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 Article publié le 17 juillet 2012.

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Je me demande qui aurait pu s’en douter à un si jeune âge. Papa & maman n’avaient même pas eu le temps de m’interdire d’accepter les friandises des inconnus que j’étais déjà arraché au giron maternel, suivi du regard par un fermier perplexe qui me voyait embarquer dans un camionnette blanche.

Il n’y avait que ça, du blanc. De la pureté, parce qu’elle se nettoie mieux que les ténèbres du cœur des hommes. Elle aussi, elle avait l’air gentille, cette femme médecin qui me regardait venir, traîné avec un licou rouge un peu lâche par un vieil homme boursouflé qui s’était quelque peu attardé sur les formes du docteur Kathleen Lincoln. Comme elle était belle, au premier abord ! Grande de taille, un peu trop mince, dotée d’une chevelure d’un roux fade aux racines d’un brun traître. Kathleen avait un sourire tout en dents aussi pointues que la seringue qui pointait de la poche de sa blouse.

Je n’avais pas eu l’occasion de voir grand chose du monde lorsqu’on m’a emmené dans la clinique et je n’ai pas tout de suite senti l’atmosphère pesante des lieux ni l’odeur de mort qui émanait de la cellule nue dans laquelle l’on me déposa. Elle était trop étroite et me rendit claustrophobe tout de suite. Quatre murs blancs serrés autour de moi m’enfermaient dans quelques mètres carrés agrémentés de volutes de poussière. La porte était recouverte de barreaux en acier qui avaient été mordus par des dents avides de liberté ou tout simplement rendus folles par l’attente.

La deuxième chose que je notais de mes petites oreilles de poulain furent les plaintes. Ma première nuit dans cet endroit, déjà oppressante - au dessus de ma cage était planté un néon à la lumière jaune fade qui grésillait sinistrement de temps à autre - fut rythmée par la berceuse des pleurs des autres animaux tout autour, enfermés eux aussi, les yeux brillants, souffrant d’un mal dont je ne connaissais pas encore la source.

110798 indiquait la marque au fer rouge qu’ils apposèrent sur mon garrot le lendemain, comme une fessée brûlante et rougeâtre. Affaibli par la douleur et ne pouvant y voir clair parmi les larmes qui maculaient mes yeux, je me laissais traîner après ce premier supplice par deux formes couvertes de blanc dont le visage était recouvert d’un masque sanitaire. Les couloirs sentaient l’antiseptique et la mort, un parfum qui, je le saurais plus tard, ne voulait plus se détacher de la peau une fois installé sur le pelage.

La salle dans laquelle ils me conduisirent était grande et presque aussi vide que toutes les autres, hormis la présence de la bonne doctoresse Lincoln dont le rouge à lèvres carmin me creva les yeux. Elle se lavait les mains en susurrant une comptine pour enfants, une paire de gants en plastique aussi rouges que sa bouche posée sur le rebord du lavabo. Il y’avait une immense table en métal au centre de la pièce, et une corbeille vide dans le recoin droit.

L’un des types qui serrait trop fort le licol autour de mon encolure - ha ! comme j’aurais souhaité me pendre avec, des mois plus tard ! - s’éclaircit la gorge, et la femme se retourna pour nous accueillir, un sourire froid sur le visage qui ne m’était même pas adressé. Elle félicita les deux bêtas pour leur bon travail avant d’indiquer d’une voix qu’elle avait tranquille mais de temps à autre étrangement frissonnante qu’on « ferait comme d’habitude, Henri, merci ». Et, en l’espace de quelques instants, j’étais écartelé sur la plate forme de fer, dans une position que jamais aucun cheval n’aurait eut l’idée de prendre, la tête tournée sur le côté, les muscles brûlants. Une lampe fut pointée droit sur mon corps. Son ampoule rayonnait de la même lueur que le néon, sous laquelle je me sentais exposé jusqu’à l’os. J’entendis des pas lourds se retirer alors que d’autres, légers, qui soulevaient un peu d’air à chaque impulsion des talons pointus, se rapprochaient. Bientôt, le souffle tiède d’une respiration échoua contre ma joue, et deux doigts aux ongles griffus écartèrent les paupières de mon œil, en examinant l’iris.

Il est sûrement inutile et impossible de décrire l’état d’impuissance et de panique dans lequel je me trouvais à cet instant. Tout autour de moi m’aveuglait ; mes sens étaient écorchés à vif, et lorsqu’une paume fine vint remonter le long de ma jambe antérieure droite, un long frisson parcourut tout mon corps, alors que je me cambrais contre mes liens. Une odeur infâme venait de parvenir à mes naseaux, les plaintes des autres animaux que j’avais oublié l’espace d’un instant revinrent persécuter mes tympans. Et lentement l’aiguille se planta dans la peau ferme, un liquide bleuté se répandit dans la veine…

Cela ne dura que l’espace de quelques instants. Mon cœur battait au dessus de la cacophonie des pleurs, et son rythme devint encore plus rapide, trop. J’eu la sensation qu’il allait bientôt exploser, qu’il allait remonter le long de ma gorge et sortir d’entre mes lèvres, palpitant, frémissant, convulsant, rouge écarlate … Je voulais hurler mais ma bouche était devenue pâteuse, ma respiration éparse, mes sens engourdis, et je manquais presque l’horrible petite voix de Kathleen Lincoln, qui gribouillait sur un petit dossier vierge, « Réactions à l’injection encore inconnues, heure 10:25 :43, nous ramenons le sujet dans sa stalle. »

Lorsque mes yeux qui s’étaient fermés d’eux mêmes se rouvrirent, je ne sentais ni la froideur de ma cage, ni la piqûre de la lumière artificielle au dessus de ma tête. Non, je brûlais. Chaque parcelle de peau n’était plus que surface douloureuse, et même mes larmes coupaient. C’est à cet instant que je compris pourquoi toutes ces plaintes résonnaient nuit et jour, de chaque recoin de l’institut de test médical de Charleston. Pourquoi jamais ces lieux ne trouvaient le repos, pourquoi ils puaient la mort jusqu’à 3mètres en dessous du béton, pourquoi tous les humains qui arpentaient discrètement les couloirs pour tirer une victime de sa douleur pour lui en infliger une autre se cachaient sous des blouses informes. Et je me mis à pleurer, à gémir, à maudire comme les autres. Ce fut mon baptême, le filet de sang de la petite plaie qu’avait laissé la pointe de la seringue dans ma chair engourdie.

Il y’avait les autres. L’allée dans laquelle je vivais ne m’était pas réservée, et j’étais entouré d’autres animaux, aux regards hantés et aux faces parfois étranges. Nous nous observions dans les yeux, en quête d’un fragment de sanité dans ces orbes qui n’étaient qu’un reflet. Dans certaines cages, il y’avait ceux qui étaient là depuis longtemps, ceux qui ne gémissaient plus, affalés sur le sol, et qui, parfois, se mettaient à ricaner brutalement d’une voix haut perchée, avant d’être secoués d’une série de convulsions. Des hommes masqués, assourdis par les hululements de hargne des bêtes, venaient chaque semaine ramasser à la brouette un cadavre qui souriait de travers.

Les cages vides étaient toujours remplies très vite - je me rappelle un jeune étalon arrogant qui prétendait se dénommer Ted malgré le distinct 112510 imprimé dans sa peau, qui le soir s’adossait aux barreaux de sa cage et embrassait du regard notre « dortoir », parlant de la vie extérieure et de l’herbe verte, des fleurs et des odeurs du dehors. Je l’écoutais, au début, les yeux exorbités et la bouche entrouverte, avide de quelque chose - n’importe quoi - pour me construire des rêves dans la nuit jaunie par le néon, mais après avoir tenté d’imaginer ce qu’il racontait et avoir échoué comme tous les autres, je faisais comme eux : je le huais et montrais les dents, lui disait de la fermer, salopard.

La notion du temps n’existait plus, la nuit et le jour forniquaient ensemble continuellement et n’étaient plus distincts dans leur mêlée infernale. Seul, de temps à autre, un signe de vie venait s’aventurer dans le long couloir en béton, armé d’un seau d’eau grisâtre et d’un balai avec lequel il frappait les barreaux des cages lorsqu’un animal devenait trop bruyant. Il avait un petit badge épinglé sur le recoin de sa veste en toile mais il ne s’est jamais approché assez prêt pour que je puisse lire son nom. L’homme de ménage était petit et gros, pourvu d’une longue crinière noire et ondulée qui puait l’eau de cologne. Son visage bouffi était mangé par deux lèvres lippues et fendues, et il était affublé d’un teint rougeâtre et d’yeux aux veines emberlificotées d’un bleu vaseux. L’inconnu venait toujours accompagné d’un vieux poste de radio qu’il mettait en marche en reniflant. La nuit, si elle n’était déjà pas assez cauchemardesque, était rythmée par les voix châtrées ou gutturales de chanteurs gothiques aux accents sensuels, qui hurlaient sur la mort et le démon. Jamais je ne pourrais compter le nombre de chansons qui sont restées imprimées dans ma tête et dont je babillais quelques couplets alors qu’on m’amenait vers le supplice, suppliant ce Lucifer qu’ils aimaient tant de me sortir de ma prison par n’importe quel moyen.

Parfois, j’entendais des fragments de conversations à travers les murs, des hommes qui parlaient d’une maladie dont je n’ai jamais retenu le nom, d’autres des nouvelles à la télévision, de ces sales chinois qui envahissaient le marché et de leurs femmes qui brûlent la dinde à chaque Noël – d’autres fois, ce n’était que le petit froissement singulier d’un billet de banque qui passait d’une main à une autre, les recoins d’un soupir satisfait, les relents d’une phrase « Médias… Savent pas… Droits des animaux… Vaccins… Gardez le silence. Quoiqu’il se passe, gardez le silence. »

Comment ne pas devenir fou ? J’étais rongé par la haine et la douleur à chaque seconde. Chaque nouvelle injection, chaque pilule qu’ils forçaient entre mes dents closes ne faisaient qu’augmenter la terreur, l’incompréhension, les questions. Chaque soir je rentrais dans ma cage et tout ce mêlait dans ma tête, les lèvres trop rouges de Mme Lincoln, la couleur trop électrique du liquide qu’ils enfonçaient dans ma peau, la musique du gardien de nuit et les insupportables interrogations : Pourquoi ne suis je pas encore mort ? Qu’est ce qu’ils attendent ? Cette merde ne soigne pas, et elle ne me tue pas non plus, alors pourquoi ?

Kathleen Lincoln, malgré son sadisme qu’elle ne pouvait assouvir qu’au travers de ces séances de torture, était chrétienne. A chaque fois qu’elle se penchait pour implanter sa saleté en moi, et que j’avais une vue sur sa poitrine maigre, je voyais flotter sous mon nez une petite croix dorée qui manquait à chaque fois d’effleurer ma peau en feu. Je l’observais, je la fixais, je rêvais de la happer et de l’avaler, cette abomination. Je lui criais, à ce Seigneur, des obscénités auxquelles il ne répondait pas plus qu’aux suppliques, muet mais bienveillant, perché sur ses nuages qui finiront bien un jour par le laisser tomber par Terre, dans les dents d’un croyant béat !

Tout ce que je pouvais faire de mes instants de lucidité était penser à eux. Chercher à les comprendre, ces bipèdes puants, méprisables mais fascinants, enfoncés dans leurs ennuis qu’ils ont inventé de leurs propres petites mains pas assez pointues, à voir les failles dans la passoire qu’est leur système, à se rassurer et se dire qu’ils ne survivront pas bien longtemps, qu’ils ne sont qu’un énième fléau. Les hommes, qui s’entretueraient tous si on leur en laissait l’occasion, qui cherchent la perfection mais ne font que semer la désolation derrière eux dans leur quête infâme. Comme ils sont beaux ! J’adorais les analyser, allongé de tout mon long dans ma cellule, l’œil vitreux et le corps brûlé à vif. Parfois, je me demandais si la pourriture qu’ils m’infligèrent n’était pas qu’une tentative étrange pour me rapprocher d’eux, afin que je saisisse et absorbe un peu de leur folie, pour que la doctoresse Lincoln ne fasse du mal qu’à d’inutiles petits animaux et pas aux enfants qu’elle rêvait d’égorger dans des orgies le soir, pour que ces mêmes petits bambins cessent de souffrir d’une horrible maladie que personne ne connaissait et qu’on cherchait quand même à soigner en mutilant d’autres vies inférieures…

La douleur. Surprenante. Lente. Languissante. Revêtue de nombreux costumes d’emprunts, que ce soit sous la forme d’une plaie purulente ou les contours de côtes saillantes, dans les profondeurs d’un regard hanté, dans les plaintes étouffées d’une bouche mordue jusqu’au sang, dans les pensées que l’on forme sur la langue alors qu’elles étaient censées rester dans la tête. Le mal. A l’intérieur. A l’extérieur. Dans la chair, dans le cœur, dans l’esprit, partout. La peur, sa complice de toujours, suintante, qui s’installe et ne bouge plus, affreuse sangsue prête à aspirer jusqu’à la dernière goutte d’espoir. Qu’est ce que c’était, l’espoir, là bas ? Il n’y avait que monotonie et souffrance, qui ne sont même pas des émotions, mises en replay éternelle.

Un jour, je vis un détail tellement dérangeant qu’il me terrorisa. Alors que je m’étais avachi dans ma cellule, je remarquais qu’était suspendu au plafond une étrange et minuscule créature, affublée d’une paire d’ailes, qui voletait tout autour de mon maudit néon, et qui n’avait jamais été là. Quelle panique ! Quelle férocité ! Je m’élançais comme un chien vers elle - je ne savais plus vraiment ce que j’étais, après tout - sautait, rageait, bavait, les dents claquantes. L’insecte ne s’en formalisait pas. Il était le seul silencieux ici, à vouloir s’immoler vivant contre l’ampoule électrique. Lorsque le vacarme que je fis alerta le gardien qui s’approcha, armé de son balai, je consentis enfin à me calmer un instant et à tourner la tête vers lui dans un craquement sec, les yeux exorbités, secoués d’un tic qui me forçait à agiter la jambe droite dans le vide. L’homme renifla puis me jeta un regard ennuyé, frappant du manche de son balai la porte « Putain tu vas pas nous faire un tel boucan pour un simple papillon, connard ! »

Tout tourne en rond… Et je ne vois plus rien, je suis devenu comme eux, j’observe seulement ce que je veux discerner dans la pénombre de mon cœur qui s’assombrit à chaque nouvelle dose de ma médecine. Ma tête ballote et ma langue pend, je ne suis plus qu’une ombre effondrée sur le sol, peut être vais-je enfin obtenir ce que je veux, la mort… Mais mon cœur continue à battre, il se fiche de ma détresse, il a décidé de me torturer jusqu’au bout, il me fait tendre l’oreille, passer au dessus des plaintes des autres et même des miennes, il me fait ignorer la station de radio qu’à choisi l’affreux dans le couloir, me branche sur le monde extérieur, les villes, la rue non loin de là, tous ces endroits compliqués avec des panneaux à chaque recoin, ces chewing-gums qui collent à chaque pas pour mieux vous retenir sur le bitume, ces murs recouverts de graffitis, d’appels à l’aide, ces grandes maisons remplies de petites filles malades qui regardent leur télévision qui zonzonne patiemment et leur offre un autre film gore rempli de mecs qui s’étripent – combien on parie que lorsqu’elle retrouvera sa mère avec une balle au fond de la gorge tout à l’heure dans le grenier elle croira à de bons effets spéciaux ? Dans la villa juste à côté de celle ci il y’a sûrement un politique sans foi et surtout pas de loi qui paye pour garder le silence sur ma souffrance, ses chaussures polies posées sur le bureau, alors qu’il plie des petits billets verts pour en faire des avions qui ne volent pas… Oooh, vous vous ne la voyiez pas l’aiguille qui se rapproche de ma peau et de vous à la fois, qui me permet de vous voir et de vous sonder de l’intérieur, mais moi je l’observe et je la sens et oh ! si je savais comment on fait je rirais mais je ne peux que frémir en voyant la lourde croix d’or de Madame Lincoln qui caresse ma peau à vif alors qu’elle se penche…

Un jour, alors que je rentrais, maigre et l’air fou dans la pièce maudite, je vis une créature bien droite, assise sur une chaise en paille. Agenouillée devant elle, se trouvait le docteur. Elle passait sa main sur le crâne rasé de l’enfant, et lui murmurait des mots rassurants à l’oreille. Elle ne se décourageait pas en voyant le manque de réaction de la petite fille, et laissa même attendre mes deux geôliers un peu plus longtemps que nécessaire pour caresser la nuque frêle de la gamine.

Ce qu’elle était laide ! Blafarde, vêtue d’une robe informe et blanche, les mains croisées sur ses genoux, les joues creuses et les yeux vitreux, d’un bleu qui m’aurait rappelé la couleur du ciel, si je l'avais seulement déjà vu. L’enfant était absente, et poussait de temps à autre une plainte stridente, secouée de frissons. Madame Lincoln l’observait avec un mélange d’effroi et de respect alors qu’elle jouait avec un scalpel, les restes d’un cadavre de chien sous ses pieds. Il avait, semble t’il, été disséqué, et je marchais dans ses restes sans même m’en formaliser. Mes yeux étaient posés sur la fillette – Shoshanna avait tendrement chuchoté Kathleen, j’espérais croiser son regard et sonder son âme…

« C’est peut être grâce à lui que tu guériras, Shoshanna. On va bientôt trouver l’antidote, ma mignonne…

Mais Shoshanna s’en fichait. Shoshanna était comme moi, plongée dans le monde que les drogues des médecins lui avait proposé, philosophant sûrement dans sa tête sur les hommes et leurs idées étranges – pourquoi cherchait-on à la soigner en enfonçant un liquide bleu dans les veines d’un cheval ? Pourquoi un cheval, par ailleurs, pourquoi pas un rat, une souris aux yeux rouges ?

Mes yeux ne quittèrent pas le corps menu de l’enfant lorsque la seringue rentra une énième fois dans mon corps abîmé. Peut-être l’aurais-je regardée, cette aiguille minuscule, si j’avais su qu’elle insérait en moi une dose mortelle…

Ils retrouvèrent mon corps le lendemain. Rigide. Les lèvres entrouvertes, un filet de bave moussue sur les rebords de la bouche. Les membres recroquevillés contre mon corps roide. Ils m’installèrent dans leur brouette infâme qui était recouverte de sang séché, et me balancèrent parmi les autres cadavres dans une décharge publique.

Peut être étais-je mort ? Peut-être ai-je tout imaginé, peut être que le liquide bleu avait fini par remplacer mon sang qui avait trop coulé, peut être que la délivrance n’était pas proche, n’était pas accordée à des âmes aussi étriquées que la mienne, qui n’avait eu que le temps de connaître lumière crue et morsures.

Les voix vinrent à moi.


— Il pourrait nous être utile

— Tu es fou ? Regarde moi,ce cadavre, il va bientôt pourrir… Hadès, ne t’approche pas ! Nous ne sommes plus aussi puissants qu’auparavant, nous pourrions…

— Allons donc, de quoi as tu peur ? Tu m’as bien demandé de trouver un élu, n’est ce pas ? Le voilà, sorti des tréfonds de la crasse, qui devra y replonger ses sabots d’ici peu.

— Ce n’est pas raisonnable…

Des lèvres contre une oreille qui, lentement, recommence à entendre. Des mots, un contrat passé avec une entité inconnue.

« Je t’offre une nouvelle vie sur les terres d’Horse Wild… Ecoute, écoute avant de te redresser, cadavre ! Ce marché a un prix. Tu vivras libre et gardera ta mémoire, mais tu devras en contrepartie récupérer les corps de ceux qui ont vécu sur ces terres bénies, les nettoyer, et les enterrer, mettre tes sabots dans la terre, la retourner, toucher les corps… Tu ne devras avoir aucun rapport avec les vivants, les éviter comme la peste, je veux que tu restes dans la solitude, m’as tu compris ? Tu n’es pas délivré, mais condamné à une labeur, mon pauvre Tablo… Quoi, tu frémis ? Tu ne connaissais donc pas le nom que ta stupide petite mère t’a donné à la naissance ? … C’est amusant. Tu es amusant. Et peu banal. Voilà pourquoi c’est toi que je maudis… Marché conclu, Tablo ? Je t’offre un exil sur une terre magnifique loin de l’humanité, en contrepartie tu t’occupes des âmes qui sont tombées, ce n’est pas comme si tu allais tourner de l’œil à la vue d’un cadavre, à présent … »

J’étais - et suis - une personne radicale et rationnelle. Mais lorsque j’ouvrais les yeux pour fixer le ciel, aussi pollué de nuages noirs qu’il l’était à cet instant, je bénissais la créature qui m’avait sorti des limbes. Je hurlais. Je dansais. Je courais. Je traversais la ville grise écrasée par la pluie, manquait de me faire renversé par des taxis. Quelle que soit la force qui m’ait réveillé, elle ne me soutenait pas cependant. Je la sentais qui me surveillait à chacun de mes pas, mais j’étais seul à lutter contre l’averse, seul à écarter mes sabots des chewing-gums qui voulaient me retenir sur le trottoir, seul à fuir tous ces bruits inconnus, ces alarmes, ces lumières nouvelles dont je ne profitais pas.

La première fois que, des sabots, je foulai l’herbe fut indescriptible, comme tout ce qui s’offrit à mes yeux par la suite. J’aurais certes pu m’émerveiller longuement, mais l’amer de mon cœur et les plaies mal refermées sur mon corps ne me permettaient que d’observer à distance ces merveilles, indécis et incompris partout où j’allais. Je ne cherchais à m’intégrer nulle part et atteignait mon but rapidement : Horse Wild.

Un cimetière m’attendait. Des fosses qui ne demandaient qu’à être remplies. Des croix plantées. Des corps recouverts. Je n’étais plus le sujet numéroté d’une expérience médicale, mais le pantin d’un dieu ( ? ) qui m’avait assigné une mission peu commune pour un Messie. Je n’étais ni heureux, ni mécontent. Plongé dans les affres de la dépression depuis trop longtemps, j’étais incapable de distinguer la nuit du jour.

Les jours devinrent une routine ; arpenter les terres en quête de morts, me cacher dès lors que je sentais une présence, toujours épier. Je ne vivais pas vraiment, j’étais juste un employé de la mort. Les cadavres me dégoûtaient, ils puaient et certains, dont les traits étaient trop beaux pour que je les aime, finirent défigurés sous mon sabot vengeur avant d’être balancés dans leur dernière demeure. Je ne m’habituais pas. M’y habituerais-je jamais ? J’avais beaucoup trop de pensées qui me torturaient pour songer à m’adapter.

Je ne prétendrais pas n’avoir jamais ressenti de jalousie. Je me rappelle ces jours de funérailles passés caché derrière une croix bancale, à observer une ravissante veuve dont l’apparence me laissait pantois, mais qui s’éloignait vite loin de moi et de la pierre tombale pour rejoindre son ancien amant aux grilles du cimetière. Ils ne voulaient pas savoir qui, en dernier, avait manipulé le corps de leur proche, qui avait enfoncé ses sabots dans la boue pour récupérer ses restes pourrissants. Je ruminais tous les soirs des souvenirs de la vie d’avant et de celle de maintenant et les mélangeaient étrangement.

Ils sont tous pareils. Ils fourmillent tous sur Terre. Quoi que je fasse, je suis peut être maudit et anonyme. Ils m’appelleront le « fossoyeur », s’ils me voient, tout comme eux m’ont donné un numéro pour éviter d’identifier quelque chose qui est si près de la mort à chaque instant. Que vous soyez proche de celle des autres ou de la vôtre, vous serez toujours méprisés. Je suis si proche des cadavres, je l’ai toujours été.

Voilà pourquoi ils ne font pas grand cas de ma vie.

Voilà pourquoi des fous s’amusent à me ramener d’une déchetterie puante pour me faire gardien de cimetière.

Voilà pourquoi parmi tous les poulains ce jour-là on m’a choisi pour aller me faire piquer et mutiler. voilà pourquoi je suis ainsi.

Voilà mon histoire. Ce qui m’est arrivé.

Et, croyez moi, à ce jour, je ne dors toujours pas la nuit. Je cherche les reflets de la couleur de ce néon sur la lune blafarde comme le visage de cette fillette malade. Je ne voulais pas sauver Shoshanna. Je ne veux pas enterrer tous ces cadavres non plus, jusqu’à ma fin à moi.

Peut-être suis-je trop égoïste ?

Peut-être aurais-je pu voir la démarche d’un sauveur quelconque derrière la piqûre de la seringue ?

Je le sens qui fourmille dans mes veines, ce produit bleu-songe qui me tue encore une fois, lentement et sûrement, et je connais son nom à présent : Destin.

 

Anaïs Guyot

16 juillet 2012

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