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 Article publié le 3 octobre 2011.

oOo

La narration reste en retrait.

Pourtant, il y a déjà quelque chose, là, ici, devant.

La panoplie, l’éventail des mots, des termes et de leurs multiples - innombrables ? - nuances, sont pour l’instant statiques.

J’ai avancé innombrables sur un ton hypothétique, mais ce pourrait tout aussi bien être dissolvables. La matière, en effet, ne tarde pas à s’imposer sous les yeux du narrateur c’est-à-dire du mien, une matière à la fois familière et inédite.

Oui, totalement inédite.

Dans cette cathédrale immense - je pourrais probablement utiliser un autre terme, beaucoup plus aléatoire néanmoins eu égard à ma méconnaissance des lieux -, la longueur, la hauteur et la largeur dépassent les capacités de mon champ oculaire, dépassent l’entendement. Sans prendre de risques réels, je peux prononcer les mots somptueux, magnificent, démesuré, des mots qui glissent sur la matière et ses déclinaisons, sur le nombre des piliers et leur massivité, sur la verticalité des vitraux, sur le croisement et l’entrecroisement des lignes - notamment celle des ogives - , ainsi que cette haute stature féminine drapée de blanc qui s’avance progressivement, délaissant l’autel pour venir à ma rencontre, pour venir m’accueillir. J’avance alors d’un pas lent et mesuré, en compagnie des fidèles qui m’ont suivi jusqu’ici, des fidèles tous en retrait et dont la présence s’apparente à une sorte d’escorte qui occupe l’espace d’une manière particulière, à l’image d’un chevron mobile. Et devant moi, c’est une grande, très grande silhouette de femme, une verticalité mouvante sur laquelle les attributs habituels de la narration ou du système narratif ne peuvent véritablement avoir prise, une verticalité mouvante qui chasse en quelque sorte les invisibles mouvements ou tentatives d’adjectivation, une verticalité mouvante qui se meut en toute liberté dans cet espace immense, qui avance, qui progresse, jusqu’à s’arrêter devant moi, en plein centre de cet édifice qui s’apparente à l’entrée d’une ville, d’une cité nouvelle ou encore d’une station orbitale.

Sa robe ou combinaison blanche met en relief un certain nombre de liserés, un certain nombre de galons au niveau des épaules, ce qui donne un caractère martial à sa fonction, ce qui accentue l’horizontalité de sa stature, une stature, il faut bien le dire, d’autant plus belle. Ses longs cheveux bruns et ondulés ont une densité importante, et leur coiffure affiche un ordre relâché, en harmonie ou homogénéité avec son regard.

 - Bonjour, madame.

 - Monsieur.

Etant donné que c’est moi le visiteur, c’est probablement à moi qu’il revient de poursuivre, surtout que son attente interrogative - sans que la moindre manifestation d’impatience, d’étonnement, d’irritation etc... ne s’exprime -, est tout de même relativement présente ou active derrière son regard, derrière les traits de son visage.

 - Je viens juste d’arriver chez vous. Je n’ai pas éprouvé de difficulté à trouver l’accès de votre ... cité ?

 - Effectivement. Puisque vous êtes là. Comment avez-vous fait ,Ce sont vos collaborateurs ou amis ici présents qui vous auront guidé ?

Ma main droite se meut alors brièvement dans l’espace avant de rester statique et tendue un instant, le temps que mes fidèles s’effacent.

- Je ne cherche jamais. Je trouve, chère madame.

Au loin, derrière elle, sur les abords latéraux des marches de l’autel, quelques personnes s’activent dans des tâches domestiques. Leurs gestes sont calmes et précis, imperturbables.

 - Cela ne m’étonne pas vraiment de vous, me répond-elle en ouvrant ses bras, me proposant de la suivre.

 - Vraiment ?

Nous marchons côte à côte, lentement, vers le fond de l’édifice.

 - Je vous connais un peu. Et j’ai entendu parler de vous.

 - En bien, je suppose.

 - C’est vrai. Mais on ne m’a pas dit que vous étiez à ce point coquet.

Sans plus attendre, je réplique :

 - C’est vous qui gouvernez ici, n’est-ce pas ?

 - Voilà une fausse question. Vous savez bien que oui. Que voulez-vous dire, précisément ?

 - C’est vous qui avez les pleins pouvoirs... n’est-ce pas ?

 - Il semble difficile de vous cacher les informations.

 - Encore moins la réalité, lui dis-je en la regardant droit dans les yeux, tandis que mes bras continuent de suivre le mouvement naturel de ma silhouette.

Elle s’arrête alors, plus hiératique que jamais, et me regarde franchement à son tour, avant que sa voix posée ne prononce les paroles suivantes :

 - Sachez monsieur que je vous connais surtout pour votre oeuvre ancienne, cette fameuse "Bible de l’onanisme féminin".

 - Apparemment, elle ne vous a pas déplue... n’est-ce pas ?

Sa bouche s’entrouvre légèrement, puis sa voix reprend :

 - Ce n’est ni le lieu ni le moment pour en parler.

 - Bien sûr, lui dis-je en propageant un regard à la fois plus appuyé et taquin.

Maintenant, le cadre a quelque peu changé, maintenant l’espace s’est considérablement réduit jusqu’à matérialiser un couloir baigné de lumière, un couloir aux murs en pierre - une pierre épaisse, une pierre massive -, tandis que le sol, blanc lui aussi, ressemble à du calcaire aplani, du calcaire poli à la chaux. Des lumières circulaires, à intervalles réguliers, sont incrustées dans le plafond, des lumières ou disques - ou soleils - qui accompagnent nos pas, notre marche commune dont la destination, provisoire, nous mène à une salle de banquet, c’est en tout cas de la sorte qu’il faut probablement la qualifier. Dans l’encadrement, elle me dit :

 - Je compte sur vous pour garder confidentiel la localisation de mon domaine.

 - Absolument. N’ayez aucun souci.

Puis, elle passe devant moi, devant mon immobilité dont le sens tacite signifie une évidente courtoisie envers la gent féminine, en l’occurrence mon hôtesse dont la fluidité ou souplesse pénètre maintenant dans la salle, dans la pièce, me précédant désormais de quelques pas.

Ici, il n’y a personne hormis nos deux silhouettes, hormis sa longue robe ou combinaison blanche et mon revêtement en cuir noir, ici sont disposées des victuailles sur les longues, très longues tables qui se jouxtent, ainsi que des fruits et divers plats de légumes.

 - Vous devez avoir faim. Servez-vous.

Muni d’une assiette multicolore où la viande - le plat de résistance - et la salade composée se côtoient, je continue la conversation avec mon hôtesse qui, elle, entame un fruit rond dans lequel elle insère ses mâchoires. Entre nos bouchées respectives, la diction de nos propos se poursuit, avec la même netteté :

 - Dites-moi... Vous qui êtes étranger, comment trouvez-vous les lieux ?

 - Objectivement magnifiques.

 - Mais encore ?

Ces temples nouveaux, ces architectures inédites, la découpe de l’espace... comment lui en parler simplement ?

 - Le peu qu’il m’a été donné de voir me paraît prometteur. Et soulève bien des questions.

 - Lesquelles, par exemple ?

 - Etes-vous sûre de pouvoir gouverner seule, ici ?

 - Vous ne serez pas étonné de savoir que j’ai l’intention de mener à bien plusieurs projets. Et en même temps.

 - Si je vous saisis, vous répondez en quelque sorte par la négative, lui dis-je en ouvrant une bouteille d’eau gazeuse.

 - Vous avez vu juste. J’ai beaucoup de travail.

La bouteille de verre se vide inexorablement, et je sens l’aspérité pétillante glisser dans ma gorge, à chaque gorgée, et je sens la saveur d’une eau particulièrement agréable. Puis, je pose le contenant vide sur la table et reprends :

 - Et vous avez même créé une source. Ce n’est pas rien.

 - Vous avez une intuition redoutable.

 - Vous trouvez ?

 - Ce n’était pas pour rappeler votre coquetterie, monsieur.

Nous nous regardons un instant, un instant qui se prolonge, sans prononcer le moindre mot, la moindre parole, sans même laisser vaquer notre pensée, du moins en apparence.

Quel événement, quelle intrusion... ou lequel de nous deux va rompre ce silence ?

 - Des plans, des projets... des développements, des idées... Je suis sûr que vous n’en manquez pas, en parallèle à ce que vous avez déjà réalisé. Alors, travailler pour vous... ou avec vous, plutôt. Oui, c’est peut-être la raison de ma venue.

Qu’en pensez-vous ?

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