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Chapitre XIII - Une odeur de pierre, de métal, de terre et d'herbe
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 Article publié le 27 mars 2016.

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L'enfant revient. C'est un autre dimanche. L'enfant est blond. C'est un bavard. On le voit jouer seul sur le parvis de l'église. Il est seul. Constance pose des questions. Il est l'heure de déjeuner. Constance s'installe près de la porte vitrée. L'enfant joue dans la limite d'un carreau.

L'église n'est plus une église. C'est une ombre propice à révéler la beauté de l'enfant. La porte est entrouverte, traversée d'un vitrail lointain. Le curé sort fermer la porte, tourne la clé. L'enfant l'observe. Puis l'enfant monte dans la voiture du curé. La voiture passe devant le café où Constance déjeune. La tête de l'enfant. Ses yeux chercheurs. Un rêve d'existence jouée contre la voix quotidienne dont il est le témoin passif et intranquille.

Constance est seule dans l'angle du café réservé au repas. Les tables se touchent presque. Son chapeau fleuri est posé sur le rebord de la fenêtre à côté d'une plante verte dont elle a oublié le nom. Elle prononce des noms clairement végétaux. L'hôte secoue la tête. Elle renonce et il va s'asseoir dans la rue pour siroter un vin doux.

Constance regarde ce dos obstiné. La fumée de sa cigarette dans le cendrier. Le verre caressé. La main qui arrange une mèche que le vent agite sur la tempe. Antoine avait cette manie. Des cheveux légers comme... elle le revoyait en peigneur. Le miroir trahissait des insatisfactions. Mais le regard la fuyait. Elle dormait seule. Est-il vraiment parti pour ne plus revenir ?

Ce matin, elle avait écouté le carillon en y pensant. Elle n'avait pas été à la messe. Ni même à confesse la veille pendant cette heure cotonneuse que le curé leur consacrait en prévision du lendemain. L'enfant n'avait pas servi. Il était resté sur les marches de l'église. Il avait observé le mur. L'écran de ses mains avait cadré un vitrail dans un moment rare.

Maintenant le soleil était vertical. L'enfant n'occupait plus la vue de Constance. Elle sortit sur la terrasse. L'hôte se retourna pour lui demander ce qu'elle voulait boire.

— Mais rien, dit-elle.

Elle avait déjà assez bu. Elle se sentait triste. Un peu grise. Sur le point d'en finir. Mais n'achevant rien. Pas même le dernier verre que l'hôte reluqua tristement.

— Je m'en vais, dit-elle.

Plus loin, elle ajouta : au diable !

Et elle rit. L'hôte la trouvait jolie. Il aimait ses cheveux noirs. Elle avait de jolies mains. Elle portait des robes faciles. Faciles à jouer. À reconnaître.

Elle avait attendu en vain. Frank n'était pas venu. Il n'avait même pas téléphoné. Et elle n'osait pas l'appeler. Elle pensa à moi, l'espace d'un cri retenu pour ne pas effrayer les oiseaux. Ce soir, avant le coucher du soleil, elle irait sur la crête pour se rendre compte. Elle verrait la lumière sous le porche, la fenêtre éclairée par la lampe de chevet et la trace de mes recherches dans l'herbe folle. Crise de nerfs. Je lui ferai signe.

Ce sera un matin. J'apparaîtrai pour oublier. Il faut recommencer chaque fois que ça arrive. Elle ne me demandera pas tout de suite si j'ai écrit. Et elle ne me demandera ce que j'ai écrit qu'en cas de oui à sa première question. Elle est sensée, Constance. Mesurée dans sa relation à l'autre. Elle sait attendre. Elle ne meurt pas d'être sujette à des angoisses douloureuses. Elle n'accumule pas cette douleur. Elle se renouvelle. Tandis que je n'écris rien, pour répondre à sa question rituelle, la condamnant ainsi à respecter mon silence. Tout se passera demain.

Ce matin, j'ai trouvé un charmant bouquet de fleurs des champs sur le linteau de ma porte. L'enfant courait pour échapper à mes questions. Je l'attraperai demain, ou dimanche prochain, si Constance en fait le messager de nos amours. Qui est-il ? Je n'avais jamais remarqué ces jeux. Le galet noir, les bouquets, la caresse des murs, le silence obstiné et les bavardages précieux. Elle ne l'a même pas remercié. Il est parti sans la regarder. Elle y pensera toute la semaine. Elle demandera aux enfants. Elle aura le temps de construire un roman. Elle qui ne lit pas. Combien de vies peuplent sa pensée ? Nous n'avons jamais abordé le sujet. Nous nous sommes contentées de dépeupler les apparences. Femmes faciles. Capricieuses. Ce ne sont pas les mots qui manquent. Nos conversations sont délicieuses. Mais elle a du mal à traverser cette solitude qui semble ne jamais finir. Demain, elle enverra un autre enfant pour accrocher le bouquet au linteau.

L'enfant monte sur la chaise, la paille craque doucement, les assemblages grincent. Elle s'en doute. L'enfant n'en parle plus. Il ne se souvient que de l'angoisse. En rêve, j'ouvre la porte pour le précipiter dans un abîme de terre en feu. Le feu l'obsède. Il a toujours un briquet dans le fond de sa poche. S'il allume la cigarette de Constance, il ne la laisse pas dénouer le nœud de sa main autour du briquet. Elle le griffe à la surface de ces articulations crispées. La flamme la blesse. Et Constance abandonne. Elle ne renonce pas à lui faire la morale. Quelque chose sur les enfants et sur le feu. Il ne comprend pas. Le feu venait du ciel. Il avait un nom. Il a détruit son univers d'enfant. C'était une vision d'amour et de tranquillité.

Constance revient au bouquet qu'elle compose sur un carré de papier transparent. Elle a l'art de plaire. Même dans ces moments de désespoir. L'enfant met le feu à des visions d'enfer, entre les tables du café, poussant des cris incohérents, mots du désir que Constance ne devine pas. Le bouquet achevé, elle se lève et fait signe à l'enfant de la suivre. Il hésite. Le briquet est brûlant. Il s'impose cette souffrance pour se réveiller d'un cauchemar secret. La robe de Constance est une imitation enfantine du ciel. Sa chair est désirable et particulièrement le cou. Elle se dirige vers la route. Elle lui montre la maison de Cecilia. Il voit le chemin, le roncier, puis l'ombre des châtaigniers. Dans ses bras, le bouquet humide.

Constance parle du linteau, du clou, de la chaise, de la porte toujours fermée et sa confiance. Tout s'est passé comme elle avait prévu. Mais il a eu sacrement peur à cause du chat. Ses oreilles de lynx lui ont inspiré ce même feu. Il promet de recommencer. Constance sait ce qu'elle veut. Ils se sont quittés sur la place. Il était presque midi. L'enfant est allé s'asseoir sur les marches de l'église. Il se souvenait de Raoul. Il espérait voir Frank avant l'enlèvement de Constance. Elle lui avait montré sa maison. Il avait refusé d'entrer pour se régaler d'un chocolat. Frank buvait de la gnôle.

Il vit la bouteille en jetant un œil, à travers la fenêtre et en partie à travers le rideau, dans le salon où Constance cousait d'agréables tableaux. Il en vit un exemplaire sur la table. C'était une nappe. Elle avait aussi songé à des tapis, à des couvre-lits, à des tentures dont il ne pouvait avoir idée. Il souffrit de cette remarque infondée. Il ne voulait plus ouvrir la bouche pour bavarder avec elle de la pluie et du beau temps. L'idée d'un chocolat se volatilisa. Il oublia les bouquets qu'elle projetait à voix haute.

D'abord il accourut pour s'éloigner d'elle, mais il se fatigua et elle le retrouva assis sur le parapet du vieux pont. Elle continua son chemin, mais si lentement qu'il la rattrapa avant l'entrée du village. Il bifurqua enfin brusquement pour traverser cette rue du village où toutes les maisons sont en ruine. Elle renonça à le suivre. Elle le retrouverait devant l'église. Il longea le mur jaune d'un verger à l'abandon. Le briquet avait cette odeur de pierre, de métal, de terre et d'herbe qui était la pierre de touche de sa mémoire blessée. Vivre est facile dans ces conditions. Ce n'est que le temps qui passe. Rien ne changera.

Il cracha dans les fougères. Il alluma une fleur. Le fil de la clôture ne rougit pas. Une fleur s'y calcina pourtant. Il n'était pas cruel. Il était à la recherche de la juste expression de son malheur. Ces pétales noirs et recroquevillés représentaient parfaitement les cadavres et le calice contenait des âmes qui n'ont pas encore trouvé le repos malgré le temps qui arrondit les angles de la souffrance et du remords.

Constance avait fait le tour du hameau, marchant vite sur les cailloux du chemin. Il la vit escalader un monticule de briques et de vieilles poutres. Elle y déchira sa robe. Elle lui en voulut. Mais il ne l'approcha pas. Elle regarda la fleur morte sur le fil.

Il remonta la ruelle entre les ronces, empruntant les vieux escaliers en ruine chaque fois que la végétation interdisait la chaussée étrangement lisse et claire. Elle suivit le même chemin, regrettant les égratignures des ronces sur ses jambes. Mais l'enfant progressait plus vite qu'elle. Quand elle le retrouva devant l'église, il était parfaitement reposé, tandis qu'elle ne pouvait cacher les traces de son effort. Il était plus acharné qu'elle. Il allait plus vite. Il calculait mieux. Il obtenait toujours ce qu'il voulait, du moins relativement à ses déclarations. Il ne se laisserait pas corriger. Elle reconnaissait les défauts de sa cuirasse, mais il n'était plus question d'y pallier.

De la porte du café, l'hôte l'informait que le repas était prêt depuis un moment. Elle savourait ce retard maintenant. Elle avait couru comme une folle. Elle montra ses jambes. Même ses mains dont elle avait abusé. Elle se coiffa tranquillement devant le miroir, entre les bouteilles, puis elle s'installa à table. Deux assiettes fumaient. L'hôte lui servit du vin. Il parlait de moi.

On ne me voyait plus depuis un bout de temps. Que fallait-il en penser ?

— Personne n'est venu ce matin ? dit-elle en reconnaissant le vin.

— Vous attendez quelqu'un ? dit l'hôte.

— Oui, dit Constance, mais il ne viendra pas.

— Comment s'appelle cet enfant ? J'ai joué avec lui une partie de la matinée et je ne sais même pas son nom.

L'hôte hocha la tête. Il ne se souvenait plus. Il avait entendu le curé l'appeler depuis la porte de l'église. L'enfant refusait obstinément de servir la messe. Le curé était désespéré. Le gosse jouait avec un briquet. Le curé l'appela encore. Ensuite il lui expliqua longuement en quoi consistait le service. L'enfant trouva le galet entre deux pierres, sur la dernière marche en descendant. Il avait l'air heureux de cette trouvaille. La flamme lécha le galet entre ses doigts. Le curé referma la porte. Le carillon a commencé.

Constance était sur le chemin. Elle ne savait rien de l'enfant. Elle espérait trouver un enfant pour aller accrocher un bouquet au linteau de ma porte. En passant, elle cueillit les fleurs. Elle les posa sur le comptoir en recommandant de ne pas y toucher. Puis elle se mit à arpenter le couvert dans l'attente d'un homme qui ne venait pas. L'enfant posa le galet sur sa propre main. Il était cruel. Il secoua le briquet parce que la flamme diminuait. Ensuite il entra dans la sacristie. Il trouva la burette d'essence et patiemment il en laissa tomber les gouttes dans le coton qui changea de couleur. Le galet avait refroidi. Il faudrait allumer un feu gigantesque pour arriver à le liquéfier.

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