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Lettre à mon psychiatre
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 Article publié le 16 juin 2013.

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Mercredi 10 Mai 2006

Monsieur,

Pour commencer, je dirais que mon état est stationnaire. Entre amertume et un semblant d’instants heureux, mon humeur est constamment changeante. Je crois que je me suis résignée à cet état même si parfois je lutte pour une quelconque survie parmi les vivants. Il est vrai qu’être mort – vivant est difficile mais bon … on fait avec !

Plus concrètement, le nouveau médicament « A………. » me permet de me lever plus tôt le matin et de faire plus de choses. Je sors beaucoup plus et vais plus vers l’extérieur. J’ai aussi repris l’ « A…… l » car j’étais en train de dégringoler complètement : j’étais très déprimée. Maintenant sur le plan dépressif ça va mieux. Bizarrement, je préfère être en état délirant, de perte des objets que d’être déprimée. Je trouve que la dépression est pire que ces angoisses d’être perdue dans la rue, d’être décalée psychiquement et physiquement c’est-à-dire tout simplement perdre ce que j’appelle le « contact ».

 

A part ça, ça va. Il y a toujours cette tristesse en moi qui ne me quitte jamais. Même euphorique, elle est là, cachée derrière cette façade apparemment saine. Il est vrai qu’à me voir, peut-être ne soupçonnerait-on jamais la souffrance qui est en moi. Tant mieux. Cette souffrance depuis tant d’années, qui me harcèle, me mine et m’accable par des pensées plus que noires. Je vis avec ! Je dis toujours que vivre pur souffrir, ça ne sert à rien, mais bon je suis toujours là. Il est vrai que mes idées suicidaires ne m’ont jamais quittée. Mais ce ne sont que des idées, il n’y a pas de passage à l’acte. J’y pense pourtant souvent, même tous les jours. C’est ainsi. Vivre ou mourir, c’est pareil, n’avoir jamais exister, c’est encore mieux. Ce n’est pas mon cas, donc j’ « essaie » de vivre dans ce monde bizarre, étranger et sans lien avec mon intériorité. Il est difficile d’être décalée de l’extérieur du monde réel. Ce lien si précieux, qui fait que l’ on est connecté avec le réel, ce lien que je n’ai que très peu et que parfois je n’ai plus du tout, me rapproche chaque jour plus de la maladie. Cette maladie qui ne me quitte pas, qui m’affaiblie depuis tant d’années. J’ai parfois l’espoir, qu’un jour tout ça s’arrêtera. Peut-être une pure illusion ou peut-être un pas vers la vie, la vrai existence, celle qui fait que l’on est vivant, pleinement vivant : exister parce que l’on est heureux d’ouvrir les yeux et regarder le monde.

 

Regarder le monde avec un esprit sain, un corps sain et découvrir la vie sous un autre angle, avec des yeux nouveaux. Pour l’instant, rien de tout cela. J’essaie de maintenir un équilibre plus qu’incertain. Je lutte pour sortir des sables mouvants, parfois ensevelie, parfois vivante et respirant l’air de la vie. J’aimerais pouvoir vivre tout ce qui fait le monde et la réalité.

 

Rejoindre le superficiel, parce qu’on est malade d’avoir réussi à COMPRENDRE ce monde. Peut-être que la réflexion est une maladie mentale. Bizarrement, je pense que la réflexion est une manière de tuer son esprit si elle est intense : elle devient insidieuse et destructrice. Mais penser que l’on ne pense à rien est mélancolique, même triste. Le vide ou le trop plein sont des problèmes majeurs de l’existence : ne plus sentir la souffrance ou trop la sentir tellement nous souffrons. Le temps passe et elle est là, masquée, cachée, cette souffrance qui fait que nous n’appartenons pas au monde des vivants, ni des morts d’ailleurs. Alors il faut avancer, marcher en courbant le dos, mais marcher : il n’y a pas de destin, nous choisissons notre propre existence. Je l’ai pensé longtemps ; est-ce vrai ? Je ne le pense pas.

Avancer, il le faut. Peut-être que je suis restée plantée là pendant tant d’années. « Allez avance ! » disait la petite voix, « avance ! » ; puis un jour, la petite voix s’est tue. Alors, je suis restée plantée là, immobile, éteinte, morte. Avancer, pourquoi ? Pour souffrir sûrement. Allons plus loin. Allons au fin fond de l’esprit malade. Cette dégénérescence cérébrale où chaque élément se transforme en un amas de déchets, là où commence la maladie mentale. J’ai parfois l’impression d’être une étrangère dans ce monde d’être humains qui vivent. Je ne dis rien et pourtant, je souffre : j’aimerais crier au monde la souffrance qui m’accable mais je ne dis mot. Je vis grâce à des substances chimiques, des molécules qui font que j’évolue dans un monde de personnes « normales ». Tous ces médicaments avalés chaque jour, condition pour une existence paisible, sans horreur à l’intérieur de soi, sans état dépressif ni suicidaire. Ce fameux suicide, celui qui fait que l’on vit mieux. Sans l’idée du suicide, pourrions- nous vivre pleinement ? Non, bien sûr. Alors mourons tous ensemble si vous le voulez, moi je veux bien !

Je me rappelle de ces instants où le tuyau rentre dans la gorge pur rejoindre l’estomac, cette sensation terrible où l’on ressent comme un manque de pudeur vis-à- vis de notre mental. Pourtant, chaque instant, je me rappelle. Pourquoi tant de larmes pour si peu.

« Tu désires mourir ? dis la petite voix. « Oui » dis-je. « Alors meurs … » dit-elle. On peut mourir en étant vivant, souffrir à en crever mais être en vie. L’espoir ? Peut-être … finalement non … Comme je dis souvent : chaque pas vers la vie est un pas vers la mort. Alors, vivons ! Mon âme est un brasier, mon corps anesthésié se traîne ça et là parmi les morts-vivants.

Mon âme n’a jamais été pure. Même enfant, adolescente, adulte, la tristesse a toujours été présente. Cette tristesse s’est transformée en état de déprime, puis en état dépressif puis en état de désintégration du corps et de l’esprit. Aujourd’hui, mon corps et mon esprit, tous deux malades, demandent à l’ « autre » de les comprendre. Comprendre que le précipice est profond et rocailleux et que la gravité de la chute a détruit beaucoup d’éléments de ce cerveau maintenant malade . « Aidez-moi ! » criaient le cerveau et le corps malades. Personne ne vint. Au fond du gouffre, ils ont appelé. Ceux qui ont répondu, petit à petit, les ont sortis du gouffre. Ils sortirent anéantis, défigurés et les gens les regardaient autrement. Pauvre cerveau, pauvre corps, ils n’appartenaient plus à la normalité du monde extérieur, nouveau pour eux.

Alors, ils se replièrent, jusqu’à devenir invisibles, inexistants, souffreteux,désintégrés, affaiblis : tant de mots qui en disent beaucoup et à la fois rien. Bref, ils disparurent du monde réel pour se réfugier dans un monde imaginaire incertain et dangereux. Comprenez bien que la souffrance est à combattre, je n’aime pas souffrir. Etre euphorique, la joie pathologique que l’on ressent dans un état maniaque fugace. Cette joie pathologique, je la recherche à chaque instant, chaque seconde, hors du temps … Et quand elle arrive, la plénitude qui nous accompagne nous fait sentir léger, comme inexistants. Nous sommes envahis par une sensation incroyable d’insouciance, de gaieté. Plus de sentiments négatifs, plus rien n’existe sauf cette fameuse euphorie bienfaisante et pourtant pathologique. Tant pis …

On m’a dit que je souffrais d’une psychose dissociative, Je comprends peut-être. Dissociés mon être et l’extériorité, ce lien sacré qui relie la personne avec la réalité. Soit je l’ai perdu, soit je ne l’ai jamais eu. Rejoindre le dehors pour ne faire plus qu’UN avec le réel, voilà le but à accomplir. Parfois je marche dans la rue je regarde autour de moi, et tout est étrange, loin de ma conscience. Je suis décalée, perdue dans ce monde auquel je n’appartiens pas. Alors j’attends. J’attends de revenir d’une sorte de monde parallèle. Lorsque je suis connectée, je peux évoluer disons « normalement » dans le monde réel. Ce fameux contact qui fait que l’on rejoint la vie.

La souffrance apparaît de nouveau en mon être intérieur. Comment combattre la pulsion dévastatrice qui m’accable ? Mon cœur se serre jusqu’à mourir. Cette mort lente, étouffante, celle qui fait que l’on n’est pas comme les autres et qu’on ne le sera jamais. Tout mon corps pleure ; de telles sensations physiques et psychiques ne devraient pas exister. Pourtant, elles existent. J’ai mal dans mon corps, j’ai mal dans mon cœur. Comment rejoindre la normalité, celle qui fait que l’on est heureux malgré tout.

Aucun mot n’existe pour exprimer certaines souffrances. J’ai pensé, un jour, que le langage pouvait tout dire, je ne le crois plus aujourd’hui. La torture que je ressens à l’intérieur de mon être dépasse de loin tout langage. Pourtant j’aimerais faire comprendre au monde entier ce qu’est cette torture. Je sens mon corps et mon esprit morcelés, fatigués de lutter sans cesse pour une vie meilleure. Je regarde le monde et je me dis : « Pourquoi pas moi ? ».Grande question existentielle … J’aimerais éliminer cette tension interne, cette tristesse cérébrale qui fait que les objets ne sont plus ce qu’ils sont. Leur bizarrerie me frappe. Ils deviennent lointains, comme inexistants, je les perds. C’est cette angoisse qui me détruit chaque jour un peu plus : cette angoisse qui fait que je perds les objets du monde réel. C’est une sorte de monde parallèle qui s’ouvre à moi. J’aimerais en sortir mais je n’y arrive pas. J’attends que çà passe. J’ai envie de le répéter encore une fois : j’ai mal en mon être intérieur, j’ai mal de vivre comme une morte-vivante ; bref, de ne pas exister pleinement.

Exister pour vivre sa vie comme « tout le monde ».Plus de tortures mentales : j’aimerais que mes yeux voient les objets tels qu’ils sont. Serait-ce une déformation de l’esprit ? Peut-être. En tout cas, cette souffrance intolérable me rapproche d’un monde irréel où la logique n’est plus qu’un ancien souvenir.

Certes, la perception est illusoire, mais que se cache-t-il derrière cette façade ? Bien sûr une grande souffrance mai quelle en est l’origine ? L’origine de ma maladie me semble bien difficile à trouver. Peut-être une affectivité mouvementée et surtout en retrait. Ce doit être une anesthésie de l’affect où tout sentiment reste inexistant.

Je cherche un chemin grâce auquel je pourrais vivre pleinement et avancer sans crainte. Aller de l’avant, contre la maladie, aller toujours plus loin, telle est la quête à accomplir.

 

A bientôt je l’espère

Camille.

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