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Alberto Giacometti (Extrait de Coq à l'âne Cocaïne)
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 Article publié le 29 mars 2005.

oOo

Le peintre avait proposé un Gauguin. Le comte s’en tint à son idée d’un Rembrandt. C’était une vieille idée. Il voyait la femme à genoux dans son lit, presque nue, avait-il précisé, et la lumière venait d’en haut, oblique, l’angle s’initiant à l’extérieur du tableau. Il avait rassemblé les meubles, les bibelots et une lampe. Le peintre demanda un ciel de lit. Le comte ne trouva pas l’idée mauvaise.
- Il n’y a pas de peinture, me dit le peintre, il n’y a que des coups de pinceaux, et il me montra toutes les manières de le tenir pour conditionner le mouvement et "par conséquent", la couleur.

Constance avait achevé un encadrement que mon père s’était chargé de vieillir. Le comte écrasa le corps d’un capricorne dans l’épaulement. Il était heureux chaque fois que l’objet ressemblait à son rêve. Bonheur de courte durée, car il se rappelait soudain qu’il avait des complices. Il posa la chair molle de ses mains sur mes épaules. Nous regardions ensemble le tableau. La femme avait été peinte sans ombre ni lumière. Les draps jouaient ce rôle à sa place. L’homme avait l’air d’un enfant. Sa tête était penchée de profil dans un angle parfaitement incohérent. Il était vêtu à la mode du jour. Dans le ciel de lit, un angle apparaissait plus précisément sculpté que les autres qui pouvaient être des bergers. Au-dessus de leurs têtes, le soleil, sans ciel, était à l’origine de ces sillons creusés dans le bois. Étrange tableau où le soleil n’éclaire rien, tandis que la lumière qui vient du dehors ne peut être, compte tenu de la divergence des rayons, que celle d’une lampe.
- Oui, dis-je, et j’étais sans doute d’accord avec cette description.
Mon père construisit la caisse dans l’après-midi même qui précéda notre voyage.

Nous entrâmes dans la nuit en parlant d’autre chose. La camionnette empruntait des routes étroites. Nous traversions des tunnels d’arbres, des ponts tendus entre le rêve et la réalité, les courbes achevaient des lignes droites menaçantes d’infini. Beau voyage. Mes mains sentaient encore la térébenthine. Ongles sales. Une tâche de fer derrière l’oreille. J’aime ces comparaisons. La nuit nous environnait. Pas de ciel. Les platanes se ressemblent tous. Les croix surgissent, inattendues. Défilement de grands murs blancs sans fenêtres. Mon père avait réduit au minimum l’intensité de l’éclairage du tableau de bord et je cherchais à lire l’heure. Le sommeil menace toujours ces états. Il remplace l’hallucination par le rêve. D’où l’angoisse. Cette sensation de n’être plus soi-même, d’avoir donné malgré soi. D’être perdu. Je me réveillai dans une station service. Mon père grignotait des galettes qu’il extrayait d’un paquet posé sur ses genoux.
- J’ai dormi, dit-il.
Nous arriverions avant la fin de la nuit. Un autre château. Nous n’avons jamais rien fait d’autre. Je comprends. Je comprends ma facilité, ce qui m’attend, ce que je risque. Plus tard, j’ai peint les prisons des autres à l’image de celles qui menaçaient d’en finir avec ma jeunesse. En attendant, je me laissai griser par l’essence qui glougloutait dans le tuyau. Le pompiste avait collé son nez à la vitrine de son guichet. Il était éclairé par une lampe posée sur son bureau. Fond noir. La pompe claqua et le flux s’interrompit. Mon père éprouva cette flaccidité. Une dernière goutte. La clé joua dans le bouchon. Il salua le pompiste qui secoua son menton sans ouvrir la bouche.
- Sais-tu où nous sommes ?
Le jour semblait se lever. Les boulevards me procuraient une sensation de bien-être. Ils étaient déserts, géométriques, je comptais les vitrines éclairées, oubliant leur nombre avec l’ombre qui succède aux villes. La radio émettait depuis toujours un dialogue chargé de silences. Qui parle ? Qui écoute ? Qui sait et qui veut savoir ? Qui s’en va pour toujours ? Qui revient pour recommencer ? La publicité introduisit une musique basque. Le jour se levait. Nous entrions dans Paris. Mon père tenait ses promesses.

La Seine me parut immobile et tranquille, sans profondeur à explorer, comme la suite du voyage. Des rues s’amincissaient, grises et inachevées. Le ciel avait disparu. D’ailleurs lève-t-on jamais la tête quand on habite Paris ? Un nègre nous indiqua le chemin. La rue était pavée. Nous passâmes devant une boulangerie qui éveilla mes désirs. Je surveillais les volets. Ici, on pend le linge à la fenêtre. On écrit sur les murs. Les vitrines sont éclairées, les poubelles renversées. Le nègre nous avait mis sur la voie. Mon père ne s’était pas attardé comme l’autre le souhaitait. Le nom de la rue m’était révélé à la suite d’autres noms de rues où je crus reconnaître un personnage. Mon père arrêta la camionnette devant la porte d’un garage. Elle était rouge et noire, sale. Il appuya sur le bouton de la sonnette. Il s’empêchait de regarder autour de lui. Il eut un geste d’impatience et il sonna de nouveau. On n’entendait pas la sonnerie. Nous étions attendus avant la fin de la nuit. Mon père expliquait le retard à travers le bois de la porte qui se fendait lentement. Ce regard m’observait. C’était celui d’une femme. Le crayon avait redessiné les bords des paupières. Regard bleu. Une mèche de cheveux s’entortillait à des doigts aux ongles rouges. Mon père se retourna pour me faire signe d’attendre et il entra.

Il avait éteint le moteur et un vieillard me demanda si on allait entrer dans le garage ou bien si la femme nous en empêchait. Il m’avait coupé le souffle. Il m’envoya la fumée de son cigare en plein visage. Il regardait à l’intérieur de la camionnette. Il reposait ses questions sans me reprocher de ne pas y répondre. Je me sentais violé. Maintenant il voulait savoir ce qu’on transportait. Je le lui dis. Il se frotta le bout du nez, comme un magicien. Pourquoi répondais-je à cette question et pas aux autres dont les réponses étaient pour lui d’un plus grand intérêt, à vrai dire elles étaient les seules choses qu’il avait envie de savoir ce matin ?
- Un Rembrandt, hein ? dit-il.
J’étais perdu s’il me croyait. Mon père me sauva de la noyade. La femme le suivait. Le vieux demanda si on avait besoin de lui.
- Sinon j’ai soif, dit-il.
La femme ouvrit la portière et se mit à tirer sur la manche de ma veste pour m’obliger à sortir. Elle me demandait si j’avais sommeil, si j’avais faim, si ma mère ne me manquait pas, si j’avais d’autres nostalgies, des angoisses, un passé, des rêves, et ce que je pensais de la mort qui arrive à tout le monde. Elle ne pouvait pas savoir qu’à cette époque de mon enfance, j’aurais tout donné pour rencontrer la mort juste le temps qu’il faut pour ne pas en mourir.

Mon père relança le moteur.
- Viens, dit la femme.
Je la suivis et on ouvrit ensemble toutes grandes les portes du garage.
- Elle chine, dit le vieux, et pourtant elle a pas les yeux bridés !
Et il se mit à rire. La femme lui pinça tendrement la joue en le traitant de chien. La camionnette entrait lentement en marche arrière. Je croisai une seconde le regard de mon père dans le rétroviseur.
- Il aime son papa, dit la femme qui surveillait le passage d’une aile à la tangente d’une console, ou alors il se raccroche à ce qui lui reste en attendant de retrouver sa maman.
Le vieux s’esclaffa de nouveau. Le rire l’épuisait facilement et puis il n’avait pas l’habitude de se marrer sans se pousser un peu dans un verre ou mieux dans une bouteille. Mais pour l’heure, il ne désirait qu’un café, une fois le travail fini, précisa-t-il.
- C’est ça, dit la femme, travaille une minute pour être payé, et fais durer le plaisir jusqu’au sommeil, faute d’amour !
Elle me regarda comme si elle était en train de me donner une leçon.
- Une minute de plaisir et tout le reste du temps à m’échiner pour la gagner, tu crois ça ?
Mon père refermait les portes du garage. Maintenant l’odeur de vieillerie (bois pourri, cire, déchets d’insectes, traces sans nom) me rendait morose. La lumière éclaira l’intérieur de la camionnette.
- Merde ! fit le vieux, c’est un Rembrandt.
Il ne pouvait pas voir la toile qui était empaquetée dans une couverture et ficelée comme un cadeau. Il me trahissait. La femme tourna la clé dans la serrure. Mon père était entré dans un silence obstiné. Le vieux s’était assis sur un ballot, pour fumer, dit-il, et pour bavarder, enfin pour pas s’ennuyer. La femme parlait à mon père. Il ne répondait pas. J’imaginais les questions, capable d’y répondre à la place de mon père dont le regard assassin semblait amuser le vieil homme qui adorait Rembrandt et la peinture en général.
- Ça fait du bien de mettre le doigt sur les vraies questions, dit-il.
Il était sur le point de me trahir.
- Bien, dit la femme, assez bavardé, au travail !
Le vieux se leva pour ouvrir une porte et éclairer la pièce. Elle était vide, propre et le blanc des murs était à peine saturé par l’humidité. Le plafond me sembla soutenir un ciel impénétrable. J’y cherchai l’araignée, le chagrin, mais je ne m’abandonne jamais longtemps à ces vertiges. Mon père ajusta les chevalets contre le mur et le vieux l’aida à y installer la toile.
- J’ai connu des faussaires, dit-il, ils fabriquaient de l’argent.
Il demeura un moment immobile, une main encore crispée dans la couverture.
- Le petit apprend le métier, dit la femme.
Il me regarda. Il y avait de l’admiration dans ce regard. Il n’avait pas réussi, lui. Il avait seulement appris à aimer la peinture. C’était un beau sentiment facile à expliquer, il suffisait de prendre le temps d’en parler. Il me suppliait. Il n’avait pas l’intention de me trahir. Il me souhaitait seulement d’arriver à aimer la peinture (autant que lui la désirait encore malgré les années passées à se lamenter parce que le rêve perdait du terrain à force de menacer la réalité à laquelle il faut s’attendre à voir les gens s’accrocher comme des bêtes incapables de vivre autrement qu’en critiques du quotidien) juste ce qu’il faut pour laisser toute la place à une activité de faussaire choisie comme seul gagne-pain. Il me montra les bagues à ses mains.
- Je ne les ai pas volées, dit-il. Elles sont aussi fausses que mon profil, mais il n’y a pas de mal si j’en suis l’auteur et si le prix est celui d’une bonne copie, tu comprends ?
Mon père explorait la broussaille de mes cheveux pendant ce temps. Le vieux n’était pas facile à tuer. Il avait trop vécu. Ce qui expliquait sa longévité. Je pouvais l’écouter. Aimer un peu, falsifier beaucoup (on ne dit pas : fausser et on a tort). La femme me sortit de ce piège. Elle me conduisait dans ce qu’elle appelait ses appartements. Le petit déjeuner était prêt. La table était mise pour deux. Le vieux se servit un verre au-dessus de l’évier. Mon père commença sans m’attendre. La femme me servit le lait chaud et elle rompit le pain dans la corbeille. Elle beurrait les croûtons et me les donnait pour que je les trempasse dans le lait. Un verre d’eau rafraîchissait ces bouchées. C’était agréable d’être à Paris. Un air peuplé d’aiguilles de froid entrait par la fenêtre. Elle attendait le soleil. Il entrait à neuf heures. Alors c’était un plaisir de s’abandonner une seule minute à l’envie de vivre encore. Puis elle arrosait les fleurs et disait un mot aimable au voisin qui passait sa tête par la fenêtre étroite du cabinet pour recevoir et apprécier la courtoisie de sa voisine de palier. Cela arriverait. Le chat grifferait le carreau d’une autre fenêtre.
- C’est par là qu’il fait son entrée. Par contre, on ne sait pas par où il sort. C’est son secret. Il faut un secret pour entrer dans la nuit sans son lit.
Je souris. J’avais fini de déjeuner. Je me sentais capable d’entreprendre toutes les promenades. Le vieux me guiderait. En tout cas au début.
- Le temps lui manque, dit la femme, sinon les fantômes remplacent les heures, puis les minutes, les secondes et ce qui reste de seconde quand on se met à les diviser pour multiplier le temps à l’infini. Crois-tu que ça ne me fait rien, dit-elle à mon père, de leur dire que mon seul fils, c’est le chat ?
Elle me montra mon lit. Mon père dormirait dans le sien. Le vieux habitait dans la cour. Sa porte était garnie de carreaux de couleurs. Il laissait la lumière pendant toute la nuit, à cause des fantômes. Il n’allait jamais se coucher sans une bouteille. Elle ouvrit toute grande la fenêtre. L’armoire apparut, formidable. Belle clé alambiquée, miroir de courbes dorées, les pieds sortaient des angles, grotesques et inutiles. Ma valise vola dans le chapiteau. Un fronton avec un animal de la forêt, gueule apprivoisée. Des nains se déshabillaient autour d’une fontaine. Verges réduites, comme les mains des saintes. La tapisserie portait les traces d’autres meubles. Un autre miroir, entre l’armoire et l’angle des murs près de la fenêtre, plutôt qu’un tableau. Je devinais le fauteuil pissé des chats. Le chevet était double. Je dormirais seul. La lampe imitait un corps de femme. Le crucifix contemplait la scène, oblique, à côté d’une déchirure qui révélait la brique et le mortier. Je pisserais dans un pot. Il me fit rougir. Nous sortîmes de la chambre pour revenir au bout du couloir où elle ouvrit la porte des gogues. Un escalier de ferraille, à prendre tel quel, s’agrippait à la façade. En bas, le bois de chauffage, les tuiles tombées, le zinc troué, le cadavre d’un cheval et des plantes tropicales. La distance, et le poids du ciel, me donnent le vertige. Elle rit. Elle espère que je trouverai le sommeil. Ne pas le perdre. L’angoisse n’est pas viable.

Nous revenons dans la chambre. Je n’avais pas vu la bicyclette. Je ne dormirais pas seul. Elle fait fuir un oiseau et tire les rideaux. Nous n’oublierons pas de fermer la fenêtre sur le coup de quatre heures. Je ne me sens pas dépaysé. J’avais compté sur des changements. La rue est un cadavre. Je suis sorti dans une autre rue, n’ayant pas retrouvé le chemin du garage. Le vieux parle à ses fantômes. Ses mains achèvent toutes ses phrases. Il articule les liaisons, rehausse les points et enjambe les virgules. Je ne me montre pas. La conversation en finirait avec la tranquillité que je suis venu chercher loin de la tour. J’explore le couloir creusé dans la chair de la ville ou bien c’est elle qui s’est construite autour de ce paysage obligé. Je n’irai pas loin. L’atelier d’un artiste est rempli d’une boue jaune et cristalline. La porte barre le trottoir, ombre triangulaire, le caniveau est mouillé, rouge, tranquille. La vigne est morte au niveau du linteau, mais le pied fleurit sur la façade voisine. Dos de l’artiste. Il a les pieds dans cette boue qui sort de ses mains pour augmenter la statue qui ressemble à ce que nous sommes quand nous cessons de penser, trou de mémoire, instant propice au regard. Je m’exerce. Je ne pose aucune question. L’éclairage est mobile, c’est une ampoule fixée au bout d’un roseau. La couleur, ce qui reste de cette lumière, se transforme en boue. Les doigts n’agissent pas. La main verse cette ombre secrète. L’œuvre est verticale. Comment pourrait-elle être couchée, ou même penchée, conditionnée par une ligne d’horizon ? Je reviendrai avec cette sensation de gravité, de soumission, d’élévation, d’effacement. Un arbre naît de la terre. Cet être s’écoule. Entre l’homme et la terre, il y a cet écoulement lent. J’en ai toujours eu l’intuition. Supprimer le ciel sous peine de n’exister qu’avec lui, bain de soleil, prière rituelle, calcul des vitesses, charlatanisme des succédanés. Un cafetier a consenti à me servir un ballon de limonade à condition que je ne m’assois pas à sa terrasse. Je suis resté debout près du comptoir, oubliant la rue, à l’étroit dans cette brèche pratiquée dans la réalité des autres, geste et matière prenant un sens, par hasard ? Ou bien c’est un long chemin, à la mesure de la vie, et il s’agit de ne pas se tromper ?

L’odeur poivrée d’un saucisson tranché sur le comptoir réveille mon appétit pantagruélique au moment où l’artiste sort pour revenir parmi nous. Il fume une cigarette qui semble lui brûler les doigts. Façade d’un homme, porte d’entrée pour recevoir les visiteurs, fenêtres pour répondre à des appels, épaules capables d’imaginer, les pieds ancrés, sourire provoqué par un peu de bonheur, il me voit mordre dans le pain et passer un ongle entre l’incisive et la canine pour extraire un grain de poivre, l’autre main prête à supprimer la larme qu’une contraction des paupières est sensée empêcher. Salut d’une main jaune. Il a l’air d’un clochard. Il est misérable dans son personnage. Le costume (c’en est un) traversé par la trace de ses mains. Une gorgée de limonade me rend digne de ce regard, mais je n’explique pas cette peur d’en être l’objet. Après ça, la boue aura un sens. La statue sera un enfant dont il ne sait rien et il ne cherchera pas à savoir. Il la réduira peut-être. Socle démesuré. J’ai pris le temps de comprendre. D’ailleurs, il suffit de me dire qu’on est un artiste et je voyage facilement dans ce temps en espérant qu’il est infini. J’ai besoin de ce chemin, comme tout le monde me semble-t-il, mais je refuse de lui donner un nom. J’ai payé, comptant les pièces dans la paume, l’autre doigt agité par ces calculs d’un autre monde. Le commerçant s’enrichit de cette manière, luttant contre les impôts et les investissements. En face, la boue n’était que de la boue. C’est l’idée qui me fascinait. Je rentrerai chez moi avec cette verticalité surmontée d’une tête, marchant ou avançant, pour devenir.

Le lendemain, la distance entre la tête et le sol de l’atelier avait réduit de moitié. La boue tombait maintenant de cette différence. Je ne comprenais plus. Le cafetier me demanda d’où je sortais tout cet argent. J’abandonnai le ballon sur le comptoir et je me mis à courir, le casse-croûte entre les dents et ce qui me restait de mon argent dans l’autre. L’artiste me regarda passer. J’allais trop vite. Quant au cafetier, il gesticulait.
- Mais, dit l’artiste, puisqu’il vous a payé !
Le cafetier l’invita à s’asseoir tranquillement à la meilleure table de sa terrasse.
- Vous au moins, dit-il, vous n’avez pas l’ambition de ces marchands d’idées !
L’artiste me faisait signe de le rejoindre.
- Des idées ! fit le cafetier, celles des autres !
Son personnage, le mien, les idées, la rue, l’atelier, la boue qui menaçait d’occuper notre esprit à des dissertations sans fin sur le commencement d’une nouvelle étape de la même civilisation qui explique le temps. Je m’approchai. J’avais fourré le pain dans ma poche et je finissais lentement une bouchée qui elle, expliquerait mon silence. S’il me posait la question de ma préférence, quelle réponse le maintiendrait à distance : son dos, la lucarne, l’être debout, la boue, le sol, symétrie de ce qu’il cherche à construire dans l’espace que nous respirons, suis-je capable de dénicher une seule pensée dans cette anarchie de sensations ?

Le ballon de limonade posé sur le guéridon était pour moi. Je pouvais même m’asseoir. Le cafetier avança une main poilue vers ma poche. Je souriais comme un saint, un peu oblique et le regard effleurant un coin de ciel que je réussis à créer pour la circonstance. Il touchait ma joue. Le pain passa devant mon nez, chaud et poivré. Le cafetier me demandait pourquoi je ne mangeais pas d’abord toutes les tranches de saucisson. Tous les enfants font ça. Ensuite ils lèchent le beurre, grignotent la mie, se réservant la croûte pour l’attente, attente du jeu. Connaissait-il la différence entre la croûte du dessus, qui craque sous la dent, et celle du dessous, qui fond sous la langue ? Il fourragea en riant dans mes cheveux. Il avait été un enfant. Cela, je le savais depuis peu, ce futur à imaginer à tous les instants de la vie passée à exister avec un temps de retard incalculable. Ne pas confondre le présent de l’indicatif, temps de la littérature, et le futur immédiat, temps de la réalité. La leçon de Constance. Preuve que je fréquentais l’école et qu’il était inutile d’appeler les gendarmes.
- Il n’y a pas de gendarmes ici, dit l’artiste, il n’y a rien que des policiers.
Un jour, il verserait la boue d’un policier sur celle d’un gendarme, ou inversement, cela dépendrait de l’endroit où il se trouverait quand il serait victime de ce coup de folie imprévisible mais pas inattendu. Il pouvait d’ailleurs aussi bien mourir sur cette chaise, avec l’odeur d’anisette et l’odeur du cendrier.
- Qui es-tu, p’tit père ? me demanda le cafetier, et je le lui dis, mon père, la tour, Lucile, le château, les Vermort, ma mère, les montagnes à l’horizon, la terre sous les arbres, les fruits, le dos des truites, le ciel, les hauteurs, Constance, la littérature, les travaux manuels, mon savoir-faire, et je dessinais du bout du doigt un oiseau de ma connaissance dans la poussière du guéridon.
- Le plan, dit l’artiste, ton œil voit-il des plans ?
Il marchait tous les jours dans cette boue parce que ce n’était pas une œuvre d’art. Elle n’était rien dans les touques. Elle devenait quelque chose entre-temps. Puis elle retournait au plan parce qu’il n’avait aucune envie de se creuser la tête pour qu’elle revînt plutôt dans la touque d’où il l’avait extraite avec une louche ou une boîte de conserve. Étais-je capable de mesurer ce temps ? Rien ne m’arriverait tant que j’en ignorerais la nécessité. Les touques, le sol, et entre-temps, l’être, vertical, tourné vers son futur, que les mains peuvent réduire encore avec ou sans l’aide du regard. Il m’offrit une minute le spectacle de ses yeux.

Silence d’or. Je voyageais avec lui. Le coucou dans la salle du bar me réveilla. Il était midi.
- Tu n’auras pas faim ! me cria-t-il pendant que je courais vers le bout de la rue.
Je bifurquai. Au passage, un gosse me fit un croche-patte. Maintenant j’étais à la recherche de cet équilibre sans quoi je ne ressemble plus à rien. La porte était ouverte. M’étais-je battu ? Ma chemise était déchirée. La femme aux yeux bleus en choisit une autre dans ma valise. Elle en profita pour entrer un peu dans mon intimité. Le livre que m’avait donné Lucilen’étaitquelaplainted’unhomme qui se résignait. Une femme languissait. Le ciel était sinistre. Un enfant révélait des secrets de polichinelle. Un vieillard contemplait la fente d’une jeune fille en fleur. Les barreaux de la prison pouvaient servir d’instrument de musique. La femme aux yeux bleus emporta le livre dans sa chambre. Je finis de boutonner une chemise propre en descendant dans la salle à manger où mon père écoutait stoïquement la conversation du vieux avec lui-même. Je m’assis en face d’eux. La femme s’assiérait à côté de moi.
- Je t’ai vu ! me dit le vieux en pointant son doigt accusateur sur mon front docile.
Je n’avais pas faim, l’artiste avait raison, mais le vieux n’avait pas l’intention d’aller au bout de mes égarements matinaux dont il savait peut-être tout. Il n’avait même pas réussi à éveiller l’intérêt de mon père qui rousiquait une côtelette avec un plaisir évident. Le vieux cligna de l’œil en signe d’avertissement. La femme revenait pendant ce temps. Elle s’était coiffée et elle avait noué ses cheveux dans son dos. Mon père la désirait encore. Elle caressa la main que j’avais immobilisée sur la table.
- Les enfants préfèrent le dessert, dit-elle doucement.
- Mais ils choisissent de recevoir des coups, dit mon père.
Elle se mit à rire. Chair d’où l’on extrait ce que nous sommes finalement.
- Tu disais ? fit-elle en direction du vieux qui barbotait dans un verre.
Il parut surpris qu’elle lui adressât la parole.
- Je l’ai vu fricoter avec l’artiste, finit-il pas dire, comme si elle avait le pouvoir de lui arracher les vers du nez sans plus d’efforts ni de manières.
- L’artiste ? fit mon père.
Il posa l’os dans l’assiette. Mes yeux y cherchaient des traces de viande.
- Il lui a offert un casse-croûte, dit le vieux sans me regarder, mais je compris qu’il était sous le charme de la femme, incapable de me sauver maintenant.
- Ce qui explique qu’il n’a pas faim, dit-elle.
Ainsi, je n’avais plus besoin d’expliquer d’où je sortais l’argent.
- Je ne l’ai pas mangé, dis-je en m’emparant à pleines mains de ma côtelette encore fumante. Papa a dit à Lucile de ne jamais rien accepter des inconnus parce qu’on ne sait jamais.
- Oh ! Oh ! le gentil garçon !
Mon père examinait la chair rôtie d’une côtelette. J’attendais qu’il y mordît. Le vieux ouvrait une bouche démesurée, haletant pour s’empêcher de rire. Je vomirais comme Lucile. Je me jetterais dans le lit pour mordre les draps. La fenêtre serait ouverte sur un Paris impénétrable autrement que par les moyens du désir. Mais que m’arrivait-il au seuil de la vraie vie ? J’étais cohérent, docile (je l’ai déjà dit), exemplaire peut-être, et je n’avais pas encore perdu l’œil qui manquerait à jamais à mes visions.

Je retrouvai le gosse qui m’avait fait valser dans les portes cochères. Je lui cassai la gueule. Une dent saignait. J’avais perdu haleine. Il regrettait à haute voix d’avoir cherché à utiliser contre moi le bout de bois qu’il ciselait depuis des mois. Il mordit le mouchoir pour ne pas crier. Je n’étais pas blessé. Il n’avait pas eu le temps de mesurer ma force au fil de la sienne. Je l’ai désarçonné et maintenant il gisait au pied du mur, me parlant pour me tranquilliser, je ne le reconnaissais plus. Il se releva en se plaignant d’une douleur dans le dos. Je lui rendis sa canne. Ma main venait de caresser ces incisions. Il prenait soin d’en patiner les effets. Il se servait de sa propre main. Il cracha dans la paume et commença la patine. Je voyais maintenant les objets de son imagination.
- Je m’hallucine avec du pinard, me dit-il, mais pas trop souvent.
Nous entrâmes dans la cour. Il désigna la fenêtre où l’artiste se penchait, jeune et attentif. Pour l’heure, un bocal de poisson rouge prenait le soleil entre les géraniums. L’ampoule était allumée. Il ne se met à la fenêtre qu’à l’occasion d’un bavardage des femmes, dont il veut saisir l’importance, ou bien si des enfants se chamaillent, et dans ce cas il les raisonne.

Nous montons. L’escalier est étroit, sale, peu éclairé, ou mal. Nous croisons des portes, il énonce les noms ou dit : chiotte, jusqu’au grenier. Là, c’est lui qui gagne. Vaincu, je n’ai plus qu’à me taire. Comment justifier cette lèvre fendue ? Il m’étend sur des ballots, m’offre son mouchoir, allume une cigarette. Il est accroupi dans une lucarne sans carreaux. D’ici, on voit même le plancher de l’appartement où l’artiste dessine. La plupart du temps, il range les objets d’une table simplement posée sur des tréteaux. Puis il revient au désordre, dessinant, même tard dans la nuit. L’enfant avec qui je sommeille est maître de la cachette. Nous rêvons presque. Je m’obstine dans la pensée de le vaincre encore ou bien je ne désire que cela, je ne sais plus. Il connaît la femme aux yeux bleus. Le nègre est déjà venu. Il reconnaît la camionnette. Qu’est-ce que je veux voir encore ? On ne peut pas passer son temps à trahir l’intimité d’un artiste, d’autant qu’il m’a invité à le visiter. Mettre les pieds dans cette boue, lever la tête à la tangente de la verticale qu’il est en train de peupler, assister à des écoulements parallèles au regard. Mon ennemi ne comprend pas. Il préfère les femmes. Le corps explique tout, ce qu’on glande sur la terre, ce pour quoi on la quitte et comment tout arrive. Ityphalle géant encore, nécessaire, par quoi la femme n’est plus pénétrable. Il cultive cette distance. Il faudrait se rendre maître de ces déshabillages. À distance. Il n’est pas obscène. C’est un réaliste qui s’accroche à des rêves pour les partager à la limite de son intimité. Il veut me détruire parce qu’il s’est délivré d’un poids. Haine facile. Il ira chercher du vin. Il sait où en trouver. J’attendrai. Il reviendra peut-être avec un gaillard de son espèce, un rêveur qui devient homme pour être père et amant.

L’autre descend. Il m’a à peine prévenu du danger de se faire surprendre par le propriétaire de ces fripes. L’artiste vu de dos, presque droit, le coude animé d’un mouvement circulaire. Il est à la recherche d’un regard. Facile le regard, s’il est sentimental, impossible s’il s’agit de tout dire. Nous monterons peut-être dans cet appartement. Un poêle rougeoie au fond, tremblant. Il sirote le contenu d’un verre haut sur pied, migrateur. La fermeture de ma blessure est encore fragile. Patience, me dis-je. Mais je suis prisonnier. Je m’en rends compte maintenant. Il va revenir avec un mercenaire qui me détruira. Le fripier m’achèvera peut-être. À travers les planches de la porte, je peux voir le cadenas, les pitons, la chaîne. Je pose mon oreille sur le plancher. J’entends des craquements lointains, et ce qui ressemble à un cri soutenu, comme une note essayée à fleur d’un piano. Voix de femme. Elle ne me sera d’aucun secours. On me demandera de m’expliquer clairement, m’interrompant à chaque fois que le sens prendra le chemin des écoliers. J’ai exploré tout le grenier, même l’ombre. J’ai exploré la brèche d’une cloison, jeté un œil entre les voliges et même remercié le ciel de n’être pas encore mort. Je suis à la merci d’un bruit qui pourrait être celui de ses pas. Je suis recroquevillé dans l’encadrement de la lucarne, comme un cadavre trop grand. Il n’y a rien que je puisse tenter. Ils me voleront le peu d’argent qui me reste et donc je ne pourrai pas acheter le livre que Lucile veut lire avec moi, je n’irai pas sur les quais, elle mangeait des marrons chauds pendant que son amant tentait de rompre le silence dans lequel un pêcheur venait de le plonger. Elle ne révélait pas le nom de celui qui l’avait enlevée à la monotonie de nos hivers. Et c’était absurde d’y penser maintenant comme à une réalité. Je pris le temps de recompter l’argent. En plus du livre, dont je connaissais le prix, je ferai l’acquisition d’une gravure dans son encadrement de pacotille. Je n’avais personne à qui l’offrir, je veux dire que si j’avais été Pierre par exemple, j’aurais hésité entre Agnès et Lucile et je me serais tu plutôt que de blesser ma préférence. Je remis l’argent dans mon mouchoir. Ils le trouveraient facilement, secouant le mouchoir pour me le reprocher. Je redoutais ces coups. La solitude surtout. Et les jours à venir, passés à reconstruire une réalité sur laquelle j’aurais menti forcément. Mais je n’avais plus le temps de mesurer cette mémoire. Oublier la vénus du musée de l’homme. J’avais dit à l’artiste, entre deux coups de dents, que j’étais venu pour ça. Mon père parlait le nama. On dit que les mots sont trouvés dans la chair de l’homme.
- Dans ce cas, dit l’artiste, je n’ai plus rien à dire.
Et il m’a invité à comprendre la surface des choses qu’il devait au hasard. J’ai dit, non, pas tout de suite, je reviendrai et je suis parti comme si je répondais à un appel qui aurait été celui d’une biche inquiète à cause de l’opacité d’un feuillage.
- J’ai pensé à des arbres, dit l’artiste, mais finalement j’ai renoncé à cette lutte. Tu verras, avait-il conclu et je disparus de sa vue.
Maintenant, le dessin continuait ce que la boue avait commencé et achevé. Quelle révélation ! Au moment de tomber entre les mains d’au moins deux apaches qui avaient l’intention de me réduire à mon insolence. Je tremblais. La peur à la place de l’attente qui préfère l’ennui. La lumière déclinait. Dans la cour, une femme parlait à une poubelle ou au chat qui la reluquait parce qu’elle en manœuvrait le couvercle noir. L’artiste avait jeté un œil dans cette direction mais sans s’attarder à reconnaître la langue qu’elle parlait. Lucile l’eut disséquée. Un mot par ligne, multipliant la ponctuation jusqu’au silence inexplicable de la part d’un interprète que je jouais fort mal si elle devenait exigeante et injuste. La femme finit par refermer le couvercle. Le chat la suivit dans l’escalier. Elle avait peut-être renoncé à se débarrasser d’un reste encore juteux et il comptait y trouver du plaisir. L’artiste avait craqué une allumette qui me sembla illuminer tout le patio. Il éclairait son visage. Sur la table, les objets avaient retrouvé leurs places. Je m’étais déjà habitué à cet ordre. Il m’attendait peut-être.
- Ne jetez rien si c’est encore mangeable, avait-il dit finalement à la femme.
C’était une femme belle et usée. Elle paraissait souffrir si elle marchait, sinon elle rayonnait. Je miaulai à la place du chat. Il parut frustré. Elle s’arrêta, éblouissante. L’artiste ne dessinait pas les femmes. Il ne dessinait rien qui ressemble à quelque chose. Il revenait de son atelier et comme il avait passé l’après-midi juché sur un cageot pour parfaire une tête, le corps s’était mis à ressembler à une colonne et il n’avait pas résisté à la tentation d’en arracher à pleines mains la substance dure et douloureuse dans l’espoir d’y retrouver le corps qui avait précédé cette existence de patachon. C’était une crise passagère, mais il aimait le vertige et l’angoisse s’il avait une bouteille de vin à portée de la main. Il m’invita seulement à siroter de l’eau sucrée, médecine suprême que sa mère lui administrait encore quand il lui rendait visite dans la petite maison familiale de Cremona.
- Je t’ai pris pour un chat, me confia-t-il en riant.
Le gosse de la rue en avait été quitte pour une morose frustration. Il l’avait vu aller et venir dans la rue en serrant les poings. L’autre gaillard cherchait encore à s’informer. C’était une brute imberbe et rouge, un peu grasse, soucieuse de plaire. Il les avait fait fuir en brandissant le combiné d’un téléphone à travers un carreau de la porte de l’atelier. Ils s’en étaient allés d’un pas nonchalant, balançant des bras déçus et raides et ils s’étaient installés au bout de la rue pour fumer des cigarettes. Il m’avoua n’avoir jamais remarqué cette lucarne. J’imitais à la perfection le miaulement du chat de la voisine. Avais-je remarqué les signes de tendresse qui la faisaient passer pour une coquette ? Il faut aimer le reflet des miroirs. Il y en avait un, de très rustique et même très ancien, au-dessus d’une cheminée où s’introduisait le tuyau noir du mirus. Il nous regarda. J’étais assis à la table où il travaillait quand le personnage qui habitait l’atelier, "en attendant d’être fondu", n’avait plus rien à gagner au jeu qu’ils avaient joué ensemble. Il aimait lui aussi le vocabulaire de la forge et ne s’étonna pas que je cherchasse doucement à lui mettre la puce à l’oreille.
- Mon père était luthier, dit-il, un maître, ajouta-t-il comme si la différence pouvait avoir un sens pour moi qui ignorait tout de la lutherie et rien de la manière de se rendre maître d’une parcelle de réalité. Je t’accompagnerai jusqu’à la maison (celle de la femme aux yeux bleus).
Le sirop était tiède et écœurant. Je haïssais l’idée d’un rapport étroit (significatif) entre le sucre et l’enfance. Ma mère savait provoquer ces colères. Entre ses doigts, l’eau paraissait facile. Le sucre de mon enfance s’associe à cette mémoire. Je préférerais toujours l’amertume du froid, ou l’acidité du vent.
- Tu ne regarderas pas les gens dans un miroir !
Il rit. Il m’avait sauvé d’une bonne leçon. J’avais déchiré ma chemise. Et il en trouva une à ma taille dans un ballot qu’il creva d’un coup de canif. Mon père n’y verrait que du feu. Je connais mon père. Il mentira à ma mère pour tout expliquer. L’artiste me regardait d’un air désolé.
- Il n’y a rien à inventer, dit-il, nous expliquerons tout nous-mêmes.
Et nous nous mîmes en chemin. Nous descendîmes d’abord dans l’atelier où il éteignit. J’eus le temps de voir le dos de la statue, qui me parut monumental. Il recréait la pierre. Il avait ce pouvoir. Sur le chemin de l’homme. De la chair au fond. Il ferma la porte et en ouvrit une qui donnait sur la cour. Il était nuit. J’eus un frisson mais il prétendait pouvoir tout expliquer. Il connaissait la femme aux yeux bleus, pas aussi bien qu’il aurait voulu, mais bien assez pour qu’elle acceptât d’entendre ce qu’il avait à lui dire à propos de mon aventure au pays des gosses et comment il y avait mis fin. Il y avait de la lumière sous la porte du garage et la voix de mon père décrivait un autre Rembrandt.
- Rembrandt ? fit l’artiste. Et moi alors ?
Il rit. Je tentais de l’attirer vers l’autre porte, celle par laquelle on entrait et sortait à volonté, tandis que la porte du garage ne s’ouvrait que pour laisser le passage à de furtives camionnettes conduites par des nègres. L’artiste ferma son poing pour cogner le rideau de la porte. Mon père se tut. Il ne nous restait plus qu’à attendre que la femme aux yeux bleus fît le tour par le patio pour ouvrir la petite porte. Elle ne s’étonna pas de me trouver dans la rue en compagnie d’un artiste qu’elle ne reconnut pas.
- Je travaille là, fit l’artiste en montrant l’autre rue.
- Rentre, toi, dit la femme.
L’artiste me siffla comme un chien.
- Au revoir, dit-il.
J’étais dans la cour. Le vieux avait allumé le porche et il buvait une coupe dont les arômes m’étourdirent au passage.
- Où étais-tu, p’tit père ?
Je grimpai sur l’évier pour regarder par la fenêtre. La femme riait pendant que l’artiste lui racontait toute l’histoire. Le vieux entra dans la cuisine, à la recherche de la bouteille. Cette attente le rendait fou.
- C’est pas dans ce monde que je veux vivre, dit-il en passant. Mais elle ne veut rien comprendre.
Qui était-il pour elle ? Elle entra. L’artiste était resté sur le seuil, sous la lampe.
- Descend de là, fit-elle en passant.
Je m’exécutai. Mon père parut en habit de soirée. Il avait un rendez-vous galant. L’artiste apprécia la pointe.
- Je t’expliquerai, dit la femme.
Mon père me regarda.
- Il n’explique rien, lui, quand on lui demande ? fit-il.
L’artiste caressait ma joue. Il avait trouvé le ton.
- La chemise est un cadeau, bien sûr.
- Ces gosses ! fit la femme.
Je me sentais nu. Le vieux reluquait la bouteille au lieu de la surveiller. Maintenant l’artiste était assis à table, jambes croisées, et il parlait de son art. La femme disait à mon père qu’il n’avait plus le temps et mon père rajustait le nœud papillon. Elle aimait la blancheur des chemises.
- Beau noir, fit l’artiste, et je m’y connais.
Elle pétillait. Un taxi vint chercher mon père. Ensuite le vieux s’est couché sous le porche et il s’est mis à ronfler. L’artiste appréciait le passage du temps à cheval sur des femmes. Elle rit. Elle le trouvait informe et aussi peu désirable qu’un enfant. Il lui montrait des dents jaunies par le tabac. L’alcool le rendait bavard. Il revoyait son père penché sur la table d’une guitare. Enfant, il se disait que c’était une manière de tuer le temps, cette recherche absurde d’une hauteur sur laquelle tout le monde s’entend ! J’ai souffert à cause de cette attente, dit-il. La femme s’ennuyait. Elle ne m’avait pas demandé d’aller me coucher et il me laissa entendre, tandis qu’elle préparait un café corsé, qu’il avait envie de coucher avec elle. Mon père ne rentrerait pas avant l’aube. Elle lui servit la dose de café qu’il avait demandé. Il ne dormirait plus. Elle me prit sur ses genoux. Le contact de ses jambes nues me déconcerta. Je bandai. Elle parlait de moi. Il commençait à lutter contre la jalousie et cherchait à l’interrompre.
- Est-ce que tu aurais lutté de toutes tes forces ? me demandait-elle.
Elle me jetait aux yeux la poudre d’un grenier où je n’avais pas vécu et lui attendait que je perdisse tous mes moyens dans la description d’un combat qui n’avait pas eu lieu. Il savait tout de l’enfance, leçon après leçon, l’enfance lente et désespérée des artistes qui ne le deviennent pas malgré les œuvres. Il se mit à espérer ma déroute, non par parce qu’elle s’accrochait à moi pour le vaincre, mais parce que je lui ressemblais enfin. Il se limitait à des corps, n’en connaissant que la surface. Que savais-je moi-même, si j’étais un artiste ? Ou bien il me prenait pour un enfant comme les autres et pensait que je voulais me faire cajoler à sa place par une femme qui lui était apparue en déshabillé, presque nue.

Il se leva. Elle lui tendit une main qu’il baisa à peine et il sortit sans se retourner pour apprécier les mots qu’elle mélangeait aux miens.
- Maintenant, va te coucher, dit-elle, tu me raconteras tout demain.

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