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Le pouvoir et la maîtrise
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 Article publié le 14 juillet 2009.

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Le pouvoir et la maîtrise

Où puiser la force et le goût d’écrire ? Dans le rapport aux autres. Mais qu’advient-il quand ce rapport n’existe que sur le mode de l’absence, quand le seul rapport donné est le non-rapport ? On écrit encore pour s’adresser à une grande figure imaginaire en qui se rassemble nos vœux et nos désirs, notre soif de vivre et nos espoirs.

Ecrire exige une discipline quasi martiale, si l’on veut mener à bout une oeuvre préconçue, en revanche à qui musarde dans les mots au gré de ses humeurs, seul le hasard sourit… Les grands hasardeux de l’écriture ont tout de même composé une œuvre, par fierté au moins, par nécessité alimentaire sans aucun doute.

Le fragmentaire ou le grand flot, l’œuvre méditée ou semi-improvisée, quatre axes qui s’offrent à nous : l’aphorisme et la maxime, le roman, la nouvelle et le récit, l’essai et le poème.

Je crois bien avoir tâté de tout cela, à des degrés divers. Il en ressort que je ne suis pas un homme de réflexion. Enfant déjà, je ne savais pas poser les termes d’un problème en moi, ma vue se brouillait, les termes s’estompaient, m’échappaient, peu enclin que j’étais sans doute à les retenir pour les maîtriser et ainsi résoudre un problème, jamais ressenti comme une énigme vivante, mais comme une devinette desséchée dont la vérité était donnée par avance quelque part, toute faite, prête à l’emploi. Je ne pouvais me résoudre à penser que la solution d’un problème résidait dans le pur et simple usage de ma pensée, c’est ainsi que j’ai refusé d’emblée, anarchiquement, contre la prétention du grand nombre, contre le diktat de l’école et de la tradition, la logique mathématique, ainsi très mal comprise, mais qui se présentait à moi sous la forme scolaire d’une solution toute trouvée qu’il suffisait de chercher.

Une forme de stupidité de ma part en réaction à la bêtise scolaire d’alors, à n’en pas douter, au sens que Nietzsche donne à ce mot dans Maximes et sentences in Par delà le bien et le mal : « Une fois la décision prise, fermer l’oreille à l’objection même la mieux fondée, c’est le signe d’un caractère fort ; cela implique à l’occasion la volonté d’être stupide. »

L’entêtement provient en l’occurrence du refus de donner raison à une personne qui raisonne mieux que nous, et cette personne, ce fut d’abord le camarade de classe doué et son complice souriant, le maître d’école.

On préfère avoir tort seul que de reconnaître qu’autrui a raison. Trop orgueilleux pour admettre que l’on a tort et trop vaniteux pour avouer que nos capacités intellectuelles peuvent être prises en défaut, nous nous enferrons dans des raisonnements tortueux et fumeux ou bien dans le refus pur et simple de raisonner.

Les conséquences de cette incapacité qui a dicté mon choix se sont révélées désastreuses. Je ressens souvent la paralysie qui me guette, l’engourdissement de ma pensée et de mes sens, l’impossibilité d’entretenir un rapport dynamique et créateur avec le monde environnant tel qu’il s’offre à moi.

Si les solutions sont comme données par avance, si elle gîtent pour ainsi dire dans les plis de mon cerveau, alors à quoi bon les y chercher ? J’ai refusé de faire cet effort, voyant combien d’autres n’avaient pas d’effort à faire pour les trouver. Pour ma part, je ne ressens pas l’implicite de la pensée logico-mathématique dans l’exercice de ma réflexion. C’est ainsi qu’un double mouvement contradictoire - paresse et attente déçue - provoque en moi aboulie et paralysie : je ne trouve pas ce qui devrait s’y trouver comme préformée, aussi j’abandonne la recherche. L’outil mathématique appliqué au réel ne m’a pas été donné, parce que je l’ai refusé. Si j’avais eu quelques facilités, je l’aurai volontiers cultivé. A présent, je n’ai aucun goût pour l’abstraction formaliste qu’elle soit mathématique ou musicale. Le lien ne se fait pas. J’en reste aux sensations, à la stupidité, au donné brut.

Un autre domaine d’exercice de la pensée qui s’impose à nous, c’est la raison pratique. Domaine intéressant en ce que les solutions ne sont pas toutes faites. Il faut observer et analyser une situation donnée pour inventer une solution, trouver une issue, sortir d’une aporie. En ce domaine, pas de solution toutes faites, mais des essais, des tentatives. On ne peut mesurer toutes les conséquences des choix que nous faisons. Certaines personnes ont accumulé une telle expérience qu’elles se trompent moins que les autres. Elles se sont beaucoup trompées, elles ont appris à ne pas refaire les mêmes erreurs, mais la vie se charge de renouveler les problèmes, tout en laissant peser de tout leur poids les conséquences d’erreurs anciennes. Il y a un abîme entre choisir un époux ou une épouse et choisir une voiture ou bien un bien immobilier. Les conséquences de nos choix matériels sont moins graves que nos choix de vie, mais les choix matériels découlent de choix plus conséquents : on décide de vivre ici ou bien là en fonction du choix de vie que l’on a fait…

Au fond, ce qui compte le plus dans la vie, quel que soit le domaine que l’on aborde, c’est la maîtrise. On veut contrôler sa vie, mais on s’aperçoit sans cesse que les autres interfèrent constamment par le biais des lois et des mœurs, ceci pour le plan le plus général : la société dans laquelle nous vivons qui définit le possible et l’impossible, le permis et l’interdit. Les autres, ce sont au premier chef les personnes avec lesquelles on vit qui limitent constamment notre marge de manœuvre : on leur doit des comptes, on a passé un contrat moral avec elles, on a des devoirs qui tendent à éclipser nos droits. Se croire des droits sur les autres, voilà la grande illusion. Ce sont les autres qui exercent des droits sur nous, en nous rappelant à nos devoirs.

Il convient de n’accorder aux autres des droits sur nous que si leurs exigences sont compatibles avec nos désirs profonds et nos propres exigences. Ce n’est possible que dans le domaine de la vie privée. La vie professionnelle est au contraire le domaine de la plus grande dépendance, de l’arbitraire, de l’absence de liberté. Une personne privée qui ne donne pas satisfaction n’a pas à avoir de droits sur nous. L’indulgence est de mise, certes, car qui n’a ses petits défauts et ses petites faiblesses, mais l’indulgence extrême qui aboutit à excuser tout et n’importe quoi conduit à une étrange dépendance : comment, en effet, en arrive-t-on à tolérer une personne qui ne nous satisfait pas ? L’attachement que l’on éprouve à l’égard d’une telle personne est suspect. Une personne dominante, qui a su nous enchaîner à elle, est une personne qui a réussi à nous culpabiliser et se rendre indispensable sur le plan matériel. Elle est parvenue à masquer ses propres manquements en ne laissant voir que les nôtres. Si nous avons tant de défauts, comment ne pas pardonner à l’autre ses propres défauts ? Voilà la pensée que le dominant insuffle à la personne qu’elle domine. 

Parlons clair : une personne dominée ne l’est jamais entièrement du fait de la personne qui la domine, en d’autres termes, une personne soumise jouit des possible entrevus dans le rapport de soumission auquel elle s’attache. Elle s’attache au dominant pour cette part obscure de lui-même qui pourrait, dans la perception qu’en a du moins le dominé, échapper à l’emprise de la domination et qu’il ne veut pas voir advenir. Il s’agit essentiellement de maintenir le dominant dans son statut de dominant par amour de la domination.

Amour de la domination : toute l’ambiguïté de la démarche du dominé est dans ce génitif objectif ou subjectif : le dominé aime-t-il la domination que l’on exerce sur lui ou bien aimerait-il dominer, s’il le pouvait ?

Une intuition anime le dominé : le dominant se sentirait parfois victime de la domination qu’il exerce comme à son corps défendant, il aurait la nostalgie d’un mode de fonctionnement autre, il ne dominerait qu’à regret, pour ainsi dire contraint et forcé par les circonstances de sa vie, incité qu’il fut à prendre les commandes. Le dominé pourrait, si le dominant le laissait faire, prendre le relais de la domination. Le dominé est tenté de dominer à son tour, le désir de dominer l’étreint, mais il doit y renoncer faute d’être assez fort pour imposer son pouvoir. Incapable de dominer, le dominé ne peut tolérer que le dominant envisage d’abdiquer la domination qu’il exerce sur lui  : il faut préserver la domination, ne pas permettre au dominant de l’abdiquer, car alors s’en serait finie d’elle, le dominé sachant en son for intérieur qu’il n’est pas de taille à l’exercer en première personne.

Possibles entrevus, pour ainsi dire fermés sur eux-mêmes, comme une porte brusquement ouverte aussitôt refermée… Moment d’effroi, de vertige où la liberté se fait jour, la liberté qu’il faut bannir à tout prix de sa vie et de celle des autres…

Essentielle perversion : le rapport hors-soumission entrevu comme possible dans la jouissance - moment d’excès où le sujet s’excède lui-même et s’abandonne comme sujet - disparaît au profit du règne de la domination réelle, la domination possible que le dominé pourrait exercer étant écartée.

Trois moments traversent ainsi le dominé : la domination réelle, l’absence possible de domination et la possible domination du dominant désirée par le dominé, mais désirer le dominant, définitivement, interdit de désirer sérieusement la domination exercée sur le dominant, afin que le dominant ne soit pas tenté de ne plus dominer.

Le dominant jouit deux fois : il jouit d’abandonner un bref instant sa domination en s’abandonnant à sa jouissance sexuelle et il jouit au moment où il se ressaisit pour redevenir l’être inaccessible qu’il entend être, afin de se préserver du pouvoir de domination qu’il pressent chez le dominé.

La personne soumise jouit d’être soumise, c’est-à-dire d’être réduite à ce qu’elle pense être foncièrement : une personne qui mérite d’être dominée, tout en ressentant fortement, au moment où le dominant s’abandonne dans la jouissance qu’un autre rapport menace de s’instaurer entre eux, si elle cessait de se laisser faire.

Pérenniser la domination, tel est l’enjeu partagé par le dominant et le dominé pour des raisons diamétralement opposées.

Un temps faible et un temps fort rythment les rapports de dominant à dominé : le dominé, au moment où le dominant exerce sa domination pour arriver à ses fins, entrevoit ce que serait l’absence de domination : le dominant jouit par le dominé qui prend sa revanche et domine un bref instant à son tour, tout en se détournant bien vite de cette possibilité. Dominer le dominant permet au dominé d’instituer un cercle vicieux : c’est le moment où le dominant est dominé - le moment où il jouit - qui l’incite à continuer à dominer, domination pérenne qui le met régulièrement dans la situation d’être momentanément dominé, expérience qui l’incite à nouveau à exercer son emprise, et ainsi de suite…

Le dominé est un dominant en puissance qui ne domine qu’un bref instant, tandis que le dominant est un soumis en acte le temps de jouir…

Le dominé, enfin, ne veut pas en passer par ces moments de doute et d’abandon qui saisissent le dominant quant à la validité de la domination : il ne veut pas abandonner une seule parcelle de pouvoir, la meilleure manière de s’en assurer étant alors de se soumettre totalement au dominant pour ne lui laisser aucune échappatoire.

On le voit, les notions de dominant et de dominé sont soumises à d’incessants glissements. Il n’y aurait pas de domination sexuelle sans personne désirant l’être par amour de la domination. Le tort absolu que le dominé amoureux de la domination exerce à l’égard de la liberté et de son exercice partagé tient à ceci : il fournit aux négateurs de la liberté des armes pour justifier la domination politique.

Le sexuel et le domestique servent de modèles aux vues politiques de certains êtres qui jouissent de dominer les masses humaines, manière de ne pas se compromettre, de rester au-dessus de la grande mêlée, en jouissant du spectacle des corps en adoration.

Les suiveurs entretiennent avec le chef charismatique le même type de rapport que le dominé sexuel entretient avec son maître, mais il y a une différence entre le maître et le chef charismatique : ce dernier n’a cure d’abdiquer, contrairement au dominant qui peut se lasser et désirer passer le relais, tentation que le dominé sexuel réprime de toutes ses faibles forces en se soumettant encore et toujours, pour interdire au dominant toute fuite hors du rapport de domination qu’il a institué au profit de son dominateur et qui, au fond, est tout aussi bien le sien.

Personne ne possède personne, mais certains sont possédés par l’idée qu’ils peuvent posséder… Le dominé veut dominer, mais estimant ne pas en avoir les moyens, il s’arrange pour entretenir la domination par personne interposée… Le dominant, quant à lui, se réfugie dans la domination, de peur d’être dominé.

Son tort est de laisser faire le dominé, de ne pas bondir hors du rapport de domination, de ne pas tenter sa chance dans le partage de la liberté, chance qui n’est saisissable à vrai dire que si le dominant lassé par la domination trouve à qui parler.

Ni le dominant ni le dominé n’aiment la liberté. Le dominant domine par peur d’être dominé et le dominé est dominé pour entretenir la domination qu’il ne peut exercer et qu’ainsi il délègue au dominant… 

Et l’écriture dans tout ça ? Il arrive qu’elle reste en rade en plein désert. Le désert est l’espace même de l’illusion et de la souffrance. L’illusion jamais ne compense la souffrance. C’est un espace morne voué à la mort. Dans le fond, toute vie est dérisoire, si elle est coupée d’autrui, mais si cette coupure est irrémédiable, si aucune personne digne de ce nom n’apparaît à l’horizon que nous nous donnons, alors autant faire en sorte de ne pas tomber dans les griffes des grands illusionnistes.

Dans la vie, tout n’est-il pas affaire de nuances ? Il arrive que nous tombions dans cet ultime piège qui incline à être indulgent envers les personnes qui ne nous veulent du bien que pour leur bien, qui tendent à nous faire croire qu’elles agissent pour notre bien, alors qu’elle ne font que se servir de nous.

Ecrire ouvre sur un espace de non-pouvoir et de maîtrise où la liberté cherche son amour. L’écrivain lève les yeux de sa page, il regarde par la fenêtre qui donne sur le jardin, une vive lumière met tout en évidence, sauf lui qui replonge sur sa page, car il sait que c’est là seulement que sa liberté se met en jeu dans la recherche de son amour.

 

Jean-Michel Guyot

17-19 avril 2009

 

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