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vendredi 25 mai 2018
Revue d'art et de littérature, musique
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ÉDITO

JOUIR DE SA DOULEUR
par Benoît PIVERT

Confiné cet été par un ciel inclément dans une demeure qui n’était pas mienne et condamné à explorer les rayonnages d’une bibliothèque qui m’était étrangère, je me vis - la chose n’était pas advenue depuis l’époque des pensums scolaires et universitaires - dans la nécessité de me plonger dans des livres que je n’avais pas choisis.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, je partis à la découverte d’une bibliothèque qui faisait honneur à son propriétaire car y étaient représentés à peu près tous les continents et tous les siècles.

Comme on monterait dans un train au hasard pour le simple plaisir de se laisser surprendre, je m’embarquai pour les incommensurables étendues de la Russie sans savoir où me conduirait un cocher inconnu comme Andréi Biély et sa Colombe d’argent. Je ne tardai pas à me sentir perdu dans les villages boueux, parmi des moujiks rustauds jurant comme des charretiers et des popes sentant la vodka, je me sentis rapidement déboussolé au beau milieu des visionnaires en délire et des paysans en transe, adorateurs d’une mystérieuse Colombe. Je décidai donc de changer de continent et de m’embarquer avec Melville et sa Vareuse blanche à bord d’une frégate, direction le Cap Horn. Je constatai rapidement que j’avais peur du grand large, que je n’entendais rien aux bonnettes, au tournevire et au cabestan. Je me sentais égaré dans ce monde ou régnait une odeur de sueur, de ferraille et de cordages, parmi des matelots braillant Le Golfe de Biscaye, Ohé ! Décidément, je n’avais pas le pied marin et décidai de débarquer à la première escale. Fatigué des voyages, lassé de me sentir perpétuellement étranger, je fouillai les rayons de la bibliothèque en quête d’un nom qui me fût familier. Quel ne fut pas mon soulagement lorsque j’aperçus au coin d’un rayon ce bon vieux Huysmans, non pas le Huysmans d’A rebours dont les préciosités m’auraient, elles aussi, rapidement ennuyé mais le Huysmans chagrin d’En rade et d’A vau-l’eau. En entendant Folantin, le héros, s’affliger dès le matin des vicissitudes de son existence et s’exclamer à la vue de la lampe à huile qui refuse de s’allumer : "cette vie est intolérable", je me suis soudain senti en terrain délicieusement familier. J’avais beau la connaître déjà, c’est avec délectation que j’ai relu l’épopée tragi-comique du héros dont les aventures tournent immanquablement à la déconfiture pour permettre à Huysmans de conclure : "Seul le pire arrive".

C’est alors que j’ai compris que l’adulte que je suis aujourd’hui avait trahi l’adolescent d’hier qui, lorsqu’on lui demandait dans ses dissertations à quoi servait la littérature, répondait sagement - et sincèrement - " à s’ouvrir au monde, à marcher hors des sentiers battus, à découvrir ce qui est autre." Aujourd’hui - à quoi bon me le dissimuler ? - la littérature ne me sert plus guère qu’à entretenir ma propre souffrance, à la conforter, à la nourrir. Si je suis sensible au pessimisme du héros de Huysmans qui envisage invariablement le fiasco de toute entreprise, c’est pour mieux cultiver mon propre masochisme. Je suis en proie au démon de l’égocentrisme et de l’incuriosité. Je ne demande plus à la littérature de me décentrer, de me séduire, de m’éloigner de moi-même mais de m’y ramener. J’ai envie qu’elle me dise inlassablement que tout est toujours perdu d’avance et que toutes les routes sont des déroutes. Je ne suis pas prêt à plonger au fond du gouffre pour trouver du nouveau, je préfère me tenir au bord du précipice.

On a beaucoup écrit sur les rapports qu’entretiennent l’écriture et la névrose. Nul doute que maints livres sont nés de pulsions réprimées, de désirs contrariés ou frustrés. Julien Green a raison de le rappeler : "... je me réfugiais dans ma chambre où je tentais d’exterminer mes désirs en écrivant. Combien de livres sont nés de la faim sexuelle ? Ceux-là mêmes en apparence des plus sages et parfaitement irréprochables n’ont pas d’autre origine. (Jeunesse)". Il paraît qu’écrire, c’est aussi un moyen de guérir si l’on en croit ces auteur(e)s qui se vantent d’aller mieux à force de se soulager dans les lieux publics. Je ne sais pas si la littérature - pas plus que la psychanalyse - a jamais guéri qui que ce soit mais j’ose l’espérer. Je ne sais pas davantage si la lecture peut être une thérapie mais l’occasion m’était offerte de m’embarquer vers d’autres horizons, de m’écarter des sentiers battus de mes névroses familières. Je n’ai pas pu ou pas voulu la saisir. J’ai préféré fouailler mes plaies, les triturer à l’envi, pour reprendre Homère[1] : jouir de ma douleur. Je n’ose pas dire "nous" car je m’en voudrais de compromettre le lecteur mais n’est-ce pas à des sentiments aussi troubles que tient en partie le succès durable d’un Houellebecq, à cette jubilation qu’éprouve le public face à la peinture de son insatisfaction, de sa misère sexuelle et de son désespoir en sourdine ? Paul-Laurent Assoun parle du masochisme de l’écriture du moi[2], il conviendrait aussi d’évoquer le masochisme de la lecture lorsque, avec un appétit insatiable, le lecteur se repaît jusqu’à l’orgasme du spectacle de sa propre souffrance...

J’ai cru pourtant un instant cet été, je l’avoue, forcé par la météorologie et une bibliothèque rebelle, avoir remporté une victoire sur moi-même et retrouvé la curiosité de l’adolescent pour ce qui lui est étranger. Le livre, signé Flannery O’ Connor, était intitulé Les braves gens ne courent pas les rues[3]. Rien ne m’inclinait à penser que je me délecterais dans ce monde sudiste, peuplé de noirs nonchalants, de prédicateurs ambulants et de tueurs fous comme seule l’Amérique en engendre. J’ai pourtant fini par comprendre ce qui m’avait séduit. D’une certaine Mrs Freeman, il était dit qu’"elle était friande de tout ce qui touchait aux maladies secrètes, aux malformations cachées. Parmi les maladies, les très longues ou les incurables avaient sa préférence." Dans une autre nouvelle, une Mrs Pritchard entrait en scène. Ce jour-là,"elle était d’humeur revêche car elle n’avait aucune catastrophe à annoncer. Aujourd’hui, c’est sur moi que le malheur s’abat, dit-elle, se raccrochant au moindre désastre. C’est mes dents. On dirait qu’il y a un abcès à chacune." Ainsi donc, Mrs Pritchard, c’était le Folantin de Huysmans transporté en Géorgie ! Ce qui m’avait conquis, ce n’était pas la campagne reculée, bigote, écrasée sous le soleil avec ses fêtes foraines et ses vendeurs de Bibles, les trains asthmatiques, les pittoresques quartiers noirs d’un Sud ségrégationniste, c’était une fois encore le plaisir de m’entendre dire que le monde est imparfait, le bonheur une chimère et que chacun a sa croix à porter.

Mais il y avait plus troublant encore. Chez Flannery O’ Connor, morte à 38 ans et qui, malade, avait vécu recluse, les personnages sont portraiturés avec une redoutable férocité, les femmes sont invariablement ridicules avec leurs bigoudis sur la tête et leurs bourrelets, les bellâtres campagnards ont des auréoles sous leurs manches de chemise, il y a même là "une grosse blonde avec une jambe artificielle (...), mal embouchée, bouffie de graisse et myope"...

Etre attiré par le tableau de telles horreurs, cela invite à réfléchir. Et si, au fond, ce qui m’avait séduit c’était, davantage encore que l’écho de mon pessimisme, le reflet de ma propre cruauté ? L’admiration a parfois des ressorts inavouables. Décidément, Mrs O’ Connor a raison : les braves gens ne courent pas les rues.

 

[1] cité par Cioran dans Le mauvais démiurge, Gallimard, Paris, 1987, p. 180.

[2] Paul-Laurent Assoun, Le masochisme, Paris, éditions Economica.

[3] Flannery O’ Connor, Les braves gens ne courent pas les rues, Folio.

Photographie publiée
avec l’aimable autorisation de l’auteur
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