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Chapitre X

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 Article publié le 6 mars 2006.

oOo

L’amie était l’agent S.. Il avait oublié son prénom. Il n’y avait qu’un agent S.. Il y avait 26 agents initiaux. Peut-être plus si la hiérarchie utilisait d’autres alphabets. Il se demanda combien de lettres composaient l’alphabet total. Et soudain il songea aux écritures idéogrammatiques et sténographiques. Rien n’empêchait d’ailleurs qu’il y eût plusieurs agents S.. Et dans ce cas, on pouvait les distinguer par leurs prénoms, ce qui n’épuisait pas les possibilités d’erreur sur la personne, mais augmentait considérablement celles de ne pas se tromper. Cet agent S. était bien celui qu’il connaissait de visu. Une jeune femme de moins de trente ans, bien de sa personne, agréable au regard, qui possédait une voix à la fois personnelle, donc reconnaissable sans instruments, et séduisante, ce qui la distinguait des autres agents initiaux qui, en général, portaient sur eux le secret de leur réussite : un orgueil démesuré. Il la rencontrait dans le couloir principal, celui qui distribuait toutes les activités du RI, en marge du SSE où il n’avait jamais pénétré. Elles (Agnès et l’agent S.) sortirent de l’immeuble à l’heure prévue par Kol Panglas : trois heures de l’après-midi. Il se dissimulait derrière le rideau d’un café, le nez au ras de la tringle, ayant un peu tiré sur la toile, qui avait sans doute rétréci au lavage, pour occulter son costume Prince de Galles. Il n’en portait jamais d’autre et il se le reprocha soudain. On peut procéder à des vérifications complexes sans avoir besoin de s’en cacher. Par contre, une enquête exige la dissimulation qui, par proximité du calcul, devient l’outil de base de l’enquêteur en proie aux sueurs froides de son existence de voyeur.

Janver n’avait jamais désobéi. Il avait menti, oui, quelquefois par omission, quand il y pensait, mais le plus souvent par pure sincérité, mentant pour mentir et non pas pour éviter d’être pris. Désobéir ne lui était jamais venu à l’idée. Il en avait rêvé, sans attacher à ces rêves l’importance que méritent les réalités composant l’existence comme les couleurs deviennent la vue même au détriment des lignes et des points qu’elles suggèrent. Mais avait-il eu l’opportunité de mentir, une seule fois dans cette vie de dérives mentales qui l’avaient contraint à la sédentarité de l’employé alors qu’il avait suggéré des voyages sans fin à l’auditoire familial amusé, tant que c’était l’enfant qui s’emparait de cet autre monde, par des descriptions qui ne pouvaient qu’avoir été empruntées. Et voilà que l’occasion se présentait et il sombrait, avant de se noyer dans un mensonge dont la complexité prévisible le foudroyait déjà, dans cette pitoyable imitation de la rébellion et de la découverte qui eût scandalisé l’enfant. Agnès et son amie montèrent dans l’S. Curieuse coïncidence, nota-t-il, mais il se le reprocha aussitôt : il ne savait rien des coïncidences qui n’avaient jamais expliqué les rencontres fortuites si décisives dans son cas... désespéré.

Il était trop tard pour monter lui aussi dans l’S. Il portait son masque, ayant quitté les quais. Et puis ce n’était plus l’heure de sortie des collèges. Le masque le rendait indésirable. Ils auraient pu lui confier un masque virtuel, mais pour des raisons budgétaires, les stagiaires, qu’elle que fût leur catégorie, ne disposaient pas de cet avantage considérable. Il doutait même que les auxiliaires, y compris les définitifs, pussent en user en toute liberté. L’instrument paraissait en effet assez conséquent pour ne pas être mis entre toutes les mains. Son masque était lunaire et il le posait sur une face qui était loin de l’être, autre avantage. Seulement, la dissimulation n’est jamais aussi pertinente que la simulation. Il s’en suivait une déréalisation non pas pour celui qui subissait la rencontre, mais bel et bien pour celui qui cherchait à en tirer une leçon digne de la mission qui lui avait été confiée. Il ne monta donc pas dans l’S parce qu’elles pouvaient s’interroger sur la présence d’un agent secret se déplaçant dans le même autobus qu’elles alors qu’elles savaient que ces déplacements étaient toujours motivés par le service. L’agent S. pouvait même, après une rapide analyse des rapports, en tirer la conclusion qu’elle était suivie par un vérificateur qui était censé perquisitionner dans l’appartement d’Agnès Bégnard. Et Agnès, comme il la connaissait, saurait que le masque qui sautillait en même temps qu’elle sur le plancher de l’autobus était le même que celui qu’elle avait reçu ce matin : Janver. Il ne monta pas dans l’S et s’il avait finalement décidé d’y monter, il était trop tard.

Il réfléchissait trop. Un enquêteur est un homme d’action. Il agit et son action sur la réalité provoque des apparitions qui sinon seraient toujours du domaine des apparences. Un vérificateur revient sur cette réalité avec des méthodes d’analyse qui ont fait leurs preuves. La créativité du vérificateur est nulle, elle est condamnée à l’anéantissement si jamais elle menaçait d’exister malgré les contre-indications reconnues. L’S filait sur le pont. Il héla un taxi qui faillit lui aplatir les orteils. Il avait ôté son masque pour se donner l’air de rien. L’appartement d’Agnès sortit même de sa mémoire.

Le taxi suivait l’S. Il voyait la chevelure rouge d’Agnès qui penchait son joli visage sur la face claire et enjouée de l’agent S. dont il n’arrivait pas à se souvenir du prénom. L’S se dirigeant inévitablement vers la banlieue Est. Il engagea le taxi à s’y rendre, ne précisant aucune adresse. Quand il prenait l’S, il descendait à la piscine ou à l’hippodrome, n’allant jamais plus loin, évitant ainsi de se demander pourquoi. Maintenant, il paniquait. Le chauffeur l’observait dans le rétroviseur.

- Vous l’avez manqué de peu, dit-il en roulant ses gros yeux noirs.

Il attendit une réaction du masque.

- L’S, dit-il. Il y en a toujours un qui le manque et je l’embarque. Vous allez jusqu’au bout ?

Janver était paralysé par cette idée. Avec sa gueule d’agent secret, il ne laissait rien paraître, mais ses mains étaient moites.

- C’est le même prix, dit le chauffeur en collant à l’S.

- Je ne savais pas, bredouilla Janver. La prochaine fois...

Il n’y aurait peut-être pas de prochaine fois si elles ne descendaient pas à la piscine ou à l’hippodrome, au plus loin au centre commercial où il avait lui-même eu à faire avec un délinquant redoutable du temps où il n’était que garçon de courses. Il avait fugué pour se jeter dans la gueule du loup. Il ne recommencerait pas. D’ailleurs, maintenant que sa situation était assurée et surtout claire, il n’avait aucune raison de fuguer. Il fuguait un peu en désobéissant, mais c’était avec l’idée de revenir au point de départ. La façade jaune de la piscine municipale passa dans la vitre.

- C’est le même prix et c’est quelquefois moins cher, dit le chauffeur dont le regard commençait à se charger de soupçons.

- Si c’est moins cher, alors...

- Pas toujours. Ça arrive.

Il va trouver étrange que je ne lui demande pas QUAND ça arrive.

- Je vais rarement par là, couina-t-il. Je suis plutôt marcheur.

Il essayait de sourire à travers le masque, mais le masque ne souriait jamais. Le chauffeur dut accélérer pour rattraper l’S qui filait bon train.

- Vous ne voulez pas savoir QUAND c’est moins cher ?

Il y a des questions qui vous tenaillent avant de vous paralyser complètement dans des situations qui exigent toute votre attention. Il ne voyait plus la tête rouge d’Agnès.

- Il ne manquait plus que ça ! s’écria-t-il.

Le chauffeur se rapetassa, arrondissant son dos. Si je rate cette mission qu’on ne m’a pas confiée, je suis bon pour la Romaine. Comment savoir ?

- Qu’est-ce que vous voulez savoir ? susurra le chauffeur qui perdait du terrain sur l’S.

- Je suis foutu ! cria Janver dont les doigts étreignaient la toile rugueuse des dossiers.

Il fallait que ça se termine comme ça. Quelle heure est-il ? Trois heures dix. J’ai perdu dix minutes. Ce n’est rien dix minutes. - Vous êtes entré dans l’appartement à trois heures... vingt... - Je... Comment expliquer ces vingt minutes ? Je n’ai aucune expérience dans ce domaine.

Il allait commander au chauffeur de faire demi-tour quand le profil inimitable de l’agent S apparut parmi la foule sur le trottoir.

- Elles sont descendues à l’hippodrome ! hurla Janver.

Le chauffeur pila.

- Vous souhaitez peut-être descendre vous aussi ? bégaya-t-il, sa tête ayant pivoté sur des épaules en proie à un tremblement hystérique.

On ne voyait pas Agnès. Elles se sont séparées. Je n’avais pas prévu cette éventualité. Si Agnès est descendue de l’S, elle est quelque part dans cette foule et l’agent S. prend une autre direction que je ne dois à aucun prix prendre moi-même sous peine de...

Il paya. La main du chauffeur se referma sur le billet. Janver sauta sur le trottoir. Je n’ai pas d’autre choix que de suivre l’agent S.. Attention, on ne file pas aussi facilement le train d’un agent aussi expérimenté. Je ferais mieux... J’aurais dû lui demander pourquoi c’est moins cher dans certaines circonstances et à peine plus dans d’autres. Un enquêteur digne de ce nom n’aurait pas manqué d’enrichir sa connaissance des lieux, tandis que moi, pauvre con...

L’agent S. acheta un cornet de glace et se posta près de l’entrée de l’hippodrome. En temps ordinaire, Janver se contentait de se présenter et de demander à vérifier. Qu’est-ce qu’il vérifierait ? La nature du parfum qui enrobait maintenant la langue rapide de l’agent S.? Ridicule. Je suis ridicule. Il ne pouvait même pas s’approcher. Mais à quoi cela me servirait-il de m’approcher ? Le masque ! Il l’arracha.

- Janver ! Qu’est-ce que vous faites ? Vous jouez ?

Agnès le toisait en souriant, manipulant une glace rose et jaune. Il froissa le masque pour le mettre dans sa poche.

- Il y a un accroc, là, dit-elle en touchant le costume.

Il sentit la pulpe de l’index sur sa propre chair et frissonna. Il y avait longtemps que cet accroc n’avait pas attiré l’attention. Il s’agissait toujours d’une femme.

- Je suis avec une amie, dit-elle. Jour de congé. Vous ne travaillez pas ?

Elle voulait s’en assurer. Il était suspect avec ou sans masque, toujours dans ce Prince de Galles qui le distinguait, surtout aux yeux des femmes attentives au moindre accroc.

- C’est vrai, dit-elle en suçotant la boule. On ne s’attend pas à rencontrer un défaut sur une surface aussi parfaite graphiquement parlant.

Elle rayonnait.

- Mais on ne peut pas s’empêcher de chercher la petite bête.

Elle faisait allusion au passé. Le soleil inondait ses cheveux comme s’il se fût agi d’une corolle de fleur. Il attendit un moment, les mains dans les poches, avant de mentir.

- J’avais rendez-vous avec un ami qui doit m’initier aux courses, dit-il clairement, s’étonnant de pouvoir mentir à une femme avec autant d’appoint.

Il se haussa sur la pointe de ses pieds pour regarder par-dessus les épaules, mais c’était en vain. Elle éluda une remarque à ce propos et regarda elle-même dans la direction qui était en effet celle de l’entrée principale.

- Vous n’y connaissez rien, vrai ?

Elle voulait dire : Vous, un Vermort ?

- Je connais les chevaux, dit-il toujours avec le même appoint. Mais les courses, vous savez...

Que pouvait-elle savoir de ce qui lui avait toujours été interdit parce que l’argent lui filait entre les doigts ? Il était sous tutelle. On racontait même qu’il était l’aîné, mais que le comte avait trafiqué l’État civil de Castelpu au profit du frère cadet qui était mieux armé pour veiller à la conservation des biens familiaux. Notre soeur...

 - Nous ne sommes pas venues pour ça, dit-elle.

- Moi non plus, en vérité... commença-t-il.

- Et votre ami ? s’étonna-t-elle.

- Je ne veux pas le contrarier. Vous savez, ces joueurs.

- Non. Je ne sais pas.

Elle lorgnait en direction de l’endroit où l’agent S. devait encore se trouver. Il crut même surprendre des signes de connivences. Il était indiscret. Un enquêteur est l’indiscrétion même, surtout dans la phase zélée de son style encore naissant.

- Je crois qu’il ne viendra plus, dit-il, les mains tellement moites qu’il craignit qu’elle ne lui demandât de les étreindre.

- C’est tant pis pour vous, non ?

- Oh ! Les courses ne m’ont guère passionné quand j’avais l’âge de l’être...

Ridicule. Elle n’attend que ça. Que pense l’agent S. en ce moment ? Que je suis de trop. Elles ne se décident pas à se rejoindre. Elles en savent plus que moi, ce qui est terrible pour l’enquêteur que je prétends être alors que je ne suis qu’un vérificateur de détails d’enquête, sans accès autorisé à l’ensemble du processus.

- Il n’y a pas d’âge, vous savez, roucoula-t-elle. L’adulte veut tuer l’enfant, mais ne le retrouve-t-il pas quand tout va se finir ?

Qui parle ? Elle ou moi ? Je suis peut-être seul dans la foule, ne trouvant pas à qui parler et me parlant à moi-même.

- Vous ne savez pas quand l’S revient ? demanda-t-il en réprimant le tremblement de ses mains qui s’ajoutait à une sudation éprouvante.

- Vous avez l’R, dans...

Elle consulta l’oignon qu’elle portait en collier.

- Amanda ! hurla-t-elle. Tu ne sais pas à quelle heure l’R ?

Akéleurlér. L’agent S. secouait sa main pour saluer. Il lui retourna un secouement de la tête. Amanda.

- Elle ne sait pas. Quelqu’un sait ?

- L’R, c’est en semaine, ma bonne dame.

On était... samedi ?

- On travaille pas le dimanche, dans l’R.

- L’S travaille, lui, fit Janver en se dressant sur ses ergots comme si on l’avait blessé.

- Ya exception à la règle, mon bon monsieur.

- Vous voyez, fit-elle.

Amanda apparut. Quelle beauté ! Il avait les yeux au niveau d’une poitrine à peine recouverte par la moire d’une chemise.

- Il n’y a pas d’R le dimanche, dit-elle de sa voix inoubliable, et l’S ne revient pas. C’est fini, conclut-elle avec un petit geste de la main qui sembla toucher le ciel.

- Quelquefois, dit-il, le taxi est moins cher.

- Pas le dimanche, voyons !

Elles éclatèrent de rire. Il parut tellement décontenancé qu’elles finirent par se concerter du regard et elles cessèrent bientôt de rire, juste au moment qu’il n’avait pas choisi pour partir d’un rire moins libre de toute contrainte psychologique. Amanda fouilla dans son sac à main, presque nerveusement. Il fondit doucement, se gargarisant à la fin avec ce qui lui restait de salive.

- J’ai oublié mes clopes, renacla-t-elle. Ça ne m’arrive jamais.

Il offrit le paquet qu’il avait acheté ce matin. Il n’était pas ouvert. Elle coupa net l’enveloppe. Ongles acérés du cyberpunk qu’elle devient quand la nuit revient dans l’imagination que je n’ai pas.

- C’est chouette ! exultait-elle. Comment savez-vous ?

- Comment je sais ?...

- C’est ma marque préférée.

Elle exhiba la marque sous son index inquisiteur.

- Je ne fume pas, confessa-t-il. Je ne sais pas pourquoi j’ai acheté ce paquet. J’ai bluffé Kol Panglas et il s’en est offusqué. Enfin, il ne m’a pas demandé d’explications, vous savez ce que c’est.

- Le service, fit Amanda d’un air dégoûté.

Elle était à cent lieues du boulot, ouais. Il se mit à rire à gorge déployée. Il riait sincèrement, ce qui ne lui arrivait pas souvent, riant d’ordinaire pour ne pas paraître incrédule.

- Ça fait du bien, hein ? se souvint la rouge Agnès qui ne perdait pas le Nord.

Il devait le reconnaître. On entendit la rumeur de la foule à travers les cyprès.

- On dirait un cimetière, pouffa-t-il.

- Mais C’EST un cimetière !

Et elles recommencèrent à rire sans se préoccuper de l’effet qu’elles produisaient sur l’esprit de Janver qui couinait maintenant, mi absent, mi terrifié par ce qu’il représentait réellement dans cette conversation d’un dimanche où il ne pouvait pas, ne devait pas être en service,. Il avait sauté un ou plusieurs jours sans s’en rende compte. Quelle coïncidence ! En tout cas, je ne suis pas entré dans cet appartement. Je m’en souviendrai. Kol Panglas me demandera le rapport demain, lundi. Une sale journée en perspective !

- C’est tellement un cimetière que j’ai même plus les moyens de m’acheter mes clopes préférées !

Il se laissa arracher le paquet de cigarettes. Elles ne s’amuseront pas avec moi. Je les amuse tant qu’il ne s’agit pas de...

- Ah ! Les vaches ! fit Agnès qui se tenait les côtes.

Les badauds souriaient en toisant Janver qui ne savait plus où se mettre. Si Frank me voyait ! Si Kol Panglas pouvait m’imaginer dans cette situation ! Si j’accordais plus d’attention aux questions de temps !

- Les vaches, oui, fit Amanda qui se calmait, tressautant quand le rire revenait en plaisantin dans sa poitrine essoufflée qui ameutait les passants. C’est vraiment des vaches. Les vaches nous plument !

Agnès était sur le point de se jeter sur le parvis pour s’y rouler. Elle devait être flippée. Il n’y avait pas d’autre explication. Je ne suis pas si amusant que ça. Pas si... risible. Il avait un peu honte, mais c’était supportable, tant elles étaient... désirables.

- Faudrait peut-être qu’on se calme, non ? proposa Amanda en hoquetant.

- Faudrait, dit Agnès, mais on peut pas !

Elle riait sans scrupule pour sa beauté. Amanda se rapprocha de Janver qui avait tendance à s’éloigner.

- On a perdu jusqu’au dernier centime, expliqua-t-elle.

- Mais... dit-il en secouant sa grosse lèvre, vous venez à peine d’arriver.

Agnès se ceintura. Son petit sac à main, rose et argenté, pendait à son poignet.

- On sait ce qu’on dit !

- Elle se calmera pas si vous continuez, expliqua plus doctement Amanda.

- Si je continue quoi ?

L’agent S. revenait à la surface de la femme qu’elle pouvait cesser d’être si les circonstances l’exigeaient.

- Je garde le paquet, dit-elle presque durement.

Il eut un geste pour accepter l’offrande de cette explication obscure.

- Vous touchez à rien ? demanda-t-elle en tirant une bouffée infinie.

Elle ajouta, parce qu’il cherchait une réponse à une question aussi inattendue que difficile :

- Nous on touche.

Puis :

- Le dimanche.

Agnès s’époussetait comme si elle s’était vraiment roulée par terre.

- Pourquoi vous nous suivez, stagiaire Janver ? On peut savoir ? Je ne savais pas qu’un vérificateur stagiaire pouvait se permettre de suivre un agent initial sans une autorisation spéciale de la Hiérarchie. Vous l’avez, cette autorisation ?

- Kol Panglas... bafouilla-t-il en bavant.

- J’emmerde Kol Panglas et ses sbires, dit Amanda en épuisant sa clope. Le dimanche, on me suit pas, compris ?

Il ne comprenait pas.

- Je ne comprends pas qu’on soit déjà dimanche. Ce matin, on était...

- Il est louf, dit Agnès redevenue complètement sérieuse.

Elle était peut-être même menaçante, allez donc savoir avec ces radeuses ?

- On fait le point et on se sépare, O.K.?

Amanda composa un numéro secret sur son téléphone. Elle n’attendit pas longtemps.

- Je peux m’en servir ? dit-elle après un court dialogue qu’il n’eut pas la force de suivre. O.K., je m’en sers. Suis-nous, minable.

Deux cyberputes au service de la drogue. Alors que je ne sais jamais ce que je fais. Je sais pourquoi je le fais : pour être libre. Je gagne ma vie pour être libre. Je n’ai rien à expliquer. Je me suis condamné à la tranquillité. Elles ne peuvent pas comprendre. Agnès est-elle un agent ? Ça ne m’étonnerait pas. On en apprend tous les jours.

Il les suivait. Ils quittèrent les environs de l’hippodrome pour s’enfoncer dans un quartier moins bien fréquenté. Ils avaient dû traverser un cordon de sécurité. Facile pour trois agents. Les flics s’inclinaient sans commentaires. Janver, qui revenait à de plus sages décisions, avait remis son masque. Il aurait voulu se dépouiller de son Prince de Galles. Il changerait cette mauvaise habitude, mauvaise pour l’enquêteur qu’il était au fond de lui-même.

- Tu suis ? grogna Amanda qui marchait devant.

Agnès suivait en se dandinant comme si elle allait passer une bonne soirée.

Soirée ? Le temps avait passé à une allure ! Il leva la tête pour contempler le ciel noir. Pas une enseigne, rien que des lanternes accrochées au-dessus des portes. De temps en temps, un visage macéré dans sa colère se montrait et Amanda lui faisait signe de réintégrer sa misère. Il n’avait pas osé demander où elles l’emmenaient. Il les suivait comme par habitude. On a plusieurs niveaux d’existence. J’ignorais celui-là. Une explication comme une autre. Avec quoi les menaçait Amanda ? Il distinguait à peine sa silhouette fine et rapide. Elle semblait flotter au-dessus des pavés. Il se dégageait d’Agnès une odeur de nourrisson. Moitié caca et moitié bouillie. Avec une nuance d’aisselle. Amanda s’arrêta et ils la rejoignirent en une seconde d’angoisse qui lui arracha une plainte.

- On y est, dit-elle. Toi, le stagiaire, tu suis sans poser de questions. Et toi devant, comme d’hab. Compris ?

Il ne leur restait plus qu’à synchroniser leurs montres. Il n’en portait pas. Elles avaient déjà filé dans l’ombre. Puis une lueur l’aveugla, assourdissante.

- Salut Popo ! Salut Médé ! Salut Cradoc ! Comment va Casto ? Moi je vais bien, merci.

C’était la voix d’Agnès et celle d’Amanda faisait reculer des curieux que le masque de Janver intriguait.

- C’est un grand brûlé, expliquait Amanda. Une horreur.

- Si c’est un cogne...

- C’en n’est pas.

Le Prince de Galles lui brûlait la peau. Il en avait chaud alors que la température semblait avoir chuté au-dessous de zéro. On entra dans une salle de jeu où des excités s’étripaient. La sueur inondait les visages. Les insultes fusaient, dangereuses et éphémères. Des lustres jetaient une lumière sale sur une agitation attentive à l’extrême. Il se demanda ce qu’il avait évité en ne fréquentant pas ce genre d’endroit. Amanda était en train de négocier le passage à deux balourds qui le fermaient en se dandinant comme des poules. Agnès avait traversé sans les inquiéter.

- C’est ce mec qui m’inquiète, disait un des balourds.

- Tu veux voir sa gueule ? demandait Amanda.

Agnès filait. C’était prévu. Elle filait où ?

- Pourquoi ça le gêne de la montrer ?

- Il est timide.

- Tout à l’heure, c’était un grand brûlé, s’excita le deuxième balourd.

- D’abord on n’est pas balourd, dit le premier. T’aurais même tort de le penser, vu, mec ?

- Ferme-la ! dit Amanda.

Janver ne sentait pas l’ouvrir. Il ne s’imaginait même pas l’ouvrir dans des circonstances aussi dangereuses. Les balourds s’écartèrent.

- On n’est pas des trous du cul non plus, grognèrent-ils ensemble.

- Ferme-la, Janver, dit Amanda qui cherchait Agnès dans la foule.

Si je savais où j’étais. Il y a des cybers parmi eux. Quelle époque ! La voix d’Agnès les attirait comme deux papillons à la recherche d’une fleur où se poser. Elle était déjà en position de flinguer le premier venu.

- J’ai pas d’armes, murmura-t-il.

- T’as un cerveau, dit Amanda.

Elle fumait ses clopes. Deux depuis qu’ils étaient entrés dans ce bouge. Elle en alluma une troisième et jeta l’allumette dans une obscurité grouillante.

- On est en retard, expliquait Agnès à quelqu’un qui répondait par des grognements.

- À cause de quel cave ? réussit à articuler la bête qu’elle essayait d’amadouer.

- Un grand brûlé, dit Amanda qui perdait patience et contenance, tout à la fois.

Le type, un handicapé complètement refait à neuf, lorgna le masque qui passait devant lui. Janver faillit mordre la main d’acier qui tentait de le ralentir.

- Pas si vite, Janver, dit Amanda. Laisse-lui le temps de réfléchir.

L’autre se mit à rire et son étreinte se relâcha dans un bruit hydraulique ponctué de claquements.

- Des fois qu’il devienne encore plus bête qu’il n’est, ajouta Amanda.

- Amanda, dit le handicapé, des fois t’exagères avec moi.

- Ça te fait travailler les méninges.

- J’ai plus d’méninges. Maintenant je pense plus, je fais ce qu’on me dit, là, de l’intérieur.

- T’as choisi. Te plains pas.

Janver lâcha un petit rire nerveux. Ils atteignaient une autre dimension.

- Si tu te sens pas à l’aise, dit Amanda, prends ça.

Il en prit. Ça lui fit un bien fou. Il la dépassa. Elle riait derrière lui.

- Le Saint des Saints, gloussa-t-il.

Il se gondolait. Agnès évoluait dans la mouise, griffant l’air comme s’il devenait consistant.

- Si vous fumez comme ça, dit Janver à Amanda, vous n’aurez plus de clopes tout à l’heure.

- Quand ? fit-elle.

Oui, quand ? Il n’éprouvait pas le désir d’y arriver finalement. Il aimait cette existence molle. Il reviendrait.

- C’est ça, dit Amanda en grillant sa dernière cigarette. Tu reviendras. À la Saint-Glinglin.

La prochaine fois, ni masque, ni Prinde Galles. Ma gueule et quelque chose de portable dans cet autre monde. Il percevait nettement l’haleine des trotteurs. Il plongea la main dans une poche et en ramena une poignée de pièces qui ne devait pas représenter grand-chose aux yeux d’un dealer. Amanda lui dit qu’il n’avait pas besoin de payer pour l’instant. On était donc en mission. Il s’en était douté un peu, mais maintenant les choses étaient claires. Elles l’embarquaient dans une histoire qu’il ne pourrait jamais raconter à ses petits-enfants parce qu’il n’en aurait jamais. Il frémit au contact d’un inconnu qu’il n’avait jamais fréquenté d’aussi près.

- Une autre fois, mets des baskets, dit Amanda après avoir insulté le paquet vide qui voleta dans ce truc grouillant qui appartenait à l’obscurité.

Il chaussait des escarpins, comme Kol Panglas. Ce n’était pas pour l’imiter. Il avait toujours chaussé des escarpins, sans se demander si ça gênerait quelqu’un un jour comme celui-ci.

- Tu parles ! fit Amanda. À qui tu parles, Agnès ?

Janver perçut la voix différente qu’il avait erronément attribuée à Agnès.

- Il dit que c’est plus cher, gicla Agnès tandis que l’autre grommelait entre ce qui ne pouvait pas être des dents.

Janver percevait une matière innommable, quelque chose qui n’était même pas mou, qui fuyait comme si le type était condamné à courir après alors qu’Agnès essayait de lui arracher un bon prix.

- Ç’est trop, dit Amanda. C’est toujours trop, confia-t-elle à Janver qui s’appuyait sur son épaule nue.

- Même quand c’est trop, disait le mec à la bouche en fuite, c’est pas assez. J’ai une obligation. Je peux pas marchander.

- C’est tout de même pas toi qui fait les prix ! beugla Amanda qui changeait sa voix de prima donna pour celle d’un animal blessé.

- Vous pouvez me flinguer si ça vous fait plaisir, dit le type qui courait après ses mots. Vous ne me ferez pas changer d’avis. Je sais ce que je veux et je l’aurais.

- Ta vie ou rien ? Tu plaisantes, non ?

- J’aimerais bien plaisanter avec vous, les filles, mais Dieu m’est témoin que ce soir, ce serait pas raisonnable. Faut que j’me raisonne si je veux me réveiller demain matin.

- On est demain depuis quelques heures déjà, soupira Janver.

- Ça te fait plus beaucoup de temps pour exiger, dit Amanda.

La bouche du type s’était arrêtée quelque part dans la nuit, indifférente à tout ce qui pouvait lui arriver si elle cessait de fuir ce type qui ne savait pas s’en servir.

- J’ai besoin d’une caution, dit-elle. Vous pouvez faire ça pour moi. Ce sera peut-être pas suffisant pour m’éviter une ou deux mutilations, mais au moins je serais en vie. Ça oui !

- T’y tiens donc tant que ça à cette chienne de vie, minable !

Amanda vomissait. Une odeur acide se répandit. Agnès vola à son secours. Janver considéra la bouche qui continuait de parler.

- Ce qui serait raisonnable, dit-il comme s’il sortait d’un cauchemar, ce serait de remettre ça à plus tard, non ?

- Vous pouvez pas me faire ça ! s’écria la bouche du type qui avait disparu avec la came.

- Faire ça à qui ? hurla Janver qui perdait les pédales.

- Mais à moi, connard ! À qui d’autres, hé barjot ? Je vais crever et ce minus me fait la morale. Qu’est-ce que vous lui devez, les filles ?

- On doit rien à personne, vomit Agnès à son tour. On était juste venue pour s’amuser et tu nous as empoisonnées avec cet échantillon.

- Il se marre pas, lui ?

Janver ne trouvait pas l’énergie du désespoir. Adrénaline zéro. Il était tout juste capable de sauter par-dessus une rigole, et encore, si elle n’était pas trop puante.

- Ça vaut pas ce que tu demandes, dit-il à la bouche.

- T’es pas obligé de négocier, stagiaire Janver, hoquetait Amanda tandis qu’il s’approchait d’une bouche qui empestait la tripe et la fermentation.

- Je ne négocie pas, grogna-t-il, un peu vert pour le grognement, mais plein d’une ardeur dont il ignorait l’origine claire.

- Il vomit pas, lui, dit la voix plus tranquillement. Il a pas compris le cinéma, les filles. Il est con ou quoi ?

La bouche s’ouvrit toute grande pour déverser les empyreumes de son rire. Janver vascilla. Il s’accrocha à deux épaules crispées.

- Je vomis, glouglouta-t-il.

- Ce qu’on te disait, Menteur, firent les filles en même temps.

Le type s’écroula comme un château de sable sous l’étreinte de la vaguelette impossible à arrêter malgré la présence de papa et de maman à l’ombre du parasol.

- Il va me contaminer, ce dingue ! hurlait la bouche.

Janver ne pouvait plus lutter contre cette douleur incroyablement efficace question angoisse maîtrisée pour laisser la place à l’expectation. Amanda tirait dans le tas de viande. Les oreilles de Janver cessèrent d’écouter. La peau cessa de se coltiner avec une ombre qui s’évanouissait en gémissant. Les yeux mêmes cessèrent de voir ce qui n’était plus visible en toute connaissance de cause. Il plongea son nez et sa langue dans cette boue qui devait autant au pavé qu’à la chair. Il sentit à peine qu’on le sortait de là en ânonnant. Elles étaient dotées d’une force masculine quand les choses avaient mal tourné et c’était le cas.

 

 

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