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 Article publié le 31 octobre 2009.

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«  C’est quand la figure s’éloigne qu’elle devient envoûtante…  »

On me permettra de ne pas partager cette vue. Ce n’est qu’une vue de l’esprit, une vaine commodité, une assez piètre consolation, et je n’ai pas le cœur à être consolé. Non pas que je sois inconsolable, mais à force de solitude, je me suis fait une raison, un point, ce n’est pas tout. Loin de tout et de tous, je ne suis pas de ceux qui peuvent se targuer de posséder.

La figure, je ne l’approche que de loin, dans les mots qui la réalisent. La réalisation – le texte qui naît du sentiment si vif que la figure s’est éloignée, sans pour autant s’être approchée, faute de temps, faute d’envie, faute d’allant de sa part ou de la mienne – est tout ce qui reste quand la figure réelle s’est évanouie.

L’éloignement de la figure est un drame de faible ampleur. C’est une petite mort qui passe inaperçue, mais qui revêt pour qui la vit l’importance d’un séisme dont il est l’épicentre consterné.

Je sais de source vive qu’on peut ne jamais revoir une personne aimée, après l’avoir quittée quelques minutes auparavant. De la possibilité d’un tel drame, on peut faire fi, et c’est bien l’attitude qui prédomine dans un monde repu où ceux qui disposent de la figure réelle n’imaginent pas une seule seconde qu’ils peuvent la perdre irrémédiablement.

«  À portée de main, à disposition  », la figure ne peut pas être tenue pour imaginaire et être cultivée comme telle. Le tarissement du désir de toucher et la progressive extinction du désir fou de faire l’amour est la résultante d’un tel esprit de possession trop assuré de son bien pour pouvoir songer un seul instant à s’en approcher par le détour du fantasme…

Il existe une sorte de voie moyenne qui, capable d’envisager le pire ( éloignement, disparition, absence définitive ) refuse avec énergie l’indifférence à son égard, qui se refuse tout autant à céder à la mélancolie engendrée par la figure réelle qui, délibérément ou faute de pouvoir faire autrement, se maintient éloignée.

La prudence qui anime la figure, en lui commandant le refus de se perdre dans l’approche, est comme redoublée par une prudence plus grande encore de la part de qui désire approcher la figure  : cette prudence-là neutralise le charme qu’exerce la figure obstinément distante, mimétisme qui plonge assurément dans les limbes la figure plus tout à fait réelle ni plus vraiment «  grosse d’images à venir  ».

Celle-ci n’existe à nouveau pleinement que si elle accepte de se livrer sur le mode imaginaire au moins. Cette voie moyenne, appelons-la littérature.

Elle n’est pas satisfaisante, elle n’apaise en aucune façon, elle montre, béante, la clôture qui enferme la figure réelle dans son éloignement.

On ne se parle jamais assez.

Rares sont les rencontres d’importance où le clair éclat d’une voix singulière brise l’indifférence, rompt la monotonie des jours, instaure un rapport renouvelé au temps et précieux ces moments incisifs où deux êtres vont d’un commun accord à l’inconnu pour donner de la voix dans ses parages qui s’ouvrent à eux dans l’entre-deux de leur dialogue d’égal à égal, dialogue qui n’égalise rien, dialogue qui, au contraire, et avec jubilation, creuse la distance-différence irréductible qui sépare deux êtres, tout en leur donnant à sentir dans le corps de leur parole qu’ils sont au diapason et «  qu’ils ont l’un sur l’autre un effet d’intime résonance  » ( Michel Leiris ).

Posséder la figure, en la personne d’une femme, il ne saurait en être question. Elle s’y refuse pour s’être donnée en vain à l’autre homme qui la tient à distance au moment même où il prétend l’approcher.

Dans ces conditions, seul compte, dans le temps premier de l’approche patiente, le dialogue avec elle, pour doucement l’amener à affirmer sa liberté, celle-ci dût-elle finalement se traduire dans les faits par une émancipation qui ne l’incite pas à se lier à vous, désireuse qu’elle est, à l’avenir, de préserver une indépendance chèrement conquise.

Quand ce dialogue est impossible, faute de temps, d’envie ou d’allant, la littérature prend le relais, et c’est alors un soliloque qui commence, auquel le texte en cours d’élaboration invite la figure à mettre fin pour retrouver avec elle l’âpre fécondité du dialogue…

À la lecture, tout s’anime quand le texte vibre de vie et d’émotion. Le face à face du dialogue avec la figure réelle n’a pas lieu, il fait place à l’intimité d’un dialogue entre l’auteur et le lecteur dans l’espace doux-amer de la conscience de ce dernier qui n’a jamais le dernier mot, mais à qui il revient de fermer le livre, après l’avoir animé.

Écrire faute de présence, ainsi écrire pour donner envie de se parler, en refusant de considérer l’éloignement comme irrémédiable, en tablant même sur une complicité tacite avec la figure qui donne à entendre à qui veut l’approcher qu’elle n’est que momentanément lointaine, en sautant par-dessus la fausse plénitude de la présence nue qui ne se suffit jamais à elle-même, mais qui tend à saturer qui décide paresseusement de s’en contenter, oui, résolument, à cette nuance près que l’aisance propre à l’écrit, ressentie aussi bien dans le frisson d’écrire que dans les frémissements de la lecture, devient ce délicieux défi relevé à plaisir par les amants, quand ceux-ci se parlent dans la nuit caressante.

Seul le dialogue est à même de rendre deux êtres contemporains. Il ne survient que dans le face à face qui fait la part belle au passé évoqué et à l’avenir invoqué au sein de la pure présence, tout en donnant à éviter le plus possible l’écueil majeur du silence qui brûle entre un être avide de parole et un être repu qui se tait du silence de l’idiot et l’écueil mineur de la parole différée, toujours en retard sur l’événement, léger différé dont la vertu propre est qu’il contraint à raconter, et qui, si le cœur nous en dit, incite à basculer dans l’écriture qui cède bientôt avec plus ou moins de bonheur au vertige de la fiction…

La pure présence n’est pas un leurre, elle est savoureuse. Sa succulence est avérée, son charme puissant, ses déclinaisons délicieuses dans le bouche à bouche et le corps à corps de deux amants présents l’un à l’autre, mais la pureté est toujours insuffisante, elle ne cadre pas avec la vie, toute la vie, aussi, l’écrit de l’écriture est comme l’eau trouble du fleuve existence  : le fleuve charrie sans cesse des eaux nouvelles qui le font être fleuve, et c’est dans cette indécision – sont-ce les eaux qui font le fleuve ou bien est-ce le lit du fleuve qui, accueillant les eaux, en fait un fleuve  ? – que du sens s’élabore et donne de la joie.

Cette épure que sont les amants – «  ce crible infini que je suis  », comme le dit René Char, crible-cible criblé par tes mots, mon amour – aboutit à cette bifurcation indéfiniment renouvelée qui fait tout le charme du vivre ensemble  : pure intimité dans laquelle les amants baignent l’un par l’autre, restaurée après chaque «  sortie dans le monde  », mais aussi, a contrario, affrontement calme, résolu, ironique, mais loyal avec l’adversité du monde du dehors sous toutes les formes qu’il lui plaît de prendre selon l’humeur du temps, les hasards de l’actualité et la reviviscence de nos souvenirs.

 

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