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 Article publié le 16 mars 2014.

oOo

Elle était dans un jeu de séduction froide.

Elle n’aguichait pas, ne portait rien d’affriolant. Sa mise était correcte, son rayonnement certain.

Les jupes courtes, les bas-résille, la crinière noire, les yeux charbonnés, les lèvres d’un rouge vif, les colifichets, les parures ascétiques, tout cela faisait d’elle un personnage sans âge venu de lointains oubliés.

Au-delà de toute indécence facile.

Le teint pâle rappelait la mort incertaine. Les larmes, si elles avaient coulé, auraient gelé sur ses joues.

Rayons froids qui émanaient d’un astre lointain parvenu jusqu’à nous en ces temps reculés.

J’étais jeune alors. L’innocence des jeunes années composait avec une indécence calculée, le charme pervers d’une beauté altière, d’une beauté froide en expansion constante. Tout ce qui passait dans ses parages se figeait, enflait puis explosait.

Jusqu’aux regards égrillards des ricaneurs.

En sa compagnie lointaine, j’étais l’ultra-vivant, le feu-follet lubrique, l’astre saltimbanque, le fil et le rasoir, la corde souple lancée au-dessus desérieuses abîmes rieuses.

L’ancestral corbeau que je m’efforçais de devenir ne pouvait qu’aimer cet oiseau de nuit qui affolait le jour.

A son passage, les bouches se tordaient, ravalaient leur salive, puis se fermaient dans un ahan vertigineux. Pas de cris, pas de gémissements. La gorge nouée par l’angoisse sans objet trouvait là un terrain d’entente avec ce qui fusait dans ses parages nocturnes.

Beauté, amère beauté amoureuse des glaces et des neiges.

La nuit la voyait s’adonner aux plaisirs de la scène.

Attifée de tenues qui rappelaient les grandes prêtresses d’un culte inconnu, mi-vestale, mi-prêtresse vaudou, elle irradiait, ne paradait jamais.

Elle officiait sur l’autel de sa voix.

Son corps entier offert en sacrifice à la foule tapageuse, elle donnait de la voix et de l’élan, ne s’essoufflait jamais, ne perdait jamais le fil, arrimée qu’elle était aux rythmes endiablés qui montait des profondeurs, les stridences acides des guitares, la rondeur poignante des basses pour seuls compagnes.

Il y eut plus tard dans sa vie vouée à la musique une telle variété de sons dans les parages de sa folie, qu’un vertige s’empara de la foule médusée.

Swimming Horsesne devint pas l’hymne attendu. Il resta le signe de ralliement de celles qui n’avaient pas peur.

A sa vue, il fallait se convaincre qu’elle était l’inconnue dans un monde trop connu, un paradoxe vivant, une flamme bleues surgie des eaux noires, appelées par on ne savait quelle puissance à tenir la dragée haute aux beautés adverses qui préférait se tenir à distance respectueuse.

Son rayonnement était telle qu’elle n’éclipsait personne, mais ramenait chacun, chacune à la pauvreté de ses intentions, à la médiocrité de sa mise, à ce ramage et ce plumage empruntés aux modes passées et présentes. Et son acabit était tel qui ne suscitait pas l’envie, effrayait plutôt le commun des mortels qui n’en pouvaient mais.

Une magie des signes parlait à travers elle qui passait au travers de l’époque.

J’étais jeune alors.

Sa phrase-fétiche était : « Je ne t’en vieux pas. », dite sur un ton d’amoureux dédain.

Nous étions jeunes, mais d’une jeunesse parallèle, et le rapport que nous entretenions avec les humains ignorait la pure géométrie : ni en haut, ni en bas, ni parallèles, nous flottions comme peuvent flotter dans l’air deux statues d’airain auxquelles le vent d’hiver donnait des ailes.

Personne ne pouvaient nous suivre, personne ne se serait hasarder à mettre un pas dans nos pas. Et pour cause : nous n’étions de nulle part, bien que la rumeur rapportât maintes et maintes fois notre présence ici et là, en tous lieux à dire vrai.

La vieillesse ne l’a pas éteinte. Trop brillante pour que son sang se fige, trop froide en apparence pour qu’une pulsation déplacée émane d’elle à présent, elle a de son corps une approche lente qui bat la mesure des jours qu’il lui reste à vivre dans la fournaise des accords, la chair des mots et la patience de ses élans.

Toujours à bonne distance d’elle-même, elle me lance des clins d’œil à chaque mélodie qu’elle entonne.

La reine des glaces est plus séduisante que jamais.

Dans son manteau de neige, un peu de sang frais. A ses pieds, la foule hagarde se repaît de l’impossible fait femme.

Retirée dans ses appartements, loin de tout et de tous, nue dans la nuit nue, elle sourit à l’amant des jours sombres. A lui seul, il est le tempo et le rythme qui enchantent sa voix grave. Elle l’entraîne vers des rivages situés au bout du monde.

Un chant monte de leur commune profondeur.

Il n’est que temps d’y prêter l’oreille des grands jours.

 

Jean-Michel Guyot

5 mars 2014

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