Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Forum] [Contact e-mail]
Navigation
Livre premier
Chapitre III

[E-mail]
 Article publié le 6 mars 2006.

oOo

Frank n’avait pas trouvé le sommeil. Il passa au ralenti devant la fenêtre opaque du RI. Son dossier lui interdisait à jamais l’accès à ce coeur du système policier. D’après ce qu’il en savait, il n’irait guère plus loin qu’Enquêteur de première classe. Pour l’instant, il n’avait aucune classe et on ne lui promettait rien. Il avait trop de problèmes. Il redoutait la mise à l’écart plus que le licenciement. Il savait qu’un jour il serait seul devant l’évidence. Rien ne l’angoissait plus que cette sale idée.

Dans la salle des pas perdus, il y avait du monde. Les flics en uniforme voletaient en diagonale, lâchant des sourires complices et secouant de verts dossiers. Quelques camés se réveillaient à peine. Le comptoir en bois d’okoumé reluisait sous les premières piles de dossiers. Le crâne d’un gratte-papier en civil renvoyait ses reflets de douce crasse. Frank s’engagea dans le couloir qu’il avait l’habitude d’emprunter chaque matin. Il tapota à tous les carreaux pour saluer des visages épuisés par la prévision de travail. Le bureau de Hautetour était fermé, le rideau baissé et un panneau indiquait qu’il ne fallait le déranger sous aucun prétexte.

- Le prétexte, c’est elle, informa un visage qui pointait entre deux battants de porte.

Une femme était assise sur une chaise que Frank savait appartenir au mobilier de Hautetour. Elle se regardait dans le reflet de la porte de verre que Hautetour avait condamnée. Frank la salua, regretta aussitôt ce gémissement poussif et entra dans ce qui lui servait de bureau. N’ayant pas le privilège d’une porte, il pouvait observer une bonne partie du couloir. La femme le regardait de temps en temps, sans insistance, machinalement, quittant provisoirement son visage dans la porte de Hautetour.

- C’est la veuve, entendit Frank qui commençait à s’alimenter.

- La veuve de qui ?

- De Bégnard.

- Il est mort ? couina Frank.

Comment pouvait-il l’ignorer ? Il se tassa dans son fauteuil, poussant les ressorts dans le fond.

- Une patrouille l’a retrouvé sur le carreau. Tu connais Jasmin ?

- Le marle ?

- Lui-même. Crevé lui aussi. Un duel quoi.

Un glissement feutré indiqua que Hautetour sortait de son bureau. La veuve se leva et parla à voix basse. On pouvait voir la main gantée de Hautetour sur son frêle avant-bras.

- Il ne reçoit jamais dans son bureau. Il ne fera pas d’exception.

Cela méritait une explication, pensa Frank sans croire une seconde qu’il avait accès à ce genre de confidence. La veuve continuait de s’exprimer, levant légèrement la tête pour plonger son regard dans les yeux de Hautetour qui chuintait comme un jet d’eau.

- Pauvre Bégnard !

Oui, pauvre Bégnard. Frank ne l’avait pourtant pas tué. Il n’était responsable que de la mort de celui qui se faisait appeler Jasmin. Un compte à rendre à cette Anaïs K. qui ne lui avait pas tout dit. Le comte aussi lui avait menti. Hautetour pouvait tout expliquer, mais il ne le ferait pas. Frank était trop instable ces temps-ci. Personne n’avait envie de lui confier un secret. Il était pourtant prêt à assumer la mort du marlou. Qu’en pensait Hautetour ?

La veuve les salua en passant. Ils étaient déjà une bonne dizaine dans le bureau de Frank qui était le meilleur observatoire des secrets de Hautetour. Plus près, on risquait de se montrer indiscret. Frank avait cet avantage de posséder un bureau discret et pratique. Ils se penchèrent tous cérémonieusement en marmonnant des condoléances. Frank lui-même se surprit à regretter l’existence d’un crétin qu’il avait nettement cherché à tuer. Hautetour succéda à la veuve.

- O.K., Frank, grogna-t-il, j’ai à vous parler.

Tout le monde s’éclipsa. Hautetour n’avait pas dit : J’ai besoin de vous. Ce qui était toujours bon signe pour l’avenir. Quand Hautetour vous parlait, c’était toujours pour vous reprocher quelque chose. Pourtant, Frank ne parut pas affecté par ce qui avait tonné comme une menace. Au contraire, il était sorti de sa prostration et souriait. Hautetour lui renvoya un sourire de bon augure. Il respirait la complicité, ce matin. Et c’était ce camé de Frank qui en profitait. On se précipita chez le juge pour l’informer de la promotion de Frank Chercos.

- Entrez, Frank, dit Hautetour en maintenant sa porte entrouverte. Vous avez passé une bonne nuit ? Moi pas.

Le comte beuglait dans l’interphone pourtant mis en veilleuse.

- Il n’en finira pas, dit Hautetour. Vous buvez quelque chose ? Non ? Vraiment ? Je me sers, si ça ne vous dérange pas.

Il y a des gens dont la politesse est le terrain préparatoire des exécutions. Ce n’était pas le cas de Hautetour qui ne manquait pas de franchise, du moins dans l’exercice de sa profession. Frank tentait de deviner le sens des borborygmes que le comte assénait à l’interphone. Il ne s’arrêtait pas. Il semblait tantôt raconter quelque chose de compliqué qui le faisait haleter, tantôt il se coulait dans des explications non moins obscures qui flagellaient la conscience de Frank qui prenait les mots au pied de la lettre.

- Je suis bien d’accord avec vous, mon cher, interrompit Hautetour, mais Frank est avec moi et il n’a pas que ça à faire.

Il n’en fallut pas plus au comte pour repartir sur son cheval de bataille.

- Frank, rugissait-il, dites-lui que Jasmin a les photos !

- Mais, dit Frank qui se levait pour atteindre l’oreille de Hautetour, Jasmin est mort.

- Dites-le-lui. Il s’imagine qu’on ne sait pas compter les morts.

- J’ai buté Jasmin cette nuit, récita Frank à proximité de l’interphone.

- Vous n’avez pas pu. Vous avez passé la nuit avec Anaïs.

Frank ouvrit la bouche comme un écolier dans le confessionnal, abasourdi par l’importance de la faute. Hautetour haussa les épaules et dit :

- Il ne veut rien comprendre.

- Frank, rugit le comte, vous DEVEZ comprendre. Ces photos m’appartiennent. JE LES AI PAYÉES !

- Bon, ça va, Armand, dit Hautetour qui poussait Frank dans un fauteuil à roulettes qui se mit aussitôt en marche vers la sortie. Frank reconnaît les faits. Il a buté Jasmin parce que Jasmin avait buté Bégnard. Il n’a rien à se reprocher. Mais comme dit la veuve : s’il avait buté Jasmin avant que Jasmin ne bute Bégnard, on n’en serait pas là.

- Mes photos !

- Vous comprenez, Frank ? fit Hautetour qui baissait de nouveau le volume sonore de l’interphone.

- Je comprends, bafouilla Frank.

Il le disait parce qu’il était éjecté du bureau de Hautetour sur des roulettes qui grinçaient pour attirer l’attention sur lui.

- T’as descendu Jasmin ? Je te crois pas ! C’est Frank qui a descendu Jasmin !

- Elle aurait pu le remercier !

- De quoi ?

Frank regagna son bureau. Son système perceptif était mal en point ce matin. Si elle l’avait remercié, il n’aurait pas su lui répondre avec toutes les précautions d’usage. Hautetour le savait et il en jouait. On voyait bien de quel genre de photos parlait le comte. Frank n’arrivait plus à se souvenir du visage d’Anaïs. Il avait compris qu’elle était un agent du RI. Il n’avait pas à comprendre quel rôle elle jouait dans ce méli-mélo. En tout cas, son jardin secret était pollué à jamais. Il n’y remettrait jamais les pieds, même si elle le lui demandait.

- Frank ! Hautetour te réclame.

Il n’avait pas quitté le fauteuil à roulettes. On le poussa.

- J’ai oublié de vous demander, Frank...

Hautetour colla un portrait devant les yeux de Frank.

- Vous le connaissez ?

Quand on ne remet pas quelqu’un, il peut devenir n’importe qui. Frank avait l’habitude de ces spéculations. On lui demandait de réfléchir avant de répondre.

- Vous ne reconnaissez pas votre fourgueur ?

Hautetour n’aimait pas les anglicismes. Il s’efforçait toujours d’utiliser les mots français. Ça compliquait les choses, surtout dans les moments un peu tendus, comme c’était le cas ce matin. Frank ne reconnaissait pas son dealer. Il ne savait même pas où il créchait, en espérant que la crèche était encore un mot français.

- Vous reconnaissez qui, Frank ?

La photo s’agitait devant lui et se craquelait en diagonale. Il saisit le poignet humide de Hautetour pour se plonger dans le regard qu’on lui demandait de reconnaître.

- Je sais pas, finit-il par dire.

Frank ne savait pas. On s’en doutait un peu. Frank ne savait jamais rien. Pourtant, son dossier le présentait comme un élément prometteur de l’enquête et de la tactique. Les voix se répandaient comme un poison à travers les cloisons qu’il avait toujours tenté de limiter aux siennes. Il n’avait jamais été plus loin que ces agglomérés de colle et de copeaux.

- Mettons que Jasmin soit mort parce qu’il a descendu ce brave Bégnard (l’épithète brave était peut-être superflue). Mettons que Frank ait agi malgré lui. C’est plus que probable, vu ses mauvaises habitudes. Où sont les photos ?

Hautetour se gratta le menton avec son journal roulé en tuyau. Il considérait Frank d’un oeil sincèrement attristé par le spectacle d’un collègue qui ne laissait pas deviner les raisons exactes de son désespoir.

- Tout ce que je sais, murmurait Frank en baissant la tête pour ne plus voir que l’enfermement auquel le condamnaient ses genoux, c’est que Bégnard était vivant quand j’ai descendu Jasmin. Je ne savais même pas que c’était Jasmin.

Il osa se lever comme un député :

- Je n’ai jamais su qui était Jasmin.

Hautetour recula, saisi d’horreur.

- Vous me l’apprenez, continua Frank sur le chemin de la révolte rentrée.

Il se rassit. Cette fausse sortie l’avait épuisé.

- Nous, dit Hautetour en élevant la voix pour être entendu de tous, on ne veut que savoir la vérité. Si donc Jasmin est mort avant Bégnard, qui a tué Bégnard ? Vous comprenez, Frank ? Qui a tué Bégnard ? C’est difficile à dire, hein, Frank ? Et c’est ce que je n’ai pas voulu dire à la veuve qui aurait du mal à accepter que son mari ait été descendu par un autre flic. Elle préfère qu’il l’ait été par un petit voyou. C’est plus sain pour son esprit. Vous vous y connaissez, en esprit, Frank ? Ce qui peut lui nuire une fois qu’il n’y a plus rien à faire pour recommencer ?

- Bégnard est mort avant Jasmin, dit Frank.

Ça tombait bien. Le juge venait d’entrer. Kol Panglas qu’il s’appelait. Il ne jugeait jamais. Il avait sa logique et il savait convaincre. Il avait Frank à l’oeil depuis que celui-ci avait fait parler de lui en cassant la figure à un juge instructeur pendant son stage préparatoire.

- Qui est mort avant Jasmin ? demanda-t-il d’une voix forte.

- Bégnard, répéta Frank avec l’assurance d’un mauvais élève qui s’est juré qu’on ne l’y reprendra pas.

- Bégnard est mort, expliqua Hautetour.

- Première nouvelle, fit Kol Panglas.

- C’en est une de mauvaise, monsieur le Juge, fit une voix qui ne pouvait pas être celle de Frank mais que le juge prit à tort pour celle de Frank.

- Où est le cadavre ? demanda le juge.

Hautetour s’interposa. Il écrasait toujours le roturier quand celui-ci portait un nom à coucher dehors.

- Je le verrai avant vous, psalmodia-t-il. Frank aussi le verra.

- Je l’ai déjà vu ! cria Frank.

Kol Panglas se dressa sur ses escarpins bleu marine. Hautetour s’imposa encore à sa curiosité maladive mais légitime.

- Frank était là, expliqua-t-il.

- On comprend mieux son émotion, fit le juge, perplexe.

- Envoyez un pneu ! commanda Hautetour du haut de sa superbe. On arrive !

Kol Panglas n’aimait pas l’humour tonitruant du baron, mais il reconnaissait volontiers qu’il en aurait eu un d’encore plus vociférant s’il avait été lui-même élevé à la condition de baron. Il observa un silence têtu pendant que Frank s’éloignait dans les bras chaleureux de Hautetour qui lui promettait des compensations indubitables.

Dans la salle de dissection, le cadavre de Jasmin côtoyait celui de Bégnard. Même type de blessures. Deux trous dans la tête, de face, et un autre dans la tempe. Bégnard avait aussi une blessure superficielle sur la poitrine.

- J’ai pas rêvé, constata Frank sans aller plus loin dans une explication que le médecin attendait comme le messie.

- Vous n’avez pas rêvé à quoi ? finit-il par dire pour mettre fin au silence que Frank venait d’imposer à un Hautetour qui commençait à fatiguer.

- Je rêve jamais, dit Frank.

Il se laissait gagner par la nausée.

- Si vous devez vous sentir mal, conseilla le carabin, allez faire ça ailleurs.

Hautetour revint à la surface. Un claquement de langue annonça une désambiguïsation sans possibilité de discussion.

- Ce que vous n’avez pas trouvé, dit-il à fleur de peau du carabin qui frissonna, est-ce que j’aurais pu le trouver ?

- Je ne vois pas comment, fit le carabin. Je connais mon métier. Vous le savez. Depuis le temps !

- Ces types en savent plus que nous question planque.

- De quel type parlez-vous, monsieur le Baron ? Le flic ou le voyou ?

- Frank se chargera des yeux, dit Hautetour. Ça se conserve longtemps ?

- Si ce sont des greffes, éternellement !

Frank eut une courte absence. La dernière fois que Hautetour lui avait confié la garde d’un morceau de corps humain, celui-ci avait complètement pourri en moins d’un jour.

- Ce n’était pas une greffe, dit le carabin. Les greffes durent éternellement, comme les vers de notre grand...

Il n’eut pas le temps de terminer. Frank titubait avec un bocal dans les mains. Si Hautetour avait décidé de le punir, c’était gagné. Les quatre yeux valsaient dans un jus pituiteux.

- On en fera quoi ? réussit-il à demander.

- Rien, dit Hautetour. Panglas m’emmerde.

- Rien, c’est quoi ? insistait Frank.

Il était trop jeune et trop con pour comprendre. Hautetour aussi avait été jeune, mais il n’avait jamais été con. On ne lui avait jamais confié des reliques juste pour emmerder le juge de service. Il ne savait donc pas ce que Frank pouvait désormais en faire. Il disparut.

- Vous oubliez le couvercle, dit le carabin qui surgissait de nulle part.

Frank voyait la substance dégouliner sur ses poignets. Le carabin vissa le couvercle et épongea les salissures du revers de sa manche. Il souriait comme s’il était certain de rendre service à un bizut. Frank n’avait pas fait sa médecine. En fait, il n’avait encore rien fait, et il était peut-être trop tard pour faire quelque chose qui compte toute la vie. Le carabin se retira comme il était venu, comme un vers dans son trou.

- La prochaine fois, dit Frank à ce qui lui paraissait être un trou refermé, je n’oublierai pas le couvercle.

- Moi non plus, dit une voix caverneuse.

Frank retourna à son bureau. Il se prépara doucement à s’y emmerder toute la journée. Le bocal était à l’abri des regards et surtout des commentaires. Hautetour avait son idée. Frank se sentait jalousé et il aima cette sensation de victoire sur l’attente des autres. Il ne se souvenait plus si Hautetour lui avait commandé quelque chose. Hautetour commandait toujours quelque chose. Il ne vous confiait pas un bocal contenant les quatre yeux de cadavres dont un seul était le vôtre sans raison qui finirait par s’imposer à l’esprit. Frank était doué pour l’attente, surtout dans ces conditions. À qui appartenait l’autre cadavre, celui de Bégnard ? Hautetour l’avait descendu parce qu’il avait la puce. Et que contenait la puce ? Les photos du comte au travail d’Anaïs. Les yeux, c’était une punition. C’était aussi une drôle de façon d’emmerder le juge Kol Panglas qui mettrait tout en oeuvre pour les retrouver. Le carabin le mettrait alors sur la piste de Frank. Il ne tarderait pas à se pointer à son domicile avec la force de l’ordre et des bonnes moeurs. Et qu’est-ce que je lui dirais ? pensa Frank tristement. Il faut que j’arrête cette merde. Je suis au bout.

Rien ne vaut un peu de merde pour aider à s’en sortir. Il exagérait. Ses collègues, dont quelques femmes franchement dégoûtées, ne faisaient aucun commentaire sur les yeux parce qu’ils ignoraient que Frank les possédait pour un temps qu’il lui était impossible de mesurer, ce qui l’angoissait, mais ils ne se privaient pas d’en faire sur son comportement inadmissible, eux qui étaient des exemples y compris pour leurs propres enfants. Ils entraient et sortaient du bureau de Frank sous divers prétextes qu’il n’écoutait plus tant ce manège était grossier et grossièrement calculé par des cerveaux jaloux qui s’empêtraient dans l’hypocrisie et l’égoïsme. Frank leur réservait un discours critique sans savoir combien de temps il lui faudrait pour avoir le courage de le leur balancer en pleine gueule. Il consommait trop de merde. Et eux, ils surconsommaient tout ce que leur proposait la publicité et la propagande. En quoi était-il différent ? Est-ce qu’un amateur d’art qui se contente de l’art est différent à ce point de la valetaille salariée ou au chômage ? Encore une question à laquelle il mettrait longtemps à répondre parce qu’il n’avait pas les moyens de comprendre ce qu’ils expliquaient par des jugements de valeurs et des estimations approximatives.

Aujourd’hui, il était bien parti pour exagérer. Kol Panglas passa plusieurs fois devant son bureau, ralentissant pour estimer si le moment était favorable, et Frank lui souriait comme il n’avait jamais souri à personne, pas même à une femme. Avait-il souri à Anaïs K.? Il ne se souvenait pas d’avoir passé la nuit avec elle ? Quelle nuit aurait-il passé avec une fille nue attachée à un lit surmonté d’un baldaquin ? Le comte prétendait-il se rincer l’oeil ? Que contenait la puce de si outrageant pour sa renommée de pervers sexuel ? Que craignait-il de ce qui ne pouvait être qu’une attitude indigne de sa réputation ? Les photos pornographiques du comte paraissaient dans tous les supports médiatiques. Un des yeux du bocal en savait long sur un sujet qui n’amusait plus Hautetour.

Frank souleva le couvercle. Le jus était tellement trouble qu’on ne voyait plus les yeux à travers le bocal. Il plongea un crayon qui parut frissonner. Un oeil remonta comme par capillarité. Un oeil bleu, celui de Jasmin, le droit ou le gauche. Frank le fit glisser jusqu’au bord du bocal où il accepta de s’immobiliser, comme accroché à une paroi. L’autre oeil bleu suivit le même chemin. À tous les deux, il conservaient quelque chose d’un regard que Frank avait traversé juste avant de tirer dans la bouche, un de ses coups favoris, une horreur pour les témoins. Le troisième oeil était marron. Il eut plus de peine à se retenir au bord du bocal, comme s’il était pris de vertige. Le quatrième s’obstinait à se coller au fond. Frank s’énerva. Il planta le crayon comme dans un bocal de cornichon.

L’oeil en question avait été ouvert. Pourquoi cet oeil et pas les autres ? Le carabin n’avait rien dit sur cette dissection particulière d’un organe qui pouvait contenir de l’électronique haut de gamme. Frank vit nettement les connexions microscopiques qui scintillaient leurs atomes d’or fin. Bégnard devait contenir tout un laboratoire du même type, infinitésimal et pur. Frank redoutait d’avoir déjà subi le même sort, au cours de son internement. Ils l’avaient plusieurs fois plongé dans un sommeil qu’ils s’étaient ensuite refusé de mesurer avec lui, l’abandonnant à de douloureuses spéculations. Et ils n’avaient jamais expliqué ces séjours forcés dans ce que Frank avait toujours considéré comme un au-delà. Personne ne l’avait traité de fou. On s’était limité à l’appréciation tangible de ce qui le différenciait des autres désormais. Il avait souvent tenté de s’ouvrir, histoire de s’observer non plus de près, mais en profondeur, mais la perspective de la douleur l’avait chaque fois fait reculer dans une crise qui menaçait toujours d’être la dernière.

- Vous méditez, Frank ?

C’était la voix de Hautetour dont il était le jouet depuis sa sortie de stage préparatoire. Il y pensait justement. Il ne le voyait pas. Hautetour sembla s’asseoir quelque part dans ce minuscule bureau qui pouvait contenir tout le service si la curiosité l’emportait sur la lucidité.

- J’ai pensé moi aussi à notre affaire, dit Hautetour.

Frank cligna des yeux comme un comateux.

- Il n’y a pas de solution, continua Hautetour. J’ai beau me raisonner, je ne peux pas y croire.

- Croire ? couina Frank qui détestait cette remontée sans paliers.

- Croire que Jasmin a descendu Bégnard.

- C’est pourtant...

- Jasmin n’avait aucune raison de descendre Bégnard.

- Aucune ?

- Aucune.

Frank fit un effort pour se souvenir. Ce n’était pas facile à cause de...

- De quoi ? demanda Hautetour.

Rien. La fille est d’abord sortie de l’ombre. Puis Jasmin, mais Frank ignorait qui était Jasmin, sinon...

- Qu’est-ce que ça aurait changé ?

Rien. Il ne pouvait rester que le client. Or, il y en avait un autre. Et le comte le savait. Jasmin le savait. Il savait même qu’il y en avait un quatrième.

- Ça fait du monde, dit Frank. Quatre types et une fille. Une partouze dans mon jardin secret ! Jamais j’aurais pu l’imaginer aussi facilement.

- Vous voulez dire sans l’aide de...

Frank cherchait une prise dans l’espace. Des vaisseaux continuaient de péter dans son cerveau, avec une lenteur et une exactitude de plan conçu d’avance. Il n’y avait pas moyen de crier quand on était au fond. Et puis ça ne servait à rien.

- Vous êtes dingue, Frank. On va vous donner un autre boulot. Vous avez besoin de pourrir dans un coin obscur. Il n’en manque pas ici. Un coin qui sent la paperasse et le circuit grillé. Vous êtes complètement dingue.

Hautetour était-il sorti comme l’indiquaient les capteurs greffés sur la langue ? Frank sentit le jus insane du bocal remonter le long de son bras gauche. Il s’accrochait lui aussi à la paroi. Il connaissait cet art délicat de la progression verticale. Il l’avait appris dans sa jeunesse, il n’y avait donc pas si longtemps, mais jamais il ne s’était senti aussi éloigné de quelque chose lui appartenant. Il en avait fait, des efforts, pour trouver le moment où son esprit avait commencé à glisser, toujours à la verticale, mais vers le centre et non plus vers cette périphérie montagneuse qui était un divin spectacle réservé aux connaisseurs du vertige. Ils vous condamnent à leur ressembler. Il faut leur ressembler et s’amuser avec eux. Son père, qui n’était pas un exemple de probité, lui montrait le chemin à suivre pour ne pas se faire repérer si on était convaincu d’avoir raison. Pas si bête, ce père qui volait son prochain. Il ne restait plus qu’à savoir comment il avait terminé sa vie de bohémien.

- C’est l’heure, Frank.

Le signal. Il n’était pas en état de rentrer en moto. Il sortit sur le trottoir et contempla la rivière sous le pont. Quelle bonne idée on avait eue de construire les villes sur des rivières et des fleuves ! Frank adorait le spectacle des ponts. Il aimait s’y abandonner entre les passants. L’eau charriait une immensité de recommencements. Verte ou rouge, elle broyait l’Histoire à ses pieds, toujours exacte au rendez-vous. Il engueulait les pêcheurs si ça mordait, sinon il les maudissait en riant et ils riaient avec lui.

- Frank Chercos ? Je ne pensais pas vous revoir un jour.

Anaïs ! Vêtue comme une bourgeoise, mais toujours l’air aussi pute. Il l’aurait reconnue dans un lupanar où le désir trouble la vue au point de ne plus faire la différence entre une femme et une autre femme.

- Nous nous connaissons, m’a dit le comte, bredouilla-t-il.

Dessous, l’eau s’acharnait entre de solides piliers.

- Armand est fou ! dit-elle en riant.

- Je me disais aussi...

Il voulait dire qu’il ne l’aurait pas oubliée, que...

- Je n’ai pas de souvenirs, dit-elle. Du moins, pas encore. Et vous ?

Lui non plus. Lui aussi, voulait-il dire ! Comment le dites-vous ? Il était troublé au point de ne plus penser à rentrer dans son chez-lui. Il ne lui parlerait pas de cet enfer miniature. Il ne l’ennuierait jamais avec ce genre de détails qui prêtent toujours à confusion dans les moments de l’existence où la confusion est le pire ennemi de la joie.

 

Un commentaire, une critique...?
modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides. Servez-vous de la barre d'outils ci-dessous pour la mise en forme.

Ajouter un document

 

Site officiel [>>

 

Retour à la RALM Revue d'Art et de Littérature, Musique - Espaces d'auteurs [Contact e-mail]
2004/2020 Revue d'art et de littérature, musique

publiée par Patrick Cintas - 12, rue du docteur Sérié - 09270 Mazères - France

Copyrights: - Le site: © Patrick CINTAS (webmaster). - Textes, images, musiques: © Les auteurs

 

- Dépôt légal: ISSN 2274-0457 -