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Livre premier
Chapitre VIII

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 Article publié le 6 mars 2006.

oOo

Mais ça commence quand ? me direz-vous - qu’est-ce qui commence ? Ma vie sexuelle ? - Mes démêlés avec la justice - ma vie professionnelle - qui peut savoir ce qui commence et quand ça commence - on peut dire exactement quand ça c’est arrêté - où ça a fini d’exister et comment on se trouvait là - mais je crois bien que j’ai commencé par le bon début - au tribunal de Sainte-Bordure sur les bords du Salat, entre l’Aure et la Garonne - ce qui s’est passé avant pourrait expliquer bien des choses - mais les explications ne sont pas le bon début d’un roman à bon marché lisible par tout le monde - j’ai quitté la littérature pour toujours - il fallait s’y attendre - j’ai une âme de pute - ma putasserie, c’est ma vie sexuelle - enfin ça c’est l’explication - enfin c’est une explication rationnelle - faire la pute c’est sexuel c’est social c’est judiciaire manquerait plus que ce soit politique et les putes prennent le pouvoir - oui ce n’est pas par hasard que j’ai eu envie de commencer par le tribunal improvisé de Sainte-Bordure - 

 

Le lendemain, donc, c’est samedi et le samedi je fais dodo jusqu’à la tombée de la nuit - il n’y a personne pour me réveiller - je ne me lave pas je me fais puer et je m’entortille dans les draps froids que je lave pour les grandes occasions - et alors je me mets à rêver - un rêve une lichette un rêve une lichette - jusqu’à quatre heures de l’après-midi - parce qu’après, faut que je dessaoule - faut que je sois propre que je sente bon parce que dans la nuit je vais suer sous mon masque - un rêve une lichette deux lichettes deux rêves - la sonnerie du réveil est le signal que je dois recommencer à bien me comporter, c’est-à-dire à entrer dans ma peau de pute professionnelle - dring je suis une pute j’arrête de rêver - j’arrête de boire - je me lave avec de l’eau propre et du savon liquide - je rentre dans ma robe de pute - je mâche un chewing-gum à la menthe - et je change de visage - dans la lueur des lampions ils n’y verront que du feu - et puis ma robe n’est qu’une peinture sur ma peau - il n’y a que mes souliers pour m’habiller vraiment - l’atmosphère est feutrée dans la lumière rouge sexuelle qui dessine l’ombre d’une bite sur le mur - d’abord on ne voit pas l’ombre de la bite - il faut attendre de s’accoutumer à cette opacité qui n’est pas une demi-lumière - et puis l’ombre de la bite apparaît sur le mur - on sourit - et on cherche la bite - on repère le projecteur avec son masque amovible rouge - on parcourt du regard la distance qui le sépare de l’ombre de la bite sur le mur - mais on ne trouve rien - on recommence - toujours rien - si on est avec des amis on joue ensemble - on se marre vraiment - merde elle est où la bite - et on joue à perdre parce qu’on ne la trouve pas - entre le projecteur et le mur où l’ombre de la bite palpite, il y a le long comptoir normalement vert mais qui a l’air d’une grosse merde avec ses néons sous-jacents - ensuite un vide comme un couloir sans fond même si on s’approche - encore un peu ma table et moi assise à demi nue sur la chaise métallique qui imprime dans ma chair l’incroyable géométrie dont je vais amuser tout le monde un peu plus tard - montrant mon cul impressionné pour qu’on ait envie de s’en approcher - et puis si on s’arrête pas sur mes cuisses croisées, un flôt de tables et une vague de chaises et de sofas une plante verte jaune caca et le mur où la bite palpite gorgée de sang et sur le point d’éjaculer son contenu sexuel - les habitués arrivent toujours les premiers - ils se reconnaissent à peine - se saluent en cas de proximité - s’éloignent si ça devient trop indiscret - les filles font leur boulot - les bouteilles arrivent débouchées et moussantes comme des bites et la grande bite sur le mur se transforme en spot publicitaire - champagne !

 

Est-ce que j’ai bien continué ce que j’ai commencé ? - Est-ce que le lecteur suit l’histoire pas à pas ? - Est-ce qu’il a envie de continuer avec moi - est-ce qu’il veut tout savoir du mystère de la bite introuvable entre son ombre palpitante et sa source de lumière ? - Moi je devais avoir tout suivi d’un bout à l’autre sans rien rater - je venais à peine de l’imaginer entre mes cuisses que voilà qu’il apparaît dans un des rayons rouges qui s’entrecroisent pour troubler la vision - en fait, depuis son apparition dans le tribunal de Sainte-Bordure, je n’avais pas cessé de penser à lui - je l’avais trouvé beau, comme tout le monde, et en cela je ne me distinguais pas des autres, j’avais imaginé sa longue queue noire dans mes mains d’artiste - mais je ne devais pas cette vision à ma nature d’artiste et je devais la partager avec d’autres - il fallait bien que je me distingue - alors je m’étais mis à l’aimer, à penser qu’il accepterait ça sans se poser le problème de ma gueule ou de mes arpions qui puent - je continuais l’histoire qui avait commencé au tribunal, glissant dans les intervalles de chair des mots d’amour dont je me savais seule capable - je faisais mon métier en y pensant doucement et je serrais les cuisses pour arrêter mes mains - je venais juste d’y penser - sa longue queue noire me dégoulinant sur la langue et mes mains descendant pour la rejoindre dans le même plaisir - glissant le mot d’amour qu’il faut à la chair pour que ça paraisse vrai à peine remuant le cul sur la chaise qui imprimait ses motifs dans ma peau sexuelle - 

Et voilà qu’il arrive beau et majestueux dans un burnous noir brodé d’argent et de bleu - faisant jouer l’échancrure sur sa poitrine - l’échancrure faisant le sexe de femme entre ses seins de muscles et de plaisir - cette fois ne remontant pas le burnous sur ses mollets - le laissant jouer avec la lumière au ras du sol - et il m’a regardée comme s’il me reconnaissait - moi je l’avais déjà connu - je savais tout de lui - tandis que lui commençait à peine à me regarder - il commençait et j’aurais voulu que ça dure mais c’est toujours comme ça que ça commence - c’est formidable parce que ça commence - c’est terrible parce que ça va durer - combien de temps ça dure quand on est pas faite pour ça - et puis ça se termine un jour - d’une manière ou d’une autre - jamais bien parce que rien ne se termine bien - en tout cas ce qui a bien commencé ne peut pas se terminer bien si ça se termine - il faudrait que ça dure et que ça n’ait pas de fin - mais ça c’est impossible ce n’est pas dans la nature humaine - ce n’est pas dans la nature du tout - ni dans l’éternité - celle qui est devant nous comme celle qui est derrière - l’infini n’explique pas l’éternité - et je suis là suant des pieds dans les chaussures qui m’habillent tout entière - j’ai le cul nu sur la chaise à cause du numéro que je vais jouer plus tard - en principe on en sourit - on voit bien le peu de robe et toute la chaise qui devient moi - il me sourit encore jette un oeil dans les rayons rouges qui pénètrent tout avec douceur - il ne voit pas les épaules les seins nus les cuisses impatientes - il revient dans mon regard et me noie dans le sien - enfin il s’approche - je n’arrête pas de penser au mot qu’il m’a inspiré depuis hier - le sexe de femme qu’il porte sur sa poitrine s’entrouvre jouant avec la broderie qui scintille rouge sexuelle - mes deux bites se gonflent s’étirent je pense à la sienne je la rêve je l’achète pour rien - 

- Je peux m’asseoir ? dit-il tout proche.

- J’prépare mon numéro, dis-je mais ça n’explique rien - 

Il jette un coup d’oeil sur mes fesses qui s’arrondissent sur les bords de la chaise.

- C’est quoi le numéro ? Strip-tease ?

- Pas vraiment. C’est sexuel. Enfin je voudrais que ça le soit.

- Le contraire m’étonnerait. Je peux m’asseoir ?

Je ne réponds pas - je ne réponds jamais à ce genre de question - bien sûr que tu peux t’asseoir - mais ce n’est pas sur cette chaise qu’on va faire l’amour - d’ailleurs , est-ce qu’on le fera ? - Je suis en train de rêver ou de continuer ? - Je n’en sais rien - il s’assoit - 

- Je m’appelle Marcel, dit-il.

- Je sais, fais-je aussitôt.

- Ah ?

Il a l’air surpris que je connaisse son nom - il ne sourit plus - il s’inquiète - je le rassure 

- J’étais au tribunal hier - 

il sourit de nouveau 

- Ah oui le tribunal et vous vous souvenez de mon nom ? Pardi, le nom d’un nègre, ça ne s’oublie pas - moi j’ai oublié le vôtre - je suis désolé - comment ai-je pu l’oublier ?

- À cause du masque qui me fait suer ?

- Le masque ? Quel masque ?

- Toute cette crème sur mon visage. C’est pour cacher ma laideur.

- Oh ! N’y pensez pas. Moi aussi j’ai un masque. Je suis clown.

- Un clown américain !

- Un des meilleurs. J’ai un masque qu’on n’oublie pas.

- Si j’enlève le mien, vous n’oublierez pas mon visage, oui.

- S’il est si laid que ça, je ferai tout pour l’oublier.

- C’est comme ça que ça se termine toujours.

- Qu’est-ce qui se termine ?

- Ce que je commence. Mais comme je ne sais jamais pourquoi il faut que je commence, je ne sais jamais si en fait je ne suis pas en train de continuer quelque chose dont je n’ai pas compris le commencement.

- Trop compliqué pour moi !

Putain qu’il est beau - putain qu’il est sexuel - putain qu’il est tout ce que j’attends de la vie - est-ce qu’il le sait déjà ?

 - Vous allez faire votre numéro ? dit-il tandis que la bouteille arrive, éjaculant ses bulles dans la glace.

- Tout à l’heure. C’est une idée à moi.

- La meilleure. Moi je copie beaucoup. Mais un jour j’aurai des idées à moi.

Il ne se demande même pas en quoi consiste le numéro - il ne reste pas grand chose à deviner de mon corps, d’autant que mes deux bites se sont glissées à l’extérieur - elles dressent leurs glands noirs dans la lumière rouge - je suis toute excitée - je commence toujours par là - normal non ? - 

Mais il ne pose pas de question à propos de mon numéro - il s’imagine que je copie - c’est un peu vrai - mais ce n’est pas du tout ce qu’il imagine - il me reste tellement peu de choses à enlever - bon je l’enlève c’est vrai - au tout début du numéro et le spot fait un rond rouge sur mon dos et ma perruque - on ne s’aperçoit même pas que l’ombre de la bite a disparu sur le mur - j’ai remplacé la bite - je me retourne face au public - il faut bien montrer quelque chose pendant qu’on explique aux incrédules que ce n’est pas ce que je montre - on se gratte la tête - on débande peut-être - les spots jouent entre mes cuisses et je fais vibrer amoureusement mes deux bites langoureuses dans le mouvement provocateur de mes épaules inondées de lumière - on m’aime beaucoup à ce moment-là - on a envie d’être gentil avec moi - on cherche à croiser mon regard - on y parvient quelquefois - et je tombe amoureuse effectivement - mais la peau de mon cul se détend doucement - il faut que j’arrête l’amour qui me creuse le ventre - je me retourne - je montre mon cul - on l’aime aussi et je tourne la tête pour croiser les regards - 

Maintenant ce sont les yeux de Marcel que je rencontre - le spot rouge descend le long de mon dos il s’arrête sur mes fesses - le filtre pivote - libère toute la lumière - et mon cul est éclairé comme il faut - toutes les ombres s’y dessinent à la perfection - c’est une belle géométrie d’ombre et de lumière - et puis l’autre spot qui est au-dessus de ma tête s’allume et de l’autre côté de la salle les yeux de Marcel clignent dans le rectangle de lumière qui l’aveugle - et je continue de le regarder - ses yeux s’ouvrent lentement - il est trop ébloui pour voir la géométrie de mon cul - il voit que je le regarde - il est un peu gêné - on le regarde - c’est lui que j’ai choisi - on se rassoit - on applaudit - la fille des coulisses me donne un cache-sexe que j’ajuste prestement tandis que la lumière se dirige vers la suite du spectacle - et je rejoins celui que j’ai envie d’aimer jusqu’à l’oubli 

- Alors ? dis-je en revenant à ma table où il est encore en train de se frotter les yeux.

- Il ne vous reste plus qu’à enlever le masque.

- Surtout pas !

 

*

 

Au petit matin, tandis que le soleil retourne dans les bouses tièdes de la nuit et que la rosée y mélange sa pastorale fraîcheur, Marcel et moi on se couche dans le grand drap que je réserve pour les grandes occasions - on s’est embrassé sur la bouche sans plus de façon - il s’est endormi le premier - et puis, une main sur ses couilles, mes deux bites dans la chair noire et noueuse, je m’endors à mon tour - à cette allure-là, on fera l’amour pour la première fois dans l’après-midi, juste avant que la fraîcheur s’installe, le soleil s’épuisant encore dans la merde de ses derniers rayons - je m’endors avec cet espoir - cet espoir me fait dormir d’un coup - mes deux bites se font de velours.

Mais quand je me réveille, je suis toute seule dans le lit, entortillée dans le grand drap de coton - avec un peu de froid sur le bout du nez et dans un de mes pieds qui puent - j’ai une petite douleur dans la poitrine - comme si une petite épée demandait à sortir - et je serre dans mes mains froides mes deux bites froissées - j’ai peur - j’ai peur que ça n’arrive - et je me lève d’un coup avec le drap qui me découvre toute nue - et d’un bond je suis à la porte qui est ouverte - et je regarde parce que je veux encore y croire - et l’odeur d’une cigarette me rassure - il s’est assis sur un des fauteuils de pierre, tremblant un peu dans son costume de soirée auquel il manque maintenant la pochette et la cravate - la cigarette fume au bout de ses lèvres - les deux mains dans les poches - les jambes étendues - croisées - il regarde les montagnes comme s’il ne les avait jamais vues - je rajuste le drap et je sors pour le rejoindre - j’ai oublié que le masque a dégouliné depuis longtemps - j’ai oublié ma laideur - et j’ai caché le reste dans ce foutu drap !

Il se lève quand il me voit - il m’embrasse sur la bouche - merde il est aveugle ou quoi ! - il dit que je suis belle - qu’il a envie de moi - qu’il n’a pas osé me réveiller - est-ce que j’ai faim ? - il sait cuisiner - je n’ai rien à bouffer - il m’amène au restaurant.

Alors on redescend de la montagne - je me souviens d’un coup que j’ai laissé ma 4L dans le parking de la boîte - il me dit d’oublier la 4L - elle me plaît pas sa voiture ? - Si elle me plaît ? 

- C’est exactement ce que je te demande 

- et moi je te plais ? 

- Foutrement !

Et il répète :

- Ce que tu peux me plaire ! - 

Mais je n’en crois pas un mot - je vais me remettre à picoler - je vais m’abîmer encore un peu - c’est peut-être ça qui lui plaît - ce ravage vertical-horizontal - ce contraste carrément noir-blanc - plaire ! - plaire pour pouvoir être heureuse - tu ne seras pas heureuse si tu ne plais pas - je crois entendre ma mère ! - Tu ne seras pas lue si tu ne plais pas - ça c’est mon éditeur - avec une lumière adéquate, tu plairas ! - Ça c’est le patron de la boîte qui s’extasie devant mon corps qu’il n’a pourtant jamais touché - ce que je peux l’émerveiller celui-là - d’autant qu’il respecte l’écrivaine que je suis - je l’épate, quoi ! - mais Marcel c’est autre chose - enfin, il me raconte autre chose - il n’arrête pas de me raconter - 

Et on s’enfile un bifteck frites et une pomme d’amour arrosée de calva - je suis encore pompette - ça va se porter sur mes joues creuses - ça va me faire du mal - il est en train de se demander pourquoi il m’aime - il ne se pose pas la question de savoir si je l’aime - je peux répondre à cette question - et même plus - je peux expliquer ma réponse - je l’aime parce qu’il me fait rêver - encore plus - je l’aime parce qu’il est noir - parce qu’il est musculeux - parce qu’il regarde bien et parce qu’il parle doucement - plus tard, je pourrai parler de sa bite et alors tout sera complet - 

On discute, on fume, on boit - il est noir - bon ça se voit - il est Américain - on dirait pas - clown - on a envie de rire - il travaille dans un cirque minable qui a dressé son chapiteau avant hier - c’est-à-dire avant que je commence cette histoire - le cirque repart dans deux jours - j’essaie de mesurer mentalement deux jours - j’y arrive pas - un jour je peux - deux c’est au-dessus de mes forces - et je viens à peine de commencer à m’expliquer - si je me prostitue ? 

- à peine 

- pas mal ton numéro

C’est vrai.

- Et tu repars dans deux jours, dis-je dans un soupir de désespoir.

- P’t’être ben qu’oui, p’t’être qu’non, répond-il pour flatter ma nature de Normande.

- Tu resterais pour quoi faire ? C’est un trou perdu ici. Et puis les gens sont cons, crasseux, ignares, faux-culs...

- Ils n’aiment pas le cirque, je m’en suis aperçu.

- Ils n’aiment rien. Ou alors par hasard, et ensuite ils oublient tout.

- Alors pourquoi rester ?

Bonne question - depuis que Pierrot a foutu le camp avec le gosse, je n’arrête pas de me la poser - mais on répond quoi à ce genre de question - on répond merde ou quoi ? 

- Je vais te dire ce qu’on y répond - on y répond rien - c’est une question à poser - pas à répondre - 

et le v’là tout satisfait de mon discours - il dit que je suis intelligente - il dit que je devrais faire du cirque - je lui dis que j’écris - ça le laisse muet - il sirote le calva et capture du bout du doigt des éclats de caramel qui ont giclé de la pomme d’amour - qu’est-ce que ça peut penser un homme aussi beau ? - et puis d’un coup il relève la tête, et aussi brusquement elle retombe et il dit : 

- Merde ! Ma femme !

Je me retourne sur ma chaise - une superbe Américaine s’amène vers nous - rousse, à peine colorée, longue, fine, parfaite, seins, hanches, jambes, une fille de magazine, un être parfait pour la branlette sur photo - un sourire qui s’impose - un genou qui s’avance dans un vent de sexualité - parfum inimitable - sa femme !

- Bonjour ! fait-elle dans un français parfait. Je m’assois cinq minutes et je vous laisse. D’accord ?

Oui m’dame !

 

*

 

Jeudi - l’American Circus plante les sardines de son chapiteau à la périphérie de Sainte-Bordure - ça tombe bien : Marcel a une convocation devant le Tribunal d’Instance de la même ville - du même trou - au sujet d’une infraction vieille du dernier passage de l’American Circus en Aure - ça c’était jeudi - ce jour-là (mais on va pas revenir en arrière pour compliquer les choses) j’ai craint pour ma liberté, étant convoquée moi aussi pour trouble de la circulation, parce que j’avais mis de l’alcool dedans, ce qui est interdit -

Vendredi : je vois Marcel, magnifique, pour la première fois au tribunal - je le vois, il ne me voit pas : il a trop de choses à dire à la justice française - enfin non : pas à la justice française qui est une des meilleures du monde : à la magistrature française dont l’existence est un sursis à statuer, en attendant que les morts se relèvent - ce qui arrivera un jour - 

Samedi : je rêvasse, je bois, je me branle - et le soir, au SUKIYA, je suis en train d’attendre de montrer mon cul minimaliste à un public sexuel quand Marcel s’amène dans son burnous scintillements érections sécheresse humidité paralysie - il a garé sa voiture sous le machiai - emprunté les galets polis et humides du roji, et le v’là - je bande comme un homme, écartant les cuisses mais pas les genoux - et nos regards se rencontrent - je l’aime - je ne sais pas s’il m’aime - je ne me pose aucune question sur son existence - 

Dimanche : au petit matin frais, entre la rosée et le soleil, entre le froid et le chaud, Marcel et moi on se couche tout nus dans mon lit délavé et on s’endort l’un dans l’autre comme des enfants fatigués par les jeux de plage - on ne fait pas l’amour - et le soir, nous y voici, tandis qu’on est en train de buriner nos steacks à coups de fourchette, une femme magnifique, une trapéziste sculpturale se ramène et s’assoit à notre table : c’est la femme de Marcel - elle veut parler.

- On ne t’a pas vu de toute la journée, dit-elle. Je ne veux pas te déranger.

- Tu ne me déranges pas, dit Marcel.

- Je vous embête avec mes problèmes, non ? me dit-elle.

- N’en faites rien ! Des problèmes, j’en ai plus que vous. Si je vous embête, ça va être terrible pour vous - 

Elle sourit - Marcel sourit aussi en relevant la tête -

- On t’a attendu toute la journée pour répéter. Est-ce que tu tiens toujours à cette voltige incroyable ?

- Voltige ? que je fais - T’es pas un clown, un clown bien sage qui fait de l’équilibre dans ses chaussures !

- Je fais le clown là-haut ! dit Marcel.

- Avec elle ! 

J’ai failli dire : avec cette femme magnifique ! - Toi magnifique elle magnifique - et vous montez là-haut pour faire les clowns - tant de beauté dans les trapèzes, au risque de tout gâcher !

- C’est notre métier, oui, dit-elle avec un clignement de modestie qui n’est pas feinte. Marcel et moi on fait ce numéro depuis trois mois seulement, et on le travaille tous les jours. Sauf aujourd’hui.

- Aujourd’hui c’est dimanche ! dis-je, comptant ainsi expliquer ce qui, je le sais, ne s’explique pas de cette manière.

- Il y a une représentation ce soir, dit-elle en regardant mes mains. L’American Circus est un cirque minable, vous savez ?

- Non, je ne sais pas. Mais c’est vrai qu’ici tout est minable. Comment ai-je pu penser une seconde qu’un cirque de qualité pouvait se produire dans ce trou perdu ! Est-ce que je l’ai pensé ? Est-ce qu’il n’est pas au point, votre numéro ?

- Il est au point, dit-elle. C’est Marcel qui n’est pas au point. Il a peur.

Marcel a peur ! - Non ? - Je ne veux pas croire à cette connerie de peur qui s’installe chez les hommes les plus beaux.

- Et vous ? Vous avez peur ? dis-je.

- Non. Je suis un peu folle.

- Enfin, tout ça, c’est pas mes oignons.

Marcel me regarde d’un air pitoyable - est-ce que je vais le laisser seul avec sa superbe épouse - je n’ai pas fini mon steack - il faut que je me grouille - je ne laisse jamais rien dans mon assiette.

- Vous avez fait l’amour bien sûr ? demande-t-elle - 

Moi j’ai envie de dire non parce que c’est la vérité - mais qu’en pense Marcel - impossible de le savoir - il ne répond pas à cette question - dommage : j’aurais tant voulu savoir - elle n’insiste pas - je ne peux même pas savoir ce qu’elle croit - je lui demande si elle a faim - 

- Vous avez de belles jambes, dit-elle soudain - 

Et elle effleure du bout des doigts le velours impalpable qui s’étire sur ma cuisse.

- Vous êtes danseuse, non ? Les danseuses ont toujours un corps magnifique et un visage sans intérêt - c’est que le visage est réservé à l’expression psychologique - c’est un support pour le masque des sentiments - 

Mince ! - elle en connaît un bout sur les danseuses - 

- Je ne suis pas danseuse, dis-je. Je suis écrivaine - 

Ça devrait lui en boucher un coin - est-ce qu’elle en connaît autant sur les écrivaines que sur les danseuses - est-ce qu’elle a une explication pour le contraste esthétique - ce visage ravagé, c’est le support de quel type de masque, hein ? - il sert à quoi le masque si c’est une tête d’écrivaine et pas de danseuse - 

Elle s’excuse : 

- Excusez moi.... je croyais... - 

Bon ce qu’elle croyait est complètement exact - je suis une pute, je danse, je mets des sentiments sur ma gueule à grands coups de pinceau ravageur - maintenant, elle n’y pense plus : mon extravagance vestimentaire - en plein hiver ! - est une conséquence de mon comportement littéraire : je vends des livres, pas mon cul - et si je danse, c’est uniquement par plaisir - 

- Vous écrivez des romans ? demande-t-elle - 

Évidemment, elle, elle n’est que belle, trapéziste, inégalable sur le terrain des formes et peut-être même sur celui du courage, du danger qui augmente chaque fois l’incroyable sculpture qui enclot son âme de femme - j’écris des romans - j’écris des conneries sur ma vie présente, passée, future - je n’invente rien, je copie, je cherche les mots, j’aime les gens et plus je les aime, plus je leur défonce la gueule - je voudrais que le monde soit parfait, que l’Aure soit le meilleur exemple et que mon cul soit un objet sexuel total - et non pas de la came au passage d’une suée sexuelle - seulement voilà je ne réussis pas - et je préfère toujours boire qu’écrire, je préfère une bonne bite dans mon cul plutôt qu’un parfait jeu de mots - ...

- C’est ce que j’écris, en effet, dis-je en retrouvant mes accents de bourgeoise - 

Les accents là où il faut - ... cris... fet - crifé, c’est exactement ce que je lui ai dit, et son beau visage s’est approché - j’ai pu voir à quel point elle était belle et dire que Marcel ne savait pas y faire - est-ce qu’il avait su y faire jusque-là avec moi - il n’avait même pas bandé ! - Merde ! qu’est-ce que je dis ? - La vérité.

- L’American Circus reprend la route dès mardi prochain, dit-elle sans que je lui ai rien demandé - 

Je croyais qu’on allait continuer de parler littérature - dimanche : la soirée et toute la nuit - tout le lundi 

- Le matin ou le soir ?

- Dans l’après-midi, sans doute. N’est-ce pas Marcel ?

Il ne répond pas - il ne bande pas, il ne parle pas, il s’éloigne, il ne reviendra pas - qu’est-ce qui m’arrive ? - 

Elle est partie sans dire au revoir, la trapéziste à l’harmonie parfaite et je me mets à réfléchir à cette harmonie pensant c’est vrai que les jolis corps ont en principe un beau visage et vice et versa - les jolis visages ont quelquefois un gros corps - ça ne les gâche pas - au contraire - moi j’ai un corps de rêve et une sale gueule - c’est rare - non, pas tant que ça - en fait c’est très courant chez les putes - intéressante sa théorie du masque - je devrais y réfléchir - chercher tous les masques - je finirais peut-être par me faire aimer - c’est vrai que je n’ai pas la science des masques - si je l’avais, je serais peut-être une épouse - je rêve d’être une épouse - toutes les putes rêvent d’être des épouses - les épouses ne rêvent pas d’être des putes - ça les fait fantasmer - mais ce n’est pas leur rêve préféré - et Marcel qui ne dit rien !

- Elle est chouette ta femme, vraiment belle ! dis-je pour animer la conversation qui ne se terminera pas, je le crains, dans un lit.

- C’est la plus belle ! dit-il comme dans un cri - puis il me regarde et s’excuse : JE NE L’AIME PAS.

- Tu veux dire que tu ne l’aimes plus.

- Non, je ne l’aime pas. Je ne l’ai jamais aimée.

- Elle est terriblement sexuelle.

Fallait pas dire ça - tu peux parler de sa beauté - tu peux dire tout ce que tu veux de sa beauté - de toute façon tu n’en peux rien dire de mal elle est parfaite - mais fallait pas parler de sexe - le sexe, c’est le problème de Marcel - mon âme de pute essaie de deviner - bande, bande pas, bande mal : avec les hommes, c’est par l’érection que ça commence - c’est la première question - pour le reste, ils peuvent feindre autant que les femmes - mais ils doivent bander - est-ce que Marcel bande - je ne peux même pas poser la question - Je voudrais tellement avoir assez de cran pour la poser - mais je n’ai pas atteint cette hauteur psychologique - est-ce que je bande, moi ?

 

*

 

On retourne au SUKIYA sur le coup de dix heures dans la nuit - j’en profiterai, si c’est possible pour récupérer ma vieille 4L - Marcel gare sa Mercedes sous le machiai - on survole à peine le roji jusqu’à l’entrée de la boîte - la porte coulisse recoulisse - on entre dans la lumière rouge comme des plongeurs fous - on traverse l’allée qui mène dans l’ombre - c’est Cornélius qui est déçu - Cornélius c’est le petit garagiste minable qui trompe sa femme avec des putes - je suis sa pute préférée - il bande pas tous les jours et pas toujours au bon moment - il ne dit rien me regarde passer m’interroge du regard je lui souris il commence à se lever - mais je passe dans l’ombre du burnous iridescent - et le pauvre vieux se rassoit, jetant un coup d’oeil circulaire - mais toutes les putes sont occupées - il aurait dû amener sa femme.

Dans l’ombre rouge des derniers piliers, Marcel a retrouvé sa splendeur passée - j’oublie presque que sa femme m’a donné une leçon de beauté - je suis une étrangère en ce pays qui retourne vite à sa médiévalité primitive - mais je suis une pierre, une bouse, une motte de terre, un piquet d’acacia, une fontaine éteinte et moussue, la limace qui colle aux doigts sur le bord de la fontaine - mes racines effleurent le sol mais les radicelles en ont déjà percé la terre avec un peu de folie et sans l’assentiment des gens du pays - je connais, par mes innombrables radicelles, le goût minéral-végétal qui remonte de la terre - je sais que mes restes participeront un jour à sa continuité ici même - je redoute que ça arrive - mes radicelles sont toutes excitées à cette pensée - et elles redescendent entre mes cuisses pour creuser de petits trous imperceptibles dans cette maudite terre qui dit oui à ma laideur-beauté - et non à toute tentative d’évasion - et Marcel qui remonte dans mon estime - tout à l’heure il était un peu triste - sa femme était si belle ! - Et moi si contrastée ! - Est-ce que j’ai gagné la partie ? - Que non ! - Je suis un objet - un objet sexuel - un objet sexuel-mental parce qu’on a eu beau coucher dans le même drap on ne s’est rien arraché comme plaisir - je n’ai même pas vu jusqu’où il pouvait bander - si ça montait très haut dans le ciel de la chambre - et si j’étais à la hauteur - 

La bouteille de champagne s’amène sur un plateau - plus bite que jamais - dégoulinant de vapeur et d’humidité sexuelle-mentale - Marcel a retrouvé le sourire - je lui demande s’il a envie de prendre le plaisir par la queue oui ou non ce soir ?

- C’est la seule chose dont je sois sûr ! dit-il.

Moi je ne suis sûre de rien dès qu’on commence à boire - c’est que dans mon esprit - dans ma pratique des choses de la vie, l’alcool se met toujours à la place de tout, et surtout à la place de l’amour - et on va se vider la bouteille jusqu’au cul !

- Si on se réservait pour l’amour ? proposai-je - 

Il a eu l’air de ne pas comprendre - il tenait la bouteille par le goulot comme sa propre bite semblant dire : et qu’est-ce que je suis en train de faire ? Tu ne fais rien, toi ? - bon, s’il s’agit de boire-fellation, j’en connais un bout - je peux me passer du verre et boire au goulot qui joue le rôle de la bite - est-ce qu’il en a une au moins ? - Merde ! à quoi je pense à ce moment crucial de ma vie ! - Au moment de chouraver un mec à sa femme - de piquer la beauté à la beauté - et je regarde la bouteille comme si c’était sa propre bite - 

- Faut pas trop boire, insistai-je, sentant bien que c’est exactement le contraire qui allait arriver - 

Faut pas beaucoup me pousser, que la bouteille joue le rôle d’une bite ou d’un poteau télégraphique - je mettrai de la gnôle dans les bulles du champagne - c’est ma manière de faire chaque fois que l’amour me déçoit.

- Tu vas me décevoir, dis, Marcel ?

- On boira ce qu’il faut, dit-il. Je fais peut-être une connerie. Moi, je veux sortir de ce cirque. J’en ai assez de faire le clown sur un trapèze. J’en ai assez de faire le clown dans la vie. Et puis c’est un chapiteau minable. On voltige à dix mètres, pas plus.

Il dit tout ça d’un coup et puis il se tait, avalant son verre aussi vite qu’il se tait.

- C’est minable ou quoi ? dis-je sans y penser.

- C’est ce que je te dis. C’est minable. On passe sa vie à voltiger, mais pas à la bonne hauteur. Et ça n’impressionne personne. Avant, Eva (Eva c’est elle) Eva plongeait cent fois par semaine du haut d’un plongeoir de 40 mètres - et ce dans une tasse d’eau minuscule - moi je faisais rire les enfants - ça nous a RAPPROCHÉS - non ! - Je dis n’importe quoi - je ne sais pas ce qui nous a RAPPROCHÉS - elle a eu l’idée de ce cirque - peut-être en avait-elle assez de ses plongeons vertigineux - elle a eu l’idée de la voltige pour échapper au plongeon - et je ne peux pas me dire pourquoi - tu ne sais pas ce que c’est de faire le clown à dix mètres de haut - dix mètres c’est le plus haut qu’on a pu se payer - ça n’impressionne personne - sauf moi - 

- Tu as si peur que ça ?

- Je n’ai pas peur. Je m’emmerde. Je suis inutile. Et si tu continues de me parler comme ça, je vais me mettre à t’aimer. Peut-être que je t’aime déjà - 

Il rigole un peu en disant cela mais moi je sais que ça vient du fond du coeur.

- Et à chaque étape, tu rencontres le même amour, dis-je, pensive.

- C’est exactement ce qui se passe. Et c’est toujours la même fille au visage fatigué et au corps magnifique - à croire que c’est toujours par le visage qu’on commence à se détruire.

- Moi j’ai le visage détruit depuis ma naissance.

- Toi, tu es une exception. J’ai sacrément envie de t’enculer.

Ah ! - Enfin ! - Une information - je commençais à m’embêter.

- Ça c’est une chose que tu peux faire autant de fois que tu veux.

- Si ça ne me coûte pas trop cher, dit-il en riant.

- Ça coûte ce que ça coÛte, on ne peut pas savoir.

Donc, la première chose qu’il fera tout à l’heure quand on se couchera dans le même lit, c’est de m’enculer - bonjour l’effet de surprise - je vais tâcher de m’exciter à l’idée que ça va arriver de façon inéluctable - j’en ai mal au cul - 

Moi je te raconte les choses de la façon la plus linéaire possible - je ne veux rien rater de mon cri - faut qu’il passe tout entier dans ce putain d’assemblage de mots qui au fond me fait chier parce que ça manque totalement de poésie - l’assemblage-roman du vendredi au mardi après-midi - quatre jours et demi pour raconter toute une vie - je fais ce que tu me demandes - pas de flash-back, pas d’interruption, pas d’intervention pas de changement de direction - ce que tu veux, c’est une ligne droite - une ligne passant par deux points qui occupent à eux seuls tout le temps qu’aurait pu être ma vie si je n’étais pas moi - ce que tu veux, c’est une souffrance intacte, sans commentaires qui font chier tout le monde, sans théorie de la littérature, sans questionnement qui remet en cause la valeur éditoriale de la langue de tout le monde - merde ce que tu veux en fait, c’est que je resouffre ce qui a été vécu - et que ça ne fasse chier personne - c’est toute ta philosophie.

 

À minuit, on est toujours au SUKIYA et on picole un drôle de thé - on a vraiment beaucoup de thé à ce moment-là - quatre bouteilles, deux chacun si personne n’a triché - et en matière de beuverie, je suis une sacrée tricheuse - alors Marcel dodeline sans arrêt la tête - on dirait qu’il la fait jouer comme un verre-dégustation, et la surface du liquide s’épanche sur les parois intérieures de son crâne transparent - afin qu’on puisse en donner une bonne description - et moi j’ai perdu ma culotte - j’ai un peu honte de ne pas pouvoir le cacher - mes bas de velours ont quitté mes jambes - c’est incroyable comment ce genre de choses peut-il arriver - mon con s’est gonflé comme un petit ballon et il me soulève sous le cul - gratouillant sa surface ultra-sensible dans les entrelacs de la chaise en rotin - 

C’est pendant que je suis en train de me branler doucement que le comte s’amène - sur le coup de minuit si je suis à l’heure - mais le suis-je ?

 

 

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