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6- La part des choses
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 Article publié le 17 mai 2026.

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Je ne songe plus qu’au grand voyage

Malgré les attaches d’ici-bas,

Le café, les chansons, la nouba,

La rime, le chant des coquillages,

Les femmes, les alcools, les tabacs…

 

Nous étions une impayable bande,

Redresseurs de torts à pets, à rots,

Toujours sous les hou, sous les haro,

Une compagnie de contrebande

Entre le gibet et le garrot.

 

Friands de madrigaux, de sirventes,

De prosopopées, d’amphigouris,

Nous étions, drôles de gabarits,

À trousser versicules1, servantes

Et verts versets sans gloria patri2.

 

Nous versions des airs dithyrambiques

Pour des saints avec ou sans aura,

Pour des licheurs grossiers, gris et gras,

Pour des palefrois et pour des biques.

À la ronde, ma muse en aura.

 

Quand nous jouions les énergumènes,

Trente, trente et quelques nous étions

À défendre nos derniers bastions.

Avoir, n’avoir pas figure humaine,

Nous ne nous posions pas la question.

 

À moi ! À moi ! À moi, sentinelles,

J’ai réponse à tous vos qui-va-là

De ma clique qui vole en éclats,

De ma neige où croit la soldanelle

Et de mes lisières de lilas.

 

J’entends borborygmer mes entrailles.

Plein de salmis, de salmigondis,

De picrate qui tache alourdi.

On dirait qu’un régiment tiraille

Entre les douze coups de midi.

 

J’attends la venue des hirondelles,

Je ne trouve plus rien de saillant,

Mes ciels de lit sont tous défaillants.

- Putain de Manon, putain d‘Adèle,

Plus un écu, plus un cul vaillant !

 

Ces calembours, ces calembredaines,

Ces traits mousses, ces fers émoulus

De jadis, ne nous ont pas déplu.

Si nous nous tapions sur la bedaine,

C’est du vieux. Nous, nous n’en rions plus.

 

Que l’on tire après moi l’escabelle,

Mes voies, mes vers ne sont pas courus ;

Même eux, mes féaux, ne m’ont pas cru.

Je n’aurai pas eu la balle belle,

Qu’on m’ensevelisse nu et cru !

 

Dire et redire, faire et refaire,

Tout est encore à recommencer,

Nos vies et nos morts à romancer.

C’est décourageant, l’homme préfère

En baver plutôt que de passer.

 

Je mens, je mens comme je respire,

J’ai trop de fusées à démêler,

Sans compromis et sans pourparlers,

Pour un royaume, pour un empire,

Je n’irai jamais où vous allez.

 

La langue à la longue se délie.

C’était à la buvette, au lavoir

Que tout finissait par se savoir.

En ce temps-là, la muse Thalie

Savait encore nous émouvoir.

 

Plus on tourne, on retourne une idée

Sur elle-même, en tous sens, plus on,

Plus on doute de notre raison,

Plus elle nous paraît démodée,

Creuse, fixe, d’une autre saison.

 

Avant qu’on me traîne aux gémonies,

Tous me veulent mettre aux vieux quignons,

À la soupe à l’ail ou à l’oignon,

Me guérir de la métromanie,

M’empêtrer de sobres compagnons.

 

Au plus haut, au plus bas de ma roue

Qui ne roule que rarement rond,

Je traverse des champs de mouron,

Des vents de galerne qui m’enrouent,

Des forêts où l’on pend, où l’on rompt…

 

 

Pour consoler les laissés-pour-compte,

Pour emballer le premier venu,

Elle en a des arguments cornus,

La Pouffiasse à la daille en raconte

En gros, en vrac et par le menu.

 

Et ces livres qui se laissent lire,

Ces livres qui n’ont ni goût ni moût,

Ni regrets ni remords, ni remous,

Qui ne tournent jamais au délire,

Qui ne prêchent le dur ni le mou.

 

Je me décoiffe, je me débraille,

J’arme mes poings, ne plains les revers

Ni les rudes volées de bois vert.

En viendrai-je aux dards, à la mitraille,

Pour soutenir mordicus mes vers ?

 

J’ai des aminches de par le monde,

Des morts aux pluches, des matelots

À la miséricorde des flots,

Des vivants sur des terres immondes,

J’ai des croix, des ancres, des ballots !

 

 

Vos phrases sont remplies de chevilles

Et de trous, ferrailleurs de bibus3,

Fripiers d’écrits, diseurs de phébus,

L’abstraite Mnémosyne et ses filles

N’ont plus de quoi prendre un omnibus.

 

Ne sont-ce pas vos archets qui raclent

Mes nerfs presque à vif de faubourien ?

De vous, je ne sais quasiment rien

Sinon que vous sciez à miracle

De la rengaine de Galérien.

 

Vous avez hâte de le connaître

Ce troubadour à cran et à crin

Avec ses tours de cœur et de reins.

Chez moi, c’est le peautre4 ou la fenêtre,

Le fourneau, le rosaire à gros grains…

 

Une troupe sacrément profane

Se décothurne sur les tréteaux.

Je suis dans la rue des Blancs-Manteaux,

Sophocle, Euripide, Aristophane,

Vous me faites devenir Artaud.

 

Quand j’entre dans la peau du bonhomme,

Pour y rire, pour y fondre en pleurs,

Pour y pantomimer la douleur,

Je suis de plus en plus économe

De mes mots, les mots font mon malheur.

 

Vous qui êtes du côté du manche,

Vous qui cognez à bras raccourcis

Sur la gueule au rouge, au pain rassis,

Vous croyez me tenir dans la manche,

Je ne suis pas à votre merci.

 

J’ai toujours la porte de derrière,

La trappe, l’escalier dérobé,

Le nectar de la rebelle Hébé5,

Les à-coups d’une ménétrière,

Mais je suis tout de même gobé.

 

Trois coups de rabot, quatre de râpe,

Des tours, des tours de vilebrequin,

Des sursauts d’égoïne, un taquin

Maillet… Je fabrique des attrapes,

Des fantoccini, des mannequins…

 

Je porte sur mon dos ma bigorne

Et le marteau froid de saint Éloi.

Les forge-mètre sans foi ni loi,

Qui les congratule, les flagorne,

Laure leurs trouvailles, leurs exploits ?

 

Nul ne voit les choses telles quelles,

C’est ce qui leur donne du piment.

Chacun à son assaisonnement,

Toutes les berlues de sa séquelle,

Les lubies et les enfermements.

 

Je mets des holà aux racontages,

Aux brouhahas qui perdent mon temps,

Aux embrouillaminis de cent ans…

Prenez mon flingue et mon paquetage,

Gueux brouillés avec l’argent comptant.

 

J’ai crevé toutes les apostumes6,

Je n’ai plus un bagage à plier,

Plus une ballade à oublier.

Sans enthousiasme, sans amertume,

Laissez-moi en mon particulier.

 

Les gaffes7, les crapauds, le pain d’orge,

La mer, le doux des frères convers,

Les pébrocs8, le diantre9 de Vauvert

Ne passent plus le nœud de ma gorge.

J’en ai tant avalé de travers.

 

Du temps que j’étais à la bavette,

Au tétin, au sirop de ponceau10,

Aux refrains, aux contes provençaux,

On dansait toujours les olivettes11,

Les fées se penchaient sur les berceaux.

 

J’en aurai eu tout le long de l’aune,

Les uns m’ont traité de gazetin12,

Les autres de miroir à catins,

Et tous de renverseur de colonnes,

D’empêcheur de danse en rond bon teint.

 

Et cette garce de Poésie,

Pendue à mes habits d’oripeau,

Tantôt tendron, tantôt vieille peau,

Qui cède à toutes mes fantaisies

Et me fait porter ses vers chapeaux13.

 

Je reniflais autour de ma mère,

Espiègle comme l’enfant Jésus.

L’entêtement, je l’ai toujours eu.

Déjà, déjà j’avais ma grammaire,

Mes arguties et mes décousus.

 

Je ne vois que par mes sœurs voyantes.

Vous ai-je présenté mes entours ?

Mes hiboux, les guetteurs de ma tour,

Ma clique, mes parques accueillantes,

Mes lanterniphores de retour,

 

Mon myope argus, mes fées morfales,

Mon queux toqué, mon tailleur retors,

Mon encyclopédique mentor,

Mes spectres, ma cagne tricéphale,

Mon aphone et sourdingue stentor ?

 

Je vous laisse pour ce que vous êtes

Et vos claques pour ce qu’elles sont,

Embrigadées dans une chanson

D’un soufflet à punaises musette

Et dans les tourments de sa façon.

 

 

Notes

 

1 - Versicule : petit vers.

2 - Gloria patri : verset qui termine tous les psaumes.

3 - Bibus : terme de mépris signifiant sans valeur.

4 - Peautre : lit.

5 - Hébé : déesse de la Jeunesse qui servait à boire le nectar à la table de Jupiter.

6 - Apostume : abcès.

7 - Gaffe : longue perche munie d’une pointe de fer et d’un crochet.

8 - Pébroc : parapluie.

9 - Diantre : mot employé par euphémisme pour diable.

10 - Ponceau : coquelicot.

11 - Olivettes : danse en usage en Provence pour fêter la fin de la cueillette des olives.

12 - Gazetin : petit journal puis, individu qui débite toutes sortes de nouvelles.

13 - Vers chapeau : vers sans intérêt, fabriqué pour la rime.

 

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Commentaires :

  6- La part des choses par Catherine Andrieu

Il y a chez Robert Vitton quelque chose du dernier bateleur lucide, du compagnon de route demeuré debout parmi les gravats d’un monde où les mots eux-mêmes semblent avoir perdu leur feu sacré. La part des choses n’est pas un simple poème : c’est une traversée. Une traversée de la vieillesse, de la mémoire, des fidélités déçues, des fraternités éclatées, mais aussi de cette étrange obstination qui pousse encore un homme à tenir sa langue levée contre le silence général. Car ce texte immense, torrentiel, débordant d’argot ancien, de références populaires, de réminiscences médiévales, de théâtre antique, de gouaille et de désespoir mêlés, n’est jamais un exercice de style. Il est le style devenu destin.

Ce qui frappe d’abord, c’est cette manière qu’a Robert Vitton de faire tenir ensemble la boue et la grandeur. Rarement la poésie contemporaine ose encore cela : parler des tripes, du vin mauvais, des bedaines, des compagnons de misère, des troquets, des chansons de corps de garde, tout en convoquant Sophocle, Euripide, Mnémosyne ou les sirventes des troubadours. Chez lui, aucune hiérarchie culturelle. Tout appartient à la même humanité cabossée. Le sublime et le trivial boivent au même comptoir. Et cette absence de séparation donne au poème une puissance profondément fraternelle. On y entend la vieille France des saltimbanques, des anarchistes tendres, des poètes de faubourgs, des ouvriers lecteurs de Villon, des cabarets où l’on déclame encore des vers pour ne pas mourir tout à fait.

Mais sous cette exubérance verbale couve une immense fatigue métaphysique. Le poème entier semble écrit depuis un seuil. Celui où l’homme regarde derrière lui et voit les compagnons disparus, les bastions tombés, les révoltes devenues poussière. « Je ne songe plus qu’au grand voyage » : tout est déjà contenu dans ce premier vers. Non pas la plainte théâtrale d’un homme qui vieillit, mais l’acceptation presque stoïque de la dissolution. Et pourtant, paradoxalement, jamais la langue n’aura été aussi vivante. Comme si le poète, sentant approcher le silence définitif, jetait une dernière fois toutes ses forces dans le brasier des mots.

Cette contradiction est bouleversante : plus le monde lui échappe, plus sa langue prolifère. Plus les hommes deviennent sourds, plus il invente de tournures, d’images, de trouvailles lexicales, de listes délirantes et magnifiques. Le poème devient alors une arche de survie. Non pour sauver la gloire littéraire — Vitton ne croit manifestement plus à ces mascarades — mais pour sauver quelque chose de plus ancien : une manière humaine d’habiter la parole.

Car La part des choses est aussi une guerre contre l’assèchement contemporain. Robert Vitton attaque, sans jamais théoriser, cette littérature polie, neutre, sans ivresse ni débordement, ces « livres qui n’ont ni goût ni moût ». Derrière l’humour, derrière les fanfaronnades magnifiques, il y a une véritable vision de la poésie : une poésie qui doit encore risquer quelque chose. Une poésie qui transpire, titube, éructe parfois, aime les mots rares, les détours, les éclats, les cabossages du langage. Une poésie qui refuse l’aseptisation du monde.

Et c’est précisément pour cela que ce texte touche si profondément. Parce qu’il refuse la posture élégiaque pure. Robert Vitton ne se contente jamais de pleurer le temps perdu. Il ricane contre lui-même, se caricature, se traite en vieux cabot, en énergumène, en fabricant d’attrapes. Il sait que toute identité est théâtre. Que le poète n’est jamais totalement héroïque. Qu’il est aussi un pauvre type encombré de ses lubies, de ses contradictions, de ses vanités. Cette lucidité sauve le texte de toute grandiloquence. L’émotion naît justement de cette oscillation permanente entre panache et autodérision.

Il y a aussi dans ce poème quelque chose de profondément populaire au sens noble du terme. Non pas folklorique. Populaire comme peut l’être un chant né dans la poussière des vies ordinaires. Les tavernes, les lavoirs, les compagnons, les bals provençaux, les jurons anciens, les refrains, les petites gens : tout cela compose une mémoire collective en voie d’effacement. Vitton devient alors non seulement poète, mais passeur d’un monde oral qui disparaît sous nos yeux. Sa langue est pleine de survivances. Elle garde vivants des mots que notre époque utilitaire juge inutiles. Or un mot qui disparaît emporte toujours avec lui une manière de sentir.

C’est pourquoi cette poésie possède une portée presque philosophique. Elle interroge ce que devient l’homme lorsque son langage s’appauvrit. Lorsque les existences ne savent plus exagérer, rire, injurier le destin avec faste. Le poème semble dire que la misère véritable n’est pas matérielle, mais imaginaire. Que l’on commence à mourir lorsque les mots cessent d’ouvrir des passages dans le réel.

Et pourtant, malgré l’amertume, malgré les défaites, malgré la sensation d’être déjà presque relégué parmi les ombres, une souveraineté demeure. Robert Vitton ne se rend jamais complètement. Même lorsqu’il réclame qu’on l’« ensevelisse nu et cru », il y a encore dans cette formule une bravade magnifique. Une manière de rire face au néant. Une manière presque antique de demeurer debout devant l’effondrement.

C’est cela, sans doute, la part des choses : apprendre à distinguer ce qui mérite encore d’être porté lorsque tout s’écroule autour de soi. Et chez Robert Vitton, ce qui demeure jusqu’au bout, c’est la langue. Non comme ornement. Comme dernier territoire libre.

Catherine Andrieu


 

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