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Entretien de Laurent Margantin avec Serge Meitinger à propos de « Un puits de haut silence »
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 Article publié le 12 mai 2010.

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Entretien de Laurent Margantin
avec Serge Meitinger
à propos de « Un puits de haut silence »
Entretien paru sur http://www.oeuvresouvertes.net

Serge Meitinger, vous publiez aux éditions Le Chasseur abstrait un recueil de poèmes intitulé « Un puits de haut silence ». Pouvez-vous nous dire quelques mots d’abord sur la conception de cet ouvrage ? Je crois savoir qu’il s’agit pour la plupart de poèmes déjà anciens, d’une parole dispersée en somme, que vous avez rassemblée. Mais comment ?

 

Le « recueil », comme vous dites, qui est paru dans les premiers mois de 2008 — qui a été rejoint en décembre de la même année par un second ensemble intitulé « Les œuvres du guetteur » (chez le même éditeur) et qui sera bientôt suivi d’un troisième : « Miroir brûlé, miroir des analogues » — est la première pierre ou le premier tome publié de mes poésies complètes (cette initiative résulte d’un souhait de l’éditeur qui est venu me demander cette mise au jour). Je n’aime pas trop l’idée de « recueil » que je récuse au nom de celle du « livre » et je serais très dépité si l’on prenait ces ouvrages pour le ramassis d’une « parole dispersée » (mais je peux être au-dessous de mon ambition, cela n’est pas chose rare chez les créateurs qui se leurrent facilement). Bref, je prétends à une construction et à un développement qui vont vers l’unité comme on va vers l’idéal, c’est-à-dire sans l’atteindre… Le premier ensemble paru : « Un puits de haut silence » représenterait le second tome de cette intégrale. Il rassemble trois entreprises différentes avec chacune sa continuité. « Lieux nomades » explore, à travers le voyage et le séjour à l’étranger, ce qu’il en est du lieu pour chacun, le repli sur les sources ou les racines étant un malentendu ou une imposture lucrative : deux séries de poèmes courts évoquant le « lieu natal », c’est-à-dire pour moi la Bretagne, ouvrent et ferment le livre, encadrant un groupe de neuf séries composées chacune de neuf poèmes. Certes leur composition s’étale dans le temps (les dates placées dans le texte en témoignent, de 1976 à 1993), mais chaque groupe a été composé avec, dans l’esprit, l’exigence liée à la structure du tout. « Chants d’inexpérience » se veut l’inventaire des fondamentaux de notre présence au monde en sa naissance continuée, quelque peu éclairé et mis à nu par mon expérience malgache. Le cheminement, partant de l’éclosion et de « l’élémental » (pour parler comme Senghor), va vers un point qui n’est ni exactement un but ni un lieu, plutôt un moment bien qu’on puisse l’appeler « le pur ici », en passant par les tribulations du quotidien, ses déchirements contradictoires, ses bonheurs improbables, ses instantes esquives. « Le Sel du silence » s’appuie sur les livres de photographies de paysages japonais réalisés par Shinzo Maeda et parus chez Taschen. L’approche en apparaît sans doute plus dispersée, comme livrée au jeu des pages que l’on feuillette, cueillant l’inspiration au rebond d’une lueur, d’une couleur ou d’une forme, humant l’effluve d’une atmosphère… Toutefois intervint une mise en ordre finale qui choisit des regroupements, opéra quelques modifications dans les textes afin de les harmoniser ensemble et s’ouvrit résolument à la lumière noire qui fait le fond de notre « voir ». De plus, dans l’ouvrage les rassemblant, ces trois grands moments sont munis chacun d’une présentation et le choix du titre global en appelle à une image fondamentale, obsédante et centrale, explicitée par l’« Avant-dire ».

 

Extrait

Je me limite aujourd’hui au premier livre intitulé « Un puits de haut silence », et comme vous évoquez la question du lieu, je note que celle-ci est en effet très présente dans votre écriture. Dans le titre « Lieux nomades » tout d’abord, dans la dédicace (« Pour Alizène qui rassemble et multiplie les lieux »), et ainsi de suite dans de nombreux poèmes qui semblent être ce que vous appelez des « hauts lieux ». Les noms de lieu de votre géographie personnelle (Bretagne, Madagascar, Réunion) semblent également jouer un grand rôle dans votre démarche poétique. Il y va d’une volonté d’habiter la terre. Est-ce là pour vous l’enjeu de la parole poétique ? Si oui, comment se forge pour vous le lien entre lieu et formule, pour reprendre l’expression de Rimbaud ?

 

Oui, il y va bien d’une volonté « d’habiter la terre », mieux même, d’une nécessité ! Mais, si les lieux sont dits « nomades », ce n’est pas seulement parce que le scripteur voyage (dans un triangle d’ailleurs assez fermé : Bretagne, Madagascar, Réunion !), c’est parce que le site se meut sur place dans le temps, qu’il ne cesse de creuser en lui-même un ici qui ressemble, rassemble et diffère. La formule poétique doit se mettre au service d’un hic et nunc impérieux qui dicte les termes d’une alliance difficile à respecter pour l’homme. La maxime pourrait ainsi s’établir : « Le présent soit notre fin ! », or c’est presque impossible à tenir. Tout se joue dans ce presque et la poésie est par excellence le médium qui permet d’assumer une telle dimension : elle ménage par la méditation et l’expérience d’être qu’elle initie verbalement une ouverture où, pour une fois, pour cette unique fois, celle de l’écriture-lecture, celle de la formule, espace et temps coïncident en un instant particulier, à la fois singulier et commun, unique et réitérable… Pour moi, c’est là l’enjeu de la parole poétique et il relève plus de ce rapport, sans doute affolant, à la temporalité que du « génie du lieu » au sens classique. C’est dire que les particularités des lieux sont moins considérées comme des signes d’appartenance (à un ensemble culturel ou civilisationnel, à un cosmos géographique ou affectif, voire intime) que comme des points d’ancrage dans le présent du monde. L’idéal se tient tout entier (ou « rien entier » ! en laissant alors au vide le moteur) dans le poème qui ferme « Chants d’inexpérience » avec le vol de l’oiseau sur place dans le vent, c’est là le « pur ici » réalisé et, pour une unique fois, j’étais à sa hauteur, ayant franchi le gouffre et gravi la pointe escarpée face à l’océan, au même niveau physiquement… Il s’agissait seulement, pleinement, pour l’oiseau, par un perceptible effort des ailes, de se tenir sur place à hauteur constante, non d’envol ni d’ascension : cet être-ici (dont Rilke dit qu’il est souverain, c’est-à-dire à la fois impérieux et plénier) est ainsi, comme le proclame l’« Avant-dire », ramassé dans la figure d’un « tomber-monter » où lieu, présent et potentielle formule se tiennent en suspens. Grâce au poème un tel moment est pérennisé et même répétable dans le toujours nouveau présent d’une lecture nouvelle.

 

L’exemple des oiseaux dans le vent, que vous venez de donner à propos du « pur ici », implique-t-il que pour vous l’instant poétique trouve sa source dans un événement du monde qui le précède et le porte ? Cela ne risque-t-il pas de contraindre le lecteur à distinguer temps de l’aventure et temps de l’écriture, à envisager alors quelque faille entre lieu et formule ?

 

À mes yeux, une telle faille n’existe pas. Il faut dépasser l’anecdote qui sous-tend presque toujours l’inspiration ponctuelle, car, que la source de l’impulsion poétique soit un événement déclencheur issu de notre monde commun ou qu’il s’agisse d’un événement naissant du langage en sa mouvance propre, le poème ouvre, à chaque fois et pour toujours, un monde singulier où il n’y a bientôt plus que des phénomènes en langue, c’est-à-dire des événements qui se déploient et vivent tout entiers dans une dimension verbale tout à fait particulière. Pour ne pas réduire ces manifestations langagières à des « représentations » toujours secondes et simplificatrices, voire simplistes, condamnées à ne laisser paraître qu’un état dégradé de l’être, il faut s’arracher à la conception scientiste qui assimile le langage à un système de signes ou à un code et le penser, le ressentir comme phénomène humain à part entière, capable de produire (de) l’être. L’exercice de la poésie est ainsi un exercice d’être où prennent forme et présence des « manières d’être » qui sont autant de façons de se comporter en esprit (selon cœur, âme, conscience), autant de tropismes du corps sensible aptes à orienter et guider la sensation et même la perception. Le langage n’est pas alors une copie appauvrie et stylisée du réel mais son intensification selon certains modes privilégiés : le lecteur du tout dernier poème des « Chants d’inexpérience » est invité à se laisser être selon ces oiseaux dans le vent, leur manière d’être devenant, en son cœur-âme-esprit, son « tomber-monter » le plus propre. Je voudrais continuer à préciser la façon d’appréhender le langage que je défends et fournir en même temps un exemple d’élan né du seul jeu des mots en mettant en avant une série d’homophones comme « raie », « rets », « rai »… J’en ai fait la matière de deux poèmes, tous deux intitulés « Rets », l’un est dans « Chants d’inexpérience », l’autre au milieu des pages de journal reprises dans « Bornoyages ». En suivant la voie de l’homophonie, qui est ici le moteur et qui, bien sûr, n’est propre qu’à une seule langue possible, un faisceau de mots et d’images, unique et polymorphe à la fois, irradie en un halo de potentialités préparées par le son et le sens. Et cela arrange un vrai phénomène en langue combinant la belle « raie » qui sépare le dos humain, le « rets » qui est comme un filet jeté sur le corps et sur le monde, le « rai » de soleil qui traverse la prison ou la cage pour toucher la chair et le lacis des mots portant vers la lumière. Il en résulte une densification qualitative et sensible qui n’est pas rien bien qu’elle ne se stabilise jamais en une image arrêtable et cernable comme un croquis, un tableau ou un plan : nous entrons dans un champ de forces qui intensifie notre être-au-monde selon plusieurs modalités en même temps et nous donne à vivre un instant unique, d’ailleurs destiné à se métamorphoser lors d’autres lectures qui seront d’autres moments présents traversés, tenus et tendus sur le même faisceau. Ici encore le poème produit un « être selon » ou un « être comme ». Lieu et formule ne s’y séparent pas : ils ouvrent un monde en train de « se mondifier », selon l’expression de Heidegger : « Welt ist nie sondern weltet » (Le monde n’est jamais mais il se mondifie – ou se mondanéise).

 

En évoquant le croquis, le tableau ou le plan, c’est-à-dire l’image visuelle arrêtée, vous me faites penser à la photographie et à l’œuvre peinte ou sculptée qui est souvent votre point de départ ; dans « Le Sel du silence » ce sont les photos de Maeda ; dans d’autres séries, reprises dans les deux volumes suivants, vous vous attachez à Caspar David Friedrich et à Cézanne, à Jérôme Bosch et à Edward Hopper… N’y a-t-il pas antinomie entre ces images construites et tout de même figées et le mouvement langagier lui-même comme phénomène en langue ? La description ou l’analyse plus ou moins bien versifiées ne font-elles pas courir un risque mortel au poème ?

 

Bien sûr, il y a ce risque et il n’est pas certain que j’aie toujours réussi à le surmonter ! La facilité c’est toujours de copier ou d’imiter plus ou moins platement et de vouer le langage à une fonction purement représentative, voire dénotative, ce que Mallarmé appelait « l’universel reportage » auquel nul n’échappe et avec raison, dans l’usage quotidien de la communication. Toutefois il m’apparaît que l’état d’esprit et le mouvement de cœur de celui qui prend pour point de départ une œuvre visuelle se doivent de ressembler de très près à ceux que Paul Valéry disait appartenir au traducteur. Il ne s’agit pas, pour qui traduit un texte littéraire, de se contenter de couler du sens obvie d’un contenant à un autre. Le traducteur remonte comme à l’état naissant du texte qu’il traduit : c’est une première immersion en langue qui fait bouger les limites du sens et de la sonorité. Revivant le halo initial, il a l’impression de s’incarner dans le processus créateur qui fut spécifique à une langue, à un homme et à un moment, et tout son travail, tout son art est de susciter un phénomène analogue sur le pan linguistique où il veut amener ce qu’il translate. C’est redoutable bien entendu surtout quand il est question de grande poésie. Il s’agit de transport et d’interprétation, transport des sens autant que du sens, interprétation comme la conçoit le musicien. Devant tel ou tel tableau, tel dessin, telle sculpture, revenir au halo de potentialités qui y sont encore en fusion et recommencent sans cesse à dessiner leurs lignes de force, leurs lignes d’erre, lignes que l’on peut discerner par immersion, par imprégnation sensible et intellective à la fois ; puis transmuer l’essentiel de ce dynamisme en un phénomène analogue, dûment et dignement sis en langue. Comment prendre en charge poétiquement une sculpture comme « Le Chien » de Giacometti ? Il ne s’agit pas de la « décrire » mais de faire partager, par l’immersion en langue aboutissant à un phénomène vécu, une manière d’être qui est aussi un investissement foncier dans le monde, ici celui d’une fiance et d’une confiance soutenant l’allant :

 

Filiforme et fantômal

il flaire —

mais c’est dans la vie.

 

L’allitération relève bien sûr d’une langue singulière et se trouve à la source du phénomène en langue ; un sous-entendu culturel (dont l’appréhension n’est toutefois pas nécessaire pour vivre le phénomène) nous renvoie aux Grecs et confère une profondeur temporelle à ce qui est d’abord un présent qui trouve sa finalité en soi. C’est Héraclite qui écrit que « les âmes flairent dans l’Hadès » et ce dernier pensait peut-être à la descente d’Ulysse aux enfers, dans l’Odyssée. Ici le sculpteur, le poète et le chien ont, contre toute apparence, choisi la vie !

 

Et l’invisible, l’indicible, voire l’insensible ? Quelle chance une telle translation peut-elle leur laisser ? Vous semblez conclure, et cette fois il s’agit du dernier poème de l’ensemble « Le Sel du silence » donc du dernier poème du livre, sur la lumière noire enclose dans le rayon de soleil qui fait miroiter les cristaux du sel ? « Voir » serait-il « un aveuglement » comme le clame ce Tristan Corbière qui vous est si cher ?

 

Oui, je me méfie de tout ce qui fait trop grossièrement appel à la vue en toutes ses dimensions et modalités. Nous sommes les victimes quotidiennes de « l’omnivoyeur » mondialisé que représente la sphère médiatique et communicationnelle dont le réseau, en accroissant sans cesse ses potentialités techniques, ne vise rien moins qu’à enserrer en son filet notre terrestre habitat, qu’à nous réduire à l’image qu’il nous vole et qu’à cadenasser notre présence. Je n’arrive pas à éprouver d’intérêt pour les travaux dits littéraires dont la substance est intégralement traductible en images mobiles non plus que pour le choc ou la volonté d’emprise séductrice d’images qui ne sont qu’images : tant de romans ne sont plus que des scénarii dont l’auteur ambitionne la manne présumée des droits d’adaptation, tant de films ou de clips ne sont que des pièges visuels et émotionnels monovalents et dédaigneux du sens. La seule chose qui soit intéressante, en effet, c’est l’intraduisible : ce qui du visuel et du visible ne passe pas dans les mots, ce qui du sensible n’a ni image, ni sonorité, ni verbalité, n’aboutissant jamais à une sensation connue et cernée comme telle… Le pari ontologique est de réussir – avec les moyens dont chaque art dispose : sons, harmonie, structures, lignes, formes et couleurs, mots et figures – à ouvrir l’intègre dimension d’un phénomène à part entière qui traduise et suggère tout de même ce qui le déborde. Ainsi un tableau en tant que phénomène sis dans et par le visible a son rythme et sa musicalité, un poème en tant que phénomène en langue fait goûter, toucher et odorer, une musique en tant que phénomène sis dans et par l’ouïe dresse des palais et des monts, répand des parfums, distribue des caresses… Une telle cénesthésie n’a rien de baroque ni de psychopathique, elle porte l’exercice d’être qu’est toute œuvre d’art ayant atteint son but ; elle est partie intégrante – intègre et intégrale – du phénomène qu’elle produit et propose à concurrence avec la vie. Mais elle tient aussi, en un secret retrait, dans le raptus ou la déhiscence qui fait son cœur, ce qui échappe et doit échapper, ce qui reste inconnu, inouï et insu bien que nécessaire : une béance active préservant la puissance du négatif, la marque presque effacée du vide moteur qui permet au presque – dimension d’être malgré tout – de survivre et d’entretenir le dynamisme du tout, le sombre poinçon de mort au centre du vif. Une certaine façon de voir empêche de connaître et de comprendre ce que l’on voit ; une certaine impossibilité du voir libère d’autres modes de connaissance. « Une lumière silencieuse et noire » convie à un renversement du regard qui, à l’encontre de tout clinquant, est libération et seconde vue.

 

Vous publiez, en même temps que deux livres de poésie (« Un puits de haut silence » », « Les œuvres du guetteur »), un ensemble de textes en prose (« L’homme de désir ») et un livre d’essais (« Bornoyages du champ poétique »), chez le même éditeur. Pouvez-vous nous dire comment ces trois formes d’écriture se sont combinées au sein de votre travail ? Vous a-t-il fallu par exemple réaliser parallèlement un travail théorique pour dégager votre propre espace poétique ?

 

L’éditeur qui m’a choisi a choisi également de « révéler un peu / Le bois de mes diverses flûtes ». Mais, si les instruments paraissent divers, pour moi le souffle est un et flue de même source. Je n’ai jamais séparé ni dans mon cœur ni dans mon esprit l’élan d’écriture en récit, poème, essai. Il s’agit à mes yeux de pratiques d’intensité variable certes, mais c’est un seul et même travail d’écrivain qui me fait rechercher partout, et me semble-t-il, avec des moyens puissamment analogues la même vérité d’expression. C’est plutôt une question d’opportunité qui dicte le choix de la flûte et tout texte venu à son heure et selon l’intégrité de son inspiration revêt un caractère de nécessité qui le rend estimable et le fait entrer en vérité dans le trésor des choses advenues. La moindre intensité semble être celle de l’essai. Le discursif, voire le dissertatif, entraînerait presque fatalement certain automatisme tournant vite au discours creux ou seulement redondant par rapport à la masse de discours déjà produite par toutes les institutions intéressées à cette production : l’on risque apparemment le discours gris où il ne saurait plus y avoir de vaches noires ou blanches ou rousses… Même lors de la rédaction de mes thèses de doctorat, sur Tristan Corbière et sur Mallarmé, exercice qui risquait de verser dans la rhétorique d’un genre guindé et calibré, j’ai veillé à maintenir au tout premier plan, quoi qu’il en coûtât, l’exigence de la pensée ou du « penser », travaillant à forger mes concepts et à les maintenir vivants et agissants (j’ai eu aussi la chance d’avoir des directeurs de thèse, libéraux et généreux en esprit, animés par le souci d’une vérité de pensée qui ne soit pas pensée de vérité). De plus j’ai toujours eu le souci d’écrire en plus d’argumenter, veillant à la matière verbale de l’énoncé – qualité du verbe et style – et à l’enracinement singulier de l’énonciation – implication d’un « je ». Ce fut ma règle constante en toutes circonstances et mon premier recueil d’essais : « Bornoyages du champ poétique [qu’à la poésie il ne saurait être question de cantonner] » reflète dans son organisation cette façon de faire. M’inspirant de l’idée de « judan » opposée par Claude Vigée à celle de « roman », j’ai voulu mettre ensemble des textes et des ensembles de tonalité et de statut divers : essais, séries de notations cursives, quasi poèmes en prose, pages de journal, réponse à des enquêtes ou à des sollicitations variées, maximes et même poèmes, cités à titre d’exemple et supports de commentaires ou se posant comme points d’orgue… Ainsi j’ai abordé le champ poétique sous tous les angles et, souvent, en venant d’autres arts ou en passant par eux. De la sorte l’essai peut, il me semble, gagner en intensité et en capacité de surprendre. De plus haute intensité d’écriture, le récit qui s’impose parfois comme une exigence venue de l’intime, implique un investissement infiniment plus compromettant car il faut s’ouvrir et se découvrir, s’exposer en personne même si c’est sous des masques divers comme celui de l’autofiction, relativement commode. Pour se donner à lire sous cet avatar, il faut en avoir accepté le risque et ce n’est pas facile ; il faut accepter de s’entendre dire que votre texte ne vous ressemble pas, qu’il a peut-être été écrit par un être difforme, informe ou peu ragoutant qui se recroqueville en un arrière-fond inquiétant et que la décence eût commandé de faire taire. Mais j’ai décidé, assez récemment toutefois car certains des textes de « L’Homme de désir » ont attendu une bonne trentaine d’années avant de voir le jour, de montrer le monstre et ma foi ! j’hésite ou je répugne encore à le placer sous certains yeux… Intense de l’intense, la poésie, le poème vaudrait-il mieux dire car il apparaît d’abord et toujours seul, un à un… Là ça ne se commande en rien : l’on peut se mettre à sa table pour rédiger un essai, un article, un entretien avec un emploi du temps et s’y tenir en gros ; le récit est plus capricieux, il ne suffit pas de s’asseoir et de s’y atteler pour que les mots se décident à couler, mais la volonté y est tout de même pour beaucoup ; en matière de poésie, par contre, rien n’y fait. Dégagez-vous les plus belles et vastes plages de temps libre et rien ne vient ; au milieu de la nuit, l’insomnie étant désormais victorieuse, vous vous lèverez dix fois pour griffonner ; dans la période la plus chargée pour vous en travaux, pensums, rendez-vous perturbants, voilà que veut naître, impérieuse, rapide, souveraine la série vainement rêvée jusque-là. Et elle s’impose ! Certes il y a eu des prolégomènes, des curiosités, des rencontres, des rebonds, des calculs, des éclairs et des éclipses qui ont préparé l’affaire, mais la naissance du poème est aussi naissance au poème et elle dicte ses conditions. Considérant l’inéluctabilité d’une telle dictature, il faut donc affirmer bien haut que ce n’est jamais un travail théorique, quel qu’il soit, qui aura pu préparer, voire ménager, « l’espace poétique » où apparaît le poème mais que ce dernier est bien venu tout seul et a créé son propre espace. En retour, il peut sans peine produire son rebond ou son contrecoup critiques, toujours seconds.

 

Le chasseur abstrait est un petit éditeur avec son propre site internet, sa revue, ses collections... Pouvez-vous nous dire comment s’est faite la rencontre entre vous, et quelles en seront les suites ?

 

Le site internet RAL,M (Revue Arts Littérature, Musique) précède : il fut d’abord animé par ses fondateurs et actuels webmestres Patrick Cintas et Valérie Constantin à partir de l’Espagne où ils résidaient et travaillaient alors (la revue comporte toujours un puissant volet espagnol et en espagnol). Ils m’ont contacté et j’ai commencé à collaborer à la revue électronique en 2004 avec des éditoriaux de la revue, des recueils, des textes et des poèmes en ligne, et deux « espaces d’auteur » : « Chronique du péristyle » et « Librairie du gay savoir ». Au moment de leur installation en France, près de Toulouse, ils ont adjoint l’édition de livres-papier à leur entreprise. Désormais, la petite maison a pris un rythme de croisière impressionnant avec plusieurs collections, plusieurs périodiques et des initiatives littéraires diverses et prometteuses. Les éditeurs du Chasseur abstrait ont choisi dès le début quelques auteurs pour constituer leur « écurie » : Robert Vitton, Marie Sagaie-Douve, Pascal Leray et moi-même, plus récemment Gilbert Bourson et des auteurs des Caraïbes. Sans oublier que Patrick Cintas lui-même a déjà réalisé une œuvre considérable qui ne cesse de prendre de l’ampleur : c’est très rare de voir un auteur qui souhaite donner à son œuvre la diffusion qu’il estime devoir être la sienne associer à son aventure un certain nombre d’autres auteurs auquel il réserve un traitement privilégié. En particulier, l’un des principes de base de cette diffusion est de donner à lire le maximum de textes de chacun ; ce qui explique le nombre de livres parus et à paraître sous chaque nom d’auteur ! Pour ma part, la parution du troisième volume de mes poésies est imminente, il s’agira de « Miroir brûlé, miroir des analogues ». Un volume d’essais est presque prêt : « Cerveau d’Europe » ainsi qu’un livre de proses : « Au fil du rasoir ». Je pense que ce sera ensuite : « Des jardins écrits sur l’eau », ensemble de récits de voyage… Et puis on verra au fil de l’eau… En attendant, vous pouvez toujours vous documenter en suivant le lien : http://sergemeitinger.ral-m.com

 

 

Achevé le 7 décembre 2009

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