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2 - Psychologie de l’injection causale
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 Article publié le 7 septembre 2010.

oOo

"Je n’ai pas vu les casolomes !" dit Angèle (car je lui montrai cette phrase).

"Moi non plus, chère Angèle, - ni les chenilles. - Du reste, ce n’est pas la saison ; mais cette phrase, n’est-il pas vrai - rend excellemment l’impression de notre voyage...

André GIDE - Paludes.

I

Les nations pédagogues l’emportent toujours sur les courants doctrinaux qui la traversent ou tentent de l’atteindre depuis d’autres territoires. Il n’est pas difficile de comprendre sur quoi reposent ces courants vectoriels : leurs tentations, leurs convoitises, leurs aspirations, leurs exigences, etc., ne sont pas en cause ici. Pas plus que leurs moyens doublés le plus souvent de cruauté, d’actes désespérés, d’abus inacceptables et de pratiques algiques aux masques rituels ; la littérature quotidienne, dont les fins sont prospères et promises à plus de triomphes encore, ne se prive pas d’en dramatiser, selon d’ailleurs des règles toutes goebbelsiennes, les évènements croissants et la constance délétère. Les nations pédagogues, dont les visées ne sont pas, en comparaison, forcément respectables, suivent plutôt le fil des convictions conçues commes les échelons d’une croissance logique rigoureuse ; et quand la rigueur vient à manquer, on fait alors appel à des intentions difficilement contestables.

II

Une illustration flagrante de la méthode occidentale consiste par exemple à revenir sans cesse à la religion chrétienne par le détour d’une justification des miracles. Cette protestation est une tentative adroite et très documentée de moderniser une religion qui sent le moisi depuis longtemps. Depuis Luther, on n’a pas cessé, de ce côté de la contestation, de trouver, en quelque sorte, d’autres raisons de croire. Du coup, le miracle est un mythe, là où l’athée en nie tout vertement l’existence. Si le miracle est quelque chose, alors il est. Et comme il n’existe pas, parce qu’il n’est pas "croyable", il - j’abrège - faut le démythologiser. Ainsi la foi demeure ce qu’elle est, inébranlable, et la crédibilité des Écritures s’en trouve augmentée, du moins d’un point de vue moderne, c’est-à-dire à partir d’un monde où Dieu est remplacé par l’abstraction mathématique ou le plaisir immédiat, selon les espèces et les moments. La modernisation des religions passe par une critique constructive des conneries écrites en un temps où elles ne devaient d’ailleurs pas être beaucoup plus crédibles mais où la menace était plus tangible et plus proche. La justice inquisitoriale ne s’exerce plus chez nous, mais elle est encore efficace dans les territoires d’où nous vient la meilleure contestation de notre genre de vie. Celui-ci, par démythologisation plus ou moins consciente et intentionnelle, est devenu le meilleur garant des libertés individuelles et de la vie tranquille qui s’ensuit. Qu’on soit des citoyens responsables comme les Américains ou des sujets assistés comme les Français n’est qu’une question de détail, de doctrine secondaire qui ne remet pas en cause les fondements de l’édifice occidental (qui est la seule supernation actuelle).

III

À ce genre de nation, il suffit de dire "non" pour s’en exclure. Ce dépouillement, qui ne va pas toujours sans difficultés, - mais que sont les difficultés comparées au danger ? - est d’ailleurs assez peu pratiqué par des ressortissants plus soucieux peut-être de confort que de raison. Par contre, une fois exclu, on n’appartient plus à rien puisque ce "non" équivaut aussi à un refus des dictatures de l’esprit. L’habeas corpus ne concerne que les signataires réguliers, les baptisés de la Constitution, les spectateurs du boulevard national. Si on peut légitimement espérer changer les dictatures quand on y est inclus, rien n’autorise l’esprit occidental à croire qu’il peut, par le simple exercice de sa pertinence, changer quoi que ce soit à la progression lente et précise de la société où il a vu le jour ou qu’il a adoptée pour ne pas paraître trop étranger aux filiations héréditaires. De là à dire "oui", en accompagnant sa déclaration de réserves réputées non écrites, on a vite fait en somme. Car au fond, ne visons-nous pas plutôt l’amélioration sensible que l’anéantissement pur et simple ? Nous ne construisons plus depuis longtemps, nous édifions autant par habitude que par incapacité à imaginer autre chose. Le commerce du rêve s’installe à l’endroit exact où nous sommes impuissants à ne pas rêver. Ces plongées dans le sommeil cathartique ont l’avantage de nous régénérer, nous réservant aux moments de reproduction que nous avons aussi améliorés puisque nous pouvons dès maintenant envisager de nous reproduire sans y prendre du plaisir. On s’accroche encore à des principes de droit civil qui ne recouvrent plus rien de véritablement important, mais le dialogue est engagé. L’accroissement de nos possibilités prend un virage géométrique. Nous accusons les effets d’une accélération prometteuse. Mais comme nous sommes encore en guerre, cette fois économique mais toujours fratricide, les territoires étrangers en payent les frais, ce qui leur donne à penser qu’ils sont aussi sur le pied de guerre, et ce n’est évidemment pas le cas. Le monde s’est organisé autour de notre impossibilité matérielle de dire "non" et le "non" des étrangers n’y figure même pas comme paramètre : au mieux, c’est une anecdote, au pire, un prétexte.

IV

Pour vivre, donc, en Occidental, qu’on le soit ou non, par conviction, filiation ou erreur congénitale, il faut accepter les injections de substance ; on s’en nourrit tous les jours, plus ou moins consciemment, à peine révolté par la quantité et la diversité des solutions. Parmi ces solutions, les imaginaires ne sont pas les moins dangereuses tant elles apparaissent finalement comme de purs produits de divertissement. Une psychotechnie est donc mise en oeuvre, mais sur quels fondements à ce point apodictiques ? Traquer la drogue, la substance paralysante et exutoire, va devenir l’objet incessant, pour ne pas dire obsessionnel, de toute réflexion qui prendra pour sujet les raisons de vivre ou de continuer d’exister. Si ce "non" imprononçable est tout ce qui reste de l’intention de se révolter, c’est bel et bien le suicide qui marque les prolégomènes à l’intention de vivre. Injecter, c’est paralyser l’acte suicidaire ou en préparer le terrain sacrificiel. Si le Droit est la partie visible de la nation constituée, le Suicide en est la vie cachée, d’autant que l’attente lui donne finalement raison.

V

De la nécessité du rêve comme système alimentaire à une pratique somme toute eugénique de la disparition, la vie est conçue comme partie d’un tout, comme pièce non dotée du pouvoir de mettre en échec les pièces plus efficaces et plus propères d’un système qui peut jouer à n’importe quel jeu pourvu qu’il soit démonstratif, démythologisant, inhibiteur et palliatif. Conditions qui exigent la plus grande rigueur dans le traitement des révoltes et des maladies internes au système et plus encore vis à vis de tout ce qui se fomente dans cet ailleurs nourricier dont les poisons agissent comme des catalyseurs du moindre défaut de la cuirasse.

VI

En Occident, et c’est une constante, la croissance est fonction de la modernisation des concepts vieux comme le monde, de la démocratisation des aspects flagrants de la vie communautaire et sans doute de la culture des moyens d’exister pour espérer. Moderniser, démocratiser, espérer. La leçon est la plus efficace qui n’ait jamais été donnée à l’humanité, à la diversité qui la donne à son tour à l’esprit en proie à des velléités d’uniformisation. Leçon qui ne s’arrête sans doute pas là, tant va la cruche à l’eau. Politiciens, commerçants et religieux, comme larrons en foire, décrivent des graphes facilement résolus par le rêve et le silence des landiers que nous sommes. Comme il n’y a pas d’Orient, comme cet Orient n’est pas l’Orient mais ce qui reste après que les lois se sont appliquées à ces ensembles conquis à la fois par le même rêve et un silence toutefois moins docile, la géographie du monde ne se dessine plus sur une carte mais dans un espace complexe où le transport et la communication sont vecteurs tandis que les flux économiques et les courants d’idées forment les territoires de tous les conflits.

VII

On n’en finirait pas de décrire cette nouvelle aventure de l’homme dans la propriété de l’homme qui ne laisse rien aux animaux et peu à ses semblables. La même douleur existentielle marque le front de ceux qui ne sont pas assez fatigués pour s’arrêter enfin, en marge d’un luxe qui apparaît comme le meilleur moyen, face aux propositions miraculeuses et sanctifiées, de calmer la douleur et de tranquilliser l’embroussaillement neurologique qui nous guette. Le corps entre en phase aqueuse à la dernière seconde d’existence et au premier instant d’anéantissement. On voit bien que si nos seigneurs occidentaux et les princes de l’ailleurs vivent au-dessus de nos moyens, nous avons quelque rapport avec la masse gluante des animaux et des hommes qui en sont réduits à les imiter pour survivre. Le traitement n’est pas le même, pourtant, selon le degré de modernisation, selon l’ampleur de la démocratisation et selon la teneur en air libre de cette espérance qui fait les beaux jours des prophètes, des saints et des exemples de probité spirituelle.

VIII

La vie comme maladie de l’esprit. Et la mort comme angoisse. C’est tout ce qui nous reste à un moment donné de cette existence caractérisée par les conditions qu’imposent la liberté surveillée, le peu de chance d’établir un lien d’égalité entre deux êtres dont l’un se sert de l’autre, et la dose d’humour ou d’abandon qu’il faut avaler pour croire un seul instant que la fraternité est possible en dehors d’un combat. À quoi correspondent presque parallèlement la modernisation (liberté), la démocratisation (égalité) et l’espérance (fraternité).

IX

Ces rencontres de contenus significatifs et signifiants ne sont pas dues au hasard. Il ne s’agit pas de rencontres objectives. La leçon occidentale s’établit sur une recherche dense et précise qui a déjà affûté ses couteaux dans sa propre chair. Les applications se déplacent simplement vers d’autres ensembles, elles concernent maintenant la totalité de l’humanité. Rien n’est plus possible en dehors de ces calculs savants. Pas un seul territoire n’esquive ni n’a les moyens d’esquiver ces compositions infaillibles. Autrement dit, toute guerre du pauvre est vouée à l’échec. Peut-on, en cas de pauvreté, d’étouffement, de maladie incurable, attendre que ces crises de désespoir finissent par changer le cours d’une Histoire qui n’est plus la nôtre mais celle qui est prévue ? La puissance de destruction de l’Occident est telle et la menace de l’Ailleurs est si probable, que notre "oui" l’emportera toujours sur les "non" dont la somme n’atteindra jamais la hauteur humanitaire d’un "non" capable de tout changer, et pas seulement l’Histoire.

X

On s’attend en général à un effet de vases communicants. On accepte le martyre de populations entières sans trop se mobiliser contre nos propres armées et nos contingents entrepreneuriaux. Petit à petit, songe-t-on, il y aura moins de morts injustes et plus de compréhension mutuelle. On y arrivera, à cet équilibre... Mais rêve-t-on vraiment d’un équilibre entre la force et le droit d’exister, ou d’une stabilisation de l’épreuve endurée au profit de la tranquillité de l’esprit, du corps, des oeuvres, des institutions, des souvenirs, de l’attente même que nous promettent nos actes aujourd’hui comme si demain n’était pas possible autrement ? Détordre un fer à cheval est une épreuve de force, mais le remettre à l’endroit relève de l’interprétation abusive de ce qu’on peut attendre de la précision et de la clarté.

XI

Mais la question, s’il s’agit d’en affiner les chances de réponse claire et précise, n’est-elle pas plutôt : que se passerait-il si leurs princes ne nous ressemblaient pas au point quelquefois d’en avoir honte ou du moins de s’en cacher par tous les moyens que la coutume et la tradition proposent à leur esprit en déroute ? Leurs princes, pourquoi ne sont-ils pas nos alliés dans ce que nous attendons de nous-mêmes ? Saura-t-on jamais, pour répondre pertinemment à cette question, qui sont-ils avant d’être des princes ? On en reviendrait sans doute à penser qu’ils sont eux aussi de notre côté du monde, fabriqués et conditionnés comme nous naissons. Au bout de ce compte de l’exercice humain, il se pourrait bien que leurs sujets soient infiniment isolés, parfaitement en marge de l’humanité à laquelle ils n’appartiendraient plus que par un fil biologique facile à rompre à l’issue d’une habitude nonchalante de la vérité scientifique agissant à l’endroit même où s’est exercée la complexité inachevable de la philosophie un peu vite reléguée aux oubliettes comme moyen d’attente.

XII

Notre crédulité, sur laquelle repose nos achats, pourrait bien servir un jour de moyen d’entreprendre la division de l’humanité à l’avantage de la tranquillité des consciences. Les plus grands crimes humanitaires ont été commis par l’Occident. Les Arabes avaient le sens d’un commerce bienveillant. La leçon ne les a pas servis finalement eux-mêmes et notre complexité apparaît maintenant plus proche de la nature humaine. Nous avons gagné dialectiquement avant de nous imposer. La religion révise ses conneries avec des réticences d’enfant gâté, l’état s’empare du domaine humanitaire pour accroître sa crédibilité, et la masse incroyablement passive dont nous sommes l’explication promet de ne pas attenter à son existence parallèle à des misères franchement indiscutables, elles.

XIII

Évidemment, on pourrait remonter aux origines pour chercher puis trouver les premières ébauches de ce monde trinitaire. Les sciences dites humaines (comme s’il pouvait y en avoir d’autres) fourmillent d’explications qui, une fois vidées de leur substance molle, n’expliquent pas ou en tout cas ne suffisent pas à convaincre tout le monde, même après avoir éliminé, comme à l’encan, le monde trop enclin à l’ignorance des connaissances fondamentales. -Qu’on s’évertue à établir des chronologies toujours mises à l’épreuve d’un temps spatialisé pour les besoins de la cause,
— qu’on trace les cartes colorisées par le temps malgré les efforts de spatialisation, —qu’on trouve ce qui se savait intuitivement,
— qu’on retrouve ce qu’on avait perdu de vue ou de temps, —que la trouvaille surgisse du néant ou de l’emploi méthodique des ressources rassemblées à grands frais, etc.— au bout du compte ce qui est dicible peut à la rigueur servir d’exemple, de point d’appui, de ruse ou de procédé pour continuer comme si la connaissance, peu conforme au savoir en dépit des efforts de coïncidences où l’analogie reprend ses droits, contenait aussi les complexes jubilatoires qui ont tant d’importance au moment de choisir.

XIV

Trop de sciences finit par limiter la science comme on clôture un pré aux vaches. Elles finissent seulement par être bien gardées. On n’explique pas ainsi leur existence. Qu’il s’agisse de garantir à l’humanité toute l’énergie dont elle ne dispose pas, de mettre sur pied les moyens du voyage extragalactique, d’assurer le bien-être par le soulagement des douleurs et le remplacement cybernétique qui vaut toujours mieux qu’une jambe de bois, qu’on enfreigne les simples règles du respect dû à l’être et à l’existence dans des intentions louables au fond, après réflexion, ou vu l’impossibilité de faire autrement, que certains se sentent même du coup plus proche de Dieu et de tout ce qu’on fourre dans cette pâtisserie nourricière d’espoir, —ce fatras de sciences plus ou moins exactes ne rejoint pas, même en allant au plus simple, le plus enfantin des graphes donnant satisfaction de graphe à l’esprit qui le contemple comme un pur produit de l’esprit pour une fois certain d’avoir atteint quelque chose.

XV

Mais sont-ce là des raisons suffisantes pour s’en remettre maintenant, comme je vais tenter de le faire, à une psychologie dite littéraire dont les usages quelquefois désuets ne font pas florès chez les ouailles trop occupées à balayer le dallage de leur temple, ni en terrain voué comme par fatalité joyeuse à l’observation et l’expérimentation objectives des faits ? Pourtant, il suffit d’un peu d’humanité pour ne pas prendre le risque de se déshumaniser, c’est-à-dire de trop donner à ce qui existe peut-être et pas assez à ce qui pourrait avoir un sens. Ici, la psychologie littéraire ne donne rien à l’allégresse religieuse et peu à la jubilation scientifique. C’est que le bonheur tourne le dos, par définition semble-t-il, et que les cris de joie de la philosophie sont aussi, par esprit dialectique, des silences d’angoisse.

XVI

Réfléchir (se tourner vers l’objet en question), sinon penser (en concevoir le verbe), c’est d’abord se débarrasser des carcans de son époque. Or, le plus évident, c’est la science. Je n’ai pas dit la théorie, qui n’est pas forcément scientifique ni ipso facto d’origine scientifique. Je n’exclus donc pas les positionnements philosophiques. Par contre, les croyances de toutes espèces, de par le caractère naïf voire niais de leurs conceptions, et à cause des pratiques qui en entretiennent la survivance, ou pire la persistance, ne sont pas invitées à modérer le cheminement conséquent de l’esprit au travail d’un peu de clarté jetée non pas sur l’ombre mais sur l’objet lui-même.

XVII

La modernisation, dont les sciences, aussi peu organisées que possible, sont le fer de lance, est empreinte d’une religiosité chargée sans doute de boucher les trous ou de mettre de la lumière à la place de l’ombre. La rigueur dite scientifique s’aplatit devant les nécessités contingentes. Ce jeu n’a pas de règle et pas de spectacle. C’est un jeu mécanique, un mouvement interne, c’est la fragilité conceptuelle d’une activité dont le champ d’application est trop stratégique et pas assez humain pour être crédible, pour inspirer une confiance telle qu’elle se confonde avec la croyance qui l’appelle. À tout prendre, l’Occidental choisit le bien-être.

XVIII

Comment concevoir le bien-être sans en moderniser le lit conjectural ? Et comment faire table rase sans risquer d’y perdre la langue ? La fragmentation qui s’ensuit est un concours de circonstances. La poésie demeure ce qu’après tout elle a toujours été ; mais les sciences se créent, se transforment, disparaissent ou résistent à l’épreuve des applications. L’Histoire s’en trouve chamboulée périodiquement et le partage des terres continue d’alimenter la chronique. La modernisation consiste essentiellement à calmer la douleur et à pallier les mutilations et autres problèmes fonctionnels. Comme elle n’a aucun pouvoir sur l’esprit autrement que par la joie d’acquérir et de posséder, la religion joue le rôle de dame de compagnie, attentive aux détails qui finiront par avoir de l’importance. On n’a pas pu concevoir un Occident sans religion parce que la science ne produit que des instants de bonheur, un ravissement qui ne tient pas devant l’exigence de réponse que pose la question d’une existence finie dans un monde infiniment concevable.

XIX

La démocratisation, qui échoue chaque fois qu’elle pousse un peu loin le bouchon égalitaire, joue avec l’homme cisaillé par l’optique des facilités et la promesse des utilités. L’empêchement, qu’il soit d’origine juridique ou religieuse, réserve la contrainte aux résistances trop documentées. Comme l’homme est d’abord un survivant, il s’approche plus vite de la facilité que de ce qui menace son horreur des situations complexes ailleurs qu’au spectacle où il a aussi son rôle à jouer. Démocratiser, c’est commencer par garantir cet accès rapide et modique. On n’envisage pas de démocratiser dans une complexité intrinsèquement croissante, ce qui satisferait les tenants d’une poésie radicale, par exemple. Se couler dans un lit est tout de même plus agréable que d’en creuser les apparences à deux doigts du rêve qui attend que le sommeil reprenne ses droits.

XX

De même, on ne comprendrait pas que quelque chose d’aussi facilement acquis n’ait pas quelque utilité immédiate. On ne consent jamais à attendre dans ces conditions. Or, l’attente est le principe qui rend possible la démocratisation. D’autant que cette attente est en grande partie occupée par le travail ou ce qui est une conséquence du travail, les loisirs ou le chômage. La démocratisation n’est pas autre chose que la pacification des moeurs. De nos jours, les troubles viennent de l’extérieur, sous forme d’attentats qu’il est difficile de prendre pour des actes de guerres (ce qu’ils sont). On a aussi affaire avec l’avarice de ceux qui possèdent l’essentiel. L’esprit alors coule facilement vers des horizons moins démocratiques qui d’ailleurs ne déplairaient pas aux puissants. Comme quoi le terrorisme de l’étranger pourrait bien servir une contre-démocratisation. Car la démocratisation n’est pas, comme la modernisation, une nécessité existentielle pour l’Occident. Elle n’est peut-être qu’un accident de l’Histoire. Le peuple demeure l’objet de toutes les attentions, qu’il s’agisse de lui faciliter la vie, ou de la lui prendre, ce qui la complique toujours. Des décisions planent au-dessus de ce débat presque secret.

XXI

À moins de se mortifier carrément, je ne vois pas comment un être humain normalement constitué pourrait se satisfaire des propositions religieuses, évangéliques en ce qui nous concerne, pour faire face à la réalité qui fait de nous des instants d’une humanité impossible à dire. L’espoir ne naît pas de la prière, au contraire il la prête à tous les remaniements rituels dans une espèce de quête de la perfection qui ne peut que s’achever en délire. La proximité de l’oubli rend les manipulations délicates. On a vite fait de sombrer dans l’abus des substances non symboliques. Avaler ce qui est ou n’est pas le corps divin n’atteint pas le coeur même de la question qui est physique. À ce stade, une évaluation des substances est inévitable. Et à ce train, la prise en main des moyens de l’espoir par l’état est une nécessité. La justifier relèvera du discours juridique tant que la pratique de l’injection causale ne sera pas devenue d’un usage courant. De la maîtrise opératoire dépendra le sentiment d’appartenir à la fraternité promise par les affiches...

XXII

Science-fiction ? Aujourd’hui, on veut nous faire croire que boire de l’alcool est mauvais pour la santé et qu’en n’en buvant plus du tout, on ruine tout un secteur de l’activité économique. Autrement dit, en buvant l’alcool sans y chercher l’ivresse mais seulement un plaisir n’ayant rien à voir avec le plaisir tel qu’il se conçoit par exemple dans un lit, on essaie de procurer ce qui n’a aucune chance de pallier l’espoir ni de condamner à un oubli qui se traduit par des frais hospitaliers inacceptables par la fraternité. Alors on boit pour oublier. Ce qui alimente le système hospitalier en charges supplémentaires et consolide carrément une activité économique qui ne demande qu’à continuer de se nourrir de la différence. L’Occident, comme on le voit, est à la recherche de l’espoir, d’un espoir à la mesure de ses ambitions évangéliques. Mais ni l’hostie ni aucune drogue n’y participent, au contraire on pourvoit à l’oubli. Ce qui détruit dangereusement la construction sociale. Sans atteindre l’enrichissement de fabricants de drogue difficilement surimposables au-delà d’un raisonnable qui impose du coup sa pertinence. Quand ils sont imposables.

XXIII

C’est sur ce terrain glissant qu’un peu de psychologie littéraire peut éclairer, sans prétention cognitive mais simplement comme moyen d’action, —c’est philosophiquement défendable—, ce que l’Occident met à la merci d’un étranger qui n’a pas dit son dernier mot : la religion, le fascisme et l’oubli. La thématique ici en jeu se complète :

- modernisation /liberté /religion ;

- démocratisation /égalité /fascisme ;

- espérance /fraternité /oubli.

XXIV

Dans ce tableau synoptique, on croise ce qui me semble représenter les trois divagations, pour reprendre un terme mallarméen, qui précarisent clairement l’Occident, lequel d’ailleurs ne se prive pas d’en jouer, à titre romanesque, quand c’est de l’intérieur qu’arrive le vague à l’âme. Il n’est pas un roman, un drame, écrit ou projeté, qui ne s’en inspire de près pour gagner du terrain sur la banalité et l’anonymat. Des croissances narratives emplissent les dialogues de personnages de plus en plus porteurs d’idées sous le prétexte qu’ils sont représentatifs des sentiments coureurs de l’aventure quotidienne. Ces fictions se vident de tout contenu proprement artistique pour laisser le champ à une esthétique de l’éthique qui a remplacé l’élan peut-être naturel de l’homme vers tout ce qui sort de l’ordinaire, le merveilleux par exemple, ou la complexité chatoyante de la diction forcée par le verbe lui-même.

XXV

Comme il s’agit non pas de réfléchir, et moins encore de penser, mais de choisir entre plusieurs idées dont les unes sont bonnes et les autres mauvaises, on a vite fait de s’exhiber avec les siens ou au contraire de plonger dans les épanchements d’une solitude qui, de nécessaire par instant, devient la commande de l’instant. À ce jeu (de hasard), le gagnant ne gagne rien (Hemingway) d’autre que l’équanimité ou le râle, loin des vociférations du pamphlet et des brisures de mots échappées d’un dernier moment qui n’en finit pas. L’atténuation des pratiques et des conventions procède d’une méthode d’ordinaire appliquée à l’enfant dans les moments choisis pour son éducation : la menace de privations se précise avec l’âge, toutefois, et on ne manque pas d’en vérifier l’infaillibilité, surtout que l’entourage, prêt à beaucoup, ne l’est pas à tout. L’enfance se conclut par une trahison et non pas par la perte d’une innocence trop liée à des considérations palliatives du mystique (avec ou sans Dieu - religion ou poésie).

XXVI

La première divagation touche à la liberté, au droit d’exister et de se constituer si ce n’est déjà fait : c’est la foi. La rigueur des raisonnements théologiques est à ce point perverse que, reconnaissant par exemple que le Christ est objet de la science au même titre que l’homme (parce qu’il s’est fait homme), il n’est cependant point démythologisable. Chaque fois que la religion semble avancer, autrement dit améliorer ses moyens de communication, un arrêt est finalement prononcé au moment où le doute pourrait légitimement s’appliquer à la proposition en cours. Et quand la religion s’arrête de penser, elle impose la foi comme seul recours désormais.

XXVII

Ces raisonnements se déroulent comme un spectacle. Ils sont soumis à une dramatisation, insoutenable en ce qui concerne les christianismes. Cette durée qu’on interrompt dès l’instant où l’esprit se sent inspiré par le doute systématique, est la contremarche de la foi, le butoir qui impose sa hauteur, l’explication de l’ascendance dont ces démonstrations se remplissent par seul souci d’écrasement. Apportant de l’eau au moulin de ceux qui s’inquiètent pour l’avenir de leurs croyances, sans toutefois convaincre l’ensemble des ministres qui considèrent que la tradition a fait ses preuves, cette facilité rejoint l’utile et pourquoi pas l’agréable quand elle tombe dans l’oreille des suiveurs dont on ne saura pas s’ils sont sincères ou si, sur ce terrain essentiel à la survie, ils ne sont que le portrait de leurs mentors.

XXVIII

Car à la foi qui est incroyable, s’oppose la symétrie du doute. Seulement voilà, ce n’est pas la place du doute, ce n’est pas en s’exerçant à cet endroit de la pensée qu’il a des chances d’atteindre le coeur de la question posée par la divinité, à laquelle la foi répond pour empêcher les autres de répondre. La religion agit par prolifération. Si son influence a diminué, loin de tomber en désuétude, elle a gagné en densité, d’autant que l’Islam, éternellement nouveau, principe même de la nouveauté en matière religieuse, propose une autre influence dont la pauvreté et le désarroi pourraient bien s’accomoder finalement. La question n’étant pas de savoir ce qu’on gagne au change (ou ce qu’on y perd), la foi comme loi de composition se porte bien. Ses applications sont nombreuses, tant son efficacité est spectaculaire. Elle a sans doute (mais comment le savoir si...) gagné d’autres domaines de la passion, même des passions les moins méritoires (nous n’en manquons pas).

XXIX

La foi est un outil dialectique puissant avant d’être une tradition, c’est-à-dire l’abscisse de la tranquilité. Elle s’en prend aux fondements même de la liberté. On la retrouve jusque dans les intimes convictions que la justice assène quotidiennement à l’innocence et à la raison. Priver l’esprit du droit à poursuivre sa pensée, non seulement fait le lit de la religion et des institutions qui s’en inspirent, mais surtout pose la question des limites à ne pas dépasser sur le terrain des modernisations en tout genre. Les religions occidentales ne sont plus les ennemis majeurs de la liberté, mais la foi, qui les instaure dialectiquement comme psychologiquement, est le cancer de la modernisation. On n’a pas fini, malgré la beauté moderne de nos laboratoires, de ménager ce moment sensible et périlleux de nos raisonnements. D’autant que la foi se pose aussi en combattant des risques que la modernisation annonce au détour de ses inventions. La foi serait perverse (elle pervertit le raisonnement) et menteuse (elle entretient une chimère), ce qui l’éloigne de la narration, de l’imagination, du rêve, de la fantaisie, de tout ce qui fonde l’activité artistique toujours visée par des considérations morales nettement abusives.

XXX

Coincé entre la nécessité d’inventer sans cesse pour alimenter le moteur même de l’Occident et le risque que le doute fait courir à la foi, il n’est pas étonnant que l’Occident ait choisi d’associer le commerce à la liberté. La connaissance est ainsi laminée soigneusement par ses applications et le pouvoir ne change pas de mains. La puissance militaire est un des produits de cette activité minutieuse. Le spectacle continue, avec la différence infime que la parole n’est plus l’apanage des grands. Mais c’est une parole brisée qui nous parvient, quand elle arrive à se faire une place au soleil qui finalement n’éclaire que la profondeur de ses blessures, autre spectacle dont la foi se nourrit religieusement.

XXXI

Ce qui revient sur le tapis, en ces temps de guerre économique entre les états de l’Europe et les états européens unis d’Amérique (l’Occident, ne serait-ce pas tout simplement l’Europe ?), ce sont ces "réticences" historiques au "commerce et liberté" qui prévaut sur toute autre posture. L’éventail de ces divergences fraternelles va assez naturellement, comme dans une conversation chargée de l’approfondissement et de l’épuisement du sujet, de l’étatisme mercantiliste (colbertien) français aux ressources toujours vives du totalitarisme allemand, en passant par la législation "organique" de l’Espagne, toujours un peu catholisante et roublarde, et le goût du Pouvoir qui acoquine l’Italie avec le Vatican. Les nations européennes concernées par ces réticences, qui n’en sont pas moins soumises à des efforts d’adaptation, sont les anciennes dictatures de l’Europe, toutes responsables, à des titres et degrés divers, du massacre généralisé qui a marqué à jamais l’Europe sans possibilité d’oubli majeur : la France, l’Allemagne, l’Autriche, l’Espagne, l’Italie, et j’en passe. La résistance au libéralisme d’inspiration essentiellement anglo-saxonne prend sa source dans ce qu’il y a de moins exemplaire d’un point de vue humaniste : le fascisme et ses variantes nationales. Le communisme, à la fois humaniste et totalitaire, n’a pas résisté à l’épreuve du temps historique ou aux flagrances de la critique, et n’a joué que le rôle de résistant (efficace et héroïque) et d’opposant (rarement judicieux et franchement douteux).

XXXII

Si le rêve de la jeunesse a été violé par les fascismes, il a été brisé par le communisme. En ces temps d’adaptation et d’urgence, les "deux partis" sont imprégnés de ces ignominies, sans parler du passé bonapartiste qui figure toujours au Panthéon comme une amélioration notable du système mis au point par les monarchies. L’Histoire, plus que les données géographiques, parcourt la pensée européenne comme si elle était chargée de l’innerver dans le cadre d’une irrigation conçue pour faire exister l’Europe en dépit de la réussite libérale qui préfère inonder le monde de ses produits et de sa mentalité "protestante".

XXXIII

De l’autre côté de l’Atlantique, on s’est déjà amusé à imaginer ce que serait devenu le "monde" si les puissances de l’Axe avaient gagné la Seconde Guerre mondiale. Si l’on en croit Philip K. Dick, il se serait alors trouvé un romancier pour imaginer le contraire et toute la machine policière se serait mise à la poursuite de ce manuscrit iconoclaste. Alors que jamais les puissances "alliées" n’ont cherché à réduire l’influence de Dick sur la pensée de ses contemporains. Imagerie sans doute, spéculation philosophique ou méditation sur l’action au détriment de la connaissance. Le Maître du Haut-Château n’aurait alors qu’une valeur esthétique que le lecteur pourrait estimer en fonction d’une idiosyncrasie plus marquée par les problèmes personnels que par l’influence de l’Histoire sur les comportements électoraux.

XXXIV

Le fascisme ne commence pas par le mépris mais par l’idée qu’une partie de l’humanité est réellement inférieure et donc utilisable et destructible. Le mépris naît de l’échec de la pensée fasciste. C’est un recours appliqué à une haine inassouvie et à l’offense causée par la survivance qu’on désire anéantir ou soumettre sans réelle possibilité de se mettre à l’oeuvre maintenant que l’Histoire a parlé. Il est vain d’attribuer à cette posture politique les qualités d’un sentiment qu’on peut toujours espérer raisonner par l’éducation ou l’explication. Une idée se combat. Mais quand elle a pris racine dans son propre échec, il devient nécessaire de négocier avec le mépris. Sale boulot qui revient au politique par délégation. Car on s’en lave les mains.

XXXV

Toute société abrite des moeurs pacifiques et d’autres qui le sont moins ou pas du tout. On ne légifère jamais, ou du bout de la langue, sur ce qui touche aux domaines paisibles de la vie sociale. Par exemple, on ne s’attarde pas trop à réformer le droit sur l’héritage parce que cette pratique n’inspire pas le désordre : elle est respectée par ceux qui héritent et ignorée par les autres. La paix s’ensuit, à ce niveau en tout cas. Et quand il est impossible de légiférer sur des droits sensibles ou carrément belliqueux, l’exécutif envoie la troupe et bastonne. Par exemple, il paraît improbable de laisser le citoyen dire ses quatre vérités au magistrat qui possède non seulement le droit de ne pas les entendre (dans un sens judiciaire) mais encore celui d’appeler à la rescousse les forces de l’ordre et du pouvoir. Le combat est inégal et peu suivi d’ailleurs.

XXXVI

Par contre, bien des domaines du droit sentent la poudre et, si l’on se garde de légiférer à leur propos parce qu’on risquerait un chamboulement non souhaité, on est prêt à faire des concessions, à passer l’éponge, à arrondir les angles. Certaines communautés, étrangères le plus souvent, savent jouer de cet instrument pour obtenir ce que la loi ne leur donne pas, ce qui est une espèce de victoire. Mais le pouvoir demeure entre les mains qui ont donné, il n’y a pas d’autre conclusion possible, sinon on imagine assez bien le massacre (Haro sur le baudet !).

XXXVII

Au fond, les revendications d’ordre philosophique sont traitées comme des cas d’individus et les contraintes exercées par les communautés sont considérés comme des phénomènes sociaux. À l’individu, on imposera un magistrat au front buté ; la communauté se verra adjoindre les services de spécialistes, quelquefois des maîtres en matière d’analyse sociale un peu poussés à devenir au moins momentanément des inventeurs de solutions pacifiques. Du coup, les questions les moins intéressantes font la une à l’avantage de l’intérêt national qui est tout quand l’individu n’est plus rien, ce qui est le cas le plus probable si le débat est national. Quand l’individu est tout, il est seul et donc dénué d’intérêt. Plus sociable, il compromet sa pureté mais gagne en influence, celle-ci pouvant aller jusqu’au vote. Fou ou mort, on a vite fait de le caser. Brrr...

XXXVIII

Selon que l’on s’en prend à l’Ordre en individu posté (guetteur tranquille ou franc-tireur tendu) malgré l’universalité de la demande, ou en communauté disséminée en dépit de la relativité de l’exigence, on est traité de vaurien ou de partenaire social. Il n’est donc pas étonnant que le mépris prenne sa source chez l’individu et qu’il soit si bien maîtrisé par les communautés qui peuvent alors utiliser l’individu pour les opérations secrètes ou plus banalement marginales. Les marques de mépris sont les signaux qui bornent l’entreprise de démocratisation.

XXXIX

La société, au lieu de chercher à les éliminer, sauf dans le cas d’un individualisme patent, y négocie les tenants et les aboutissants de sa moralité, comme une fable qui érecte sa petite leçon au bout de sa démonstration. L’égalité n’est plus conçue comme partage équitable mais comme répartition intendante, et seule la légitimité de cette péréquation peut-être discutée, principe qui s’accorde mal au discours individuel même s’il est le plus parfaitement rationnel. Les penchants communautaires y cultivent les abus d’inégalité dans le cadre d’une impunité somme toute assez bien définie par la pratique exécutive et juridique. Le risque de fascisme étant ainsi écarté, l’expression totalitaire devient pure littérature et banalité événementielle.

XL

Et le mépris devient un spectacle nourrissant à la fois la révolte qu’il inspire et la sympathie qu’il entretient. Tandis que la foi menace sérieusement la modernisation et donc l’existence de l’Occident, le mépris ne remet pas en cause les principes fondateurs de la démocratisation. Au contraire, il en assure les réactions salutaires et les apaisements exutoires. La morale est sauve par l’individu (action) et la leçon conserve ses prérogatives grâce aux communautés menaçantes. Bien géré, le mépris garantit une démocratisation tranquille à défaut d’être juste.

XLI

Seul l’individu intransigeant souffre de cet état de fait. Mais il n’a pas de prise sur ce phénomène ou c’est le phénomène qui le maîtrise. Il n’y a pas d’autre alternative à l’isolement de l’individu. Seuls ses droits sont reconnus. Jamais sa raison. À lui de choisir de mépriser ou d’être méprisé, petite aventure personnelle sans conséquences universelles ni même sociales, ni influence sur les avancées démocratiques. Le mépris sert le politique, il ne peut qu’arranger l’individu (amélioration) ou le desservir (exclusion). Cette calamité n’agit pas comme une maladie qu’on peut guérir ou qui peut détruire. C’est un mal nécessaire et la démocratisation, entreprise occidentale, y nourrit sa constance de guerrière.

XLII

Si nous nous entendions universellement sur l’essentiel, et peut-être aussi un peu sur l’existence, les guerres se limiteraient à des luttes intestines, - la mort en serait d’ailleurs changée, et n’auraient qu’une influence limitée sur la marche de l’humanité vers on ne sait dire aujourd’hui quel devenir qu’on aurait alors imaginé ou sciemment découvert. Cette entente globale paraît primordiale ; sans elle, on ne conçoit plus rien d’universellement entrepris mais comme nous n’en avons pour l’instant aucune idée, force est de nous rabattre sur ce temps présent fourbi d’Histoire qui sert de marbre à nos éclaboussures et nos titillations.

XLIII

Sur quoi porterait cette globalisation ? L’internationalisme a lamentablement échoué, mais il ne s’en prenait pas aux nations. L’Islam, d’abord bon comme le pain, continue de prêcher la conquête de l’homme et il crée le païen qu’on égorge comme un cochon. La mondialisation promet la diffusion mais ne s’oblige pas à garantir un minimum vital à ses travailleurs. La philosophie elle-même ne trouve plus le chemin des conceptions et se cantonne dans le désir. La culture a remplacé le faux concept de race. Tout semble fausser les vases communicants qui apparaissent si naturellement au fil de la découverte et de l’aventure. Même le mal entre dans la complexité logique des choix pragmatiques. Comment ne pas se satisfaire quand on est sur le point de l’être totalement (consommateur) ? Et pourquoi ne pas se révolter quand il ne s’agit plus que de se venger (injustice) ?

XLIV

À la place des ententes qui se profilent sans se donner, les négociations se multiplient, provoquant la pire des fragmentations jamais vécues par le vortex des civilisations. La terre (Géo), comme lieu, devient une proposition froidement économique et politique. L’éthique est un dogme et l’esthétique un profit. L’action bute sur des frontières inacceptables en cas de voyage et durement ressenties par le voyageur condamné à l’attente. La connaissance se complique de conditions dont on ne sait rien puisqu’elles ne nous concernent pas. Nous sommes devenus étrangers au temps, c’est-à-dire que nous nous sommes définitivement éloignés de l’idée même d’Orient. Le monde s’est occidentalisé en profondeur. D’où son image diabolique entretenue fébrilement par les derniers combattants d’un dieu encore inexplicable que le dieu incompréhensible a détrôné. Qu’espère le diable de cette lutte qui n’a plus rien à voir avec la tentation mais avec le désir ? Il se trompe, comme tous ceux qui sont aimantés.

XLV

Nous ne savons même pas dire avec plus ou moins de certitude si l’étranger est une conséquence de l’Occident, si celui-ci saisit simplement, comme cela arrive de temps en temps aux empires, une opportunité qui risque de ne pas se présenter deux fois, ou si au contraire l’Occident est né de l’humanité qui le désire. Aussi peu renseignés que possible sur ce terrain comme de la chose divine, il nous faut bien éprouver le sentiment qui nous impose la théorie axiomatique comme si elle était le fruit de l’intuition ou de l’évidence. L’Occidental s’installe comme il peut dans son Occident, en fonction des recommandations et des privilèges qui le déterminent, et l’étranger y profile des jetées qui l’occidentalisent sans lui donner les clés.

XLVI

Et s’il il est clair que le christianisme oecuménique est bel et bien (esthétiquement comme moralement) la religion de l’Occident, le prosélytisme religieux n’a pas fini, entre évangélisation, islamisation, brahmanisation, etc., de secouer jusqu’au trouble les eaux pauvres en idées de cette terre riche seulement en matière première et en main-d’oeuvre. L’Occident y mesure avec une précision d’enfer la croissance industrielle et la qualification des personnels. Sans compter qu’il est en train de mettre la main sur une consommation de pauvre vérifiée par une simple application arithmétique : un rien multiplié par beaucoup, c’est beaucoup. Ce qui donne d’ailleurs à réfléchir sur notre propre technique infinitésimale : beaucoup divisé par le rapport du peu à beaucoup, c’est peu pour les uns et beaucoup pour les autres. C’est d’ailleurs la seule vérité occidentale qui fait rêver les princes de l’étranger. Que n’échangeraient-ils pas contre cet avantage appréciable ? L’esclavagisme est une entente qui n’a rien à voir avec la foi ou le mépris mais que la foi et le mépris entretiennent au détriment du simple droit à une vie décente.

XVLII

Quoi qu’il en soit, et au-delà des découpages géoéconomiques et géopolitiques, nous sommes en présence d’une humanité qui semble cultiver son Occident. Elle laisse à imaginer ce que pourrait être l’Orient avec assez de marge pour que tout le monde l’y trouve à sa manière. Elle complique jusqu’à la tragédie la vie de tous ceux qui y vivent en étrangers. Elle est une au fond, désirante et désirée, incapable de conceptualiser mais habile à mythifier et à démythologiser. Elle insinue la foi comme finalement le seul ducroire de la liberté tributaire de la modernisation. Elle entretient le mépris à la surface des luttes égalitaires agissant comme le fumier de la démocratisation. Qu’en est-il de l’espoir ?

XLVIII

La poussée modernisante élève son élite dans la foi et le mépris, assurant ainsi des airs de liberté qui n’ont jamais été vécus avec cette intensité dans les temps historiques tels que nous les connaissons. Ménageant des espaces où l’égalité joue le rôle de milieu de culture, elle favorise les émergences scientifiques et technologiques (la technologie étant de plus en plus l’ensemble des applications scientifiques à l’invention et de moins en moins le corps des métiers qui ont constitué pendant longtemps la substance même du savoir encyclopédique). Accessoirement, elle fait le lit des philosophies pourvu que celles-ci n’envisagent plus l’universalité des idées comme condition de leur validité. On préfère aujourd’hui une philosophie axée qui a peu de chance de toucher l’esprit s’il n’est pas concerné par des détails aussi peu quotidiens que possible. Mais sur le terrain de la fraternité, on est dans le brouillard relationnel. Un spectacle s’impose.

XLIX

Si l’espoir et l’oubli complètent l’attente légitime des foules et de l’individu, l’autre arrive comme la seule réponse à soi-même ("Me ressembles-tu vraiment ? J’ai peine à le croire."). Et pourtant, il s’esquive, ne prend pas de sens, sert de lit ou d’exutoire, de confesseur ou de conseiller. Le païen (foi) et le sous-homme (mépris) rejoignent ici l’Occidental dans le cadre d’une sélection visant à l’élitisme. Les moyens naturels y côtoient les ressources légitimes dans un discours prolixe en contradictions et en authenticités. Le Droit superpose l’espoir comme la Religion conditionne la modernisation et comme l’Ordre s’impose à l’esprit en cas de démocratisation et d’égalitarisme.

L

Là encore, les vieilles nations européennes se distinguent par leurs réticences. La perspective d’une intégration de l’étranger à ce niveau de l’action et de la connaissance n’y fait pas l’unanimité. La part réservée aux héritiers de haut sang est majoritaire par principe, augmentée d’une marge de sécurité qui réduit encore l’espace où l’étranger peut encore espérer ne pas sombrer dans les succédanés de l’oubli. Le conservatisme des foules consolide cette construction. Le sang est associé sans contestation à l’élite. Peu d’entre nous y voient vraiment d’inconvénients au moment de voter secrètement. En Occident, il faut toujours tenir compte que l’idée exprimée à haute voix a peu de chance de s’exprimer dans le secret de l’isoloir. Les étrangers votant rarement sur l’essentiel...

LI

Ici, on ne rejette pas forcément les théories eugénistes pour les bonnes raisons. On contourne plutôt les éléments de réponse pour n’en retenir que la conclusion. L’élitisme, qui n’interdit pas en soi l’égalité autant des chances que de survie, est mâtiné d’héritage, de sang, de lignée. Certes, on ne se chapeaute pas comme en terre mahométane. Mais on a nos signes distinctifs. On semble d’ailleurs y tenir comme à nos organes vitaux. Le principe est donc fortement dénaturé. Nous n’hésitons pas : choisir les plus naturellement forts, les fabriquer dans des éprouvettes, non. Ni la nature ni la science ne nous inspirent au moment de choisir ceux qui vont tenir les rênes de notre voyage existentiel. Mais l’enseignement de la nature et les réussites officinales ne manquent pas de fournir les arguments collatéraux.

LII

Les successions sont préférées aux accessions. On se méfie des nouveaux riches comme des nouvelles idées. Nous appartenons à un royaume flanqué de leçons de choses et d’expériences floues. Nous végétons entre l’air pur, de plus en plus rare, et la fiction de l’air pur, en croissance. Et c’est dans cette marge étroite, entre la justice proposée par l’eugénisme et le droit imposé par les moeurs (mettons), que l’élitisme occidental promeut ses recrutements nécessaires. On comprend mieux dès lors de quoi sont chargés les enseignements de la foi et du mépris : l’oubli se distingue maintenant par la doctrine qui l’éloigne de toute théorie trop juste et de toute contestation aussitôt considérée comme spoliation, du droit d’hériter.

LIII

La part de l’étranger dans cet exercice de la citoyenneté est négligeable, tout juste bonne à modérer la critique dans le sens d’une reconnaissance plus proche de l’abandon que de l’acquisition. L’idée de communauté y trouve un sens, certes, mais l’individu, fondé à croire d’abord en lui-même, est condamné à l’examen à la fois de ses origines et de ses capacités productives. D’où une production de plus en plus consommable, donc marquée par la reproductibilité, et une création en voie de disparition constante comme exemple de ce qu’il ne faut pas faire. Le modèle n’apparaît pas clairement mais la modélisation est établie avant même la mise en hypothèse des courants à explorer.

LIV

Gare, donc, à celui qui ne partage pas la foi en vigueur ; gare à celui qui devient l’objet du mépris ; gare à l’exclusion par manque de privilège, de recommandation ou de niveau intellectuel. Il n’est pas difficile, dans ces conditions, de mesurer la menace qui pèse sur soi et sur les siens - activité de pur topographe de la vie quotidienne en danger d’exclusion ; ce voyageur de surface n’a pas droit à la profondeur, droit fondamental soigneusement omis dans les rêves de charte communautaire. Si l’on se sent assez étranger à ce système, il ne reste plus qu’à en contourner les limites qu’il nous impose alors avec la force de la loi et des moeurs, quitte à user de moyens parfaitement inadmissibles - dont la poésie. Il faut s’attendre à des signes de rejet, s’y préparer d’abord, en approfondir la portée réelle, trouver la martingale comme moyen de bord à user jusqu’à la corde.

LV

Mais la lutte entre l’étranger et ce qu’on suppose être le non étranger (notion qu’on dégage par comparaison et non pas par calcul ni exercice de la logique) n’est pas aussi claire ni aussi définitive qu’une Saint Barthélemy. Dans un monde qui à la fois recherche le succès et s’efforce de s’adapter à toutes les attentes qui sont autant de contradictions, les limites ne sont jamais tracées comme on géométrise un ghetto.

LVI

Si l’étranger ruse pour passer entre les gouttes de l’amertume existentielle, son hôte (en admettant que ce soit l’hôte qui fait office de non étranger) n’en sait pas moins mettre le moins d’énergie possible à combattre les inconvénients qui découlent de cette présence certes indésirable mais contenue dans les limites du raisonnable. Là est la pierre de touche, ce désir qu’on raisonne, cette adolescence d’une maturité qui devrait trouver ses fondements ailleurs que dans une jeunesse marquée par les coups de pieds au cul et le bourrage de crâne.

LVII

Quand l’étranger ne peut guère qu’adresser les formulaires dont la teneur décide de son avenir, ce qui l’éloigne de sa supplique, l’hôte prend l’initiative d’un dialogue dont il possède les clés, même s’il consent à examiner l’à propos et la convenance des comportements que l’étranger rapproche comme l’expression d’un désir. L’Occident est le seul endroit de l’humanité où l’on peut encore discuter. On évitera alors de se trouver dans la situation de l’individu aux prises avec sa propre alternative, situation au sens où l’emploie les tragédies du théâtre en comparaison avec celles, moins dicibles, de la vie telle qu’elle se compte en unités de temps.

LVIII

Ces situations sont bien connues. Chacun les joue quotidiennement. Il s’agit de ne pas dépasser les limites, certes, mais c’est plus facile à dire pour l’étranger qu’à faire pour l’hôte qu’il envahit d’occupations coûteuses. Ce dernier est d’autant plus intransigeant que sa situation économique se rapproche de celle de l’étranger (cela exclut-il l’étranger riche, l’investisseur, l’apporteur de quelque chose ?). Plus on descend dans l’échelle sociale et plus âpres sont les luttes de proximités, plus argumentées aussi comme j’ai tenté de le montrer dans les "Fragments d’une conversation fragile". Plus haut, on se soucie sérieusement de ces échauffourées qui ternissent l’image "droit de l’homme" (droit à la vie en fait) dont l’Occident s’est affublé sans discours préalable sur son droit à s’exprimer au nom de l’humanité, des peuples et de l’individu.

LIX

Rien ne vaut alors ces montées aux créneaux de ceux qui se croient investis d’une mission pour faire tomber une fièvre qui en effet ne crève jamais l’écran au-delà du massacre anecdotique. Que contiennent en substance ces discours fragmentaires renvoyés par le son et l’image (ce qui limite la perception, idée fondamentale on le verra dans l’essai suivant, et rend possible justement ces discours de la philosophie ordinaire) ? Voici un petit tableau pour aider à la compréhension :

INTÉGRISME FOI OECUMÉNISME
TEMPLE SCIENCES LABORATOIRES
VIOLENCE MÉPRIS NÉGOCIATION
VOTE POLITIQUE ARMES
EUGÉNISME ÉLITISME PRIVILÈGES
PRODUCTION ÉDUCATION UNIVERSITÉS

LX

Certes, il est toujours un peu vain, surtout en matière littéraire, de dresser des cartes pour tenter de mieux expliquer. Littérairement, expliquer cela revient toujours à poser clairement les hypothèses de lieu, de temps, de personnage et d’écriture. Est-il bien utile de commenter, je suppose par voisinage de côtés et d’angles, par graphes accomplis d’un bord à l’autre, cette grille où l’Occident est circonscrit à la manière d’un pot au feu mis sur le papier (recette) ? Qu’il suffise ici d’en dégager quelques traits, quelques caractères, quelques essais, sachant que la littérature est un mélange savoureux, explosif, obscène, délicat, etc., entre une dose de merveilleux qui étonne et une part de psychologie qui réclame l’identification.

LXI

Cette construction en dallage n’est pas satisfaisante. Elle reprend tout ce qui vient d’être dit sans en donner la géométrie. Elle limite les possibilités de dissertation. Et surtout elle ne rend pas compte de la psychologie occidentale dont les applications ont bouleversé le monde et les conceptions du monde. Je veux dire que cette grille ne suffirait pas, par exemple, à écrire le roman qui se pointe à cet horizon de personnages déjà nommés, déjà vécus, entièrement situés dans le fracas des dénouements.

LXII

Est-ce la foi qui a tué la civilisation arabe, fleuron de la modernité, ou son expansion par arabisation qui trouve encore des adeptes dans cette géographie de l’étranger exemplaire ?

Est-ce le mépris qui a tempéré les perspectives racistes de l’Europe confrontée à ses propres étrangers ?

La démocratie raciste et élitiste, parfaitement égalitaire, garante de la liberté et source de fraternité, est-elle encore possible aux USA et quels hasards historiques en favoriseraient l’application ?

LXIII

L’Occident est aussi le lieu des pires questions. Certes, son pouvoir d’adaptation au monde, qui est peut-être celui du capitalisme, témoigne de l’ampleur des discours possibles à tout moment. Qu’une situation militaire pose clairement ses hypothèses de résolution, et l’Occident peut choisir la plus grande violence (il en a les moyens) comme les plus longues négociations. Mépris reflété par le discours politique qui s’apaise dans la pratique électorale et s’accomplit dans l’action militaire.

LXIV

Partant du petit tableau ci-dessus (qu’il faudrait calculer, raisonner et poétiser pour en donner, du moins à ceux qui sont capables d’abstraire, d’exemplariser et de dramatiser, une "meilleure idée"), on peut résoudre littérairement toutes les situations individuelles et collectives qui appellent une solution réelle, naturelle ou imaginaire. On gagnera ici un peu de place et de temps à laisser l’imagination et l’intelligence (j’allais écrire le temps) en user comme bon leur semble. On se prendra peut-être alors à rêver d’annexes uniquement ou majoritairement constituées de textes littéraires.

LXV

 

 

LXVI

Finalement, j’en resterai là pour l’instant. Diagramme ou mandala, cet encerclement littéraire de l’étranger figuré comme point central (qu’on pourrait retourner comme un gant) satisfait assez mes désirs de discours et de narration. Je me laisserai bien aller, comme au début dans les "Fragments d’une conversation fragile" (que j’ai eue avec un facho, m’effaçant, dit le personnage, a contrario de La chute) à explorer encore une dramaturgie donnée par la parole quotidienne comme réponse à la confrontation avec l’étranger et son destin de thème littéraire.

LXVII

Peu enclin à enfermer le temps dans une explication du temps, ni l’espace dans la sensation de déplacement, je conçois que le "roman de l’étranger" n’est pas si facile à écrire. Pourtant, c’est souvent lui qui inspire le narrateur (ou le poète quand il narre) un moment poussé hors de lui par la véhémence des reproches faits à son nombril. Dehors, le style se frotte à des personnages dont l’un au moins est étranger, sinon il ne se passe rien. Et surtout, s’il n’existait pas, nous n’aurions plus à saisir au vol de l’inspiration la possibilité d’y rencontrer l’"universalité" dont sont pétris les héros.

LXVIII

La leçon ne s’arrête pas là sans doute. Elle n’épuise pas le sujet, que celui-ci soit un SDF, une passante, une rencontre fortuite, le plaisir trouvé dans une obscurité à ce point parfaite qu’on est incapable d’en désigner le précurseur une fois la lumière faite sur les ébats. Sont-ce des variations sur un même thème ou des thèmes dont le mode est le même ? La plupart du temps, quand on gratte le récit, il reste l’histoire, rarement un langage. Et les histoires s’accumulent. Quand on pense que le langage pourrait être le seul au fond ! Que dire alors des idées, de ce qu’elles rendent possible à dire, de ce qui reste une fois qu’on n’y pense plus ? On n’a pas fini d’inventer ce que le savoir suppose, ni de contempler ce que la la fiction interpose entre le rêve et la réalité. Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit bien des personnages de l’étranger.

LXIX

L’Occident ayant procédé depuis belle lurette, - avec quelle efficacité ! - à la colonisation du monde, cette invention du savoir et cette fiction spéculative ne sont rien d’autre que les outils littéraires d’un empire sur l’existence des hommes. Il n’y a qu’à jeter un oeil sur la production littéraire contemporaine : quand le texte ne nous donne pas une leçon comparative (la comparaison est tout de même plus facile à communiquer que le calcul ou la logique) chargée de donner un sens à nos engagements (politiques et contractuels : mariage, achat, héritage, etc.), on ne nous livre guère que le spectacle de la souffrance intérieure où c’est plutôt le narrateur qui est aux prises avec les éléments de son autodestruction. L’image même de l’Occident ne ressort pas de cette activité fébrile et monumentale. Il faut la chercher ailleurs. L’étranger qui nous la donne volontiers est alors taxé d’insuffisances telles que la religion, le retard historique, l’étroitesse de vue. Ce qui est assez juste puisque l’Occident demeure un modèle, et vain toutefois si la conversation, cette fois vaste et profonde, n’a pas lieu. Que le roman finisse par devenir ce lieu où la rencontre a quelque chance de garantir l’inachevable qui est le propre des chefs-d’oeuvre, est une utopie.

LXX

Il ne nous reste qu’à évoquer d’autres possibilités que l’invention du savoir et la fiction spéculative. J’imagine que ce roman, aiguillonné par tout ce qui résiste à l’Occident, ne produira pas les chefs-d’oeuvre attendus de la part des meilleurs poètes, mais qu’une existence de poisson dans l’eau s’installe toujours à la place de la modernité chaque fois qu’on souhaite nager en eaux profondes et rapides. Thomas l’obscur n’atteindrait pas le rocher dans la mer et de là, il ne pourrait encore éviter les attouchements de reconnaissance sectaire.

LXXI

Le feu ou la lumière. Brûler sur place ou ne plus voir... venir. Ce serait donc le sens à accorder à ces injections causales qui modèlent notre psychologie. Au lieu de lutter contre la folie ou les défauts de caractère, le personnage, au-delà de sa disparition de voyelle, serait le texte d’une révélation de soi au sein d’une communauté peu préparée à des consécrations parallèles et aussi peu prometteuses d’y consacrer l’essentiel de son temps dans un avenir flambant neuf. Et si l’avenir de la littérature consiste dès maintenant en bûchers exutoires et en torches vivantes, si aucune chance n’est accordée au dialogue de l’inquiétude avec l’étrange, - est-on au moins en droit d’en diffuser les nouvelles à défaut de la poésie véritable ?

 

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