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Le ramoneur
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 Article publié le 6 novembre 2005.

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« Et cette jambe qui flanche. Quatre siècles de ramonage. Qu’est-ce qu’il a ce gosse à vouloir pénétrer les nues ? Tout tombe frit ou rôti dans ton assiette ! Reste avec nous, tête en l’air ! Ferdinand, combien de mouches au plafond ? Ferdinand... Ferdinand... Sur les toits, je suis Pierre. Pierrot ! C’est à cause de mon visage rond. Ma prétendue, c’est Colombine. Elle a été élevée par des forains. Ses géniteurs étaient trapézistes. Un stupide accident. Le brouillard, un camion... Le side-car en flammes dans le ravin. Elle était dans les langes. Une môme, une gniarde, une mignarde, une momignarde de la balle née sur le voyage. La roulotte, le chapiteau, le cercle enchanté, la parade... Un clown chasse l’autre. Saut de carpe, saut de nuque, concertina, flexatone... Un fil de fer, une ombrelle japonaise... Du grand art, ma libellule. Quel cirque ! En bas, la fourmilière servile. Les flèches de la cathédrale, les tours, les dômes, les clochers, les gares, les ruches de l’Opéra, les antennes, les chiens assis... Tonio et Nino, chienneurs, père et fils. Se rendent à domicile. Tondeurs de toutous sur les ponts et les places. Mon grand-père se chargeait de revendre les poils des caniches aux matelassiers. Ma mère cardait les matelas. Garde les pieds sur terre, Ferdinand, tu as la folie des hauteurs. La traite des petits Savoyards... Les trous dans la montagne Sainte-Geneviève... Un capuchon de bure. Engorgés, sans repos ni cesse, par l’amère suie. Du pain noir, sec et dur, de la bouillie de maïs. La cheminée, cinq sols, une aumône. Tu n’as plus rien dans ta culotte ? Fouille encore, chenapan ! Chanteurs à la vielle, vendeurs de mercerie, après les trente tuyaux. On n’entre plus dans les conduits. Mon oncle m’a raconté tout ça. La Savoie. Le voleur de paratonnerres de Paul Grimault, ça te plairait. On occulte les éclairages du passé. Je crois que j’ai toujours voulu être ramoneur. Tu te laves avec un boulet de charbon ? Les toits... Les toits... L’éden des laissés-pour-compte. Un refuge. Un monde de fraternité. Les chats, les rats, les oiseaux... Les gendarmes, les voleurs... Combien de gens disparaissent ? La plupart est là à se refaire une santé, une aventure, une vie. Nous sommes plus près du jaune, de l’azur, du gris, du noir, de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Les moujingues font des cerfs-volants, des bulles de savon, cueillent des débris d’étoiles... Les animaux, les plantes, les minéraux... Les peuples, les arts, les symphonies des sphères, la grammaire, les théorèmes, les mythes... Ils savent tout. Nous tendons des cordes pour les funambules et pour notre linge. Nous avons les moutons insomniaques qui broutent les nimbus, les cumulus... Nous avons les tam-tam de la pluie et les gargouillis des gouttières. Nous avons les Pères Noël, les hotteurs et leur barbe à papa, rangés des traîneaux. Nous avons des astrologues qui chiffrent les accords des harpes éoliennes, des histrions au bout de leur rôle, des souffleurs phtisiques du Théâtre Français, des rêveurs de liberté, des fous, des orateurs, des poètes, des conteurs... Toutes les bouches inutiles de votre abîme. Les philosophes, les horlogers, les architectes, les couvreurs, les pompiers, les jardiniers nous ravitaillent. Notre accordéoniste et notre peintre partagent leur temps entre le plancher des bravaches et le faîte du bonheur. Ferdinand me pousse dans le vide. Va basculer quelques glass, on surveille l’entreprise ! Des artistes, ces deux-là. Des bals... Ma colombe s’en donne à cœur joie. Le coup de foudre. Un orage à tout casser. Une averse, un riflard, une embellie, une averse... Un p’tit coin d’parapluie contre un coin d’paradis... L’amour naît de rien... et meurt de tout, et vice versa. C’est quand on s’y attend le moins. Ne pas s’y attendre, ça ne s’apprend pas. C’était sur le pont d’Iéna... L’hiver. Le désespoir. L’envie d’en finir. Un sourire. Pas manchouillard, le Léon. Les bonnes, des Marie, les accordéonistes, des Léon ! C’est qu’il en a fait se tortiller des croupes de plume, de cuir, d’argile, de plomb... Des vraies, des fausses. Avec ma guibole qui met les cannes... Et ce Paul, frusqué comme le moulin de Daudet, un fameux gaillard. Il nous a tous portraiturés. Si on n’a pas la parole, c’est tout juste. Trois crissements de roseau... Si tu veux me faire plaisir, essaie de ressembler à l’esquisse. C’est tout lui. On organise des expositions. Pas de bristol. Les galeristes et les galériens. Crève Sisley, on s’occupe du reste ! Cézanne, ouvre-toi ! La bohème, il en faut pour les biographes. Des spéculos, des palets bretons, du Limoux, du Die, de l’Asti... Je te les vernirais les cimaises de Saint-Ger. Achille, ce vignoble me ravigote. Le soleil de Provence en bouteille. Nous avons Diogène et sa lanterne magique. Ramonez vos cheminées ! Nous avons Aladin et sa lampe de poche. Nous avons Galilée et sa dernière lunette. Je suis un expérimentateur ! Je vous citerai en tant qu’hôtes. Ce Galilée-là vit sur les quais et sous les ponts. Ici, c’est mon lieu de travail ! Ramonez vos cheminées, belles dames ! Nous avons Darius Milhaud et son bœuf. Ramonez vos cheminées, belles dames, haut et bas. Nous avons saint Luc, saint Luc et son bœuf. Haut et bas, belles dames ! Haut et bas ! »

 

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