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 Article publié le 26 janvier 2006.

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« Le rideau se lève. Six heures du mat’. Patron, vous êtes ponctuel. Le kiosque déplie ses placards. Cafés, thés, chocolats, croissants... Le journal... Les toilettes... Amélie est encore au lit. C’est qu’elle a de sacrées journées. Le soir, elle rentre avant moi. Le coup de feu, c’est entre onze et quatorze. Les habitués et les autres. Le cerisier, c’est la chalandise de passage. Le froid et la chaleur sont mes associés. Plus d’une semaine. La même chaise, le même guéridon. Là, je suis dehors et dedans. Qu’est-ce qu’il peut bien brodancher dans ses cahiers à gros carreaux ? Depuis plus d’une semaine qu’il fait l’ouverture et la fermeture... L’écrivain est un glaneur, un fabricateur, un diseur, un faiseur... Il puise dans les dires, dans les faits, dans les gestes des familiers, de l’entourage, de la rue... Tout ça pour répondre à ses propres questions. Le service est compris. Des chevrons et des chevrons aux commandes dans ce débit à lire dans le marc, à édulcorer les idées noires, à remplir les gorgeons du désespoir, à noyer les chagrins... Tous les romans que j’aurais pu écrire. Des tirades, des strophes, des quatrains... Comment ça prend ? De tout petit, ça doit venir doucement. Pourquoi écrivez-vous ? J’aurais écrit pourquoi ? Je connais tout le quartier. J’entends Georges Feydeau m’ordonner : Occupe-toi d’Amélie. Amélie, c’est ma conjointe, mon cinquante-pour-cent. Le théâtre, c’est fabuleux. Un bringueur fauché comme les blés, un héritage à la clef, des fiançailles de la main gauche... Je suis fidèle à mon amant. Mon vieux se régalait. Ce soir, Pascaline, vaudeville et moules marinières ! Pascaline, c’est ma mère. Ça remonte à quand ? Il me semble que c’était... C’était hier. Il sue de l’encre. Des cahiers d’écolier, un stylographe à plume, ses articles frais... On dirait qu’il apprend à écrire. Pensif, pendant des dizaines de minutes... Je ne m’empressais pas à le servir. Je ne force pas à la consommation. J’attendais le moment propice. Amélie, une omelette pour le monsieur ! J’imagine un café. Des chaises Thonet, des tables rondes et rectangulaires, pieds en fonte, dessus en marbre, des glaces tachées de rouille... Certaines sont peintes. Je vois des appliques en forme de grosses tulipes, un juke-box.... Un juke-box... Chaque personnage interprète la mélodie qu’il compose, qu’il improvise, qu’on lui impose. Chaque personnage est un instrument, une partition, une écriture. L’écrivain saisit le lyrisme des êtres et des choses. La poésie... La marche et l’établi... Les réminiscences, les relents... De l’ocre et du rouge. Du cuivre. Vous êtes dans un bistrot... Pourquoi en imaginez-vous un autre ? Mademoiselle Virginie voulez-vous partager le pire et le meilleur avec le gars Paulo ? Il lui arrivait d’aller se dérouiller les fuseaux et la bonimenteuse. Pour ça, il phrasidotait. Lui, le bouquiniste, Jeannot et l’organiste, ils en faisaient des signes, des pas de danse. Ils décortiquaient des poignées de châtaignes. L’ânier, c’est bien Jean ? La Normande, je vous le dis, c’est la chérie du bouquiniste. Elle est folle de Musset. Si vous voulez ne me croyez pas. Dites-moi, le dégingandé qui casse la glace de son armoire et se baigne dans l’eau de lavande ? Vous me caricaturez Emile, le mari de Viviane. Le distingué bipède, il s’occupe à l’Assainissement. C’est sûr, Vivi dénote. Pour se vêtir court, elle se vêt court. Court et voyant. Ils s’entendent le mieux du monde. Monsieur Achille, je peux vous appeler Achille ? Le hérisson et l’accordéon ? Nous avons de la zizique juste à l’angle, au plus à une encablure. Léon à l’accordéon. C’est pour la rime. Il s’appelle Aimable. Aimable à l’Accordéon, ça serait ridicule. L’autre, c’est Fernand. On l’appelle la Brocante. Voyez cette montre, c’est un œuf de Nuremberg. Elle date d’Henri III. Voyez ce pot à pisser avec un œil peint sur le fond... Voyez ces chiens de faïence qui se regardent... Voyez... Voyez... Les ailes du Moulin de la Galette, les bras de la Vénus de Milo, les sandales d’Empédocle, les dessous de l’Arlésienne, il nous les ramènera. Sa Vespa a dérapé sur du gravier dans un virage. Son genoux s’est tordu. Un détour à l’hosto. C’est le savoir-faire qui rentre, mais ça fait mal. J’ai passé tous mes piliers en revue. Et ce monsieur Démos ? Je crois qu’il est d’origine grecque. J’ai même des calculs dans les reins ! Pour un professeur, il est un peu débraillé. Lui, c’est les mathématiques. Sa dulcinée donne des cours de tango. Neuf fois sur treize, il oublie son chapeau. Comme ça, il est obligé de revenir. Tantôt il oubliera sa cabèche. Monsieur Gutenberg, le petit monsieur, enseigne le violon. Il ne s’en sépare jamais. On ne sait rien de lui, sinon que... Les camps ! Vous comprenez. Seul avec son sabot à cordes. Les morpions du Conservatoire le surnomment Stradi. Ne me demandez pas pourquoi. Quand il dépasse la mesure, qu’il est mal en point, je l’allonge sur le divan de l’arrière-salle. Achille, ne le dites pas à ma mère ! Ils nous entourent de barbelés. J’ai deux S sur mon crincrin. Paganini ! J’ai des pratiquants sérieux et fidèles. Vous êtes dans un lieu de recueillement et de débauches. Après confesse, même les plus dévots y viennent débiter leurs Avé Maria entre deux articles de foi, apaiser le ver de la pomme d’Adam. Grand Etre, un pape ! Un pape ? Un pape ! Un rhum, quoi ! Absolument ! C’est dans le dictionnaire ? Les cahiers de l’enfance... Au début, sa plume courait en tous sens, griffait le papier, heurtait contre les mots, s’envolait... Depuis hier, elle lambine, prend ses aises, s’applique... Plus beaucoup de temps pour mettre au propre ! Je ramasse ! Maman, papa... Les ressouvenirs abîment. Et la dame forte ? Vous pouvez dire boulotte. C’est la bourgeoise du facteur. Elle aide au restaurant. Un bail qu’elle cuisine chez François. Ma sauterelle est dans le potage ! Même en tenue, il porte le nœud papillon. Il les collectionne. N’écoutez pas mon bonhomme, c’est un facteur aggravant ! On s’en tartine des tranches avec ces deux. Qu’est-ce qu’il peut bien raconter en long, en large et en travers ? Monsieur Achille, écoutez un peu... Le dadais qui bourlingue... Ah ! Rome ! ah Stalingrad ! ah ! Sedan ! ah ! Tolbiac ! ah ! Canossa ! ah ! les vignes de Montmartre ! ah ! Alésia ! ah ! l’Etoile ! ah ! la gare d’Austerlitz ! Je prends mon caouah... Nous sommes en 1654 à Marseille. Brûlant, mastroc, je l’aspire tiède. C’est Atlas. Il est à mettre sous globe. Il fait quatre-vingt fois le tour du monde par jour. Comment savoir s’il invente toutes ces batailles et le reste. A l’en croire, il a reçu des coups de hache à la tête. Ou plutôt, il ne les a pas tous esquivés. Je reviens de loin, monsieur Achille. D’où, on ne le saura jamais. La poésie est cette musique que chaque homme porte en soi. Il attribue ça à Shakespeare. Ce qui est incontestable, c’est sa faculté d’imiter à s’y méprendre Louis Jouvet et Michel Simon. Et cette binette d’enterrement ? Vous ne pouviez pas mieux observer. Achille, un doigt de casse-poitrine, mais en long. Le doigt en long. L’ancien gardien du cimetière. Sa femme est décédée subitement. Nous sommes peu mes semblables. Pas de descendance. Une retraite méritée... Nous voyagerons ! Son premier et dernier voyage. Tout à l’eau. De l’aube au couchant sur sa tombe. Après, que voulez-vous, c’est la boisson. Heureusement qu’il a la boisson. Monsieur Achille ! Je peux vous appeler Achille ? L’affiche sur la porte... Les toits de Paris. L’exposition dans le Marais. Je vous la donne. J’en aurai une autre. Le zinc. C’est ça, le Zinc. Votre établissement, c’est LE ZINC ! J’entre par hasard... Je plante mes décors. Des personnages... Je leur prête des voix, des mots, des paroles, des récits, des visages, des paysages... Au comptoir, un comptoir ancien, ils s’y accoudent, s’y cramponnent, s’y adossent. Je les tiens. La barre du comptoir, du prétoire, du navire. Ils se racontent, repassent confusément leurs bons et leurs mauvais moments. Vous êtes le bistrotier, le juge d’instruction, le procureur, l’avocat, le capiston ! Je leur donne un métier, des vies, des histoires.... Dites-moi monsieur Achille, si ce n’est pas indiscret, qui est ce Paul qui emprunte votre véhicule ? Paul, c’est mon futur gendre. Il marne dans le bâtiment. Peintre en bâtiment. Pas un fainéant. Etienne et Etiennette... Il fallait le faire. Nous étions voisins. Nos rejetons se sont élevés ensemble. Sa mère est en Ardèche. La maison de famille, maintenant qu’elle est veuve avec un modeste revenu. Le béguin l’un pour l’autre. Paul et Virginie, c’était écrit.. L’écriture a son importance. Ils prennent toutes les libertés. Ils me disent, me contredisent... Ils dépensent, repensent, devancent, dépassent mes pensées. Ils m’entraînent. J’aurai écrit. Je vous remercie, monsieur Achille de supporter mes élucubrations. Ils m’assènent d’implacables vérités, ils portent témoignage, ils détournent, triturent, s’approprient les langages. Je ne suis plus là. Son livre ... A vous monsieur Achille Tortore, pour votre gentillesse, pour votre patience et pour votre sapience. A votre compagne Amélie pour ses merveilleuses et inoubliables omelettes à l’oignon. Bien des choses à nos personnages. J’ai reçu son livre. Je passerai avec des amis. Je m’évade quelques jours. Avignon. Avignon, vous y êtes... Une belle région. Je n’y ai jamais mis les orteils. Je suis né au bord de la Seine... A Troyes. La Seine... Troyes, Paris ! Bonne nuit ! Bonne nuit ! Il n’avait plus rien à bricoler, ni à débagouler. De la paresse devant lui. Allô, Allô, vous me remettez, monsieur Achille, l’écrivain... Une fête au Zinc. LE ZINC une dernière fois, LE ZINC pour toute une nuit. Tous nos personnages seront là. Tous... Presque tous... Notre Pluton s’est pendu. Un trou... Un grand trou ! Extinction des feux. Les bras d’Amélie ou de Morphée ? Rideau ! »

 

 

Le rideau se déroule lentement comme pour retenir le fracas métallique. La nuit... Sur un fond d’orgue de Barbarie et d’accordéon, on entend des voix, des rires, des bribes de chansons, des tintements...

 

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