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Nos enfants en otages - de Françoise Rodary Éditions Pascal
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 Article publié le 26 janvier 2010.

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« Le sens n’est jamais donné ni disponible, il s’agit de se rendre disponible pour lui, et cette disponibilité se nomme liberté. »

Jean-Luc Nancy, Hegel, l’inquiétude du négatif, Hachette, 1997.

Les nouvelles de Françoise Rodary, écrites dans un style limpide et incisif, on les dira volontiers réalistes, mais qu’est-ce que le réalisme ? C’est de leur nudité même que ces nouvelles crues et cruelles tirent toute leur force. Elles rappellent l’art de Maupassant, pour leur côté incisif et concis.

L’auteur, toute jeune encore, a été très marqué par la lecture de la nouvelle « Aux champs », qui met en scène un enfant vendu par ses parents à de riches bourgeois. Maupassant met les enfants des deux familles paysannes en scène, leurs sentiments et leurs pensées, il nous les livre, tandis que Françoise Rodary évite soigneusement de mettre en scène les enfants, qui sont les grands absents de ses nouvelles, tout en en étant le motif central. Elle ne plonge pas le lecteur dans une ambiance avec force détails, elle centre son écriture sur le drame, rien que le drame.

Quels sont les moyens littéraires mis en jeu par l’auteur et quel dessein poursuit-il ?

On l’a vu : les procédés littéraires mis en jeu dans ses nouvelles sont divers. On y trouve des dialogues, des lettres, un article de journal, un forum de discussions sur Internet et même des rapports médicaux ainsi que des notes de synthèse.

Les dialogues abondent, toujours justes, toujours amenés par la situation exposée avec force en quelques phrases. Ils nous plongent au cœur des drames humains qu’elle met en scène. Jamais l’auteur ne se permet aucun commentaire, jamais il ne juge.

Nul hiatus entre l’auteur et le narrateur. Françoise Rodary fait parler des personnages qui sont des personnes, elle leur donne la parole qu’on ne leur a jamais donnée, que les drames vécus par eux leur a interdite. C’est le seul parti pris de l’auteur.

Les histoires parlent d’elles-mêmes, c’est la seule manière de rendre à leur humanité, toute leur humanité - par-delà bien et mal - les personnes qui ont été comme balayées par l’histoire dont ils ont été les acteurs impuissants.

Françoise Rodary nous montre que des décisions et des actes conduisent inéluctablement au drame : la perte d’un enfant, dans des circonstances, des contextes géographiques et historiques chaque fois différents.

Elle n’a pas fait des enfants des personnages. Les enfants ne parlent pas et ils n’ont pas la parole. Ils n’existent dans ses nouvelles qu’à titre de « référents », pourtant c’est eux qui, à leur manière, sont à l’origine des drames. Chaque enfant est l’enjeu muet d’un jeu de pouvoirs exercé par les adultes qui se servent des enfants pour arriver à leurs fins.

Les enfants à l’origine de ces drames entre adultes sont évidemment innocents. Ils ne savent pas, ils ne décident de rien, ils n’ont pas voix au chapitre. Ils subissent la perte irrémédiable d’un de leurs parents par la volonté de l’autre parent, pour des motifs variés que le lecteur découvre au fur et à mesure de sa lecture. L’auteur n’en fait pas des victimes au sens coutumier de ce terme : aucun ressentiment et aucune revendication ne trouvent à s’exprimer dans ses nouvelles. L’auteur, paradoxalement, donne la parole à ces enfants en les laissant à leur mutisme.

L’auteur n’entre pas non plus dans la psychologie des parents. Françoise Rodary les montre à l’œuvre, elle met en scène un enchaînement inéluctable, en montrant les conséquences de certains choix de vie ou de certains actes qui retentissent longtemps après coup, sans jamais prononcer, comme nous l’avons souligné, quelque jugement de valeur que ce soit. Le parti pris comportementaliste de l’auteur ne livre que des faits et leur enchaînement auxquels sont enchaînés les acteurs du drame.

Le lecteur assiste impuissant au déroulement des drames, et c’est en cela qu’il s’identifie aux enfants absents de ses nouvelles, mais si présents, si l’on songe au fait qu’ils sont au cœur des drames évoqués. Oui, la force incroyable de ces nouvelles est là : l’impuissance ressentie par le lecteur est bien la même que celle qui fut celles des enfants au moment du drame. A la fin de notre lecture, nous restons sans voix, mais la pensée est à l’œuvre qui nous enjoint de nous demander d’agir au mieux dans notre propre vie pour que de tels drames ne se produisent pas dans « notre cercle de vie ». Si morale de l’auteur il y a, elle est là et rien que là…

Aucun « je » dans ces contes cruels modernes, aucun au-delà salvateur qui laisserait entrevoir une transcendance qui s’érigerait en instance appelée à prononcer des jugements moraux ni à proposer des exercices expiatoires.

La justice, parfois, se mêle au drame, mais la justice des hommes agit exclusivement dans l’intérêt des enfants, elle fait partie intégrante du drame, dont elle n’atténue nullement la cruauté, mais qu’elle clôt sur lui-même.

« Nos enfants en otages  » procure un bonheur de lecture rare et très singulier.

Ce livre est beau, malgré sa cruauté. Sa hauteur morale tient toute entière dans le tour de force littéraire qu’il est dénué de toute moralisme. Qu’on ne s’y trompe pas : l’auteur n’est pas relativiste, encore moins nihiliste. Elle ne prône pas la loi du plus fort, elle ne fait pas implicitement l’apologie du fait accompli, du coup de force. Il traduit un respect absolu des personnes en ne prononçant aucune condamnation, cette facilité des bien-pensants.

Dans ces récits, personne n’est ni tout blanc ni tout noir, les personnages évoluent dans un monde gris. La position de l’auteur rappelle le froid réalisme hégélien. Ce que Jean-Luc Nancy dit du geste philosophique de Hegel, nous pourrions le dire du geste littéraire de Françoise Rodary :

« Ce monde se perçoit comme le monde gris des intérêts, des oppositions, des particularités et des instrumentalités. Il se perçoit ainsi comme un monde dont l’histoire est une succession d’atrocités et dont la conscience est la conscience d’un malheur constitutif. C’est à tous égards le monde de l’extériorité d’où la vie se retire au profit d’un déplacement sans fin d’un terme à un autre, sans soutien ni recueillement dans une identité de sens. Jamais plus ce déplacement ne rejoint le mouvement d’une transcendance qui le soulèvera vers une signification suprême. Il connaît la possibilité « de la mort privée de signification », c’est-à-dire de la mort de la signification même. »

Ce livre, à tous égards, est un livre athée, écrit par-delà bien et mal, mais il ne se réclame explicitement d’aucune obédience philosophique, il évite cet écueil. 

Par-delà leur valeur littéraire intrinsèque, les nouvelles de Françoise Rodary nous livrent une leçon de vie et de philosophie sans concepts ni jugements assénés au lecteur. C’est une leçon de liberté, donnée avec une infinie pudeur, la seule qui vaille en la matière.

 

Commentaires

 

Valentin

 

Le personnage déterminant de cette première nouvelle, paradoxalement, est une absente : la mère défunte, qui laisse derrière elle une situation compliquée qui conduit son mari et son amant devant les tribunaux, ceux-ci se disputant la garde de Valentin, le fils de l’amant.

Le ressort de l’action, c’est le choix que la mère avait fait de son vivant de vivre un ménage à trois, avec la complicité de son mari et de son amant qu’elle ne parvenait pas à « départager » et qui ne souhaitaient pas l’être, selon leurs dires, pour ne pas « faire de la peine à Nadine », ce qui est avouer à demi-mot qu’ils avaient peur l’un comme l’autre de perdre son amour, en lui demandant de trancher. Tout le monde, en définitive, y trouvait son compte et c’est ainsi que la situation a perduré pendant sept années de bonheur à trois… 

Cette nouvelle nous montre une captation d’enfant avalisée par la Justice, captation rendue légale pour le bien de l’enfant même qu’il s’agit de ne pas séparer de son milieu familial en le confiant à la garde exclusive de son père biologique.

Dans cette nouvelle, la Justice tranche le lien héréditaire, n’accorde aucune valeur à la paternité biologique pour protéger l’enfant.

C’est l’intérêt de l’enfant qui prime aux yeux des juges, les parties adverses, elles, ne voient que leur intérêt, qui peut d’ailleurs coïncider avec ceux de l’enfant, ce qui est le cas dans « Valentin » : le père non biologique est plus à même que le père biologique d’assurer à Valentin une vie de famille heureuse.

En filigrane apparaît dans cette nouvelle la nécessité de faire un choix, le choix seul conférant une autorité, c’est-à-dire très précisément un contrôle sur sa vie : si vous ne faites pas un choix, alors quelqu’un, tôt ou tard, le fera à votre place : les deux hommes n’ont pas su imposer une monogamie, c’est donc le juge qui tranche en dernier ressort. L’erreur et la faute de la jeune femme, c’est d’avoir joué sur deux tableaux en ne prévoyant pas le pire : elle a par son incurie, et puis sa mort, spolié un homme de sa paternité, elle l’a privé de descendance, privé de la survie qu’assure toute paternité à travers « le mystère de la trans-substantation », pour reprendre les termes d’Emmanuel Levinas. 

Le jeune professeur, à n’en pas douter, a bien profité de la situation : elle avait deux hommes à son service qui se relayaient pour ce qui est de l’éducation des enfants et les tâches ménagères et elle bénéficiait des faveurs de deux amants alternativement ou conjointement. Qui plus est, elle avait deux pères pour ses enfants, deux sources génétiques…

Doit-on voir là un retour à la polygamie tant de fois constatée dans le monde animal où la femelle ne « s’embarrasse pas de détails », pour la plus grande satisfaction des mâles « qui passent par là », retour rendu possible par la libéralisation, d’aucuns diraient, le relâchement des mœurs ?

Le personnage de Nadine représente un cas de femme moderne : une femme satisfaite de sa féminité et de sa sexualité non exclusive, une femme un brin revancharde à l’égard des hommes dont elle s’assure les faveurs, avec leur complicité, bien sûr.

Les deux hommes, eux, sont responsables du litige qui les oppose : ils n’ont pas su, ils n’ont pas voulu imposer un choix à la jeune femme. On a là, de part et d’autre, un jeu malsain avec la liberté : les enfants sont en quelque sorte le résultat de leurs jeux et ils deviennent, tôt ou tard, l’objet d’un enjeu économique, affectif et narcissique.

Avoir un amant à domicile, pour une femme, est le pendant moderne de l’adultère pratiqué depuis des siècles par les hommes qui prennent maîtresse en dehors de leur couple. Il n’est pas sûr que les enfants aient quoi que ce soit à gagner à cette évolution…

Il est à noter que dans cette nouvelle, et fort justement, le juge n’est en aucune manière solidaire des errements des deux hommes qu’il renvoie dos à dos quant à leur responsabilité. Dans cette nouvelle, l’économie de moyens et la justesse psychologique dont fait preuve Françoise Rodary sont confondantes.

A la lecture, que nous soyons homme ou femme, nous ne pouvons manquer de nous sentir impliqués et interpellés.

 

Lucas

 

Le personnage dominant dans « Nola », c’est la figure négative d’un père vindicatif qui décide de punir sa femme, parce qu’elle l’a quitté, en rendant pour elle tout recours en justice impossible. Contrairement à « Valentin », la justice n’est pas saisie, mais la Loi sert les intérêts du père : tout enfant né sur le sol américain est Américain ; une personne étrangère, homme ou femme, ne peut par conséquent en aucun cas faire valoir un droit de garde sur lui.

L’histoire d’amour entre Vicky et Michal commence par un mensonge et elle s’achève sur une duperie : avant de quitter la Hongrie, Michal assure à sa femme qu’elle et lui ne passeront que deux ans aux USA, mais les années passent et au bout de quatre années il devient évident pour Vicky que son mari ne désire pas quitter les USA, mais s’y installer indéfiniment.

Nous avons là un homme d’origine européenne sans scrupule, détenteur d’un permis de travail et qui se sert de la loi américaine pour enlever son fils à sa mère. Au lieu d’accepter une séparation « en douceur » qui lui donnerait la possibilité de voir son fils au moins une fois par an l’été, il veut son fils pour lui tout seul, mais pas pour le bien de l’enfant qu’il n’aime guère : il n’est qu’un instrument à ses yeux pour faire souffrir sa femme.

Michal compense la perte de sa femme en la dépossédant de son enfant. L’enfant est instrumentalisé, il est l’outil d’une vengeance ourdie par un homme possessif qui ne supporte pas la blessure narcissique que lui a infligée sa femme en le quittant.

Il n’a jamais supporté que sa femme réussisse aussi brillamment que lui qui avait fait des études. Il voulait une femme docile et même servile, bonne ménagère et bonne mère, c’est-à-dire, dans son optique machiste, une mère au foyer totalement dépendante de son mari pour sa subsistance.

Cet homme, manipulateur à tous égards, pensait s’être adjoint les services d’une femme docile qui s’est révélée être une femme intelligente et entreprenante, dès lors Vicky avait beau se mettre en quatre pour lui, rien n’y faisait : il ne supportait pas la moindre initiative de la part de sa femme qui devait à ses yeux se contenter d’être une potiche et un faire-valoir, voire même un souffre-douleur.

L’initiative salvatrice de Vicky, quitter les USA et se séparer de son mari, a tourné au drame parce que son mari a su endormir sa méfiance en se faisant apparemment conciliant. Il a trompé sa méfiance, en lui faisant accroire qu’il acceptait cette séparation le temps qu’il suive une psychothérapie. L’ironie de cette histoire, c’est que Vicky, au fond d’elle-même, savait qu’elle en avait fini avec lui : devant l’esprit conciliant de son mari, elle n’a pas osé lui avouer d’emblée son intention de non seulement se séparer, mais de divorcer de lui. C’est l’erreur fatale commise par Vicky…

Dans ce drame, le père se sert de l’enfant pour faire souffrir sa femme qui lui échappe, il lui enlève ce qu’elle a de plus cher, la seule chose qu’elle pouvait sauver du désastre qu’était devenu son mariage. Michal n’a pas accepté de perdre Vicky qu’il considérait comme son bien, son être le plus cher, au mépris de l’attachement de Nola pour sa mère et de l’amour viscéral de Vicky pour elle. Au lieu de laisser le temps apaiser sa douleur, Michal a voulu la prolonger indéfiniment en la transférant sur sa femme, en jouant cyniquement sur une donnée toute simple de la vie : le bas âge de Nola qui ne pouvait qu’oublier rapidement sa mère.

Michal tue en quelque sorte Vicky dans l’esprit de l’enfant, tout en sachant que Vicky devra vivre toute sa vie avec cette perte irrémédiable : celle d’un enfant qu’on lui a arraché par tromperie. 

Le père a oublié une donnée : qu’arrivera-t-il le jour où cette enfant devenu grande voudra savoir ce qui s’est passé, si elle pose des questions à son père et pousse l’investigation jusqu’à vérifier si celui-ci a dit la vérité ou non ? Que pensera-t-elle alors de son père, quelle attitude aura-t-elle à l’égard de sa mère ?

Nola risque de reprocher à sa mère « sa légèreté », le fait qu’elle l’a abandonnée en se laissant abuser, ce qui revient dans le fond à reprocher à sa mère d’avoir aimé un homme capable d’une telle vilénie, et puis d’avoir fait confiance à cet homme dont elle aurait dû se prémunir définitivement en rompant avec lui, sans lui donner l’opportunité de l’enlever à sa mère, ce qui, soit-dit en passant, eût été possible aussi lors d’un séjour estival de Nola, proposition qui avait été faite à Vicky par Michal…

Ainsi, si d’aventure Nola apprend la vérité, il est à craindre qu’il reproche à sa mère de l’avoir laissée entre les mains d’un père peut-être admiré dans un premier temps et qui se sera révélé être un homme fourbe et dénué de scrupules.

Dans ce drame, la Justice n’a pas été saisie et pour cause : Vicky n’avait aucun recours, et en eût-elle eu un, elle n’aurait pas obtenu gain de cause auprès de la justice américaine. Les USA, par leur législation qui met en avant le droit du sol, sont en l’occurrence les complices involontaire d’un homme vindicatif.

On rétorquera à juste titre que la législation américaine n’a pas pour but de faire souffrir l’un des deux parents, argument auquel on répondra : ce n’est pas l’intention qui compte, mais les conséquences d’actes, de jugements ou de pratiques néfastes qui importent en pareil cas.

Michal, par son attitude, a privé les USA d’une personne de valeur, et les USA, à travers leur législation, se sont privés d’elle également.

 

Jaan

 

De toutes les nouvelles écrites par Françoise Rodary, « Jaan » est peut-être la plus troublante. Voilà en effet un enfant volé à sa mère pour des considérations d’ordre racial par des nazis qui se révèlent capables de sentiments humains. Pas de personnage central dans cette nouvelle : l’enfant passe de main en main, il est balloté au gré des événements historiques. Chose rare, trois semaines avant sa mort, Karl retrouve in extremis sa mère, lui fait la joie de lui revenir.

Ludwig Ehrlich, un officier de haut rang dans le Sicherheitsdienst de sinistre mémoire s’éprend d’une germano-balte, il a une liaison avec elle. Ludwig Ehrlich s’estime trahi par cette femme en qui il avait mis toute sa confiance : elle se révèle être un agent double au service du gouvernement estonien en exil basé en Suède et dirigé par le président Otto Tief.

Dans un geste apparemment noble, le SS Ludwig Ehrlich s’empare de son fils pour le sauver de la catastrophe. Il va même jusqu’à laisser la vie sauve à sa mère, après avoir fait passer par les armes l’ensemble des camarades de combat de son ex-amante.

A lire son courrier, adressé à sa sœur Erika et à son beau-frère, lui-même en poste dans le SD, on comprend que l’on a affaire à un nazi pur et dur imbu de la prétendue grandeur de l’Allemagne hitlérienne. Il sauve l’enfant pour donner un fils de bonne race au « Grand Reich ». Rien que de très logique, dans le fond, venant de la part d’un officier de la SS…

Fidèle à sa manière, Françoise Rodary ne nous livre que peu d’informations sur l’enfant, elle en dresse un portrait succinct dans la première partie de la lettre posthume que ses parents adoptifs lui adressent. Nous ne savons rien en tous cas concernant les convictions politiques de Karl/Jaan. Il a été élevé par d’anciens nazis, il a fait ses études dans une université anglaise, pour ensuite prendre un poste dans une université américaine, après avoir passé son enfance et une partie de sa jeunesse en Argentine au sein de ce couple d’anciens nazis convaincus, qui sont parvenus à fuir l’Allemagne en ruine.

Tout se passe comme si le passé nazi des parents adoptifs avait été gommé, occulté par eux pour permettre à l’enfant de vivre une vie normale. Le fait qu’il ait souhaité retrouver les traces de sa mère et qu’il y soit parvenu donne à penser qu’il ne partage pas une conception du monde nazie. Qu’a-t-il pensé après coup de son père, de ses parents adoptifs ? La nouvelle ne le dit pas, elle se concentre sur les faits.

Françoise Rodary campe là des personnages détestables s’il en est pour ce qu’ils ont fait et pensé, mais en les montrant dans leur humanité, toute leur humanité. On pourrait croire qu’elle les dédouane en quelque sorte de leur passé. Il n’en est rien.

En fait, Françoise Rodary est fidèle, dans cette nouvelle comme dans toutes les autres, à son refus de prendre ouvertement parti - ce serait émettre un jugement moral sur les agissements des uns et des autres - afin de laisser le lecteur libre de s’interroger sur les motivations des protagonistes.

Elle a bâti une histoire on ne peut plus plausible, en nous plongeant au cœur d’un drame humain à plusieurs dimensions : il faut penser à la douleur de la mère qui perd son enfant, à la mort tragique du père, au lourd secret porté par les parents adoptifs, au choc enfin qu’a dû ressentir Jaan à la lecture de cette lettre testamentaire.

Nous sommes en effet bel et bien dans une écriture testamentaire, c’est-à-dire dans un jeu de témoignages qui se veulent fidèles à la réalité, qui n’en veulent rien cacher, même l’inavouable, pour qu’une vérité perdure. La mort seule rend possible certains aveux…

Seule la mère de Jaan paraît sortir indemne de la grisaille, mais c’est une illusion : son travail d’agent double l’a amenée à se servir de ses charmes pour circonvenir un officier de la SS. Doit-on y voir là une forme d’héroïsme ? Certes, les services secrets de tous les pays ont coutume, pour la bonne cause, de se servir d’agents féminins à qui il est demandé d’entretenir une liaison avec l’ennemi.

Il se trouve des femmes pour accepter ce type de mission dangereuse au plus haut point, tant pour leur vie qui est en jeu, si elles sont découvertes que pour leur santé mentale. Que peut ressentir une femme qui se donne à un homme, va jusqu’à avoir un enfant avec lui, alors qu’elle hait tout ce qu’il représente ?

Si elle se prend au jeu, si elle tombe amoureuse, elle risque de se renier et dans le même temps de se trahir, et ainsi de se perdre et de s’exposer à une élimination perpétrée par un camp ou l’autre.

Si elle joue parfaitement son rôle, en simulant amour et désir, alors elle est fourbe, elle vit constamment dans le mensonge en compagnie de l’homme qu’elle est chargée de circonvenir.

La seule chose qui puisse la sauver mentalement, c’est de garder toujours présente à l’esprit le « caractère sacré de sa mission », mais que peut-elle ressentir si elle éprouve du plaisir à faire l’amour avec un homme que ses convictions poussent à haïr profondément ? On a là peut-être en jeu ce qu’il faudrait appeler une haine cordiale.

Telles sont les questions que l’on est amené à se poser dans le monde gris de cette nouvelle, un monde qui est aussi le nôtre, et dans lequel le primum vivere semble s’appuyer à plaisir sur l’adage : « La fin justifie les moyens  » pour précisément… s’autoriser le plaisir, celui au moins de tromper son ennemi en gagnant sa confiance, mais peut-être plus encore...

 

La nouvelle ne nous dit rien quant à la nature des sentiments qu’Ireene Kraubner éprouvait pour cet officier SS qui, lui, à n’en pas douter, l’aimait sincèrement. De la duplicité d’Ireene, de son héroïsme au service de l’Estonie, de la souffrance qui a été la sienne toute sa vie après que Ludwig Ehrlich lui a arraché son enfant, que faut-il retenir ?

Françoise Rodary se garde bien d’orienter le lecteur en cette matière et elle fait de même à propos des parents adoptifs qui ne sont ni des monstres abjects ni des gens tout à fait ordinaires… Comme le disent Erika et Ewald : « Rien n’est simple. »

 

 

Maria

 

« Un imbroglio juridique et émotionnel » : ce sont les mots de l’auteur pour qualifier la situation induite par les rapts d’enfants perpétrés au Guatemala, grand fournisseur d’enfants adoptables par des familles américaines aisées.

Dans cette nouvelle d’une sobriété exemplaire, Françoise Rodary nous montre une mère guatémaltèque privée de son enfant qui a été vendu par son père pour quelques centaines de dollars. Elle y expose tous les rouages d’un système lucratif, tellement lucratif qu’il atteint le chiffre d’affaires de deux cents millions de dollars par an. Le Guatemala exporte illégalement ses enfants via des trafiquants locaux sans scrupules et des avocats américains véreux.

Les parents adoptifs américains ont la loi pour eux. Ils affirment avoir agi en toute légalité et entendent par conséquent faire valoir leur droit sur Maria qu’ils ont rebaptisée America. Ils bénéficient du soutien du Département d’Etat, qui leur a adjoint une aide juridique conséquente. L’argumentaire des parents est simple, il s’articule en plusieurs points tous complémentaires, ce qui les rend redoutablement efficaces.

En tout premier lieu, la mère biologique est mise devant le fait accompli : du point de vue américain, l’enfant a été adoptée légalement.

On veut ignorer que le rapt de l’enfant a été maquillé en adoption parfaitement légale avec signature du père et de la mère. Emettre des doutes quant à l’authenticité de la procédure, ce serait ouvrir la boîte de Pandore.

A la lecture de la nouvelle, on ne sait pas comment le père, qui a vendu son fils, a pu extorquer la signature de la mère : par ruse, par contrainte ? C’est évidemment la soi-disant signature de la mère qui constitue un argument de poids pour la partie américaine, en ce qu’elle permet de jeter le doute sur la mère qui se serait ravisée, après avoir été prise de remords.

Outre l’argument juridique, spécieux en ce sens que les parents adoptifs refusent l’idée que la signature de la mère a pu être extorquée par la force ou simplement imitée, les parents adoptifs avancent l’argument économique : l’enfant sera de toute façon plus heureuse aux USA, son avenir est assuré. 

Les parents adoptifs américains usent enfin d’un troisième argument, affectif celui-là : ils soulignent avec satisfaction que « America » les a adoptés immédiatement. Ils parlent d’adoption mutuelle. Ils ajoutent plus loin qu’ils veulent le bien de cette enfant. Vouloir le bien de cette enfant, c’est faire le bien, autant dire, mais ils ne le disent évidemment pas, qu’en faisant le bien, ils se font du bien.

Le communiqué de presse s’achève sur une formule chrétienne courante aux USA : « God bless you ! », une formule en principe réservée au ministre du culte, mais que tout le monde s’adjuge selon l’idée implicite toute simple que si Dieu bénit l’Amérique, que si tout le monde, en d’autres termes, est béni, alors tout le monde peut bénir tout le monde. On est en quelque sorte dans une parfaite tautologie, celle du « Tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil, et nous les premiers »…

Dans cette nouvelle, ce qui peut troubler, c’est que l’enfant ne paraît pas être une victime. On cède aisément à l’argument économique de la famille américaine, tout en n’étant pas dupe : on sent qu’ils n’ont aucune envie de savoir la vérité, qu’ils ne veulent voir que l’apparente légalité de la transaction. Ils ont bel et bien acheté illégalement un enfant, mais c’est pour son bien (et le leur, bien entendu, c’est-à-dire pour satisfaire leur désir d’enfant).

Le désir d’enfant, disais-je… Il faut conclure, en revenant brièvement sur ce moteur de l’action.

Cette expression toute faite rend-elle bien compte des enjeux ? Sans doute que non ou disons plutôt qu’elle affirme quelque chose d’occulte qu’il faut dévoiler, elle renferme une vérité qui demande à être explicitée.

Le mot désir a le mérite de mettre en évidence le fait que désirer et vouloir un enfant sont deux choses qui peuvent être dissociées : il suffit qu’un couple stérile veuille un enfant pour que l’on décrète qu’elle en désire un, et selon l’ordre des faits, ce n’est pas contestable, mais en réalité, on ne veut en la matière que ce que l’on peut, ne pas pouvoir avoir un enfant interdit d’un vouloir un, mais nullement d’en désirer un. On tient là, à l’évidence un paradoxe, mais nullement une aporie, car il y a une issue : l’adoption qui permet de vouloir un enfant, même quand on ne peut en avoir un, c’est elle qui rend possible le désir.

La différence peut paraître byzantine, mais elle est décisive : c’est le désir d’enfant qui constitue la motivation première pour une adoption légale ou non, tandis que ne pas pouvoir en avoir un, l’interdit biologique qui pèse sur le couple, constitue le motif de l’adoption. Sans cette volonté naturelle contrariée, mais finalement satisfaite par l’adoption, rien ne se passerait : il n’y aurait pas de désir d’enfant, pas de trafic par conséquent. On voit donc que le désir et la volonté, même dissociés, se renforcent mutuellement. Ainsi, le désir d’enfant est un besoin d’enfant, un besoin affectif qui a une dimension économique.

Maria aura été un enfant désirée par sa mère au moins et voulue par ses parents adoptifs qui ont ainsi pu, grâce à leur pouvoir d’achat, satisfaire un besoin, et tout besoin est économique dans son fond : il s’agit de transmettre un patrimoine, et pour ce faire, certains n’hésitent pas à acheter en quelque sorte le patrimoine génétique d’une famille étrangère.

D’aucuns diront que tout est bien qui finit bien pour l’enfant, puisque son avenir est assuré. Certes, mais au prix incalculable de la souffrance d’une mère spoliée.

 

Katy

 

« Katy  », c’est de bout en bout l’histoire d’un abus de confiance, dont se rend coupable une mère qui se sert d’un père biologique, Jack, mis au courant cinq ans après la naissance de l’enfant, pour se débarrasser de l’homme à qui elle a fait « porter le chapeau », Jim.

Jack, bien qu’abasourdi lors de la demande de test de paternité, est heureux à l’idée qu’il a peut-être une fille. Lorsque le test confirme que Jack est le père, Jim arguant de l’attachement que lui et l’enfant ont l’un pour l’autre, exige un droit de visite que Jenny et la Justice lui concèdent une fois par mois, à condition qu’il fasse les déplacements.

Ainsi, dans un premier temps, Jenny s’est sortie d’une situation délicate, en exploitant le bonheur qu’elle a fait à Jim, en lui donnant une fille. Quand elle veut se débarrasser de lui, elle n’hésite pas à faire miroiter une possible vie commune à Jack.

L’abus de confiance est prémédité dès la prise de contact avec Jack qui doit permettre à Jenny d’obtenir la garde de sa fille, tout en touchant une pension alimentaire confortable. Elle n’hésite pas non plus à lui faire assumer le coût du test, onéreux à l’époque. Il est honnête, il accepte de bon cœur de reconnaître Katy, pensant épouser Jenny et régulariser ainsi la situation. Il a fini ses études, il n’est pas marié, tout est donc possible entre Jenny et lui.

Après des mois de boniment, Jenny finit par lui avouer vertement qu’elle n’a aucune intention de l’épouser mais qu’elle va en fait épouser un autre homme, Michael. Là où le bât blesse pour Jack, c’est que non seulement Jenny l’a utilisé lors de sa procédure de divorce, mais elle dénie à Jack tout droit de visite à sa fille, droit qu’elle a concédé en revanche à Jim, non par humanité sans doute, mais pour que Jim accepte de divorcer d’elle.

Dans cette nouvelle, Françoise Rodary campe une femme cynique, sans scrupules, qui n’hésite pas à jouer avec le sentiment paternel de deux hommes qu’elle lèse tous les deux en les privant de la joie d’avoir une fille. Elle n’envisage nullement de dire la vérité un jour à Katy, sans doute par honte de devoir lui avouer son comportement peu glorieux. Jack s’est marié à une Française. De visite à Boston, il propose à Jenny de se rencontrer afin de voir sa fille, et lors de cette rencontre dans un parc, l’épouse de Jack ne se gêne pas pour dire à Jenny ses quatre vérités : « De femme à femme, qu’est-ce qui vous empêche de dire la vérité à votre fille ? Est-ce que ce ne serait pas la crainte de son jugement ? » La réponse de Jenny tend à affirmer qu’elle se préoccupe avant tout du bonheur de sa fille.

Dans l’esprit de Jenny, Jack n’est qu’un vulgaire donneur de sperme, elle invite Jack à se considérer comme tel et rien de plus, d’où la colère de la femme de Jack qui lui rappelle qu’il a d’abord été une personne connue d’elle, pas un donneur anonyme, et surtout qu’elle l’a appâté en lui faisant miroiter la possibilité d’être son époux et le père légitime de sa fille Katy.

Ainsi, un homme sincèrement désireux de reconnaître sa fille et de fonder une famille, ce qui aurait été la solution la plus élégante et la plus naturelle, se voit privé de sa fille à tout jamais par les manigances d’une femme qui a choisi de l’évincer lui, le père biologique et aussi d’écarter le père adoptif, Jim, au profit d’un troisième homme, Michael.

L’enfant n’a aucune chance d’apprendre un jour la vérité, elle ne connaîtra jamais son vrai père pour satisfaire les projets de sa mère qui prétend agir dans l’intérêt de sa fille, alors qu’elle agit avant tout dans son seul intérêt… Bien sûr, Jack aurait pu faire valoir un droit de visite auprès des tribunaux, mais marié, avec un fils en bas âge, il a sans doute choisi de renoncer à sa paternité. Il devra vivre toute sa vie avec cette impression d’avoir été nié dans sa paternité. 

 

Jacques

 

Dans « Jacques  », la grand-mère, madame Girardet, se substitue à la mère défaillante, jugée incapable de s’occuper elle-même de son fils : elle est toxicomane.

L’enfant est déclaré en mairie par le grand-père, mais personne n’est dupe. Le maire et ses adjoints sont d’abord stupéfaits par la démarche de monsieur Girardet, mais ils ne posent pas de question, ils comprennent implicitement les raisons de sa démarche. Le maire accepte de rédiger l’acte de naissance, sans faire d’histoires.

Jacques a purement et simplement été adopté par ses grands-parents, qui ont jugé leur fille Sylvie à la fois indigne et incapable de l’élever. Cette dernière a été emmenée dans une clinique en Suisse, au calme et loin des regards, pour y suivre une cure de désintoxication certainement très onéreuse. 

L’émoi du maire et de ses adjoints est de courte durée. En acceptant de signer l’acte de naissance, ils se rangent aux raisons des grands-parents. On évite ainsi à l’enfant le sort peu enviable d’un enfant de la DASS ballotté de foyer d’accueil en foyer d’accueil. La solution est élégante. Les Girardet sont de gros travailleurs, boulangers de leur état. Non seulement ils font taire les rumeurs sur l’état de santé de leur fille, non seulement ils prennent en charge des frais médicaux pour la faire soigner hors de France, mais surtout ils acceptent la charge d’élever un enfant à un âge déjà avancé.

Dans cette nouvelle, un mensonge collectif sert à protéger un enfant qui ainsi peut grandir dans de bonnes conditions sans se douter de rien. Il n’est pas censé apprendre un jour qui est sa vraie mère qu’il ne reverra jamais.

Françoise Rodary montre les parents Girardet complètement dépassés par l’évolution de leur fille qui à quinze ans devient une « fille de mauvaise vie », qui couche avec les garçons, boit et se drogue et néglige complètement ses études. Le désarroi des Girardet est sensible. A la naissance de Jacques, en revanche, ils prennent les choses en main au prix d’un double sacrifice : ils perdent leur fille à tout jamais, tout en prenant en charge les soins qui lui sont dispensés ainsi que le coût financier de l’éducation de Jacques.

Tout se passe comme s’ils remplaçaient leur fille légitime par le fils de celle-ci dans le cadre d’un marchandage jugé salutaire par tous, à une exception près peut-être : on ne sait pas ce qu’en a pensé Sylvie, peu de choses sur le coup sans doute, vu son état physique et mental.

Dans la nouvelle « Ashanti », nous avons affaire à une grand-mère abusive qui s’adjuge l’autorité parentale, alors que dans « Jacques » tout se passe dans une apparence de légalité pour le bien de l’enfant avec l’assentiment du maire du village et des villageois qui se font les complices silencieux d’une captation d’enfant.

Les Girardet apparaissent comme les victimes des agissements scandaleux de leur fille indigne. Grâce à leur initiative, qui reçoit l’assentiment de toute une communauté, Jacques n’est pas l’enfant de la honte qu’il aurait pu être.

Deux poids, deux mesures… 

Des enfants de la honte, il y en a eu après la Deuxième Guerre Mondiale : on ne se gênait pas pour stigmatiser « les enfants de Boschs », comme on se plaisait à les appeler. Non seulement leurs mères avaient été tondues, puis exhibées dans les rues, mais la honte d’avoir couché avec l’ennemi retombait sur les enfants qui, durant toute leur jeunesse, ont vécu un véritable calvaire.

Les Français d’après-guerre trouvaient là, à n’en pas douter, l’occasion d’expier par boucs émissaires interposés leur lâcheté, leurs petits trafics et leur passivité pendant l’Occupation. Les plus zélés à stigmatiser mères et enfants n’ont pas été les Résistants de la première heure ni non plus les déportés revenus des camps, ce sont les villageois, ceux-là mêmes, à une génération près, qui acceptent de garder le silence pour protéger un enfant, pour lui permettre d’être élevé dans de bonnes conditions, sans subir une mère jugée indigne.

Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, c’est ce que semble illustrer cette nouvelle. Françoise Rodary, fidèle à son principe, se garde bien d’émettre un jugement. Elle montre comment un enfant a pu être protégé par des grands-parents qui avaient échoué dans l’éducation de leur fille pour des raisons inexpliquées et qui ont réussi en revanche à élever un enfant heureux, bien dans sa peau qui ne demande qu’à vivre sa vie d’enfant. L’ironie voudrait que Jacques à l’adolescence commette les mêmes frasques que sa mère dont il ignore tout, mais la nouvelle ne dit pas ce qu’il devient. 

 

James

 

La nouvelle « James  » met en scène une famille d’immigrés clandestins mexicains. Le père et la mère désirent vivement s’intégrer à la société nord-américaine, ils travaillent, ils sont allés jusqu’à donner un prénom anglo-saxon à leur fils âgé de trois ans et demi né sur le territoire américain, et donc Américain de droit.

Le juge donne le choix aux parents : tous les trois partent pour ne jamais revenir ou alors l’un des deux parents est autorisé à rester aux USA avec l’enfant, l’autre parent devant être reconduit à la frontière sans espoir d’obtenir un jour une autorisation d’immigration. Le juge est soucieux d’éviter tout regroupement familial pour dissuader les possibles candidats à l’immigration clandestine. La démarche est présentée comme pure justice par le Juge qui estime être clément.

Une fois les faits et l’arrêté du tribunal exposés, la nouvelle se poursuit de manière originale sous la forme inédite d’un forum de discussions sur Internet.

Dans la pratique quotidienne, nous savons tous que ce mode de communication favorise l’expression des idées les plus confuses, empreintes de clichés, souvent assez primaires, formulées à la va-vite et sans esprit de nuance.

Françoise Rodary s’est ingéniée avec succès dans cette nouvelle à proposer un pot-pourri des propos les plus couramment lus ou entendus au sujet des immigrés clandestins, qui ne sont pas les bienvenus aux USA, comme ailleurs, en France notamment.

Tout en sonnant juste, comme s’ils avaient été pris sur le vif ou recopiés purement et simplement, les dialogues ne sont pas redondants, une progression dans l’argumentation est sensible, jusqu’au blocage final où chacun campe sur ses positions.

On ne reprendra pas ici l’ensemble des arguments des uns et des autres qui figurent dans la nouvelle. Remarquons simplement que les deux femmes qui interviennent se montrent plus compréhensives pour les parents et James que les participants masculins dont certains des propos sont xénophobes.

La nouvelle s’achève sur un communiqué qui nous apprend que c’est le père qui restera avec James aux USA, sans doute parce que c’est lui qui a les revenus les plus élevés dans ce couple désormais déchiré.

Françoise Rodary nous montre ici un cas très singulier : c’est une décision de justice qui sépare les parents et qui prive la mère de son fils, mais contrairement à ce qui se passe dans « Valentin » la décision n’est pas prise dans l’intérêt de l’enfant ni dans celui des parents, mais dans l’intérêt exclusif de la défense du territoire national américain.

Un parallèle peut aussi être tiré avec la nouvelle « Nola » : le point commun de ces deux nouvelles, c’est que l’un des deux parents est victime des lois américaines en matière d’immigration, sans qu’aucun recours ne soit possible, sauf à imaginer un changement de loi bien improbable.

 

Ashanti

 

L’action de « Ashanti » se situe aux USA dans les années 90. Le personnage dominant dans cette nouvelle, c’est la grand-mère omnipotente, encore jeune, mais déjà grand-mère et qui entend pour ainsi dire « reprendre du service » en captant le fils de sa belle-fille.

L’autoritarisme de la grand-mère, l’autorité agacée du père, les plaintes, les concessions et puis la révolte tardive de la mère, voilà ce que donnent à entendre les dialogues.

A aucun moment, Françoise Rodary ne suggère quelque préméditation que ce soit. Ni le père ni la grand-mère n’ont vraisemblablement prévu ce qui allait se dérouler dans l’immédiat après-accouchement à la clinique. Ils ne se sont pas concertés, « ça s’est trouvé comme ça » : l’occasion était là, elle a été saisie. Le peu d’enthousiasme du père à l’idée d’avoir un enfant, la jeunesse, l’inexpérience et la fragilité de la mère, l’autoritarisme de la grand-mère : on tient là les ingrédients du drame qui le rendent possible.

Ce qui déclenche le drame, en revanche, c’est la passivité de la mère qui aurait dû se rebeller dès les premières heures, en exigeant fermement que son mari dorme sur l’autre côté du lit conjugal, ce qui lui aurait permis d’accéder au lit de son bébé pour l’allaiter. Se rebeller, c’était la seule manière de s’affirmer comme mère, puisqu’on lui déniait d’emblée cette qualité. En acceptant d’avaler une pilule pour arrêter la lactation, elle « avale la pilule », elle met le doigt dans un engrenage fatal.

Rien dans la nouvelle ne donne à penser que la grand-mère avait l’intention de s’approprier l’enfant de Hannah à sa naissance. Elle a sans doute voulu bien faire pour l’enfant et décharger son fils d’un souci. C’est à n’en pas douter une mère-poule qui le couve encore et qui a peu d’estime pour sa bru. Elle ne lui fait pas confiance, à cause de son jeune âge au moins. Le narrateur note que sa belle-mère, au moment de l’accouchement, est très attentionnée à son égard, et puis une fois Ashanti née, son attitude change : « Une ombre, une folie traverse le regard de la grand-mère, un regard de louve. » et plus loin : « Dès qu’elle a eu le bébé dans les bras, Rose s’est courbée sur lui comme sur un trésor, elle en est sure.  »

Qu’en est-il vraiment ? On est tenté de demander : que s’est-il réellement passé entre la belle-mère et la belle-fille ? Qu’est-ce qui a traversé l’esprit de la grand-mère pour qu’elle décide ainsi de prendre en charge les soins donnés à Ashanti et plus tard son éducation ?

Hannah fait preuve de courage, elle propose une solution pratique à son mari, mais en vain, il la balaye d’un revers de main. Elle ne se défend pas bec et ongles, elle subit la situation sans broncher dans les tout premiers temps du moins, au moment où le lien mère-enfant se joue et se noue, moment décisif à tous égards. Ce n’est qu’au bout de cinq ans qu’elle réagit. Elle a alors vingt-trois ans. Elle arrache à sa belle-mère l’autorité parentale sur sa fille, en le lui arrachant littéralement des mains.

Réaction salutaire certes, mais trop tardive : Ashanti a trop peu vu sa mère durant les cinq années qui viennent de s’écouler, elle est par le fait plus attachée à sa grand-mère qu’à sa mère véritable.

Impossible de dire ce qui pèse le plus lourd, de la douleur d’une mère ou du tort causé à un enfant, qu’il en soit conscient ou non. Ce n’est pas souffrance contre souffrance, il n’y a pas de balance, pas même celle de la justice, pour peser et apprécier la douleur des uns et des autres, des enfants et des mères ou des pères spoliés. En revanche, on peut donner à voir l’inéluctable, mais sans ostentation, c’est-à-dire donner à comprendre sans juger, sans émettre des jugements de valeur sur les parties prenantes qui ont toutes leur part de responsabilité, hormis les enfants qui ont subi les choix égoïstes d’un des parents, l’impuissance ou la faiblesse de l’autre. 

Ce que cette nouvelle affirme à chaque ligne sans le dire explicitement, c’est que ce sont les circonstances historiques - naître ici et non pas là, dans un milieu donné, à une époque précise - qui sont déterminantes. L’histoire fixe un cadre et libère un certains nombres de possibles. Il suffit alors d’un concours de circonstances pour qu’un drame arrive.

Dire oui à la vie, Hannah a su le faire en donnant la vie. Elle a immédiatement aimé son enfant et elle avait tout pour être une bonne mère, aimante et efficace. Il lui aura manqué de savoir dire immédiatement et catégoriquement non aux agissements de sa belle-mère, au risque de déplaire tant à elle et qu’à son mari, qui, lui, aura toujours pensé que sa fille était mieux chez sa grand-mère, ce qui signifie qu’il souhaitait, quant à lui, avant tout, faire plaisir à sa mère…

Au-delà des faits relatés dans cette nouvelle, comme en filigrane, Françoise pose le problème de la soumission : Donte, Hannah, tous les autres membres de la famille sont au garde-à-vous devant la grand-mère, on serait tenté de dire qu’ils sont au « gare-à-vous ! », tant ils ont peur de lui déplaire en la contredisant, tant ils craignent de provoquer son courroux, s’ils s’affirmaient vis à vis d’elle, en lui disant non.

En effet, dans cette nouvelle, le mot clé, celui qui n’est prononcé que trop tard, c’est le petit mot « non ».

Eduquer un enfant consiste entre autres à lui apprendre à hiérarchiser ses envies, à prendre en compte d’abord les nécessités pratiques élémentaires, pour ensuite satisfaire des envies et des désirs, en en mesurant bien toutes les conséquences financières ou affectives.

Les enfants ou les personnes traitées en mineur ne savent que dire oui aux ordres sans réplique de qui les domine. Ils subissent le non, ils sont élevés dans le non, mais on ne leur inculque par pour autant la capacité à dire non à leur tour, quand il s’agit de s’opposer à des demandes inacceptables. C’est cet état de fait qui explique la passivité de Hannah et le suivisme intéressé de Donte. Tous les deux sont les produits de l’éducation qu’ils ont reçue.

 

Mark III Jr

 

« Mark III Jr » s’apparente à la Science Fiction. Elle peut en cela étonner et paraître détonner dans l’ensemble des nouvelles écrites par Françoise Rodary.

Notre auteur s’interroge à la fin de son recueil sur une possibilité ultime : une initiative privée délirante motivée par le désir d’immortalité d’un homme immensément riche qui tombe dans l’amoralité pour assouvir son fantasme.

« Mark III Jr » anticipe des événements possibles, sinon probables dans un futur proche en raison de l’évolution rapide des techniques de manipulations génétiques qui défrayent régulièrement la chronique.

Dans « Mark III Jr », le vol d’enfant, sa captation égoïste par l’un des deux parents au détriment de l’autre et sans réel souci pour le bien de l’enfant, a lieu lentement, par sciences interposées, dans un univers indéterminé, mais ultramoderne. 

Dans cette nouvelle, pas de monde ni d’objets techniques futuristes minutieusement décrits, pas d’aliens, pas de monstres hideux venus d’un autre monde, rien d’exotique. Françoise n’a pas voulu laisser courir « l’imagination formelle » (Bachelard), mais se concentrer sur le fait humain et montrer la froideur d’un délire mené jusqu’à ses plus extrêmes conséquences.

Le vecteur du délire, ici, n’est plus religieux, il est technoscientifique : Dieu n’est plus l’opérateur suprême, le grand pourvoyeur d’immortalité à travers la promesse de la Résurrection, c’est la Science dans sa prétention prométhéenne, pour peu qu’elle soit utilisée à des fins personnelles par une personne délirante, mégalomane et suffisamment riche pour financer des recherches et des expériences « inavouables ». 

Un père tout puissant, peut-être un magnat de l’industrie ou de la communication, en tous cas un individu très riche et sans scrupules, animé par le désir d’immortalité s’est fait cloner en plusieurs « exemplaires ». Chaque clone est appelé « Mark I, II, III, IV » comme c’est l’usage aux Etats-Unis pour désigner un objet d’expérimentation.

Le père s’est adjoint les services d’un généticien de haut vol et de toute une équipe chargée de veiller sur les clones, d’en prendre soin et de mener à bien son projet fou : régénérer ses propres organes en utilisant ceux de ses « fils ».

Le secret absolu doit être gardé, bien sûr, pour ne pas effrayer les sujets, mais un grain de sable vient perturber cette belle machine/machination : Mark III, le sujet « le plus avancé », bientôt mûr pour être abattu et être utilisé afin de régénérer les fonctions vitales de son géniteur, s’enfuit avec deux compagnons de vie - des orphelins condamnés à disparaître eux aussi, placés auprès de Mark III pour lui rendre la vie agréable - afin de retrouver un troisième orphelin devenu son ami le plus proche et qui a été éliminé parce qu’il présentait un risque de contagion. 

C’est l’amitié qui motive Mark III et le pousse à rechercher son ami dont la disparition l’inquiète. L’humanité de l’enfant transparaît dans sa motivation, la tristesse qui a été la sienne également quand il a constaté la disparition de son ami, qu’un chien qu’on lui a offert n’a pas suffi à combler. En effet, tout a été fait pour qu’il mène une vie normale, avec mère et amis, dans un cadre agréable censé ne pas lui donner envie de savoir ce qui se passe à l’extérieur…

Mark III est rattrapé. Il n’a plus que quelques heures à vivre avant « l’opération »…

« Mark III Jr » n’est pas sans rappeler le projet « Lebensborn » des nazis, voulu et piloté par Heinrich Himmler, tel que décrit avec force détails par Marc Hillel dans un livre paru en 1973. Il s’agissait de régénérer « le sang allemand » disséminé en Europe, il fallait aussi faire en sorte que les forces vives, « le sang allemand » présent dans des peuples hostiles, ne haïssent pas l’Allemagne, ne la menacent pas à terme…

Le « Lebensborn » a volé des centaines de milliers d’enfants dans les territoires occupés, principalement en Pologne, en Tchécoslovaquie, en Ukraine et en Russie, mais aussi en France et en Belgique. C’est dans cet état esprit que « Jaan » a été écrit.

Dans « Mark III Jr », rien de tout cela : pas de projet étatique de grande envergure, organisé dans le secret, mais une initiative personnelle rendue possible par les progrès de la génétique et l’immense richesse d’une personne privée. Il s’agissait pour Françoise Rodary de centrer toute l’histoire sur un projet monstrueux partagé par un homme sans scrupule et un scientifique de haut vol dévoyé.

Il réduit les femmes à n’être que des ventres, des mères porteuses vouées à la mort, en cela il détruit l’Autre, l’altérité par excellence que représente la féminité : cet homme, ce père ogre qui dévore ses propres enfants, est animé par un égoïsme absolu, total, il se reproduit sans procréer, il dévoie le sens même de la sexualité humaine qui est Rencontre, division du Même : ce que la logique formelle ne peut envisager et que la vie humaine cependant rend possible : « La paternité demeure une identification de soi, mais aussi une distinction dans l’identification – structure imprévisible en logique formelle. » (Emmanuel Levinas, Totalité et Infini, La Fécondité, page 229)

Ce père veut arrêter le temps à son profit exclusif. C’est en cela qu’il détruit la fécondité en la détournant à des fins d’autoconservation.

Dans « Mark III Jr », beaucoup d’implicite. Françoise a conçu sa nouvelle comme un puzzle : au lecteur de compléter au fil de sa lecture, à lui ensuite, comme dans les autres nouvelles, de se faire une idée personnelle…

 

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