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Chapitre IX - La plus grande partie de notre existence
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 Article publié le 28 février 2016.

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Personne ne montait. Cette lueur oblique était une hallucination. Mais elle se rapprochait et je voyais l'ombre portée du personnage dans l'herbe rase du talus. J'imaginais le chien qui suivait. J'imaginais la tempête relative. Il ne pleuvait pas. J'avais ouvert la fenêtre et je m'y tenais, captive de ce silence, encore. Combien de jours avaient passé depuis les premiers mots de ce récit ? Je tentais cette recherche. Et la lueur d'une lampe continuait d'avancer dans la nuit. Peut-être Constance si la route est coupée ou quelqu'un que Constance aura dépêché pour me faciliter la compréhension du danger qui me guettait depuis la première secousse. Je m'en étais imaginé bien d'autres. Elles étaient dévastatrices, mais la maison avait tenu le coup. La nuit était revenue à la même heure. Mais personne n'avait eu l'idée de m'avertir que j'allais mourir aujourd'hui ou demain. Pas même Constance qui avait traversé le passage au loin, entre le bourg et l'école qui dresse un pigeonnier entre les acacias et je peux assister toute la journée à ces vols incompréhensibles et incalculables.

Cette nuit, ce clocher inexplicable à l'autre bout de la crête paraissait éclairé par un feu. Nous étions loin de la saint Jean. Je me souviens de la saint Jean. De Constance qui change de robe derrière le mur de l'école, riant parce que personne ne la regarde. Saint Jean tête coupée cloué au tronc d'un arbre et les ex-voto insérés dans les fissures. Je sentais cette scène.

Nuit douce jusqu'à la rosée qui nous a surprises toutes nues sur un chemin. Ce personnage que je portais en moi descendait maintenant à travers champs. Sa lampe-tempête éclairait un chien. Le chien paraissait réel. Je le voyais clairement. J'ai déjà eu cette vision. Ma robe arrachée en traversant un buisson infini. Le chien suspendu. Constance cherchant à comprendre. Parlant d'elle et de son travail. Évoquant des vacances folles. Son corps me frôla. Nous avions assisté à l'écroulement du brasier. Constance avait enjambé le feu. Elle me déconcerte. Je ne l'attends plus.

Pas même cette nuit. Ce personnage couché près de moi. Il pouvait être n'importe qui. Je ne serai jamais le témoin de son passage. Ce sommeil explique mon insomnie. Sommeil tranquille en apparence. Le drap lisse autour de ce corps lavé à ma tangente. A l'intérieur, l'écriture. Indéchiffrable jusqu'à l'inexistence. Et ma solitude. Atroce et étrange, mais non pas absurde. Éloquente solitude. Je ne me donne à personne depuis que Malcolm est mort.

Constance exagère le sens à donner à ces récits de vacances dans des pays exotiques. Mais depuis, Antoine n'est plus là pour la contraindre à cette même solitude. Comment ne pas se rencontrer si je ne suis pas en train d'écrire ce que je sais du personnage ? Bernard appréciait la tension des draps propres à fleur de sa peau. Isabelle semblait morte. Elle dormait nue et le drap était noué au corps intranquille.

Bernard écrivait depuis des mois. Il ne s'était passé rien d'autre que cette lente approche du travail à faire avant de quitter Isabelle une bonne fois pour toutes. Cette après-midi, il l'avait suivie pour l'abandonner à Richard qui l'attendait à la terrasse d'un café.

Richard s'habille de blanc en été. Il porte une ombrelle qu'il préfère au chapeau. Ils se sont promenés sur les quais. Bernard était un baigneur. Il parlait à un homme de son âge qui reconnaissait Isabelle. Dans le journal, Bernard avait reproduit fidèlement ce monologue additionnel. Maintenant, la voix de l'ami en question, rencontré sur la rive pendant que Richard et Isabelle buvaient sur la terrasse, revenait lentement à la surface du texte poursuivi toute la journée pour tout dire. L'ami conseillait. L'ami regrettait. L'ami connaissait des femmes. Il savait tout ce qui arrive. Bernard n'avoua pas cependant son indifférence. L'ami pouvait continuer de parler. Sa voix occupait toute cette surface et les courbes d'Isabelle étaient celles du portrait peint par Richard. Il ne l'avait pas regardé pendant tout le temps qu'avait duré la confession.

À la fin, il sortait de l'eau, désespéré et l'ami le hélait encore lorsqu'il traversa le pont pour se rendre à son domicile. Isabelle bougea en prononçant ce qui était peut-être un mot. Pendant une heure, ce mot perturba la pensée de Bernard. Il traçait des plans. Les mois étaient consacrés à cet avancement. Il se voyait de l'autre côté de cet enfer qu'un simple journal ne pouvait évidemment traduire. Le journal n'existerait d'ailleurs plus au moment d'abandonner Isabelle qui ne se donne plus aussi facilement. Ils n'ont pas quitté les bords de la rivière. Ils ont parlé trois bonnes heures assis tranquillement sur la pelouse. Elle lui mentait. C'était facile de se l'imaginer. Elle mentait toujours à l'homme. Et elle n'approchait jamais une femme sans imposer ce silence destructeur qui ressemble à son sommeil.

Elle est indifférente. Sa nudité n'explique rien. Un enfant les dérangea. Ils le trouvèrent charmant. Ils cherchaient à le retenir près d'eux par tous les moyens. Décrire ces moyens communs, pensa Bernard, j'ai oublié de décrire la perfection formelle. Bernard possédait un crayon lumineux. Il écrivait souvent avec le crayon lumineux qui n'était pas un cadeau d'Isabelle à l'occasion d'une de ces absurdes cérémonies dont elle ponctuait la vie à intervalles si rapprochés que Bernard en perdait le compte. Il avait acheté lui-même le crayon lumineux.

La première fois, il s'en était servi dans un train la nuit. Il avait écrit une pensée dans le carnet. La densité de cette lumière changeait la couleur de l'encre. Il avait joué un bon moment avec cet artifice inattendu. Mais le rayon avait dérangé la voisine de couchette. Il avait éclairé ce visage déçu. Elle avait paru simplement surprise par cette attention figée et elle s'était retournée sans faire le commentaire auquel il avait prévu de répondre par un compliment. Au matin, dans le couloir saturé de tabac et d'eau de toilette, il l'avait croisée tandis qu'il se rendait au wagon-restaurant. Elle lui avait souri, prête à s'arrêter pour prendre avec lui le temps d'une conversation. Habitait-elle Paris ?

Il ne s'arrêta pas. Il n'entra pas non plus dans le wagon-restaurant. Il ne rasa pas, il n'usa pas de l'eau de toilette qu'Isabelle lui imposait et il ne fuma pas. Il n'ouvrit pas la portière pour se jeter sur la voie. Même les trains ont changé, se dit-il en lisant une notice verte ou rouge. Il tenta néanmoins de manœuvrer la poignée. Ce qui étonna la femme. Elle le cherchait.

— Vous écrivez ? dit-elle.

Que lui avait-il répondu ? Comment s'appelait-elle ? Était-elle parisienne ?

— Ma rue... commença-t-il.

Il adorait en parler, de cette rue tranquille. Mais n'anticipons pas, se dit-il. Il n'avait écrit que le début. Il était en train de le parfaire. Ces insertions l'occupaient depuis une semaine. Il n'avait pas avancé. Difficile d'avancer après un début en phase de dilatation. La peau d'Isabelle dans le rayon étroit du crayon lumineux. Je pourrais écrire sur sa peau. Directement. Sans le passage obligé du journal. Pénitence. J'y ai pensé au début. Elle était ce corps et j'écrivais. Elle n'y pouvait rien. Elle était captive du lit commun. Bernard ne partageait plus. Il s'attendait à une révélation magnétique. Comme la bouche d'Isabelle frémissait, il se pencha pour écouter. C'était des mots. D'autres mots. Une langue à elle. Il éclaira les dents. Il eut la tentation d'y déposer une goutte d'encre. Une tache violette sur cette blancheur qui n'est que le résultat de patientes visites. Ta langue barbouillée de violet. Enfin écrite ! Il sourit.

Il éteignit le crayon, mais il continua d'écrire sur le drap, à l'aveuglette, comme un jeu d'enfants, cette enfance qui revenait toujours à cet instant précis de l'expression de son désespoir. Demain matin, elle hurlera en constatant la souillure. Comment expliquer cette exagération ? En demeurant silencieux malgré les menaces de séparation prématurée à son avis. Il se montrerait violent si c'était nécessaire. Les femmes sont tellement sensibles à la douleur.

En Algérie, il avait transporté sur son dos un de ces corps déchirés. Il avait conservé le treillis maculé. Il possédait une collection d'objets arrachés à la guerre. Isabelle détestait cette manie. Mais il n'y avait plus de guerre pour alimenter ce début de folie qui l'avait abandonné dans l'ornière depuis si longtemps maintenant. Isabelle ne pouvait pas comprendre.

Que faire d'Isabelle ? C'était la question maintenant qu'il ne s'en sentait plus l'unique propriétaire. Avait-il raconté tout l'effort que lui avait coûté la possession du portrait peint par Richard ? Ce serait une insertion longue et précise, d'un ennui mortel, inachevable.

En tout cas, le portrait lui appartenait à la fin. Premier objet d'une collection qui restait à définir. Richard n'avait d'ailleurs pas renoncé à lui enseigner l'art de constituer une collection. Les collections de Richard étaient bien connues de son entourage. Isabelle menaçait de se suicider si Bernard s'avisait de révéler ce que la guerre lui avait inspiré. Cette atroce accumulation n'avait pas de vitrine. Richard, qui ne saurait jamais rien de la guerre, insistait sur la nécessité d'une vitrine à remplir. Il ne s'agissait donc pas de finir avec l'achat d'une vitrine. Il avait amené les outils dans l'appartement de Bernard et d'Isabelle. Il avait donné un nom à tous les actes de cette construction. Il ne manquait que la matière.

Le mensonge consistait à faire croire à Richard que la collection n'existait pas encore. Avec la complicité d'Isabelle qui ne disait rien, ce qui était conforme à sa nature, il introduisait régulièrement les objets plus simplement extraits du placard où Isabelle les avait condamnés à être oubliés. Quelle folie ! pensa Bernard. Je suis fou de penser que je peux arriver à modifier le cours des choses. L'impulsion donnée par Isabelle à ce fleuve hystérique est bien plus définitive que toutes mes tentatives de détournement de l'attention de Richard. Mais cette après-midi, sur les quais, il n'avait rien tenté.

Dans le journal, il avait répété le même mot, puis l'écriture s'était mise à dessiner sur la page, et cette nouvelle abstraction avait pris un sens. On n'écrit pas un journal, pensait-il en suivant des courbes inexplicables avec les moyens de la syntaxe. On détruit des mots. Ces mots veulent exister. Il faut les détruire pour y croire. Le crayon lumineux parcourait le plafond en même temps que les mots sortaient de la bouche d'Isabelle. Mais maintenant, c'est lui qui dormait. Il n'existait plus. Je ne le suivais pas sur les traces du désir. Je savais que personne n'était venu me demander de mes nouvelles relativement à un tremblement de terre qui pouvait avoir détruit la plus grande partie de notre existence. Le personnage disparut. J'étais couchée et je voulais fermer la fenêtre parce que le vent se levait. Mais la nuit est tellement plus infinie que le jour...

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