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Honni soit le père qui mal y pense
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 Article publié le 27 février 2006.

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COMBAT CONTRE LE PÈRE
TRACTATUS OLOGICUS III

Honni soit le père qui mal y pense

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Au lecteur que l’attente désespère, je conseillerai de commencer la lecture du Tractatus ologicus au Livre deuxième du troisième tome intitulé "Combat contre le père". Il pourra ensuite se plonger dans les tomes précédents, à savoir "Emori nolo" et "Memento mori", puis dans le premier livre dudit combat. Je reconnais d’ailleurs que tout ce qui précède ce chapitre XXII relève d’une profondeur dont le roman lui-même peut se passer, si ce n’est qu’un roman.

Avec ce "Combat contre le père" s’achève la première trilogie du Tractatus ologicus. Il y en a d’autres sur le chantier. Ce lecteur, non pas impatient, mais désespéré, y trouvera peut-être des raisons de considérer que je sais ce que je fais quand je construis un texte aussi étendu et complexe que ce Tractatus. Je le souhaite en tout cas. Car si j’ai résolument opté pour une narration facile dans les faits, la lecture est par contre un peu difficultueuse. C’est que l’écriture, surtout quand elle est facilement narrative, est un partage de terrain connu, tandis que le texte, imaginaire et forcement à soi, ne communique pas aussi commodément ses théories. Si nous devons nous rejoindre quelque part, ce sera toujours dans nos ressemblances qui sont quelquefois ce que nous connaissons le mieux de nos apparences.

L’idéal serait que le lecteur puisse renvoyer le texte avec l’usage qu’il en fait, mais c’est trop demander à ce monde qui ne croit pas à l’art et qui se fourvoie encore dans la superstition et l’autorité inattaquable des charlatans qui mettent de l’argumentaire à la place de la foi, comme de vulgaires marchands, ce qu’ils sont d’ailleurs souvent. Pourvu que la lecture de cette modeste contribution au roman ne subisse pas ces mécréances croyantes qui offensent la dignité humaine et qu’au contraire elle ne croie plus qu’à l’inconcevable et à l’imaginaire qui s’ensuit. Qu’elle croie que nous existons pour autre chose que les révélations et les combines rituelles. Et que ce père dont je parle si longuement pour raconter le monde tel que je le vois de ma fenêtre, que ce père soit plus que tué, qu’il soit exclu de la communauté des hommes et que de sa poussière naisse une ontologie des particularités. Voici un paradoxe sans cesse exploré dans ces anecdotes constituées en roman, un divertissement sans fin qui se propose de tourner en rond pour ne pas dépasser la limite imposée par la dignité, un pléonasme inachevé qui se nourrit des contradictions et des anachronismes sur lesquels on bâtit encore des seigneuries, etc.

Le spectacle constant mis en œuvre par les moyens d’information ne propose que les tableaux de sa tragédie et non les actes de notre comédie. Il s’ensuit qu’il n’est plus possible, avec ces moyens, de voir "entre les actes", de s’impressionner au contact de ce qui bouge encore quand la parole s’est tue au profit de l’attente. Et entre les tableaux (Iran, Irak, poulets, tribuns, moustiques, marchés, etc.), l’interstice est tel qu’un doigt n’y fourrage rien à sucer. Cette tragédie veut se "constituer" en seul spectacle du monde, avec des variantes singulièrement manichéennes, et la vie quotidienne, qu’on trouve quelquefois ordinaire sinon ennuyeuse, ne nous offre guère de possibilités d’échapper à ce vote forcé. La comédie littéraire, réduite à l’appréciation des vues et des projets immédiats, ne va jamais plus loin que les feux de la rampe qui l’éclairent. Ainsi, et nous ne nous en rendons pas vraiment compte, nous ne posons jamais la première question, mais bien celle qui vient "après", après quoi ? c’est encore une question. Les raisonnements consistent plutôt à opérer par récurrence, partant d’un résultat taillé à la mesure de l’attente (ou de l’espoir) et aboutissant à des conclusions qui en sont en fait l’hypothèse doctrinale et non hasardeuse (à l’opposé du suicide, en somme). Le cas de Dieu, à la mode en ce moment, est exemplaire ; il est l’hypothèse déduite d’une loi conçue pour servir les uns et asservir les autres ; et jamais il n’est la réponse à la question de l’incréé. Sans doute s’agit-il d’un faux problème, d’une question de personnage imaginaire mis à la place du vide, une manière d’habiter ce vide, ailleurs différemment apprécié, en bonne compagnie. L’idée même de Dieu se fonde sur la terreur qu’il inspire. Il n’y a de vraie soumission que dans la contagion du syndrome de Stockholm. Et si l’on y est arrivé par le bas, comme c’est plus souvent le cas pour les infortunés que nous sommes en regard de ceux qui naissent tout habillés, il y a toutes les chances pour que cette convivialité impose des contraintes parfaitement étrangères à la question divine, comme tout ce qui est attributs, droits, traditions et autres forceps du bonheur.

C’est ici que la figure du père inflige ses sacralisations à la tentation de penser librement, qui ne se conçoit pas en religion, créant la loi tutélaire et séraphique de la crédulité passablement mâtinée d’opportunisme et d’activisme. Il est déjà bien ignominieux de tenir pour sacrés les contes, les objets et les rites qui triomphent des comportements. Y a-t-il une différence entre croire au Loupapa ou à la vérité de tel ou tel principe communautaire (jolie façon de parler des sectes). Aucune. Croire est la pire des impostures adressées à sa propre descendance. C’est pourtant ce qu’exige le père, qu’il soit enturbanné de noir ou de blanc, surmonté de la cerise d’une calotte ou même investi du pouvoir de juger, de voter des lois ou d’administrer les corrections et les enseignements. Mais s’il est sain de ne plus croire, à partir d’un certain âge qui ne se calcule d’ailleurs pas, aux fées et aux petits lutins, il est moins facile d’adresser à cette maturité légale les reproches qu’elle mérite chaque fois qu’elle dépasse les bornes de la tolérance. Mettre le pouvoir entre les mains d’un croyant est, après la croyance même, l’imposture majeure. Elle nous inflige des renoncements à la place de l’aventure, des humiliations au lieu des péripéties favorables au voyage et à sa promesse de narration. Et d’imposture en mystification, l’esprit n’agit plus entre les actes, il s’active plutôt à les anéantir, quand il s’active, sinon il perpétue et rend grâce.

Le combat contre le père est une description de cette lente liquéfaction des actes au profit d’une connaissance qui prend la parole au lieu de la donner. Agir sur cette eau est un plaisir, notamment celui de conter qui prend le pas sur l’art de faire des romans. La voix s’éclaire de sa diction. Le corps engage le combat. Les mains triturent le père devenu l’argile de la langue et non pas son verbe. Ce retour à la matière est aussi un acte de foi, mais d’une foi sans prosélytisme, sans rituel, sans jugement imprécatoire. Croire qu’il est possible encore d’inventer la parole au lieu de spéculer sur les circonstances de son verbe est une croyance singulièrement détachée de la foi qui la promeut. C’est croire surtout qu’un roman peut se former à la surface des récits, qu’ils peuvent échapper aux expérimentations et aux mythifications, croire que cette unité peut légitimement se comparer à ce qu’on est quand on n’est plus l’officiant ni le fidèle. C’est croire qu’il est possible de s’interposer, par l’entremise de la narration poussée dans les cordes du roman, entre l’idée de l’incréé, qui n’est pas bête, et celle du créateur qui naît de sa propre circonstance. Voici ce qui a été tissé dans l’imposture et dans l’habileté par le père peut-être réduit à ce fil d’une histoire que rien, pas même sa cohérence, ne parviendra à reconstruire comme c’était, et c’est déjà une victoire, si ce mot, climax des plaisirs, doit nécessairement s’aboucher avec le combat. Le père doit, à bout de force, demeurer sans descendance. D’où la sensation d’incréé, de possible incréation, de chuchotement sans voix, de caresse éventuelle.

Mais rien ne serait possible (ou facile, j’hésite) sans la leçon des conteurs. Au diable les écrivains ! À la baille ceux qui reviennent sur l’ouvrage pour en faire un métier ou une profession de foi ! La leçon de Maupassant ou de Caldwell, entre autres innombrables marginaux de l’écriture, passe par le jet qui décrit la page sans l’éclabousser. À la longue, la "critique" s’y retrouve et s’en flatte. Méfions-nous alors de ces tentatives de reconnaissance en paternité. Ce sont de toutes petites religions, des sectes minuscules qui n’atteignent pas l’ignominie[1] des grandes, mais elles sont légion comme les poux, vivaces comme le lierre et prolixes comme le vin. Elles servent à parachever l’oeuvre de contention, elles soudent les grandes pièces, mobilisent des factions d’immobilités. Le combat consiste alors à briser le laitier pour faire apparaître cette œuvre d’arc électrique dans le métal rejoint de nos errances. Cela se dit, cela se raconte et le fil est un jet en réponse à l’électrode paternelle, en démocratie comme ailleurs.

"Un organe de plus ou de moins dans notre machine nous aurait fait une autre intelligence," écrit Montesquieu[2]. Ce qui nous pousse heureusement à reconsidérer, d’un côté comme de l’autre, tout ce qui ajoute sa foi[3], ou plus prosaïquement son fonctionnement, à un organisme voué à la destruction privée. Car ce qui peut mettre fin à la vie, quand l’existence n’est qu’une passade personnelle, ce n’est pas la mort, mais son utilisation massive ou sa fatalité catastrophique. En ce sens, la mort est d’essence divine et la destruction une énigme de la banalité du suicide et de la fragilité des conceptions cosmologiques. Ces moments physiques sont suffisamment éprouvants pour qu’on accepte sans broncher la prescription d’un père qui s’érige au lieu de bander bonnement.

Patrick CINTAS

Lectures :

La trilogie divine de Philip K. Dick.
Schopenhauer.
Camille Flammarion.
Charles Darwin.
Guy de Maupassant.
Erskine Caldwell.

Sites :

themodernword.com/scriptorium/dick.html - The modern world - Scriptorium.
atheisme.free.fr/ - Athéisme - L’homme majuscule.
spinozaetnous.org/ - Spinoza et nous.


[1] Ignominie : je dois ce terme à Blaise Cendrars (La main coupée).
[2] Mal cité par Maupassant dans sa Lettre d’un fou, mais l’idée est écrite au sujet du "goût" et pour l’Encyclopédie.
[3] Traditionnellement : en Orient, le temps, et en Occident, l’espace. Et plus près de nous : la soumission, avec son cortège de cris nationalistes, et le cyberespace, pur métal aux propriétés organiques. Etc.

 

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