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 Article publié le 14 décembre 2009.

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Sans doute est-ce trop tôt pour le dire, car avant de le dire, il faut le vivre… Il réprima aussitôt ce mouvement de pensée en apparence impeccable, et il rectifia : Sans doute, est-ce trop tôt pour le faire, car avant de le faire, il faut le dire, car, cela va sans dire, dans toute action humaine qui ne se veut pas purement - et disons-le bêtement - impulsive, la parole - la délibération intérieure tout autant que le dialogue ouvert qui cherche l’accord avec autrui, serait-ce pour constater un désaccord, constat qui vaut toujours mieux que le non-dit lâche et perfide - la parole, dis-je, engage sur la voie de l’action : toutes les guerres n’ont pas été déclarées, mais toutes ont été soigneusement préparées, ont fait l’objet d’une délibération à tous les niveaux impliqués dans son organisation.

Ce deuxième mouvement de pensée, en apparence impeccable, lui causa, immédiatement, après qu’il l’eut écrit, un certain malaise.

Sans y prendre garde, il avait tiré sa réflexion vers l’action, en oubliant son propos initial qui portait sur la vie. La complémentarité de la parole et de l’action - leur dialectique : la parole engage et accompagne l’action tout au long de son déroulement, avant de devenir historienne, récapitulative, mais encore et toujours sujette à discussion, du moins tant que le sujet, en apparence inactuel, révèle une actualité discrète que seule la méthode généalogique est apte à mettre en lumière - était pour lui une évidence, presque un truisme…

Il se trouvait ainsi devant une pensée rectifiée qui n’avait pas grande valeur, la question essentielle pour lui étant les rapports qu’entretiennent la vie et la parole.

Vaste sujet qu’il se promettait d’éclairer, mais avec aussitôt cette question de méthode : comment éclairer les rapports de la vie et de la parole ?

En vivant ? En parlant ?

Il lui apparaissait évident d’entrée de jeu qu’opposer la parole à la vie était un leurre, que la vie, précisément, était toute tissée de paroles justes et injustes, injurieuses ou flatteuses, basses ou nobles, cajoleuses ou méchantes, etcetera…

Il lui apparaissait non moins clairement que la parole se nourrissait de la vie tout en la nourrissant.

Constatant cela, il n’alla pas plus loin dans le questionnement qui lui paru stérile, du moins, s’il maintenait le postulat contestable de l’opposition systématique de la vie et de la parole.

Il se dit : cette opposition est à peu près aussi oiseuse que celle qui oppose le corps et l’esprit… Opposition commode qui a une certaine valeur heuristique, mais sans plus, et qui a engagé la vie, depuis au moins deux millénaires, sur une guerre à mort de l’esprit contre la vie en arrogeant à l’esprit une position morale de surplomb qui nuit à la vie.

Il quitta aussi sec son bureau, et il alla marcher sur le petit chemin qui mène dans la campagne environnante. Il repensa : mon amour n’est pas une folie. Ce n’est pas parce que la femme de ma vie est loin qu’il me faut, par pur pragmatisme, décider qu’il ne vaut pas la peine de l’aimer. C’est vrai que nous vivons tous les deux cette dissociation de la vie et de la parole parce que nous sommes séparés, mais c’est précisément cette séparation qui me donne envie – et le mot est faible – d’abolir cette séparation pour vivre pleinement la parole et la vie en même temps…

Il refusait avec la dernière énergie le fatalisme, et aussi une tendance largement répandue à se résigner paradoxale : demander beaucoup, et ne pouvant l’obtenir, y renoncer, tendance lourde qui pose le problème du temps, c’est-à-dire la redoutable question de la faisabilité, question laissée au jugement de chacun en fonction de ses forces, des forces, du moins, qu’il estime être capable de mobiliser pour parvenir à ses fins - obtenir ce qu’il veut - estimation qui, à son tour, dépend de sa capacité à évaluer un rapport de forces favorables ou défavorables, ce même rapport de forces influant sur sa capacité à l’estimer…

Il posait ainsi le problème de la liberté en conflit avec le pragmatisme, qu’il voyait comme le meilleur allié du statu quo, dont il disait souvent avec malice qu’il n’était qu’une invitation sournoise à en rester là, en sacrifiant la liberté au nom de son confort personnel, confondu allègrement avec les intérêts d’autres personnes maîtresses du statu quo dont ils tiraient confort et profit, en en laissant les miettes à leurs « vassaux », des miettes parfois bien grasses, mais des miettes tout de même. Un rapport de forces défavorable incline facilement à se résigner, si l’on ne prend pas le temps de réfléchir à comment concilier ses intérêts profonds et ses intérêts immédiats…

Travailler à modifier le rapport de forces était à ses yeux une nécessité. Pour y parvenir, il fallait disposer d’une solide volonté de défendre bec et ongles ses intérêts vitaux en faisant usage de liberté et non de servilité.

Constater, c’est contester. Cette phrase, forgée à son usage dans sa jeunesse, elle reprenait vie dans sa vie qu’il s’apprêtait à renouveler… Il souhaitait la partager.

Renoncer à soi, à ses aspirations profondes au nom d’un certain confort matériel chèrement acquis lui paraissait ressortir du même mode de pensée négatif, ennemi de la vie, que celui qui consistait à opposer la vie et la parole, le corps et l’esprit…

 

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