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Pseudo livre (Río)
La fille (Río - finis)
![]() oOo « Regarde, il a plu. » « Non, non, il n’a pas plu. » « Tu ne regardes pas ! » « Je regarde ! » « Si tu regardais... »
il a plu cette nuit. Qui ne le verrait pas ? Quelques gouttes tombent encore. Peut-on dire « Il pleut » ou « Il a plu » ? Les chats sont-ils mouillés ? Le pavé des trottoirs renvoie fidèlement (je suppose) les combustions électriques mais à ce niveau sans géométrie « Tu penses s’il a plu ! » Les feuilles des charmes sont agitées « Tu ne vas pas sortir par ce temps ! » Dehors, on sent bien qu’il a plu. Le vent tournoie avec légèreté, vous applique sur les joues la rondeur des gouttes qui ne sont pas encore tombées. « Sais-tu où tu vas au moins, Río ? »
Journée sans projet de rencontre « Je ne retournerai pas à cet endroit-là. — Mais où sinon ? Explique-toi, Río ! »
il n’y a pas d’explication. Seul le hasard a voulu que toi et moi ça forme quelque chose que chacun reconnaît : qu’il soit assis devant son écran ou debout dans la vitrine où tu œuvres. Reviens s’il se remet à pleuvoir !
Mais jusqu’où irai-je ? On voit mal le temps changer : sans doute à cause de l’aurore en veilleuse. « Tu n’as pas l’habitude de sortir à cette heure / je ne te connais pas d’habitude de sortie : tu vas tu viens tu retournes je ne sais où : ou tu en reviens avec cet air d’avoir commis l’irréparable / Río je t’en prie pense que nous avons un enfant : ne te réveille pas sans cette idée toute nouvelle pour toi : mais moi j’y pense depuis toujours.
Ouais elle disait ce genre de chose jamais entendu dans la bouche d’une autre femme. « Il n’y a rien à dire d’autre ! » Quant à savoir si cette pluie est d’aujourd’hui ou d’hier / fume ! Tu n’en sauras jamais rien : car la vitesse est prodigieuse : entre le moment d’une pareille rencontre et celui où les mots se ramènent comme de retour d’une virée dans les quartiers chauds de la ville « on voit des signes d’évaporation : ça ne peut pas commencer comme ça : on dirait qu’on va vivre un mélo méli et tu te recouches sans moi car l’enfant dort.
Des fois une écolière sort sa tablette, jambes croisées sous sa jupe froissée : une idée lui est venue et le stylet en grave une autre dans l’argile du temps : « Je sais que tu y : penses : mais je n’ouvre pas la fenêtre : le moindre bruit réveillerait cet enfant et : tu n’entendrais pas son cri : car tu es déjà : loin / avec ou sans la pluie tu es là-bas : en condition de partager ta semence / je me demande si quelque association d’objets t’a inspiré le mot qui convient à ce rythme nouveau : à cet essai de : revenir sans moi : est-ce déjà arrivé ? »
encore une question qui demeurera sans : réponse : le monde paraît si vaste, si tourmenté, si impossible à tenir dans cette seule main, celle qui écrit comme celle qui arrache ses plumes au plaisir : mais les jours de pluie tu : valses dans les rigoles : tu connais la mesure : les douze temps du tango valsé à l’ombre des statues : le monde est si petit, si désert, sans vent ni mer, sans la forêt qui donne un sens à la : qasida : de nos jours le poète est employé au service de l’État / voici de quoi payer un fauteuil au balcon : tu prendras : ta fille sur les genoux : Raiponce : traversera l’écran pour te parler à : l’oreille « Mais je rêve ! » Tu n’es plus : là : il pleut toujours ; le soleil peine à se montrer : cette lumière d’eau accompagne tes pas : te voici : arrivé à la limite de ce que tu sais de l’existence : il y a du monde : à la sortie de la séance : ta fille vomit ses pop-corn : toujours une bonne âme vient à ton secours : considérant que c’est toi qui vis mal cette indigestion de bons sentiments.
« Tu ne reviens jamais seul : mais sans ta fille : te souviens-tu de l’avoir perdue en chemin ? Il est midi comme s’il était minuit : nous n’avons rien possédé / rien compté : le soleil éclaire la pluie qui mouille mes pensées : avec cette boue je conçois l’enfant et je t’écris pour te dire que je ne suis pas allée loin : que je suis toujours là : derrière le rideau mouillé mes seins annoncent la statue : sans elle tu n’existes pas : personne ne pense à toi. »
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Commentaires :
Patrick Cintas poursuit ici, avec La fille (Rio-finis), ce travail singulier qui est devenu l’une des signatures les plus reconnaissables de son univers : faire entrer la pensée dans le poème sans jamais la figer, laisser la conscience parler comme parlent les jours, les rues après la pluie, les souvenirs qui reviennent sans prévenir. Rien n’est raconté véritablement. Rien n’est expliqué. Pourtant tout se joue.
Le texte s’ouvre sur une querelle minuscule. A-t-il plu ou non ? La question paraît dérisoire. Elle ne l’est pas. Car très vite, le lecteur comprend que ce qui est en jeu n’est pas la pluie mais le regard. Qui voit ? Qui regarde vraiment ? Qui habite le monde et qui ne fait que le traverser ?
« Tu ne regardes pas ! »
Cette injonction pourrait résumer toute l’œuvre de Patrick Cintas. Regarder. Non pour comprendre davantage mais pour demeurer au plus près de ce qui apparaît. La pluie devient alors un phénomène presque métaphysique. Elle existe à travers les pavés mouillés, les feuilles agitées, la fraîcheur déposée sur les joues. Elle est partout sauf dans l’affirmation. Le réel ne se laisse jamais enfermer dans une phrase définitive.
Ce poème est traversé par cette hésitation fondamentale. Entre « il pleut » et « il a plu », il n’y a presque rien. Pourtant tout s’y loge : le temps, la mémoire, le décalage entre ce qui arrive et ce que nous croyons saisir.
Le personnage de Río marche comme il a toujours marché chez Cintas : en dehors des cartes. Il avance sans destination véritable. Il est cet homme qui semble constamment en retard sur lui-même, poursuivi par les voix de ceux qui l’aiment, incapable de répondre aux questions qui lui sont posées.
« Mais où sinon ? Explique-toi, Río ! »
Or précisément, il n’y a pas d’explication.
Cette absence constitue le cœur vibrant du texte. Nous vivons dans une époque obsédée par les causes, les diagnostics, les récits cohérents. Patrick Cintas nous rappelle que la vie réelle procède autrement. Elle se compose d’associations imprévisibles, de rencontres hasardeuses, d’élans dont nous ignorons l’origine.
« Seul le hasard a voulu que toi et moi ça forme quelque chose… »
Cette phrase pourrait être l’une des plus bouleversantes du poème.
Parce qu’elle touche à une vérité que l’on oublie souvent : les liens les plus profonds ne reposent sur aucune nécessité. Ils auraient pu ne jamais exister. Ils surgissent. Ils nous traversent. Puis ils deviennent notre paysage intérieur.
La femme qui parle dans le texte appartient à cette galerie de présences féminines que Patrick Cintas dessine avec une délicatesse remarquable. Elle n’est ni symbole ni personnage psychologique. Elle est une voix. Une inquiétude. Une fidélité.
Sa parole tourne autour de l’enfant.
L’enfant réel.
L’enfant imaginé.
L’enfant comme responsabilité.
L’enfant comme preuve que la vie continue alors même que les adultes s’égarent.
Ce motif traverse le poème comme une lumière discrète.
Car derrière les errances de Río, derrière les réflexions sur l’écriture, derrière les hésitations du temps météorologique, quelque chose demeure : une filiation.
Un lien.
Une présence.
Une fille.
Le titre finit alors par révéler toute sa profondeur.
Cette fille n’est pas seulement un personnage. Elle devient un point d’ancrage dans un univers mouvant.
Autour d’elle gravitent les adultes, leurs désirs, leurs absences, leurs maladresses.
Autour d’elle s’organise une gravité secrète.
L’écriture de Patrick Cintas atteint ici une forme de maturité particulièrement émouvante. Elle accepte pleinement les ruptures de ton, les changements de registre, les parenthèses, les voix qui s’interrompent pour reprendre ailleurs. Le poème ne cherche plus l’unité classique. Il épouse les mouvements de la conscience.
Une conscience où cohabitent les chats mouillés, les films de cinéma, les pop-corn vomis, les tangos, les statues, les poètes salariés de l’État, les souvenirs amoureux et les réflexions sur le langage.
Le monde entier entre dans le texte.
Mais un monde fragmenté.
Dispersé.
Comme si l’écriture tentait moins de représenter la réalité que de reproduire sa manière de nous traverser.
On pense parfois à un long travelling sous la pluie. Les images apparaissent puis disparaissent. Les voix se croisent. Les temporalités se superposent. Rien ne se fixe.
Et pourtant une émotion profonde naît de ce désordre apparent.
Car sous les détours du discours se cache une interrogation infiniment humaine : qu’est-ce qui demeure quand nous avons cessé de comprendre ce que nous vivons ?
La réponse arrive presque à la fin.
Non sous la forme d’une conclusion mais d’une confidence.
« nous n’avons rien possédé / rien compté »
Il y a là quelque chose de très rare.
Une sagesse.
Non celle qui affirme mais celle qui consent.
Consent à la pluie.
Consent au hasard.
Consent à l’amour qui ne s’explique pas.
Consent à l’enfant qui surgit comme une promesse.
Consent enfin à cette fragilité constitutive de toute existence.
C’est peut-être cela que Patrick Cintas explore depuis longtemps : cette région où vivre consiste moins à tenir le monde qu’à accepter qu’il nous échappe.
La pluie de ce poème n’est donc pas une pluie météorologique.
C’est le temps lui-même.
Le temps qui tombe sur les êtres.
Le temps qui efface les certitudes.
Le temps qui fait de nous des passants.
Et tandis que Río marche dans cette lumière d’eau, poursuivi par des voix qui l’aiment davantage qu’il ne sait les entendre, le lecteur comprend peu à peu que l’existence entière tient peut-être dans cette scène : quelqu’un part, quelqu’un reste derrière le rideau mouillé, un enfant dort quelque part, et dehors il pleut encore.