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La proscrite
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 Article publié le 5 août 2010.

oOo

J’étais proscrite. Condamnée à me glisser le long des murs. Mon univers était celui de la clandestinité.
Je me revois : rampante, nocturne, attentive à contourner. Fuyant la lumière, le grand jour comme un insecte photophobe.
Mon corps épuisé et exclu du monde se maintenait à distance. Et pour cause : dès que j’empiétais sur le monde, celui-ci s’effritait.
M’asseyais-je sur une chaise, à la terrasse d’un petit café, par exemple, qu’immédiatement, cette dernière se dérobait sous mon séant. A mon approche, les murs, les façades, les boulevards avaient une nette tendance à se lézarder, à se muer en des masses nébuleuses, informes.
Quand ils n’étaient pas attaqués, rongés par une espèce de lèpre.
Tout ce que je touchais se métamorphosait séance tenante en matière avariée, gangrenée par moisissure, pourriture et corrosion.
Il va de soi que tout ceci me rendait terriblement triste.
On m’avait ostracisée, et j’acceptais cette décision.
J’avais bien conscience d’être une fouteuse de destruction, de décomposition.
Partant, j’en étais réduite à agir furtivement, comme les rats, dans les interstices du monde.
J’attendais toujours que les lieux publics se délestent de leurs foules.
Je traînais ma vie dans les lieux abandonnés, dépareillés.
Un jour que je fus malade, très malade, je me traînai jusqu’à l’hôpital et, une fois entrée dans ses murs, je m’aperçus que l’intérieur était désert, tapissé de toiles d’araignées, immergé dans une lueur chiche, bilieuse et lugubre de crépuscule. Au fur et à mesure que je progressais dans le labyrinthe du bâtiment, je vis, avec effarement, tout, peu à peu, prendre une teinte verdâtre et une texture vaguement duveteuse de moisissure.
La salle d’examen où j’échouai était exiguë, caverneuse, pauvre en lumière.
Un médecin aux contours flous se mit en devoir de me planter une aiguille de seringue dans l’avant-bras gauche. Mais celle-ci se cassa et je vis le docteur, progressivement, s’effacer. Finalement, aiguille et médecin se fondirent à l’intérieur du même brouillard gris. Ils s’embuèrent, et la pénombre cendreuse se referma sur moi. Les murs délavés, sans joie de la salle, puis de tout le reste de l’hôpital s’effritèrent lentement sous mes yeux, de manière incontrôlable. Ils paraissaient tout à coup constitués par une sorte de pâte de grains de semoule qui se mettaient à rouler les uns sur les autres en s’affaissant et en provoquant, ce faisant, l’effondrement de pans entiers de parois !
En désespoir de cause, je cherchai refuge dans l’une des énormes cavités murales ménagées par toutes ces chutes. Mieux valait se faire très vite oublier, afin que tout rentre dans l’ordre.
Un peu plus tard, j’eus soif, et cette pulsion me propulsa hors de ma cachette, où je m’étais ménagé un nid de vieux chiffons rances et de vieilles pages de journaux roulées en boule, le tout puant vigoureusement l’encre et la chaussette sale et oubliée, et me tenant lieu, en quelque sorte, de rempart supplémentaire.
La nuit était tombée. Les méandres des couloirs, des salles étaient vides d’âmes.
Je débouchai sur un endroit propre, vaste et froid : la rotonde centrale ; ça ressemblait, ou, plutôt, ça me faisait penser à un hall d’aéroport . De tous côtés, cela s’ouvrait sur une multitude de couloirs, en branches d’étoile, qui rayonnaient dans toutes les directions ; il y avait de quoi s’ y perdre.
Toujours à la manière furtive des rats ou des cancrelats, à quatre pattes (m’étais-je, dans l’intervalle, métamorphosée ? Tout ce que je sais, c’est que je me sentais singulièrement compacte, tassée), je rejoignis , à une vitesse qui m’époustoufla moi-même, la haute silhouette trapue, verticale, d’un distributeur de boissons et de friandises à grignoter.
Une lumière douce, tamisée pour la nuit, caressait les lieux.
Je m’aperçus que le moindre bruit avait tendance à s’amplifier, à résonner de façon presque brutale dans l’atmosphère tranquille, qui me rendait quelque peu nostalgique.
A l’instant où je plongeai contre la masse du distributeur, à l’arrière, pour me coller contre elle, j’eus le sentiment très net de rapetisser, de diminuer sérieusement de volume. Mais je le voulais ainsi : c’était une autre manière de me camoufler . Il ne fallait surtout pas que je courre le risque qu’on détecte ma présence !
J’étais presque aplatie au ras du sol carrelé de grandes dalles lisses, noires et grises en alternance.
Bien m’en avait pris, car voilà que j’entendis des voix, des voix tout près, pour tout dire deux voix de femme aux timbres différents. J’identifiai bientôt ces voix comme celles de deux infirmières, qui attendaient en papotant que leurs gobelets se remplissent.
Instinctivement, je me ramassai encore derrière le distributeur. Palpitante, le cœur cognant à cent à l’heure, je me mis à prier pour qu’elles aient la bonne idée de ne pas s’incruster. Mais (ce fut, une fois de plus, un effet de ma chance habituelle), elles s’incrustèrent ! Elles entamèrent, comme il se doit, une conversation stupide au possible, tournant autour de sujets hautement métaphysiques du genre : ah, si seulement elles avaient pu être en congé ce soir ; ah, si elles avaient pu plutôt être chez elles, dans leur home et auprès de leur homme, et, j’allais oublier pourtant ça va de soi, de leur sacro-sainte marmaille , en train de repasser, de faire le ménage et autres plaisirs de choix du même ordre !
A les entendre ainsi me vint une irrépressible envie de rire, de pouffer, contre laquelle je tâchai de déployer de surhumains efforts. Pour la nième fois, j’avais conscience que si l’on me débusquait là, j’étais à coup sûr bonne pour qu’on me chasse sans le moindre ménagement, sous une flopée d’invectives, de quolibets de toutes sortes, qui seraient autant de crachats verbaux, de marques de peur, de répugnance viscérale. C’était mon lot et cela, j’étais incapable de le perdre de vue. Il n’empêche…allez endiguer la montée spontanée, incontrôlable d’un fou rire !
Mon gloussement se libéra et les deux matrones sursautèrent. Cela les alerta et elles jaillirent de l’autre côté du distributeur. Elles m’avisèrent, tandis que je me carapatais déjà comme un crabe. J’eus tout de même, au passage, le temps de voir leurs bouches s’arrondir d’horreur, et celui d’ouïr les cris stridents, épouvantés, qu’elles proférèrent. Mais à ce moment, j’étais déjà loin, lancée à fond de train dans les dédales déserts.
Je me ruais. Sans penser à rien. La tête la première. Je fonçais, uniquement mue par la panique, par l’obsession de m’éloigner.
Je m’engouffrais aveuglément dans les boyaux, dans les couloirs. Sans me rendre compte (comment l’aurais-je pu ?) que le paysage changeait, se modifiait, de manière subtile.
Lorsque je fus à bout de souffle et le plus loin possible de ces horribles femmes, je mis enfin un terme à ma course effrénée…mais où étais-je ?
Tout en haletant, en reprenant haleine, je jetai un regard circulaire et complètement perdu, très interrogatif.
J’étais dans un autre hall qui, cette fois, baignait dans une pénombre impersonnelle, curieusement métallisée…une atmosphère toute autre, dure. Un courant d’air froid s’insinuait, porteur d’un aigre parfum de pluie.
Je vis des escaliers roulants qui montaient, d’autres qui descendaient.
Je tâchai de faire appel à mon sens de l’orientation. Mais celui-ci se fit prier…que dis-je là ? C’est un euphémisme. Il resta complètement sourd, tout ce qu’il y a de sourd à mon S.O.S.
Force était bien d’en convenir : j’ignorais tout de ces lieux. Je ne les avais jamais vus. Ils étaient à l’autre bout de la ville.
Ils tenaient à la fois de la familière galerie marchande et de la nettement plus « exotique » salle d’attente d’aéroport (aéroport, encore ?).
C’étaient des lieux hybrides, et ils produisaient sur moi un drôle d’effet.
Je notai la douloureuse absence de tout panneau indicatif. Mon regard erra sur la surface du sol : rien que du carrelage glacial. Rien qu’une étendue glaciale et nue de carrelage glissant. Je me dis que, pour un peu, on aurait pu patiner dessus.
A bonne distance, à l’extrême fond du paysage, j’aperçus une longue vitre. L’examinant, je l’identifiai comme une baie vitrée pâle, toute grêlée de pluie. Sans prendre le temps de réfléchir, je me précipitai vers elle. Une fois arrivée à son niveau, je reçus, comme un coup au plexus, la confirmation que, pourtant, à vrai dire, je m’attendais plus ou moins à recevoir : derrière la grande vitre embuée de pluie s’étendait un tarmac grisâtre.
Je me mis à chercher des yeux les carlingues d’avions immobilisés.
J’en fus, là encore, pour mes frais : pas de carlingues, mais une fusée ! Oui, je dis bien : une fusée, verticale, pointée vers le ciel.
Les sanglots s’accumulèrent dans ma poitrine, en une seule masse. La vitre pleurait toujours, j’avais envie de la toucher, mais je n’osais pas ; j’étais à peu près sûre que, dès que j’aurais apposé mes doigts dessus, elle se serait fendillée sans attendre, en un réseau de lézardes, puis ses morceaux se seraient écroulés, dans un énorme bruit de glace brisée.
Je savais que je n’avais pas le droit d’être là…que je n’avais le droit d’être nulle part. Il me fallait à nouveau fuir.
Je tournai les talons, plongeai dans le premier escalier roulant venu ; j’aboutis plus bas, encore dans un vaste hall ombreux où ça sentait le fer et où, sur la gauche, se signalait une immense librairie, dont j’apercevais les rayonnages, à travers des cloisons vitrées très propres, parfaitement limpides.
Mon cœur s’emballa : de tout temps, j’avais adoré lire, et tenir un livre dans mes mains m’exaltait.
Déjà, je ne pouvais plus détacher mon regard des piles d’ouvrages.
Ce fut plus fort que moi, je ne pus résister ; je m’approchai.
Quelques clients, peu nombreux, s’attardaient, flânaient entre les présentoirs, dans les allées longues, larges, agréables, et l’endroit dans son ensemble dégageait une impression de grande netteté, de modernité tout à fait fonctionnelle, un peu froide, presque aérodynamique.
Je ne sais pas ce qui me prit, mais, poussée par une impulsion, j’entrai. Je m’attendais, bien sûr, à ce que la caissière réagisse, mais il n’en fut rien. Bizarrement, sans m’accorder un regard, elle me laissa passer comme une lettre à la poste.
Tâchant de me faire la plus discrète possible, je gagnai vite le fond du magasin, où je me faufilai vers un recoin excentré, vide de toute présence humaine, que je venais juste de repérer. Je pensai à tout le temps qui s’était écoulé depuis la dernière fois que j’avais tenu un livre dans mes mains et, tout aussitôt, du coup, je me saisis du premier ouvrage qui me tomba sous l’œil. Je l’empoignai, et je l’ouvris, en son milieu : bonheur des lignes !
Hélas, je déchantai bien vite : des lignes, certes, il y en avait ; pourtant elles alignaient des séries de pattes de mouches presque microscopiques qu’il n’y avait, pour moi, aucun moyen de lire.
En frémissant de contrariété, je tournai la page de droite et là, en plein centre, au milieu du bloc de pattes de mouches noirâtre, je vis se détacher d’énormes caractères, qui me sautèrent aux yeux, presque dans le sens propre de l’expression. C’étaient des lettres gothiques entremêlées de motifs sinueux, complexes : feuilles, lianes spiralées. Leur teinte était celle de la chair. Les yeux hors des orbites, je lus : « Tu flétris tout ce que tu touches ! ». Toute à mon horreur, je mis un temps notable à m’apercevoir que les lettres pulsaient, et qu’elles étaient en train d’augmenter de volume à vue d’œil. Passée une fraction de seconde seulement, elles étaient devenues si grandes qu’elles occupaient désormais la totalité de la surface de la page et que, par-dessus le marché, elles affichaient du relief, comme des lettres Braille !
Je fus tellement choquée que je lâchai le livre, en poussant un petit cri. Il s’abîma par terre et, pratiquement de suite, tomba en poussière. Un imposant nuage de poussière se forma, s’éleva vers moi ; je fus bientôt noyée dedans, comme en une tempête de sable. Je toussai, j’éructai, je ne parvenais plus à respirer ; particules et granulés envahissaient les conduits de mes narines, puis mes poumons, qu’ils cherchaient à obstruer, de manière insupportable. Je me sentais piégée, je me débattis, je battis des bras pour essayer de dissiper cet horrible nuage. Fort heureusement, il s’évanouit de lui-même au bout de quelques minutes. J’étais à deux doigts de l’asphyxie, mais mes poumons se dégagèrent. Je soufflai bruyamment, et mon nez finit par en faire de même. Restaient mes paupières, complètement fermées, collées par le curieux sable et par le pus de l’irritation. Redoutant d’avoir perdu la vue, je m’efforçai de les rouvrir. Ce faisant, j’avais l’impression de les soulever comme si elles avaient été des couvercles de coffre-fort. Mon œil gauche fut le premier à céder à mon effort : il s’entrebâilla. Tout d’abord, je ne vis, à travers lui, qu’une pellicule pâle, gélatineuse, brouillée qui faisait écran. Puis, comme je le frottai vigoureusement d’un de mes doigts, le voile se fissura, et se trouva transpercé par la lumière, tel une couche de nuages dispersée par le soleil. Le temps de m’habituer, d’accommoder, et les formes se reconstituèrent, d’abord floues, schématiques, puis de plus en plus précises, affirmées, détaillées. Je cherchai des yeux ce que je m’attendais à trouver : une librairie moderne, lumineuse, des rayonnages de livres propres…Je vacillai lorsque je constatai qu’il n’y avait plus rien de tout ça. L’environnement avait changé du tout au tout, cédant la place à un espace au plafond bas, qui ressemblait fort à une cave ! Les beaux livres contemporains, pour leur part, semblaient s’être changés en d’hideux vieux grimoires datant d’avant Mathusalem et couverts d’une poussière aussi jaune que de la poudre de curry. J’entrapercevais, un peu plus loin, des murs encombrés d’ombre très dense, très patibulaire qui offraient un aspect épais, fruste, digne d’un cachot médiéval, constitués qu’ils étaient d’amoncèlements de blocs de pierre rude rugueux sur lesquels s’incrustaient de grands ocelles de salpêtre et couronnés de voûtes qui étendaient leurs arcs aux airs vaguement menaçants. Partout, des réseaux de toiles d’araignée cendreuses, envahissantes, lugubres. De loin en loin, la frêle, rouge, chiche lueur de minuscules bougies fournissait la seule source d’éclairage. Une odeur stagnait, trahissant l’humidité, la saleté de ce lieu. Un froid qui prenait aux os bondit sur moi, dans un élan de bête fauve.
Je revins rapidement de ma surprise : il fallait s’y attendre. Comment avais-je pu oublier le destin qui était le mien ?
La colère et la tristesse, étroitement accouplées, fusèrent en moi. J’en avais marre…et, du coup, je me dis que s’il y avait quelque chose qui soit capable de m’éclairer enfin sur le pourquoi d’un karma si funeste, crénom, ce devait bien être un de ces grimoires antédiluviens !
L’idée pouvait paraître étrange…mais lorsqu’on vit des choses étranges, lorsqu’on patauge dans l’étrange à longueur de temps et d’existence, ne conviendrez-vous pas qu’on n’en est plus à une étrangeté près ?
Donc, ça se défendait et, sans attendre, je m’emparai du premier grimoire que je vis trôner sur la pile la plus proche. Il était enfoui sous une couche de poussière d’au moins trois centimètres. Dans ma rage, je ne fis même plus attention aux particules qui se dispersèrent ; tout en éternuant trois fois de suite, je rabattis la couverture immense de cuir fauve corné et je tombai sur ce que je reconnus comme des hiéroglyphes maya. Allons bon ! Il ne manquait plus que cette nouvelle trouvaille du sort !
Mais j’étais tellement excédée que je décidai de n’en pas tenir compte…envers et contre tout, j’entrepris de lire les complexes dessins. Pour être honnête, je ne m’attendais pas vraiment à ce que ça marche…une pensée se forma en mon for intérieur, selon laquelle mon entreprise était forcément folle et vouée à l’échec. Et, de fait, c’était comme traverser un abîme sur un pont de singe. Ça, j’avais déjà fait, et c’était la même sensation…Je me heurtai aux glyphes, qui m’opposèrent en premier lieu tout leur hermétisme. C’était un mur de signes, qui essayait de faire tanguer ma résolution. J’avais même parfois l’impression que certains glyphes se cabraient, qu’ils se projetaient hors de la page pour m’assener un gnon en pleine tronche. Je compris que, dès lors que je rencontrais des glyphes de cette sorte, des agressifs décidés à préserver leur opacité que j’appris vite à reconnaître à leurs masques grimaçants et hostiles, ou bien encore sournois, dotés d’yeux qui ne regardaient jamais en face, ce qu’il fallait, c’était tourner la page, et passer à autre chose avant de se faire proprement agresser, si ce n’est démolir. Au bout de cinq pages de vélin, j’avais la face couverte d’hématomes. Ça faisait mal, mais je n’en persévérai pas moins, sans sourciller. Finalement, au coin d’une page, je surpris un conciliabule entre deux glyphes duquel des mots se détachèrent, compréhensibles : « elle a tout de même du courage, celle-là, regarde comme elle nous résiste ! Si elle était des nôtres, elle mériterait d’être un guerrier ! ».
Et, à peine quelques secondes après, l’incroyable se produisit : une à une, les colonnes de signes infranchissables parurent se lisser ; les traits des profils dessinés cessèrent de grimacer, se détendirent ; les contours des glyphes et leurs masses trapues, denses, presque glaiseuses acquirent une transparence qui, très vite, transforma l’ensemble de la page que je fixai en chatoiement, en moire.
Et je m’aperçus que, désormais, ces caractères prenaient sens ! Si étranges qu’ils fussent à mes yeux, je les lisais comme s’il avaient été de simples phrases françaises : ça glissait, ça allait tout seul…
Je me mis à froncer les sourcils, à concentrer mon attention ; les phases s’enchaînaient et, bientôt, j’eus une impression très étrange. Celle que l’histoire qui se déroulait sous mes yeux était celle de ma propre vie. Dès le commencement de ma lecture, je fus particulièrement bouleversée par ce qui s’avérait constituer la description d’une vie fœtale. Un malheureux embryon y marinait, coincé dans un univers trouble de lueur verdâtre, d’eaux amniotiques inlassablement agitées par des courants de vaguelettes turbulentes qui le bousculaient, le ballottaient avec rage, comme de mini tsunamis. On voyait, comme si on y était, son énorme crâne au front bombé, sa face aux traits encore informes, déformés par des expressions de souffrance pathétiques voisines de la grimace, qui se tournait vers le cordon ombilical pour le bombarder de regards écarquillés et suppliants .
L’heure était venue de sortir de cet utérus, mais pas moyen ; par ondes, le bébé recevait les pensées les plus intimes de sa mère, contraires, affolées . « Non, tu ne dois pas naître. Personne n’a besoin de toi ici ! »
Autour de lui, outre la violence des courants, le fœtus ne percevait que malaise, émanations d’angoisse. Du coup, l’idée de gagner le monde extérieur le remplissait d’épouvante. Sa mère lui suggérait que, si jamais il s’extrayait de la matrice, son frère ainé, déjà très malade et adoré d’elle comme, du reste, de tout l’entourage, se hâterait de mourir. Mais comment faire ? Le futur enfant se sentait de plus en plus à l’étroit. Des forces de plus en plus sensibles, pressantes tendaient à l’expulser. Il s’efforçait, avec toute son énergie, de lutter contre elles…Se pouvait-il que ce fût moi, ce fœtus acculé, pris au piège ?
Eh bien oui, j’en acquis la certitude à la poursuite de ma lecture. Le fœtus finit par naître, par échouer dans un monde qui, clairement, ne voulait pas de lui. Fort peu de temps après sa venue au monde, son frère, emporté par le mal qui le rongeait, déserta ce dernier. Sa mère et son père s’accrochèrent à l’enfant qu’il était devenu à la façon de deux sangsues, pour ne pas devenir fous de douleur. Dans leur souci d’emprise, leur obsession de le monopoliser, ils firent tout ce qui était en leur pouvoir pour lui barrer l’accès au reste de l’univers social ; le confinement fut alors son lot… oui, c’est cela, la claustration, comme s’il était « mauvais, maudit », indigne d’avoir une vie normale, de s’insérer normalement dans le monde, de se montrer, de signaler au reste de la société son existence. Cette pression, il finit par la ressentir comme un carcan, par l’assimiler à une sorte de geôle dont il était l’otage. Quoi d’étonnant dans de pareilles conditions à ce qu’il s’étiole, qu’il dépérisse, qu’il se morfonde dans la conviction que tout était, pour lui, sans issue ?…On peut, sans exagérer, dire qu’à la longue, cela prenait des airs de mort lente. Il connut une enfance désespérément solitaire et angoissée. Ses parents lui avaient ôté (lui avaient confisqué !) toute prise, toute maîtrise sur sa propre vie, au point qu’il se sentait peu à peu vidé de son sang, de sa propre substance, en quelque sorte ligoté, plus saucissonné qu’une momie des Andes. Tout cela, on le devine aisément, l’oppressait au plus haut point.
Et puis la suite ? La suite vint. L’enfant fut marquée à jamais. Si je dis « marquée » maintenant, c’est que je sais qu’il s’agit bien de moi. Les tribulations qui suivaient étaient toutes celles de ma chienne de vie. Une vie dominée par le rejet, par le sentiment de complète impuissance.
A force d’y croire, à force de se persuader qu’aucune interaction n’est réellement possible entre soi et le reste de la planète, on en arrive à induire les évènements qu’on attend, qu’on redoute. Tout se passe comme si, au bout d’un certain temps, le monde « vous le rendait bien ».
De fil en aiguille, j’étais devenue le « porte-poisse », l’élément perturbateur.
Lorsque (dans un nouveau nuage de poussière) je refermai le lourd grimoire dont le poids m’avait donné mal dans les muscles des bras et dans les épaules, j’avais pris conscience que je venais de recevoir la réponse à toutes mes questions. Le noyau le plus secret de ma vie s’était délesté de son mystère.
C’était sans doute le moment que j’avais toujours attendu, depuis toujours.
J’avais l’impression d’être captive d’une espèce de brume d’hébétude. Certes, c’était parfaitement normal, il fallait « digérer » tout ça.
Cela ne m’empêcha toutefois pas de me sentir, soudain, épiée. Pas de doute, un regard faisait peser sur moi le poids de son insistance. Par pur réflexe, je levai les yeux, et je n’aperçus d’abord rien. Mais la lumière avait faibli ; elle se concentrait à présent assez loin de l’endroit où je me tenais, dans l’autre partie de ce qui avait été une moderne, lumineuse librairie, du côté de ce qui, auparavant, avait été sa porte d’entrée.
Les yeux irrités, je m’avançai vers ce résidu de lumière basse, rouge. Je ne tardai pas à me retrouver aux abords du comptoir de la caisse. La pesanteur du regard se maintenait toujours sur ma silhouette.
Mon corps, qui poursuivait sa marche, heurta la masse d’un objet, flanquée au beau milieu de l’allée.
Je baissai les yeux : un babyfoot miniature, version enfantine ! Que faisait-il là, dans ce cadre sombre, moyenâgeux, souterrain ? On l’aurait cru totalement neuf, droit sorti d’une grande surface…mon dieu, quelle incongruité !
A peine avais-je fait cette étrange découverte que j’entendis s’élever une voix nette, quasi cristalline de femme jeune qui m’adressait un « bonjour » sonore…et qu’aussitôt après, en effet, quelqu’un se matérialisa devant moi, de l’autre côté du mini baby-foot. J’entrepris, comme c’était bien naturel , de détailler la silhouette , ce qui me permit de reconnaitre, sans l’ombre d’un doute, la caissière que j’avais croisée, au moment de mon entrée dans la librairie. Loin d’être attifée d’habits médiévaux, elle arborait toujours sa vêture contemporaine, mais son visage restait baigné d’ombre. Plus guillerette que jamais, sa voix ne trouva rien de mieux à faire que de me proposer « une petite partie de baby-foot ? ».
J’avais, de tout temps, eu un certain faible pour ce type de jeu.
La partie s’engagea donc, dans l’enthousiasme, l’acharnement ; je la gagnai. Il faut reconnaître qu’elle m’avait procuré un réel plaisir. En souriant, je décochai à la fille : « je vous remercie ! »
Sa voix retentit à nouveau, en provenance de sa face noyée d’ombre :
« Mais…de rien ! Je serais curieuse de savoir ce que vous étiez en train de lire…là, tout à l’heure…je vous ai vue ! »
« Ah…bon ? Eh bien, j’avais trouvé un vieux grimoire assez étrange…très étrange même. Figurez-vous qu’il relatait ma propre vie ! »
Elle claqua de la langue en lançant : « ah ! Eh bien, ça ne m’étonne guère ! »
Je ne pus me défendre de sursauter, puis de lui renvoyer un « pourquoi ? »
L’ombre, alors, quitta son visage, qui apparut en pleine lumière : c’est là que je vis qu’en fait, ledit visage était divisé, dans le sens de la longueur, en deux parties distinctes, à gauche, une partie qui offrait un aspect en tout point normal et, à l’emplacement du côté droit de la face, le modelé osseux d’une moitié de crâne nu.
J’eus un brusque mouvement de recul ; comme si je sautais en arrière. Cependant qu’effarée, je ne la quittai plus des yeux, elle sourit : très large sourire, qui accentuait encore la disparité entre les deux côtés de sa face.
« Voyons, réfléchissez ! me gourmanda-t-elle d’un ton empreint d’enjouement, dont la bienveillante légèreté était tout sauf désagréable. Vous avez lu, dans ce grimoire, l’histoire de votre vie, car vous êtes morte ! »


Patricia Laranco
Le 17/05/2010.

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