitudes tombent, quand les corps fatiguent, quand les idéologies s’écroulent, quand la littérature elle-même semble devenue périphérique.
Et sa réponse est peut-être là : continuer malgré tout à parler, à rire, à aimer, à boire, à marcher, à transmettre des mots avant qu’ils ne meurent.
Comme si la poésie, au fond, n’était rien d’autre que cela : une vieille lampe portée à travers le vent.
Catherine Andrieu