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Une étude sur le Roman Rete kote Lamèsi !
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 Article publié le 14 juillet 2009.

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Une étude sur le Roman Rete kote Lamèsi !
de Robert Large
Hugues St-Fort
professeur de linguistique


Robert Large et la recherche d’une nouvelle forme narrative en créole haïtien.

Avec Rete, kote Lamèsi ! Robert Large a écrit un roman qui semble unique dans la littérature haïtienne d’expression créole. En effet, du début à la fin du roman, l’auteur interpelle le lecteur non seulement au sujet de l’interprétation que ce dernier donnera à l’histoire qui est racontée dans le texte, mais aussi de sa conception du roman en tant que genre littéraire. Il y a une volonté de sa part de faire participer le lecteur au déroulement de l’histoire grâce à une utilisation spéciale qui est faite du discours et des interactions dialogiques. Il y a jusqu’au titre qui évoque une familiarité avec l’entourage supposé de l’auteur.

Large reprend dans ce roman certaines thématiques qu’il avait développées avec plus de profondeur dans son dernier roman écrit en français, « Partir sur un coursier de nuages » (L’Harmattan, 2008), en particulier l’identité plurielle de l’homme noir du Nouveau Monde. « Mwen se plizyè mwenmenm. Mozo Endyen, moso Afriken, moso Nèg, moso Milat, moso Blan. Moso towo, moso milèt, moso koulèv. » Comme Cyparis, le narrateur de « Partir sur un coursier de nuages », Jozafa Sipriyen, le narrateur de « Rete, kote Lamèsi » a connu mille morts à travers l’histoire de la colonisation et de la traite esclavagiste en passant par l’histoire troublée et sanglante de Haïti devenue indépendante mais qui n’a jamais cessé de faire face à ses vieux démons de violence et d’oppression.

Dans ce roman donc, Jozafa Sipriyen raconte sa quête désespérée de celle qu’il aime plus que lui-même, Lamèsi, qui l’a laissé un beau jour sans crier gare sous le prétexte qu’elle était allée chercher de l’eau. Il parcourt la plus grande partie d’Haïti à sa recherche, se faisant « bèfchenn », (sorte de débardeur) « bouretye » (portefaix) et traversant des épreuves les unes plus terribles que les autres. A chaque fois qu’il croit apercevoir Lamèsi, celle-ci disparaît sans laisser de traces. L’histoire, c’est-à-dire la quête de Lamèsi, rebondit à chaque fin de chapitre et tient le lecteur en haleine.

L’une des interprétations du roman de Large pourrait être ceci : la recherche désespérée de Lamèsi par Jozafa et les multiples épreuves subies par ce dernier au cours de sa quête correspondent au calvaire (dans le sens des scènes de la passion du Christ dans l’histoire du christianisme) enduré par Haïti et son peuple depuis l’accession à l’Indépendance en 1804 jusqu’à nos jours. A l’appui de cette interprétation, il y aurait la subdivision du récit de la recherche de Lamèsi par Jozafa en quatorze stations correspondant aux quatorze stations du chemin de la croix, c’est-à-dire les quatorze arrêts de Jésus pendant sa montée au Calvaire.

Une autre interprétation pourrait être celle-ci : Lamèsi signifierait l’idéal inaccessible des Haïtiens qui, après l’exploit de 1804, n’ont pas pu ou su poursuivre le travail commencé. Punis pour avoir réalisé l’impossible, les Haïtiens sont condamnés à la poursuite de l’absolu et deviennent fous. A l’appui de cette interprétation, il y aurait le sort réservé à Jozafa atteint de folie à la fin du récit parce qu’il en avait assez de poursuivre « l’inaccessible étoile ».

Dans ce roman, Robert Large décrit les mille et une souffrances du petit peuple haïtien pour survivre dans la féroce lutte de classes qui se déroule dans la société haïtienne. Le narrateur est un membre de la classe paysanne qui a été précipité dans le lumpenprolétariat mais qui conserve sa conscience de classe et rêve de retrouver sa position sociale. En effet, tout au long du récit, Jozafa ne parle que de se refaire un petit capital pour rentrer dans son village et mettre sur pied un petit commerce. Mais il y a aussi des passages d’anthologie qui font mentir une vieille croyance selon laquelle les écrivains haïtiens ne disposent pas à travers la langue créole des ressources linguistiques et stylistiques qui permettent de rédiger des descriptions de classe. Lisons ce passage : « Men, maten an bèl sou rivaj Jakmèl la. Pandan tidouvanjou ap leve, gen tiflè k ap soti nan tij pyebwa ansanm ak pafen, ki ap akonpaye reyon limyè yo. Pandan solèy la ap leve, tankou yon Simbi reyon, wi, akote solèy la, mwen wè Lamèsi k ap leve tou alorizon, goutlèt limyè ap koule sou kò l, fè tankou yon rad ranyon sou bèl po nwa l la. » (p.30).

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