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« Ce jeu insensé d'écrire… »
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 Article publié le 1er juillet 2013.

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Si écrire, c’est attendre, alors attendre signifie attendre en écrivant.

Il y a là d’emblée une indigence, une pauvreté de désert qui appelle tous les mirages, l’espoir d’une oasis ayant été d’entrée de jeu congédié, relégué aux oubliettes d’une mémoire qui suspend son action.

Reste alors, ultime tâche, mais donnée d’emblée, à se débarrasser des mirages qui encombrent la vue.

Convertir les mirages en images, faire des images le destin du langage, pour ainsi dire un mode de non vivre au milieu des hommes, assécher le langage comme on assèche un marais, subvertir le langage commun en le minant de l’intérieur : vaste tâche qui constitue l’extrême pointe du risque assumé, une illusion encore, la dernière, mais qui se maintient tant que le vie dure, je veux dire, tant que durent les exigences qu’on lui adresse à travers l’écriture, sachant, bien sûr, que l’écriture, à l’instar de la vie, ne se donne qu’en proportion de ce qu’on lui donne.

Et tout cela, malgré tout, est encore affaire de mémoire, mais en proie au vertige et à la fatigue devant l’infini.

La mémoire : le rassemblement de la pensée sur ce qui la dynamise, soit l’infini de suggestion qu’appellent des pensées déjà pensées par le passé, portées par la tradition et relancées sans cesse par l’interrogation majeure qu’est tout homme pour lui-même quand il décide de faire place nette en regardant la réalité en face qui s’efface, quand il écrit sur elle, c’est-à-dire en ne pouvant s’appuyer sur rien d’autre que le langage.

On (se) demandera alors, en regard d’une telle indigence, à quoi bon écrire ?

C’est qu’on attend naïvement de l’écriture des réponses qu’elle ne peut apporter, l’écriture n’étant que soulèvement de questions sans fin qui n’apparaissent qu’en écrivant : l’écriture n’existe que se mettant en question aussitôt.

Dès les premières lignes tracées, c’est l’attente comme attente de réponses qui est mise en cause.

Il y a là une contradiction motrice, motrice, mais qui n’aboutit à aucune solution viable dans le domaine de la vie pratique.

C’est qu’écrivant, on ne sort pas de l’écriture qui ne répond jamais à notre attente initiale : la demande de réponses ne sera pas satisfaite, ça, on le pressent d’emblée, et l’oeuvre achevée, achevée pour un temps seulement, aura eu beau mettre en jeu tous les possibles de l’existence à travers des figures romanesques, il reste qu’au bout du compte il ne demeure que la réalité têtue : le lecteur referme le livre sans avoir mis en jeu son existence propre, mais c’est qu’il a signé à l’auteur une procuration : il s’autorise, à travers l’auteur, à vivre une vie toute imaginaire.

L’auteur ne peut qu’être déçu par lui et par son lecteur, car enfin, il espérait plus et mieux : il espérait l’ouverture sur un champ de possibles à vivre.

Une telle structure aura conduit Laure à exécrer la littérature, sans qu’elle cessât pourtant jamais d’écrire, geste qui l’a conduite quelques heures avant sa mort à donner à lire à Georges Bataille ses écrits, en affirmant qu’il fallait que les autres sachent, que ses écrits devaient être divulgués, communiqués, publiés…

Il y a là un enfermement : on ne sort de l’écriture qu’en cessant d’écrire : le geste de Rimbaud est le plus lourd, et tant que l’on écrit, tant que l’on croit à l’écriture comme moyen de survie des idéaux que l’on s’est fixés, l’attente est suspendue, et les idéaux suspendus à l’écriture. Contradiction encore, épuisante…

La littérature, sans doute, n’interroge qu’elle-même à travers des figures et des événements relatés, réels ou imaginaires, fictifs dans tous les cas. Ecrire avec sa vie ne donne rien de bon : la vie n’en sort pas grandie et l’écriture est impuissante à proposer un au-delà de la vie.

Alors à quoi bon continuer à écrire ?

Peut-être pour se distraire, tout simplement, et dans cette distraction noble - dont presque tout le monde se gausse, la sagesse populaire en ayant toujours pressenti l’inanité foncière, toute préoccupée qu’elle est, légitimement, de questions pratiques qui, elles, appellent des réponses pratiques aisées à trouver - faire fi de l’attente comme réponse à l’écriture et faire fi des réponses auxquelles l’écriture, seulement en attente d’elle-même, se refuse.

La vie s’absente, elle qui, à travers l’écrivain, cherchait une issue au malheur de vivre. Reste une neutralité bienveillante qui donne de la joie, celle du travail bien fait dans le désoeuvrement le plus complet qui soit.

On n’est plus ni malheureux ni heureux. L’espoir est suspendu, par là, la tentation du désespoir aussi : on n’attend plus rien de l’écriture que l’écriture, elle n’offre aucune issue satisfaisante au malheur de vivre enfermé en soi.

On découvre en écrivant la puissance de l’il y a.

 

 Ecrivant, je puis m’imaginer répondre aux attentes d’autrui, alors que je ne fais que soliloquer.

Seule la communication d’émotions et de pensées qui suscitent à leur tour des pensées et des émotions chez autrui justifie ce jeu dérisoire : on découvre que les autres ne restent pas indifférents, ils sont parfois « remués », mais le complexe d’émotions et de pensées que l’on suscite n’engage à rien, c’est une distraction de plus dans la vie des autres qui retournent bien vite à leurs affaires.

On retombe dans l’esthétique étriquée et la rêverie molle, alors qu’on voulait écrire avec son sang et mêler son sang au sang des autres.

Les autres n’ont que faire de nos divagations, ils ont d’autres exigences, bien concrètes, et ils veulent des résultats tangibles. Ce livre qu’ils tiennent dans la main pour le lire en est un, suffisant.

Prendre ses désirs pour des réalités en écrivant, c’est substituer sa voix à celle d’autrui, c’est la voix royale de la solitude, l’erreur majeure.

Si écrire a un sens, ce ne peut être que celui d’un appel à sortir hors de soi, appel qu’on lance autant à soi-même qu’aux autres invités à sortir d’eux-mêmes. Mais pour quoi faire ? Pour communiquer ce fait tout simple : nous sommes séparés, et cette séparation est l’avant-goût de la mort.

L’auteur ne tire son autorité que des autres, de leur assentiment, et l’auteur n’a qu’un désir : que les autres soient l’auteur de ce qu’il écrit : ils recherchent l’accord, et ce faisant ils ne découvrent que le désaccord, car enfin toute voix est singulière ou n’est pas.

Il semble qu’écrire alors débouche sur une impasse…

Mais non, car il y a ceci, de capital, et qui change radicalement la perspective, en la renversant :

Et si écrire, c’était, non pas attendre, et ce faisant, immédiatement, attendre en écrivant, mais tout simplement écrire sans attendre ?

Ecrire alors signifie écrire sans rien attendre d’autre de l’écriture que sa venue tranquille dans l’acte de tracer des signes, signes de reconnaissance qui précèdent toute connaissance, signes veufs de connaissance - toute connaissance « établie » mise entre parenthèse, hormis, celle, vitale, de l’orthographe et de la grammaire - signes par où il est fait signe vers un domaine insituable que Laure décrit ainsi : « Le sacré est ce moment infiniment rare où la part « éternelle » que chacun porte en soi entre dans la vie, se trouve emportée dans le mouvement universel, intégrée dans ce mouvement, réalisée. »

Ecrire comme ouverture sur le mouvement infini d’écrire avec sa vie finie…

L’autobiographie équivaut alors à une thanatographie. L’écriture affirme la séparation, l’exacerbe, en se faisant acte de communication majeure.

La rhétorique n’est pas bannie - comment pourrait-elle l’être ? - elle est « aufgehoben », à la manière d’une tombe qu’on relève : le langage commun est poussé jusque dans ses extrêmes conséquences et ses derniers retranchements : l’infini de suggestion qu’il recèle, comme assoupi, est réveillé, puis mobilisé à des fins de subversion du langage commun, des lieux communs qu’il véhicule…

Ecrire pour ne pas étouffer, écrire pour respirer… C’est ce que Laure, phtisique, a fait, sa vie durant.

Ecrire sans attendre inaugure un temps autre : le temps voué aux autres qui se dévouent à votre cause. Par cause, il faut entendre ici ce qui vous anime au plus profond et que vous brûlez de communiquer à qui vous aimez pour mieux l’aimer encore et brûler avec lui, avec elle.

Ceux-là qui se dévouent à votre cause en reconnaissant qu’elle est aussi bien la leur, sont rares, exceptionnels même, ils ne peuvent qu’être des êtres passionnés et engagés eux-mêmes dans le jeu insensé d’écrire, fût-ce pour dire qu’ils n’y parviennent que rarement. Il n’y a là, de leur part, aucun aveu d’impuissance, mais le salut souverain par eux adressé à une autre souveraineté qui les a touchés.

 

Laure aura peu écrit, au bout du compte, mais elle accompagne les écrits de Georges Bataille, elle les hante. On sait que, quelques mois avant sa mort, en 1962, Bataille a désiré revoir le neveu de Laure, Jérôme Peignot, et que lors de leur entretien Bataille a fondu en larmes.

Sans l’amour qui les a unis et déchirés tout autant, Bataille n’aurait pas été ce qu’il a écrit à partir de « L’expérience intérieure », c’est du moins ce que suggère, avec quelque vraisemblance, Jérôme Peignot, qui lui-même aura écrit toute sa vie dans le souvenir de Laure…

 

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