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Livre premier
Chapitre premier

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 Article publié le 6 mars 2006.

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Frank Chercos montait chaque soir au-dessus de la ville pour y méditer en toute tranquillité. À l’époque, il possédait une motocyclette, ses émoluments de jeune flic ne lui permettant pas encore l’achat d’une automobile neuve. Frank voulait du neuf, après avoir usé du vieux pendant toute son adolescence. Il avait trouvé cette Java dans la vitrine d’un vendeur de motoculteurs. Il n’avait pas accepté un crédit trop bien ficelé pour le réduire à des calculs de rentabilité. Quand on n’a pas vraiment les moyens, on paye cash.

Il n’avait été ni fils de bourgeois, ni d’ouvrier, ni de fonctionnaire, pas même de rentier. Son père avait été une crapule, mais une petite crapule qu’on n’avait jamais enfermée, ni même menacée d’enfermement, un sale type qui entretenait de bons rapports avec les forces de l’ordre et qui n’avait jamais eu à faire à la justice. Mais c’était un marginal, un égoïste profond, enclin, pour défendre son territoire, à l’hypocrisie et à la jalousie. Frank se souvenait d’une mère effacée, un peu poivrote, qui l’avait initié aux médicaments. Elle avait été jolie, comme la plupart des femmes, et avait renoncé à ses rêves sans esprit de sacrifice, laissant aux autres le soin d’imaginer ce qui était perdu à jamais pour elle.

Pendant ce temps passé en explications et en traversées du silence, Frank rénovait les objets de son existence. Il récupérait, sans jamais rien voler. Il achetait quelquefois. Il avait, comme tous les jeunes de sa génération, besoin de musique et de voyages. Il n’écoutait rien d’inoubliable et n’allait jamais loin. La bande magnétique et le moteur deux temps constituaient la base de son existence techno. Avec, de temps en temps, dans les moments de déprime, les substances que lui fournissait sa mère et qu’il finit par trouver en allant un peu plus loin que d’habitude, aux frontières de la ville, et non pas au coeur comme le suggérait son père.

Il n’avait rien appris d’autre, mais ni son père ni sa mère n’exprimèrent leur regret, s’ils en éprouvaient. Il était devenu flic pendant son service militaire. Au début, il croyait que le métier de flic consistait à aider la Croix-Rouge à ramasser les morts et les blessés de la route. Un sergent lui avait enseigné les rudiments du comportement de flic, mais seulement dans le cadre étroit et trompeur d’une Croix-Rouge qui agissait avec méthode et reconnaissance. Frank était toujours chargé de la circulation rendue difficile par l’accident et la nuit. Il s’agitait avec méthode dans les phares et les ombres où il semblait à son aise. On le félicitait toujours. Si c’était ça, flic, c’était un bon boulot. Il ne concevait pas un bon boulot sans cette reconnaissance pressée qui secouait sa main et flattait son épaule.

Au matin, il allait au rapport rasé de frais et les dents éclatantes. On voyait bien qu’il y avait du flic en lui, en plus du tueur qu’il promettait de devenir si on lui en donnait l’occasion. Il avait quitté l’Armée avec l’espoir de continuer d’être flic. Mais les tests d’intelligence signalaient déjà qu’il n’était pas à sa place dans la circulation. Il s’était rendu compte que tous ses collègues étaient de sombres crétins. Ça ne le gênait pas vraiment, mais à force de vivre avec des demeurés, il prenait le risque de s’enliser dans sa propre paresse. Il n’avait rien demandé. Il avait simplement passé les tests sans s’engueuler avec le psychotechnicien. On lui avait communiqué les résultats en grandes pompes.

Convoqué dans le bureau du Chef, il n’avait pas attendu longtemps dans le couloir. On l’observait. Il évitait les regards glissant derrière les vitrines des bureaux. Il ne se demandait même pas pourquoi le Chef voulait le voir. Il n’était pas encore certain de rester flic. Il avait le choix, comme au Séminaire où il avait passé quelques mois de tempérance et d’espoir. Le Chef déplia les résultats sur son sous-main taché d’empreintes digitales.

- C’est bon, disait-il, c’est même très bon. Vous dites que vous n’avez aucun diplôme ?

Frank secoua la tête pour dire oui. Il était économe question dialogue. Il s’ensuivit un stage de plusieurs mois dans un centre spécialisé où on lui démontra qu’il était mieux fait pour l’enquête. Il n’avait pas un goût très franc pour ces recherches. Il haïssait les juges depuis qu’il en avait rencontré quelques-uns au moment où les services sociaux s’étaient intéressés à son adolescence solitaire. Il avait insulté le juge et quand on lui avait demandé une explication, il l’avait refusée à ces esprits un peu trop enclins à l’arbitraire. Ils avaient dû se contenter de sa grimace et ils l’avaient renvoyé à la vie ordinaire sans autre forme de procès.

Un magistrat venait leur enseigner la procédure. Il remarqua tout de suite l’hostilité de Frank et il le traita en être inférieur. Frank lui consentit cette fois une explication, mais elle était musclée et on le lui reprocha. Comme il avait parfaitement fait usage de la terreur, on l’aiguilla vers la section des tacticiens. Il s’y trouva plus à son aise que dans l’enquête proprement dite. On y enseignait surtout la provocation. Il aimait la provocation, mais la fuite l’écoeurait. On avait beau lui expliquer qu’après la provocation, il est utile ET nécessaire de fuir, il s’entêtait à vouloir faire face à ses responsabilités et le groupe de pilotage reconsultait les résultats de ses tests pour chercher l’erreur. On lui expliqua que, dans son cas particulier, le mental prenait le pas sur l’intelligence. On n’avait jamais conçu un flic de ce type. Il n’était pas trop tard pour bien faire, comme il le suggérait avec amertume, mais le temps filait doucement et les horaires du stage ne prévoyaient pas ce genre de réflexion. Il promit de fuir pour avoir la paix. On le surveilla.

Et chaque soir, tandis que sa Java ronronnait dans la montée au-dessus de la ville, il était filé par des taupes. Dosant les gaz dans les virages, il ne les voyait pas dans ses rétroviseurs. Il savait seulement qu’il était filé et il savait pourquoi. Il savait même comment. Pendant que lui, simple enquêteur provocateur, se payait une technologie héritée de l’ancien bloc communiste, comme on l’appelait encore, eux disposaient d’une technologie dernier cri qui leur assurait à la fois l’invisibilité et l’impunité. À dix heures, il avait fini de travailler, mais pas d’exister, pas pour eux en tout cas. Il montait au-dessus de la ville et arrêtait la Java dans une clairière au bord de la route. De là, il dominait la ville. Il rêvait de la peindre ou de la photographier. Il avait une idée des couleurs à employer, notamment le rouge des lumières et le bleu profond de l’ombre. Ils ne savaient pas ce qui se passait dans sa tête, sinon ils auraient cessé de le filer comme un prévaricateur. S’il avait amené une fille, ils auraient soupçonné une ruse. Il n’y avait pas de fille dans sa vie. Il cherchait toujours. Pas facile, avec une Java deux cylindres qui exhibait son gros phare démodé.

Quand il arriva à la clairière, il vit la chaise. Il n’y avait jamais eu de chaise à cet endroit-là qui n’était pas non plus un dépotoir. La chaise rutilait dans un rayon de lumière qui fusait discrètement d’un buisson. C’était une chaise confortable, du type de celles qu’on rencontrait dans les musées de l’ancien temps et dans les maisons bourgeoises. Une chaise au nom de roi, avec une tapisserie brodée de fil d’or. Frank coupa les gaz et continua d’avancer au ralenti. Tous ceux qui ont possédé une Java et qui la possèdent peut-être encore savent que ses deux cylindres sont capables d’une grande souplesse. Il braqua le phare sur la chaise, puis sur le buisson. Une fille en sortit, attifée comme une pute, les seins gonflés et la cuisse nue. Frank posa pied à terre.

- Si c’est moi que tu cherches, dit la fille en avançant, tu m’as trouvée.

Frank lui offrit un reflet de sa canine d’or.

- Tu t’installes ? dit-il en désignant la chaise du regard. T’en as d’autres ?

La fille ne parut pas comprendre. Elle regardait la chaise comme si elle ne l’avait jamais vue.

- Elle est à toi, non ?

Elle ne pouvait pas le nier. En principe, on ne trouvait ce genre de chaises que sur les bords de la nationale. Qu’est-ce qu’elle foutait à cette altitude ?

- Me dis pas que tu n’en sais rien, dit-il en coupant le moteur.

Elle continuait d’avancer. Il n’était pas sûr que ce fût une fille. Il n’aurait pas aimé se coltiner avec un travelo. Il y avait un tas d’idées qui lui répugnaient., et particulièrement celle d’avoir à se farcir la présence d’un travelo pour les besoins de l’enquête. Le phare tirait sur la batterie qui commençait à ronfler.

- J’t’ai jamais vu, dit la fille.

- Ça m’étonnerait, dit-il.

Et il ajouta pour éviter la confusion :

- J’t’ai jamais vue moi non plus. L’endroit est plutôt tranquille d’habitude.

Elle épousseta un sein du bout des ongles.

- Je vois que je dérange, dit-elle. Mais la terre est à tout le monde, non ?

Frank actionna la béquille d’un coup de pied savant. Il leva une jambe à l’équerre et se planta devant la fille.

- Il y a de meilleurs endroits, dit-il.

Son instinct de flic lui parlait. Elle devait en savoir autant sur sa nature. Elle recula imperceptiblement comme si elle avait à faire à un client trop original.

- Il n’y a pas de meilleur endroit pour méditer, dit-il en s’approchant du gouffre.

On ne voyait pas la pente. La ville gisait dans un néant. Il n’avait jamais invité personne à assister à ce spectacle qui lui donnait la nausée.

- Tu serais folle d’être seule, dit-il.

Il palpait son P32 dans sa ceinture. La fille commençait à sentir la sueur. Frank percevait les frémissements du maquereau dans les feuillages.

- C’est tout de même étrange de monter jusqu’ici pour chiner, dit-il sans la regarder.

- Je chine pas, dit-elle, je...

Il se retourna pour la voir rougir. C’était une fille. Il n’avait jamais vu de travelo rougir. Seules les filles rougissent quand on les prend sur le fait.

- Si tu chines pas, dit-il sans rien perdre de sa mesure, qu’est-ce que tu glandes ?

Le maquereau n’était pas loin. Ou le client. Ou les deux. On rencontrait rarement une fille sans son mac. Avec ou sans client. Les feuillages trahissaient une présence têtue.

- Tu l’as transportée sur ton dos ? demanda-t-il.

Elle reluqua la chaise comme si elle ne l’avait jamais vue. Pendant ce temps, il examina le gazon pour y déceler la trace des roues. Il y avait une quantité incroyable d’ornières dans ce gazon. Il n’y avait jamais prêté attention. C’était l’occasion ou jamais.

- Tu n’aimes pas qu’on te fasse chier, murmura-t-elle.

Elle devait avoir l’habitude de ce genre d’acte de contrition. Frank haïssait les hommes et méprisait les femmes. Il n’arrivait même plus à éprouver du respect pour les enfants et les vieux le rendaient nerveux.

- Si tu cherches des histoires... commença-t-elle.

Il s’approcha d’elle pour la regarder au fond des yeux. Elle était devenue dure comme une pierre et il n’était pas facile de pénétrer dans ce corps par les yeux. Il connaissait cet exercice, un des favoris de son bon vieux salaud de père.

- Vous feriez mieux de vous tirer tous les deux, conseilla-t-il sans une trace d’agressivité dans la voix. Ou tous les trois, tous ! qui que vous soyez.

- T’es dingue, non ? fit-elle.

Elle disait ça parce qu’il agitait son P32 à proximité de son visage. Le marle n’en pouvait plus ou alors il était insensible. Frank ne connaissait aucun proxo à ce point indifférent au sort de sa camelote. Celui-là pas plus que les autres. Il le lisait dans les yeux de la fille, faute de pouvoir s’y noyer comme il aimait en finir avec les filles.

- O.K., dit le marle en sortant de sa cachette.

Le P32 était une arme de flic. Ça l’inspirait. Il avança une gueule de poupon travaillé par la vérole. Une mèche blonde coulait sur son oeil. Il se dandinait comme si le moment était venu d’en rire. Frank lui envoya deux coups rapides dans la bouche. Il vit nettement les dents éclater tandis que la tête, par réflexe, s’avançait encore avant d’être projetée en arrière dans l’obscurité où tout le corps fut englouti. Il n’y avait plus de trace du proxo, du moins pas tant qu’il ferait nuit. La fille s’agita.

- Il te fera plus chier, dit Frank qui entrait dans l’ombre pour achever le travail.

Un coup fit encore trembler l’air tranquille du petit bois jouxtant la scène qu’il venait d’inventer pour épater une fille qui n’était pas de sa connaissance. Elle devenait lentement hystérique. Il revint dans la lumière lunaire.

- Crevé, dit-il. Ces types ne méritent rien d’autre.

Il s’adressait à ses fileurs. Elle ne pouvait pas comprendre. Elle répétait, au bord de l’effondrement qui précède d’une seconde la crise d’hystérie :

- T’es complètement dingue !

Ses yeux tourneboulaient en direction du bois. Frank vérifia la culasse. Le canon avait surchauffé. C’est toujours ce qui arrivait quand il ne prenait pas le temps des explications.

- Il est complètement dingue ! dit la fille comme si elle s’adressait à quelqu’un d’autre que Frank.

Il jeta un regard circulaire dans l’obscurité environnante. Pas une feuille qui bouge, pensa-t-il. Là où elles devraient bouger, il y a quelqu’un pour les en empêcher. Le comte sortit de l’ombre, le pantalon plié sur son avant-bras. Ses mollets rutilaient dans l’herbe noire. Frank leva lentement son arme vers le ciel, comme si le coup pouvait partir tout seul, ou que son index était capable d’agir sans l’aide du cerveau.

- Nous voilà dans de beaux draps, dit le comte qui se glissa derrière la fille encore de ce monde en attendant de se laisser aller.

Il devait y avoir une note d’humour dans ce qu’il venait de dire, parce que le comte se mit à rire, pas d’un de ces petits rires nerveux qui succèdent aux pires conneries, mais un rire bien dessiné sur des lèvres qui n’en demandaient pas plus pour se distinguer de la nuit.

- Trouvez pas ? demanda-t-il à Frank qui n’osait pas rengainer à cause de la chaleur du canon.

La fille coula dans l’ombre du comte qui ne fit rien pour la retenir. La tête s’enfonça dans l’herbe avec un bruit de pierre qui rebondit sur une autre pierre.

- Le mieux est peut-être de se calter, proposa le comte.

C’était un vieillard chenu, comme on dit dans les contes pour enfants. Frank l’avait déjà surpris en flagrant délit d’incitation à la prostitution et il avait déjà flingué le marle qui le poussait dans le dos. Ce n’était pas la même fille, le comte en était certain. Ils se penchèrent pour examiner son visage terrifié.

- Si j’avais su que c’était ma fille, dit le comte, vous pensez bien que je l’aurais raisonnée.

Frank renifla dans son poing. Le comte avait des tas d’enfants illégitimes. Beaucoup se sentaient un peu bâtards ces temps-ci. Le comte régnait sur un peuple de velléitaires. Il arrivait à Frank de se demander si sa propre mère n’avait pas fauté avec ce suborneur. Elle était pardonnée d’avance. Il s’adressait au comte comme à un père qui eût mérité le respect.

- Vous me comprenez ? demanda le comte.

Elle se mit à gémir. Frank tâta la bosse sur le front. Elle lui communiqua une perle de sang qu’il examina dans le reflet du canon. Le comte apprécia la stratagème en connaisseur.

- Je reviens, dit-il en se levant.

Il revint avec sa Rolls-Royce tous feux éteints.

- Vous êtes suivi, dit-il à Frank à travers la vitre.

Frank secoua la tête pour signifier qu’il le savait. Mais ça n’avait pas l’air d’embêter le comte non plus. Personne ne lui demanderait de témoigner puisque personne n’enquêterait sur la mort d’un marlou. Frank actionna le kick de sa Java qui partit au premier. Il se méfiait des retours. Il chaussait des mocassins véritables. Il n’avait aucune idée de cette vérité, n’ayant rencontré des Indiens que sur les écrans de consoles appartenant à ceux qui avaient les moyens de cette technologie de l’infantilisme. Il ne fréquentait pas vraiment les bibliothèques de peur d’en savoir trop ou pas assez. Il consommait avec une parcimonie de pauvre qui en sait long sur les raisons de sa pauvreté. Le comte appréciait particulièrement cette qualité qu’il appelait de la connaissance de soi. Frank pensait connaître mieux son ombre, mais il n’en parlait jamais.

- Allons-y, dit le comte.

Il tenait la portière pendant que Frank poussait la fille à l’intérieur de la Rolls. La Java ronflait sur sa béquille, prête à toutes les aventures, il le savait.

- Vous n’avez pas peur qu’elle prenne la poudre d’escampette, remarqua le comte un peu émerveillé par le ralenti.

- Aucune chance, dit Frank en ânonnant.

Il montra la clé de l’antivol d’un air triomphant. Le comte haussa les épaules et jeta un oeil inquiet dans la broussaille. La fille se recroquevilla dans les coussins dont l’abondance ne choquait plus l’esprit étroit de Frank en matière de pratique sexuelle. Elle exigeait maintenant qu’on lui foute la paix.

- Pas question, dit le comte. Vous me suivez ?

La Rolls disparut dans la nuit. Frank enfourcha sa monture et suivit ce qui lui parut être une ombre. Il roulait lui aussi tous feux éteints. Les fileurs n’avaient pas non plus de feux. On était vraiment plongés dans une vraie nuit, noire et interminable.

Arrivé au château, le comte descendit de son carrosse pour ouvrir le portail. Pas de technologie à ce niveau de l’existence. Le portail grinça comme dans un film. Frank s’engagea lentement dans l’allée, tandis que le comte faisait des signes obscènes à la nuit. Maintenant, les phares conjoints de la Java et de la Rolls éclairaient la façade grise du château qu’ils contournèrent pour aller au garage. Le comte ne laissait pas dormir son carrosse à la belle étoile et Frank détestait l’idée de sa Java aux prises avec les démons de la nuit. On entra dans le garage avec un grand bruit de moteur qu’on décrasse.

Une voix les accueillit dans le vestibule. La comtesse n’étant plus de ce monde, ce pouvait être la voix de la fille ou de la belle-fille. Frank en savait assez sur le sujet. Le comte n’avait pas négligé son éducation. C’était la fille, Constance, une athlète qui s’exerçait avec des hommes pour se mesurer avec les dieux du stade. Mais c’était la même voix. Au fond, toutes les femmes avaient la même voix, et le comte regrettait que Frank n’eût pas les moyens d’en distinguer les nuances. Il y perdait l’essentiel du plaisir, affirmait le comte, et Frank ne se reprochait pas de ne pas chercher à le trouver de cette manière un peu trop distinguée à son goût. Mais le comte ne lui reconnaissait pas le droit à un goût qu’il limitait pour l’instant aux saveurs de l’existence. Ce n’était pas si mal, comme début, et Frank y trouvait quelques satisfactions.

- Frank a amené une amie, dit le comte en montant l’escalier, abandonnant Frank à son sort.

Constance jeta un oeil dégoûté sur la fille qui s’accrochait à l’épaule de Frank.

- Elle a bu ?

Frank fit non de la tête. S’il avait eu une main libre, il s’en serait servi pour faire des ronds avec l’index sur sa tempe, ce qui lui aurait épargné une pénible explication.

- Elle est dingue, dit-il, souffrant de s’exprimer sur un sujet qu’il ne maîtrisait pas aussi parfaitement que le comte.

- Dingue ? fit Constance en s’approchant.

Frank redoutait toujours ce moment de comparaison. À côté d’elle, il avait l’air d’un malade en phase terminale. Il n’arrivait jamais à se considérer comme normal sitôt qu’il se trouvait en présence de ce phénomène de foire. Elle portait assez bien un parfum au vague relent de fraise.

- Vous allez bien ? demanda-t-elle à la fille qui continuait de ne pas croire à ce qu’elle voyait.

Le comte réapparut, cette fois en haut de l’escalier, presque princier.

- Amenez-la, Frank. J’ai deux mots à lui dire.

Constance fronça son nez et disparut par une porte secrète. Le château était tapissé de portes qui apparaissaient et disparaissaient comme par enchantement. Frank, qui le connaissait depuis son enfance, en avait la mémoire ébranlée à jamais. La fille tenait à gravir l’escalier sur ses pieds, acceptant toutefois le bras maintenant débile de Frank que la fragrance à la fraise continuait d’étourdir passablement.

- Pressons ! Pressons ! dit le comte.

Il se chargea lui-même de la déshabiller et de la ligoter sur le lit. Frank contemplait le baldaquin. Si c’était sa fille, le comte prenait des libertés qui finiraient par lui être reprochées.

- Ça ira jusqu’à demain, dit le comte comme s’il venait d’agir en médecin (qu’il était) et que le ligotage qu’il venait d’effectuer pouvait désormais s’intituler contention.

Frank avait vécu cela après son instance au Séminaire. Il avait passé quelque temps dans un établissement spécialisé dans le redressement des esprits. Il en était d’ailleurs ressorti redressé. Toujours aussi malheureux et angoissé, mais droit et surtout vertical. Il avait souvent été droit, mais couché. Son père avait expliqué tout cela au juge. Une manière d’excuser les impolitesses que Frank avait commises à l’endroit de ce magistrat intègre. Le comte était d’accord avec cette analyse : dans la vie, il faut être droit et vertical. C’était, à une nuance près, la conclusion du juge inspirée par un père trop inquiet. Le juge avait écrit : il suffit. Il suffit d’être droit et vertical. Frank ignorait en quoi consistait la nuance, n’ayant jamais franchi la distance qui sépare l’hypothèse de la condition suffisante. C’était au-dessus de ses forces. Et il se sentait particulièrement faible pendant au moins une heure après avoir côtoyé l’athlétique Constance qui avait épousé un des rejetons du comte. Il referma la porte lui-même et le comte le poussa dans le corridor.

- C’est Anaïs, dit-il une fois qu’ils furent dans la cuisine, le seul endroit dont il était sûr parce que c’était le seul qu’il connaissait à fond.

Frank voulait avoir l’air de comprendre, mais c’était difficile. Le comte s’impatienta.

- Tu ne te souviens pas d’Anaïs ? grogna-t-il sur le visage de Frank.

Frank fit un effort. Il désespéra le comte.

- C’est votre fille ? finit-il par demander, le flic reprenant le dessus.

Le comte s’ébroua.

- Je n’en suis pas fier, dit-il en se servant un alcool. Vous en voulez ? Non. Vous ne buvez pas. Vous vous droguez.

Frank laissa paraître un signe de colère rentrée.

- Elle m’a eu, dit le comte.

Il offrit son visage contrit à un Frank qui désespérait de ne pas comprendre. Il en était ainsi avec les autres chaque fois qu’ils proposaient leurs récits au lieu de se distinguer par le style comme tout le monde.

- Je l’ai baisée ! avoua enfin le comte.

- Si elle vous a eu... fit Frank.

Le comte avala son verre d’un trait. Il s’empourpra.

- Vous connaissez vos suiveurs ? demanda-t-il tandis que la peau de son visage se détendait.

- Vous savez, avec les costumes brouillés, c’est difficile.

Le comte n’aimait pas plaisanter quand ce n’était plus le moment.

- Il n’y a jamais moyen de négocier avec eux, constata-t-il. D’abord, on ne sait jamais qui ils sont exactement. Ensuite, ils sont exigeants. J’ai les moyens, mais tout de même !

- Je peux essayer de savoir, dit Frank qui ne croyait guère à ses possibilités d’identifier avec certitude les fileurs qui avaient assisté à la déroute sexuelle du comte.

- Je me demande si elle a de la suite dans les idées, dit le comte en se frottant le menton sur le bord du verre. Son marlou devait bien en avoir avoir, lui. Elle m’a toujours semblé un peu innocente.

Innocente, Anaïs ? Frank ne se souvenait pas de cette innocence. Il n’y avait aucune naïveté dans les circuits de son enfance. Pas un personnage de sa taille pour corroborer la thèse du vieux libertin. Il serait bien retourné dans la chambre pour examiner ce corps à la loupe de ses connaissances légistes, mais le comte s’opposerait à de nouvelles approches. Il était maintenant prisonnier d’une idée qui n’avait pas de suite, la suite consistant à éliminer ou à soudoyer les fileurs qui pouvaient témoigner de sa sexualité prise au piège de l’enfance. Frank pouvait les éliminer. Il le ferait si le comte trouvait le moyen de les identifier. Ça n’est jamais très folichon de se retrouver en première page dans la position de l’inceste, même avec l’excuse d’une mémoire chargée d’enfants à reconnaître et jamais reconnus comme tels. Le comte s’enfila d’autres verres avant de se prostrer devant la cheminée remplie de pots de fleurs.

Frank se retira sans passer par la chambre où Anaïs devait dormir sous l’effet à la fois de l’hystérie et des drogues que le comte lui avait injectées. Il poussa sa Java dans l’allée jusqu’au portail, l’enfourcha dans la descente au point mort, et ne consentit à démarrer le moteur qu’à une bonne distance du château. Les fileurs se signalèrent dans son cerveau par une fréquence parasite qui lui arracha une grimace de douleur. Ils l’avaient salement bricolé, à l’hôpital. Parce que tout ça s’était terminé à l’hôpital, entre un mur blanc et une fenêtre qui ne s’ouvrait pas. On n’insulte pas un magistrat sans le payer chèrement. Enfin, il voulait croire que son père n’y était pour rien. Sa mère avait laissé un mot attestant de l’innocence du père et de la méchanceté du magistrat. Il s’efforçait de la croire encore, mais ce n’était pas tous les jours facile. Il n’avait même pas songé à interroger le corps pendu par le cou. Rien, pas un sentiment. Le vide.

 

 

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