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Chapitre VI
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 Article publié le 6 mars 2006.

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- Vous souvenez-vous de la troisième nuit, Frank ?

Il avait appris qu’il avait été élevé par des parents adoptifs. Son père n’était pas son père et sa mère n’était pas sa mère. Il leur avait simplement dit :

- Je comprends pourquoi je ne les ai jamais aimés.

Il avait même haï son père. Il avait haï son père dans la personne de celui qui n’était pas son père et qui lui avait menti pendant tout le temps de leur existence commune. Il avait peut-être aimé sa mère. Elle avait menti elle aussi. Il aurait aimé se convaincre qu’elle avait elle aussi été trompée par les circonstances, mais c’était une solution imaginaire trop simple et trop facilement exprimable pour avoir quelque valeur sentimentale. Il avait eu une enfance dans laquelle il savait qu’il était condamné à retomber avant même d’être vieux. Entre l’alcool de son loufiat de père et les médicaments de sa folle de mère, il avait choisi l’amour. Si elle ne s’était pas pendue sans même avoir préparé le terrain de cette disparition violente, il aurait fini par trouver l’occasion de lui dire que ce n’était pas de l’amour, qu’il ne ressentait rien à son égard, qu’il appréciait sa présence comme inévitable et non pas nécessaire. Mais il n’avait pas eu le temps de s’expliquer avec elle. Et le vieux avait refusé de la décrocher avant que les flics ne se ramènent pour poser des questions qui allaient tout changer alors que rien jusque-là n’avait changé à ce point. Il se souvenait d’avoir été embarqué par deux fliques qui lui tordaient les poignets. L’une d’elle répétait inlassablement en regardant à travers la grille de la vitre :

- Comment c’est-y qu’on n’aime point sa mère ?

Il n’avait pas compris tout de suite, parce qu’elle avait un accent étranger, complètement étranger à celui qu’il pratiquait sans le savoir. Ils ont alors estimé qu’ils devaient le piquouser. Et ils l’ont piquousé pendant des mois. Son père est venu finalement le chercher en brandissant une ordonnance du juge qui valait mieux et plus cher, disait-il, que celle des médecins. Frank avait alors compris que son existence allait être bornée par ces souffrances héritées des autres : la justice et la santé. Son père n’était plus loufiat. Il était devenu entièrement poivrot. Mais ce n’était pas son père. Et Frank vivait de ses revenus illégaux.

- Le comte prétend que vous avez passé la première nuit avec Anaïs K.. Il voulait dire : à son chevet. Il n’y avait rien d’autre dans cette affirmation. Il ne voulait pas vous nuire. Mais vous vous sentez toujours persécuté comme un paranoïaque. Vous n’êtes pas paranoïaque, Frank. Vous me croyez ?

- Parlez-nous de la deuxième nuit. Nous en savons assez sur la première.

Ils ne disaient rien des quatre hommes qui étaient avec Anaïs ce soir-là.

- La deuxième nuit, Frank !

Outre Bégnard et son coéquipier Jasmin qui se faisait passer pour un marle comme lui, Frank, se faisait prendre pour un travelo quand on le lui commandait, il y avait le comte et Hautetour. Cela se terminait par une puce que Bégnard remettait à Hautetour.

- Bégnard était vivant quand je l’ai laissé avec Hautetour. Seul Jasmin était mort parce que je l’avais descendu. J’ai bien failli descendre Bégnard mais ce crétin avait encore la peau dure. Le lendemain, Bégnard est mort et il n’est plus question de la puce. Il n’est question que de la nuit que j’ai prétendument passée avec Anaïs chez le comte qui en témoigne.

- Qu’est-ce que vous voulez savoir, Frank ? On n’a rien à vous cacher. Sinceritas !

Frank ne les voyait pas. Il n’identifiait pas les voix, mais pouvait reconnaître les habitudes verbales, comme cette manie de s’écrier Fatalitas ! ou Sinceritas ! pour mettre fin à une conversation et revenir au sujet initial. Il était libre. Il avait même le pouvoir de fermer le robinet de la perfusion. Sa main avait plusieurs fois remonté le tube jusqu’au petit robinet de plastique, une simple clé à mettre en perpendiculaire comme un robinet de gaz. Parallèle, je te suis. Perpendiculaire, c’est l’impasse. Il avait compris qu’ils cherchaient à le réduire à des choix enfantins, immatures. La question des dimensions de la pièce où il se trouvait semblait moins facile à résoudre, mais elle ne l’angoissait pas. Il y avait même une fenêtre. Elle ne donnait pas sur un extérieur peuplé d’arbre et de murailles comme dans un tableau de peinture. De temps en temps, ils agissaient sur l’inclinaison du lit qui se pliait jusqu’à la douleur. Ils tenaient à maîtriser cet aspect de leur relation avec lui, ou plutôt de la maladie inacceptable qui le rongeait de l’intérieur comme s’il en était l’inventeur ou la source. Ils lui avaient promis de le tirer de ce pétrin qui était une sorte d’empoisonnement. Mais ce n’était pas la seule explication.

- Vous avez tout compliqué en vous intoxiquant au lieu de chercher à nettoyer les zones obscures de votre mental.

Ce n’était pas lui qui avait commencé. Elle soignait même les chats avec des amphétamines. Elle en connaissait la théorie parce que sa génération avait beaucoup réfléchi sur ce sujet. Elle non plus n’expliquait rien.

- La salope ! s’était écrié Anaïs...

- La deuxième nuit ?

- Oui. Je me suis demandé si ce n’était pas un simple interrogatoire. Si Anaïs était Anaïs et si je serai encore moi-même une fois que tout serait fini. Qu’est-ce que je foutais à son chevet la première nuit ? C’est insensé. J’ai le net souvenir d’avoir passé le reste de la nuit chez moi. Je vais peut-être acheter cette maison. Je ferai construire une piscine dans le jardin...

- On n’est pas là pour rêver, Frank, mais pour vous aider à ne plus rêver sans au moins prendre vos distances avec ces réalités d’un autre monde qui n’appartient qu’à vous, mais que tout le monde rencontre au moins une fois dans son existence.

Elle le poussait à rêver. Au début, c’était facile. Il fermait les yeux comme elle le lui conseillait et il se laissait avoir, comme elle disait, par ce qui arrivait de fou et d’insensé, mais aussi de parfaitement tranquille et agréable. On ne devrait jamais aller plus loin. Il suffit que le paysage s’y prête.

- Mais comment voulez-vous que la rue se transforme en adret fleuri sous les cerisiers ?

- C’était une manière sournoise de justifier les prises de médicaments.

- Ce n’était même plus la même chose. Il se produisait une accélération. Ce pouvait être la même lumière, mais le corps était emporté en ligne droite alors que l’esprit avait conçu quelque chose de parfaitement circulaire, un espace tangible dont il ne restait plus qu’à profiter, et un horizon facile à accepter parce qu’on n’éprouvait pas le désir d’aller à la rencontre de ses mystères.

- Vous vous exprimez bien, Frank.

- Avec ce qu’elle m’injectait...

- Elle utilisait la seringue !

- C’est une façon de parler. Elle injectait et moi j’absorbais.

- Et alors ?

- Alors je touchais l’horizon sans éprouver aucun plaisir, comme si je touchais autre chose ou que je craignais que ce soit autre chose et non pas ce qui avait motivé le voyage, vous comprenez ?

Il avait passé de sales moments à se demander si elle n’allait pas le rendre fou. Elle l’avait peut-être rendu fou, le loufiat. Frank avait aperçu plusieurs types qui s’étaient déclarés fous à cause d’elle, ou d’elle, il ne savait plus. C’étaient tous des camés. Le loufiat les jetait dehors s’il en avait la force, sinon c’était lui qui était éjecté et il passait la nuit sur le trottoir à se demander pourquoi personne ne sort la nuit. Le lendemain, quand la voie était libre et qu’il pouvait enfin se jeter dans le lit où elle n’était plus, il dormait comme un enfant et elle demandait à Frank comment ce minable avait pu trouver de quoi se beurrer en pleine nuit dans un quartier qui brillait par l’absence de commerce. Ces questionnements épuisaient Frank. Il y avait autre chose à penser pour continuer d’exister et peut-être même obtenir des satisfactions, mais elle ne lui laissait aucun répit et l’enfonçait dans son délire explicatif jusqu’à ce qu’il en éprouvât une nausée si profonde qu’il se levait en pleine nuit pour lui piquer son diazépam ou ses amphétamines. Elle ne l’avait jamais pris la main dans le sac. Elle lui reprochait seulement sa sournoiserie. Si elle avait eu une fille, elle l’aurait aimée candide et simple. Frank était trop compliqué et c’était la raison pour laquelle elle avait fini par le traiter en égal. Il se souvenait maintenant très clairement qu’elle lui avait déclaré qu’il n’était pas son fils. Il avait cru à une sortie métaphorique, comme en provoquent souvent les parents exacerbés qui se replongent dans leur enfance pour se reprocher leurs enfants.

- Anaïs, à qui je racontais, je ne sais pourquoi, ces tribulations d’un enfant dans l’enfance, n’arrêtait pas de la traiter de salope.

- Elle vous interrogeait.

- Je me le suis demandé pendant qu’elle dormait et que je ne trouvais pas le sommeil.

- Vous aviez fait l’amour ?

- Elle se comportait comme ma mère...

- Elle vous poussait ?

- Je veux dire : comme si elle était ma mère et qu’elle voulait tout savoir, à distance.

- Vous dites ça maintenant que vous savez.

- Je m’en souviendrai, de la troisième nuit !

- Parlons-en !

Frank s’assit au bord du lit. Il était nu et n’en éprouvait aucune honte. Au début de la carrière de flic, il vous arrive des choses déterminantes pour le reste du temps que vous allez consacrer presque exclusivement à l’élucidation des énigmes conçues par les criminels et les fous. Il aurait l’avantage de reconnaître les fous avant tout le monde dans le service. Cette pensée le fit sourire et comme son visage était en proie à une légère paralysie, pendant un instant il parut fou et perdu à jamais dans cette espèce de folie que l’observation minutieuse du cerveau n’explique jamais assez pour qu’on puisse se permettre d’affirmer qu’on a compris. Il ne serait jamais ce "on" qui s’instaure en commanditaire et toujours ce "je" qui agit pour les autres et que les autres suspectent de malfaçon. Derrière l’écran des substances protectrices, il y avait tout un collège de spécialistes à la fois hilares et subjugués, comme dans le film où Jerry Lewis se fait opérer d’un poisson avec peu de chance de s’en sortir. Frank avait aussi tragiquement et aussi absurdement accepté le risque de ne plus revenir exactement au même endroit. Il serait flic ou rien.

- Bien parlé, Frank. Mais vous n’avez pas répondu à notre question.

Le ton était sirupeux. Il ne reconnaissait pas la voix. Ce pouvait être une voix de femme. De quoi avait accouché Anaïs ? D’un récit. Ils le prenait pour un cave. Et il l’était peut-être, plutôt que dingue ou passablement malade du comportement.

- Vous pouvez savoir ce qu’a vécu votre véritable mère pendant que vous épuisiez votre existence d’enfant entre un loufiat alcoolique et une ménagère surdosée.

- C’est Anaïs qui vous a mis sur la voie. Je savais que j’avais eu tort de lui en parler. Elle dormait ou me surveillait. Elle avait les moyens de se connecter à mes fibres et à mes substances sans que je m’en aperçoive. Je pouvais seulement la soupçonner d’être en mission.

- Vous voulez écouter la première bande ? Rien qui vous concerne directement.

- On pourrait peut-être commencer par ce qui me concerne, histoire de me retaper un peu avant le grand saut ?

- Vous n’allez pas sauter, Frank. On nous a demandé de procéder à un petit ajustage de votre sens des réalités. On n’en passerait pas par ces complications si on le pouvait, mais nos méthodes sont encore un peu... préhistoriques. Nous ne savons qu’agir et nous connaissons à peu près à fond les conséquences de nos agissements. Mais nous sommes loin d’avoir épuisé les possibilités d’agir sur l’esprit pour le rendre parfaitement compatible avec les données corporelles qui ne peuvent plus, vous entendez, Frank ? qui ne peuvent plus se limiter à la biologie du vieillissement et de la mort.

- C’est dingue ! fit Frank.

L’infantilisation des moeurs avait atteint un point de non-retour, à les écouter. Frank pensait plutôt que tout ce qu’on réussit à toucher est infini et que par conséquent il est impossible d’en finir avec ce qu’on sait.

- Bien vu, Frank ! Couchez-vous tranquillement. Il semble que la position assise perturbe les flux cérébraux. Couchez-vous et augmentez légèrement les coulures.

Il était traversé par une multitude de drains. Commencement de l’illusion. Il se sentait plutôt parfaitement nu et privé de ressources artificielles.

- C’est normal, Frank. Vous êtes en phase croissante de désir. Tranquille !

Attendre quoi ? La bonne méthode pour récupérer un flic qui a mal tourné psychologiquement, c’est le sevrage. On coupe toutes les communications et le corps se retrouve en face de l’esprit et de ses souffrances, comme n’importe qui devant son miroir matinal. La nuit se fait alors attendre, désirer, et le cerveau invente ensuite de nouvelles substances, on devient un vrai laboratoire dans lequel il ne reste plus qu’à connecter les drains reliés au monde et à ses besoins en anéantissement. Je suis l’officine de mon devenir, pensa Frank avec ravissement.

Ils notaient tout. À la main, comme l’exigeait le règlement. Ils étaient une bonne dizaine de notateurs penchés sur leur écritoire, la langue pendante dans l’effort, souffrant de crampes dans le cou à force de lutter pour maintenir la perpendicularité du faisceau visuel avec les sinuosités sonores qui traversaient l’écran protecteur. Ils ne voyaient pas Frank.

- Vous le verrez au dernier moment, avait promis l’instructeur.

L’association des mots dernier et moment faisait toujours frissonner. L’instructeur, qui s’appelait Alice Qand, et qui était éternel et noir comme l’ébène, apparaissait en perspective cavalière sur un autre écran où le jeu consistait à l’expliquer sous peine de le perdre de vue, ce qui se terminait toujours par une déroute de tout le contingent en formation. Il venait de jeter un oeil narquois sur le corps immobile de Frank qui croyait parler à des amis. De retour dans la zone visible, il fit le tour des installations éducatives et se rendit au Laboratoire des Traitements de la Substance Narrative. Le LTSN était une organisation et non pas un simple département du RI. Il agissait de l’intérieur et ne devait des comptes qu’à une hiérarchie extérieure à tous les traitements qu’on avait imaginés pour être complet en matière policière. Alice Qand, qu’on surnommait quelquefois "Qu’allons-nous devenir ?", portait le nom de sa mère en guise de prénom, une pratique inspirée par des souvenirs scolaires, à une époque où Céline avait enfin remplacé les Classiques à lui seul, et ce n’était pas non plus une mince affaire. La formation littéraire de Qand l’imposait dans les conversations, sauf quand Hautetour intervenait, car même les plus fines explorations de la conversation ne peuvent rien contre l’autoritarisme d’un ignorant placé au-dessus des contingences du goût. Qand haïssait Hautetour et Kol Panglas se délectait d’avance de ces rencontres où il demeurait muet comme un vase ornemental pour ne rien perdre de l’affrontement forcément conclu par la défaite du pauvre Qand qui souffrait de crises nerveuses en dehors du service.

- On avance, déclara Qand quand il eut atteint la zone secrète et innommable où le cadavre d’Anaïs réagissait aux ersatz de désir de vivre.

Il jeta toujours le même oeil opaque sur le corps plié en Z. Elle respirait artificiellement pour l’instant, mais des signes de vie étaient apparus.

- Qui l’a descendue ? demanda-t-il sans vraiment s’intéresser à la question.

- Romarin. Elle lui avait raconté des craques au sujet de ce qui peut arriver à une prostate trop souvent sollicitée.

- Vous plaisantez !

- Je plaisante. Vous croyez que c’est facile de vivre les chronologies inventées par le système pour gagner du temps ?

- Je ne perds que huit heures par jour, cinq jours par semaine, dit Qand en haussant les épaules.

C’était tout ce qu’il savait du temps. Sa formation littéraire méprisait les horlogeries atomiques qu’il n’était pas en mesure de comprendre. Cette atteinte pointue à son intelligence le faisait hurler de douleur quand il était seul, et il l’était souvent, souvent le week-end, seul dans sa petite maison au bord de la mer où il n’arrivait pas à se noyer.

- Cinq agents sur le carreau en trois jours, ça compte dans un service aussi discret que le nôtre, dit Kol Panglas qui ne se trouvait pas là par hasard.

Qand n’avait aucune raison de lui en vouloir, il était seulement écoeuré par l’attitude simiesque du magistrat qui n’était ni littéraire ni scientifique, ayant seulement appris par coeur un tas de paramètres arbitraires qui faisaient la preuve de leur efficacité depuis des lunes. Le Droit, c’était vraiment à part dans l’esprit de Qand. Il ne luttait que contre les vexations initiées à ses dépens dans le clan scientifique. Mais Hautetour n’était pas non plus un scientifique ; c’était un flic, c’est-à-dire un comportement réglé sur la raison qui avait elle aussi fait ses preuves depuis autant de lunes que pouvait en compter l’imagination des bons élèves qu’ils avaient tous été du temps d’une enfance que Frank avait mise à profit, malgré lui, pour devenir flic et différent, n’ayant aucune chance du côté des raffinements de la littérature, des complexités de la science et des rigueurs juridiques. S’il n’était pas devenu flic, Frank serait maintenant un moins que rien, une idée qui faisait frissonner la carapace ailée de Qand.

- Dire que Frank vous a soupçonné, dit Kol Panglas à l’adresse de Hautetour qui attendait près de l’interphone, tambourinant le flanc d’un conteneur de mauvaises nouvelles.

Frank ne voyait pas d’autres solutions à l’énigme imposée par la mort de Bégnard. Il avait lui-même descendu Jasmin, il ne pouvait pas douter de cet instant. Ensuite, Hautetour avait flingué Bégnard pour lui piquer la puce (un objet qui avait disparu des conversations de services ou plutôt : on n’en avait jamais parlé). Frank ne savait rien ni de la mort d’Anaïs K., agent spécial qui bénéficiait d’une initiale, ni de celle de Romarin qui devait avoir son importance, moindre certes que celle d’Anaïs, puisqu’il portait un nom de plante aromatique.

- Frank délire complètement, dit Qand qui cherchait des noises à Hautetour, juste pour commencer à ne plus s’ennuyer de n’être qu’un larbin mal informé et incapable de le faire par ses propres moyens.

- Frank est un bon flic, dit Kol Panglas avec sincérité. Sans lui, on en serait à faire encore confiance à Bégnard.

- Vous en savez plus long que moi, consentit Hautetour qui soulevait le couvercle comme s’il était en train d’hésiter à regarder dans le conteneur.

Kol Panglas se raidit. Pourquoi n’en saurait-il pas plus que Hautetour ? Mais dans ce cas, il ne le dirait pas. Qand souriait béatement. Il devait avoir un instrument sexuel aussi imposant que sa dentition, pensa Kol Panglas sans oser regarder le nègre dans les yeux, des fois que celui-ci fût doté, par le système s’entend, de pouvoirs réceptifs extraordinaires. Il compta sur ses doigts :

- Jasmin, que Frank croit avoir tué, Bégnard, que Hautetour n’a pas tué (signe d’impatience du futur directeur du SSE), Anaïs K. et Romarin. Ça fait quatre ! s’écria Kol Panglas.

- Cinq avec Frank, soupira Hautetour.

- Frank est mort !

Kol Panglas était souvent le dernier informé des petits détails qui font les grandes enquêtes.

- Il paraît que l’inventeur du système de Récupération post-mortem est un Américain d’origine arabe, fit Qand qui tenait à s’exprimer sur un sujet qui irriterait forcément Hautetour.

- Un peu irlandais aussi, précisa Kol Panglas qui revenait lentement de son étonnement.

- Ce que vous ne comprenez pas, dit Hautetour, c’est que je viens de perdre deux de mes meilleurs amis.

Il avait l’air vraiment affecté par cette perte imprévisible, mais il ne disait pas tout ce qu’il savait, Qand commençait à en souffrir sans même prendre le temps d’y réfléchir. Kol Panglas pensa que le moment était venu de l’informer :

- Monsieur le Baron était particulièrement attaché aux services d’Anaïs K., roucoula-t-il.

- Ça fait un, serina Qand.

- Et Frank était pour lui comme un fils.

- Parce qu’il était celui d’Anaïs K.! gicla Qand certain de son effet.

Hautetour leva une tête d’assassin en puissance. Ses poches sous les yeux contenaient un liquide froid que Kol Panglas voyait s’agiter comme la bave d’un cocon. Il aima tout de suite cette odeur de laboratoire qui secrète les substances organiques de la haine.

- Vous n’avez pas d’ami, Alice, dit Hautetour. Vous ne pouvez pas comprendre.

Des fois, l’énonciation de son prénom féminin agaçait Qand au point qu’il ne trouvait rien à dire, tant il était occupé à trouver une parade. Mais il était alors tellement obsédé par le prénom de son adversaire, lequel n’en portait jamais un d’aussi profondément critiquable, qu’il ne parvenait à rien d’autre qu’à répéter le sien comme quelqu’un qui se demande s’il a encore un sens après une pareille offense : Alice... Alice... Alice...

Kol Panglas s’amusait tous les jours de ces affrontements qui ne devaient rien aux tensions exercées par le service sur des esprits au travail, et tout à des positions affectives que rien ne pouvait changer, à part la disparition d’un des facteurs de la crise.

- C’est ce qu’elle dit en tout cas, fit-il comme s’il ne s’intéressait pas aux problèmes de Qand.

- Elle n’aurait pas dû le dire, murmura Hautetour. Elle ne l’aurait pas dit si elle n’était pas morte.

Ce qu’il faut pas entendre ! pensa Kol Panglas.

- Ce type s’appelle Omar Lobster et il a vraiment trouvé le moyen de récupérer un mort, dit-il toujours à la tangente des deux autres qui se mesuraient en silence.

- La question est de savoir ce qu’il en reste une fois récupéré, dit Qand, preuve qu’il n’était pas totalement sorti de la conversation.

- Si on compte le nombre de fois où on se fait récupérer, dit Hautetour qui retournait à une lassitude morose.

- C’est pas la même chose, dit Qand.

Mais sa remarque n’affecta pas Hautetour qui ouvrit le couvercle carrément pour se pencher au-dessus du conteneur.

- HS, dit Kol Panglas qui croyait tout expliquer.

- C’est un ancien modèle, renchérit Qand.

Il manquait de punch ce matin. Les nouveaux stagiaires le vidaient. Il aurait besoin d’une cure de sommeil à la fin du stage. On lui refusait rarement ces petits retapages. Sur sa fiche, figurait son vrai prénom, un nom de mâle, mais on continuait de l’appeler Alice, ne sachant pas ce que son esprit endormi pensait de cette double personnalité civile.

Hautetour referma le couvercle du conteneur de mauvaises nouvelles et se leva. Il venait de se planter un cigare dans la bouche. Instinctivement, Kol Panglas plongea sa main dans la poche intérieure de sa veste pour en vérifier le contenu. Il ne manquait rien et surtout pas ces gros Havanne que Hautetour jalousait sans oser demander d’y goûter. Cuvée privée.

Hautetour retourna dans le service. Son factotum, un flic raté mais pas alcoolique du tout et plutôt bien de sa personne, avait punaisé les cinq photos des victimes, tous des flics. Ils souriaient tous, c’en était navrant. Ce pauvre Bouju (le factotum), n’avait pas pensé à la douleur que le sourire peut infliger aux âmes noyées dans la douleur du deuil. Il était là, nonchalant et souriant lui aussi, fier de son oeuvre, attendant un remerciement dont Hautetour ne le priverait pas, et il se préparait à placer sa réplique, comme un second rôle à qui on a interdit les feux de la rampe parce qu’à ce moment-là, la vedette s’y trouve.

- Encore un tueur en série, hein ? monsieur le Baron ?

Hautetour sourit. Il n’y avait pas pensé, comme quoi ces minus habens sont quelquefois utiles à la progression de l’enquête. Il lui flatta l’épaule, touchant une lenteur musculaire qui l’étonna bien que son cerveau y fût habitué depuis longtemps. Quelque chose se passait entre son cerveau et son esprit, un vent de déconnexions en série qui le rendait incapable de reconnaître le terrain de son existence quotidienne. Il se planta devant le tableau, un peu à l’oblique, ce qui intrigua le factotum nommé Bouju ou autre chose.

- Vous avez des enfants, Bouju ?

Si c’était Bouju. Et s’il avait des enfants, il aurait dû le savoir. Depuis le temps.

- Cinq, monsieur le Baron. Tous des gars. Dont un fort beau. Enfin, c’est ce que dit ma moitié, parce que moi, vous savez, les gars...

Ils sont amusants, ces compagnons d’un travail qui ne les concerne pas, pensa Hautetour. Ils bossent uniquement pour se nourrir et nourrir leur famille. Pas d’idéal, et pas d’idées. Rien que le droit de vote, et celui d’acheter. Ça les contente. Bouju examinait les visages sans demander si la clé de l’énigme s’y trouvait en code. J’en sais trop, et lui pas assez, pensa Hautetour. On construit nos sociétés sur cette dichotomie. Et le pire, c’est qu’on a la preuve que le progrès n’est pas une illusion. On doit de moins en moins à Dieu et de plus en plus à nos erreurs regrettables. Donc Dieu n’existe plus et nos erreurs sont bien le portail de la découverte. Que penserait Alice Qand de cette vision pathétique ?

- Ils peuvent pas s’être tués tout seuls, c’est sûr, dit Bouju.

 

 

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