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Singulier pluriel
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 Article publié le 4 novembre 2013.

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La singulier, à la différence de l’identique, se singularise sans pouvoir être identifié dans un jeu qui oppose identité et différence.

Ceci est ce qu’il est, n’étant pas cela : il ne s’agit plus de recourir à ce type de raisonnement.

L’identité, soit A = A, est une pure tautologie. La différence A n’est pas B renvoie à l’identité ; elle revient à dire : moi c’est moi, toi c’est toi.

La singularité, elle, ne se réfère par à elle-même, bien qu’elle soit sui generis, c’est à dira un phénomène générique d’auto-production par extension/réduction de qualités intrinsèques génétiquement transmises, révélées ou refoulées, cultivées ou censurées par la société dans laquelle l’individu grandit et est élevé.

L’individualité est ainsi la part émergente, socialement reconnue de la singularité, une réduction donc, qui fait l’objet d’une stratégie de séduction de la part de la société marchande. Réduction et séduction vont de pair, coïncident si l’individu se laisse séduire, c’est-à-dire réduire à une posture économique de pure consommation.

On peut dire du singulier qu’il n’entre dans aucun cadre, ne se laisse pas définir parce qu’il ne se réduit pas à un ensemble de qualités humaines dûment répertoriés, en d’autre termes un être singulier ne se réduit pas à la somme des adjectifs censés le qualifier.

Une œuvre plastique peut être reproduite à l’identique. Elle perd ainsi son aura, mais reste visible, à la différence d’une œuvre enregistrée qui ignore la différence unique/reproduit.

L’art décoratif pratiqué dès l’antiquité avait déjà introduit la reproductibilité, tout en conservant aux objets quotidiens une aura sacrée, les objets les plus utilitaires étant tous encore connectés au monde des dieux à travers les activités domestiques, agraires, cynégétiques et guerrières.

C’est un peu de l’âme du dieu que recherche l’amateur d’art lorsqu’il s’approprie l’œuvre d’un artiste moderne, cet avatar du divin. Posséder une œuvre originale, c’est faire une bonne affaire en terme d’investissement financier : valeur montante de l’œuvre, prestige et appropriation symbolique du divin, c’est tout un dans la psyché du collectionneur d’art.

La reproduction d’art étant moins onéreuse, elle permet cette appropriation symbolique à moindres frais : la flamme divine habite l’œuvre qui abrite le dieu lointain, mais flamme et demeure ne coïncide pas exactement comme dans le cas du templum antique où dieu et demeure, flamme et aura ne faisaient qu’un dans un espace consacré.

Une œuvre reproduite ne perd pas sa singularité, même si elle ne peut être dite originale au sens 2 : œuvre unique réalisée par l’artiste et non reproduite. Au sens 1 - œuvre puissante qui se distingue de celles des autres artistes passés et contemporains - l’œuvre dite originale est appréciée comme telle en relation avec d’autres œuvres du même artiste - les œuvres de jeunesse, les périodes - et surtout par comparaison avec les autres artistes, ce qui nous amène à la conclusion que l’originalité est une notion prise dans les filets de la logique identitaire.

Un artiste original ne peut être confondu avec aucun autre : lui c’est lui, en d’autres termes l’originalité prêtée à un artiste et à son œuvre n’a rien à voir avec la singularité qui en émane.

Une œuvre singulière est une œuvre aimée pour elle-même : les considérations critiques et historiques sont suspendues au double sens du terme : d’une part elles se taisent, n’entrent plus directement en ligne de compte dans la perception de l’œuvre, d’autre part elles dépendent désormais de l’œuvre vivante qui vient en bouleverser le tranquille savoir.

Il est évidemment impossible d’apprécier pleinement une œuvre sans connaissances historiques, mais la contemplation d’une œuvre singulière est ce moment de pur bonheur qui néglige souverainement le commentaire savant. Ce dernier viendra bien assez tôt. La parole muséale identifiera l’œuvre, la classera, en fera une chose morte dûment répertoriée dans le grand livre de l’histoire de l’art.

Le savoir informe la perception d’une œuvre, mais le rapport de forces s’est inversé. : le savoir ne réduit pas l’inconnu au connu et c’est la singularité de l’œuvre qui prime. Elle a la primauté.

Le primat de la singularité ne se déduit pas exactement de la primauté accordée à la perception du singulier à l’œuvre dans l’œuvre, singulier non référé à quelque pluriel : le singulier se tient devant nous, comme le fait tel ou tel arbre qui ne se différencie pas des autres en termes d’espèce, mais dégage une aura singulière.

Cette aura met en jeu le savoir de qui la perçoit, mais en le suspendant : une œuvre singulière bouleverse les catégories acquises, bouscule les canons esthétiques en vigueur, ceci pour la part proprement esthétique de la perception qui n’oublie jamais qu’elle se tient en face d’une œuvre d’art, mais ce qui importe, c’est-à-dire emporte l’adhésion sans condition, c’est l’aura singulière qui fait taire le savoir.

L’espace de la perception moderne n’est pas sacré, mais consacré : c’est la galerie, puis le musée, la revue d’art et le livre d’art. Le sacre de l’œuvre est institutionnalisé, pas moyen d’y échapper.

Sacre et massacre, amour et iconoclastie vont de pair, tandis que l’œuvre singulière qui rayonne dans un espace institutionnel et intentionnel appelle la mise à l’écart de ces lieux de prédilection : l’inconnu est accueilli dans le recueillement du fors intérieur et la jubilation de qui communique sa ferveur ou son émotion, fors intérieur et communication étant les deux versants d’une seule et même attitude singulière face au singulier désiré, aimé pour ce qu’il est en-deçà des mots, ce qui pose le problème aussitôt résolu de la place du langage dans la perception d’une musique ou d’une œuvre d’art, qu’elle soit peinture, sculpture, vidéo ou installation : le langage n’est pas impuissant à dire les émotions liées à des sensations - singulière cénesthésie au cours de laquelle les sensations vont de pair avec des émotions, à tel point qu’il est impossible de dire si les émotions suscitent des sensations ou si les sensations provoquent des émotions - il se fait art à son tour.

L’insignifiance des signifiants est un leurre : laissons-là à ceux et celles qui ne désirent que s’abîmer dans le mutisme de l’idiot. Les bavardages de salon, les commentaires de la presse spécialisée, les papotages sur l’art, aussi, nous importent peu. Reste le savoir historico-critique qui a sa valeur propre mais qu’il faut savoir faire taire pour laisser parler l’œuvre.

Les images, les belles images, les horribles aussi, peuvent fasciner, rendre muets jusqu’à l’extase : elles ne sont alors que des vecteurs qui induisent un état psychique recherché.

A la limite, c’est l’œuvre qui disparaît quand on la regarde : plus rien ne compte qu’elle.

Aucune nostalgie là-dedans pour une époque où les œuvres faisaient partie de la vie quotidienne, mais la claire conscience que l’œuvre nous relie de quelque façon à quelque chose de plus grand que nous qui court dans nos mots, dans la conversation la plus simple, la plus indigente même, car le singulier n’a rien et tout à voir avec l’exceptionnel.

D’aucun veulent voir dans cette grandeur en miniature la marque du divin, contraint à la clandestinité depuis que les dieux se sont retirés. J’y vois plus sûrement, plus modestement aussi ce qui appelle la parole, la rend nécessaire.

Il ne s’agit pas de confirmer la règle par l’exception : la dichotomie identité/différence est bel et bien suspendue à ce qu’on n’en peut pas dire et que l’on dit malgré tout, dès lors qu’une singularité s’adresse à une autre singularité par le détour d’une œuvre d’art.

La singularité, fragile notion, fait place dans le réel concret, au singulier. Un mot, rien qu’un mot, certes, mais qui ne les vaut pas tous. C’en est fini de la synonymie. Place aux nuances.

Ainsi, Nietzsche peut dire, en français dans le texte : Ich bin eine nuance.

Détour qui n’est pas retour aux origines - de la couleur, y compris la couleur de peau, ni des formes et des matières en jeu - mais origibanalité : jeu de nuances à l’infini dans le réel kaléidoscopique, le singulier qui apparaît, tourne et vire, s’efface à son tour devant l’inconnu qui parle à travers nous qui sommes des inconnus l’un pour l’autre.

Jean-Michel Guyot

7 août 2013

 

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