Heureusement, il y a les jours de fête

CECI CECILIA

Chapitre premier

2 et 3 juillet 1988

Chapitre II

4 juillet & ss

CELA

Chapitre III

16 juillet

Chapitre IV

17 juillet

Chapitre V

18 juillet

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

19 juillet

Chapitre X

20 juillet

Chapitre XI

16 octobre 1984

Chapitre XII

21 juillet

Chapitre XIII

Chapitre XIV

Chapitre XV

Chapitre XVI

Nuit du 21 au 22 juillet

Chapitre XVII

Chapitre XVIII

22 juillet

Le père de Frank Chercos…

 


 

Heureusement, il y a les jours de fête

 

pour ne pas s'ennuyer. On en profite pour m'expliquer le sens profond des traditions qui se sont perdues. Les chevaux arrivent par la grande rue des bétaillères qu'on ne décore plus comme antan. J'ai assisté en riant avec les autres à la suspension de la banderole de bienvenue. L'homme nous courtisait du haut de son échelle. Son aide était un enfant timide. Il était juché sur le premier barreau de l'échelle. Il se laissait taquiner par les filles de son âge. Tu as grandi, lui avais-je dit en passant tout à l'heure. Mais je pensais plutôt à ne pas m'ennuyer. Les lampions m'avaient attirée. À 6 heures, l'effondrement d'un chapiteau nous a plongés dans une grande perplexité. Nous pensâmes ensemble au clocher de l'église, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce qu'il n'exigeait plus de moi que je l'y conduisisse tous les dimanches. Il avait promis à sa mère de s'en tenir à cette discipline héritée d'elle. Nous avons un christ, disait-elle si on lui demandait de s'expliquer, nous sommes les seuls en avoir un. Et il ajoutait (il était assis dans la pénombre et ne lisait plus comme chaque fois qu'elle s'adressait à moi parce que je venais de la provoquer) : mais d'autres l'ont désiré. Il ne disait pas : avant nous. Il l'avait dit une fois, sans doute la première fois, je veux dire à partir du moment où c'est devenu un sujet de conversation courant, entre nous, car je ne me souviens pas que nous ayons partagé ces idées avec qui que ce fût. Elle le regardait comme s'il venait de la décevoir, je ne sais pas, de la blesser, comme s'il luttait encore contre elle, contre ce qu'elle lui avait enseigné, contre cette enfance qu'il me restituait d'une manière si fragmentaire que, la connaissant toute, j'en ignorais l'achèvement, ce moment, dont il parlait beaucoup mais si obscurément, il n'est plus possible de recommencer, où tout est fixé une bonne fois pour toutes, et je m'étais écriée alors pourquoi nous condamne-t-on ? Il y avait cette révolte en moi et elle avait tout deviné. Elle aurait préféré que je m'intéressasse à son argent, au leur pour être plus exacte, car ils le partageaient, avec moi, je ne me plains pas. Pourquoi ? fit-elle. Quelle question ! Je crois qu'elle voulait dire quelle question stupide ou idiote mais il serait sorti de ses gonds. Ce n'est pas ce qu'elle voulait, ce qu'elle attendait de lui. Nous nous ennuyons parce que nous n'avions rien à faire. Au début, il écrivait en secret. Je lui demandais ce qu'il écrivait. Il me répondait qu'il n'écrivait pas. Écrire ? dit-elle une fois, nous mangions, c'était dimanche et la conversation portait sur la fidélité des uns et la constance des autres. Il était énervé, presque fou. De plus, sa jambe était à couper. Il n'avait pas touché aux plats et elle lui demanda s'il avait peur d'être empoisonné, en même temps elle me regardait et je me disais que c'était cela qu'il écrivait, il n'y avait pas de secret, je me promis de lui en parler. Pourquoi ? s'était-elle écriée, mais parce que ça n'a rien à voir ! Elle croyait tout expliquer. On ne dépense pas tant d'argent dans un bijou, dit-elle pour changer de conversation et elle me prit la main pour observer encore une fois la rutilance de ce qu'il appelait une pierre pour ne pas en évoquer la couleur, me mettre sur la voie d'une géométrie du cristallin d'où il tirait ses idées, le meilleur de lui-même, déclarait-il, mais il n'écrivait rien sur ce sujet, il l'évitait soigneusement pour se mettre à l'interprétation textuelle du personnage dans lequel elle était entrée, encore enfant dit-on, pour parfaire son éducation comme elle disait. Ce souci de perfection n'avait sans doute rien à voir avec le fait qu'elle donnait le jour à un enfant alors qu'elle n'avait pas quatorze ans. Quinze, précisa-t-elle, il m'a violée, mais le pauvre vieux n'était plus là pour dire le contraire et comme il leur avait laissé une fortune appréciable, ils n'en parlaient plus, je lui avais seulement demandé de m'expliquer un peu la différence d'âge, c'était comme s'il n'y en avait pas, ils se ressemblaient surtout à cause de cette proximité temporelle. L'ennui s'était installé parce que nous ne faisions rien, elle s'occupait de nos affaires avec le notaire, elle le voyait une fois par mois et elle nous encourageait à faire des projets. Avez-vous une idée de ce que ça coûte ? me demandait-elle si j'avais souhaité quelque chose. Je le lui disais. Mais il en doutait et nous en discutions pendant des heures et je finissais par avoir tort, elle s'en allait avec l'argent de notre bonheur et il me suppliait de le comprendre. Le lendemain, il passait notre temps à chercher à me convaincre que nous n'avions pas intérêt à nous éloigner de la maison. Ses arguments me sidéraient. Il n'était question que de sa tranquillité. Il n'aimait pas qu'on le prît en pitié. C'était ce qui arriverait, malgré moi, précisait-il. Mais j'étais libre de voyager sans lui. Il m'envoyait au diable. Elle trouva l'idée absurde. Je me retins de lui expliquer que l'idée ne venait pas de moi. Je ne l'avais d'ailleurs pas exprimée. Absurde, avait-elle dit, il le savait bien, c'était mieux qu'idiote, plus fidèle. N'en parlons plus. Le prêtre avait raison. Nous sommes sur le point de réaliser la fusion de l'industrie et des idées qui nous hantent. Moi, je prenais racine, comme tous les arbres qu'ils avaient plantés ensemble depuis longtemps. Oui, c'est longtemps si on y songe, dit-elle. Elle désirait tellement qu'il lui caressât la joue, mais cela n'arrivait plus, ce qui arrive c'est moi, dis-je d'une voix tremblante. Elle ne pouvait pas me donner tort. Il caressa ma joue. Je te le promets, ce voyage, voilà tout ! Elle sourit, montrant cette dent qui avait amusé le maire pendant toute la cérémonie. Il s'était excusé. Ils avaient ri ensemble. Tu te souviens ? Il croyait s'en souvenir, il y avait tant d'anecdotes entre eux. Toutes les anecdotes ? demanda-t-elle. Il lui caressa enfin la joue. La jalousie m'empourpra. Qu'est-ce que c'est que ces histoires ? murmurais-je comme pour ne pas être entendue. Vous avez rougi, dit-elle. À votre âge, seule la jalousie me faisait honte à ce point. Mais nous sommes tellement différentes, n'est-ce pas ? Elle s'ennuie, dit-il, elle a seulement honte de désirer ne pas s'ennuyer, c'est compréhensible. Comprendre, dit-elle, vous ne construisez rien si vous vous en tenez à cette banalité. Bêtise, absurdité, banalité maintenant. Mon personnage prenait forme. Ou j'entrais dans la peau de la marionnette. Tu exagères, dit-il. Oh ! oui, j'oubliais l'exagération ! J'écrirai un livre sur chacun de ces sujets, une tétralogie de l'interprétation. Tu t'amuseras avec moi ? Mais pourquoi le blesser ainsi chaque soir de nos longues journées d'ennui ? Pourquoi lui ? Pourquoi pas le chat ? Et pourquoi le chat ? Pourquoi quelqu'un ? Pourquoi pas tout le monde ? J'écrasais des mouches sur la vitre. Elle s'éloignait dans la rue, étrangement belle et distinguée. Elle ne se retournait pas avant d'avoir atteint le parvis de l'église. Mais alors elle ne regardait pas dans notre direction. Elle offrait son visage. Ce silence m'étourdissait. Il s'était endormi et sa pipe fumait sur la table. Les premiers forains déambulaient sur la place, se soulevant de temps en temps sur la pointe des pieds pour cueillir les mûres des mûriers. Un gitan s'est signé plusieurs fois en passant devant le crucifix. Une petite fille guinchait au soleil, éblouissante. Tu vois quelque chose, dit-il. Il était couché en œuf, comme il aimait, beau profil. Non, rien, dis-je et je pensais en même temps que si le chapiteau était par terre, derrière l'église... mais je ne dis rien de ce que je pensais, il a cet art de lire entre les lignes de la voix qu'il écoute, il n'écoute la voix que s'il l'a provoquée, sinon il faut être belle, un peu perverse, agissante. Rien ? dit-il, comme si je le surprenais. Mais nous n'avons pas d'heure. Nous ne sommes pressés que par les effets de notre inutilité. Le gitan mange dans la main de la petite-fille. Jeu de la grimace de sang. L'enfant rit. Je suis sûr que c'est le chapiteau, dit-il. Il les avait vus le monter. Des hommes musclés, attentifs, infatigables. Les filles les reluquaient. Elles s'étaient assises l'une contre l'autre sur la murette, leurs jambes blanches comme des virgules sur la mousse, le vent agitait leurs chevelures défaites, il les avait haïes l'espace d'une seconde avant de s'avouer qu'il les désirait encore et qu'il pouvait les posséder si c'était ce que je voulais. Le chapiteau montait dans le ciel, comme la toile d'un voilier et le vent soulevait leurs robes, sinon elles n'auraient pas su à quoi occuper leurs mains, jambes immobiles et obliques, visages clairs et indécis, silencieuses, ou merveilleuses, il ne savait plus, quelque chose s'était brisé en lui comme chaque fois qu'il s'imaginait que le bonheur avait à voir avec le plaisir, et le plaisir avec le désir. Le curé s'inquiétait à cause de l'ombre portée sur l'église et il en parlait aux filles, qui levaient les yeux pour ne pas l'entendre. Il se retourna dans le lit, reprenant la position de l'œuf sur l'autre côté, ce qui exposait son visage à la lumière. Pourquoi ne pas m'en avoir parlé hier au soir ? dis-je. Je ne le regardais pas. Qu'aurais-tu tu fais à leur place ? dit-il. Sa voix venait du fond du coussin. Je pouvais voir le manège du gitan autour de la petite-fille. C'est peut-être la sienne, dit-il. Elle ne lui ressemble pas, dis-je. Sa peau, le regard, cette innocence. Tu veux dire que les gitans ont perdu leur innocence avant que ça n'arrive ? Il désirait ne pas oublier cette idée. Ce matin, il s'était réveillé pendant peut-être deux minutes et il avait pensé à un personnage. Seuls les personnages se vendent, dit-il. Les automates de notre reconnaissance des autres. Puis il s'était rendormi et je l'avais réveillé parce qu'il me l'avait demandé quand j'étais entrée dans le lit. Il avait ce regard habité par je ne sais quel monde où il est encore un passant inoccupé à œuvrer comme les autres. C'est l'heure, dis-je, sachant qu'il déteste ces mots parce que c'est ce qu'on dit au condamné à mort dont l'heure est fixée pour mettre fin à toute discussion. Être situé, par la volonté des autres, hors des limites de la conversation, était une idée atroce à laquelle il fallait croire de toutes ses forces si on voulait continuer d'exister. Exister pour savoir ? Exister pour être ? Plénitude et plaisir. Il n'alimentait qu'un rêve facilement recommencé par les moyens du silence. L'heure, oui, bafouilla-t-il, je me souviens. Pour aussitôt avouer qu'il ne se souvenait pas, qu'il était encore victime de cette paresse qui le condamnait à ne pas écrire au moment où il fallait fixer le vertige. J'ouvris la fenêtre pour donner un sens à mon propre vertige. D'autres forains arrivaient en camions dont les moteurs continuaient de tourner. Comme chaque année, ils se plaignaient du terrain vague où on les obligeait à camper en attendant que la fête se finît. Il n'avait jamais assisté à ces discussions. Il en avait entendu parler. Il y avait des témoins entre lui et les forains. Les témoins, c'étaient ses personnages. Il ne rencontrait jamais l'origine de ses histoires. Les filles pouvaient se fier à lui, sauf si elles agissaient en tant que témoins, à qui le soumettrait, le temps d'un cri, à son influence. Elles pouvaient le croire patient. Qu'auraient-elles pensé des fessées qu'il rêvait de leur administrer ? Mais rien, dit-il, elles sont innocentes, pas comme ta petite gitane qui est encore une enfant. Le gitan l'avait prise sur ses genoux et il continuait de manger dans sa main et de l'autre elle montrait les mûres qu'elle voulait cueillir pour que leur relation eût un sens, ou pour qu'il cessât de jouer avec elle, j'aimais assez l'idée d'une soudaine conscience de l'enjeu, comme si elle se rappelait, elle pouvait se rappeler des faits précis dont elle avait été le témoin plus ou moins proche, ou seulement (seulement ? ironisa-t-il) d'une conversation où cette fois elle n'avait eu aucune part, l'ayant mémorisée, et s'en souvenant maintenant imparfaitement, son regard allant de la bouche ensanglantée du gitan qui abusait d'elle (ou/et qui s'amusait de sa tranquille frayeur) aux branches des mûriers que d'autres mains pillaient au milieu des oiseaux. Il me rejoignit à la fenêtre. Il la trouva belle. Il eût aimé un double dans la même situation. Il m'offrait ce profil lumineux. Une situation qui m'eût séparée de lui, me localisant jusqu'à l'indécence. Je tenais mes promesses depuis si longtemps. On nous regardait. Même le Gitan leva les yeux. Elle me supplie, je ne tenterais rien pour elle ! Je me recouchai. Il ne marcherait pas longtemps aujourd'hui. Il irait voir le chapiteau dans l'après-midi, un peu avant la matinée. Nous avions des billets pour la soirée. Il avait même choisi ma robe. Il porterait une veste qui avait appartenu à son père. Sa mère nous accompagnerait. Elle avait promis de ne pas chercher à m'humilier devant les autres. Nous n'avions pas d'amis mais elle nous entourait de témoins et il les provoquait. Votre corps, m'avait-elle dit un de ces jours où la conversation nous avait pris pour sujet de référence, votre corps, comment dirais-je ? D'une insolence ! Une femme avait ri. J'ai cru à cette complicité. Nous en parlions toutes les deux quand elle est revenue. Il pendait à son bras, se plaignant de ne plus pouvoir marcher. Nous partons, me dit-elle. Elle attendait une réponse. Mais nous n'avons pas fini de nous ennuyer ! dit ma compagne. Je ris. Avais-je trop parlé ? Elle rit aussi. Il nous trouvait cruelles et il nous le dit en grimaçant. Sa mère ne l'abandonnerait pas dans cette situation. Elle lui caressa la joue. C'est un signe de reconnaissance, dis-je à ma compagne. Il faut en inventer un tout de suite, dit-elle sans laisser le temps à ma belle-mère de me contredire (que savait-elle de cette humiliation constante ?) nous nous reverrons un jour, ne prenons pas le risque de ne pas reconnaître alors que nous nous aimons ! L'idée l'amusait à lui aussi. Il se détendit. Il tenait encore sur ses jambes. Danser ? lui répondit-elle. Je n'avais pas entendu la question. Il l'enleva. J'étais à la merci de sa mère dont le cavalier, pas tout à fait découragé par ce qu'elle venait de lui dire pour le remettre à sa place, voletait encore à proximité. Vous ne savez rien du bonheur, me dit-elle, regardez-la et cessez de me prendre pour une emmerdeuse ! Nous ne partions plus. Le cavalier éconduit me tendit une main. Il ne me suppliait pas. Mais il savait danser. Il ne voulait même pas savoir qui j'étais. Son influence vous détruit à ce point ? murmura-t-il dans mon cou.

 

Il caressait mes bras. Il me flattait. Il respectait la distance. Un virtuose de l'interprétation de la femme instrument. Instrument de la connaissance de soi. Son influence ? dis-je presque sans le vouloir. Pourquoi lui demander de préciser sa pensée ? Il dansait à merveille. Je n'étais qu'une oie. Écoutez la musique, me dit-il, ce n'est pas la grande œuvre que vous attendez, mais tout le monde s'y laisse prendre. Regardez-les. Regardez-nous. Nous nous approchions du miroir. De jeunes loups étaient suspendus aux barreaux des échelles suédoises, d'autres à califourchon sur des chevaux d'arçons, les agrès oscillaient au-dessus de nous, il me dit que c'était la forme la plus absurde de l'attente, il en avait souffert dans sa propre jeunesse, mais les jeunes ne l'aimaient pas. Je leur enseigne à bien se conduire, dit-il, et ils n'ont aucune envie de suivre mes conseils. Sa barbe m'effleura, les mains exploraient la peau de mes bras. Les miennes étaient simplement posées sur ses épaules. Épaules chétives, il n'était pas beaucoup plus grand que moi, les adolescents louvoyaient maintenant. C'est mieux, dit-il, beaucoup mieux. Il ne m'avait pas lâchée entre les deux morceaux de musique. Nous avons tous du talent, dit-il doucement. Je ne connais personne de... comment appelle-t-on celui qui n'a aucun talent ? Et puis d'abord existe-t-il ? Il composait d'agréables mélodies mais ne connaissait rien à l'orchestration. Sinon je serai devenu musicien, dit-il. Je n'avais rien dit. Une seule de vos œuvres m'eût enchanté, roucoula-t-il à la fin du deuxième morceau. Le troisième ne se fit pas attendre. Ensuite je vous abandonnerai, promit-il. Je ne le regardais plus. Mais je les ai lues toutes. Dans l'ordre. Et je suis dans l'attente. Qu'est-ce que j'attends de vous ? Le morceau s'acheva. C'est fini, dit-il, il y aura maintenant trois morceaux destinés à la jeunesse. Nous nous retrouverons au bout de ces dix minutes, si vous me laissez maintenant. Des jeunes filles tournoyaient dans les lumières. Elles se droguent, me confia-t-il. Elle était d'accord avec lui sur ce point. Elle haïssait ces corps. Elle était différente, et elle prétendait ne pas avoir beaucoup changé. Vous exagérez, dit-il, vous exagérez toujours. Qui est cette femme ? demanda-t-elle. La femme de la vie des autres, répondit-il en ricanant. Il buvait trop. Il buvait toujours au mauvais moment. Sinon sa conscience le condamnait à l'attente. Vous n'avez pas peur de vous donner en spectacle ? Qui ? Moi ? Je n'ai jamais aimé comme je vous aime et vous le savez. Elle rougit. Le même profil d'extase. Que cherchait-elle ? Malcolm revint en clopinant. Sa cavalière avait filé. Il n'avait pas d'explication. De plus, sa jambe. Oui, votre jambe, dit l'autre en la regardant. Vous ne dansez pas ? me demanda-t-elle. Pris au dépourvu. Nous attendons la fin de cette cacophonie. Cacophonie ? Oui, j'ai dit cela, je m'en souviens. J'ai parlé à sa place. Vous étiez radieuse. On dit cela d'une femme qui éclaire la surface des autres. Ils deviennent transparents. On ne les traverse pas. Leur profondeur vient d'elle. Comment ne pas se souvenir de votre manière de régner sur ? J'étais dans le lit et je l'écoutais. Nous évoquions ces moments pour y trouver l'inspiration. Vous avez rêvé tout haut cette nuit, me dit-il. Que restait-il de cette surface ? Mais rien, pas même un mot. Je vous le dirais sinon, vous le savez. Le chapiteau s'était peut-être déjà écroulé. Ce n'était peut-être pas le chapiteau. Le vent n'explique pas tout. Il n'y avait pas de vent. Comment expliquer alors ? Le gitan a laissé la petite-fille toute seule sous les mûriers. Elle ne cueille plus les fruits de son impatience.

 

Ce ne sont pas des fruits, dis-je. Des baies. Le sucre est le même. La couleur persistante. Elle frotte ses lèvres. Vous voulez voir ? Venez. Je me levai. Approche nouvelle de la fenêtre. Je tremble. Comment peut-il avoir une idée de l'importance des lèvres à cette distance ? Je ne joue pas, dit-il, c'est elle que je désire en vous, mais vous ne jouez plus. Il avait l'œil larmoyant. Votre jambe vous fait-elle souffrir ce matin ? Pas de réponse. Ce qui me fait souffrir... commença-t-il. La souffrance... Aimer cette posture. La petite-fille était assise sur le dossier du banc. Remarquez ses chaussures rouges, dit-il. Non, pas aujourd'hui, dis-je. Votre mère s'est invitée à déjeuner. Je sortirai. Je passerai par le Bois-Gentil. Il dit que je suis la seule à penser à lui. Je reviendrai avec le repas, voulez-vous ? Il était encore tôt. Nous avions le temps, me disait-il. Mais ne terminait-il pas tous nos éveils avec ces mots ? Quels mots ? Chéri ! Vous venez de les prononcer. Vous, moi, le temps, le passé. Il avait cet air d'enfant sur le point de mettre des mots à la surface du malheur qui le menace. Mais d'où vient la menace ? Je ne vous reconnais pas, dit-il en fermant la fenêtre. Viendra-t-il lui aussi ? Vous avez dansé avec lui. Elle le trouve charmant. Vous savez ce qui peut la charmer. Mieux que moi. Il tire le rideau et nous nous retrouvons dans l'obscurité. Je devrais le haïr, dit-il. Mais il y a si longtemps que je ne l'ai pas revu. Il vous connaît bien maintenant. Sait-il qu'elle est courtisée ? Croyez-vous qu'il couche avec elle ? Elle ne couchait pas avec lui. Ce qui explique mon existence. Je ne peux pas croire que mon esprit leur doit quelque chose. Il y a une autre explication. Cela commence par ce voyage hors de moi. Vous me disiez un jour que vous l'aviez vous-même vécu comme une aventure. Avec qui ? Quel plaisir vous a mise sur le chemin de ce texte qui nous émerveille ? Il entra dans le lit. Vous devriez vous déshabiller complètement pour vous coucher, me dit-il. Verge d'or ! dit-il en me forçant à la regarder. Votre langue, dit-il, notre littérature, ce désir d'entrer dans la ronde, comme si cette histoire avait le pouvoir de nous satisfaire. Je n'y ai jamais cru. Je voyageais, c'était important, le voyage, et vous possédiez déjà cette connaissance de l'aventure. Vous n'avez jamais été seule. Verge omniprésente ! Votre main ne fait pas de miracles, ma chère, pas plus que votre bouche. Pourquoi avez-vous fermé la fenêtre ? demandai-je. D'habitude, nous la laissons ouverte. La vie des autres monte jusqu'à nous, comme la marée, ses coquillages, ses algues, ses crêtes, le sable de notre impuissance à leur ressembler. Mais ne cherchons-nous pas plutôt à vivre avec eux ? Vous ne fermiez jamais la fenêtre. Elle restait ouverte et nous écoutions leur passage. Une fois par an, au printemps de la Saint-Jean (j'aime assez l'expression et je ne veux pas me souvenir si elle vous appartient plutôt qu'à moi), les forains montaient un chapiteau derrière l'église et nous attendions que le vent l'emporte. Il ne se passait rien. Cette année-là, il s'effondra dans la nuit, tuant un enfant et le chat qui l'accompagnait. Vous reveniez de votre promenade avec cette nouvelle insensée. Que croyez-vous qu'il va se passer ? me demandâtes-vous. Il était encore tôt. J'irais d'abord au Bois-Gentil pour lui annoncer que les forains étaient fidèles au rendez-vous. Nous passerions une heure ensemble. Demain je lui parlerais de la soirée achevée en apothéose pour une cavalcade. Il goûtera aux bonbons en évoquant son enfance. Que vous a-t-il révélé que je ne sais pas ? demanderiez-vous à mon retour. Mais vous n'attendriez pas ma réponse. Vous mettriez le nez à la fenêtre, celle du salon du rez-de-chaussée, pour me dire que vous ne supportez pas qu'elle se mette en retard. En vérité, vous étiez anxieux de ne pas savoir si elle viendrait seule ou accompagnée de ce cavalier qui s'était confié à moi en dansant. Je vous avais semblé attentive. Mais je n'étais qu'inexistante. Comment vous le faire comprendre ?

 


 

CECI CECILIA

 

Chapitre premier

2 et 3 juillet 1988

  

Nous sommes le 15 décembre 1987 (pourquoi commencer par une date ce qui finit par un adieu ?) et je suis prête à écrire le premier journal intime de ma vie, le deuxième journal intime de ma vie, le troisième journal intime de ma vie : je n'ai jamais écrit un seul journal intime de ma vie, j'en ai déjà écrit un, j'en ai écrit plus d'un, je peux compter le nombre de mes journaux intimes sur les doigts d'une seule de mes mains, j'ai besoin de mes deux mains pour compter le nombre de mes journaux intimes, il manque une main à mon calcul et cela outrage mon intimité de femme qui est différente de l'intimité en général, il manque deux mains, celle d'un amour de jeunesse, les mains rencontrées plus tard au moment de se donner une première et dernière fois, se donner une deuxième fois et penser que c'est la dernière, penser à la dernière fois que je me suis donnée une dernière fois avant de le penser une dernière fois, ne pas penser que ce sont les pages d'un journal intime que n'importe qui peut ouvrir pour se mesurer à ma différence, femme qui écrit, femme qui n'écrit plus une dernière fois, le 15 décembre 1987, c'est aujourd'hui, seule dans cette chambre, seule, enfin seule.

Nous sommes le lendemain du 15 décembre 1987 (toujours pas de réponse à la question de savoir pourquoi c'est daté comme intimité) et nous possédons la maison depuis moins de vingt-quatre heures. Le notaire était un chauve aimable et bedonnant, tendu à la surface et sirupeux à l'intérieur, comme en témoignait sa conversation, hier, premières heures de la possession (Constance dit : propriété avec une note de nostalgie qui me pince le bout du cœur) et début de ce qui doit être mon premier journal intime, si j'excepte deux ou trois confessions lâchées au rythme des jours. Mais ces jours sont passés, détruits, rentrés dans l'inexistence, ou le néant, ou la mort, Malcolm parle d'une inessence qui confond toujours son interlocuteur. Nous étions ce matin devant la façade illuminée plein est. À droite dans la pente descendaient les sapins et à gauche le chemin commençait une étrange perspective de bosses et de courbes. À l'horizon, les restes d'un hameau recevaient la lumière horizontale pour s'y multiplier en ombres adamantines. Malcolm s'extasiait devant le rectangle d'une fenêtre. Constance avait signalé l'œil-de-bœuf dans l'angle de la toiture. À cette époque de l'année, le soleil l'atteignait à onze heures du matin (nous sommes le 12 mars 1988 et j'écris les choses qui manquent cruellement à mon explication intime érotico-narrante) et le soir, vers six heures, six heures et demie, la lumière le traversait de l'intérieur : les gens du pays l'appelaient (la maison) : le Cyclope. Il y avait belle lurette qu'on n'y venait plus danser. On n'était plus à la mode, ce 15 décembre 1987, premier jour de l'habitation incohérente d'une maison d'un mort (Antoine Godard), les morts définissant la solitude de Constance Godard, ex-propriétaire par solitude consécutive à la mort-achat d'une maison abstractrice d'inessence, dit Malcolm en riant de la surprise du notaire qui ne parle plus anglais depuis qu'on lui a demandé de répéter pour le comprendre.

Belle maison que la maison Godard. Pierres, tuiles, bois, terres suspendues, tout y est (ce 17 décembre 1987 : on avance dans ce temps-épaisseurs avec choix d'angles de prise de vue, pour l'instant). On croit rêver. La porte est restée ouverte. Le soleil en a profité pour faire sécher le plancher au-dessus du seuil, mouillé, intensément mouillé à cause de notre promenade, Malcolm s'étant arrêté sur ce plancher, et la neige s'égouttant sur le plancher malgré mes. 17 décembre 1987. Mon intimité.

18 décembre 1987 : À midi, Constance nous a apporté un poulet et des pommes de terre. Belle Constance qui ne laisse personne indifférent. Elle aimera toujours la maison, dit-elle. Malcolm boit ce vin. Nous avons fait rôtir le poulet dans la cheminée. Une aventure dont je me souviendrai. Sans compter les critiques de Malcolm. Et le rire de Constance qui courait après les patates qui s'échappaient toutes nues entre sa robe et le pied de la table. Euphorie pour l'instant. Toujours cette attente. Il n'y en a pas d'autres. Cette idée de passer l'hiver à Bélissens ! Quelle idée !

19 décembre : ce qui compte maintenant, c'est de préparer Noël. Chacun à sa manière : Malcolm est américain, Constance française et moi espagnole. Beau mélange. On en parle beaucoup. Il aime ces possibilités de nudités. Il en parle avec cette poésie qui est qui. Bref, Constance s'y retrouve. Mais elle n'est pas encore venue aujourd'hui. Elle a téléphoné pour le dire. Pourquoi le dire ? Non : pourquoi téléphoner ? Qui décrochera si je téléphone pour dire n'importe quoi ? Je ne suis pas jalouse. Je m'ennuie.

20 décembre : mon écriture violette se cherche une issue. Cette épaisseur me donne le vertige. Ce papier. Cette possibilité. Ce futur où je ne suis rien de ce que j'ai été ! « Le temps nous déchire. Nous sommes les morceaux de quelque chose que le temps rend invivable, voilà tout. La neige est tombée cette nuit. Belle neige toute bleue et verte orange stagnante sur le chemin bombé. Je me suis levée à six heures ce matin. Nuit claire, peu profonde, proche même. La neige tombait. Pas de bruit. Je n'ai pas allumé. Hier, à la même heure, Malcolm a allumé. Il a détruit, sans le vouloir, je le connais, cet équilibre de neige et de silence relatif. Il parlait de cette relativité. Je ne l'écoutais pas. Hier. Mais ce matin, je ne l'ai pas réveillé en enfilant ma robe d'hiver souple et pelucheuse. Je n'ai pas fait de bruit en ouvrant la porte. Nous dormons près de la cheminée, dans l'ancienne literie qui n'est pas un lit. Malcolm s'y trouve bien. Il y fait bon. Bon dormir. Bon rêver. En ouvrant la porte, j'ai provoqué la braise qui s'est mise à pétiller sous la cendre et le feu a pris au bout d'une bûche noire et pointue. J'ai refermé la porte. J'ai avancé. Lentement sur la neige, aimant ce bruit, tiré la langue à la neige, fermé les yeux au silence qui n'existe pas, pas à pas dans ce recommencement, sans lui, sans rien, pour rien. Je n'ai pas été loin. À l'angle du puits, un mouvement m'a surprise en flagrant délit de rêve et j'ai poussé un de ces petits cris qui font de moi une femme comme les autres. Ai-je réveillé le doux Malcolm ? Aucun rai de lumière verticale sur le volet. J'ai à peine crié à cause d'une branche trop lourdement chargée de neige, la neige éclaboussant l'air et la branche s'élevant en travers du chemin, triste et noire. Je suis revenue sous le porche, un peu transie, mais heureuse d'être là. Moi qui hier m'ennuyais à mourir, me voilà, me disais-je, heureuse comme une enfant parce que j'ai trouvé un chouette terrain de jeu. Avec qui je vais jouer aujourd’hui ? Avec Constance ?

Nous ne sommes pas, nous avons été et nous ne serons pas. Écrivant, j'invente le futur. L'enfant est morte il y a bien longtemps. J'essaie de me souvenir. J'aime cette fidélité. Les mots redeviennent exacts. Mais comment les faire exister ?

J'ai pensé à un film. Non : j'ai pensé aux limites du film, dans le plan, dans le temps, dans l'imitation. J'ai écrit vainement. L'œil n'est plus précis. Mais si je ne vois rien, je serai angoissée. Ne pas mesurer ce temps. J'en ai l'habitude. Je ne sais rien d'autre. Peut-être faut-il recommencer chaque fois que ça arrive. L'écran se déchire et l'hiver arrive par cette brèche. Attente. Espoir. Froid. Douleur. Passé. Le présent n'est que le triste moyen de parcourir ce temps. Maison. Cuisine. Écrire. Aimer. Écrire encore. Écrire par-dessus la même écriture. Interruption. Je ne suis pas cet être idéal d'un point de vue social : politicoreligiosexuel. Seule la science est exacte, mais relativement à l'angoisse (traduisons-la par des mots). Oui, j'ai pensé à un film. Je veux reconstituer l'être rencontré par hasard. Quels sont les personnages de son existence ? C'est un bon début. Portraits photographiques. Musique concrète de conversations gênées par les bruits de la rue. Les fonds sont anarchiques, funambules, étroits. Les plans sont coupés sans souci de la continuité sonore. Répétitions. On revoit les mêmes visages plusieurs fois dans la même attitude, sous le même angle ou bien l'angle change au rythme de la bande sonore qui ressemble de plus en plus à un collage. On revoit toujours, cela ne s'arrête pas, on entre quelque part. Avec la certitude que quelque chose, une histoire, une tranche de vie, une explication — va commencer. On se prépare à cette éventualité. On se ressemble pour ne pas s'étonner de ne ressembler à personne. Tous les yeux tournés dans la direction de l'écran le même pour tous également rassembleur d'un même sentiment. Inventer les visages. En demander l'invention à des comédiens angoissés. On reconnaît les murs, les fenêtres, la rue, les vêtements, les styles, les bruits, les idées. Il faut le temps que ça arrive. Rassemblés au début, éparpillés en cours de route, puis rassemblés de nouveau. Les noms des comédiens défilent lentement parallèlement au nom des personnages, le titre du film est le nom de l'être avec qui on veut se mesurer, il clignote à contretemps, néon illusoire, contours blessés, une main l'a dessiné aussi lentement. Puis il est remplacé par mon nom et aussitôt les noms des techniciens remplissent l'écran jusqu'à l'illisibilité. Il s'agissait de lire. On reviendra pour lire. C'était important de lire. La rue. Naissance du son. La lumière tremblote vaguement sur les corps. On ne distingue aucun visage. C'est ça qui existe, c'est facile, un décor, des personnages, la rue imaginée, il n'y a rien à changer, on sait déjà. À un autre moment du film, je ne sais pas lequel, on compare, visuellement, les parties extérieures du corps (mains, pieds, doigts, œil, têtes, seins, sexes, etc.) avec les organes, les muscles, les os, les tumeurs, etc. Une fille rit. Elle se donne à l'anatomie extérieure sans rien refuser à l'image. Puis gros plan sur son visage terrifié, sur son cri que personne n'entend à cause d'un shaker qu'on devine. Quel est le plan suivant ? Je n'en sais rien. L'imaginer, c'est nier ce qui vient d'être vu. Mais rien n'a été dit. Tout reste à dire. Tout restera à dire une fois que le mot fin aura tout remplacé sur l'écran, une fin interminable, qu'on a envie d'abandonner pour commencer autre chose, sachant qu'elle ne durera pas, mais haïssant cette durée incompréhensible. Je me suis mise à griffonner avec l'hiver. Dans mon journal qui n'est plus celui d'une jeune fille. J'ébauche ce futur. Je veux tout savoir, tout écrire. Je ferme toujours les yeux pour essayer les scènes. Je les vois parfaitement. J'en écris la substance. Je la rature toujours par une mise entre parenthèses : je tiens à tout conserver. Je reviendrai dans cette écriture pour la changer. Fil du temps nécessaire. On prononce des noms. Ces lèvres se précisent. On saisit d'autres mots. L'image redescend un ciel immense, recule sur une terre seulement peuplée d'arbres, entre dans ces feuillages sonores et fins, des fleurs de châtaignier se balancent, parfaitement abstraites, mais reconnaissables. Taches transparentes de ciel bleu vert. Bruissement de feuilles. Scintillements. Un autre silence de vent. Quelqu'un dit : j'existe.

Pas de réponse. La solitude s'installe. D'autres images molles montrent le bois de châtaigniers et plus bas les cimes des hêtres durement agitées par le vent. La voix revient, sans les mots. Mais toujours pas de réponse. Encore des images du bois, les troncs, les percées de lumière, une aile d'oiseau blanc et bleu, la trace d'un mycélium sous les brindilles et les débris de feuilles, des insectes, à peine identifiés, passages noirs.

On descend le sentier avec l'image qui marche. Bordures de fougères d'argent. Au bout du sentier, un croisement de terre et d'eau. Caillou d'huile grise bleue. La voix revient dans ce clapotis. Des jambes nues traversent l'écran, vite, blanches et mouillées, en même temps que la voix redevient mots : j'existe. Observation lente d'une algue fixée à une pierre brisée qui exhibe son cœur de cristal émeraude et noir. Noir. Long et inutile.

Fondu sur le métal poli d'une roue de fauteuil. La main tremblante se pose sur cet acier blanc, sur ces ombres de reflets qu'elle supprime parce qu'on cherchait à en identifier les corps réels, de ce côté de l'image, le côté créateur. Bien, dit la voix. Ce n'est qu'un souvenir. Je ne m'en souviens pas.

— Je n'aime pas cet effort, dit une autre voix.

— Du matin au soir, dit la première voix. Et du soir au matin. Je suis heureuse... heureuse... de vous revoir, mon cher Jean. J'aime ce bonheur. (Coupez. Au bout d'un bâton mouillé, l'algue pendante, dégoulinante des gouttes de cette eau. Jean dit :)

— Il n'y a pas plus de bonheur que de...

— Je ne mens pas.

— Ce n'est pas ce que j'ai dit.

— Je ne me trompe pas.

Le pré qui descend lentement vers la rivière. Une autre pente blanche et rouge le rejoint sur la diagonale exacte de l'image. La robe de Gisèle apparaît. La soie est visible à cette distance. Un peu de vent secoue cette blancheur. Elle revient, dit Jean.

Visage de Gisèle.

— Qui tient la caméra ?

— Carabas, je suppose. Il adore ça, le zoom. Il préfère cette distance. Un peu comme tout le monde, non ? Coupez. (Carabas vient de rendre la caméra à Gisèle. Il y a eu un dialogue entre lui et Gisèle :

— Je vous avais dit de ne pas me filmer.

— J'ai filmé les feuillages, l'eau (il ne parle pas des jambes, de ses jambes à elle — elle revoit le film dans le viseur et en voyant les jambes elle pousse un petit cri mais ne fait aucun commentaire :) je vous avais dit de ne pas me filmer (elle se voit remontant la pente fleurie du pré elle ne dit rien de la robe ni de son sourire) mais ce ne sont que des images, dit Carabas.

— C'est mon image que vous recherchez. Je vous prends en flagrant délit d'invention. Je vous avais prévenu.)

Carabas de profil. Silhouette de Jean.

— Bien, dit Carabas. Ce n'est qu'un souvenir. Je ne m'en souviens pas.

— Je n'aime pas cet effort, dit Jean.

— Du matin au soir. Et du soir au matin. Je suis...

(l'image tremble. Coupure. Fondu sur les premiers mots :)

— Bien... ce n'est qu'un souvenir... (on entend : rien à faire !)

Fondu dans le sous-bois à peine éclairé par la lumière oblique des feuillages. Mêmes bruits. Gisèle dit : c'est un essai. Je voudrais voir si c'est possible. Que lisez-vous ?

Pas de réponse. Une allumette craque. Les volutes s'installent dans l'image. Coupez.

— Il n'y a plus rien sur cette bande.

— Prenez la suivante. Avons-nous le temps ?

C'est un générique. D'abord l'écran est bleu, d'un bleu qui ne peut être que celui d'un ciel. On s'attend à un nuage, dit Carabin pour taquiner Cecilia. Le titre en fondu jaune d'or : (c'est original, fait encore Carabin.) CARABIN CARABAS ; puis le titre s'évapore ; il est remplacé par un carton où on lit : un film de Frank Chercos, avec Gisèle de Vermort.

— Qui est Frank Chercos ? demande soudain Carabin.

— C'est ce flic. Vous savez ? Un peu nègre, un peu indien, qui tourne et qui vire, comme dit Sweeney.

— Si Sweeney le dit, fait Carabin.

Encore trois ou quatre cartons. Puis : des fleurs de châtaignier se balancent. Taches de ciel. Bruissements. Scintillements. Maintenant le vent revient avec plus de force. Une branche pliée en témoigne. La voix : J'existe ! C'est un cri lancé dans cette approche de pluie. Le ciel s'interpose, noir et mouvant. Les mêmes jambes traversent l'écran, la rivière, et la rive peuplée de fougères. Ensuite elle remonte, en pleine accalmie, souriante et bruyante, dans cette robe qui ne l'habille plus. Elle dit, en arrivant : je vous avais dit de ne pas me filmer.

— J'ai filmé les feuillages, l'eau, le ciel, la menace de pluie...

— Je n'y peux rien si vous aimez mon image. Mais je vous en prie, cessez de me filmer. Ce n'est pas le sujet.

— Parce qu'elle a un sujet ! fait Carabin.

— Taisez-vous ! Regardez. Jean n'est plus là. Elle a renoncé à ce personnage. Elle est seule avec Carabas.

— Où est Frank Chercos ? Faut-il l'attendre ? (digest : Carabin Carabas de Cecilia Alamo — Journal de Cecilia) — J'aime ce plan. Deux personnages (elle et lui) vus de dos, ce parterre de fleurs des champs au premier plan et au fond, cet écran de ciel qui anéantit tout le reste. Ils parlent. On n'entend pas la conversation. Seules les voix nous parviennent, claires et parfaitement reconnaissables. On descend le sentier avec l'image qui marche. Bordures des fougères d'argent.

— C'est Frank qui filme. Il les abandonne à leur contemplation. Que cherche-t-il dans ce dédale de branches ?

— Au bout du sentier...

— C'est le plan de tout à l'heure, le même, celui tourné par Carabas. Que fait Frank Chercos pendant ce temps ? Cailloux. Eau. Des algues. Un fond d'huile. Les jambes de Gisèle, au ralenti cette fois. Pourquoi ce ralenti ? Ces muscles qui reviennent maintenant. Elle était avec Carabas en haut du pré, regardant la pluie arriver : elle passera au-dessus des chênes, là-bas. C'est ce qui arrive toujours, dit Gisèle. J'aime cette sensation.

— Cette distance ? dit Carabas.

— Oui, cette distance. Ce qui n'arrive pas.

Les mains. Leurs mains. Cette bague. Je la lui ai offerte pour lui demander de. Maintenant l'image lui donne de l'importance par rapport à la main de Carabas. (Chut ! écoutez ce qu'ils échangent pour recommencer !)

— Recommencer quoi, grands Dieux ! il ne s'agit que d'un film !

— Ils veulent se dire quelque chose.

— Qu'allait-il chercher dans le bois, les abandonnant à leur sort de personnages qui se rencontrent ?

— Ce n'est pas la première fois qu'ils se rencontrent. Regardez la bague. C'est un signe qui ne trompe pas.

— Mais pas du tout. C'est moi qui...

— Je veux dire dans le film, fait Cecilia, agacée (elle montre son beau visage :) Elle n'en saura rien, ajoute-t-elle.

— Vous ne répondez pas à la question de savoir ce qu'il allait chercher dans le bois ? Le cadavre de Jean ?

— C'est ridicule !

— C'est un policier. On peut s'attendre...

On entend : j'ai glissé dans une ornière. Gisèle et Carabas (qui est dans son fauteuil) se retournent et rient. Jean apparaît de dos, il y a de la boue sur son épaule et sa jambe droites. Fondu sur le visage de Gisèle qui parle mais au lieu de sa voix on entend les bruits de la forêt.

J'ai écrit cette scène dix fois aujourd'hui. Images. Le lendemain, je vois le corps de Bortek, noir dans un drap exagérément blanc, la peau frottée d'huile pour attiser ce feu intérieur. J'épie par une fenêtre. À mes oreilles, les frottements du lierre. Le soleil (nous sommes en juillet) me laboure le dos. Toute cette humidité dégouline entre moi et le mur. Bortek ne bouge pas quand une voix s'adresse à lui : je ne les vois plus, dit cette voix.

— Vous ne les verrez plus à cette distance, dit Bortek. Divers plans répètent ces paroles. Puis le bruit du dehors revient au premier plan. La voix dit : Jean va lui dire la vérité.

— Qu'importe ! Venez vous coucher.

— Je n'en ai pas envie maintenant.

— Non. Se coucher. Simplement se coucher.

— Je ne sais pas. Ils reviendront (la voix se féminise, on aperçoit une épaule, la lueur d'un briquet : ne fumez pas ! dit Bortek en se retournant. Description du drap en mouvement. Ils ne disent plus rien. J'entends le lierre. Je décris le drap traversé de noir) Mais que sait-il exactement ? Tu le sais, toi ? (main de Bortek dans l'infini de la chambre : cela ne me regarde pas.)

— Je les voyais. Ils avaient l'air heureux. Gisèle était nue.

— N'exagérez pas. Je n'ai vu que ses jambes.

— Je n'ai pas trouvé la lentille d'approche, là, regardez ! (en même temps, gros plan macro sur les fourmis, le plan se brouille, on n'a entendu que le choc de la main sur la pierre, le plan ne représente plus rien de définissable après ce passage déconstructeur.)

— Vous n'en avez pas besoin. Il faut chercher dans l'herbe.

— Je l'ai peut-être oubliée sur la margelle (tentatives de mises au point sur la fleur de la pierre : sans doute, dit Bortek.)

Coupez. Plan général, très descriptif, sur ce coin de parc. Une allée oblique, blanche et rouge, s'arrête à la tangente d'une allée circulaire dont la seule issue est un chemin de terre, vertical de ce point de vue, tronqué par le bois. Je vois quelque chose briller, dit la voix que Bortek n'écoute plus, il s'est peut-être endormi. Le plan se rapproche du bois. Plusieurs plans explorent cette surface. Puis on distingue nettement une des roues du fauteuil de Carabas. La voix exulte : les voilà ! (Gros plan sur le visage de Bortek. Quelqu'un dit : il est beau. Une autre voix : Je l'aime. (la même voix changeant le ton :) Le lui as-tu dit ? Il ne sait rien, n'est-ce pas ?

— Non, rien. Il ne saura jamais. Je suis perdu (ou perdue).

— Ne dis pas de bêtises. Il suffit de lui parler.

— J'ai rêvé d'être aimé (aimée), c'est tout. Ce n'est pas grave, ce qui m'arrive. Ça arrive à tout le monde, non ? Ne le réveille pas.

— Il ne rêve pas de toi. J'aimerais qu'il rêve de toi.

— Il ne sait plus qui je suis.

— Tu veux dire qu'il l'a su ? Raconte-moi.

— Maintenant ? Simplement ? Raconter ?

— Approche-toi. Il n'en saura rien. Par quoi cela commence-t-il ?

— Il va ouvrir les yeux ! Tais-toi !) Le plan suivant montre Carabin assis derrière son bureau. Il parle, mais la même conversation se substitue à sa voix (à son discours ?) Le corps de Bortek coupe l'image : venez vous coucher. Jean ne sait rien.

— Je les vois. À l'œil nu. Regarde. C'est Jean qui parle.

— C'est votre imagination. Je n'y crois pas.

— Tu sais tout mieux que les autres ! (voix dure de Carabin)

— Je ne sais rien, dit Bortek. (Son corps pivote au milieu de l'image : venez vous coucher. J'ai envie de vous.) Plan sur l'érection lente. (je pars demain. Ne gâchez pas ces derniers instants de bonheur.

— De bonheur ? Mais il ne s'agit pas de cela !

— Je croyais. Comme vous voulez... (extinction rapide de la conversation remplacée par la précédente :

— Qu'est-ce que je te disais !

— Mais tu ne me disais rien, mon amour. J'écoutais.

— J'ai gagné une minute d'inexistence. Tais-toi.

— Une minute ! Je veux dire : pas plus ?

— Cesse de me taquiner, veux-tu ? Ils ne parlent plus.

— Bortek ne peut plus dormir. À cause de ce désir, tu comprends ?

— Non, je ne comprends rien. Ils vont nous entendre.

— Ils ne parlent plus. (Coupez. Remplacez l'érection par n'importe quoi, mentalement, physiquement, n'importe comment !) Crois-tu que Jean sait réellement quelque chose ? Quelque chose d'important ?

— D'irremplaçable, veux-tu dire ? Mais je n'y pense pas.)

— (Voix de Bortek sur plan végétal :) Qui nous observe maintenant ?

— Crois-tu qu'on nous espionne ? Jolie manière de nous faire exister.

— Vous voulez dire : ensemble ? (bouche de Carabin, sourire de Carabin, jeux d'ombres mouvantes à fleur de rictus ; puis œil de Bortek, larmes, ma voix :) je l'aime : Je n'y peux rien. Je suis éperdument amoureux (reuse). Ne dis rien.

— Je te trouve légère. Ne ris pas.

— Je n'y peux rien. Je ne sais pas me cacher.)

— Je descends, dit Carabin (plan descendant escalier au ras du couloir les murs défilent à chaque fenêtre il cherche à les voir nouvel escalier les pas mesurés sur le dallage du hall d'entrée la trogne hagarde du gardien sa voix sa disparition etc.)

— Tu descends ? dit Bortek (On le voit (Je le vois) s'asseoir dans le lit et exprimer sa rage muette (en effet, tout le son est constitué par la cadence des pas de Carabin sur le gravier d'une allée qu'on découvre en perspective finalement). Tu, vous, vous, tu, tu, vous, tu, vous, tu... ce sont les larmes de Bortek, versées une à une dans ses mains : jeu de gros plans, jusqu'au flou, et au noir.)

Les pas de Carabin. Les crissements exagérés du gravier. La perspective de l'allée. Puis la lentille entre ses doigts. Son cri : je l'ai trouvée. (Voix de Bortek : j'en suis ravi !) L'œil pénètre dans la profondeur d'un bassin peuplé de poissons rouges. C'est malin, dit ma compagne. Elle rit.

— Je ne te demande pas d'apprécier. (Pourquoi ne pas accompagner cette traversée circulaire par une de ces sonates dont Tartini a le secret ? Écoute. C'est le diable.

— Le diable maintenant ! (On voit en moins d'une minute les quatre cents photographies où je figure, seule, en famille, en compagnie, souriante, ou absente, ou préoccupée, non : soucieuse.)

— Qu'est-ce que tu cherches ? Tu me déroutes. (Le son disparaît. Il n'y a plus que l'image muette. Plan large : le chemin de terre, le bois, Carabin, puis fondu sur Bortek à la fenêtre : je suis désespéré, dit-il. Je te quitte demain. Pourquoi pas demain ?

— Parce que tu y penses aujourd'hui ! (Chut ! Tais-toi ! il va nous entendre. Nous sommes revenues (revenus) sur la terrasse et elle a recommencé à grimper le long du lierre. Elle porte la caméra en bandoulière. Je vois la caméra, le balancement, l'image disparaît pour montrer le corps de Bortek dans un miroir qui trahit la caméra, il dit : je ne veux pas partir.

— Tu veux dire : que tu ne veux pas le quitter ?

— Je n'ai rien dit. Je m'en vais.

— Nous sommes aujourd'hui. Il n'y a pas de continuité.

— En amour, si. Je le sais. Je ne le dis pas. Cette musique...) La musique (Tartini) revient doucement. Bortek s'assoit : je me souviens, avec ou sans toi. Laisse-moi tranquille.

— Tu l'as laissé faire cette folie. Gisèle ne lui pardonnera pas.

— Il ne lui reprochera rien. Jean se taira. Carabas ne saura rien.

— Coupez ! (Documentaire : plan-séquence : c'est l'architecture de Rock Drill qui intéresse l'œil ; nul personnage (de passage, pour éclairer la lanterne du voyeur) excepté le jardinier qui parle aux fleurs et sourit ; le son : Un aveu ? (après un silence qui est censé correspondre à un temps de réflexion : belle eau sur fond de graviers ronds et colorés : le fond du bassin (?) : oui, oui, pourquoi pas cet aveu ? Je t'aime tellement.

— C'est un secret. (c'était bien le fond du bassin)

(une fois le documentaire fini, on reviendra à la femme que je suis pour la filmer en situation. Elle se cache derrière une excroissance du lierre (à Polopos : on aurait parlé du bougainvillier témoin de mes cris d'amour. Je t'aime tellement.

— C'est un secret.) Examen du visage. C'est Anaïs. Comment le faire savoir ? Personne ne le sait. Que sais-tu d'Anaïs ?

— J'ai inventé toute l'histoire. Ce n'est pas un secret.

— Je t'aime tellement (un disque ? Je ne me souviens pas de cette chanson. Des personnages parlaient. Quatre personnages. Puis trois. Enfin, deux personnages pour tout dire. Le troisième écrit. Le quatrième ne sait pas. C'était bien un disque. Maintenant ils écoutaient de la musique sans attacher aucune importance aux paroles.) Ce n'est pas ce que je voulais dire.

— Tu ne m'aimes plus ?) Visage clair, facile, conventionnel dans le sens de la beauté, beaux cheveux, boucles lumineuses, très faciles, claires, tout coule de source dans ce regard surpris à la tangente de son objet. Elle murmure : je veux être ce personnage.

— C'est une comédienne ?

— Non. Elle appartient à l'image ; c'est tout.

— Et vous ne savez pas pourquoi. Pourquoi ce personnage qu'elle n'est pas ?

— Elle va l'être : le documentaire devient ennuyeux à cause de l'architecture toujours vue de près, au fil de ses objets constructeurs, par exemple ce linteau, ce va-et-vient d'un bout à l'autre du linteau, à cause d'une énigme qu'on nous propose de déchiffrer.

— C'est amusant. Je n'y comprends rien. Et vous ?

— Elle se disait qu'elle pourrait peut-être tout savoir. Mais ils s'aimaient tellement qu'elle n'a pas trouvé le courage d'entrer par la fenêtre pour les surprendre. Elle est restée tout ce temps derrière le lierre et je n'ai pas pu la convaincre d'aller plus loin. J'ai reconnu le linteau, l'énigme n'en était plus une, était-elle l'œuvre de l'architecte ou celle d'un artisan éclairé, je visitai le lierre, image tremblante à cause de la focale : j'aurais dû m'approcher. J'aurais deviné cette angoisse. Maintenant on se demande ce qu'elle fait, derrière le lierre, espionne indésirable maintenant. Je ne me décidais pas à monter à sa hauteur. J'ai le vertige chaque fois que je m'approche déraisonnablement du ciel. Vous connaissez mes défauts. Lui dire de continuer, c'était me trahir. La fenêtre m'obsédait. Envers de fenêtre. Tout s'y passait. Mais Bortek était seul. Je le sais maintenant. Coupez.)

— (documentaire : trois minutes ont passé :) Un secret ? J'adore les secrets. (elle pose un pied entre sa cuisse et l'accoudoir (insertion d'un plan pour montrer la tension de la roue, sa main sur l'acier, l'acier dans la terre noire, la cassure d'une feuille morte), sa main s'agrippe au dossier, triangle de sa jambe qui se déploie lentement pour atteindre les branches fleuries d'un châtaignier. Je l'ai, s'écrie-t-elle. Elle montre la fleur. C'est une fleur ? demande Jean.

— C'en est une. Aidez-moi à redescendre. (Le triangle se reforme, se plie encore, elle rajuste sa robe.) Gros plan sur le visage de Jean qui observe la fleur : le marquis de Sade... commence Malcolm.

— J'ai déchiré ma robe dans les ronces. Je voulais descendre jusqu'aux noisetiers. Il y a du cresson. Je vous en ramènerai.

— Du cresson ? Vous avez déchiré votre robe.

— Vous voulez dire qu'on me l'a déchirée. Je n'y suis pour rien. Le charme est rompu, vous ne croyez pas ? Moi : je trouve.

— Elle a déchiré sa robe en remontant de la rivière.

— Une rivière ? C'est vrai qu'il y a une rivière. Si, si, je l'ai vue, une fois. Je crois me souvenir. Oui, une rivière.

— Nous parlions. Il n'y avait pas de mal. Oh ! Zut ! ma robe !

— Elle est déchirée. Vous n'auriez pas dû...

— Mais je l'ai fait ! N'en parlons plus. Ce sont des fleurs.

— Des fleurs. Elles ne ressemblent pas aux fleurs.

— Les noisetiers... commence Malcolm.

— Oui, les noisetiers. Le cresson. La robe déchirée. Je me souviens.

— Il n'y a plus rien à inventer. C'est la fin.

— Nous sommes seulement en train de détailler la connaissance, et non pas de l'approfondir. Nous sommes toujours à la surface.

— La maladie... commence Malcolm.

— Nous avons parlé. Oui, oui, de tout, de toi, de rien.

— Maintenant elle veut filmer la vie. Elle me l'a dit.

— Infini par multiplication du fini. Une horreur. Je la connais.

— Vous n'y connaissez rien. Je lui montrerai l'endroit. Qu'en pensez-vous ? C'est infini à souhait. Elle aimera ce vertige.

— Oh ! Zut ! des insectes vengeurs ! Ne restons pas là.

— Les roues se sont un peu enterrées quand vous...

— Oui, je me souviens : la fleur. Je l'avais cueillie pour...

— Vous ne l'aviez pas cueillie. Je déteste ce souvenir.

— Ce n'est pas une fleur. Le marquis de Sade...

— Vous voulez descendre jusqu'à la rivière ?

— Je ne le veux plus ! Je pourrais déchirer ma robe.

— Je ne vois pas la rivière. Je la devine. Ces taches de feuilles de lumière sont donc simplement déposées sur un fond sec. Posez une tache sur un effet de perspective, et vous verrez !

— Je ne veux pas déchirer ma robe. Et encore moins m'égratigner la peau. Quand j'étais petite fille...

— Le voilà qui arrive ! Non... il se cache.

— Il se cache ? Que me dites-vous là ? Voyons...

— Laissez-moi regarder ! Attention à la roue ! la terre est si...

— C'est inutile. Je n'ai plus de force. Laissez-vous aller par terre, doucement, là, dans les feuilles, c'est l'automne on dirait. Non, c'est le feu. Je ne me souvenais plus du feu. Laissez-vous aller.

— Je peux me servir de mon bras valide. Détachez-moi ! Vous avez oublié de me détacher. Une douleur...

— Il n'y a pas de douleur. Laissez-vous aller. Oui. Doucement. Les feuilles. L'été. Servez-vous de votre bras valide.

— On dirait que la terre...

— Non, ne le dites pas. C'est fini. La terre est étrangement meuble à cet endroit. Mais il n'y en a pas d'autres pour embrasser ce paysage.

— C'est vrai. Oh ! Votre robe... non... ce n'est rien... ma robe... j'ai froid... descendons dans le pré. Le soleil...

— Vous l'avez vu ? Vous rêvez ? Il nous espionne. Il veut savoir.

— Je ne le vois plus (long fondu au noir, très long, silencieux, vous pouvez vous racler la gorge, vous détendre, vous préparer à la séquence suivante : la question est : où en est l'analyse des passions ?) »

— Vous me demandez de parler de mes fleurs. Vous ne voulez pas me dire à qui je parle ? Je n'arrive pas à me l'imaginer. Je vous parle ? Y a-t-il une image sur l'écran ? Seulement ma voix. Écrite ? Entendue ? Je ne sais plus quoi dire de cette fleur. Je la connais parfaitement. Au point de ne plus éprouver le besoin d'en parler (Continuez ! Continuez !) Comme vous l'avez deviné, je ne suis que le jardinier de cet endroit de rêve (supprimez rêve ; remplacez par : plaisir). Il y a longtemps que je vis dans cet endroit de (plaisir). N'est-ce pas qu'on commence toujours par évoquer ce temps ? Le décor s'y enracine parce qu'on en parle. Vous avez visité le château ? Vous connaissez donc les personnages. Je suis le jardinier. Ce sont des lieux évocateurs, n'est-ce pas ? Décrivez n'importe quel lieu. Qu'est-ce qu'ils évoquent ? Les personnages habitent toujours un château. Mais voici les jardins du (plaisir). Ne troublez pas ce silence. Y a-t-il une image ? Qu'est-ce qui reproduit ma voix ? (apparition soudaine de l'image : c'est moi qui arrive du bout d'une allée tranquille. J'aime ces partages d'ombres et de lumières. J'y voyage toujours avec plaisir. J'ai l'air si lointaine, je n'approche pas, je me souviens. Gros plan sur le visage du jardinier, puis travelling arrière jusqu'au plan américain : une fleur de châtaignier se tortille entre ses doigts : voyez ce qu'ils ont ramené ! s'étonne-t-il.

— Quand vous aurez fini, vous irez nettoyer le fauteuil.

— Je sais, je sais. Ils m'ont raconté. Il y a une force herculéenne dans ce bras. Je l'ai vu à l'œuvre plus d'une fois.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Une fleur de châtaignier. Elle a déchiré sa robe.

— Ils vous ont raconté ça aussi ?

— Ils s'attendaient à vous voir arriver pour les filmer. Ils voulaient un souvenir. Quelques plans sur fond d'infini, dit Jean.

— Pas plus ? (Malcolm repensait à la jambe de Gisèle quand elle a pris appui sur le fauteuil pour atteindre les premières branches. C'était un bel été qui commençait. Plus tard, il y aurait un ou deux orages, le vent secouerait ces branches, il y aurait peut-être de la grêle comme l'an passé.

— Un an déjà ? Je ne vis plus. J'attends. Tout s'explique.

— Oui, oui, attendez. Pourquoi ne pas attendre ?)

On les voit arriver dans l'allée principale. C'est Gisèle qui pousse le fauteuil de Carabas. Jean marche devant. À la fenêtre, Bortek a installé la longue-vue. « Il va pleuvoir ! » « J'ai faim ! » « Si nous en reparlions dans le fumoir ? » «  Je vous invite à un toast ! » La fenêtre bouge dans le dos de Bortek : Lui a-t-il parlé ?

— Que sait-il ? C'est un comte maintenant. Ferme la fenêtre. J'ai froid.

— Il ne pleuvra pas. J'ai trouvé le moyen de fixer le trépied. Regardez !

— Elle me trahira encore. Elle avait l'air si heureuse.

— S'il se met à pleuvoir, il faudra que je recommence tout demain.

— Ils riaient tous ensemble parce que Carabas s'est roulé dans la boue.

— Ils riaient parce que c'est de la boue. Je les ai entendus.

— Mais ça n'a pas d'importance. Ferme la fenêtre. J'ai froid.

— Sa robe est déchirée. À cause de la boue ?

— Non, non, des ronces, elle voulait descendre jusqu'à la rivière.

— Il y a une rivière à cet endroit ? Je veux dire : la Lily ? à cet endroit ?

— Tu ne connais pas la Lily. On appelle ça des « méandres ».

— Fermez la parenthèse.

— Vous n'arriverez pas à rendre compte de tout le charme de cette architecture. Que pensez-vous de Tartini pour l'accompagnement sonore ? J'y ai pensé cette nuit. Non, pas TOUTE la nuit. Y aura-t-il un commentaire ? Je l'écrirai si l'inspiration vous manque. Avez-vous fait un plan de ce bas-relief ? Il s'agit de l'amour. Ces sexes tranquilles. Comment s'explique cette nudité ? C'est quelque part dans le manifeste de la Cruauté. Je sais. Nous n'allons plus comme au théâtre de nos jours. Perdus dans la forme viciée par paresse mentale. Revenez ! (on me voit m'éloigner. Ma robe (c'est en réalité celle de Gisèle) occupe tout le centre de l'écran. Il faut conserver cette dimension jusqu'à la fin du plan. J'aime cette dimension de blanc, de jaune, sans ombre, c'est un dessin que j'envie à Gisèle. Long fondu enchaîné sur la peinture qui a inspiré ce plan. Ce n'est plus moi. Les visages se superposent dans la peinture.

— Encore un peu de patience, ma chérie ! (voix de Gisèle)

— C'est la chaleur. Je n'en peux plus. (Ce n'est pas moi. Pourquoi pas moi ?)

— Filmez le plafond. Nous sommes à Grenade. Vous reconnaissez ces seins de bois, cette dorure, cette flèche ? Filmez toute la sablière. Que raconte-t-elle ? D'où vient-elle ? Nous reviendrons à Grenade.

— Taisez-vous ! Je veux enregistrer ce faux silence.

— Votre respiration ? C'est un documentaire, voyons !

— Fin de la séance ! Tu peux descendre. Ouvre la fenêtre.

— Fin d'une belle après-midi. J'aurais préféré une promenade dans les collines. Avec victuailles et lettres d'amour.

— Vous allez superposer cette conversation à ce faux silence de boiserie narratrice ? On dirait votre voix : vous diriez : j'aurais préféré une promenade dans les collines.

— Je ne disais pas : avec victuailles et lettres d'amour.

— Parce que ce n'est pas vous. Je la connais ?

— Vous les connaissez toutes. Mais taisez-vous. Laissez-moi m'occuper de ce silence de pacotille. Il y a une fresque au-dessus de la porte. Guidez-moi jusqu'à la limite des bancs. Le plan vacille. Je devrais me taire. Me concentrer sur cet effort musculaire. Calculer la lumière.

— Mais non, vous le faites très bien. Je vous conduis.

Fresque : une scène champêtre ; une dame d'un certain âge, presque appétissante dans sa robe d'été (blanche et jaune) est en train de retirer leurs coquilles à des œufs parfaitement sphériques, étrange géométrie au point d'or de cette composition déroutante ; l'homme, poitrine nue et pieds nus, cherche le regard d'un être dont il est difficile de dire s'il s'agit d'une fille ou d'un garçon ; la scène est béatement impressionniste ; la caméra cherche la signature.

— Il n'y en a pas. C'est l'œuvre d'un artisan obscur. Seul le visage de l'homme méritait d'être peint. Le reste est superflu.

— Ne me dites pas ce que je dois faire !) Le mot fin, guillochis presque illisibles, noir et blanc, et l'année, en chiffres arabes, qui scintille comme une étoile.)

Quel jour sommes-nous ? Est-il raisonnable de ne plus se référer au temps pour continuer d'exister ? Constance est arrivée ce matin avec d'autres guirlandes. Elle a accroché une coquille Saint-Jacques au linteau de la porte d'entrée. Il y a eu du soleil toute la journée. À quatre heures de l'après-midi, nous avons fermé les fenêtres. Malcolm nous observait entre les lignes de son livre, puis le livre a glissé sur la couverture et il s'est endormi. Il devait être quatre heures. Je veux me souvenir de cette heure. Nous avons répandu de la sciure et des éclats de bois dans toute la cuisine. Une fatigue étrange nous a arrêtées toutes les deux devant la cheminée. La porte d'entrée étant à peine entrouverte (Constance avait mesuré cet écartement à l'épaisseur de son pouce : elle souriait de le savoir), l'air glacé s'est mis à circuler. Je devinais cette courbure au niveau de l'âtre, l'air perpendiculaire qui alimenterait le feu si on prenait le soin de : nous comparâmes nos pouces : elle a des mains de paysanne, c'est l'idée qu'on se fait de la paysanne, par contre son visage sera toujours celui d'une enfant. Elle ne veut pas en parler. Elle n'évoque plus cette enfance depuis que Virginie n'est plus là pour en écouter les variations. Elle n'a pas prononcé le nom de Virginie. Je l'ai deviné. J'ai deviné cette douleur à la place de la douleur de Malcolm que plus personne n'accuse. Tout le monde sait maintenant que c'est « Madame la comtesse » qui a tué Virginie. On dit aussi que c'était un accident, et on ne parle plus de la perversité de Gisèle qui a voulu faire croire à la responsabilité de Malcolm. N'en parlons plus. Demain matin, nous irons au cimetière où elle est enterrée pour toujours. Il neigera. Nous serons tristes comme des madeleines. Il y aura quelqu'un pour le redire. Moi, je croyais que c'était fini. Plus exactement, je croyais que c'était la dernière scène, juste avant Noël, avec la neige, la nuit étoilée, le soleil vert, les prés solitaires et faux. Mon esprit voulait arrêter de fonctionner dans ce sens. C'était une belle fin. Il manquait Virginie. Mais on la retrouvait au cimetière. Malcolm avait promis une visite, même en cas de neige. Il aimait la neige, la pluie, la chaleur, l'humidité, il aimait se rapprocher de la nature, ne pouvant plus la traverser de ses désirs, ou n'y prenant plus plaisir. La paralysie s'épanche doucement. Il sent une rigidité dans le cou et parfois il laisse tomber la tête sur une épaule, exactement comme ce supplicié chinois qui clignote dans la Marelle. C'est une citation, dit-il. Sa tête est de nouveau comme plantée sur le tronc qu'une croix de cuir maintient presque fermement. Il cite Artaud. Il ne nous aime plus. Il n'en a plus les moyens. Avez-vous lu Rabelais, Constance ?

Elle ne répond pas. Elle va balayer la sciure, les bouts d'écorces, la poussière d'insecte, les herbes folles, pendant que j'allume le feu. Ensuite, elle ajuste une guirlande aux carreaux de la fenêtre. Il s'est mis à neiger avant la nuit. La cheminée fume malgré le rideau Vichy qu'elle secoue lamentablement. Il ne faut pas fermer les volets. Il faut allumer la lampe dehors. Il aime cet épuisement de la lumière. Avez-vous lu Rabelais, Constance ? Nous sommes assises l'une en face de l'autre, conversation — Virginie — enfer ------ = ce que nous sommes. Elle regrette pour la cheminée. Il arrive qu'elle fume. Quand le vent arrive de l'ubac et remonte dans la cime des frênes qui clôturent le fond du jardin. Je l'ai vu en été, anarchique et infiniment coloré. Je m'en souviens. Oui, je m'en souviens. Je me souviens de cette conversation. Tu étais au bord du sommeil. Nous te guettions du coin de l'œil. Elle voulait rire. Je parlais d'un autre jardin. Tu m'écoutais. Tu retrouvais ce silence. Presque l'enfance. Constance n'y pensait plus. Peut-être pourrions-nous te faire boire ? Était-ce ce qui manquait à ton sommeil, cette ivresse ? Constance reviendrait avec de l'eau-de-vie. Je me souviens aussi de ce retour. Il n'appartenait plus au temps. Il n'en serait pas question. Tout s'achevait par cette promesse. Je le croyais. Le feu s'est enfin propagé dans le bois, la cheminée s'est éclairée et nous nous sommes regardées. Dort-il ? Je ne sais plus qui a posé la question. Je n'ai pas répondu. Ou : tu n'as pas répondu. Peu importe. Nous passerons la nuit ensemble. La neige crépite sur les carreaux de la fenêtre. Je savais qu'il allait neiger, ce soir, dis-tu. Tu désirais tellement cette nuit, veux-tu dire. Je dis : il y a des fleurs dans le jardin d'hiver. Tu ne le crois pas.

Malcolm ne dormait pas. Je ne veux plus être seul, dit-il. Constance se met à pleurer. Cecilia écrit un film, dit-il. Elle a repéré les décors. Que sait-elle des personnages ? La douleur est à l'étroit dans ce qui me reste de corps. Vous a-t-elle parlé du jardin en été ? Vous ne l'avez jamais vu comme elle me l'a révélé. Je veux le revoir. Je veux comparer. Mais ce n'est plus moi qui recommence, vous comprenez ? Irez-vous au cimetière demain matin ? Je ne sais pas si le chemin : il y aura du soleil : je ne sais pas si je pourrai venir : il y aura de la neige : je ne sais pas si je pourrai comprendre ce que signifie une tombe : il y aura des visiteurs, d'autres visiteurs.

Malcolm dormait. Il pouvait être seul etc.

Oui, oui, nous sommes allés au cimetière le lendemain matin. Nous avons attendu la fonte de la gelée sur notre chemin. Il y avait quelques nuages au milieu du ciel et une frange brumeuse tombait sur les montagnes de l'autre côté de la vallée. Mais la neige ne nous menaçait plus maintenant. Le chemin est bordé d'une végétation tremblante. Sous nos fichus, nous avons l'air d'un autre temps. Constance fume des cigarettes tout en marchant. L'eau-de-vie a brûlé ses lèvres ce matin. J'ai préféré le pain grillé au bord de la cheminée. La confiture, le lait mousseux. C'est une ancienne nappe de lin brodée de laines noires. Malcolm entre dans ce décor tous les matins. Il nous suit. De temps en temps, je me retourne pour le voir avancer. Ce béret lui donne des airs de forçat. Je me méfie de ces vapeurs. On n'entend pas le roulement. Seuls nos pieds sonorisent nos silences. Nous ne croisons personne. Sur la longue murette qui descend jusqu'au cimetière, des oiseaux se posent. Constance secoue les branches d'un pommier. Elle entre dans le cimetière avec cette neige éclatée. Elle commence à pleurer au bord de l'allée. Il y a des arbres nus, un peu de fougères remontent vers le mur qui s'est écroulé en plusieurs endroits, même sur les tombes, au fond, et un caveau oublié, d'où sort un homme engoncé dans un manteau triste et déchiré, au passage de Constance qui retient un cri. Le cri voulait dire quelque chose. Puis l'homme m'a vu(e). J'ai reculé. Constance s'est retournée. Elle avait l'air désolé. Mais je ne comprenais pas que c'était Antoine. Quand je lui ai demandé son nom, croyant avoir affaire à un vagabond, il m'a répondu en riant : Personne. Un vagabond instruit, répondis-je. Qu'attendait-il de moi ? Il avait passé la nuit dans le caveau. Il y passerait une autre nuit si elle voulait. J'étais peut-être mort. J'ai tenté une nouvelle fuite, mais sans succès. Le vagabond me tenait par le bras et il me conduisait doucement vers la tombe de Virginie. Malcolm y était arrivé avant nous. Il priait. Il avait apporté des fleurs arrachées à un pot dans le jardin d'hiver. Des fleurs jaunes et violettes. Le vagabond s'extasia. Il désirait cette conversation. Mais Malcolm était ailleurs. Il était où il voulait être. Constance arrangea les fleurs en bouquet dans l'étrange main d'un ange de pierre. Ensuite elle noua le ruban que je lui tendais depuis que le vagabond ne parlait plus. Nous demeurâmes quelques minutes dans ce silence. Le vagabond était retourné dans l'ancien caveau. Constance extraie une brosse de la poche de son manteau et elle se mit à balayer la tombe. Le marbre devenait brillant. Elle le lustrait. Malcolm posa une main gantée sur un angle fleuri d'un autre marbre. Un autre ange apparut, parfaitement symétrique. Il y avait un orifice dans sa poitrine, et sa main prenait cette blessure géométrique. Il avait l'air serein cependant. Constance recueillit le reste des fleurs sur les genoux de Malcolm, en fit un bouquet et le glissa lentement dans la main douloureuse de l'ange. Je retrouvai l'allée. Elle n'était plus entretenue depuis longtemps, sans doute parce qu'elle ne menait nulle part. À cet endroit du cimetière, il n'y a plus d'arbres. Un roncier immense enjambe le mur qui semble se décomposer dans cette étreinte sinistre. Les bras de ce géant atteignent les tombes obliques. La terre est éventrée. J'y trouve des sauvageons. En m'approchant du caveau, je devine le regard du vagabond. À travers la grille qui ne peut plus fermer à cause du houx, je dis : Antoine ? Il frémit dans l'ombre. Il dit : j'ai vu un feu follet cette nuit. Je ne dis rien. Il dit : qu'avez-vous vu, vous, cette nuit ? La grille s'ouvre, déchire des tiges, racle le sol terreux. Il dit : mon nom est personne.

— Triste fin du voyage, non ? Vous avez faim ?

— Je boirais bien plutôt. Mais je n'ai plus un sou.

— Vous n'êtes pas Antoine ?

— Antoine ? Ce serait une manière d'expliquer ce que je suis en ce moment. Une aventure solitaire dans la douleur. Ou bien je ne suis pas Antoine. Suis-je un rebelle ou un exclu ? On n'écrit plus rien de sensé sur les rebelles. Entrez, entrez : je me suis installé à mon aise.

Constance m'appelle. Si vous tendez un peu l'oreille, me dit le vagabond, vous vous apercevrez que ce type est en train de souffrir. Le cri de Malcolm n'entre pas dans le caveau. La paille craque sous les fesses du vagabond. Je ne touche rien. Constance passe dans l'allée. Je me montre, fragile et distante. Le cri de Malcolm se précise. Elle n'a pas besoin de parler. Je la suis. Malcolm a déchiré toutes les fleurs. Il ne résiste plus à cette folie. Il pleurera toute la journée. J'augmenterai la dose de dextropropoxyphène. Il ne boira pas comme il le désire. Il en mourrait. J'explique le cri au vagabond qui répète plusieurs fois : j'ai tenté de crier. Qui croyez-vous que je suis : un rebelle ou un exclu ?

— Vous n'êtes personne. Et c'est la fin du voyage.

— Vous allez le laisser crier ? Je vais devenir fou. Laissez-le boire. Il n'y a pas de bonheur sur cette terre. Il faut s'enrichir ou servir. Je hais cette patrie, je ne comprends pas les autres. Il va me rendre fou !

Cecilia, revenez, je vous en prie. C'est la voix de Constance. Elle ne s'approche pas. Elle n'entre pas dans le cercle magique. Le soleil... continue-t-elle et le vagabond dit : on ne coupe plus les têtes en France. Cecilia... le cri de Malcolm... le délire du vagabond... nous sortons du cimetière. Un autre vagabond est assis sur le mur : il vous a parlé de politique ? lance-t-il à notre passage. J'ai entendu ce type crier. Il va crever comme un chien si vous le laissez. Il neige ! Ma femme est morte l'hiver dernier. J'ai vu un feu follet, cette nuit.

— Ne l'écoutez pas, dit un autre vagabond adossé à la grille. Il est avec une femme qui ne montre que son visage sinistre. Nous vous souhaitons un joyeux Noël, patriotes ! Et vive l'Europe en marche sur nos mains vides. Il fume une pipe noire que la femme lui enlève doucement de la bouche pour en avaler une longue bouffée. Il reprend la pipe lentement et il la remet dans la poche, exactement dans la position où elle se trouvait avant que la femme ne l'en retire pour... Le mois dernier, dit l'homme, nous étions là-haut. Il montre les montagnes maintenant couvertes de nuages blancs et noirs. Nous allons en prison chaque fois qu'un mouton disparaît. Maintenant, ils nous font l'aumône de leurs restes. Tout cela ne durera pas l'hiver, je vous le dis. Ma femme a les pieds gelés. Vous pouvez faire quelque chose pour elle ?

Malcolm revenait, suivi d'un vagabond qui pouvait être celui que j'avais rencontré dans le caveau en ruine. L'autre sauta par terre, dans la neige. La femme se déchaussait. Le vagabond à la pipe nous accompagna jusqu'au pont. Il voulait devenir aussi riche que nous. Il n'en demandait pas plus. Sa femme arrivait pieds nus dans la neige qui tombait. L'autre vagabond sautillait dans l'ornière. Je ne vis pas Personne. Constance donna quelque chose de ma part en plus de son aumône. Ce malheureux ne nous donnera-t-il rien ? fit le vagabond en désignant Malcolm d'un coup de menton. Ce n'est pas que je lui demande quelque chose, remarquez bien. Malcolm donna un billet. La femme rassembla toute l'aumône dans sa manche. La neige tournoyait dans le vent. Le vagabond tira la langue. Je ne pus m'empêcher d'observer comment les flocons fondaient sur cette langue. Il riait en même temps. Le froid commença à entrer en moi. Constance s'était remise en route. Malcolm voulait la suivre mais la neige qui s'accumulait contredit tous ses efforts sur l'acier scintillant. La femme poussa le fauteuil sans ménagement. Elle grognait, arc-boutée sur les poignées. L'homme riait. L'autre vagabond se frottait les mains pour les réchauffer. Personne apparut. Il provoqua l'hilarité à cause d'un cigare qui dégoulinait lamentablement entre ses dents. J'appelais Constance. Elle répondit. Nous avançâmes tous ensemble à sa rencontre. La femme marchait devant le fauteuil. Les deux vagabonds poussaient. Personne m'avait tendu le bras. Je m'y appuyais. Constance nous attendait. Elle venait de rencontrer un homme malade. Les vagabonds s'approchaient pour le reconnaître. Personne se tenait à l'écart, caressant ma main sur son bras. L'homme malade avait été réveillé par Constance qui lui avait presque marché dessus. Il prétendait maintenant être à l'article de la mort. La femme lui ouvrit la bouche et en tira une grosse langue blanche qu'elle renifla. Il n'est pas des nôtres, souffla Personne dans mon oreille. Constance croyait le reconnaître. On n'se reconnaît plus, dit le malade. La femme trouva la bouteille. Elle tenta de la boire tout entière avant que ses compagnons ne la lui arrachassent des mains. L'eau-de-vie l'avait cruellement blessée. Elle toussa, cracha et poussa un cri effrayant. Constance se mit à rire. Elle montra son beau visage d'enfant. Il devait faire nuit, proposa un des vagabonds. Il est midi, dit la femme. Un cheval eut l'air d'un fantôme surgi de nulle part. Autre raison de rire. La femme était saoule. Le malade voulait la déshabiller. J'suis trop crasseuse, allez ! Le voyage continue, dit Personne dans mon oreille. Je vous invite. Je ne suis pas mauvais homme. Vous l'avez deviné.

  


 

Chapitre II

4 juillet & ss

  

Ce matin, j'ai été réveillée par les cris des pensionnaires. La voix de Fabrice dominait ce chahut. J'ai frotté mes yeux dans les draps avant de les ouvrir. Fabrice a cette manie de laisser les volets ouverts toute la nuit, pour les fermer pendant la journée. Cette lumière me tient au bord de l'éveil pendant des heures. D'habitude, à cette heure-ci, je peux entendre le passage des pensionnaires qui traversent le patio pour se rendre au réfectoire. Ils ne parlent jamais haut. Ce sont leurs pas qui entrent dans le silence, puis le claquement sourd de la porte à deux battants revient en diagonale jusqu'à l'ouverture aveuglante de ma fenêtre. Mais ce matin, quelqu'un a crié dans l'escalier et ce cri m'a traversée d’une première pensée dont je n'ai pas le souvenir. Aussitôt, les pas sont revenus du patio, l'escalier en a été tout ébranlé et un deuxième puis un troisième puis une infinité de cris ont peuplé l'étroitesse spatiale de ma chambre, juste au moment où j'y accrochais un rêve. La voix de Fabrice, qui venait de quitter le lit, s'est élevée au-dessus des autres pour inspirer le calme à défaut de la tranquillité qui est la règle d'or à Rock Drill. Il avait laissé la porte ouverte pour signaler l'urgence de la situation. J'ai frotté mes yeux dans les draps, j'ai enfoncé mon regard dans cette blancheur jusqu'à en être aveuglée puis, relevant la tête pour revoir la porte, j'ai aperçu Malcolm qui passait, triste et tranquille dans le fauteuil que sa paralysie n'a pourtant pas inventé. Je raconterai tout à l'heure ce qui s'est passé ce matin. Peu de choses en vérité, mais c'est ainsi que tout recommence. Jean n'en fera jamais d'autres.

J'ouvre ce nouveau journal parce que j'ai perdu le premier. En réalité, ce n'était pas le premier. J'aurais dû dire : le précédent, mais je ne l'ai pas dit. C'est que je veux toujours commencer le journal à une date « ultérieure ». Je suis un peu bête de me conformer à cette disposition d'esprit qui ne fait pas honneur à ma curiosité. Mais enfin, c'est ainsi : j'ai perdu tout ce qui restait de mon journal. Je me demande d'ailleurs si ce n'est pas justement lui que Jean a brûlé ce matin dans sa chambre, avec tant de fumée que tout le monde, y compris Fabrice, a cru à un incendie. Je ne crois pas Jean capable de ce genre d'action sur les autres. Ou bien s'il en a été capable, du moins n'a-t-il pas trouvé la force de continuer dans la voie de la trahison et il a préféré mettre le feu à ce volume unique de mon intimité pour ne plus avoir à en parler. Seulement voilà : la fumée a gagné le vernis de son secrétaire et il a fallu l'intervention avisée de Fabrice pour mettre fin à cette triste histoire d'un journal qui perd son intimité dans le jeu incohérent du feu avec le temps retrouvé. J'écris tout cela parce que c'est maintenant possible. Ce matin, ces cris et cette voix ont fini par me plonger dans une angoisse que le passage de Malcolm a reciselée dans cette lumière où je ne me réveille jamais autrement.

Ce que j'ai dit de Jean et de mon journal est pure spéculation. Je n'en ai pas parlé à Fabrice. Gisèle est partie depuis hier et il n'a pas encore retrouvé toute sa sérénité naturelle. Il a mal dormi et, avoue-t-il, s'il attend toujours du réveil cette lumière que des rêves ont rendue inspirée, rien ne l'indispose autant que d'être arraché au sommeil par des bruits qui n'expliquent rien de ce qui est en train de se passer. Il a sauté du lit, noué un drap sur sa nudité et il a laissé la porte ouverte sans le vouloir, sans s'attendre à mon réveil qui n'aime ni le bruit, ni la lumière, qui préfère l'ombre, la fraîcheur, une idée claire et la peau qui est tout ce qui reste du dernier rêve. Mais je n'ai pas eu droit à ce moment de tendresse ce matin. Jean avait allumé un feu dans un vase de cuivre et le vernis de son bureau avait brûlé en produisant cette fumée dont seule l'odeur m'est arrivée, nue et étourdie dans cette blancheur de draps et de murs qui ne laisse aucune trace d'ombre dans ma mémoire. Malcolm est repassé à ce moment de mon vertige et cette fois il s'est arrêté à la porte pour s'excuser de n'avoir pas passé la nuit avec moi et moi, je mélangeais les plis et les coussins pour continuer de le tromper. Il souriait dans cette lumière qui installait pourtant le soupçon mais il n'y fit aucune allusion. Il m'a doucement invitée à descendre avec lui sur la terrasse où nous pourrions nous délasser ensemble devant un petit déjeuner. J'ai dit : « Entre, et ferme la porte » et il a encore fait ce que je lui demandais, sans rien opposer à mes caprices de femme-maîtresse. Il regarde toujours un peu à côté des étoiles, pour mieux les voir briller. Alors je me suis assise toute nue dans le fauteuil qui croise la fenêtre de son cuir d'ombres et de silences, et il m'a regardée tout en m'expliquant ce qui était arrivé à tout le monde puisque personne n'a imaginé autre chose que le feu qui commençait par s'alimenter de visions apocalyptiques. Malcolm riait en y repensant, à peine dix minutes après l'extinction de la dernière flamme. Sweeney avait répandu de l'eau même sur ce qui ne brûlait pas, « pas encore ! » disait-il en secouant le jet d'eau sous le nez de ceux-là mêmes qui avaient été plus visionnaires que lui, mais sans succès. Que faisait Jean pendant ce temps ? Qu'a-t-il tenté pour empêcher l'extinction du feu qu'il avait recherché dans quel but ? Jean allait bien. Il accusait la lampe. Il pleurait un vieux manuscrit. Mais personne ne l'a cru. Pourquoi brûler des manuscrits ? demandai-je à Malcolm qui ne comprit pas : pourquoi brûler mon journal ? ce qui impliquait la question de savoir pourquoi il me l'avait volé, quand, où, à quelle distance de l'endroit où je me trouvais moi-même et même si Fabrice en savait plus que lui sur ce sujet. Mais Malcolm croyait Jean. C'était un accident de lumière et de prisme. Peu importait le secrétaire. Ce qui était vraiment arrivé, c'était cette fumée de manuscrit dont il ne restait plus que la cendre. Jean venait d'en répandre l'impalpable dans les yeux incrédules des pensionnaires qui reculaient lentement dans le couloir sur des paroles de Fabrice qui prétendait qu'il ne s'était rien passé. « Vous voulez dire que je n'ai pas été témoin du feu ? » demanda Sweeney qui est le plus ancien, et le plus avisé des pensionnaires. « Je n'ai rien dit d'autre que ce que j'ai dit ! » répétait Fabrice en les forçant à reculer vers l'escalier qu'ils devaient descendre pour revenir là où le feu les avait laissés. Je revenais moi-même en pensée à ce moment que je n'avais pas encore vécu. Cette assemblée qui traverse le patio dans le seul souci de commencer la journée me déprime un peu plus chaque matin.

Jean n'est pas venu déjeuner avec nous. Fabrice a déjeuné dans son bureau, après avoir chargé Sweeney de l'excuser auprès de nous. Nous attendions Jean. Nous attendions ses explications. Mais Malcolm doutait que Jean vînt nous les fournir et en effet Jean ne se montra pas. Que ne savais-je pas que Malcolm n'ignorait pas ? Inutile de poser la question. Malcolm m'a parlé en termes très obscurs de sa terreur du feu. Moi, je crains plutôt la noyade, et nous avons doucement déliré sur les éléments, le sujet de conversation favori de Malcolm, alors que la lumière était maintenant à fleur d'impression. Gisèle ne peignait pas cette lumière. Elle n'avait donc aucune chance de plaire à Malcolm. Qui ?

Mais l'idée de Malcolm était de retrouver la trace de Jean dans cette complexité en formation. Jean avait sans doute besoin de lui. J'avais aussi besoin de lui. Fabrice a besoin de moi. Gisèle a besoin de Lorenzo. Malcolm a besoin de John. Et John a besoin de moi. C'est ce que je m'amusais à penser en n'écoutant plus Malcolm. La rosée venait de disparaître. Avec un peu de chance, j'en trouverais encore à l'ombre du bassin. Si je m'assois sur la margelle, je sens le regard de Fabrice qui m'observe depuis la fenêtre de son bureau. J'évite de rencontrer son regard. Malcolm est encore à table sur la terrasse où personne n'ose déranger sa solitude de penseur à la mémoire incomplète. Il me regarde jouer avec l'ombre des pierres entre les herbes. Je lui souris. Il ne bronche pas. Fabrice agite le rideau, ou bien c'est le vent qui dérange son immobilité calculée. Je pense à Jean, au journal, à ce que dit Malcolm du manuscrit en feu, aux mains de Fabrice qui semblent déchirer l'espace derrière l'attroupement des pensionnaires qui reculent dans cette brèche en forme d'escalier, le bruit des marches qui animent des solives secrètes, le passage de l'eau du bassin à la rigole où un poisson est mort ce matin. Sweeney vient de le trouver sous un massif de choux, là où la rigole fait un angle droit avec le sentier. Du coup, il lui a donné un nom. Il donne un nom à la mort du poisson. Il appelle cette mort. Quel était le titre du manuscrit ? Où est le titre dans cette cendre ? Sweeney a balayé cette cendre. Il y avait beaucoup de fumée, dit-il. C'est à cause des crayons. Le papier ne fait pas tant de fumée. C'est la peinture à la surface des crayons que Jean utilise pour construire des manuscrits qui brûlent quelquefois si c'est le hasard qui met le feu aux produits de l'esprit. Sweeney sourit lâchement. Il tient le poisson comme une souris, par la queue, l'élevant à la hauteur de son regard, surveillant la mort qui n'est jamais aussi définitive qu'on voudrait. Y a-t-il un double de ce manuscrit ? J'ai envie de répondre que non, que c'est l'exemplaire original du premier volume de mon journal, enfin : le volume dont je prétends qu'il est le premier parce que le précédent n'a plus aucune espèce d'importance, à cause de l'éloignement de son contenu, à cause de son incapacité à s'installer dans ce passé qui est le mien. Je réponds que je n'en sais rien. Sweeney secoue le poisson qui joue avec la lumière comme un morceau de verre. Là-haut, Fabrice est intrigué par ces signaux. Je fais un signe de la main dans sa direction pour le trahir. Malcolm regarde la fenêtre au moment où le rideau, liquide et noir, revient en occuper l'immobile possibilité. Il baisse les yeux sur un morceau de pain tartiné de saveurs lointaines. Sweeney s'éloigne, tenant le poisson du bout des doigts à une hauteur respectable en même temps qu'à une distance qui témoigne de sa prudence à l'égard des idées toutes faites.

Voilà à peu près tout ce qui s'est passé ce matin peu après l'aurore. Il faudra que je me relise pour m'assurer que je n'ai rien oublié. Non pas que je prétende, comme John, assumer tous les reflets de la réalité dans un même reflet qui serait celui que mon esprit projette sur l'écran du sommeil inévitable (ce sont les propres paroles de John et je renonce à les traduire) ; mais je suis fidèle en matière d'écriture, ce qui m'éloigne un tant soit peu des affaires d'amour où je n'ai jamais le dernier mot. Passons. Car cet incident (le feu provoqué par Jean ou par la lampe qui éclaire son bureau, qui n'éclairera plus rien d'ailleurs) n'est pas ce qui motive mon retour au journal. J'ai décidé ce retour hier. À cause d'évènements bien plus importants pour la compréhension de toute l'histoire où ce feu matinal n'est pas une conclusion acceptable. Hier donc, aussitôt raisonné le désir de retour au journal, je me mets à la recherche de sa couverture de moire verte. Et que croyez-vous qu'il s'est passé ? J'étais sûre de l'avoir emporté avec moi dans mes bagages. Depuis le 15 décembre passé, jour de son commencement (si je fais abstraction de l'autre journal, celui qui ne compte plus comme il a compté pourtant), je ne me suis jamais séparée de ce registre et je ne vois pas pourquoi je l'aurais oublié à Polopos au lieu de ne pas oublier de le fourrer dans mes bagages où il ne se trouve plus. C'est le genre de mystère qu'on résout tôt ou tard, quoi qu'il arrive pour l'épaissir.

Un peu après ma promenade matinale (la première depuis longtemps) j'ai retrouvé Malcolm devant le portrait de Virginie dont il ne se sépare plus. Elle est le centre géométrique de sa tragédie et elle n'est plus là pour en témoigner comme il voudrait. Il me semble que le temps a passé si lentement depuis la disparition de cette enfant, si faiblement perçue sous des couches de tentatives d'oubli et si proche de mettre à jour la véritable enfance de cet être coupé du futur. Malcolm ne répond pas à mes questions. Il sait bien ce que j'en pense. On s'est longuement expliqué sur ce sujet, jour après jour distillant les mêmes raisons de se taire une bonne fois pour toutes. Ce qui détruit toujours Malcolm par pans entiers de sa personnalité. On aurait pu reprendre cette conversation où on l'avait laissée, pas plus tard qu'hier, après qu'il se soit chamaillé avec Jean qui n'est jamais tendre dans ces moments-là, Fabrice en sait lui aussi quelque chose. J'ai donc laissé Malcolm dans le couloir étroit de ce qui lui reste à vivre et je suis retournée dans ma chambre pour chercher encore non pas le journal lui-même mais au moins ces traces qu'il ne pouvait avoir manqué de laisser. Il y avait ce cahier de musique sur la cheminée, à côté d'une statuette censée représenter le corps féminin dans sa plénitude temporaire ; j'y ai jeté un coup d'œil mais il n'y avait rien de noté. C'est un beau cahier relié et même cousu. J'aime sa couverture de carton verni. Le nombre de pages m'a tout de suite paru suffisant. S'il doit se passer quelque chose, ce sera dans les jours qui viennent ; j'ai largement de quoi écrire tout ce qui me passe par la tête au sujet de Jean. C'est-à-dire de Jean et de Fabrice. Avec le passage intermittent de Malcolm qui ne revient pas à la vie. Ce matin Jean a marqué cette histoire d'une pierre blanche. Fabrice n'a pas supporté cet affront. Il croit que Malcolm a inspiré le geste de Jean. Malcolm est un amateur de destructions définitives, dit Fabrice en arrachant des peaux sur ses doigts. Il faudra cependant attendre qu'il se passe quelque chose d'aussi définitif pour reprendre le cours avec eux. J'ai arraché la première page du journal un peu à cause de cette attente. J'en parlais. Je mesurais la distance qui me sépare de leurs cachotteries. Je pensais à tout ce que je savais, tout ce qui pourrait faire l'objet d'un classement et je reconnaissais un peu vite mon impuissance à pénétrer avec eux dans les glacis secrets qui séparent la mort de Virginie du monde où nous vivons plus simplement l'attente de notre propre mort. J'ai arraché cette page presque avec colère parce que je commençais ce journal par un aveu. C'est peu après que j'ai rejoint Malcolm dans sa chambre. Le portrait de Virginie est l'œuvre de Nicolá. Pourquoi pas le contraire ? pensai-je un peu sottement en m'approchant des lèvres brûlantes de Malcolm qui cultive cette fièvre sans qu'on puisse rien pour la faire tomber. Son baiser est la suite du rêve. Je continue : il se plaint d'abord d'une douleur dans la main, due à des travaux d'écriture dont il dit qu'il ne se remettra jamais. Pourquoi lui en demander les raisons ? J'allume une cigarette qui l'agace. Il s'en prend au rideau, sort un peu la tête par la fenêtre, comme il peut, tirant sur l'armature d'acier et sur ses propres os. Il attend la visite de Jean, ce qui me rend curieuse tout d'un coup, d'en savoir plus et de pouvoir revivre cette connaissance à volonté puisque je me prépare à en écrire l'étirement douloureux sur la nouvelle page de mon journal, devenue la première par un caprice de l'écriture. Mais Jean s'est fait espérer et Malcolm a trouvé le sommeil sur sa propre épaule où il penche une tête étonnée par le rêve ou l'absence de rêve s'il est encore à la recherche de cette solution provisoire. J'ai attendu Jean moi aussi, mais il n'est pas venu. Tout cela s'est passé ce matin avant le déjeuner. Malcolm avait retrouvé le sommeil et je détestais mon attente. Dehors, un vent léger a parcouru l'allée de feuillages. Fabrice s'y promenait, songeur lui aussi, mais à la recherche des mots, comme c'est son habitude chaque fois que la vie contrarie le cours de son propre fleuve verbal qui est tout ce qu'il oppose à la terre. Je l'ai rejoint sous les charmilles. En silence, avec cette lenteur qui est le seul moyen que je connaisse d'accéder à ce silence qui accompagne toujours les promenades matinales de Fabrice. S'il pensait à Jean ? Non. Il n'y pensait plus. Il n'y penserait d'ailleurs plus. C'était un incident sans importance. Jean jouait souvent avec le feu. Il avait mis le feu à une bête empaillée au château. Il avait allumé un incendie plus grave dans la salle d'ordinateurs de l'observatoire où il bricolait des fils avec un fer à souder. Il y avait d'autres incendies. Pourquoi s'en souvenir ? Et surtout pourquoi s'en faire, dit Fabrice. Il suffit d'être là au bon moment, ajouta-t-il en me prenant la main pour me conduire dans l'ombre. C'est un enfant, conclut-il en m'embrassant. Je donnais la surface de ma langue en songeant à cette critique terrible et définitive de la part de Fabrice. Ses mains venaient de me captiver encore une fois. Je ne peux jamais rien contre cette intrusion.

Sur la cheminée, le cahier de musique avait maintenant l'air d'un journal intime. Je regrettais pour la première feuille, à cause de ces deux pages qui m'obligeaient à commencer mon nouveau journal à la troisième. Mais je n'écris rien à ce moment-là. Ces débuts me paralysent toujours. Et cette attente d'une première page me rend folle de désespoir. La question du premier journal n'arrangeait rien au désordre causé par cette nouvelle tentative de dire une bonne fois pour toutes ce que j'ai sur le cœur depuis que Malcolm est un détestable paralytique qui se sert de mon temps pour ne pas user le sien. J'ai pleuré. Jean me fait cet effet chaque fois qu'il est le premier à donner des signes de révolte. Je ne me souviens plus du contenu exact du premier journal qui a vu le jour à la fin de l'année dernière. Si je le retrouve, si Jean ne l'a pas jeté au feu, ce parallélisme me troublera au point que j'éprouverai sans doute le besoin d'une troisième version. Mais n'exagérons rien. Je n'en suis pas encore à me poser ce genre de problème. Hier Jean et Malcolm se sont durement disputés alors que la veille, ils avaient été parfaitement heureux de se revoir. Il s'est passé du temps entre ces retrouvailles et cette rencontre ? J'en doute. Et je ne sais toujours pas qu'elle est l'influence de Fabrice dans cette attente. Le fait est que ce matin, Jean a piqué une crise digne d'être rappelée à tout moment à la mémoire, ce qui a laissé Malcolm vague et silencieux sur le sable de son attente. À midi, Jean n'avait pas encore montré le bout de son nez et la cloche retentissait pour indiquer le premier service, celui de ceux qui refusent de manger dehors sur la terrasse malgré le beau temps et la légèreté du vent. Malcolm dormait. Je n'ai pas osé le réveiller. Le deuxième service est à une heure, mais les tables sont mises sur la terrasse. On peut s'asseoir si l'on veut, mais sans rien exiger, sauf des apéritifs que Sweeney ne refuse jamais de trimbaler bruyamment sur une desserte d'une autre époque. Ses roues de cuivre et ses bandages de caoutchouc me filent le cafard. Allez donc savoir pourquoi.

5 juillet : Jean m'a demandé si je connaissais Fleur et je lui ai simplement répondu qu'il me semblait que oui. En réalité, je ne me souviens pas d'avoir rencontré une seule fois aucune fleur capable d'être mémorisée pour un usage futur. Je ne pouvais pas répondre ça à Jean qui souffre encore de l'incident d'hier au matin. Il porte des lunettes de soleil pour protéger son regard des indiscrétions dont personne ne manque de le taxer. Il me pose cette question à brûle-pourpoint et je n'ai pas d'autre temps que celui de lui répondre que oui, il me semble connaître Fleur, j'associe quelque chose d'agréable à ce nom de personne. Jean rit : « C'est que Fleur n'est pas ce qu'on peut attendre d'une personne agréable et tranquille ! » Je n'avais pas précisé : tranquille, mais Jean a cette manie de vous en faire dire plus que vous pensez en dire au fond, ou alors il est parfaitement conscient de vous contraindre à cette pure correction de style qui consiste à user et abuser du parallélisme de deux adjectifs dont un seul, le premier (encore heureux qu'il ne touche pas à cet ordre sans quoi vous n'existez finalement plus) est de votre cru. Je n'avais vraiment pas envie de commencer une de ces longues et épuisantes conversations dont Jean a le secret, et le style pourquoi ne pas le dire. J'aurais pu lui rappeler l'incident du matin d'hier pour tenter de le remettre à la place qui est la sienne quand il tente ainsi (désespérément) de noyer le poisson. Il le tenait toujours par la queue, avec un air de dégoût qui était tout ce qui paraissait de sa tristesse profonde à la surface de son visage. Jean s'étonna et Sweeney lui demanda de ne pas s'étonner comme ça chaque fois qu'il le voyait dans une posture qui sortait de l'ordinaire. Ce n'était pas la première fois que ça lui arrivait, dit Sweeney qui était à la recherche de mon témoignage futur. « Je n'ai rien dit », fait Jean. Et Sweeney hausse les épaules en révélant qu'il n'arrive pas à se résoudre à jeter le poisson aux ordures. Sur une remarque de Jean, Sweeney répond : vous aussi vous êtes petits et personne n'a dans l'idée de vous jeter à la poubelle. Jean ne s'est pas vexé. Il n'a même pas traité Sweeney de fou, ce qui finit toujours par arriver quand Sweeney vous cherche querelle. Il attendait de moi une interruption de cette conversation sans queue ni tête. Il ne pouvait y en avoir de ma part, compte tenu du peu d'intérêt que j'avais dans l'affaire. En disant cela, j'ai perdu d'un coup la confiance que Sweeney me manifestait à sa manière depuis quelque temps. Il s'éloigna avec le poisson. Jean se souvenait en effet de l'incident d'hier qui avait eu lieu un peu tard pour qu'on le qualifie de matinal. Moi je tenais l'histoire de Fabrice, rien de plus, mais j'avais peut-être moi-même mal interprété les paroles de Fabrice qui s'applique toujours en matière de récit. « Il ne faut pas m'en vouloir, Madame Lewitt, dit Jean. J'ai un peu perdu la tête. » Malcolm était d'accord sur ce point-là. Jean avait en effet dépassé les bornes. Cette Fleur ne pouvait pas prendre toute la place, comme il l'exigeait. Croisant le regard de Malcolm, je me demandais qui pouvait bien être cette Fleur qui nous arrivait comme un cheveu dans la soupe. Mais je suis sincère : ce nom n'est pas entré dans ma mémoire et au moment où Jean m'en reparlait pour m'amener sur le terrain d'une autre conversation qui avait mal tourné, je ne fis pas la relation entre l'idée de Jean, dont Malcolm m'avait parlé toute la matinée, et l'incident du matin du 3 juillet qui était arrivé par la faute de Jean qui ne mesure jamais à temps la portée de ses constructions verbales. Jean et Malcolm s'étaient chamaillés comme des filles à propos de rien, comme d'habitude (il parlait des habitudes de Jean), disait Fabrice en m'en parlant de nouveau hier après que Sweeney nous eût vainement ennuyés avec cette mort de poisson qui n'a de mort que le nom. Ce matin j'ai rappelé les faits à Jean que j'ai croisé dans l'escalier. On le croise toujours dans l'escalier à cette heure de la journée parce qu'il est le premier à aller prendre son petit déjeuner, à la cuisine, « comme le fils de domestique qu'il est ! » dit Fabrice en riant. Je n'aime pas ce rire de Fabrice. C'est un masque bien sûr. Dans la chambre de Jean, il y avait deux ouvriers en train de gratter la suie sur les murs. Sweeney les observait d'un œil expert et commentait le déroulement technique des gestes et des arrêts qui intriguaient trois ou quatre autres pensionnaires. Malcolm venait encore de pleurer et il avait les yeux rouges. Il écoutait lui aussi le commentaire avisé de Sweeney, sans oser interrompre le débit verbal qui ne disait rien de ce qui avait réellement brûlé avec ce feu. Il n'était plus question de Fleur. Fabrice, qui avait couché avec moi cette nuit, me reconduisit à ma chambre et il ferma la porte avant de me demander si je pouvais m'occuper de Jean qui était très affecté par ce que Malcolm lui avait fait. Je pensais : que lui a donc fait Malcolm qui motive cette soudaine chaleur ? Pensant que Malcolm avait encore eu tort de provoquer cet absurde incendie de papiers dont personne n'avait voulu. Cette pensée me surprit au bord des larmes : Fabrice se référait plutôt à cette conversation qui avait plongé Jean dans un désespoir sans retour possible à l'espoir. Tant de pessimisme de la part de Fabrice m'étonna un peu mais j’acceptai de lui rendre ce service qui, il le savait, était surtout une marque d'amour. Il me laissa seule avec mon projet de remettre Jean dans le chemin d'un autre amour qui était peut-être, pensai-je, celui de Fleur (j'y pensais parce que j'étais en train de travailler ma mémoire dans ce sens). Je rejoignis Jean, vers onze heures, dans le patio où les promenades sont interdites à cette heure à cause du jardinier qui entend mettre à profit sa solitude pour entretenir à merveille ces jardins et ces eaux qui n'ont pas fini de nous faire rêver. Mais le jardinier ferme toujours les yeux sur un poème quand je lui demande de violer avec moi une règle qui n'est qu'un pis aller alors que ma présence le divertit. J'ai poussé Jean dans une allée avant que le jardinier ne se mette dans la tête de me questionner au sujet de la présence du nain dans notre intimité maintenant outragée. J'ai forcé Jean à s'asseoir dans l'herbe. L'humidité le tranquillisa. « Je ne veux plus parler de cette histoire ! » dit-il d'emblée. J'aurais pu lui demander de quelle histoire il ne voulait plus parler. Il y avait tellement d'histoires dans son palais narratif et obscène. Fleur ? Non, je n'avais vraiment aucune idée de cette personne un peu romanesque dont il commençait à me brosser le portrait. Malcolm était-il revenu un peu vers lui ? Ils n'en parleront pas tout de suite. Il y avait un peu de la faute de Fleur dans cette histoire. Je m'étonnais. Comment Gisèle résolvait-elle ces crises ? Elle ne l'aimait pourtant pas à ce point.

Hier au soir, je n'ai pas pu aller au bout de ce que j'avais l'intention d'écrire dans le Journal. Je dois cette interruption définitive à Fabrice qui arrivait dans ma chambre pour me demander d'intervenir dans le conflit qui venait de détruire la relation Jean-Malcolm. Malcolm a besoin de Jean, dit Fabrice, et moi j'ai besoin de Malcolm pour vérifier mes hypothèses. On pouvait toujours s'entendre sur le début, mais après ? Une fois la colère rentrée, et la mémoire reconstruite, que se passait-il ? J'ai dormi seule cette nuit. J'ai touché du bout des lèvres la langue de Malcolm qui était plus brûlante que jamais. J'ai tendrement mordillé un de ses seins et je suis retournée dans ma chambre où Fabrice a fini par entrer sans frapper. Il venait me parler de Jean. Et ce matin, j'étais avec Jean parce que Fabrice m'avait convaincue que je pouvais faire aussi bien que Gisèle. Le jardinier nous surveillait du coin de l'œil. Dans une allée perpendiculaire, Sweeney poussait une brouette. Ce grincement agaça Jean qui cria : Sweeney ! Et Sweeney s'immobilisa dans la posture de l'homme traversé par le cri d'un autre homme. Le jardinier, interloqué, continua de frapper l'acier de sa faux. Jean ne pouvait pas parler dans ces conditions. Me parler de quoi ? lui confiai-je un peu. Mais de Fleur ? De cette femme dont Malcolm ne veut pas. Malcolm connaît donc Fleur ? Pourquoi pas moi ? Le tintement de l'acier s'amenuisait à l'approche de la pointe que le jardinier reforma sous le coup de marteau. Puis nous pûmes entendre les murmures de la faux qui s'ajoutaient aux pliures de l'eau verticale du bassin. Par quoi fallait-il commencer ? C'était ce matin et je n'ai maintenant aucune idée de l'heure qu'il peut être. J'écris lentement au rythme des lignes du pentagramme qui reforme mon écriture. Tout à l'heure je suis entrée dans cette chambre qui est la mienne tout juste le temps d'un été et j'ai été sottement surprise d'y rencontrer quelqu'un que je ne connaissais pas. Cette femme tenait mon journal d'une main, et de l'autre elle en arrachait les pages déjà écrites. J'ai eu peur. Non pas de perdre un journal qui est peu de chose comparé au désir de vivre encore un peu. J'ai arraché son combiné au téléphone et enfoncé la touche verte. Je disais, le plus tranquillement du monde : qui êtes-vous (on s'en doute) ? Et à l'autre bout du fil Fabrice me recommandait en même temps de ne poser aucune question à Fleur qui n'y répond jamais que par des tentatives de violences physiques. Je raccrochais. « Qui avez-vous appelé ? me demanda Fleur en refermant le cahier.

— Ce que vous venez de détruire est mon journal intime.

— Ce que je viens de récupérer est mon cahier de musique préféré », dit Fleur en me tendant les pages froissées (qu'on vient de lire) de ce qui avait commencé par être mon journal. Elle souriait. J'eus du mal à tendre ma main vers cette boule de papier. Puis j'entendis la voix de Fleur : « C'est mon cahier de musique préféré ! » Elle ne se répétait pas. Elle venait de s'adresser à Fabrice qui aime toujours ce genre d'explication. Il saisit la boule de papier et ouvrit doucement ma main pour l'y déposer. « Fleur a raison, dit-il. Fleur a toujours raison. Elle veut avoir raison encore et je lui donne raison.

— Je regrette pour le journal », dit Fleur en passant. La porte se referma. Je dépliai en tremblant les feuilles de mon journal. J'avais été stupide de m'emparer d'un cahier qui ne pouvait pas être le mien. Je n'avais même pas songé à le négocier. Cela viendrait peut-être, avec le temps, si Fabrice me laissait ce temps-là bien sûr. Il revint sans Fleur. Il était toujours heureux de traiter avec Fleur. Jean en était éperdument amoureux mais elle n'en savait rien. Mais tout cela était bien compliqué pour être discuté au moment de la sieste. Il jeta un coup d'œil amusé sur les pages que j'avais frottées contre le bois du secrétaire. « Un journal ? » dit-il. Et il posa le doigt sur la date du 4 juillet. Un journal en effet. Je ne savais pas que c'était si compliqué d'écrire un journal. Je n'en avais jamais écrit et voilà que cette première tentative de mise à nu s'en allait en fumée. Un vent léger secoua les feuilles à la surface du secrétaire. Fabrice posa une main sur celle qui s'agitait plus que les autres. Il eut soudain un air songeur qui me fit frémir. Il allait poser une question, sans doute relative à ce qu'il m'avait demandé d'arranger entre Jean et Malcolm mais il dit : « Jean vous a parlé de Fleur, n'est-ce pas ? » Je dis oui. Il souleva sa main pour libérer la feuille que je joignis aux autres sous un livre. « Fleur est musicienne », dis-je pour m'en étonner. Fabrice dit : « Il faudra trouver un autre endroit pour vos rencontres. Fleur est jalouse. » Rien d'étonnant de la part d'une musicienne. Et quoi de plus naturel de la part d'une femme dont Jean prétend qu'elle est une création romanesque. Qui a créé Fleur ? Jean n'a pas répondu à cette question. Il a répondu à bien d'autres questions mais pas à celle-là. Fabrice soulève le livre et dit : « Rien de grave au fond. » Il regrettait bien sûr que Gisèle ne fût pas là pour régler ce problème anodin. Il reposa le livre sur les feuilles et dit : « Je vais vous procurer un autre cahier, Cecilia, puisque c'est ce dont vous semblez avoir le plus besoin en ce moment. » Avant de sortir, il dit encore : « Faut-il que ce soit un cahier de musique ? »

Je ne pouvais pas avouer (oui, ce serait un aveu) à Fabrice que j'avais déjà écrit un journal, il n'y avait pas si longtemps, et que je ne m'étais jamais posé jusque-là la question de savoir sur quoi je prétendais l'écrire. J'avais écrit le premier (celui dont l'existence n'était plus secrète seulement pour moi) sur un vieux registre dont je crois me souvenir que la couverture était noire, ou noire rayée de rouge, enfin : je ne me souviens plus et surtout j'ai tout oublié de son contenu. Je m'aperçois que je viens de décrire le premier de mes journaux au lieu du second que j'appelle premier parce que le premier ne compte plus. Je peux dire que c'est celui auquel je tenais le plus jusqu'à ce que ce soit le seul vraiment important et donc le premier, qui n'est plus un secret pour moi seule, puisqu'il a disparu dans des conditions dont je ne suis même pas le témoin. Je regrette pour le cahier de musique. Je n'ai pas fait cet aveu à Fabrice. Il enchanterait Fleur. Comment puis-je affirmer un pareil jugement à propos d'une personne dont je sais si peu de choses ? Les aveux s'enchaînent au rythme de mon ignorance. J'ai rendez-vous demain matin avec Jean dans le patio. Il faudra que je trouve le temps de changer le lieu de cette future conversation dont Fleur sera le sujet, inévitablement et puis quoi ? Comment éviter le sujet des sujets, maintenant que je n'écris plus dans le cahier de musique. Fabrice a décidé que je ne peux écrire dans mon Journal qu'une fois la nuit tombée sur les faits que j'ai choisi de relater dans le plus grand secret. Il m'apportera un journal vierge ce soir, un peu avant le dîner que nous ne prendrons pas sur la terrasse si j'en juge par le vent et par ces nuages qui forment une ombre incolore sur la façade principale de Rock Drill, juste en face de ma fenêtre. À cette heure, la plupart des habitants de ce lieu secret de leurs espérances s'évadent un peu au fil de l'eau qui court dans les rigoles après avoir jailli comme de la lumière de l'obscur bassin où Sweeney rencontre d'autres poissons. Je n'ai jamais participé à aucune des conversations qui peuplent l'ombre transparente des feuillages. J'aime ces aller-retour sous la charmille. On croit rêver. De là-bas, à l'angle d'un palmier qui dénote, Jean me salue de la main. Il a aimé notre conversation de ce matin, mais qu'en pense-t-il ? Il interroge tout le monde, peut-être à propos d'une cigarette, ou bien s'enquiert-il de Fleur, dont la présence secrète le rend malade de désir. Mais je n'ai pas le temps maintenant de descendre pour l'avertir prudemment du changement de lieu de notre conversation. Je le croiserai demain dans l'escalier. Il grignotera une tartine de pain beurrée en faisant attention de ne pas répandre des miettes sur les marches de l'escalier dont le bois noir et or le fascine à cette heure de la journée. Je lui parlerai du changement mais sans en donner la véritable raison ni surtout son origine. Il souffrira d'avoir à changer ce qui aurait dû devenir une habitude. Il voudra savoir pourquoi. Et je n'ai encore rien trouvé pour remplacer la vérité. Où trouver ces arguments de rêve ? Je vais fermer les volets. Je pointe mon doigt vers le reflet des vitres des fenêtres d'en face mais il ne comprend pas ou il comprend autre chose et il regarde cette géométrie sans y rencontrer aucun reflet. Je le laisse dans l'expectative. Qu'est-ce que j'y peux ? Avec l'ombre, un peu de fraîcheur s'est installée autour du secrétaire où j'écris, dans l'attente du texte, ce que tout le monde ignore, excepté celui, ou celle qui m'a volé mon premier journal. Au moins Fleur a-t-elle eu la décence de me laisser, même chiffonnée, ce qui n'était qu'à moi.

L'heure du dîner approche et en vérité, je suis curieuse du cahier sur lequel Fabrice prétend me permettre la continuation sereine et facile de mon journal. Ce matin, il avait une idée exacte de l'existence de ce cahier transformé en journal par la magie lente de l'écriture. Fleur l'a amusé. Il a aimé ce cahier de musique et ces pages que Fleur n'a pas déchirées pour me les rendre telles que je les avais écrites, ce qui me rassure sur ses intentions, notamment celle de me retrouver sur son chemin, sans doute plus disponible, moins agacée par son orgueil et parfaitement consciente des limites de sa patience. Je n'ai pas la moindre intention d'être, ou de devenir la marionnette de Fabrice dans ce jeu où Jean ne compte plus, il me l'a dit ce matin. La vérité, c'est qu'il ne sait pas par quel bout commencer le récit de son aventure terrestre. Il revient toujours à Fleur et elle lui échappe toujours de cette manière. Mais comment l'observer sans risquer de la voir s'évanouir comme la fumée du papier ? Il me regarde droit dans les yeux en me disant cela. Je songe un peu que cette fumée est celle de mon premier journal, celui que rien ne remplacera plus s'il ne l'a pas brûlé. J'ai du mal à le suivre dans ce chemin de traverse. Il ne dit rien de sa dispute avec Malcolm. C'est tout juste s'il accepte de faire quelques allusions trop elliptiques à l'incendie (accidentel selon lui) de son secrétaire. Il abuse de ma patience sous le regard de Sweeney que le feuillage agace moins que le vent qui secoue ses mèches sur une joue. Il gratte cette joue sans ménagement. Jean n'a rien vu. Cette surveillance (Sweeney est le rapporteur de Fabrice) n'est pas un jeu innocent. Elle m'est destinée. Comme objet à accepter pour continuer d'exister dans le sillage de Fabrice. À ce moment de ma conversation avec Jean, je pensais à autre chose qu'à Fleur, je revenais aux raisons de ma captivité dont Fabrice détenait la clé encore à ce moment-là, ce qui n'est plus le cas depuis tout à l'heure.

J'ai revu Fleur au repas de midi. Elle s'est installée toute seule à une table voisine. J'étais seule moi aussi, mais pas pour longtemps. Jean avait décidé de déjeuner avec nous. Cette idée n'enchantait guère Malcolm qui hésitait à reprendre le cours de sa conversation avec Jean. Il ne voyait aucune raison de céder le premier. Il n'y avait évidemment aucun moyen de le raisonner dans le sens du bonheur. J'y pensais quand Fleur s'est assise à la table voisine de la nôtre, celle qui occupe un angle de la murette sous un feuillage qui plaît tant à Malcolm. Après ce repas de silences et de pures formes, Malcolm s'est éloigné dans le parc en direction de Lily House où Anaïs a installé depuis peu ses quartiers d'été. Il monte avec grande peine jusqu'en haut de la butte où fleurissent des mimosas au printemps et il immobilise le fauteuil près du pavillon de chasse en ruine. Il semble se perdre dans la contemplation d'une vallée qui servirait de décor champêtre à ses illusions de mémoire mais la vérité est qu'il n'y a aucune vallée visible à cette hauteur-là. C'est pourtant la fin du chemin qu'emprunte Anaïs quand elle arrive de Lily House pour rendre des livres à la bibliothèque de Rock Drill et en emprunter d'autres dont les titres font sourire Fabrice. En l'absence de Gisèle, elle ne passe pas par l'atelier que Gisèle a fermé à double tour. Elle s'arrête sur la terrasse, si c'est midi, pour manger avec nous à cette table que Malcolm vient de quitter pour se remettre à rêver, ayant calculé la distance nécessaire, toujours par rapport à moi qui pleure intérieurement, comme le dit Fleur à Jean qui reconnaît que c'est vrai. Elle nous a rejoint une minute après le départ de Malcolm et, de l'autre côté de la terrasse, j'ai nettement perçu le frémissement inquiet de Fabrice qui se faisait servir un café chaud par Sweeney. Celui-ci semblait répéter dans l'oreille de son maître quelque chose de purement verbal qui devait être le résultat d'une observation attentive et claire. Ces mots ne m'arrivaient que par le mouvement des lèvres de Sweeney. Je m'efforçais cependant de ne pas tenter (ce serait en vain) d'en déchiffrer le sens et l'accumulation. Je souris à Fabrice qui répondit lui aussi par un sourire qui arriva tout droit dans les yeux de Fleur, un beau regard de femme sur le point de fermer les yeux pour en rêver toute seule, sans moi. Jean tripotait l'écume de son café du bout de la cuiller, levant de temps en temps les yeux en direction de la butte où Malcolm semblait dormir maintenant. « Croyez-vous que je le dérangerai ? » me demanda Jean comme si j'étais une savante en matière de connaissance de Malcolm que j'aime moins maintenant qu'il n'existe plus pour moi. J'avais peur de mentir. Jean me flatta le poignet du bout des doigts. Fleur, passive et lente, observait depuis un moment les signes de cette tendresse. Elle avala d'un trait le fond de sa tasse et demanda non moins brusquement si Jean parlait de Malcolm quand il prétendait, par une question qui s'attendait à une réponse négative, ne pas le déranger dans sa rêverie de promeneur solitaire, mon livre préféré, dit-elle encore. Je regardais ses mains, les bijoux qui avaient l'air de bagues et de bracelets mais qui n'étaient, selon ce qu'elle en disait, que des cadeaux destinés à tromper le peu d'amour qu'elle avait pour les hommes en général et tout l'amour qu'elle pouvait déclarer si un homme lui plaisait. Jean frémit. Il aimait ces plongées de Fleur dans sa réalité de petit homme à la recherche du désir. Elle le pénétrait toujours avec cette netteté. Il avait soudain envie de baiser ces doigts qui ne bougeaient pas de chaque côté de la tasse vide, mais il parla des miens pour me demander pourquoi je ne portais aucune bague, pas même un anneau ajouta-t-il en pensant à Malcolm. Fleur rit de cette indiscrétion. Il invente son rire. Elle veut parler de Malcolm. « Plus tard », dis-je. Et je n'ajoutai rien pour m'excuser de mettre fin à cet autre début de conversation. D'ailleurs, je ne l'avais pas invitée. Elle n'a rien demandé non plus. Elle s'est assise puis elle a délicatement posé sa tasse de café sur la table après avoir non moins lentement poussé celle que Malcolm venait de vider vers le centre de la table dont j'ai oublié de dire qu'elle est circulaire et blanche, froide à cause de l'acier et fragile à cause de cette blancheur qui supprime les ombres au tableau. « Il n'y a évidemment rien à dire, fait Fleur en posant la main sur mon autre poignet. Malcolm est malheureux. Je l'ai entendu avouer l'existence de ce malheur à Anaïs qui a pleuré aussitôt. Vous connaissez Anaïs mieux que moi. J'ai couché à Lily House une nuit ou deux. Du temps où John ne se prenait pas pour la femme qu'il est. » De quoi se mêle-t-elle ? ai-je pensé pour trouver la force de ne pas répondre à sa curiosité d'insecte sur le point de prendre une direction plutôt qu'une autre. Avait-elle pensé elle-même à cet insecte de la comparaison ? Jean devina mon agacement. Il reparla de mes bagues, ne revenant plus sur le sujet de l'anneau. Il dit : « Je vous offrirai une de ces pierres que mon grand-père a rapportées d'Égypte ou de Libye, je ne sais plus.

— Des pierres ! fait Fleur. Vous voulez dire des bijoux.

— Gisèle les appelle des pierres quand elle en parle.

— Gisèle ? » fait encore Fleur et elle ajoute : « Vous croyez ? » n'expliquant rien de ce qu'elle croit elle-même. Jean quitte mon poignet, enfin. Fleur éloigne ses doigts. Sur la butte, Malcolm secoue son chapeau pour chasser des insectes. L'ombre s'est un peu déplacée sous les tilleuls. C'est une observation de Fleur.

« Gisèle peint ? » dit-elle au détour d'une de mes absences que je réserve à ma pensée qui coule comme les rivières, à travers le même fleuve, ce qui n'explique rien au fond. Le café n'a aucun effet sur moi. Après le repas, j'ai toujours de ces absences qui m'approchent du sommeil pour m'interdire les rêves conversationnels. Jean dit : « Elle peint des transparences, ce qui est une vision du sexe. » Fleur hausse les épaules. « Est-ce qu'il dort ? S'il ne dort pas, à quoi rêve-t-il ?

— Et s'il ne rêve pas ? » dit Jean en s'amusant de mes clignements d'yeux. « J'ai surpris leur conversation, continue Fleur. La surprise était pour moi. J'aime les femmes musclées, pas vous ? » disait-elle encore en parlant d'Anaïs. Jean revenait à une bague de son choix qu'il se souvenait avoir vue dans une des vitrines du château. « Gisèle n'y verra pas d'inconvénient ?

— Elle ne voit rien si c'est un inconvénient.

— Des transparences, dites-vous ? »

J'ai continué de les observer de la fenêtre de ma chambre qui est maintenant au soleil. Fleur s'est rapprochée de Jean pour exhiber ses bagues qu'il contemple avec un goût du détail qui étonne cette femme de rêve. Le soleil a aussi détruit l'ombre que Malcolm s'était choisie. Il a tardé à reculer derrière les tilleuls. De là, il ne voit plus le chemin qui arrive sur la route de Lily House. Les pierres du pavillon de chasse jouent avec cette lumière. Fleur l'a rejoint. Sur la terrasse, Jean écrit nerveusement dans son carnet. Il n'y a plus personne aux tables ni même rien dessus. Les chaises sont penchées sur ces rebords circulaires. Sweeney a disparu. De l'autre côté du patio, Fabrice a tiré le rideau sur toute la largeur de la fenêtre de son bureau. Je goûte ce sommeil, oubliant Fleur, ses jambes qui franchissent cette distance, ses mains qui reviennent toujours au moment de la conclusion et ce regard qui est une porte ouverte. Elle est assise sur le rebord d'une fenêtre du pavillon de chasse dont l'ombre s'est allongée jusqu'aux pieds des tilleuls. Malcolm est animé d'une lenteur qui décrit cette lumière. Fleur traverse ce paysage. Je n'y peux rien et je me suis endormie au moment où Fabrice entrait. À mon réveil, il n'existait plus que par un peu de salive sur mes seins et dans mes oreilles. Je me dis que j'ai aimé ce sommeil. L'après-midi touche à sa fin. Sur la butte, il n'y a plus personne. Malcolm n'a pas suivi la trace des roues de la voiture d'Anaïs. Il est revenu sur la terrasse et Jean respecte ce silence. Ils ne se sont pas encore parlé. Fleur a disparu. Je me dis qu'elle n'a jamais existé. Pour qui existerait-elle ? Pour Jean qui en rêve ? Pour Malcolm qui veut exister à travers toutes les femmes ? N'y pensons plus.

À six heures, Fabrice arrive avec ce journal. Pourquoi en vouloir à Fleur qui n'est même pas musicienne ? Dois-je recopier ce qu'elle a simplement froissé ? Ces feuilles ont passé la journée sous une pile de livres. Leur surface est maintenant acceptable. Je les insère à la fin du volume. Fabrice s'en étonne. « Je ne les conserverai pas.

— Pourquoi les garder ? » Il n'y a pas de réponse à cette question, je regrette. Encore un peu de salive dans le cou, une légère griffure et un pincement qui met définitivement fin à mon sommeil. « À ce soir. » Oui, à ce soir. Il caresse ma joue et s'en va sur ce sourire. Il a laissé le cahier sur le lit. Les feuilles de musique se sont répandues dans les fleurs du couvre-lit. Pourquoi ne pas les détruire maintenant ? C'est à peu près ce qu'il m'a demandé. Je soupçonne tout le monde. Je n'en parlerai pas quand il reviendra, une heure après le dîner. Nuit tombée. Fleuve d'ombre. Anaïs est-elle venue aujourd'hui comme prévu ? Je dormais. Je n'ai rien demandé à Fabrice. M'en aurait-il parlé si elle était venue ? Pourquoi ne pas poser la question à Malcolm qui aime la nudité d'Anaïs parce que c'est la sienne. Que pense-t-il de ma nudité ? À quel moment le pense-t-il ? Est-ce si important de pouvoir se déshabiller dans ce sens ?

C'est Fleur. Un peu nue. Vertige de clichés. Chevelure parlante dans ce même sens. Elle regrette pour le cahier de musique. Elle n'agit jamais autrement quand elle veut blesser. Pourquoi moi ? Pourquoi blesser Cecilia plutôt qu'une autre ? Il n'y a pas de raison. Surtout, que je n'en cherche pas. Je me tromperais. Voilà le cahier de musique. Les feuilles arrachées y retrouvent leur place. Pourquoi se souvenir de cette déchirure ? Il ne s'est rien passé si rien n'a changé, n'est-ce pas Cecilia ? Cecilia, c'est un nom de fleur, non ? Elle, elle est toutes les fleurs et une seule la désigne. Elle le dit pour la nième fois. Elle se souvient de Ronsard (ou de Malherbe). À peine lu. À peine dicté à d'autres ennuis. Elle a mal quand ça arrive. Mais ça arrive toujours. Elle déteste cette horlogerie nerveuse. Vous écrirez ce soir ? J'avoue encore que j'ai moi-même déchiré la première feuille. J'aime les commencements. Pourquoi ne pas recommencer chaque fois qu'on se retrouve le bec dans l'eau à la fin d'une journée qui n'a rien changé, mais non pas par le recommencement ? Il s'agissait de cette immobilité. La mienne, celle de Malcolm. La mienne, dit Fleur en songeant plus profondément que tout à l'heure, au moment de rejoindre Malcolm près du pavillon de chasse où il passe son temps à pleurer parce qu'il n'est plus rien. « Il m'a demandé du plaisir, dit Fleur en rougissant.

— Je ne l'ai pas trouvé moi non plus », dis-je.

6 juillet : Jean revenait du réfectoire. Du haut de l'escalier et à travers les carreaux de la porte qu'il était en train d'ouvrir lentement, je pouvais voir la main de Fleur et sa hanche immobile où elle s'appuyait dans l'attente de l'ouverture de la porte. J'avais moi-même descendu trois marches de l'escalier qui sentait le bois vermoulu et la cire d'abeille. J'attendais. Le visage de Fleur était penché et elle parlait de quelque chose que Jean approuvait à intervalles réguliers en secouant sa grosse tête chauve. Je vis les bagues. Elle dormait avec, me dis-je. Je ne sais pas pourquoi j'ai eu cette idée absurde de la femme qui ne quitte pas ses bagues pour s'endormir sous l'effet des tranquillisants. C'est qu'à la tombée de la nuit, Fleur retrouve avec angoisse cette nervosité qui l'approche toujours d'un rêve conçu par sa douleur pour ne se terminer jamais. Elle en parlait hier au soir. Elle n'a pas dîné avec nous mais elle a gentiment demandé à partager notre dessert. Jean venait de nous apprendre qu'elle est la sœur aînée d'Agnès. Cette nouvelle nous a laissés pantois. Moi d'admiration pour Jean qui réussit toujours à en savoir plus que les autres si quelque apparence de secret provoque son impatience d'insecte à la recherche d'un jour nouveau, juste ce jour-là et pas un autre de plus. J'étais curieuse de savoir combien d'années séparaient les deux sœurs. Jean n'en savait rien. Il n'avait même pas envie de le savoir. Fleur s'est donc fait servir une assiette de compote, une coupe de salade de fruits et un accompagnement de biscuits au chocolat. Elle a mâché toute cette nourriture avec un soin qui a titillé ma curiosité à l'égard de la nuit qu'elle traversait de cette manière. Elle avait été si tranquille pendant toute la journée ! Comment se douter que la nuit lui revenait toujours pour l'empêcher d'aller au bout de ses rêves ? Maintenant elle avait l'air serein et elle grignotait un autre biscuit qui faisait une tache sombre dans la lumière de ses bagues. Elle parlait et Jean ouvrait un battant de la porte et s'écartait un peu pour la laisser passer. L'odeur de l'escalier les incommoda un peu. « Je n'ai encore rien pris ! » dis-je du haut de l'escalier. Fleur dit : « Cecilia ! » et Jean ne dit rien. Je l'importunais. Ils avaient déjeuné aux cuisines, debout près d'une table où dégoulinait le sang des poulets sacrifiés pour midi, disait Fleur en frémissant. « Je vais vous couper l'appétit ! » Scène du matin. Propice à l'esprit de recommencement. Ils doublent les meubles à l'entrée du couloir, une commode haute et noire qui ne contient absolument rien, un fauteuil qui est tout ce qui reste d'un ancien salon historico-antique de Rock Drill avant sa rénovation, et une chaise inutilisable à cause d'un pot de géraniums tristes et blancs. Ils s'éloignent. Je revois d'un coup le front de Fleur orné d'une pierre bleue au serti noir et brillant. C'est cette brillance qui a attiré mon regard critique. Je n'ai pas vu la chaîne d'argent mais maintenant je peux l'imaginer sur le front de Gisèle qui ne l'a portée qu'une fois en ma présence, avec ce même bijou noir et bleu qui pèche par des reflets dont l'abondance est une critique négative. Je n'ai pas regardé le bijou mais maintenant que j'en parle je me souviens de l'impatience de Jean à retraverser le couloir au-delà des meubles qui arrêtent le cours de ma pensée. J'ai descendu l'escalier. Je revoyais la hanche de Fleur, puis sa robe jaune, ses chevilles nues dans les lacets de cuir et l'appui de ses doigts sur le bord de la première marche, attente de la réponse de Jean. A-t-il précisé que ce bijou appartient à Gisèle. « Il appartient aux Vermort ! » Gisèle pensait le détenir pour toujours. Elle l'avait oublié sur le linteau de la cheminée. Pourquoi oublie-t-on un bijou avant de partir en voyage. « Lorenzo n'est pas exactement un ami », avait dit Fleur en humectant sa lèvre d'un peu de sirop de fruit. Jean frémit en pensant à Carina. Malcolm n'écoutait plus. La nuit continuait d'approcher lentement entre les arbres du parc. On ne voyait déjà plus le bassin carré où Fabrice jetait quelquefois un mégot de cigarette que Sweeney s'empressait aussitôt de cueillir à la surface de l'eau qui intriguait les poissons rouges. Elle parlait de Lorenzo en connaisseuse, c'est évident. Je ne l'écoutais plus mais non pas pour rejoindre Malcolm dans ce silence qui n'appartient qu'à lui à l'approche de la nuit. Une légère sueur s'étendait sur ma peau. Fleur ne portait plus le bijou noir et bleu. Non : elle ne le portait pas encore. Jean avait parlé de ce bijou peu de temps après que Fleur se fût assise à notre table pour dévorer le dessert de Malcolm et une partie de celui de Jean qui avait commencé de l'ingurgiter un peu avant l'approche de Fleur et de sa voix à peine tremblante elle avait demandé si elle pouvait s'asseoir car elle se sentait seule et déprimée. Malcolm lui avait offert son dessert. « Je n'y ai pas touché », dit-il sur un ton d'excuse. Il devançait Jean qui lui ne pouvait pas s'excuser de l'avoir entamé sans lui demander son avis de femme tremblante. « Mais je vous prie de le terminer sans vous occuper de moi ! » fit-elle en fourrant la première cuiller de compote dans la bouche. Elle me regarde en passant. Elle a le même regard que Gisèle, ce passage qui s'approprie et qui revient pour compléter. Elle me dévisageait. J'étais visiblement très agacée par cette exploration de ma surface. « C'est très gentil de vous occuper de moi », dit-elle en essuyant une larme qui continue de dégouliner entre les bagues. Elle portait déjà cette robe jaune qui l'éclairait. Cette lumière excitait Jean qui se mettait à parler de la pluie et du beau temps pour faire le tour de ses désirs sans toucher un seul instant à leur existence oblique. Malcolm visitait les bagues qui montaient et descendaient entre l'assiette et la bouche de Fleur. « Que voulez-vous ? J'aime les bijoux. Pourquoi aime-t-on quelque chose qui ne peut être que cette chose et n'a aucune chance de devenir autre chose ? Je me décore. J'aime cette approche de la beauté. Pas vous ? » Jean était aux anges. Il poussait sa coupe de fruits surmontés d'un biscuit mais la main de Fleur, mollement posée sur la table en exhibition de bijoux, ne sentait apparemment rien de cet attouchement qui raccourcissait pourtant, dans l'esprit de Jean, cette douloureuse distance qui existe toujours entre le futur et l'objet du futur, n'est-ce pas Jean ? Elle finit pourtant par manger ce qu'il lui offrait avec tant d'insistance, mais elle ne faisait aucun cas de cette insistance et elle agissait machinalement, pour le blesser si elle était ce genre de femme qui ne s'accommode jamais du seul désir, ou pour l'oublier, si elle était à peine entrée dans l'imagination de Jean qui pouvait toujours pousser le bouchon aussi loin que possible. Cette cour continuait ce matin. Je rejoignis Malcolm dans sa chambre et il me parla encore de ce désir qui se transforme en douleur chaque fois qu'il lui semble n'être rien d'autre au fond que mon double. C'est sa vision de l'amour. « Cecilia écrit un journal ! » s'était étonné Fleur et peu après Malcolm s'était endormi. Son idée de l'amour. Sa pratique de l'amour. Ce qu'il en dit. « Ce que vient de dire Cecilia ne vous donne pas envie d'en écrire un ? » avait demandé Jean, mais Malcolm n'était plus dans la conversation. Il entrait dans sa nuit tandis que Fleur sortait de la sienne. « Une heure ou deux avant de me coucher, disais-je. Quelquefois le matin si je n'ai pas passé une trop mauvaise nuit. » La question était de savoir avec qui je les passais quand elles étaient mauvaises mais Malcolm n'était plus avec nous pour en parler. Le signe, c'était cette manière de pencher la tête sur l'épaule, et aussitôt Sweeney arriva pour manœuvrer le fauteuil entre les tables. Il emportait Malcolm comme le fruit de sa journée de travail. Nous nous taisions, attendant la disparition rétinienne de l'assemblage de Sweeney, moteur, et de Malcolm, énergie. Une fois les deux battants de la porte immobiles et silencieux, Jean eut un geste de dépit. Il avait envie de parler de ses propres problèmes. Fleur revenait d'un coup à son angoisse. Je n'étais pas de taille. Je les ai abandonnés tous les deux pour revenir avec Fabrice à l'amour purement charnel. Et la nuit m'a retrouvée juste au moment du lever du soleil, un croisement d'ombre et de lumière, où je suis l'ombre parce que j'écris un journal que Fleur ne peut pas écrire à ma place. Mais à midi, elle était de nouveau fraîche comme de l'eau de source et elle avait changé de robe. Le bijou noir et bleu, maintenant, elle le portait en bracelet. Malcolm la félicita. Il ne reconnut pas cette pierre, puis il ne voulut pas la reconnaître et enfin, il m'en voulut de me montrer si désagréable en parlant de Fleur. Jean, plus sagace, me demanda simplement de ne pas en parler. « D'autant, ajouta-t-il, qu'elle est le seul sujet de votre journal. » Je rougis. Cette ombre amusa Fleur l'espace d'une seconde. Puis elle revint à la conversation. « J'ai vu de la lumière à Lily House », disait Malcolm. Jean en doutait. « Elle viendra ces jours-ci.

— Est-ce qu'il est amoureux ? fit Fleur.

— Il n'aime que moi », dis-je, retenant cette larme qui me détruit un peu plus chaque jour qui passe. Fleur a aimé cette fragilité. Elle n'avait que ce désir de m'en parler. Nous montâmes toutes les deux au pavillon de chasse en ruines. À la sortie du bois de tilleuls, Fleur a remarqué l'éclat de lumière de la longue-vue oubliée hier par Malcolm sur le rebord moussu d'une fenêtre. Elle a pu constater que de ce point de vue, on ne voit pas Lily House. Pour ce faire, il faudrait traverser ce taillis, remonter cette pente de fougères et, à l'angle de cette autre ruine, bifurquer à angle droit pour grimper ce chemin de pierres grises et s'arrêter un peu plus loin à l'orée d'une hêtraie dont on n'aperçoit d'ici que les premières cimes. Elle regardait dans la longue-vue. Son œil fermé n'avait pas le pouvoir de déchirer la réalité de ce décor champêtre. Malcolm connaissait tout de cette optique. Il en faisait ce qu'il voulait. Était-il amoureux d'Anaïs ?

Quand Fleur pose une question, il est prudent de s'éloigner le plus vite possible de son aire d'influence. Elle venait de perdre patience et m'entraînait dans une autre direction. Je déchirai ma robe dans un roncier. Elle s'arrêta pour contempler ma colère. « Et dans la minute qui va suivre, vous aurez encore changé d'expression, dit Fleur. Laissez-moi deviner votre prochaine exhibition sentimentale. Vous allez rire pour vous moquer de cette déchirure et de cette jambe que vous ne pouvez plus cacher. » J'ai ri. « Ensuite, toujours descendant cette pente qui ne vous mènera nulle part, je le crains, vous exprimerez votre désespoir de ne jamais arriver là où le désir vous emporte chaque fois que c'est le désir. » J'ai pesté dans la pente, nouant le bas de ma robe autour de ma jambe. « Puis nous remonterons la pente vers Rock Drill et vous me confierez que vous ne m'aimez pas, ce qui me blessera profondément. Vous savez ? Comme ça ! » Elle se laissa tomber dans l'herbe et ne bougea plus. Elle avait l'air d'une morte. De quelle couleur était sa robe ? J'avais déchiré la mienne. La longue-vue redescendait la pente. J'ai couru. Je l'ai attrapée au vol. Fleur revenait à la vie pour en rire. J'ai secoué la longue-vue pour la mettre en évidence. Jean arrivait en courant pour nous remercier de l'avoir retrouvée. « C'est un objet historique, dit-il, essoufflé par sa course désirable.

— Un ancêtre corsaire, fait Fleur. Ou pire. » Elle pensait bien, dit Jean. Il l'aida à se relever puis il se mit à souffrir de ses pieds. Elle posa cette main trop chargée de métal sur le cou court et dur du nain qui n'osait plus donner d'autres signes de vie. Je me mordis un peu les lèvres pour ne rien dire qui eût obligé Fleur à se retourner pour me répondre. Jean n'eût pas aimé ce dos infini.

7 juillet : Il m'est venu l'idée, en relisant quelques pages de ce journal, d'y insérer des commentaires, d'ajouter, de retrancher, de corriger même. Ce ne sera plus tout à fait un journal, me disait Jean tout à l'heure. Je lui ai répondu : est-ce que je sais — moi — ce qu'est un journal ? Il a dit : moi, je sais. Et il a refusé de s'expliquer, enfin : d'expliquer cette critique dont l'ironie me blesse un peu je dois l'avouer. Dommage : je n'ai pas conservé la première feuille. Je l'ai déchirée en un million de petits morceaux que j'ai mélangés au contenu crasseux d'une poubelle. Je regrette vraiment ce point de non-retour. Ça n'arrivera plus. Dorénavant, si je retranche du texte, je me contenterai d'en marquer la décision entre des crochets qu'il me sera loisible d'effacer si bon me semble même après m'avoir semblé mauvais. Ou alors, si je déchire la page, j'en recopierai le contenu en annexe du jour où j'écris ou de celui à qui je l'ai supprimé. Cette matière commence tellement à m'appartenir. Jean se moque de moi parce qu'il s'imagine toujours la médiocrité textuelle pour ne pas dire grammaticale, de ceux qui, comme moi, n'ont qu'un lointain rapport avec l'écriture et une relation presque obscène à la réalité. Je ne suis pas en mesure de lui retourner sa critique. Ce serait mettre à nu le modeste présent à quoi je suis réduite. Tout à l'heure, il était plus aimable en présence de Fleur. On a parlé bijoux, fleurs et potins. Tout ce qu'adore Fleur, qui est superficielle, maladroite et injuste. Mais je me suis bien gardée de parler d'autre chose que de bijoux, de fleurs et de potins. Il ne manquait plus que Sweeney. Mais où diable était-il donc passé ? demandait Fabrice qui traversait Rock Drill sans obtenir de réponse à sa question. « Puis-je vous faire une suggestion, Cecilia ? disait Jean.

— Si vous voulez me parler de ma manière de tenir un journal qui n'en est plus un, non.

— Je pensais à cet anneau », dit Jean piteusement. Fleur bâillait. « Un anneau ? fit-elle. De ceux qui trahissent nos engagements respectifs ?

— Ne plaisantez pas sur ce sujet ! » dit Jean.

7 juillet : Journée de pluie et d'orage. La terrasse est inondée à cette heure, les chaises renversées. L'eau ravine les allées. Le vent s'est un peu calmé mais il continue de pleuvoir avec cette régularité sonore qui me crispe au bord de la crise de nerfs. Je suis restée seule jusqu'à midi, heure à laquelle Jean est venu me chercher pour le repas. Je n'avais pas faim. J'exprimai mollement ce cafard. Jean pinça ses lèvres sur un mot que je ne lui demandai pas de répéter. Dans le couloir, Fleur nous attendait, assise sur une chaise dont elle entourait le dossier d'un de ses bras nu, long et tranquille. « Elle n'a pas faim », dit Jean simplement. Elle regardait la pluie battre les carreaux de la fenêtre. « Le cafard ? » dit-elle sans nous voir. Qu'est-ce que ça pouvait être sinon ? avait l'air de me dire Jean qui n'osait pas franchir ce silence. Nous avons mangé en compagnie de ce silence. Fleur picorait dans son assiette, ce qui ne lui ressemblait pas. « Cette pluie... » dit Jean. Il parlait peu aujourd'hui, mais il ponctuait beaucoup. « Il faisait si chaud hier. J'ai sué toute la journée. Dommage pour les fleurs. » Il pensait à Sweeney. Où était-il, Sweeney, à cette heure de la journée qu'il ne manque jamais de remplir scrupuleusement ? Il dormait. La pluie a cet effet sur lui. Même l'orage ne le réveille pas. Il grondait au loin maintenant derrière les collines de hêtres de Lily House. Il s'éloignait. Il s'était éloigné ce matin, et il était revenu d'un coup, arrachant la moitié de son feuillage à un saule pleureur qui avait maintenant l'air d'un buisson de ronces. Fleur voyait-elle ce buisson ? Non, elle pouvait se l'imaginer si je continuais de lui en parler mais elle ne le voyait pas. Hier soir, après le dîner (telle est la cadence, le phrasé de Rock Drill, ces intervalles entre les repas et ces nuits que personne ne peuple de ses fantômes) j'ai poussé ce petit cri qui ne cachait rien de mon étonnement : « Fleur est aveugle ? » Elle l'était. Elle aimait ce langage. « À ce point ! » Et depuis, je me parfume stupidement pour cacher mes véritables odeurs. J'avais envie de lui demander de me parler de cette nuit. « Quelle nuit ? fit-elle sans sourire. Cela n'a rien à voir avec la nuit. Je ne vois rien, c'est tout, pas même ce noir que vous imaginez facilement parce qu'il est le contraire de la lumière. » Sa bouche s'ouvrait à peine pour le dire. Je l'agaçais. Elle aurait préféré une absence totale de référence à la lumière. Pourquoi n'en parlait-elle pas elle-même ?

Je somnolais cet après-midi quand un nouvel orage est passé dans les toits de Rock Drill. Sweeney s'était rendormi juste à la fin de la dernière accalmie, sentant la pluie venir simplement à l'odeur du vent. J'ai respiré avec lui cet air chargé de sens mais il s'est endormi avant moi et je suis montée dans ma chambre pour tenter de penser à autre chose. À quoi pense une femme quand elle revient à cette idée tenace et ravageuse que l'amour n'a rien à voir avec le désir qui l'appelle ? Fleur ne voulait épouser personne. Pas même un enfant. « C'est si facile à aimer quand on y songe. » Elle a perdu sa nudité quelque part dans la forêt de ses yeux, pensai-je presque en même temps. « À quoi pensiez-vous ? Je dis cela parce que vous aviez l'air songeur. Il y avait bien un songe dans votre regard. J'ai honte de m'en être aperçu. » Mais je n'avais rien à dire à propos de ce demi-sommeil. Couchée sur le côté, la tête tournée du côté de la fenêtre que j'ai laissée ouverte par oubli de la tempête que Sweeney venait bel et bien de respirer dans l'air trembleur de Rock Drill, je m'attendais à trouver le sommeil. Il n'est pas venu. Personne ne vient quand je suis seule. Je suis sur le point de m'effondrer en larmes dans l'humidité relative des draps et je n'ai cependant aucune idée de ce que les uns et les autres peuvent penser de moi. Est-ce que ce journal a trouvé cette mesure ?

8 juillet : Ensuite je m'imaginais que j'étais réveillée par un claquement de portière sous la pluie. J'entendais nettement le battement des gouttes sur la toile du parapluie que Sweeney opposait au vent de toutes ses forces. Je me sentais pénétrée par cette curiosité mais je ne me levais pas pour aller regarder par la fenêtre où les rideaux mélangeaient leurs plis à la pluie. Je m'accrochais aux draps, je m'y recroquevillais, pouvant à peine respirer cet air chargé d'humidité et de chaleur, recommençant les mêmes bruits pour en améliorer la cruelle indépendance scénique, et chaque fois la boue et ses cailloux recomposaient le même chuintement qui arrivait à peu près en même temps que l'ouverture du parapluie de Sweeney sous le porche. J'étais gluante et blanche. Cette rhéologie musculaire était un rêve que je continuais abruptement par l'apparition d'Anaïs, mouillée, échevelée, boueuse, décolorée, mise à nu par l'eau de la pluie et muette d'indignation de me trouver couchée et triste à l'heure de déjeuner. La flaque augmentait à ses pieds sur le plancher. Elle s'était déchaussée dans l'escalier et elle avait jeté un châle trempé sur le bras de Sweeney qui ne se décidait pas à fermer le parapluie pour le remettre à sa place derrière le vase de Chine qui s'égoutte lentement par une fissure. Je revenais à cette marche de l'escalier. Il n'avait pas plu. Le parapluie de Sweeney était tout entier plongé dans l'obscurité du vase de Chine. Pleuvrait-il si je ne m'y attendais pas ?

Fleur me montra le chemin. J'avais perdu Rock Drill de vue. Encore une minute et Jean ferait son apparition. Ma vision n'allait pas plus loin. La tête penchée d'une ortie avait un peu effleuré ma cuisse. Maintenant que je l'écris, je me vois mieux dans cette ébauche d'arbres et de rayons de soleil. Fleur a le pied alerte. Elle s'égratigne un peu, sans plainte, sans ces attouchements inquiets qui me révèlent des blessures sans gravité à la surface de la peau, m'occupant tout entière quelquefois au moment de franchir l'interruption d'une branche ou d'un ruisseau. Cet enfoncement vert me donne le vertige. Fleur cherche une bague perdue.

Un peu plus tard, je reviens malgré moi à cette vision d'Anaïs, à cette boue, à cet orage qui s'annonce, à l'inquiétude de Sweeney qui vérifie l'état du parapluie. Je le regarde compter des déchirures, examiner la brèche au pied du vase de Chine, revenir sur ses pas pour arpenter méticuleusement la distance qui sépare le porche de l'allée où Anaïs arrêtera la course de son coupé rouge et blanc. Jean écrit sur une table maintenant. C'est tout ce qu'on a trouvé pour remplacer le secrétaire que Sweeney a fourré comme il a pu dans une dépendance dont lui seul connaît l'agencement poussiéreux. Jean a regardé le secrétaire disparaître dans cette ombre. La table était déjà sortie et dépoussiérée, les pieds dans le gravier près de la porte du cagibi où Sweeney tentait de trouver de l'ordre maintenant qu'il était dérangé par l'imprévoyance de Jean qui n'en faisait jamais d'autre. Jean regardait cette table comme quelqu'un qui ne sait pas encore qu'elle va devenir la sienne. Elle lui paraissait simplement étrange, solitaire et inutile. Il ne s'en approcha pas. Quand Sweeney sortit du cagibi, il lança à Jean un regard de reproche que Jean reçut plutôt comme un regard involontairement curieux. Puis Sweeney chargea la table sur une épaule et le voilà qui passe le porche et monte l'escalier. À ce moment-là, Jean sait que cette table lui est destinée. Déjà, il ne l'aime pas. « Que peut-on écrire sur le dos d'une table qu'on n'aime pas ? » demande-t-il pour amuser Fleur qui a remplacé la bague par un lacet. « Le ventre ? » dit Jean. Il essaie de se remémorer la table dans l'allée. « On la cherchera ensemble », propose Fleur. La lumière décline. Quelle heure peut-il être. Je cherche l'ennui. Fleur n'aime pas cet abandon. Jean bassine Malcolm à propos de la table. « J'écris sur mes genoux, dit Malcolm.

— Sur les genoux ! Quelle idée ! »

« Quand l'été va-t-il finir ? » dit Fleur bêtement. Nous avons mangé de la viande ce soir. Je vais avoir du mal à trouver le sommeil. J'écris dans le journal et de temps en temps je retourne à la fenêtre pour refaire mon rêve du 7 juillet. L'année dernière, Anaïs est arrivée sous la pluie. Pourquoi pas cette année ? Malcolm adore ce dégoulinement sur la peau d'Anaïs. Anaïs a construit son corps. Elle a abandonné son ancienne apparence depuis que John a changé la sienne. Les muscles d'Anaïs rénovent la mémoire imparfaite de Malcolm. Il se souvient de ces muscles. Il ne se souvient pas de l'endroit. Ni de l'année. Ni même de la saison. Il se souvient des arbres et de la musculature d'Anaïs qui exerce sa nudité dans la rosée du matin, tous les matins, s'il ne pleut pas, ou si elle n'a pas sombré dans un chagrin sans importance pour les autres. « Il finira avant l'automne », dit Jean qui veut comprendre Fleur mieux que ces autres qui ne veulent pas lui ressembler. C'est ça, journal, suit le cours de ce texte, me dis-je en pensant aux heures que je vais passer à en noircir quelques pages avant de trouver le sommeil où Fabrice prétendra me retrouver pour ne pas me réveiller.

« Je regrette tellement, dit Fleur qui m'accompagne jusqu'à ma chambre. Moi qui ne connais rien à la musique. » Encore heureuse d'avouer ce que personne ne peut vérifier. Elle entre avec moi dans la chambre. Oui, je connais sa crainte de la nuit. Elle ne veut pas se donner en spectacle. À ce propos, elle a été comédienne autrefois. Une comédienne nue, à cause de son corps. Et bavarde à cause de sa voix. Timide à cause de son intelligence et éphémère à cause du texte. « Je n'ai pas vécu cela non plus », dit-elle. Elle n'avait pas l'air triste. Elle voulait quitter ma chambre ce soir en me laissant cette impression. Jean ne l'attendait plus depuis une heure. Elle lui avait demandé de s'éloigner sans faire de bruit et surtout sans rien dire qui pourrait influencer le contenu de ses rêves. À quoi rêvait-elle quand elle rêvait ? Je ne lui posais pas la question de peur de me mettre à rêver avec elle. La nuit est si longue quand on se met à la vivre ensemble ! Elle est partie sans me prévenir, pour me laisser seule ou pour m'abandonner, je ne sais. J'ai ouvert le journal et j'ai commencé par rêver la journée de demain. Je me suis arrêtée à temps. Cela commençait à entrer dans la tragédie quotidienne où la vie est durement balayée par le vent, poussée encore sur le parterre sans issue, et crevée enfin sur la pointe du paratonnerre, sans rien à dire de plus sensé.

8 juillet : John rencontra Anaïs du temps où celle-ci occupait le poste de bibliothécaire à Rock Drill. Il l'a tout de suite aimée. Elle était la femme qu'il voulait devenir, mais lentement, après lui avoir longuement expliqué les raisons de sa métamorphose. Aussi ne lui en parla-t-il pas avant le mariage. Il préféra attendre un moment plus favorable à son désir d'être compris enfin par quelqu'un. Six mois après le mariage, c'est Anaïs qui prétendait se transformer, non pas en homme, ce qui eût été une réponse inacceptable à la question qu'il n'avait pas encore posée, mais en femme musclée, adepte de l'effort et d'une certaine dose de sueur qui ne manqua pas de le dégoûter un peu. Mais d'abord il y eut cette rencontre à la bibliothèque. Elle ne leva pas la tête pour lui parler du livre qu'il demandait. Il caressa du regard cette abondante chevelure qui était déjà celle d'une bête. Il se passa ceci : elle virevolta sur la pointe d'un de ses pieds, qu'il ne voyait pas mais il s'imaginait encore aujourd'hui que tout avait vraiment commencé sur la pointe de ce pied, et disparut d'un coup entre deux rayons d'où surgit en même temps un curieux personnage composé d'un hétéroclite mélange de cow-boy et de maître d'école qui s'avéra plus tard être Sweeney lui-même. Sweeney avait lu le livre que John avait demandé à Anaïs mais il ne l'avait pas restitué à la bibliothèque. « J'attendrai », dit John simplement. Sweeney avait l'air vraiment désolé qu'on ne comprenne jamais que la moitié de ce qu'il disait. Il répéta qu'il n'avait pas ramené le livre à Anaïs. « J'ai bien compris », fit John négligemment. Compris quoi ? semblait commencer Sweeney qui détestait ce genre de conversation où l'un des protagonistes se tue à expliquer et où l'autre s'esquive pour des raisons inexplicables. Mais John n'avait pas l'intention d'entrer dans le système conversationnel de Sweeney qui était pour lui un parfait étranger. Il remarqua cependant l'usure des vêtements de son interlocuteur en voie de formation. Anaïs revenait. « Ce monsieur ramènera le livre plus tard, dit John. J'attendrai.

— Quel livre ? demanda Anaïs à Sweeney qui repose la question à John.

— Vous prétendiez il n'y a pas une minute n'avoir pas terminé sa lecture.

— Quelle lecture ? fait Anaïs en regardant John droit dans les yeux, ce qui le prive d'une réponse sensée.

— Je peux vous en conseiller un autre de tout à fait semblable », continue-t-elle pour donner une suite à la réponse de John qui regrette de n'en avoir pas trouvé une autre de plus conforme à l'image de lui-même qu'il s'attend toujours de rencontrer au détour de n'importe quelle relation à l'autre, ce qui le rend timide, véloce et transparent au moment de décliner son identité. Il entend à peine Anaïs lui dire : « J'aime bien ce que vous écrivez (Sweeney n'est plus là pour en témoigner, sa soif de lecture l'ayant transporté aux antipodes de la bibliothèque, quelque part entre le grenier de Jean et l'atelier de Gisèle qui vient de l'aménager sur le modèle de celui qu'elle possède encore à ce moment-là à Bélissens mais qu'elle démontera comme une mécanique inutile l'année suivante pour des raisons que Fabrice ne s'explique pas encore à l'heure où j'écris ce que je sais du rapport de John à Anaïs) mais je n'ai pas tout lu comme Cecilia qui vous porte aux nues, vous pouvez me croire.

— Cecilia ?

— La femme de Malcolm.

— La mère de Carina ?

— Vous connaissez Carina ?

— Je connais mieux son poète.

— Lorenzo ! Vous connaissez Lorenzo ! Mon double et mon miroir ! » Et ils se mirent à parler ensemble de Lorenzo qui devenait ainsi leur premier sujet de conversation.

L'année suivante, à Polopos (John et Anaïs s'étaient mariés un jour d'hiver et c'était déjà l'été : Anaïs commençait à exhiber la surface de sa peau où apparaissaient nettement les premières excroissances musculaires qui déroutaient John au point qu'il ne la regardait plus quand elle était nue), Gisèle avait monté une pâtisserie d'ailleurs assez ridicule mais destinée à animer le jour anniversaire de Jean qui se plaignait amèrement d'un début de calvitie et de la représentation sommaire et cruelle dont Gisèle avait donné le spectacle la veille en exposant son portrait de Jean dans le salon principal de la Esperanza. Les larmes de Jean n'y changèrent rien : elle n'ajouta pas de l'ombre sur ce qu'elle avait vivement éclairé parce qu'elle considérait que c'était mieux qu'un détail anatomique (le mot était justement de John que Gisèle avait accepté de peindre dans un déshabillé de son invention, ce qui ravissait John et éloignait encore la pauvre Anaïs qui ne pensait qu'à des courses folles dans les bois environnants Rock Drill par exemple). Nous en vînmes à l'ivresse, sujet tabou si c'est Malcolm qui propose le premier verre. Je ne sais pas si Gisèle avait déjà peint mon corps (je ne dis pas mon portrait car je me rends compte maintenant, en parlant d'Anaïs et de John, que Gisèle n'a jamais peint les portraits qui font sa réputation : ce qu'on aime dans ces regards immobiles, ce sont les corps qui s'y perdent une bonne fois pour toutes au détour de l'amour ou du plaisir ou des deux à la fois si l'on a ce peu de chance qui fait d'un être vivant un être de plus à aimer, ce qui est le cas d'Anaïs qui n'a jamais posé pour Gisèle ni avant ni après sa métamorphose. Cette beauté, il n'y avait aucun moyen pour un peintre de la réduire, même par le biais du trompe-l'œil, aux deux dimensions qui font voyager le tableau du regard au mur. On ne peint pas une sculpture sans prendre le risque de s'éloigner de la ressemblance. Anaïs ne demanda jamais pourquoi Gisèle ne lui adressait jamais la parole dans le sens de la peinture où elle croyait pouvoir entrer comme les autres, et elle s'imagina du coup mille raisons pour donner un sens cohérent à ce déplaisir fondamental. Gisèle m'en toucha un mot, vaguement, un jour qu'Anaïs revenait du bois de tilleuls en boitillant, à Rock Drill. « Est-elle blessée ? fit-elle pour ne rien commenter du désordre musculaire d'Anaïs qui se plaignait doucement chaque fois qu'elle prenait appui sur son pied blessé.

— Anaïs ! Blessée ! » Gisèle se souvenait de l'envol de John. Il prenait des hormones depuis peu et s'exerçait tous les jours à la féminité qu'il croyait à la portée de son imagination. « Quelle idée saugrenue que cette idée de descendre ainsi d'un coup au bas de l'échelle sociale, au niveau de l'ouvrier et du chômeur, destin de femme ! » Où en étais-je ?

Je me souviens du cadeau que John offrit à Jean le jour de cet anniversaire que je viens d'évoquer. C'était, au premier abord, une espèce de valise assez grossière en bois munie de tout un attirail de fermetures et de poignets qui pouvaient être en bronze. Une clé noire était enfoncée dans une serrure, ce qui indiquait le sens de l'ouverture. Avant même de toucher cette clé donnée pour rien, Jean se précipita dans les bras de John en s'écriant : je sais ce que c'est ! Je sais ce que c'est ! John tient toujours ses promesses. Les petits seins de John apparaissaient par intermittence dans l'ouverture de la chemise. Anaïs les observa avec moi sans rien dire pour me mettre au courant. John écarta une mèche de cheveux sur le chemin d'une larme qu'il retenait pour l'occasion. Jean tourna la clé et il extraie l'appareil de précision qui se cachait dans cette ombre entrouverte. Quelqu'un demanda le nom de l'appareil. Jean retournait au coffre de bois. Il en sortit un trépied. On comprenait mieux. L'appareil était muni d'un objectif et d'un viseur mais ne ressemblait décidément pas à un appareil photographique. On s'apprêtait pourtant à poser. Jean vissa l'appareil optique (c'en était un) sur le trépied et une fois toutes les connexions réalisées (ce qui prit du temps ; Jean s'excusait parce que c'était un modèle récent et il ne s'était lui-même jamais servi que du modèle très ancien qu'il avait trouvé un jour de fouille dans une cave du château ; c'était dire s'il était embarrassé par cet écart non négligeable de temps : dix-neuvième siècle/vingtième), il approcha son œil du viseur et se lança dans la description d'une science ou d'une technique que seule Gisèle semblait connaître un tant soit peu. Cette connaissance, scientifique ou technique, peu importait, m'intriguait au point que je me rapprochai de Gisèle pour en savoir plus que les autres qui d'ailleurs semblaient, à l'exception de John et d'Anaïs qui l'admirait d'avoir ce talent de savoir exactement ce qui plaît au moment d'offrir, ne plus trouver aucun motif de fête dans le discours que Jean débitait en tranches trop épaisses à leur goût de petits-bourgeois facilement éreintés par les longueurs physiques, qu'elles émanent de la voix, du texte ou de tout autre moyen de communication. Gisèle ne répondit pas à ma question. Sweeney, qui percevait mieux mon désarroi maintenant qu'il savait tout de ma nudité et pouvait se croire permis d'imaginer le plaisir à en tirer — je voulais dire : le parti — servait des boissons pour ne pas se souvenir de ce que Jean lui avait déjà inculqué de sa science topographique. Il se souvenait pourtant d'avoir monté l'engin sur le sommet d'une montagne que tout le monde à Bélissens appelle l'Impossible et qui n'a pas de nom dans le cadastre. Une fois là-haut, Jean avait regardé le ciel à travers cet appareil d'une autre époque (cela se notait surtout à ses cuivres et Sweeney se demandait, à ce propos, quel effet avait eu sur Jean l'apparition du coffre de bois, antique et puant, que John avait exposé sur la table pour en signaler le présent ; savait-il à ce moment-là qu'il contenait autre chose que le vieux théodolite un peu déglingué dont il avait l'habitude de faire un usage prudent à cause des vis qui s'en extrayaient toutes seules — cet appareil ne supportait pas les vibrations à lui communiquées par la marche sur les cailloux de l'Impossible ?) et un rayon de soleil l'avait traversé comme la balle d'un fusil et il s'était effondré dans l'herbe rare, sans un cri pour donner un sens à sa souffrance. Sweeney avait laissé le théodolite en haut de l'Impossible et redescendu toute la pente avec le corps peut-être mort de son petit maître sur une épaule, redescendant la pente caillouteuse en maudissant le théodolite qu'il n'avait pas l'intention de revenir chercher, une fois bénie et enterrée la dépouille de Jean, après-demain, calcula-t-il plus tranquillement en atteignant la pente plus vivable d'un petit bois de merisiers où déjà butinaient les abeilles de ses ruches. Il ralentit sa course, évaluant en même temps le poids du mort, qui n'était pas mort, mais qui pesait quand même son poids. À l'orée, il rencontra Anaïs qui se régalait dans les branches d'un merisier. « Je vais chercher le théodolite ! » se contenta-t-elle de dire après avoir soulevé la paupière de Jean qui ne bougeait plus. Alors Sweeney la vit traverser le bois en courant, il vit ses jambes que des ronces avaient un peu égratignées, et ce dos nu à la musculature triangulaire. Il y pensait étrangement en remontant vers Bélissens. Sur la pente de l'Impossible, Anaïs n'a pas faibli une seconde, racontait-il. Pas une seule fois elle ne s'est retournée pour se rendre compte de la distance parcourue. Arrivée en haut, elle a fait le tour de ce rocher que les gens appellent l'Étranger parce qu'il n'a pas toujours été là et qu'on dirait qu'il n'ose pas s'avancer sur ces terres, et elle est apparue juste derrière le théodolite qu'elle n'a pas démonté. Elle l'a littéralement arraché à la terre, l'a balancé sur une épaule et l'a ramené au château exactement comme je l'avais fait avec le nain. « Un jour, dit quelqu'un à qui je ne demandais rien, Sweeney m'a avoué qu'il n'avait jamais mis les pieds au château. C'est une histoire, je vous dis. Mais enfin, Jean est si heureux ce soir ! »

8 juillet : J'étais presque une adolescente et Fleur avait la moitié de mon âge. Je faisais l'amour avec mon propre père et elle s'en étonnait. Elle peignait des statuettes de plâtre. Elle aimait rarement une poupée. Une après-midi, elle a surpris mon père nu et rieur au détour d'un arbre dont elle ne connaissait pas le nom. Mon père est descendu jusqu'à la rivière, ce qui l'éloignait de ses vêtements. Puis elle m'a vue. Je venais d'entrer dans ma robe. Sinon, elle aurait deviné la relation de ma nudité avec celle de mon père qu'on entendait remuer l'eau de la rivière derrière les saules. Nous sommes allées nous promener du côté de la maison Godard. Constance était-elle plus jeune que moi ? Existait-elle dans cette adolescence lointaine ? Antoine me courtisait mais il m'avait vue nue dans les bras de mon père qui revenait d'une autre promenade dans son habit de chasse. Fleur sautillait au lieu de marcher. Elle perdait doucement le souffle et arrivées sur la route, elle sortit de sa poche une poupée de chiffons pour dormir avec elle. Et en effet elle s'endormit. Antoine nous épiait. Ce n'est pas ce jour-là qu'Agnès m'a arrêtée sur la route pour me dire que tout le monde parlait de mon père. Mon père ne revint pas à Bélissens l'année suivante. C'est cet été qu'Agnès, qui avait grandi plus vite que moi, me parla sans équivoque de ma folie et de mon avenir de femme que je mettais en péril parce que je n'avais pas voulu répondre aux questions que les gens me posaient pour donner raison à Antoine. Connaissait-il Constance ou Constance était-elle, comme moi, d'un autre pays ? Antoine avait parlé avec Agnès. Agnès voulait être une amie, je me souviens de sa chaleur, de sa patience et de tout le temps qu'elle a perdu avec moi. Fleur semblait ne pas avoir grandi. Elle peignait les mêmes statuettes de plâtre mais elle ne les collectionnait plus, elle les offrait au rythme de sa production qui suivait le flux intermittent de ses caprices d'enfant. Agnès la négligeait un peu, mais elle l'accompagnait souvent dans ces promenades où Fleur croyait rencontrer mon père chaque fois qu'un arbre s'interposait entre elle et l'angle du chemin qu'elle connaissait pourtant par cœur. Fleur parla à Agnès, cet été-là ou un autre et Agnès profita d'un soir de fête pour me révéler ce qu'elle savait des hommes. Comment pouvait-elle espérer en savoir plus que moi sur ce sujet qui était la conversation favorite de mon père. Fleur passa, dans une robe qui sera celle de Virginie. Antoine me reconnut mais il ne s'approcha pas. Agnès le salua à peine. Il se fondit dans la mêlée des danseurs. « Tu reviendras l'année prochaine ? » demande Agnès. Fleur est à l'écoute de ma réponse. Je la revois, immobile et blessée, bousculée de temps à autre par un danseur qui sort inopinément de la piste qui est bornée par un trait de chaux. Le lendemain, je l'ai fait entrer dans la maison. Elle ne l'a pas reconnue. Elle y avait pourtant vécu les premières années de sa vie. Des années plus tard, Nicolá considérait l'escalier de la maison (je me souviens) avec un pincement au cœur, à cause de cette idée que Fleur enfant l'avait monté et descendu un nombre incalculable de fois. Cette année-là, Malcolm écrivait le second de ses livres et Constance nous avait loué cette masure qui appartenait à sa famille (dont le nom m'échappe maintenant que j'y pense). Nicolá évoquait la Fleur enfant qu'il n'avait pas connue. C'était bien dans son style, cette appropriation de mes propres souvenirs d'enfance. Un style qui coulait de source parce que je voulais bien me prêter à ce jeu. Je revoyais Agnès importunée par les galants qui voulaient la cueillir à peine sortie de l'enfance. Je n'en parlai pas à Nicolá. Ni à mon père qui est mort depuis sans que personne ne s'offense de cette mort qui est la mort de tout. Mais Nicolá me croyait bien vivante et il voulait que je lui parle de cette enfance (la mienne) qui avait connu celle de Fleur. Où était-elle, Fleur, pendant que je réinventais ses premiers pas dans la vie ? Je descendais encore jusqu'à la rivière pour en recalculer la topographie. Je revoyais mon père nu dans l'eau qu'il soulevait en gerbes sur la rive où je me reposais de ses excès. Les yeux de Fleur conservaient-ils ces souvenirs ? Quelle trace avaient-ils laissée dans les feuillages des saules ? Où était la trace de ses pas dans ces coulures de cresson ? Y avait-il une fuite éperdue dans cette pente de fougères et de ronces ? Agnès prétendait que oui. Elle savait tout de Fleur. D'où ce silence entre les deux sœurs, Fleur passant comme à son habitude et ne s'arrêtant que pour observer, respectueuse du silence qu'Agnès entretenait à mes côtés dans l'espoir que sa petite sœur se lasserait de ma solitude. Mais Fleur se contentait de nous tourner le dos. S'il y avait bal, et si Agnès et moi nous nous asseyions sur le mur qui descend le long de l'église pour ne pas avoir à tourner le dos à d'autres regards, Fleur arrivait tôt ou tard, ayant sans doute soigneusement choisi l'angle de son immobilité et de son silence. Un jour, un gaillard l'avait arrachée littéralement du sol où elle s'était plantée pour devenir la fleur (Fleur est un surnom) qu'elle voulait être aux yeux de tous. Elle avait supporté cette proximité (il ne l'avait même pas invitée à danser) avec une nonchalance qui amusa Agnès toute la soirée. Au point que je rentrai seule, à peine revendiquée, pour une danse seulement (une valse de préférence), par Antoine qui refusait de croire que je faisais l'amour dans une autre langue que la sienne. Et lui, qu'en faisait-il, de sa langue encore vierge ? « Il s'aime ! » exultait Agnès qui me rejoignait sur le chemin qui nous éloignait ensemble de la lumière. Antoine ne franchit jamais cette obscurité, en tout cas il ne la traversa jamais pour chercher à en savoir plus long.

9 juillet : Pendant une accalmie, Sweeney a tellement insisté pour m'amener constater avec lui les dégâts causés aux châtaigniers qui bordent le mur d'enceinte de chaque côté de l'entrée de Rock Drill (il est tombé tout à l'heure une averse de grêle qui m'a fait craindre le pire mais pas en pensant aux châtaigniers qui ne figuraient pas dans ma liste des choses et des êtres pouvant être affectés par cette chute de matière solide et fragmentée qui m'a toujours un peu paralysée au bord d'une espérance de verre ou de fumée) que j'en ai complètement oublié mon rendez-vous avec Jean qui maintenant devait être en train d'égrener les raisons de mon infidélité dont il connaissait déjà les aspects essentiels. Mais je n'ai pas pu résister à l'emprise de Sweeney qui m'a entraînée vers les châtaigniers tout en m'en commentant l'état lamentable dans lequel la grêle les avait réduits tous. Je m'attendais à les voir penchés et déchirés, et pourquoi pas couchés dans l'herbe ravinée et parcourue de terre liquide et véloce, en travers du chemin que Sweeney empruntait pour moi, mais quand nous arrivâmes à l'angle de cette façade de Rock Drill qui est accueillante comme une affiche publicitaire uniquement parce que c'est la seule qu'on peut observer de près si l'on est étranger à cette demeure, je vis qu'ils n'avaient rien perdu ni en hauteur ni en verticalité, qu'ils occupaient encore, malgré la grêle et ce qu'en pensait un peu vite Sweeney, la presque totalité de l'espace qui courait d'un côté et de l'autre traversé d'un mur de briques qui bifurquait assez loin de chaque côté de la grille qui était fermée parce que le vent y jouait toujours à ses dépens, me dit Sweeney qui n'aimait pas le mauvais temps et qui continuait de se plaindre de ce qui était arrivé aux châtaigniers que je trouvais, moi, en parfaite condition, mais je ne disais rien pour le contredire, je parlais à peine de la veste que j'avais oublié de jeter sur mes épaules avant de le suivre négligemment sur ce tapis de grêlons qui craquaient sous nos pas pour attirer notre attention dans le mélange qu'ils venaient de créer avec le nombre incalculable des fleurs des châtaigniers que je ne reconnus pas tout de suite à cause de l'absence de leur couleur ou de la prépondérance infinie de ce déchiquettement attentif auquel s'était livré une éternité de grêlons que Sweeney se mettait à maudire un à un, ce qui était pure folie, m'avoua-t-il mais il était justement assez fou pour espérer retrouver la tranquillité de cette manière. Des gouttes de pluie nous firent craindre un retour de la grêle comme en réponse à la provocation de Sweeney qui détala d'un coup comme un lapin, me laissant seule et légère dans ce parterre de fleurs de châtaigniers que je ne m'attendais pas à fouler encore ce matin. La pluie revenait. Sweeney s'était endormi à l'abri de l'ogive d'une fenêtre où le vent ne l'atteignait pas. Je ne courus pas pour me mettre à l'abri. Quand j'arrivais sous le porche, j'étais trempée et incohérente. Le vent recommença d'agiter les choses avec cette régularité qui m'avait donné le tournis tout à l'heure, juste avant que Sweeney ne m'enlève à mes rêveries pour me faire pénétrer dans son rêve de fleurs piétinées par les éléments. Je venais de relire le journal. J'allais en terminer la dernière page et Sweeney m'imposait les mots de son exigence avec cette force de persuasion qui n'appartient qu'aux fous. Pourquoi ai-je suivi ce fou jusqu'à ces arbres que j'ai cru indestructibles mais qui avaient en fait tout perdu de leur éternité. Hein ? disait Sweeney parce qu'il avait raison de s'inquiéter. Il m'avait montré la ligne de ruches derrière le bois de tilleuls. J'ai craint un instant qu'il ne me force à le suivre dans cette direction pour traverser la boue et se retrouver à ne savoir que faire devant dix ruches peut-être bourdonnantes et un peu chaudes à cause de cette attente à l'abri du mauvais temps, mais Sweeney ne craignait rien pour les abeilles respectivement à ce mauvais temps qui ne pouvait pas durer aussi longtemps que le donnaient à imaginer les nuages pétris par le vent. Maintenant, il dormait. S'il se remettait à pleuvoir, ce qui ne faisait pas de doute, il ne serait pas à l'abri sur le rebord de cette fenêtre. Je songeai à son réveil, aux gouttes d'eau sur son visage et à l'agacement de son regard noyé de ciel. Je ne rentrais pas pour me mettre au chaud. Je n'avais pas besoin de cette chaleur. J'attendais la pluie, une averse, un éclair, un coup de vent pour me réveiller de cette torpeur qui me rendait inutile, passagère et inévitable. Jean m'avait parlé de cet ennui dans les mêmes termes. La visite d'un ami avait interrompu ces confidences et nous avions convenu d'un rendez-vous pour continuer de nous avouer ces hésitations existentielles qu'on trouve toujours facile d'exprimer parce que les mots y coulent de source. N'avais-je pas remarqué l'évidence de cette facilité ? Si c'était le cas, pourquoi cette résistance à la conversation ? me demandait Jean qui aimait que le désir parcoure cette surface sans jamais la pénétrer autrement que par un arrêt du flux verbal qui pouvait être une question ou l'attente d'un autre désir. Jean cultivait cette obscurité verbale qui rendait toute conversation avec lui à la fin pénible et stérile. Tandis que Sweeney m'avait montré la réalité pour se mettre d'accord avec moi sur les conséquences de son apparition indésirable, détestable, inévitable (il me rejoignait maintenant et je lui parlai de ces passages, de cette autre inutilité, de cette chute ou de cette glissade, mais je retrouvais alors les mots que Jean avait enseignés à mon esprit sans que je m'en rende vraiment compte et Sweeney s'était lentement éloigné, faisant craquer les grêlons, cherchant une fenêtre à sa portée, sachant exactement à quel moment de son éloignement il la trouverait conforme à son idée de sommeil ou de tranquillité), ce que Jean ne pouvait comprendre parce qu'il n'accordait aucune importance aux accidents de la nature. Mais il ne vint pas au rendez-vous, ou bien il était venu et ne m'avait pas trouvée. Il me donnait le spectacle de son impatience pour me reprocher mon infidélité. J'ai enfin eu besoin de chaleur. La pluie prenait le temps d'arriver. Le vent s'était de nouveau apaisé. Le ciel sembla moins lourd, je veux dire moins proche. Dans ma chambre, j'ai longuement lutté contre cette humidité, devant le miroir où je me reconnais telle que j'avais toujours été, imprévoyante, peureuse, solitaire et jolie. Cette petite beauté m'attache encore à la vie. Elle est la moindre de mes confessions mais j'aime son importance. Enfin la pluie arrive aux carreaux de la fenêtre. J'ouvre la fenêtre. La pluie entre, le vent visite un peu les murs et j'attends presque religieusement la lumière d'un éclair qui me dira si je dors ou si j'écris.

9 juillet : Je suis descendue dans la serre pour y écouter la pluie. Encore un jour de pluie. La porte était fermée. J'ai fait le tour par l'allée des charmilles, m'accrochant au parapluie que le vent voulait emporter et j'ai frappé à cette demi-porte derrière laquelle le jardinier des Vermort retrouve son intimité quand on lui fiche la paix. La clé ? Non, il ne l'avait pas. Il n'avait pas encore mangé à cause de Sweeney qui avait d'ailleurs la clé. Il allait me raconter comment Sweeney l'avait empêché de manger, ce qui expliquait le tremblement de ses mains. « Sweeney a la clé ? Où est Sweeney ? » Non, il n'était pas assis au pied de l'escalier près du vase de Chine. Oui, c'était le parapluie de Sweeney. S'il me l'avait prêté, comme ça, simplement parce que je lui avais demandé, non ! Sweeney n'était pas assis dans l'escalier comme il le faisait d'habitude quand la pluie se mettait à tomber, inondant les parterres devant le porche. Il surveillait l'allée centrale, au cas où une voiture amènerait un nouveau voyageur de l'espace-temps. Sweeney n'aimait pas la pluie mais il en supportait facilement le contact, ce qui n'était pas le cas de lui, Kateb, jardinier des Vermort depuis la mort de Saïda. Ses mains tremblaient parce qu'il avait faim. Sweeney l'avait empêché de manger. C'est lui qui avait la clé. Mais pourquoi voulais-je passer du temps dans la serre ? demanda-t-il enfin, ce jardinier qui n'aimait pas Rock Drill comme il aimait Bélissens.

Sweeney a tenu à m'ouvrir lui-même la porte. Il ne me posa aucune question au sujet du parapluie, pas même si j'en avais encore besoin. Il le lorgna un peu avant de me laisser seule. J'entendis sa course désordonnée sous la pluie et dans la boue, mais pas la fermeture des portes sous le porche. Un coup d'œil dans cette direction me renseigna : il n'était pas entré et il parlait avec Kateb qui mâchait consciencieusement un fruit qui pouvait être une pomme. Il y eut un ralentissement du vent. La pluie martelait légèrement la toiture et je regardais les coulures le long de la voûte transparente derrière laquelle les arbres s'agitaient à peine. J'arrivais trop tard. La pluie s'arrêta d'un coup. L'orage allait visiter d'autres collines, au diable du côté de Lily House ou de Oak Castle. Les pas de Sweeney tâtaient le gravier de l'allée. En passant, il dit à travers un carreau moussu : il fallait voir ça tout à l'heure ! Et je regrettai soudain cette heure que je n'avais pas vécue.

À six heures, le soleil a jeté une lumière d'aquarelle qui invitait encore à la pluie. Il faisait tiède. Pas de vent. Juste cette lumière qui s'épanche à la surface si on regarde bien. La voûte de la serre étincelait. J'avais laissé la porte ouverte et gardé la clé. Sweeney ne tarderait pas à me demander des explications circonstanciées. Sweeney est un amateur de compléments de circonstance en tous genres. Ce qui irrite Kateb. Ils ont la peau noire tous les deux mais Kateb a des reflets d'or qu'il doit à sa nature d'arabe. Nous ne reverrons plus Saïda, avait écrit Mike. C'est tout ce qu'il avait trouvé pour traduire notre émotion à tous. Mike ne viendra pas cet été. Amanda ne reviendra plus jamais à Rock Drill.

Une heure plus tard, Sweeney fermait à double tour la porte de la serre et Fabrice commentait en riant ma lenteur d'insecte désorienté par le temps qu'il fait. Avais-je parlé à Jean ? Je n'en avais pas trouvé le temps. Il me fallait du temps pour me faire comprendre de cet esprit tourmenté qui m'imposait ses personnages pour me donner le vertige des grandes lectures. Fabrice n'est pas revenu ce soir. La lumière de son bureau se répand dans le patio, coupant l'ombre intranquille du bassin mais je ne vais pas le traverser cet écran pour aller de la cheminée au fauteuil et du fauteuil à la cheminée, poursuivant ainsi une idée par jour. On ne voit ni la cheminée ni le fauteuil. Peut-être s'est-il arrêté près de la cheminée, s'accoudant au linteau pour observer les tours de la trotteuse au fond d'une horloge qui fait le compte de ce temps passé avec elle. Ou bien il est immobile et muet dans le fauteuil, lisant et relisant la même page qui ne laisse rien transparaître de sa construction. Je ne l'attends plus au moment où j'écris. D'ailleurs, c'est le temps qu'il lui a fallu pour éteindre et sans doute sortir du bureau. Dans ce cas, Sweeney est en train de lui parler de mon oubli, la porte laissée ouverte et la clé emportée sans réfléchir. Est-ce que Kateb a mangé ce soir ? dit Fabrice avec un air de reproche. Il mangera, Carabin. Il mangera si c'est ce qu'il veut, cette nourriture qui fait de nous des bêtes comme les autres. Sweeney se répète. Il est limité par cette répétition. Et il accumule ces digestions. Ce soir, il s'est montré odieux. « Je crois bien qu'il n'a pas l'intention de porter son repas à Kateb, dit Fabrice en entrant dans le lit.

— Si tu allais t'en rendre compte ? » Petits faits, grandes douleurs.

9 juillet : C'était l'été et nous venions de supporter stoïquement une semaine de pluie et d'orage qui avait fait fuir les hirondelles car quand la pluie cessa et qu'on n'entendit plus ce vent qui amenait des nuages chargés de cette sonorité qui réduit les distances à l'intranquillité qu'on ne se reconnaît pas derrière une fenêtre tremblante ou dans le noir absolu de la chambre que d'autres chimères transportent, en échange du sommeil, vers d'autres cieux plus cléments, un silence vaste et également lumineux s'installa dans la vallée où les fils de l'électricité et du téléphone descendaient les pentes sans cette agitation d'ailes et de cris auxquels nous avait habitués le début de l'été. Nous sommes sortis à la première accalmie pour constater d'abord l'absence des hirondelles puis la disparition de toute trace d'humidité que le vent venait de réduire à néant avant de disparaître lui aussi avec les nuages dont le dernier, retardataire et presque lumineux, s'effilochait lamentablement sur la cime des sapins dont la forêt rejoignait maintenant avec une netteté ciselée d'ombres les premiers toits de Castelpu ou de Bélissens. Nous avons ressorti la table et les chaises, redéployé le parasol dont la toile était encore mouillée et elle se mit à fumer toute cette eau dans la lumière qui revenait et avec elle toutes les distances qui nous séparaient du reste du monde. J'y pensais ce matin, à cet enfermement, à la toiture qui bougeait, aux gouttières que Nicolá avait renoncé à réparer parce qu'il n'était plus possible de monter sur le toit sans prendre le risque d'en tomber sous l'action conjuguée du vent et de la pluie que l'orage traversait pour habiter les murs. Je me suis souvenue, mais avec désespoir, de ce sentiment de retrouvailles avec non pas la vie qui avait trop montré ses limites par exemple dans le feu qui ne voulait pas brûler toujours à cause du ruissellement de l'eau et des murs de vent qui s'élevaient pour empêcher la circulation cohérente de l'air en faveur du feu mais avec ce qui pouvait nous sembler rester d'un monde que nous n'avions même pas eu l'idée de fuir pour nous réfugier dans cet anéantissement qui avait, huit jours durant, provoqué des disputes, alimenté des raisons de ne plus se faire confiance et augmenté d'un cran la possibilité de s'aimer d'une manière différente de celle de la plupart des êtres dont l'existence est un enfer, ici ou ailleurs. Pourquoi se souvenir de cette semaine de mauvais temps que j'aurais pu mettre à profit pour reconstruire toutes les autres journées de soleil dont l'ensemble ne pouvait rien signifier d'aussi définitif ?

9 juillet : J'ai réveillé Malcolm parce que je l'ai cru mort. « Tu te souviens de ce soir de bal à Bélissens, quand l'orage a éclaté sans s'être annoncé ? » Il a fallu supporter les trois longues minutes de son agacement, puis la minute, lente cette fois, de sa plainte à propos de cet effet des tranquillisants sur son esprit : réduction du champ d'observation. Puis la pluie contre la vitre, la fenêtre que le vent secoue imperceptiblement, cette sensation d'être coupé du monde, et la difficulté de chasser la dernière image du rêve. « Tu avais dansé ce soir-là, je m'en souviens. Tout de suite tu es entrée dans cette beauté. Il y avait aussi la grâce surannée de Gisèle avec qui personne ne voulait danser parce que c'était la châtelaine. Tu te souviens ? » Pourquoi ne pas allumer une lampe, au moins une, pour éclairer le plancher sous la fenêtre ? « Gisèle ne dansait plus depuis au moins une heure quand il s'est mis à pleuvoir.

— Il y avait eu ce coup de vent pour nous obliger à lever le nez mais la nuit ne montrait aucun nuage.

— Je ne me souviens pas de ce vent, mais il est cohérent. Tu cherches toujours ces cohérences qui rendent le récit plus complet. Il n'y a rien à raconter sans ce début qui ne fait pas partie de ma mémoire. » Encore une crise de nerfs qui s'annonce, un coup de vent physique dans le nerf de la conversation. Malcolm a chaud, il sue, j'essuie les gouttes de cette fausse pluie. « Gisèle ne dansait plus et je doute qu'elle ait levé le nez avec les autres pour repérer les signes du mauvais temps dans, tu l'as dit toi-même (oui, je l'avoue) cette nuit totale à cause de l'absence de lune. Je me souviens très bien de l'éclairage de la place du village et l'escalier sur lequel s'étayaient les musiciens, dont Fabrice qui jouait de la trompette.

— Du cornet.

— Il jouait avec les autres et personne ne voulait danser avec Gisèle qui a pris les mains de cette enfant pour l'attirer avec elle dans le concert champêtre. » Le vent paraît tomber maintenant, la pluie se verticalise, ne frappe plus les carreaux, dégouline du linteau, s'éparpille sur le rebord en gouttelettes que le vent emporte. « Les gens aiment valser. Cette enfant, c'était déjà Virginie, mais je ne le savais pas. Comment savoir ce qui va arriver ? Il n'y a pas de vie. Il n'y a que de l'attente.

— Tu vas te rendre triste. Allumons une lampe. » On entend la course de Kateb qui traverse les jardins d'une allée à l'autre. Sweeney doit dormir encore sur le rebord de cette fenêtre où j'ai oublié de le rappeler à l'existence tout à l'heure. Malcolm cherche les mots pour évoquer une autre pluie. « Gisèle a dansé avec Virginie puis Virginie a dansé toute la nuit seule parce que Gisèle voulait me faire danser. Je m'en souviens maintenant. Je t'avais perdue de vue, peut-être à cause de Lorenzo, ou de Nicolá. Le saurai-je jamais d'ailleurs ? » Il cherche ce silence. Moi je me souviens en effet de cette mise à l'aise de mon corps l'espace d'une soirée que la pluie a interrompu. Nous nous sommes réfugiés sous le couvert de la mairie, serrés les uns contre les autres et quelqu'un a eu cette idée d'ouvrir la porte de la mairie pour que tout le monde se mette à l'abri. Il faisait chaud dans l'escalier de la mairie. Les gens chahutaient. On n'entendait plus la pluie ni le vent, mais l'orage a vidé d'un coup le couvert et tout le monde est entré d'un coup. « Ils ont fermé les portes. Il faisait une chaleur ! Mais quelques-uns avaient terriblement peur de la foudre qui menaçait le clocher de l'église et ils ont fermé les portes. » Je me suis retrouvée à l'étage, avec les vieilles qui ne me reconnaissaient pas. « C'est Cecilia, disait Gisèle en m'embrassant. Je vous l'ai présentée hier ! » Quand la pluie va-t-elle s'arrêter ? Kateb revient au point de départ, au bout de la charmille. « Comment peux-tu le savoir ? fait Malcolm.

— C'est ce qu'il fait toujours quand il pleut.

— Raconte-moi ce qui s'est passé ensuite. » Il ne s'en souvenait pas, mais alors pourquoi ce commencement du souvenir. Qu'est-ce qui motive cette conversation un jour de pluie comme les autres ? Pourquoi l'ai-je réveillé ? Pourquoi ai-je cru qu'il était mort ? Pourquoi craindre cette mort qui n'est pas la mienne ? Il me regarde parce que je suis jolie, voilà tout ce qu'il trouve à dire. Il a ce rire douloureux qui m'éloigne toujours de lui. Il attend la suite du souvenir. Mais quelle suite ? La sienne (il regardait un vieux tableau sur le mur), la mienne (je me laissais embrasser par Gisèle qui parlait dans ma bouche du portrait qui provoquait son imagination) ou celle des autres (Jean qu'on avait oublié sous la pluie. Il était assis en haut de l'escalier que les musiciens avaient déserté. La pluie l'immobilisait dans cette terreur. Une lampe avait éclaté d'un côté de la place. L'autre s'agitait dans le vent, annonçant la foudre qui porterait bientôt au rouge l'acier ancestral d'un crucifix que le vent désignait, et Jean ne trouvait pas la force de se lever pour courir se mettre à l'abri dans l'escalier de la mairie qui vibrait au rythme de nos conversations. Gisèle explorait encore ma bouche. Malcolm interrogeait des gens au sujet du vieux tableau et personne ne savait rien qui pût le mettre sur la voie d'une autre facilité. Sur la place, non loin du crucifix qui bougeait à cause d'un enfoncement imparfait dans un socle de ciment ou de pierre qui éclaterait tout à l'heure en mille morceaux lumineux et brûlants, Jean n'arrivait pas à sortir de cette immobilité qui le ridiculisait aux yeux de tout le monde. Mais pour l'instant, personne ne s'était aperçu de son absence parmi nous, pas même Gisèle qui me présentait des voisines poussiéreuses qui riaient de mon impatience relative à la pluie et surtout à cette attente désespérante d'un peu d'air frais pour exister de nouveau. Malcolm examinait le propos d'un voisin qui n'éclairait rien de sa lanterne. Gisèle me rappelait doucement à ma beauté. « J'avais dit joliesse, fait Malcolm. Je t'ai toujours trouvée jolie. C'est de cette manière que j'ai mis l'eau à la bouche de Gisèle. Mais tu ne m'as toujours pas raconté la fin de cette soirée. Que j'ai été stupide de ne m'intéresser qu'à cette croûte dont personne ne savait rien, ni même si elle était à vendre (voilà le service que j'aurais rendu à la population de Bélissens : acheter cette déplorable imitation de la nature et la jeter aux orties en passant sur le chemin de Vermort à Castelpu où nous avions loué cette charmante maison qui m'avait donné cette première impression d'être faite de bric et de broc, premiers vers d'un poème qui n'enchanta personne. Mais c'était deux ou trois jours avant cet orage mémorable) ! N'est-ce pas qu'il s'agissait plutôt de cette grâce qui n'est pas une imitation ? Gisèle a bien vite reconnu le bien-fondé de mon amour. Je ne me suis pas privé de ce couplet. »)

10 juillet : Il est presque minuit, presque demain. J'ai dormi une demi-heure, puis pendant un quart d'heure j'ai tenté d'effacer toute trace de sommeil. Je me suis levée pour aller chercher le cahier de musique que j'avais oublié sous le porche. J'ai eu cette vision du porche noyé de lumière, de la nuit limitant cette lumière et mon approche du cahier que personne ne menaçait pourtant. Mais cette nuit, ce porche, cette lumière, c'étaient les conditions de l'angoisse qui me réveillait si longuement, jusqu'à ma décision de ne plus me rendormir. Le souvenir du cahier négligemment posé sur un rebord de pierre sous le porche m'est revenu avec cette lenteur. J'ai cru à un mensonge, presque à un piège de mon esprit qui réclamait le sommeil. Mais j'avais bel et bien oublié le cahier sous le porche. Je suis descendue sans faire de bruit. Il n'y avait pas de lumière sous le porche. Je me souvenais maintenant que Sweeney n'avait pas réussi à dévisser l'ampoule qui avait grillé en s'allumant ce soir. L'ampoule avait éclaté dans sa main mais la douille était restée coincée dans le culot et il n'avait pas replacé le globe de verre dépoli que je pouvais voir dans la jardinière au milieu des géraniums desséchés. Le cahier gisait dans cette ombre. Je ne l'ai pas vu tout de suite. La certitude de l'avoir oublié à cet endroit me communiqua une angoisse nouvelle, mais elle ne dura pas. L'étiquette blanche du cahier attira mon attention. Je n'ai pas hésité une seconde de plus. Dans le couloir, j'ai croisé Jean qui faisait les cent pas ; selon son expression qui était une explication de sa solitude. Il ne pouvait pas dormir mais il n'avait aucune envie de parler. Mon seul désir fut alors de l'écrire dans mon journal. C'est fait.

10 juillet : Je n'ai pas vu Fleur de la journée et je n'ai demandé à personne de ses nouvelles, pas même à Jean qui a bien voulu me faire la conversation entre dix et onze heures. Le temps est toujours à l'orage. Les averses sont de plus en plus violentes. Mais ce qui est nouveau par rapport à hier, c'est que la température a baissé. Sweeney et le jardinier arabe se sont livrés à de longues recherches cet après-midi, l'un agitant un baromètre en forme d'ancre marine (ce qui est ma foi très original pour un baromètre) et l'autre installant des pluviomètres au croisement de diagonales dont je n'ai pas compris la nature malgré les explications imagées de Kateb. J'ai observé ce manège de ma chambre où je m'habille d'un tricot et de bas pour laisser la fenêtre ouverte car dès qu'on la ferme, il fait une chaleur éprouvante pour les nerfs. La conversation de Bouvard et Pécuchet occupait tout l'espace lyrique de cette partie de Rock Drill où la terre et la verdure sont l'essentiel du temps qui passe. Longue journée, lente, imparfaite à l'angle des heures et par-dessus cette chape d'humidité qu'il vaut mieux ne pas traverser, même pour se rendre à la serre où Kateb continue son explication de la pluie et du beau temps. Comme j'ai laissé ouverte la porte de ma chambre, on s'y arrête souvent pour me demander comment je vais. Je n'ai pas répondu une seule fois à cette question dans l'espoir que coure le bruit de mon silence, mais c'est inutile de miser ainsi sur une probable communication des êtres qui ont la bougeotte simplement parce qu'ainsi le temps leur semble mieux passer. Je ne peux pas m'empêcher de leur en vouloir de répandre ainsi ma solitude dans tout Rock Drill. De plus, ne pas avoir encore eu l'occasion aujourd'hui de m'entretenir avec Fleur me rend triste comme une toupie qui tourne parce qu'on la fait tourner. Et puis cette conversation d'ouvriers de la pluie et du beau temps n'est pas celle que je choisis pour faire comme les autres. Personne ne m'en veut de me montrer désagréable dans ces circonstances de pluie et de beau temps. Cependant, Sweeney veut avoir raison et la pluie recommence de tomber après un coup de vent qui a prévenu tout le monde. Fabrice traverse cette eau pour me rejoindre. On n'en finira pas. Depuis quand je m'ennuie ? Depuis toujours mais si tu fais référence à la pluie, je ne me souviens plus de la première goutte. Sweeney a dû le noter dans son précieux calepin qui ne le quitte pas. Trente ans de considérations météorologiques précises et même pointilleuses. La vérité en peu de mots.

Fleur ? Pourquoi Fleur ? Parce que tu me demandes si je l'ai vue ? Fleur a couché avec Jean ou c'est Jean qui rêve de coucher avec elle ? Je préfère la conversation de Sweeney, au fond. Elle m'aventure toujours un peu. Pas toujours là où je veux être et exister. Un pluviomètre a disparu ? De quelle diagonale s'agissait-il ? Courir avec Sweeney sous cette pluie me ravigote un peu. Je n'ai rien dit à propos de Fleur à Fabrice qui la cherchait encore au milieu de l'après-midi. Sweeney aimait bien cette histoire de non-réponse en guise de silence. Il me montre le cresson dans la rigole qui rejoint l'allée principale, ou l'inverse. Puis une nouvelle accalmie. L'attente se réinstalle. Sweeney ne trouve pas le pluviomètre. En fait, il ne trouve pas l'endroit où le pluviomètre se trouve. Il refait le calcul mentalement. Kateb observe ce menton frémissant. N'y a-t-il pas là de quoi sourire ? me demande-t-il. Mon tricot est mouillé, mes bas glacés et je ne trouve plus aucune chaleur à mon lit. Sweeney parle de distribuer des boissons chaudes, ce qui attire du monde. Fabrice fait non de la tête.

J'ai retrouvé Fleur à l'approche du crépuscule. Jean l'accompagnait puisqu'il l'avait trouvée avant moi. « C'est Monsieur de Vermort qui va être content de savoir où vous êtes, dis-je. Ce qui n'expliquera pas où vous étiez, bien sûr. » Cette évidence agace Jean qui constate soudain à haute voix la disparition du bijou noir et bleu qu'hier encore Fleur portait cette fois en collier. « Je l'ai vendu, dit Fleur.

— Vendu à qui ? balbutie Jean qui n'en croit pas ses oreilles.

— Mais ça ne vous regarde pas, enfin ! » Il n'insiste pas. Il la perdrait si c'est justement le nom de cet acheteur qui est la seule raison de rompre sa relation. Il n'ira pas jusque-là. « Pourquoi l'avoir vendu ? dis-je. Il appartient à Gisèle, ce bijou.

— C'était de la camelote, fait Fleur qui regrette d'avoir perdu son temps de cette manière.

— De la camelote ? dit Jean.

— De la camelote. » Encore un sujet d'épuisé. La conversation tourne court. Je voulais parler à Fleur de mon projet d'excursion. Jack viendrait nous chercher avec sa camionnette. Il amènerait aussi de quoi se ravitailler. N'était-ce pas un beau projet à court terme. Demain ? Mais je ne pouvais pas en parler en présence de Jean qui regardait bêtement l'écrin ouvert et vide qu'il venait de sortir de sa poche. Quelle humiliation !

La soirée a été un beau ralentissement. En fait, cette longue journée m'a reposée. J'ai essayé de me souvenir de ses petits riens mais j'en ai oublié la moitié. On n'écrit pas un journal intime avec seulement la moitié de rien. Il manquera toujours l'autre moitié qui est un reflet infidèle. Le paradoxe est de Fleur. Jean applaudit ce retour inspiré à la surface des choses. Il a cru au pire et le pire n'est pas arrivé. S'approchant de notre table pour la servir, Sweeney confie qu'il n'a pas retrouvé le pluviomètre. « Qu'est-ce qu'un pluviomètre ? demande Fleur.

— Je préfère la topographie », dit Jean. Elle adorait d'avance ce sujet de conversation. Ce soir, elle était amère, infidèle et intransigeante. Ce qui donnait beaucoup à réfléchir. « Kateb possède un théodolite », fait Sweeney négligemment. Fleur ne demande pas ce qui se cache derrière cette sonore possession. Elle est intriguée. Sweeney se retire. « Nous ne vivons pas vraiment, dit Fleur après un moment de silence qu'elle rompt avec l'espoir de le faire durer au-delà de notre patience, mais qu'est-ce qu'on vit bien parce qu'on vit ! » C'était là toute la philosophie qu'elle pouvait résumer pour n'ennuyer personne. On pouvait bien sûr en discuter, mais cette lenteur n'aurait pas le pouvoir de l'éloigner du rêve et de la fin de tout. « Vous citez bien », dit Jean simplement. Elle méritait un peu mieux en matière de contradiction. La question du bijou vendu ne se posait plus. J'enfonçai doucement mes lèvres dans la peluche de mon tricot. J'avais le souffle court. Fleur profitait de l'aubaine. Elle écrasait Jean sous cette pluie qu'elle avait ramenée avec elle d'un autre moment de solitude.

« Quel bijou ? » dit Fabrice qui contemple sa nudité dans la fragmentation infidèle des carreaux de la fenêtre. « Les femmes ne conservent jamais les bijoux de Jean.

— Mais ce bijou appartenait à Gisèle ! » Je me répétais. Du coup, la fin de la journée me semble moins propice au bien-être. « Des boissons chaudes ! » lance Fabrice de la salle de bain où sa nudité se recompose lentement. Pourquoi ne pas parler plutôt de cette nudité ? « Malcolm a été triste toute la journée. » Je n'ai même pas parlé de mon projet d'excursion à Fleur. Je comptais téléphoner à Jack ce soir. J'aurais plaisir à le revoir. C'est un personnage de Malcolm. Il n'aime pas ce dédoublement, Jack. Il fait semblant de ne pas se reconnaître. Mais Malcolm est un écrivain fidèle. Pourquoi ne pas lui reconnaître cette qualité ? C'est ce que Jack lui fait endurer. C'est injuste mais je ne lui en veux pas. Je lui téléphonerai peut-être demain, pour lui parler de mon projet d'excursion ou de ce qui me passera par la tête. Il me demandera qui est Fleur. Je lui répondrai qu'il ne la connaît pas. Il n'aimera pas cette réponse. Mais c'est mon style. Je n'y peux rien. C'est ma fidélité au texte. L'idée de ce journal ne lui plaira pas plus. Je lui expliquerai ce que je sais des personnages et de leurs modèles. Que lui dirai-je à ce propos ? S'il me pose la question par rapport à ce qu'il sait de Malcolm. Fabrice revient dans le lit en me posant une autre question à propos de sa nudité. Je revois la vallée et Lily House du côté du lever du soleil. Les hêtres ont organisé un curieux désordre à cette hauteur. Mais il est vrai que je n'ai jamais vu Lily House qu'en hiver. Cette abondance de branches s'est gravée dans ma mémoire. Qu'est-ce qu'on écrit quand on n'écrit pas pour les autres ? Je souris. Il ouvre un livre écrit pour quelques-uns seulement. Existe-t-il des livres écrits pour tout le monde ? Est-ce que Sweeney peut les lire sans penser à l'objet de la journée qu'il a perdu à cause de l'étroitesse de sa mémoire ? Qu'en pense Kateb qui reçoit toujours les poèmes de Lorenzo avec une larme discrète ?

Fleur est en train de prendre toute la place. Je lui en veux. J'en parlerais avec Agnès si Agnès était là et si elle acceptait d'en parler avec moi, elle qui ne m'a jamais parlé de cette sœur. Le téléphone sonne. Je décroche. C'est Malcolm. Il ne peut pas dormir. Il a été triste toute la journée. Il n'a rien fait à l'encontre de cette tristesse, ni rien demandé à personne, pas même à Carabin qui lui à peine adressé la parole aujourd'hui. Sweeney a perdu quelque chose mais il ne se rappelle plus quoi. Il l'a observé à la recherche de cet objet. « Ma pensée était avec lui.

— C'était un pluviomètre.

— Un pluviomètre ? » Il se demande si la quantité de sommeil est en rapport inverse de la tristesse. « C'est une théorie. » Mieux vaut penser à ce genre de choses dont on sait qu'elles sont parfaitement intimes et donc capables de nous remettre sur le chemin du raisonnable plutôt que de s'occuper l'esprit à perdre et à ne pas retrouver des objets qui n'ont aucune espèce d'importance pour les autres. « Hier, Sweeney a retrouvé la carte postale de l'arc-en-ciel, dis-je.

— Il l'a retrouvée ! »

11 juillet : Ce matin, en revenant de déjeuner, j'ai surpris Fleur qui lisait dans ma chambre. Je m'étonne, par une phrase dont je ne me souviens même plus et en même temps elle s'efforce de relativiser mon étonnement par une attitude où je crois que c'est la position du cou qui veut tout expliquer. Il n'en restait pas moins qu'elle était en train de lire mon journal intime. Elle avait dû entendre mes pas dans le couloir car quand je suis entrée dans la chambre, elle tenait le journal fermé entre ses deux mains élevées en prière dans l'attente de ma réaction. J'ai dit quelque chose pour exprimer mon étonnement, ma déception et ma colère. Elle a simplement répondu en inclinant sa tête d'un côté du journal dont je ne voyais que la tranche. « Simple curiosité », dit-elle enfin, car je n'avais encore rien ajouté à ma propre posture que je voulais verbale et dans ce sens parfaitement claire. Bien sûr, elle n'avait pas tout lu. Elle s'était contentée de feuilleter, s'arrêtant chaque fois que son nom apparaissait dans un écart de texte qu'elle parcourait sans le juger. Je lui ai arraché le cahier au milieu de cette explication qui n'exagérait rien de sa facilité à se mêler de ce qui ne la regarde pas mais je ne lui ai pas demandé de sortir de ma chambre pour aller se faire voir ailleurs. Ce qui la ravit. Cette deuxième intrusion de Fleur en annonçait d'autres. Elle était assise en tailleur dans mon lit défait et m'expliquait maintenant qu'elle n'avait pas l'intention de recommencer. « Ce que j'écris n'a aucune importance pour les autres, dis-je en remettant le cahier à sa place. Le fait que ce cahier vous appartienne ne vous donne pas le droit de l'ouvrir pour parfaire vos désirs à mes dépens.

— Voulez-vous voir ma chambre ? »

Elle s'arrêta devant la porte de l'atelier de Gisèle. Elle avait une clé, ce que je n'avais pas. Elle ouvrit, entra devant moi et me demanda de refermer la porte. L'odeur de la térébenthine m'étourdit un peu. Je me souvenais de mes poses, nue sur le tapis persan de la commode sur lequel descend un miroir dans lequel Gisèle se regardait peindre derrière son modèle. « Fabrice vous a fait une faveur, dis-je. Je ne sais pas si Gisèle sera d'accord. » J'en doutais. À moins d'une pose particulièrement accrochable. C'était toujours possible. L'atelier était bien rangé, propre et plongé dans une demi-ombre qui n'était que la lumière du soleil filtrée à travers les rideaux. Gisèle remettrait les choses à leur place à son retour. Où coucherait Fleur à ce moment-là ? Je levai la tête pour examiner la brèche dans le plafond. Elle s'était transformée en lumière. Jean avait dû ouvrir toutes grandes les fenêtres de sa chambre. « Où est Jean ? demandai-je pour commencer une explication à propos de cette lumière.

— Vous ne m'en voulez plus ? J'ai le goût de l'infidélité. Et puis je ne me reconnais pas dans ce portrait textuel. Non, décidément, ce n'est pas moi. Et puis pourquoi cette cécité ? Pourquoi m'inventer le malheur de cette manière si secrète et si définitive ? Vous ne m'aimez pas ? » Il y avait d'autres bagues sur une console, mélangées à un foulard de soie dont une pointe indiquait le miroir, entrant dans le miroir et en sortant pour revenir au mélange des bijoux. J'étais derrière cette nature morte, immobile, incapable de couleur et cherchant désespérément une limite à la lumière qui n'en avait pas, Gisèle me l'avait démontré un jour, entre un rouge et un orange qui pouvaient représenter une corbeille de fruits, ou mon bras jouant avec mon autre bras dans la même lumière. Fleur parlait (de quoi parlait-elle ?) et je n'écoutais que cette crispation du réel imaginée en souvenir de Gisèle. « J'ai vu votre portrait. Est-il de Gisèle ? Je n'y reconnais pas le style de Gisèle. Mais c'est vous. Presque nue parce qu'il n'est pas possible de vous déshabiller.

— Qui le dit ? Fabrice ?

— Ou Jean, je ne sais plus. Il dort au-dessus.

— Il dort et il veille. » Mais je ne lui dis rien de la brèche. Je me disais que Jean ne pouvait y observer que Gisèle. Fleur n'avait pas cette nudité. Il la poursuivait pourtant dans la nette intention de se déclarer. Le nain Jean et la géante Fleur ! J'inventais encore le futur. J'aime ces connexions. Elles alimentent mon propre désir. « Voulez-vous que je m'excuse ? dit Fleur.

— Encore ?

— Je ne vous ai rien dit de ma honte d'avoir été surprise.

— Vous sembliez m'attendre au contraire.

— C'est cette attente qui est le contraire de la honte ? »

12 juillet : J'ai téléphoné à Jack hier et ce matin à huit heures il attendait sous le porche, ayant garé la camionnette un peu plus loin dans l'allée principale. Nous arrivions, Fleur et moi, de la terrasse où nous avions partagé le petit déjeuner avec Malcolm et Jean. Jack est venu vers nous. Il me regardait. « Hello ! Cecilia, dit-il de sa voix profonde et proche du silence. Comment vont les choses à Polopos ? » Je serrai la main qu'il me tendait. « Hello ! Fleur, comment vont les choses à Bélissens ? » Fleur ne répondit pas non plus à cette question. « Vous connaissez Fleur ? » fis-je un peu sans le vouloir. Jack dit : « Susan a préparé de quoi manger. » Fallait-il remercier Susan maintenant ? « Malcolm ne vient pas. Jean ne sait pas s'il ne gênera pas, dis-je en montant dans la camionnette.

— Quand va-t-il se décider ? » fait Jack. Il met le moteur en route. La camionnette parcourt toute la longueur de l'allée jusqu'au bassin carré qui limite la terrasse où Jean est encore à table. Malcolm nous salue et disparaît aussitôt. « Il vient ? » demande Jack. Fleur saute de la camionnette, grimpe les escaliers de pierre jusqu'à la terrasse, écoute à mon avis vaguement les explications de Jean et revient de la même manière à la fois légère et anguleuse, remontant sur le siège tout en répétant les excuses de Jean. « Il dit qu'il n'y a pas de place. Il ne savait pas que Cecilia venait avec nous. » La camionnette fait une embardée dans le gravier. Jean n'est plus sur la terrasse. « Comment vont les choses, Jack ? »

13 juillet : C'est l'anniversaire de Jean. La carte de Gisèle lui est arrivée juste ce matin. Mais il l'a déchirée et personne, pas même Sweeney, n'a osé y toucher à ces morceaux que le vent éparpille encore à cette heure sur le pavé de la terrasse. Il était assis à table devant son petit déjeuner et il a lu la carte tranquillement, paraissant même heureux de découvrir son contenu textuel. Puis aussi tranquillement il a déchiré la carte en mille morceaux qu'il a jetés en l'air sans se soucier de l'effet qu'il était en train de produire sur les autres. Sweeney a eu juste le temps de laisser échapper quelque chose comme : « la carte de madame... » et le vent a commencé à faire virevolter les petits carrés de papier blanc au ras du sol. Ce matin, Jean a fait la grasse matinée. Il s'est levé juste à l'heure de la distribution du courrier, qui a lieu sous le porche. Il paraissait heureux de recevoir les vœux de Gisèle, c'est ce que tout le monde pense.

Il ne devait pas être loin de midi quand Fabrice a annoncé que Fleur ne reviendrait plus. Je l'avais laissée hier chez Jack et Susan après l'excursion à Oak Castle. Qui décide de revenir ou pas ? demandait Jean et Fabrice ne répondait rien. Il venait de fermer l'atelier de Gisèle à double tour. Savait-il que mon journal était sur le lit que Fleur avait occupé à la place de Gisèle ? J'ai été inquiète toute la journée en pensant que je ne pouvais plus écrire dans le cahier de musique avant le retour de Gisèle (le 22 prochain) qui ne verrait aucun inconvénient à me le rendre. Que faisait-il dans la chambre de Fleur ? me demanderait Fabrice tôt ou tard si je lui réclamais la clé avec l'excuse de l'oubli du cahier dans l'atelier de Gisèle. Je n'ai trouvé encore aucune réponse à cette question qui me torture depuis ce matin, quand il a exhibé la clé pour expliquer le non-retour de Fleur. Il ne parla pas de Jack ni de Susan. Hier au soir, Fleur nous avait longuement salués tandis que je m'éloignais lentement à bord de la camionnette de Jack. Dans son dos, Susan était demeurée silencieuse, immobile et ce silence qui en disait long sur ce qu'elle pensait de la décision de Fleur de ne pas revenir à Rock Drill cet été. « Elle fait ce qu'elle veut ! » avait dit Jack et Susan était devenue silencieuse, lente et même lointaine. Jack n'aimait pas cette distance. Il n'en parla pas dans la camionnette et arrivés à Rock Drill, il n'est pas descendu pour me raccompagner jusque sous le porche où nous attendait Jean. « Alors, dit Jean, ça s'est bien passé ? Où est Fleur ?

— Elle fait ce qu'elle veut, non ? » dis-je en poussant les deux battants de la porte en même temps. Je n'avais vraiment pas envie d'inventer les excuses de Fleur. Mais ce matin, quand Fabrice a secoué cette clé en parlant de Fleur, je me suis dit qu'il valait mieux me rapprocher de Jean qui savait où la trouver si Fabrice s'avisait de la cacher.

14 juillet : « Pas besoin de clé ! » a dit Jean. Il sourit. « En voilà des histoires pour un journal intime ! fait Malcolm qui tente de contenir ses tremblements.

— C'est mon journal.

— Que fait-il dans la chambre de Fleur ? Elle l'a lu.

— Pourquoi l'aurait-elle lu ? Lit-on quelquefois des écrits intimes ?

— On les lira un jour.

— Je l'ai simplement oublié.

— Il est sur le lit », dit Jean. Après le déjeuner, on est resté lui et moi sur la terrasse. Malcolm n'avait pas envie de compagnie. Il s'est éloigné dans une des allées en direction de la serre, mais sans intention d'entrer dans la serre ni même celle de l'approcher pour en respirer l'étrange humidité dont je ne lui ai pas encore parlé. Malcolm aime ces notations. Elles sont tellement étrangères aux sensations qui le traversent encore quand il s'approche des choses pour en dénoncer l'existence. « J'écris, dit-il. Au diable le temps, son décor et ses petits personnages de pacotille. » La pacotille, par exemple, c'est moi. Nous ne partageons plus les souvenirs, ce qui ne veut pas dire qu'on ne les cultive pas. « C'est le côté de la serre », dit Jean. Il avale une gorgée de café et dit : « Fleur n'est pas revenue. » On en parlera dans l'atelier de Gisèle. On parlera de Fleur et de toutes les choses qui n'arrivent pas sans raison. Pourquoi pas cette conversation si c'est le prix à payer pour entrer dans l'atelier de Gisèle ? Pas besoin de clé ?

Dans sa chambre, Jean a soulevé une à une les lames de parquet, découvrant la surface de l'atelier sous la couche épaisse de la demi-lumière qui l'éclaire. On aperçoit le chevalet qui vu d'en haut a l'air d'un pantin. Jean s'amuse à le décrire. Puis le miroir dédouble l'atelier, révèle une lumière plus vive qui traverse un mur en diagonale, animée d'une légère ondulation qui est celle d'un rideau dont la frange se courbe et se déverse sur le dossier d'une chaise qui bouge. L'ouverture pratiquée par Jean s'agrandit à ma mesure. Maintenant il arrache des clous avec un pied-de-biche. Ces grincements nous rapprochent des autres mais personne ne vient. « Personne ne viendra », affirme Jean en cherchant les clous dans la fibre grise qui sent la terre et l'herbe. Cette vieillesse me décourage. Une solive mangée par les vers apparaît maintenant, puis sa parallèle qui donne la mesure de l'ouverture. En bas, le plancher s'éloigne encore. Jean l'atteint du bout d'une corde à nœuds. « Vous voyez le cahier ? » dit-il. Je le verrais si je voyais. « Vous ne voulez plus descendre ? J'ai démonté ces lames pour rien. Je vais avoir du mal à camoufler cette ouverture sur les mondes secrets de ma mère. Il fallait le dire plus tôt !

— Que fallait-il dire ?

— Que vous ne descendriez pas !

— Ah oui ! Je regrette. Tout ce travail... » Il commence à descendre. La corde se balance. En bas, le dernier nœud racle le sol. « Vous ne voulez pas voir les tableaux ?

— Si. Montrez-les-moi.

— La lumière ne sera pas bonne de là-haut.

— Ouvrez au moins un rideau.

— Ouvrir les rideaux ! »

14 juillet : Le portrait de Sweeney est peint sur un beau format carré encadré d'une simple baguette en bois brut. C'est le format diagonal par excellence. Sweeney y entre tout entier, nu et symétrique, peut-être assis ou vu en perspective, transparent dans le plus pur style de Gisèle, sans main ni véritable visage, ressemblant plutôt à l'écriture arabesque de son nom. Le glacis uniforme a supprimé toute idée de lumière. Il y a un décor, celui d'une chambre au mur traversé d'ouvertures en ogives qui écrase la perspective. Il y a un objet, à peine décrit, qui oscille entre un plateau de fruits et une table basse en marqueterie, ce mouvement de la pensée n'occupant qu'un cinquième de la surface totale du tableau. Sweeney y cherche son sexe. Au cours de la séance de pose, où il avait souffert d'horribles crampes dans les jambes, Gisèle avait eu du mal à le convaincre d'exposer ce sexe en plein milieu de la composition. Il n'y avait ni plateau de fruits ni table basse, mais un morceau de soie noir et bleu, qu'elle avait jeté près de lui, tandis qu'il hésitait encore à lui montrer son pénis dressé. Sur le tableau peint et rehaussé d'une lumière parfaitement abstraite, cette idée de phallus n'apparaissait même pas. Avait-elle renoncé à l'idée d'y résumer au moins un peu la virginité maladive de Sweeney qui savait tout de l'amour ? Un peu plus tard, à la faveur d'un coucher de soleil, tandis que le portrait de Sweeney était négligemment adossé au mur sans plus de cérémonie (Jean m'avait profondément agacé dans ce sens), je suis revenue en pensée à la quadrature du tableau que la baguette périmétrique formulait cette fois en simples termes de géométrie plane. J'ai alors entrevu le visage de Sweeney. Le soleil venait effacer un glacis, traversant cette épaisseur d'une lumière oblique qui révélait une série d'essais de capturer en un minimum de coups de pinceau le regard amoureux de Sweeney. Pourquoi Gisèle avait-elle renoncé à ce qui était le sujet véritable du tableau ? Sweeney se souvenait en rougissant de sa nudité tremblante. Gisèle orientait des panneaux de polystyrène, passait dans son dos pour ajuster le décor de carton et de gouache, supprimait des ombres, les ramenait à la réalité, n'en voulait plus, les regrettait, en parlait en termes obscurs, ne demandait pas son avis à Sweeney qui luttait à la fois contre l'éjaculation et contre une crampe naissante au niveau du mollet. Il pensa aux sucreries qu'il venait d'engloutir en cachette. Gisèle malmenait, pendant ce temps, la surface de la toile dont l'envers était animé de croisements étranges et insensés. Sweeney se souvenait de cette pose avec amertume et tristesse aussi parce que le tableau de Gisèle le décevait. Ce n'était pas un portrait. C'était un paysage. Elle l'avait mélangé sans ménagement à cette terre où il ne voulait pas retourner. Cette souffrance l'accompagnait depuis et il en parlait à tout le monde, sans distinction. Enfin : c'est ce que prétendait Jean que j'écoutais d'une oreille.

Le portrait de Fleur n'avait pas été peint à Rock Drill. Je m'en étonnais. Gisèle ne peignait pas à Bélissens. Elle n'avait d'ailleurs pas d'atelier au château. Elle y dessinait beaucoup, oui. Mais je ne l'ai jamais vu peindre quoi que ce soit au château. Le portrait de Fleur, elle l'avait peint en plein air dans un coin d'ombre et de silence qui est un des plus beaux secrets de Polopos. « Polopos ! » m'écriai-je. Je pensai à Lorenzo. Avais-je revu son portrait ? Sweeney y pensait pendant la pose, sentant le battement obscène de sa queue, les yeux mangés par la lumière où Gisèle avait l'air d'un fantôme. Il avait pensé à Lorenzo parce qu'elle venait de lui commenter le portrait qu'elle avait fait de lui l'année d'avant. Il l'avait à peine regardé. C'était un portrait fidèle, disait Gisèle. Lorenzo avait refusé de se prêter au jeu d'une interprétation picturale dont Gisèle le bassinait depuis plusieurs jours. Il voulait être peint en pied (Fleur, la même année, avait eu la même exigence), habillé du costume traditionnel des montagnes où il avait vu le jour et il ne posait pas si Gisèle n'accrochait pas au tableau au moins un de ces vers qui l'avaient rendu fameux dans son pays. C'était beaucoup demander mais Gisèle n'y avait pas vu d'inconvénient. Montrant le tableau à Sweeney qui se déshabillait lentement, elle traduisit le distique qu'elle avait peint en lettres d'or en haut et à droite de la toile. Il trouva cette poésie un peu molle. « Je traduis mal », conclut Gisèle un peu agacée par la lenteur de Sweeney qui exposait ses fesses à la lumière réfléchie d'un rideau qui bougeait. D'où Jean tenait-il cette anecdote ? Je ne lui posai pas la question, de peur d'interrompre l'exhibition de la nudité mentale de Gisèle qui commençait à me plaire dans cette peau que je ne lui connaissais pas, malgré les doutes que je formulais secrètement à l'endroit du témoignage lent et précis de Jean qui ramenait le portrait de Fleur dans mon champ de vision.

Fleur était nue. Est-ce que je m'en rendais compte maintenant qu'il avait tiré le rideau, changeant d'un coup la chaleur de la lumière dans le sens du vert et du jaune. Nue, géométrique circulaire, sans angle visible au ras de la surface trahie par la lumière trop perpendiculaire (Jean tourna le tableau dans cette lumière et les reflets se multiplièrent jusqu'à l'abstraction totale de la profondeur), rehaussée d'ombres claires, aplatie par la couleur, divisée par les contrastes jusqu'à la ressemblance parfaite, j'ai tout de suite reconnu le visage discret de Fleur, ses mains chargées de bagues et ce qui restait, en lumière, de sa robe jetée dans l'ombre. En réalité, Fleur pleurait. Jean en était convaincu. Gisèle n'avait pas peint ces larmes de verre. Elle en avait rêvé d'autres, à la surface d'un sein dont la pointe indiquait le sens de rotation du tableau, Jean cherchant toujours le sens de cette circularité changeante, ne le trouvant pas et moi muette d'indignation à cause de ces possibilités de réalité, cette Fleur possible dans n'importe quel sens que Gisèle avait instinctivement puis pratiquement retrouvé sans l'aide de personne et surtout pas de Fleur qui pleurait, qui ne désirait rien d'autre que ce renoncement dont Gisèle ne parlait plus maintenant que la matière y avait trouvé son compte. Fleur se souvenait avec angoisse de cette exigence. Sa nudité souffrait encore mais elle la reconnaissait dans le tableau. De temps à autre, elle demandait à Gisèle de l'exposer au pied du mur, près du miroir où elle s'exerçait à la comparaison. Gisèle disait :« C'est moi que tu regardes dans le miroir ?

— Je sais toujours que c'est toi. » Et Jean, qui reluquait entre les lames du parquet, respirant à peine à travers cette brèche d'abord fortuite puis élargie à la mesure du calcul que le désir lui imposait, Jean regardait la larme de Fleur sur le bout du doigt de Gisèle qui le portait à sa bouche comme un cri d'amour qu'il faut éteindre à tout prix sous peine de renversement des plaisirs et des joies.

Le portrait de Saïda était beaucoup moins obscène. Saïda était assise dans un fauteuil d'osier, à peine nue, baignée d'une lumière discrète qui arrivait presque horizontalement d'une fenêtre non peinte mais parfaitement identifiable (Kateb possédait un palais minuscule et irréel dans la banlieue de Bagdad). Le regard n'exprimait que la tranquillité d'être peinte dans une pose avantageuse avec l'assentiment de l'époux dont le reflet gris et plat se découpait dans la blancheur éclatante d'un miroir qui indiquait la distance à parcourir du regard pour atteindre le fond du tableau où justement l'époux se faisait une fausse idée de la fidélité de sa femme préférée. Saïda n'avait pas aimé le tableau, mais pour d'autres raisons que Kateb (loin de son palais et de ses privilèges) ne comprenait pas aussi bien que Gisèle qui avait pourtant recherché avec amour cette révélation de caractère magique d'un sein qui n'était pas celui, moins rêvé, de Saïda. Mais il n'y avait pas eu d'autres reproches de la part de Saïda qui avait recommandé à Kateb de ne pas acheter le tableau que de toutes les façons il ne pourrait plus accrocher dans son palais miniature. Le portrait de Saïda n'avait pas non plus trouvé acquéreur dans une exposition où Gisèle avait présenté d'autres portraits plus véridiques. Et il était toujours en sa possession, imparfait et presque désagréable, toujours tourné vers le mur qui n'échangeait avec lui que de la poussière et des moisissures. Jean regrettait cette présence brisée en mille reflets par la mort même de Saïda qui compliquait encore le rapport de Gisèle à ce portrait manqué par amour pour la peinture. Kateb n'avait jamais demandé à le revisiter. Il cultivait d'autres fleurs maintenant et Gisèle ne parlait plus de ce palais qu'elle avait traversé une fois pour rêver d'autres noces que celle qu'elle devait à Fabrice.

Mais Gisèle n'avait-elle pas peint le portrait de Jean lui-même ? Jean n'aimait pas l'idée de ce morceau de vérité arrachée à sa propre réalité. « Voulez-vous voir votre portrait, Cecilia ?

— Ce n'est qu'une étude. Le portrait est chez moi à Polopos. Il me plaît. Je vous le montrerai un jour.

— Voulez-vous revoir cette étude ? » Il ne me demandait pas mon avis. Il manipula un nombre incohérent de toiles qu'il transportait d'un mur à l'autre, inversant ainsi l'ordre inventé par Gisèle pour la conservation de sa collection de portraits. Le mien m'avait coûté non seulement une somme assez rondelette qui avait provoqué la fureur de Malcolm (qui payait) mais surtout, Gisèle s'était montrée d'une exigence impensable de la part d'une amie à qui on n’a d'abord demandé rien d'autre qu'un peu de compréhension. D'où le premier portrait, celui qu'elle conservait dans son atelier parce que je n'en avais pas voulu. Et contrairement à Saïda qui avait renoncé au génie de Gisèle, pour toujours, j'ai accepté l'idée d'un autre portrait plus conforme à l'idée que je me faisais, à cette époque, de mon propre reflet, Malcolm étant d'accord avec moi sur ce point précis de nos relations d'amitié avec le couple Vermort.

14 juillet : (écrit le) J'avais vu ce portrait de Fleur dans une galerie à New York où Gisèle exposait avec des amis simplement pour les réunir car elle avait quelque chose à leur dire. J'avais espéré y trouver mon portrait, que j'aimais et qui me flattait, Gisèle savait tout de mon bonheur relatif à ce portrait pour lequel j'avais posé sans jamais me plaindre de l'attente de Gisèle qui était pour moi exactement ce que j'espérais d'elle. Mais dans cette même moulure, il y avait le portrait d'une inconnue dont je ne demandais même pas le nom. L'absence des coups de pinceau visibles le différenciait tellement du mien où je figurais la matière même aux yeux de Gisèle qui cette fois s'était laissée attendrir par la lenteur de la pose. Je ne connaissais pas ce visage et ce jour-là, à New York, je n'ai pas cherché à en savoir plus. J'étais entrée dans la galerie pour y trouver Gisèle et elle n'y était pas. Avant de me renseigner sur elle, auprès d'une femme qui ne ressemblait à rien d'accrochable, j'ai croisé le regard de Fleur, qui n'était pas encore Fleur pour moi et qui allait le devenir pour tout le monde. J'ai aimé ce portrait. J'ai aimé les coulures et les transparences collées. Gisèle avait dû traverser ce tableau avant de le peindre. Elle avait fait ce voyage insensé. Et c'est Fleur qui l'avait conduite jusqu'à ce retour étourdissant de sens. Ce fut là mon impression, ma première impression. Plus tard, j'ai revu ce portrait, au moment où Gisèle m'expliquait enfin pourquoi elle n'avait jamais exposé le mien, ce qui lui avait valu de ma part de doux reproches. « Ce n'est pas mon style. C'est le tien. » Mon style, cette matière pétrifiée ! Ces épaisseurs, ces raclures, ces abandons, ces différences, toute cette imitation constitue mon style et mon credo ! « Gisèle ! Tu inventes une excuse qui n'est pas dans le tableau ! » J'aurais pu me fâcher, décider de ne plus la revoir, mais le portrait de Fleur venait m'inspirer le contraire. Je n'en parlais toutefois pas. À cette date, je n'ai jamais eu aucun sujet de conversation avec Gisèle sur ce sujet. Suis-je claire ? Jean avait posé le tableau à plat sur le lit, pour que je puisse le voir. De là-haut, frôlé par la lumière oblique, et à travers la couleur des rideaux, il était merveilleux. Jean ne trouvait pas les mots pour le commenter. Il les avait trouvés pourtant en exposant de la même manière mon portrait que je n'ai jamais voulu acheter à Gisèle à la condition qu'elle ne le détruise pas au cours d'une crise de style. Jean était intrigué par cette surface sans possibilité de profondeur. Il posait la question dans l'espoir que j'y réponde. Je lui ai demandé de remonter avec le cahier qu'il avait oublié de chercher. Mais il avait d'autres projets. Il me montra l'autoportrait de Gisèle, plat et monstrueux. Il le trouvait risible. Il revenait à Fleur. « Ce portrait est un miroir, vous avez raison Cecilia ! » et il en effleurait la surface pour y surprendre un reflet de sa propre existence. Dans le miroir (celui de la cheminée) il avait l'air d'un enfant.

« Croyez-vous qu'elle reviendra ? » me demandait-il un peu plus tard. Il avait posé le plateau à thé sur les couvertures défaites de son lit. « Ne vous asseyez pas dans mon sommeil. » Il servit le thé. « À New York ? Je ne me souviens pas de l'y avoir vu. Vous confondez peut-être, Cecilia. » Mais je ne me trompais pas. Comment s'égarer à ce point à propos d'un fait qui était de la matière mémorable pure ? « Vous avez peut-être raison », dit Jean en chassant une mouche. Je n'étais jamais entrée dans sa chambre qui est située dans le grenier principal de Rock Drill. Que penser d'une chambre dont les murs ne sont pas peints ? La lumière arrive d'un œil-de-bœuf habité par un couple de pigeons. Le rideau triste et noir qui tombe derrière le lit cache mal un mur de planches disjointes par où arrive une autre lumière sur le point de devenir de l'ombre. De l'autre côté, le mur est de briques grises et poussiéreuses, mais cette surface tremblante est parcourue d'étagères remplies de livres et d'objets en tous genres, du bibelot de terre à la photographie encadrée d'or et de fleurs. Même le thé a le goût de cette captivité moisie. « Vous ne m'avez pas parlé du portrait de Fleur », dit Jean. Nous en avons longuement parlé cet après-midi tandis que je relisais vaguement les pages du journal retrouvé, et notamment cette note du 7 juillet à propos du fil d'Ariane qui s'embrouille un peu pour devenir l'essentiel du texte. Je ne me souvenais même pas d'avoir eu cette idée. C'est elle que je voulais commenter en me ressouvenant du portrait de Fleur peu après l'avoir revu à plat dans une lumière de rêve dont la magie ne s'expliquera jamais par le voyeurisme de Jean. « Nous sommes tous les voyeurs de Gisèle, me dit Fabrice à qui j'en touchais un mot pour l'émoustiller un peu. Elle n'en sait rien, naturellement. » L'aimait-il comme elle voulait qu'on croie à cet amour ? « Je suis le quatrième nain de la dynastie, m'avait révélé Jean. Jean IV. Mais dans la famille, on n'a jamais su choisir les portraitistes. Vous serez très déçue par la galerie des ancêtres. Il n'a jamais été question que ma mère y accroche le portrait de mon père. C'est Maury qui a eu cet honneur.

— Maury ?

— Un portraitiste dont le père est magistrat à la Cour d'Appel, oui. »

« Gisèle rentrera le 22 prochain, dit Fabrice en refermant le livre qu'il ne lit pas.

— Je la croiserai donc quelque part entre Rock Drill et la gare. »

15 juillet : Par quoi commence le roman ? Il y a toujours cette ouverture textuelle nécessaire au franchissement de la première longueur qui sert d'introduction. Un souvenir significatif, une explication, le commencement d'une énigme, une scène initiale où les deux personnages principaux installent d'emblée les conditions de leur histoire. Pourquoi ne pas le commencer, au contraire, dans l'incohérence d'un moment ou d'un autre qui ne veut pas entrer tel quel, sans préparatifs, sans cérémonie, sans avilissement dans le cours de cette linéarité imaginaire qui devient le récit uniquement parce que quelqu'un parle et qu'il s'agit peut-être de ne plus l'interrompre ? Le jour se lève. Nous sommes le 16. Il y a un peu de vent pour secouer les rideaux dans la lumière, un peu de vent et une vague fraîcheur qui entre pour mettre fin à la nuit, à cette nuit où je n'ai pas dormi comme je voulais. 16 juillet : Il y a quelques jours, j'ai joliment laissé entendre que Fabrice détenait la clé de ma captivité. C'était accumuler les trois éléments de mon bonheur : la clé, la captivité et Fabrice. En commençant par la clé, une nuit de décembre ou de janvier il y a quelques années. J'installe la scène en pleine nuit dans le vieux colombier qui domine Vermort du côté d'un bois d'acacias. C'est une tour carrée, ce sont de vieilles pierres moussues, des ouvertures triangulaires en haut pour les pigeons (il n'y a plus de pigeons) et une porte de chêne gris et sale que Fabrice a poussée d'un coup d'épaule après avoir tourné la clé dans la serrure. Il a allumé une bougie. Anaïs m'apparaît dans toute sa splendeur, grande, noire, immobile et attentive. Elle enlève le manteau initiatique sur un geste de Fabrice qui contemple cette beauté nue, mais Anaïs est déjà tout entière dans son rôle de disciple. Puis il approche la bougie de mon visage. Il guette mes larmes. Je suis déjà nue, mordue par ce froid obscène et par l'idée de me montrer aussi fidèle qu'Anaïs qui est une force de la nature. Elle ne tremble pas. Elle agit en sportive. Elle veut gagner. Fabrice jette les deux manteaux sur son épaule et il nous indique le seuil de la porte. Anaïs passe devant moi. Elle gémit au contact de la neige, ayant posé un pied sur le seuil et attendant la fin de ce gémissement avec une patience qui me donne le vertige. Puis elle traverse la neige jusqu'au sentier. Fabrice prononce son nom. Elle s'arrête mais ne se retourne pas. Elle m'attend. Sur le chemin, il n'y a plus de neige. Je le sais puisque c'est par là que nous sommes arrivés tous les trois. Fabrice pose une main sur mon épaule et me dit quelque chose que je n'entends pas. C'est avec lui que je rejoins Anaïs. Il parle encore, Anaïs ne l'écoute pas, elle sautille dans la boue, je suis tranquille maintenant, loin de la douleur et si proche de ce qu'il s'agit d'obtenir de la patience de Fabrice qui s'éloigne dans l'autre sens. Anaïs m'a quittée. J'ai attendu la disparition de Fabrice dans la nuit. Je n'ai pensé qu'à cette tranquillité promise pour toujours. Je pleurais mais Fabrice ne s'est pas retourné pour m'écouter. De l'autre côté, au bas de la pente, Anaïs m'attendait à l'entrée d'un autre chemin, mais sans me faire aucun de ces signes convenus pour manifester l'impatience ou le désir. Pendant toute la descente, je la regarde, blanche et solide, qui va et vient sur les solives d'un petit pont de bois qui ne traverse qu'un ruisseau. Quand j'arrive près d'elle, elle ne prend pas le temps de me reprocher ma lenteur et s'engage aussitôt dans le chemin. On entre d'un coup dans cette ombre qui fausse les distances parce que c'est la nuit qui la crée ou qui la compose. Anaïs s'est transformée en blancheur, presque en transparence, fluide et silencieuse, ne secouant que des feuillages qui éparpillent sur mes jambes leur neige et leur froissement dur, impalpable, inévitable. J'ai envie de crier. Je franchis toutes ces douleurs et la peur de n'être plus rien si Anaïs m'abandonne. Elle a fait cette promesse à Fabrice, mais elle marche vite, elle veut m'oublier, elle me distance, elle disparaît, reparaît à l'angle d'une roche et dans l'intervalle j'ai résisté une fois de plus au désir, je me suis relevée en me débarrassant de la boue qui se transforme en traces sur mes jambes, de la fibre qui s'accroche à mes genoux, de ces mondes de terre et de neige qui se mélangent à mon passage nu, n'expliquant rien ni du passage ni de la nudité, me ramenant visuellement au corps inaltérable d'Anaïs qui revient, toujours silencieuse, précise, forte, impérative. Je la suis encore dans cette nuit qu'elle traverse parce que c'est la première, dira-t-elle plus tard pour tout expliquer, quand Malcolm, blessé à mort, lui demandera d'accepter le témoignage de son admiration et de sa foi.

Quand nous sommes arrivées au bord de la rivière, il neigeait. Sous les arbres du chemin, on n'avait ressenti qu'un vent léger, presque tiède et Anaïs s'était baissée pour tremper ses mains dans la boue d'un feuillage qui finissait en travers du chemin, épineux et jaloux. Elle avait partagé cette boue avec moi, « la boue des arbres, dit-elle enfin. Elle descend de cette pente, vois-tu ? Presque chaude, au point où nous sommes », mais le froid revenait, il arrivait avec le vent de la surface de l'eau où les flocons de neige pouvaient encore flotter avant de disparaître. Anaïs couvrit entièrement son corps de cette boue. Elle riait doucement. Elle ouvrit la bouche pour me montrer qu'elle mordait. Elle luttait contre ce cri. Elle ne pouvait pas pleurer. Au pire, elle criait. Elle entra dans l'eau jusqu'à mi-cuisse, sans attendre, sans rien espérer de moi, et elle traversa la rivière sans ce cri que j'attendais d'elle. De l'autre côté, elle continua de se couvrir de boue et de mordre le galet jusqu'à une autre douleur qui n'était plus la sienne. Je me suis écroulée sans entendre son avertissement. Elle disparut au-delà des arbres qui étaient la dernière limite. « Elle ne t'abandonne pas, disait Fabrice en ajustant le manteau dans les creux et les plis de mon recroquevillement contre lequel il luttait pour me prendre. Elle arrivera au château avant nous. Elle gagne toujours. Elle aime ce plaisir. Personne n'y peut rien. Pas même toi qui a failli mourir cette nuit. » L'autre manteau, celui d'Anaïs ou le mien, était étendu sur la neige. Fabrice me prenait. Et je cédais. Ensuite j'ai traversé la rivière sur ses épaules et sur l'autre rive, il me prit encore, dans le même manteau et je me laissai faire. J'avais perdu. Anaïs devait être au château maintenant, nue et célèbre, contenant encore sa colère et ne laissant rien paraître que son courage et sa force. Fabrice me laissa seule sur cette image. Il me retrouverait dans la cour du château, avec les autres qui exploraient en ce moment le corps indéchiffrable d'Anaïs qui ne m'avait pas attendu et qui avait eu raison de m'abandonner si c'était ce que je désirais. J'atteignis le portail du château en même temps que le soleil. La douleur m'avait vaincue. J'arrivai trop tard. Personne ne m'attendait. Dans la cour, Anaïs gisait nue sur un banc, endormie ou oubliée. Les traces du fouet sur son corps me ramenèrent à la réalité. Fabrice arrivait d'ailleurs avec les autres. Il me fouetta aussi, jusqu'à ce que je tombe sur Anaïs qui me sembla morte. Et puis je suis entrée dans ce feu qui atteignait mes os. Anaïs respirait. Elle n'en croyait pas ses yeux. Elle m'embrassait. Elle avait encore le galet dans la bouche. Elle le cracha pour pouvoir crier avec moi. Le fouet remontait sur mes épaules. Il mit le feu à mon cou. Je n'entendais pas mon cri. Je pouvais saigner à travers cette convulsion. Puis le fouet cessa de me martyriser. Anaïs me montra ses morsures sur sa propre chair. C'était fini. On était bien entré, toutes les deux, dans ce siècle de charlatans. Elle n'y avait pas cru. Ni pour elle ni pour moi-même. On nous rhabilla, on nous conduisit près de la cheminée que Gisèle alimentait en préparant le commentaire de notre initiation. Voilà par quoi commence le roman. Cette volubilité de Gisèle, le texte incroyablement long de son sermon à l'heure de rendre compte devant Dieu dans le temple où nous ne sommes que des serviteurs. Malcolm avait vécu la flagellation d'Anaïs avec une intensité qu'il n'a pas retrouvée quand ce fut mon tour d'être sacrifiée à cette fin du rite. Anaïs était désolée pour moi. Elle était sincère quand elle le disait. Et Gisèle qui ne concluait pas !

15 juillet : Il allait me demander si la visite de l'atelier de Gisèle m'avait offert les réponses que j'attendais d'elle. Je souris pour l'inviter à changer de sujet. Qui voulait savoir que nous avions pénétré dans l'atelier sans la clé nécessaire ? Il était heureux que j'aie accepté de déjeuner avec lui ce matin. Il avait un nombre incalculable de questions à me poser. Au sujet de Gisèle ? Un peu, et aussi par rapport à Malcolm qui refusait de comprendre, qui mélangeait les faits jusqu'à cette cohérence qui n'a plus rien à voir avec la réalité. Il ne me demandait pas mon opinion. Me souvenais-je de ce bal au village, quand l'orage avait éclaté sans ces signes annonciateurs dont l'absence a été pendant deux jours le sujet de conversation le mieux partagé ? Comment les gens peuvent-ils s'éloigner ainsi de la vérité pour se mettre d'accord sur un fait (il n'y avait pas eu de coup de vent pour annoncer la pluie) dont l'existence n'est même pas mise en doute ? S'il y avait eu un coup de vent, aurait-on parlé plutôt de la foudre qui était tombée sur le crucifix, fait extraordinaire dont Jean avait été le seul témoin, lui qui était resté sous la pluie dans l'attente d'un écroulement, ce qui était arrivé la dernière fois qu'il avait eu l'occasion de s'isoler du reste du monde (l'eau avait mis le temps à arriver dans les rues hautes mais une fois le flot formé entre les murs des maisons, il n'avait plus douté qu'il allait se passer quelque chose de grave avant que l'eau ne s'épanchât sur la place publique, ce qui était arrivé, l'eau presque tranquille au niveau de la place et ce déchaînement qui s'y épuisait pourtant, jusqu'à ce qu'un pan de mur fût emporté et qu'un premier cri de terreur signalât la présence de l'avant-garde de la mort dans ces parages trop tranquilles tout le reste de l'année) et qui aurait encore lieu s'il savait résister à la morsure de la pluie, à la menace du feu et à la peur de l'attente qui s'installait loin des autres, ruisselante et fétide, à ras du sol sous ses fesses, s'il était assis en haut de l'escalier où il avait vu, le jour de l'inondation, les pierres, les volets, les meubles et les gens dans un même mouvement se briser et ne plus reparaître plus bas sur la place où le crucifix pointait une unique flèche d'acier rouillé en forme de trèfle, puisque c'était ce symbole qui intriguait le mieux depuis si longtemps la mémoire des gens, qui était un peu la sienne, mais à peine, car il ne les aimait pas. Me souvenais-je du crucifix porté au rouge par cette puissance céleste qui n'est plus un mystère, sauf peut-être pour ces gens avec qui le siècle s'en va, et avec eux le limon qui a nourri la terre dans un sens erroné ? Puis l'orage avait passé, on l'avait écouté pendant cinq bonnes minutes et personne n'était sorti de la mairie avant que quelqu'un ne s'écrie : « En avant la musique ! » (c'était Fabrice lui-même, je m'en souvenais à cause de l'hésitation bien légitime des musiciens qui avaient cru à tort que la soirée se terminait naturellement par cette réunion informelle dans la maison publique). Et le bal a repris. Il s'était approché du crucifix. Il était noir maintenant. La rouille avait disparu, ce qui devait avoir une explication. Il approcha prudemment sa main mais ne se brûla pas. La pluie avait fait son office. Il le dit à un passant qui ne prêta pas attention à ce propos hermétique. Une femme fit un signe de croix. Je me suis approchée.

— C'est maintenant que tu me le racontes. J'y ai tellement pensé depuis. Combien de jours ont passé ?

— Peu. Le temps te semble toujours trop long.

— Je me souviens de cette crise de nerfs. La musique s'est arrêtée (parce que Fabrice ne la conduisait plus, ayant reconnu la voix de Jean).

— Les gens m'ont regardée. Je me disais bêtement que j'étais jolie et que par conséquent je n'avais rien à craindre de leur critique. Jean est allé se jeter dans la rivière. Personne n'a pu l'arrêter. Il a traversé la foule, la route, le bois d'acacias, l'enclos inhabité et plouf ! on l'a retrouvé dans la rivière où il s'était mis à boire l'eau parce que son corps refusait de s'y noyer. S'il n'y avait pas eu ce cri, tout le monde aurait ri de cette tentative de ne pas se tuer malgré le terrible désir de le faire. Fabrice a sauté dans ce demi-mètre d'eau. C'était fini.

— Pourquoi Jean a-t-il voulu en reparler ce matin ?

— À cause de ce que je pensais des tableaux de Gisèle.

— Ton portrait ? Quand en avez-vous donc parlé ?

— Cette nuit. Toute la nuit. Dans son grenier. Il voulait que je le suive, que je m'accroche à cette corde pour le rejoindre mais je suis restée à plat ventre sur le plancher, la tête dans la brèche qui communiquait ses odeurs végétales et il a rassemblé les tableaux sur toute la surface du plancher de l'atelier.

— C'est ce que tu écriras dans ton journal mais ce n'est pas vrai. Ce matin il n'avait qu'une idée dans la tête : se revoir trempé de la tête aux pieds par une pluie glacée de la fin août et s'imaginer encore les changements survenus au crucifix alors que l'esprit des gens était ailleurs, non pas parce qu'il était question de ne pas tenir compte de son témoignage mais parce que tout le monde était d'accord sur le fait qu'il n'y avait eu aucun coup de vent. Si tu posais la question aujourd'hui, sur la place de Bélissens où le crucifix a retrouvé sa rouille et ses ombres vertes, on t'en reparlerait avec plaisir, de ce coup de vent qui n'avait pas existé et personne ne saurait « exactement quoi te dire » sur la tentative de Jean de se noyer dans si peu d'eau que personne ne s'en souvenait aussi précisément que des vibrations, par exemple, de l'escalier de la mairie en haut duquel Gisèle avait tenté de te séduire. Mais de cela non plus les gens ne savent rien, ils n'ont pas vécu ce baiser et ne savent plus rien de ta joliesse. Comment va Jean depuis ce matin ?

Belle après-midi que ce retour au beau temps. Malcolm a oublié ses migraines. Je l'ai poussé jusque sous les tilleuls puis nous avons eu ensemble ce même désir de longer la rivière pour atteindre les hêtres d'où il est possible de voir la toiture grise de Lily House. Il n'y avait pas de feu de cheminée pour indiquer la présence d'Anaïs. Une haie de frênes cachait la façade et ses volets qui étaient peut-être ouverts si Anaïs était fidèle au rendez-vous de l'été. « On la verra arriver de ce côté », fit Malcolm sans y croire et il me montrait le chemin et les traces des roues de la voiture d'Anaïs, enfin : ce qu'il imaginait être ces traces rendues improbables par les averses de la semaine passée. Mais il voulait y croire. Il attendait toujours Anaïs à l'orée d'une illusion dont il était le seul propriétaire. Jean agissait de même par rapport à Fleur. Pouvais-je en évoquer le fantôme, sous les hêtres grandioses, sans prendre le risque de briser en mille morceaux de rêve le miroir dans lequel apparaissait Anaïs chaque fois que Malcolm s'y regardait pour ne pas se ressembler. Non pas qu'il songeât à cette métamorphose qui avait fait de John une créature approximative et désespérante. Tout autre était le rêve de Malcolm. Il n'aimait plus ma joliesse, c'est tout. Il s'en souvenait peut-être, pourquoi pas après tout ? Gisèle m'avait embrassée dans le même sens.

— Et surtout elle avait peint cette surface. Petits seins, peau brune, ventre large et... cette épaule que tu offres au regard.

— Tu traduis mal, d'autant que tu m'as à peine vue dans cette tenue. Tu ne sais toujours pas de quoi tu parles.

— Je suis entré dans cette triste ruine qui est tout ce qui reste du pavillon de chasse. Les murs ont tenu le coup, à part quelques traces de ravinement. Par contre, toute la charpente est retournée à la terre. On récupérera la moitié des tuiles. Il faudra réinventer les fenêtres, les volets, la véranda et ce bout de clôture qui prévient la chute dix mètres plus bas, dans un massif de ronces impossible à mesurer en profondeur mais dont l'ampleur décourage le désir de destruction. Au milieu de cet enchevêtrement végétal, de cet inexplicable nœud de verdure et de terre, un frêne a grandi doucement avec les années, à peine retenu par un houx parasite qui fleurit en hiver mais qui reste inaccessible. On recommencera ce bout de clôture exactement là où notre négligence l'a abandonné, il y a dix ans, quand la toiture du pavillon de chasse s'est écroulée sur ce qui restait d'autres années de plaisir qui ne nous appartiennent pas.

— Qu'est-ce qui te prend de vouloir comme ça réparer cette ruine qui a atteint toute la beauté qu'on peut attendre de cet abandon ? C'est un point de passage et d'arrêt. On n'y reviendra pas pour y reposer les désirs dans l'attente de ce plaisir qui n'est plus à la mode. Pourquoi cette ruine ? Pourquoi pas celle qui limite un angle de Rock Drill à l'adret ? Ce serait bien plus propice au mensonge, non ? Plus à l'écart et plus discret ? Plus inaccessible si l'on ne restaure pas le chemin ? Imagine mes égratignures. Les imagines-tu ?

— Je vous voyais, c'est tout. J'ai dépassé le bout de cette clôture qui ne va pas plus loin. Ensuite il faut monter cette pente rocheuse jusqu'à l'ancien chenil qui n'est plus qu'un souvenir. J'ai deviné un mur et aperçus une solive de châtaignier qui était peut-être un arbre mort. Plus haut, on voit Lily House par la façade Est où se trouve le porche d'entrée. Si Anaïs est là, les volets de sa chambre sont ouverts et le parasol déployé dans la cour. Le fauteuil de Malcolm ne peut atteindre cette hauteur. Il faudrait faire le tour par le bois d'épines, mais le sentier est envahi de branches et d'orties. On y passe cependant très bien à pied, s'il ne vient pas de pleuvoir toutefois, car dans ces conditions toute la boue de la pente a traversé le sentier et il est impossible de s'aventurer dans cette argile, j'en ai fait l'expérience. Je n'ai pas été bien loin dans cette direction et depuis, je préfère monter la sente verticale qui débouche d'un coup sur les restes méconnaissables de l'ancien chenil. De là, à l'ombre d'un acacia, on peut voir la cour de Lily House, le parasol blanc et la table blanche, les deux chaises renversées contre la table et la voiture d'Anaïs qui ne se décide pas à venir nous rendre visite. Il n'y a pas de téléphone à Lily House. J'ai eu envie d'entendre sa voix. Mais c'est plutôt les notes aiguës de votre conversation qui montaient vers le chenil. De quoi parlez-vous ? Vous aviez l'air si attentifs, si réciproques !

— Crois-tu que nous la verrons cet été ? me demandait Malcolm.

— Elle vient nous voir chaque été. Pourquoi crains-tu qu'elle déroge à la règle justement cet été ?

— Elle vient plus tôt d'habitude. Nous sommes le 15. Elle ne viendra pas au-delà de ce mois. Elle n'est jamais venue en août.

— Qu'attends-tu d'elle que je ne peux pas te donner ? Sa féminité ?

— John attend tout de cette féminité. Il l'imite presque parfaitement. Il a en lui ce talent qui rend possibles toutes les métamorphoses.

— Ne parlons pas de John. Pourquoi Anaïs ? Est-ce le corps que tu veux voir, ou bien rencontrer son regard, ou toucher sa main, ne rien répondre, tout écouter et pourquoi ?

— Ne crie pas ! Nous ne sommes pas seuls. Je te parlerais de ce corps, de sa musculature et de la force que j'y ai rencontrée, mais je t'en prie, ne crie pas ! Fabrice nous observe. Il est là-haut près de l'acacia, en pleine lumière et le vent porte notre conversation jusqu'à lui. On dit qu'il y avait un chenil à cet endroit. Je n'ai pas pu monter à cause de l'humus, à cause des branches aussi. Je sais que de là-haut il doit être possible de voir Lily House. Si c'est le cas, il sait si Anaïs est arrivée ou non. Ce qu'il ne sait pas, c'est si elle viendra et quand. Elle m'a écrit.

— Je ne le savais pas.

— Si tu n'as pas lu cette lettre (ce dont je doute), tu ne sais pas ce qu'elle répond à mon voyeurisme.

— Elle a utilisé le terme « voyeurisme » ? Étrange de sa part. Elle se cultive. John lui reproche justement son « exhibitionnisme ». Elle lui rétorque qu'il ne ressemble à rien.

— Vaine conversation ! Si tu montais rejoindre Fabrice dans les ruines du chenil, tu pourrais en savoir autant que lui, ne crois-tu pas ? On dirait qu'il t'attend. Tu me raconteras ?

Pourquoi ne pas raconter ? Fabrice aussi voulait que je lui raconte ma conversation avec Malcolm sous les tilleuls. Il était adossé à l'acacia et me demandait ce que je pensais de la relation de Malcolm et d'Anaïs. Il les avait vus discuter tranquillement à une table de la bibliothèque, s'il n'y avait personne pour les écouter, ou bien près de la serre sur le banc de bois que Sweeney venait d'épousseter comme un meuble, ou bien c'était dans un angle de l'atelier de Gisèle qui énumérait les raisons de peindre la nudité musclée d'Anaïs qui faisait non de la tête mais sans rien dire de ce qu'elle pensait du désir de Gisèle. C'était encore un soir d'été à Rock Drill. Anaïs était sur le point de mettre fin à un séjour qui avait trop peu duré aux yeux de Malcolm qui en exhibait les larmes et l'irritation de surface. Anaïs était désolée d'être contrainte d'écourter un séjour qui s'était déroulé sans anicroche. Malcolm sursaute en entendant ce terme qui lui semble étranger au vide de sens. Il en parla toute la soirée après qu'Anaïs fut partie et s'endormit en répétant ce mot auquel il s'accrochait comme à une bouée. « Tu es arrivée juste à temps pour l'empêcher de vider une deuxième bouteille et cette nuit-là vous avez dormi ensemble, ce qui n'a choqué personne. Tout le monde en voulait un peu à Anaïs, sauf John qui explorait consciencieusement la féminité de Virginie qui s'étonnait de ne rien comprendre à cette proximité où John prenait des poses pour les essayer.

— Anaïs est arrivée. Il va être heureux de l'apprendre. Est-ce que je lui fais un signe pour le lui dire ?

— Descendons plutôt !

— Il te racontera l'épisode du crucifix.

— Qu'est-ce que tu lui en as dit ? Pauvre Jean ! Malcolm ne va plus savoir par quel bout le prendre ! »

 


 

CELA

  

Chapitre III

16 juillet

  

Les trois frères prenaient leur petit déjeuner (lait chaud cuit à la pierre, jambon braisé, pain maison, fruits des bois, pâté de canard et olives noires au fenouil) à l'emplacement de la future terrasse (semi-circulaire, rayon = quatorze mètres moins l'épaisseur de la balustrade de marbre dont on pouvait voir l'entassement anarchique dans un carré de terre noire fraîchement retournée, futur massif d'hortensias avec érection tentaculaire d'un saule bleu), assis autour d'une table de fer forgé au-dessus de marbre noir, chaises dans le même style (cabaret), costumes d'été, blancs, et chapeaux de paille. Il y avait un manchot parmi eux. Le second (dans le sens des aiguilles d'une montre) était un nain un peu difforme mais pas trop, tête chauve et yeux en forme de boutons. Le troisième, en apparence plus distingué, sans doute à cause d'une absence totale de tare physique, était atteint de psychose maniaco-dépressive en phase finale. Il parlait.

Dans son bureau provisoirement installé dans le couloir d'une aile préservée de la destruction en vue d'une restauration dans le sens de son style outrageusement baroque (nous sommes dans la campagne new-yorkaise), le père observe ses trois fils. Il observe cette coagulation, excroissance de sa propre existence. Il ne détaille rien, il les regarde vivre. C'est un homme âgé, un peu mou, aux mains soyeuses, blanches et bleues, avec une belle chevelure coiffée sur le côté, par-dessus l'oreille dont le pendant symétrique est un bel objet de la nature, presque noble, dit-on. Il est assis à son bureau, les mains reposant sur les feuilles qu'il vient d'ordonner en plusieurs paquets d'épaisseurs inégales. Ce sont des chapitres. Il va les relire aujourd'hui et demain, peut-être après-demain si la fatigue revient. Elle reviendra, dilatera ce temps, l'emportera encore (lui) de l'autre côté du texte et cette fois (pense-t-il) il y restera. C'est le manchot qui lui succédera à la direction de l'établissement de santé dont son père (Jean le sixième) est le créateur inoubliable. Son portrait (le portrait craché du vieux, avait dit un peu vite Sweeney mais pourquoi en vouloir justement à Sweeney lui qui ne ferait pas de mal à une mouche ne fera plus de mal il a fait tellement de mal rien qu'en parlant étrange folie que cette folie familiale n'en parlons plus) est accroché dans le même bureau au-dessus de la cheminée, un peu en lutte contre le chanci qui s'étend méthodiquement depuis l'angle supérieur gauche, au niveau d'un éclatement blanc de la moulure noire (dorée mais noire).

En bas, les trois frères finissent de déjeuner. Ils essuient leurs bouches (celle aux lèvres presque inexistantes, une autre ronde et dissymétrique à cause d'une imitation permanente de la douleur, et l'autre remuante et rouge, obscène) dans le blanc brodé de noir et de vert (chape de sable sur fond de sinople, une rose d'argent est en son abîme) des serviettes blanches, blanches et empesées, calculées dans les limites d'une orthogonalité de plis et d'ombres que des restes de nourritures traversent de leur fantaisie miniature. Ils ne se lèvent pas, ils n'écoutent pas le troisième qui ne les regarde plus, ils regardent le ciel (tous les trois ensemble), ils diraient, si l'un ne le disait ; il va pleuvoir. Oui, dit le nain, mais pas ce matin. Il ne pleut jamais le matin. Sweeney s'étonne. Il a déjà vu pleuvoir le matin.

— À Rock Drill ? dit le nain Jean, qui le croit.

— J'y suis depuis le début, dit Sweeney. Je sais un tas de choses dont vous n'avez pas idée. Même Fabrice ne se doute pas que...

— Père est malade, se contente de dire Fabrice.

Hier est arrivée la portraitiste (un mot amusant de Sweeney qui a ce talent particulièrement éprouvant pour les autres (ceux qui l'écoutent) de retrouver ce qui a déjà été trouvé). Elle va peindre un triple portrait à la demande de leur père. Ils l'attendent dans leurs costumes d'été blancs et anguleux, blancs de plis cassés et d'ombres transparentes de gris solaire. Ils ne l'ont pas attendue pour déjeuner. Ils l'ont attendue mais elle n'est pas venue. Ils ont pensé qu'elle ne viendrait pas parce que l'heure était passée. Pour contourner l'argumentation de Sweeney, qui était prêt à toute éventualité (oui, il avait prévu qu'elle serait en retard, il avait même pensé qu'elle ne viendrait pas déjeuner avec eux juste après l'avoir aperçue traversant toute nue la salle à manger où son père venait de prendre son petit déjeuner de malade du cœur entre les cuisses de cette femme qui n'était pas la première à accepter de jouer à ce jeu un peu, selon Sweeney, à côté des usages qu'on nous enseigne et il avait pensé qu'elle serait en retard, à cause du bain et des bouts de nourritures diététiques qui flotteraient à la surface comme des petites barques de désespoir, pensait-il pensant encore que décidément elle ne viendrait pas si papa la rejoignait lui aussi tout nu et la queue levée comme un petit chien lui donnant la queue au milieu du bain n'en parlons plus) mais Sweeney avait oublié.

— Oublié quoi ? dit Jean.

— Oublié pourquoi elle ne viendra pas, dit Sweeney.

— Tu ne le sais plus ? Tu as encore oublié ! Quelle honte ! Jean se lève et s'éloigne. Il rencontre Giselle dans l'escalier (elle signe Gisèle, vous connaissez ?). Il la salue, sans plus. Elle ne répond pas à son salut et continue son chemin.

— Qui est-ce ? demande-t-elle en arrivant à la table d'où les deux frères la regardent pour tenter de la voir telle qu'elle se donne.

Recommençons : les trois frères prenaient leur petit déjeuner à l'emplacement de la future terrasse, assis autour d'une table de fer forgé, chaises dans le même style cabaret, costumes d'été, blancs, chapeaux de paille. Je vous transforme en personnages de roman. J'ajoute le père, vieux, et Gisèle, étourdissante. Quand elle s'approche de la table, elle sait que le père ne viendra pas, à cause d'un orgasme trop savant, et que le plus jeune des frères, le nain, leur fait le caprice de ne pas vouloir figurer dans le tableau de Gisèle. Il dit que c'est une idée absurde. C'est tout ce qu'il dit. Elle croise ses jambes nues, ouvre un peu la chemise et fait couler le lait dans un bol. À la place du bol, Sweeney imagine un sein et Fabrice, qui connaît son frère par cœur, sent arriver le débit verbal au tremblement des jambes de Sweeney sous la table. Il se branle.

Non. Décidément non. Pas comme ça. Pas cette chimie de la fleur de peau. Gisèle est une artiste. Ni belle ni désirable. Lointaine ou distante. Elle impose sa nudité autrement. Autrement. Je voyais le regard de Fabrice, déjà amoureux. Si je commençais par là, par ce besoin d'amour ? Cette folie ordinaire. La veille. Elle arrive en taxi, comme d'habitude. Enfin : je veux dire : qu'il lui est déjà arrivé d'arriver en taxi mais c'était la vieille Mercedes grise de Cornélius, à Castelpu. Nous sommes à Rock Drill. Le taxi n'a pas de nom. Il arrive, elle descend, le chauffeur (un véritable Africain : pas un de ces... oh !) pose les valises (la valise de cuir bleu à poignée blanche, le fourre-tout publicitaire (une boisson cette fois, désaltérante) et la sacoche contenant la dactylographie du livre secret : quel livre secret mon dieu !) sur le trottoir de marbre rose et il remonte dans la voiture qui s'éloigne lentement vers la grille qui s'ouvre et se referme : seule reste ouverte la porte dans la grille, immobilisée par (n'importe quoi : faut-il une idée à cet endroit du texte : rêvons : elle ne rêve pas :) Elle est reçue par le nain Jean, fils de Jean. Il lui demande si elle a fait bon voyage (elle s'attendait à cette question et elle a préparé la réponse suivante (dans le taxi ? dans l'avion ? avant de partir ? avec qui parlait-elle de la pluie et du beau temps au moment de construire cette réponse :) ici la réponse (pas à pas reconstruisant ce qui n'est jamais arrivé, en tout cas pas à moi) et la nouvelle question de Jean (une question relative aux jours qui vont passer ? une allusion un peu acide sur la relation qu'elle entretient avec le père de Jean depuis que la mère de Jean n'est plus là pour en souffrir ? ou bien sait-elle déjà que le personnage de Jean (qu'elle imagine maintenant : nous sommes en train d'en parler) n'a plus d'existence si Jean (le père) accepte l'enfant qu'elle porte depuis (flash-back).

Jean lui présente Sweeney. Sweeney lui plaît. Elle voudrait que ce soit un homme plutôt grand, avec une abondante chevelure et des mains douces. Il se met à parler du futur parc. Aujourd'hui, il n'accepte pas de parler d'autre chose : on va l'installer dans la hêtraie, en plein dans les oiseaux et les bêtes qui déguerpissent à mon passage chaque fois que j'y pense. Vous êtes peintresse ?

— Seulement portraitiste, fait Gisèle. Votre père...

— Oui, oui, je sais, dit rapidement Sweeney et il virevolte et s'enfonce d'un coup dans l'ombre d'un couloir.

— (Jean, à Gisèle qui ne cache pas son étonnement :) Cette idée de portrait va le rendre fou. Il s'imagine que...

— (Gisèle, à Jean parce qu'il ne dit plus rien :) Je peindrai aussi cette imagination. Ne manquez pas de le lui dire. Qui est cet homme dans le jardin ? (Jean rougit. Il hésite puis : (elle voit le corps en plein exercice, le moignon qui se muscle, la verge qui danse, la bouche aux prises avec l'air de la nuit) C'est Fabrice. Il prétend retrouver son ancienne vigueur. Ne regardez pas. C'est un amant de la nature. Vous ne pouvez pas savoir ce que...

— Je connais tout le monde, dit Gisèle allègrement. Elle marche devant, portant la sacoche. Jean se tue à péniblement traîner la valise et le fourre-tout dont le fond touche de temps en temps le parquet poussiéreux de Rock Drill qui à ce moment (je parle du temps qui passe maintenant) est un vaste chantier dont la complexité nourrit des commentaires étonnés d'en savoir autant. Au bout du couloir, sur un palier peuplé de plantes vertes et étrangement propre (elle sent l'encaustique avec plaisir), une porte entrouverte donne un peu de lumière qui s'éparpille (en réalité, il s'agit d'un rectangle parfait mais je suis dans ma phase impressionniste) sur les feuilles, les accoudoirs et les suspensions éteintes. Gisèle avance trop vite. Jean arrive en retard. Il n'a pas assisté à l'offre du sein et de la fente. Il a à peine vu la robe glisser sur les genoux et retrouver son tombé naturel, mais elle est en train d'agrafer la chemise au niveau d'un téton. Il pose la valise (le fourre-tout est déjà « posé ») et il attend qu'on le congédie mais au lieu de cette parole définitive, Gisèle lui demande de quoi boire (elle augmente le temps). Pendant ce temps (elle boit, parle etc.) Fabrice est remonté, il s'est douché et il s'est habillé en habits du soir : chaussons fourrés, culotte et pull-over de laine (jaune, par exemple, à cause de l'ombre). C'est dans cette tenue qu'il apparaît pour la deuxième fois devant Gisèle qui se lève pour le saluer. Il lui tord presque le poignet pour l'obliger à se rasseoir. Elle aime cette douleur.

— Je n'aime pas non plus cette idée de portrait, dit Fabrice. Les sœurs Brontë...

— Oui, je sais, dit Gisèle : le frère.

— Comment ? Ah oui ! mais ce n'est pas ce que je voulais dire. Ces portraits sont toujours destinés à la galerie de portraits des Vermort. Vous n'avez aucune idée de cet endroit. Ces momies...

— N'exagérons rien, dit le comte. Un peu de chancis, tout au plus. Des craquelures, des éclats de stuc, rien. J'ai trois fils et...

— Bien, bien, dit Fabrice. Je n'ai pas dit non. Jean est d'accord depuis le début. Quant à Sweeney, il hésite, non ?

Sweeney arrivait. Il dit : je n'aime pas les idées en général. Il voulait dire : toutes les idées qu'on peut avoir sur la peinture : et vous avez une idée de la composition ? Je veux dire : dans le style hollandais. Je ne peux pas dire que ce soit une bonne idée. Quant à me mettre en relation éternelle avec mes semblables, non, décidément, ce n'est pas une bonne idée. Mais je veux bien poser seul, pour vous, et pour moi, parce que l'idée que quelqu'un se mette à reluquer mon portrait n'est que le début d'une angoisse sans retour. Vous connaissez cette douleur inexplicable ? Je veux dire : qu'on ne peut pas expliquer. Vous comprenez que cette idée n'est pas la bonne. Et puis, à quoi bon posséder son propre portrait si personne ne peut en dire ce qu'il en pense véritablement. Je veux dire : à part le peintre qui n'a plus son mot à dire parce qu'il a été au bout de ce qu'il pouvait donner à un simple modèle qui se trouvait là par hasard, ce qui est le cas des enfants, entre homme et femme : je veux dire. Je sais que je ne vais pas en (en) dormir.

Sweeney s'en allait. Fabrice dit : si je ne craignais pas de vous ennuyer (Sweeney vous a ennuyée, n'est-ce pas ? C'est ce qu'il ne manque jamais de faire avec les étrangers... oh ! la belle étrangère... pardonnez-moi... ce vin...) si donc je ne craignais pas de me montrer ennuyeux, je vous expliquerais mes raisons de douter du bien-fondé de cette idée de triple portrait, mais je n'en veux rien révéler à l'auteur même de cette incohérence (le comte pâlit). Je compte sur vous, sur votre fidélité enfin, votre talent... Et il s'en alla lui aussi. Jean déclara aussitôt qu'il ne voyait aucun inconvénient ni à se faire portraiturer ni à figurer (tête nue car il n'héritait pas) en compagnie de ses frères. L'idée du peintre qui s'efface lui plaisait aussi beaucoup. Il prit congé de Gisèle sans cérémonie. Le comte revenait à lui ; ma pauvre Giselle, dit-il en venant s'asseoir auprès d'elle.

— Nous verrons demain, dit Gisèle. Il fera jour.

Elle déshabilla le comte, le mit au lit, écrivit dans son journal intime (par exemple : ou bien : elle écrit une lettre à son ancien amant pour le blesser en plein cœur) et, après une toilette attentive, presque rituelle, elle entra dans le même lit, mesurant le frémissement du comte qui lui avoua avoir la tête ailleurs. Une s'endormit avant lui. Maintenant les trois frères prenaient leur petit déjeuner à l'emplacement de la future terrasse, assis autour d'une table de fer forgé au-dessus de marbre noir, chaises dans le même style, costumes d'été, blancs, et chapeaux de paille. Elle les rejoignit sur la pointe des pieds, à cause des talons dont elle n'espérait rien sur ces dalles d'un autre temps. Fabrice surprit cette allure de chatte. Il s'émoustilla. Au même moment, Sweeney eut peur de ne plus pouvoir reculer devant un aspect de la réalité qui promettait de se montrer incohérent dès les premiers mots. Jean s'égaya. Son sexe ne connaissait pas de limites à l'amour. Si elle lui adressait la parole (à part les mots du salut matinal à quoi il se contenterait de répondre par un sourire), il ne trouverait sans doute pas ceux de la réponse appropriée et elle se pencherait de ce côté charnel de l'être qu'il voulait paraître à ses yeux, non : il sourirait encore, laissant entendre ce qu'il lui dirait si elle revenait vers lui pour le savoir. Assise, elle eut l'air de s'épanouir, peut-être à cause de l'épanchement de la robe en corolle sur les arabesques de fer de la chaise. Elle trouvait l'endroit agréable et beau. Fabrice lui proposa une baignade dans le futur bassin qui était encore un méandre de la rivière. La rivière disparaîtrait à partir de ce bassin. L'architecte en avait parlé avec une assurance qui ne permettait pas le doute sur la disparition de la rivière qui se jetterait donc tout entière dans le bassin, attrapée par la queue. Sweeney ne se baignait pas à cause de l'eau, pas à cause des galets, des glissades et des éclaboussures qui lui donnaient le vertige jusqu'à l'étouffement. Il allait simplement se promener au bord de l'eau, enjambant des végétations à double sens : l'air et l'eau, et il pensait (c'est lui qui parle ! n'allez pas croire...) qu'il finirait par rencontrer l'air, ce serait inattendu, même inespéré (il avait perdu tout espoir mais il continuait de penser), pour consommer le feu qui était en lui. Il irait les voir nager. Il aimait bien le spectacle de la femme nue dans l'eau qui lui ressemble (Gisèle aimait bien l'idée de cette nudité). Jean les trouva grotesques (ses frères). Il préféra se consacrer à Gisèle qui trempait les biscuits dans son vin, elle avait l'air de ne plus penser, elle retrouvait le sommeil. Étrange faculté, pensa Jean. J'en ai rêvé toute ma vie. Et voilà où j'en suis'

— J'irai jusqu'au pont, dit-il, mais pas plus loin.

— Il y a un pont ! s'étonna Gisèle. Un de ces petits ponts de bois qu'on voit sur les gravures ?

— L'architecte a prévu de le détruire.

— À cause de sa beauté, non ? dit Gisèle à peine déçue.

— Je vous y attendrai, dit Jean.

— J'arriverai avant vous, dit Sweeney.

— On prendra tout notre temps, avait conclu Fabrice.

Elle le suivait sur le sentier à peine battu. Il écartait les branchages pour la laisser passer, se retrouvait derrière elle, puis la dépassait encore à la faveur d'une ornière, et il recommençait, silencieux, précis, facile. Elle aperçut la rivière en contrebas. La pente promettait un doux vertige. Elle se laissa guider. L'eau clapotait dans un piège de galets noirs et gris. Il révéla le trou à truites, la truite, le secret. Elle l'écoutait parce qu'elle s'attendait à une caresse. Assise sur un rocher, les pieds dans l'eau, écartant légèrement les cuisses pour l'inviter à se taire, elle entendit le froissement de la végétation au passage de Sweeney. Jean était passé par la route, et il était déjà sur le vieux pont de bois, accoudé et pensif, devinant les corps et n'y croyant pas.

L'architecte exhibait un dos musclé et des fesses étroites que l'effort de pénétration animait de spasmes légers. La femme gisait plutôt. Il pouvait s'agir d'Agnès ou de n'importe laquelle des domestiques encore qu'Agnès eût un rôle à jouer dans la vie des Vermort. Au château ou à Rock Drill. Elle avait franchi cette frontière d'eau et d'imprévu avec une facilité déconcertante quand on n'est que le nain de la famille. Le soir, à la tombée des étoiles, elle montait avec lui dans les toits (du château ou de Rock Drill, selon la saison) et il lui lisait des poèmes de son invention. C'était toujours les préludes à l'amour. Et puis toujours cette même manière de s'allonger sur le dos dans une espèce de tapis aux couleurs prévues à cet effet (géométrie dansante, mais il n'avait jamais eu l'occasion de voir le tapis bien à plat sur le plancher ou sur un mur et ces mouvements du répertoire n'étaient peut-être que l'effet de son imagination captive d'autres scènes d'amour) ! Il trempait son sexe dans cette eau dormante et elle avait l'air de l'aimer, le sexe, lui, la pornographie, les souvenirs, les thèmes, les angoisses, les conversations, tout ce qui revenait à la surface de la mémoire (traversant l'irréalité de ses propres reflets) avec l'environnement des bruits d'animaux, du frôlement des vents aux angles de cette végétation, des apparences chromatiques par endroits, renouvelant toute la cérémonie depuis son commencement, de la paralysie à cette tranquillité qui est une approche fidèle de la mort. Que de mots pour le dire ! Que de propositions juxtaposées à plaisir ! Et quel silence pour écouter ! Furtifs maintenant, ils se glissaient entre le fleuve et la végétation, traçant cette ombre couchée qui rejoignait un horizon d'étoiles éparpillées dans un infini noir de feuillages. Il était sur le pont, Jean. Il ne voyait plus rien. Il étreignait la rambarde. Les phrases de Virginia (mais ce n'étaient pas les dernières) se recomposaient lentement, tandis que la douleur se diffusait, du cœur vers les extrémités, l'éloignant encore de ce calme qui n'était qu'un rêve de posséder la femme, n'importe laquelle même si c'est Agnès qui doit entrer dans cette peau momentanée (les phrases de Virginia coulaient comme cette eau sans retour).

L'architecte s'appelait Nicolá Carvajal et ils avaient le même âge, lui et Nicolá, Agnès aussi avait le même âge, il ne connaissait pas l'âge de Giselle, il ne désirait pas Gisèle comme il désirait Agnès. Il vit le chapeau de Nicolá sur les branches des mirabelliers ensoleillés noirs la terre brûlée jusqu'au carré vert dont un angle casse le bleu du ciel chapeau orange ombre bleue. Quel vertige, Jean ! Il m'a semblé que le pont se dérobait, me dit-il. Mais ce n'était qu'une impression. Ils revenaient par Jewels Cross, le cimetière des oiseaux, vous savez ? Il revit le chapeau, découvrit le foulard, les mèches de cheveux et le bonheur. Ils bifurquaient au niveau de la croix, pure verroterie. Ils reviendraient sur le chemin pour emprunter le pont. Il les attendit. Il tremblait comme... comme... comme une feuille.

— Belle journée ! lança Nicolá (Agnès marchait derrière lui à cause du bouquet de fleurs qu'elle composait au fur et à mesure).

— Je n'ai rien à faire aujourd'hui. Je... (il ne termina pas cette autre phrase ridicule).

— La nature l'inspire, fit Agnès en passant entre lui et Nicolá qui s'était arrêté pour lui serrer la main.

— Oh ! la nature... la ville... la guerre... les femmes... etc. (il dresse la liste de ses sources d'inspiration, se dit Jean. Non. Il s'est arrêté. Il ne se souvient plus par quoi il a commencé. Virginia... tes phrases... le flux de ce texte... je...). Etc. Je respecte votre solitude, murmure Nicolá dans l'oreille de Jean qui mesura cette pliure atroce pour ne pas avoir à se dresser sur la pointe de ses pieds, Nicolá se plia encore, et il murmura dans l'oreille de Jean (je préfère cette version) : en vérité, j'ai tout dit. Mais pourquoi ne pas répondre à toutes ces questions ?

— Agnès ne vous posera pas de questions.

— Ah ! oui, j'oubliais. C'est une devineresse.

— On dit plutôt « voyante » de nos jours.

— On a tort. Seuls les poètes sont des voyants.

— En tout cas, elle lit dans la pensée.

— Vous y croyez ? Vraiment ? Ainsi elle sait parfaitement que...

— Oui, elle l'a deviné.

— Et que... oh ! non (Nicolá et Jean riaient ensemble).

— Je vous laisse, fit Agnès qui disparut en même temps au bout du chemin, entre les houx peuplés d'oiseaux jacasses.

— Elle nous laisse, constata Nicolá, et il se mit à marcher aux côtés de Jean en direction de Rock Drill, cherchant à atteindre ce point précis d'où Agnès s'était envolée. Dans cet angle parfumé (les aubépines y sont resplendissantes), ils se sentirent très proches l'un de l'autre. Sweeney, qui était assis sur la base tremblante du premier pilier (l'arche était au milieu) (il avait assisté à toute la scène) (il pouvait répéter fidèlement toute la conversation) (imaginer toutes les parenthèses possibles), ..., les regarda disparaître à leur tour, en oiseaux. Il savait de quoi ils avaient parlé (pour ne rien en dire) mais il était arrivé au moment où Agnès s'était approchée de l'eau (toute nue) pour y tremper ses pieds (Sweeney n'avait pas pu s'empêcher d'imaginer l'humidité chaude et parfumée de ses cuisses, jusqu'au vertige : et il ne la vit pas revenir dans les fourrés, fesses frémissantes, dos clair, il ne vit pas les cheveux inondés ce dos lointain). Elle parlait. Elle avait l'air de croire à ce bonheur. Sur le pont, Jean était sur le point de perdre connaissance. Les mots se bousculaient, mais l'ordre était le même. Il parla dans le silence relatif de sa tête. Tout devenait clair. Il explorait savamment cette surface. L'idée d'une profondeur (donc l'impossibilité de trouver les mots pour l'exprimer) le titillait douloureusement. Il vit ces coups d'épée, les gouttes d'absolu, le temps nécessaire. Il s'écroula. La terre est moisie, se dit-il. Voilà ce qu'elle est.

Il se retrouva seul. S'ils nageaient, il n'entendait pas cette eau. Il la regarda contourner les piliers. Sous l'arche, elle paraissait immobile. Ce matin, au petit déjeuner (il avait bu du lait chaud cuit à la pierre, mangé du jambon braisé la veille, grignoté du pain maison (deux jours d'existence), mais il n'avait pas touché au pâté (de canard) et laissé de côté les olives. Il avait emporté dans sa poche une poignée de mûres) Jean avait parlé de Virginie, de l'eau, et il avait dit qu'elle avait composé les phrases/il ne se souvenait pas de celle que Jean avait citée ; Fabrice devint pensif (le mieux serait d'écrire Gisèle — sa signature d'artiste — pour ne plus avoir à la confondre — confusion inutile et même préjudiciable — avec la comtesse — morte — mère de Fabrice, Sweeney et Jean (le huitième) — mais l'esprit de Sweeney est tellement compliqué !) et reparler de ce triple portrait qui n'est qu'un vœu, celui du comte (Gisèle n'est pas encore comtesse — le deuil, il faut respecter cette durée) Jean VII).

Le comte arriva sur ces entrefaites. Il s'assit sans autre cérémonie qu'un baiser sur le front de Gisèle, seul Sweeney a regardé. Les yeux de Gisèle se sont fermés et les lèvres du comte ont émis cette vibration rituelle. C'était il y a deux jours, se souvient Sweeney. Père a dit : Vous connaissez Giselle (Sweeney ne la connaissait pas encore. Je la voyais pour la deuxième fois. Il l'avait vue arriver avec ses bagages. Il ne la connaissait pas. Elle s'asseyait avec les trois frères et elle ne parlait pas de son projet. Il avait fallu que le père en parlât. Et il l'écoutait religieusement :) C'est mon idée, continuait le comte qui venait, pendant que Sweeney pensait à autre chose, de parler plus précisément de ce qu'il entendait par portrait familial (Fabrice évoqua encore le thème du peintre qui s'efface : obscur, Fabrice quand il s'y met). Personne n'avait cette fois rien trouvé à redire, pas même Fabrice qui tentait de faire oublier son moignon. Bien, avait dit le comte, je vous laisse en parler entre modèles et peintre. C'était ça l'important, ces jours-ci, ce portrait pour lequel Gisèle l'avait croqué à la lumière d'un mur blanc qui n'existe plus aujourd'hui. Mais Jean pensait à autre chose. À cause de Nicolá qui est un mauvais nageur. Fabrice arrive le premier, dans une brasse coulée qui me coupe la respiration, disait Sweeney si c'était lui qui écrivait. Gisèle s'est arrêtée dans les branches mortes d'un frêne penché. Elle rit aux éclats. Encore une qui est heureuse, aurait écrit Jean si je lui avais donné la parole, se dit Sweeney, qui ne veut rien rater de ces moments présents. Demain ce sera le passé, se dit-il. Mais je n'ai pas rêvé ce futur. Il arrive. Fabrice qui s'extrait nu de l'eau profonde. Gisèle peut-être nue qui cherche l'ombre propice à son mensonge. Sweeney a tout juste aperçu le cul nu et blanc de Gisèle entre deux ombres. Ce franchissement n'est qu'une idée. Il se retrouve seul encore parce que ni Gisèle ni Fabrice n'ont attendu qu'il réponde à leurs appels. Cette solitude n'est qu'une idée. Il touche l'eau. Que disait Jean ? Non : qu'écrivait Virginie ? Il ne se souvient pas. Ce temps n'est qu'une idée. Le malheur est d'y croire. Il entrait dans son délire quotidien. Douleur indicible.

Ce jour arriva. Jean l'avait appelé le premier jour, avec une note d'amertume qui avait intrigué Sweeney, Fabrice avait plutôt dit : la première séance, ce qui en disait plus long sur l'attente de Sweeney. La Salle des Éléphants avait été aménagée en atelier provisoire. La table, immense et fidèle, avait été poussée à gauche de la cheminée et toutes les chaises dressées dessus, le tout sous un drap agité à la tangente de l'air qui courait de la fenêtre à la cheminée. Le plancher avait été recouvert d'une toile, de vieux tapis et de journaux anciens. Sweeney progressa dans ces craquements, sentant la souplesse des tapis ou la minceur de la toile, sous ses pieds nus que Jean, trottinant derrière lui, lui reprochait à voix basse. Fabrice se fit attendre. Quand il entra enfin, torse nu et coiffé du béret écossais de son grand-père, il remarqua d'abord l'étrange alignement des chemises sur le dossier d'un canapé qui n'appartenait pas à cette salle. Il demanda solennellement à la peinture de ne pas gicler sur le cuir des murs que personne n'avait songé à protéger de ces hasards malheureux. Il devina quelle serait la chemise que Gisèle lui destinait. Jean se dépouilla jusqu'à la ceinture sans attirer l'attention. Sweeney, par contre, hésitait à enlever sa chemise et sa veste. Gisèle parlait. Elle était assise sur un haut tabouret qui la mettait à la hauteur de la toile éclairée à gauche par la fenêtre. Fabrice enfila la chemise et parla de sa fraîcheur en même temps que Gisèle encourageait Sweeney à en faire autant, mais Sweeney pensait maintenant à autre chose et il ne vit pas Jean entrer dans une chemise trop grande pour lui, ce qui le rendit mélancolique. Gisèle en parla aussi et elle consentit à arranger le col empesé dont une pointe prenait l'air du temps. Sweeney vit Fabrice monter sur l'estrade et même s'asseoir sur une chaise, celle de gauche, qui dominait toutes les autres. Gisèle regretta le béret écossais du grand-père, menaça de ne pas le peindre de toute façon et finit par accepter l'idée de commencer pour en faire l'essai : Jean se hissa sur sa chaise, celle de droite. Sweeney ne se voyait vraiment pas au centre du tableau. Il le dit. La prochaine fois, dit Gisèle, vous vous mettrez cette chemise. Les couleurs, vous comprenez.

— Une chemise verte ? fit Sweeney qui venait enfin de trouver l'argument de sa révolte.

— Verte pour la pose ! Mais vous verrez la tache sur le tableau !

— Une tache. Père sait-il de quoi vous êtes capable ?

— Toujours cette sacrée dialectique héritée de la branche... commença Jean, mais il se raidit dans sa chemise orange en faveur de la pose qu'il pensait comprendre maintenant.

— Je souffre déjà, dit Fabrice.

Elle remarqua les pieds nus de Sweeney. Le pantalon froissé, les auréoles de l'eau du fleuve jusqu'à mi-cuisses, les poches pendantes de la veste, le col usé, les coutures lumineuses, l'arc du bras de la main sur l'épaule à l'autre épaule froissée et déchirée à la pliure. Il y avait cette attente dans son regard, la bouche à peine entrouverte et la broussaille des cheveux au-dessus d'une oreille. Il ne la regardait pas. Son regard était traversé par l'oblique presque diagonale d'un imaginaire en formation. Elle traçait mentalement ces déchirures d'ombre. Mais ce n'était pas le sujet du jour. Au moins, le peindrait-elle ressemblant ?

— Je ferai ce qui est possible, compte tenu de mes désirs.

— Vos désirs ? Vous voulez dire... désirs ? Comme... le désir ?

— À la fin, oui : il n'y en a qu'un. Vous avez raison.

— Je sais deviner. Je ne devine pas le futur, celui qu'Agnès devine à ma place. Vous connaissez Agnès ?

— Vous reconnaîtra-t-elle, la devineresse, si on vous expose au milieu de tant de visages inconnus ?

— La Galerie des Portraits ne signifie rien pour moi. Je pense à nos descendants. Us me verront. Le désir.

— Oui ? Continuez, Sweeney. Le désir ? Le mien ?

— Le désir abstrait, je veux dire. Cette lutte absurde contre l'abstraction de tout. Ils verront ce temps. Mes yeux...

— N'est-ce pas ce qu'il y a de plus important, ce regard ?

— Aidez-moi à enfiler cette sacrée chemise ! Le comte frappa à la porte. Fallait-il répondre ?

C'était le premier jour et Gisèle n'avait tracé que des lignes noires sur la toile. Elle avait dessiné sur son carnet secret, et après chaque dessin, elle avait ajouté une ligne sur la toile. Ce n'était que des lignes. Fabrice les regarda avec stupeur. Il plia la chemise et la posa sur le dossier exactement comme il l'avait trouvée. Sur la chemise, il posa le béret. Il sortit sans dire ce qu'il pensait de cette première séance. Peut-être n'en pensait-il rien. Pourquoi toujours vouloir trouver de la pensée là où il n'y en a pas ? Jean, étourdi comme à son habitude, faillit partir avec la chemise. Il dit, pour s'excuser : je croyais qu'on pouvait l'emporter et il faisait mine de ne pas voir la chemise de Fabrice soigneusement pliée sur le dossier du canapé au bord duquel Gisèle semblait posée comme un oiseau. Sweeney aimait bien imaginer cette tension musculaire, trouver le moyen du déséquilibre, de la main saisie au vol, du corps ramené tout entier a cette idée de force, de sourire, et d'une parole enfin livrée au jeu de la création. Il posa la chemise lui aussi. Son tatouage disparut vite dans les plis de l'autre chemise. Gisèle n'avait pas regardé. L'autre partie du tatouage descendait de la poitrine le long du ventre et se terminait en tête de dragon sur toute la surface du gland. Était-ce un souvenir de guerre ? aurait-elle pu demander.

Il y pensa toute la nuit. Elle dormait. Il n'osa pas ouvrir les portes de l'Atelier. Ces lignes de noir ! Même le comte avait recommandé qu'on n'attachât pas d'importance aux étapes nécessaires à la création de l'objet espéré. Mais ces lignes ! Ce noir ! Cette abondance de questions à partir de rien ! Quel rapport avec le tatouage sur son corps, cet infini dragon qui sortait d'entre ses fesses, remontait toute la longueur du dos, s'attardait en d'étranges arabesques autour de son cou (l'artiste indochinois avait pensé à faire aussi le tour de son regard mais l'amie du moment avait déconseillé cette traversée des apparences), puis redescendait comme je viens de l'écrire jusqu'aux testicules couverts de griffes furieuses et le long de la verge qu'il couvrait d'écaillés et de feux, la terminant par cette gueule insensée dont l'expansion pouvait n'être en fin de compte qu'une hallucination de plus à accrocher au mur de son musée des erreurs. Que peindrait-elle exactement ? Fabrice comptait bien détourner l'attention au profit du béret écossais, Jean n'espérait rien de son nanisme et tout de sa laideur providentielle. Ces lignes de noir rejoignaient encore sa verge, gueule d'ombres. À Rock Drill, elle avait prétexté la chaleur de l'été, son peu d'appétit et des fatigues soudaines dues à des exercices amoureux ou à des baignades insensées. Elle ne savait pas. Elle bâillait à table, se traînait dans le gravier des allées inachevées, accompagnée ou pas, mais toujours silencieuse. Elle dessina les ruines et l'architecte s'en émut. Elle dessina le fleuve tranquille, le pont en cours de démolition, les baigneurs qui pouvaient être n'importe qui. Le dragon de Sweeney lui apparut une après-midi de grand soleil, au bord du fleuve (n'était-ce pas plutôt une rivière, cette possession ?) où il jouait avec son reflet d'herbe, n'effrayant que des insectes. Elle dessina lentement cette captivité tranquille, de l'anus au gland, devinant le détour inévitable du regard, je disais ; elle le repeint transparent maintenant. Sweeney n'entra pas dans l'eau. Elle eut tout le temps d'y penser. Le dragon de Sweeney, c'était quand même autre chose que le moignon de Fabrice ou même que le rapetissement inachevable de Jean. En avait-elle parlé au comte ? Il adorait sa bouche et il en abusait bien sûr. Le deuxième jour, elle se réveilla avant le lever du soleil. C'était presque l'hiver. Il allait bientôt neiger. Elle sortit sur le balcon. Nicolá s'en allait par le chemin des écoliers, suivant la clôture noire et jaune maintenant. Elle le suivit. Elle n'avait jamais suivi personne. Elle croisa Agnès qui remontait du village avec son chien, Agnès s'étonna de la voir debout à cette heure réservée. Gisèle papillonna autour du chien. Agnès la regarda s'éloigner le long de la haute clôture dont les piques menaçaient un ciel d'orage. Elle remonta toute la pente sans s'arrêter, puis elle redescendit jusqu'à l’entrée du château. Le chien se faufila entre les barreaux de la grille. Elle fit le tour d'un des piliers et continua jusqu'au porche. Déjà, le soleil illuminait les dentures exagérées des crocodiles. Les portes étaient grandes ouvertes, l'escalier éclairé par le porteur de lampe en bois polychrome et elle vit que le linteau du salon à la Lionne était éclairé par une lueur tremblante. Elle arrivait trop tard. Le comte avait lui-même allumé le feu. Il ne l'avait pas attendue à cause... au passage, remontant l'escalier silencieux, sa main effleura la main du porteur de lampe. Les doigts coupés ébranlèrent encore son cœur blessé. Le comte l'aperçut quand elle arriva sous la lampe, son visage à la hauteur de la nuque crépue du porteur de lampe, ses yeux baissés pour ne pas le voir, ralentissant jusqu'à cette approche d'une immobilité désespérée qui le fascinait : qu'avait-elle donc vu dans cet avenir qui n'était plus le sien à l'heure de prédire ?

Le tableau fut exposé dans la salle d'honneur de la mairie de Castelpu (à Bélissens, la salle d'honneur était en travaux) à la demande du comte de Vermort qui avait présenté Gisèle (Giselle comme il l'appelait dans les moments érotiques qu'elle savait lui ménager dans le cours intranquille de son existence finissante) au cours d'une table ronde (à l'hôtel des Trois Seigneurs, dans la salle de restaurant dont tous les volets avaient été soigneusement fermés afin que rien ne filtrât des conversations et même des confidences qui ne manquèrent pas d'arriver au moment des entremets) organisée par je ne sais quel Comité chargé de l'expression d'une tradition indiscutable dans une autre langue. Gisèle se montra agréable, distinguée et piquante. Ce furent les termes (en français) que le maire (un instituteur à la retraite qui avait servi comme messager dans la division Charlemagne) réserva aux derniers convives (les Vermort, Agnès en habit de soirée, un médecin critiquable, deux fonctionnaires nourris de politique et de trahisons purement formelles, une dame de la ville qui exhibait ses souliers à la main, la femme du maire qui avait volé tout le monde mais qui depuis (ici l'événement explicatif) ne volait plus que ses chats, le fils du maire, amoureux d'une enfant de treize ans et pour cette raison l'homme le plus surveillé du Séronnais, un gendarme en tenue de sport, presque obscène à cause d'un éléphantiasis commençant, un étranger au nez pointu qui lisait de la pornographie assis sur le seul banc de la place publique, reléguant ainsi les vieux bavards sur la murette vipérine qui descendait de l'église et touchait presque la façade de la mairie-école communale, un autre étranger qui souffrait d'une maladie de la peau, exhibitionniste à ses heures quand il fonçait tout nu dans la forêt pour y trouver ses antibiotiques naturels, une femme de mauvaise vie, une autre à la réputation impeccable, encore une autre pour faire le commentaire des contrastes à deux autres dont l'une avait été violée pour la bonne cause (laquelle ?), un chasseur sur le pied de guerre, deux jeunes filles amoureuses l'une de l'autre, quatre témoins prêts à témoigner, un conseiller à la Cour, poète à ses heures et méchant comme la teigne chaque fois qu'il entendait parler de lui, sa femme, laide à cause de son style vestimentaire mais belle dedans cette peau d'âne, son amant, régisseur et assassin (une vieille affaire), un fils impropre aux études mais déjà secrétaire (encore douze ans ! s'écriait le juge quand il était seul dans son cabinet) ; il y avait aussi l'architecte, en vacances pour la première fois de sa vie, il entretenait la conversation du juge avec l'amant de la femme du juge ; cet infantilisme social l'intéressait, oui ; il prenait des notes). Le tableau, somptueusement encadré (moulure provisoire qui appartenait en fait à un autre portrait de la Galerie qui n'avait en commun avec celui peint par Gisèle, que le format ; mais le comte passa sous silence la commande d'un autre encadrement, à Toulouse, chez Pire et Fils, branche illégitime des Vermort, entre autres branches, cela va sans dire, à Toulouse), baignant dans une lumière d'église, vous savez ? celle qui tombe des vitraux inaccessibles, par un beau matin du début de l'hiver. Tout le monde admira l'intention. On se félicita même d'être d'accord. Gisèle, au beau milieu du discours du maire, se mit à caqueter pour ajouter à la thématique de l'instituteur fatigué qui n'en reprit pas moins le cours de sa pensée esthétique, Gisèle piaillant aux virgules et lançant des regards équivoques à la fin de chaque période. Ces anacoluthes impromptues l'excitaient. Le discours achevé, le maire fit un signe entendu au comte qui refusa de parler. Le monde frissonna. Que s'était-il donc passé ? Mais rien, griffonnait le maire sur le calepin de son impatience. Les tables étaient disposées en U.

Gisèle ne trôna pas, comme elle en avait rêvé. Le maire, qui était son voisin de gauche, lui avouait ne rien comprendre à la peinture, au temps de la télévision. Et après la télévision ? demandait-il aux autres. Hein ? (Dans son idée, bavait la femme du maire dans l'oreille de Gisèle, entre la peinture et la télévision, il y a la photographie et le cinéma, vous comprenez ? Vous faites figure de vieillerie, à ses yeux !) Hein ? Hein ? Shit ! comme disait mon fils (encore douze ans !) du temps de l'occupation américaine (Rires). Mais ne nous fatiguons pas avant le dessert, mes amis. C'est pour le compte de monsieur (le comte ! Hourra ! Gisèle songeait déjà à la copie destinée à Rock Drill où figurait l'original du portrait du comte (peintre local). Elle s'éclipsa avant l'entremets de crème aux noix. La porte de la mairie était fermée. Elle s'en approcha toutefois, à cause d'une ombre qu'elle voulait déchiffrer. Cette abstraction la ravit. Elle marcha, elle tourna presque en rond dans les ruelles à peine éclairées car elle se retrouva dans la rue en pente au-dessus de l'hôtel. C'était une rue sans éclairage. Elle ne conduisait nulle part, elle le savait. Au bout, le pavé s'arrêtait dans une chape de ciment vert et gris, et au-delà de la chape, l'herbe commençait son envahissement jusqu'à l'horizon des collines et des bois. L'hôtel vibrait d'un étrange murmure qui était tout ce qui restait de la conversation et des chants. Ces volets la trahissaient. Elle descendit sur la place par un escalier vieux comme le monde qui aboutissait à l'ancien lavoir, aujourd'hui garage des bicyclettes des écoliers. Sous le porche de l'hôtel, Fabrice fumait une cigarette. Il l'avait vue remonter la ruelle derrière l'hôtel, il avait reconnu sa légèreté au contact de la terre et il avait souri parce que c'était tout ce qu'il connaissait d'elle. Elle ne lui avait pas adressé la parole depuis le début de la cérémonie ce matin, à la sortie de l'église (le curé avait « déplacé » la messe de Bélissens par pure soumission aux principes terrestres, alimentant la rumeur hier éteinte et demain portée au rouge en guise de conclusion du procès qu'on lui faisait à cause non pas du « déplacement », qui ne changeait rien au chaos, mais de cette génuflexion inadmissible de la part d'un fils du village), où elle n'avait pas caché tout l'amusement que lui causait la perspective des discours qu'elle imaginait longs, ennuyeux, cohérents jusqu'au non-sens, et platement flatteurs dans les conclusions. Sweeney n'aimait pas ces moqueries. Il aimait bien le portrait, à cause du dragon qu'on avait du mal à deviner dans les transparences vertes de la chemise dont il se souvenait avec bonheur qu'il avait d'abord refusé de s'en habiller pour les besoins de la cause (laquelle ?). Mais il ne voyait pas d'un bon œil (dit-il) l'annonce de ces moqueries qui n'avaient pas plus de sens. Le maire, déclara-t-il, était un beau parieur. Tout le monde était d'accord là-dessus. Moi aussi j'ai voulu être clair, comme tous les fils. Et regardez ce que je suis devenu ! C'était ce matin. Ils avaient parlé de la pluie et du beau temps. C'était le bon moment d'en parler, un peu frissonnant entre la fin de l'automne et le début de l'hiver, s'observant dans cette attente (il connaissait son corps pour l'avoir admiré dans les eaux de la Lily cet été, mais que savait-il de son être profond, à travers les coups de pinceau, les empâtements, les coulures, les embus ?) facile et reconnue. Elle n'en dit pas plus. Personne ne la saluait, tout le monde s'inclinait devant lui. Elle montrait ses jambes à l'inspiration, agrémentait l'œil d'un soupçon de désir inavouable, ses mains décrivant tout l'érotisme de la scène, entre lui et le peuple de terre et d'eau. Un rayon de soleil éclairait cette éternité, au seuil du point de non-retour. Maintenant elle arrivait sans le voir. Il la déconstruisait en ombres et en feu. Elle passa, se dirigeant cette fois vers les parois de l'église où elle avait garé sa voiture. Il vit son profil à travers la vitre. Elle pleurait,

— Bien entendu, dit Jean, nous autres, les artistes, sommes construits pour survivre à la douleur qui n'est que le produit indésirable du réel avec cette connexion passé-futur dont je vous parlais tout à l'heure, cherchant l'avis de Giselle et ne le trouvant pas (il semble qu'elle ait quitté les lieux. Quelqu'un va-t-il nous demander à cause de qui ?), ce que je regrette parce que l'artiste qui ne s'exprime pas devant son miroir (un, n'importe lequel des artistes issus de cette soustraction qui me définit alors que vous (ignorants) n'êtes que le produit d'une inénarrable multiplication) prend le risque d'être la proie de sa propre proie. Je ne pleure que sur commande, si je suis seul, comme cela semble être le cas.

— Cesse, veux-tu ? dit Sweeney. Personne ne s'intéresse à toi.

— Personne n'a encore deviné le dragon, c'est la même chose.

— Tu as trop bu. Rentrons. J'ai envie d'une femme.

— Il n'y a pas de femmes au château, à cette heure, à part Gisèle si c'est ce qu'elle veut.

— Elle voudra, dit Sweeney. Elle voudra.

Sur le chemin du retour au château, du côté de Nexus, elle vit de la lumière à l'entrée de la Devinière, qui est une grotte composée de deux salles dont l'une (la deuxième : on y accède à croupetons à travers un boyau humide et rouge de bauxite) est une œuvre d'art. La porte de fer (verte) était illuminée par une lampe aux reflets de feuillages. Gisèle arrêta la voiture pour observer ces ombres noires et le rectangle vert qui s'en extrayait parce que la lumière était blanche. Quelqu'un ouvrit la porte et la referma. Cette silhouette n'eut qu'une seconde d'existence. Elle était sortie et maintenant elle continuait d'exister dans le feuillage qui descendait de la pente. Gisèle marchait. Elle vit Fabrice, son visage dans la lumière oblique. Il ne l'attendait pas. Il était là à cause de la conférence demain matin. Elle avait oublié la conférence. Il en avait parlé. Elle se souvenait de ses hésitations verbales, devant le miroir improvisé (la fenêtre entrouverte, les meneaux innombrables, sa main sur l'espagnolette, la bague ancestrale, féminine, qui touchait ses lèvres entre les vagues — eaux d'un soir). Il ouvrit la porte et actionna les interrupteurs, claquements répercutés à l'infini maintenant qu'il décrit la fresque depuis le début. Ils ont traversé le boyau en habit du dimanche. La boue rouge la rend désirable. Il parle des femmes bleues pour le dire. Elle ne comprend pas tout de suite. Elle attend pour comprendre. Quand elle comprend, il est trop tard. Ensuite, elle se souvient. La fresque n'avait rien de préhistorique. La première salle avait été une bergerie. Le berger, qui s'appelait Pierre, etc. Belle histoire. Un peu celle de la Chambre d'Amour à Biarritz. Moins tragique, puisqu'on n'y mourait pas. Elle rentrait. Lentement. À cause de la mémoire. J'aime ma mémoire, pensait-elle. Il la suivait, dans une autre voiture. Sweeney vit le premier les phares de la première voiture. Pas facile d'y penser. Il ferma les yeux au moment où Jean reconnut l'autre voiture. Il soupira et se rendormit, il avait dormi deux fois depuis qu'ils étaient revenus au château, lui et Sweeney. Sweeney se réveilla à trois heures du matin. Il était seul sur les marches d'escalier. Une douleur s'était installée dans son dos. La tête lui tournait. Il regarda autour de lui et pensa : j'ai rêvé que... et il essayait de trouver les mots, ceux qu'il utiliserait si on le lui demandait. Dans l'allée, il vit les trois voitures et la moto de Nicole. Tout le monde est rentré, se dit-il. Jean dormait (il s'était donc réveillé au moins encore une fois) dans un fauteuil à côté de la porte qu'il (Sweeney) ouvrit sans provoquer ces grincements qui agaçaient l'âme pointilleuse de son frère. Oui, celui-là était son frère. L'autre aussi, bien que différemment. Pourquoi en parier ? demandait-il maintenant que le temps avait survolé d'autres moments moins significatifs. S'il se souvenait d'avoir fait l'amour à une femme cette nuit-là ? Gisèle répondait-elle à cette question ? J'étais monté sur le toit du pavillon où ma mère se laissait embobiner par les poètes de passage. J'ai vu la lumière (celle de la porte entrouverte, elle s'allongeait jusqu'aux voitures). Jean dormait. Il ne voulait pas. Il a la tête sur les épaules. Avec lui, tout est mesuré d'avance. Seul, j'ai l'air de m'aventurer. Je devine les commentaires, la boue rouge et grasse sur son corps couché, le regard, le désir, toute cette cérémonie, le phallus familial debout au milieu de la salle, lui, moi, ou n'importe lequel d'entre nous. Dans ses yeux, j'avais lu les mots de ce désir de peindre. Il lui montrait la fresque. J'étais fou en ce temps-là. Cette pornographie m'a perdu. Fabrice veut la vendre. Père veut vendre le spectacle des instruments de torture. Les touristes en veulent toujours plus. Les tapisseries, les meubles exotiques, les tentures rares, les bijoux, les bibelots, les lampes, les escaliers, ces rampes qui mènent partout avec un peu d'imagination, toute cette richesse n'a plus aucune valeur à leurs yeux. Un jour, ils demanderont à expérimenter un instrument. Agnès est montée un jour dans cet échafaudage. Sa nudité m'a cloué. C'était une expérience. Pourquoi pas un jour ? avait dit mon père, et Fabrice n'avait pas dit non, il regardait Agnès descendre de cette géométrie de la douleur, ouverte à chaque marche ou enjambement, et il pensait à la grotte. C'était moi. C'était ce sang, mon héritage. Cette honte ou cette curiosité. Moi je disais que c'était moi. J'inventais pour plaire. Le mot pornographie me désespérait. Cette fresque me décrivait, parabole. Perché comme un oiseau de nuit (lugubre et méditatif) sur le toit du pavillon d'Amour, j'oubliais la légende et je me souvenais de mes rêves. Il la caressait. Il répandait cette boue minérale. Elle chuchotait à cause de l'écho. Il avait oublié de fermer la porte. Si quelqu'un entrait (moi, par exemple), il verrait tout de suite la lueur tremblante dans le boyau long et étroit qui n'était que le trou de son cul à elle...

— Sweeney ! Sweeney ! Sweeney ! Vous délirez. Vous m'aviez promis de structurer toute cette cohérence. N'est-ce pas, que c'est cohérent, quand vous y pensez sans moi pour vous écouter ?

— Je... continuez à ma place... je vous promets de ne pas vous interrompre. J'ai cette sale manie de couper la parole à ceux que j'aime. Ne me regardez pas. Ne regardez pas le tableau. Continuez.

— Au printemps suivant, Gisèle revint à Rock Drill avec, dans ses bagages, la copie du portrait des trois frères. Le comte était-il déjà mort à cette époque ? C'est un point à vérifier. En tout cas, il semble qu'il disparaît à ce moment de l'histoire. Il y a une histoire ? Cela s'achève donc ? Mais c'est une nouvelle ! Fabrice l'accueillit comme s'il la connaissait amoureusement. C'était en tout cas l'impression que cette rencontre causa à Jean qui les aperçut du haut d'une coursive qu'il parcourait depuis une bonne heure, ne comptant plus les aller-retour depuis que le soleil avait enfin fait son apparition derrière les cerisiers en fleurs. Gisèle était presque nue. Sa robe n'en était plus une depuis qu'elle était entrée dedans. Fabrice parcourait (amoureusement) cette surface du bout des doigts, ce qui plaisait à Gisèle. Cet environnement de caresses l'enchantait. Jean se compara à une gargouille monstrueuse. Sweeney, depuis le bord du bassin en cours de construction sur lequel il était assis dans l'attente qu'on lui demande d'en parler, ce qu'il ferait dans le détail de sa broussaille intellectuelle (le pauvre !) sans crise ni vertige, vit les deux couples avec amusement : Gisèle et Fabrice, qui se déshabillaient du regard, encore que Gisèle eût l'avantage d'une robe prévue à cet effet, et Jean et la Gargouille, l'un penché pour regarder, l'autre ouvrant la bouche pour montrer un pénis à la place de la langue, Sweeney et ses visions ! Et Jean et ses pitreries de collégiens ! Sweeney eut une crise de bonne nature, cette fois. De loin (ils étaient sur la passerelle, entre la tour (détruite aujourd'hui à cause du tremblement de terre dont le souvenir est si vivace dans la mémoire de Rock Drill !), elle le voyait se tordre de rire (l'expression est de Jean qui trouvait la langue de la gargouille intordable) et eut envie de lui donner le sein pour le tranquilliser (idée saugrenue qui traversa l'esprit de Fabrice dont l'étonnante chevelure était secouée par les alizés matinaux (impression muette de Gisèle qui regrettait toujours d'être une femme dans ces moments de croissance du désir : inexplicable, voilà ce qu'elle en disait si on lui posait la question) tandis que Nicolá arrivait lentement (comme dans un film, pensai-je juste au même moment) d'une promenade qu'une épine inattendue avait rendue douloureuse (selon ses propres mots, une fois la conversation renouée, à l'emplacement de la future terrasse (semi-circulaire, rayon = quatorze mètres moins l'épaisseur de la balustrade de marbre dont on pouvait voir l'entassement anarchique dans un carré de terre noire fraîchement retournée, futur massif d'hortensias avec érection tentaculaire d'un saule bleu). Ils étaient assis autour d'une table de fer forgé au-dessus de marbre noir, chaises dans le même style (cabaret), costumes d'été, blancs, et chapeau de paille.) Ce n'était qu'une idée de couleurs, au fond. Et puis tout le monde parlait à la fois. Elle écoutait, tentant d'offrir son rire aux plaisanteries des uns et des autres, petit vertige du silence qu'elle s'imposait respectivement à cette chevelure de rêve. Fabrice se nourrissait (en ce moment) de ces intermittences, de temps en temps comme suspendu à cette vibration rétinienne, au fond de cet être qu'il s'était mis dans la tête non seulement d'aimer mais surtout de dérober aux hasards de l'existence. Petit à petit, simplement, jusqu'à l'entière possession qui explique tout. Elle pensait à autre chose, se disait-il. Ou elle ne pensait pas. Elle s'ennuyait. Il l'ennuyait avec les autres. Elle avait de beaux yeux presque clos, voyageurs, indifférents. Il entra doucement dans cette captivité d'aube, entreprit malgré elle ce voyage d'un jour, et il supporta les effets douloureux de son indifférence. Si elle le regardait maintenant, elle lirait dans ses yeux, elle devinerait les mots annonciateurs, elle le trouverait infini, d'un bout à l'autre du désir, si le plaisir existe, si je ne me mens jamais, ou si je ne mens qu'aux femmes. Pensa-t-elle.)

Une nuit de février (il avait neigé pendant trois jours, cette neige était tombée presque sans interruption, mais depuis deux jours, il ne neigeait plus, cette neige se tassait, laissant apparaître le faîtage des toitures et la bordure des murs de pierres, fondue en boue dans les allées, il ne sortait plus depuis ce temps et le Grand Maître était venu un peu avant que la neige ne cesse de tomber, les épaules mouillées par cette neige il était arrivé pour secouer ses habits dans l'entrée où la cheminée (deux chevaux élégamment enlacés dans le rituel de l'amour) projetait ses ombres abstraites depuis ce temps passé à réfléchir dans l'attente de la visite du G.M. qui tenait toujours ses promesses en matière de rencontre ; il y pensait ; le froid s'installait ; il vit la voiture grise arriver dans l'allée principale, le profil dit impérial (il se souvenait de cette conversation à l'occasion de la dernière visite du G.M. à cause du commentaire de Jean : diabolique) derrière la vitre givrée : la voiture décrivit cet arc de cercle inscrit depuis deux jours dans la neige orange et bleue par d'autres véhicules (Gisèle ne venait plus) qu'il avait regardés avec la même attention désespérée, ils parlèrent de la neige, du chemin de Vermort à la Tour du Loup, passant par Castelpu, épreuve d'or, ils buvaient du vin ; le témoignage du G.M. était primordial, définitif, prometteur ; Fabrice se dénuda sans montrer aucun de ces signes de pudeur qui plaisent tant à Gisèle ; le froid s'installa aussi dans son corps ; il regarda ses pieds nus, le pénis oblique ; le feu lui arrivait par bouffées ; le G.M. ne s'était pas fève ; personne (dix personnes au plus) ne dit rien pour l'encourager ; il s'attendait à une parole d'encouragement ; le G.M. s'impatientait peut-être ; quelqu'un ouvrit la porte ; l'air du dehors n'entra pas, malgré la cheminée : il sortit, presque insensible ; la porte se referma sans bruit ; personne ne le regardait, du moins il ne vit personne ; le blanc de la neige se répandait en désordre dans la nuit tranquille ; il comprenait cette tranquillité ; les premières marches étaient sèches et froides ; ses premiers pas dans la boue, il se souvenait maintenant de cette douleur et de sa pensée du moment, relative au sens de l'épreuve, ou plus exactement de l'initiation qu'il tentait ce soir de dépasser une bonne fois pour toutes ; il se baissa pour ramasser un peu de cette boue qu'il frotta sur sa poitrine en retenant le même cri ; le rectangle lumineux d'une fenêtre se diluait dans les parterres indéfinissables ; il était encore temps de renoncer ; sinon, il fallait se mettre à marcher le plus vite possible, courir même, et surtout s'imaginer le retour sur ces pas qui constituerait toute la preuve de sa bonne volonté, le G.M. le dirait dans son sermon ; il parlerait de ces traces dans la neige, distribuant l'eau-de-vie et la viande salée autour de lui ; cette fois, il retrouverait sa nudité dans le sens du rite ; mais n'anticipons pas ; tout ceci est secret ; il brisa une branche de sapin et se fouetta frénétiquement ; quand il reviendrait au château, le G.M. lui-même le flagellerait avec le chat à neuf queues qui était aussi un instrument de plaisir ; et puis il boirait encore de cette eau-de-vie et mangerait jusqu'à écœurement cette viande salée d'oiseaux des îles ; il pensait à cette initiation qui avait creusé sa trace dans sa chair du moment ; il se mettait à la place de Gisèle descendant, à Rock Drill, l'escalier descendait des balcons, les voyant partager cette nourriture en silence, ne devinant rien du sujet de la conversation qu'elle interrompait ; il aimait le triple portrait ; il aimait la femme qui habitait Gisèle ; il rêvait d'elle ; elle avait assisté à la fin de la cérémonie d'initiation ; elle avait répandu l'eau-de-vie sur sa poitrine et sur son ventre ; une autre femme frottait sa verge dans un linge ; il mastiquait la viande salée ; la voix du G.M. était si claire qu'il lui sembla que toutes ces idées pouvaient être les siennes ; ils l'exhibèrent tout le reste de la nuit dans la salle de Bal qui était la seule pièce sans fenêtre du château, elle en était le centre géométrique, elle expliquait cette part de l'histoire, si elle existe dans ce sens ; il souffrait ; il voulait oublier ; il le dit à Gisèle ; les giclées d'eau-de-vie atteignaient maintenant ses lèvres ; il se souvenait de ces brûlures ; elle s'appliquait à respecter le rite, sous la surveillance d'une femme dont le visage LUI revenait en mémoire maintenant qu'il pensait mourir avant la fin de la nuit ; il perdait beaucoup de sang ; il ne comprenait pas comment il n'avait pas pensé à regarder dehors (par la brèche prévue à cet effet) avant de sortir dans la rue ; il n'avait rien entendu ; son corps s'était déchiré d'un côté, dans un silence étrange qui annonçait la douleur et surtout cette attente provoquée par l'espoir ; allongé dans la rigole, le bras arraché, la main valide étreignant cette bouillie sonore maintenant, il venait d'entrer dans le désespoir, exactement de la même manière que la nuit où il avait enfin traversé le sens du rite ; il voulait se souvenir de tous les détails, par exemple le battement du pénis, le clapotement des pieds et de la boue, l'arrachement des feuilles au passage, le gel dans le regard à l'approche du village, voyant la rue principale sans perspective, noire et verticale, et pas de ciel au-dessus du village ; il était sûr de mourir sur le chemin du retour, mais il arriverait aux granges désertes en haut du bourg, il y tracerait le signe rituel qui désormais ne serait plus un secret pour personne, mais il ne trouverait pas la force de retraverser la rivière, il ne supporterait plus cette fleur de l'eau à mi-cuisse, tranchante et définitive, qui l'avait approché de l'horreur ; maintenant, c'était son sang qui dégoulinait dans la rigole ; personne ne venait, malgré le coup de feu ; ses agresseurs n'avaient pas pris le temps de l'achever, quelqu'un viendrait à temps pour le tirer de cette angoisse ;, au retour, il s'était arrêté au bord de la rivière et il ne se souvenait plus de l'avoir traversée ; il reconnaissait cette attente ; il tenta de crier, mais une douleur traversa sa poitrine et il cessa cet effort insensé : il n'y avait plus de lumière dans la rue ; il ne se souvenait plus si elle était éclairée avant le coup de feu ; elle était peut-être éclairée ; il se rappela qu'il avait renoncé à crier à cause de la faiblesse de son cœur ; la nuit de l'initiation (on disait cérémonie à ce niveau de la hiérarchie mais il ne le savait pas encore, il avait tellement de choses à apprendre maintenant qu'il s'était mis dans l'idée d'aller jusqu'au bout de cette connaissance), debout sur le tronc couché d'un arbre mort, il avait renoncé à vivre parce que la surface de l'eau était devenue une idée ; c'était une idée infranchissable, il reconnaissait cette sentence ; mais il avait fini par trouver la force d'y revenir, peut-être parce que le bois sous ses pieds lui renvoyait un peu de sa triste chaleur ; peut-être ; l'eau le scia ; il s'immobilisa, pensant à cette immersion, devinant la douleur, l'apnée terrible, l'aveuglement, le retour des sonorités ; il cherchait les pierres ; il y en avait ; elles pouvaient le blesser ; il ne verrait pas ce sang remonter à la surface de l'eau pour le sauver ; comment s'y prit-il pour atteindre l'autre rive ? il n'avait pas trouvé la force de crier ; et puis, à cette distance du château, son cri pouvait passer pour un signal de détresse ; le rituel ne parlait pas de cette détresse : encore moins de son cri ; mais il ne voyait pas le halo de la lampe-tempête à l'entrée de la cabane du jardinier : le jardinier ne pourrait pas comprendre l'effet de cette nudité sur l'esprit confronté avec l'idée du rituel : que restait-il maintenant de cette tentative absurde de s'élever au-dessus du commun des mortels ; il vit le bras de l'autre côté du trottoir : des spasmes douloureux jetaient ses jambes dans la rigole ; il ne pensait plus ; l'image était devenue fixe ; le regard du jardinier engoncé dans sa canadienne, les mains dans les poches, l'air sortant de sa bouche figée en l'air du temps qui était en train de passer : la mémoire s'était arrêtée comme une horloge, à cette heure transitoire que le regard du jardinier éternisait sans autre explication : avait-il accepté de le fouetter avec la branche de sapin ? Il se souvenait parfaitement de le lui avoir demandé ; mais la mémoire ne va pas plus loin ; le véhicule qui arrivait de l'autre côté de la rue s'arrêterait peut-être : il perçut le ralentissement de cette ombre : aucune voix pour interpeller sa solitude : pas un seul signe sur le bord incohérent de la paupière agitée ; le regard ne porte pas plus loin que le moignon sanglant ; il devine l'écoulement : souvenirs parallèles ; le temps de croire à la mort), deux policiers impeccablement vêtus de costumes bleus à rayures d'argent, portant revolver sous le bras et peu enclins à écouter les raisons d'une attente qui leur était étrangère, descendirent avec lui l'escalier monumental du palais du Gouverneur ; bien, se dit-il, nous avons parlé de tout et de rien ; les policiers ne répondirent à aucune de ses questions. Ils avaient pourtant assisté à cette mascarade d'interrogatoire dans les locaux mêmes de la revue « Espaces ». Ils lièrent son poignet à l'une de ses chevilles, le réduisant à cette courbure qui provoqua les commentaires des passants, le temps de traverser la place jusqu'à la voiture qui démarra en trombe. Les explications du juge étaient claires. Il emportait avec lui les derniers numéros d'« Espaces ». Il ne les avait pas encore lus. Il aimait les idées. Les mots le maintenant à la surface. C'était toute sa confidence. Dans la voiture, Fabrice entra dans cette parenthèse avec l'intention de n'en sortir que pour de bonnes raisons, mais il retrouva encore le regard du jardinier au bout de la nuit qu'il venait de traverser. Avec le temps, s'il avait le temps d'y penser,

Et maintenant il y avait leur tribunal. Il attendait, presque nu et propre, dans la cellule lavée à grande eau tous les matins par le même soldat lui aussi presque nu et propre. Il aimait ce corps. Il ne dit rien. Une fois la cellule lavée (il attendait dans le couloir, un bras levé à cause des menottes attachées à un barreau de la fenêtre, et fumant la seule cigarette de la journée que ce corps souriant lui plantait chaque matin dans la bouche, fraîche et allumée) il enfilait une chemise, propre et froissée, et suivait jusqu'à la cour le soldat qui l'abandonnait pour une heure. C'est là qu'un jour il fit la connaissance de John Vicarenix, un écrivain américain à la mode qui avait beaucoup écrit sur la guerre d'Algérie et qui commençait à écrire les mêmes choses sur celle du Vietnam. L'écrivain le cherchait. « Tu l'as trouvé, dit le soldat. Il est à toi.

— Est-il vrai que vous avez torturé Ali Al-Kateb ? commença John Vicarenix, l'écrivain américain au service de la justice.

— Quel mois est-on ? fit Fabrice de Vermort. On dirait le mois de mai.

— Ali dirige la revue "Espaces" maintenant. Un peu grâce à vous — Que va-t-il vous arriver s'il ne vient pas au procès ?

— Vous avez parlé avec lui ?

— Je l'ai rencontré pour lui en parler mais il n'a pas répondu à cette question essentielle. Il joue avec votre destin. C'est sa manière.

— Nous n'avons pas eu besoin de le torturer.

— Il prétend le contraire.

— H est trop tard pour atténuer les effets de ce mensonge. Il a parlé sans la moindre torture pour le faire parler. J'ai même cru qu'il avait parlé pour trahir. Plus tard, il m'a avoué qu'il avait eu peur.

— Peur de la torture ? C'est la même chose. On y revient toujours.

— Il entrait dans mon bureau, pas dans une salle de torture.

— On raconte qu'il y a une salle de torture au château de Vermort.

— Ça n'a rien à voir. Vous racontez n'importe quoi pour qu'on vous écoute.

— Je ne raconte rien. J'écoute, il y a eu ce projet de musée de la torture.

— Quel rapport avec Ali ? demande Fabrice un peu agacé.

— Il y en a un : vous-même. Vous avez fait le choix de la guerre. Ali a choisi la poésie. Il dit que vous l'avez torturé et que malgré votre science de sa douleur, il n'a pas parlé. Comment pourrait-il atténuer ce récit (le rendre presque favorable à votre survie ? C'est impossible.

— Comment était-il ? Je veux dire : mentalement.

— Il écrit des souvenirs. Malgré la perspective du procès. » Il lut le livre d'Ali. Pas celui des souvenirs, qui était loin d'être écrit à ce moment. Il lut le poème de guerre. Le ciel. La terre. Le sang. Les femmes secrètes. L'ami mort maintenant. La forêt. Une forêt de symboles. Et un lit dérisoire pour mourir. Maintenant il prenait en main la revue « Espaces » et il introduisait magistralement le théâtre de la victoire. Bien. Aragonite, sartrite, camusis. Rien de plus. C'est presque normal. On écrit qu'il est un des grands combattants. Un jour, on ne le dira plus. Pour cela, on attendra gentiment l'extinction de l'œuvre. Elle deviendra risible. Camus faisant la cour à la bourgeoisie. Aragon courtisant la surface du peuple et Sartre plus résistant que jamais. Ali était un lâche. Maintenant il portait le masque de la victoire et il dirigeait la revue « Espaces », accusant son ancien directeur de l'avoir torturé sans réussir à le faire parler. Mais que savait-il ? Rien de plus qu'Aragon, Camus et Sartre. Il ne savait rien. Il vivait bien. En colère, mais bien. Loin du combat. Mais la question ne lui serait pas posée. Pourrait-il la poser lui-même ? Son avocat en doutait.

John Vicarenix revint avec la nouvelle de la mort de Nicolá Carvajal. Dans « Espaces », Ali inséra la nouvelle mais ne la commenta pas. Il lut cette colonne pendant que John lui préparait une cigarette de tabac gris, regardant en même temps le soldat qui gardait la porte, sans fusil, presque nu, le visage glabre. Au fond, par-dessus l'enceinte, il pouvait voir les montagnes enneigées.

« Comment vous sortir de là ? disait-il. S'il vient au procès, il atténuera le récit. Mais comment ? J'en ai parlé avec lui. C'est un héros. Il a pensé à vous donner la parole dans "Espaces". Une bonne action. Je ne sais pas, au fond. S'il ment, il ne viendra pas au procès. S'il dit la vérité, lui seul a le pouvoir d'en atténuer les effets. Je lui en ai parlé. Il ne sait pas. Il y a la question de son héroïsme. C'est la seule qui compte au fond. Pas seulement pour lui. Tout le monde y trouve son intérêt, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que je vais raconter au New Yorker ? »

Le soir, dans sa cellule, Fabrice gisait nu sur un matelas à ressorts, sans draps certes, et un peu humide à cause du sol carrelé. Il n'avait pas de couverture non plus. Il n'avait que ce pantalon de toile rude, qu'on lui demandait d'enlever le soir venu et qu'il pouvait remettre au matin, avec la permission du soldat qui en vérifiait d'abord la propreté. S'il était sale, il le changeait pour un autre qu'il portait sur l'épaule. Sinon, il repartait avec le pantalon propre toujours sur l'épaule et quelquefois aussi avec la chemise s'il la trouvait sale. La chemise était pendue à la fenêtre du couloir. C'est là qu'il la laissait avant d'entrer dans la cellule avec son seul pantalon, s'il avait été jugé suffisamment propre, ou nu, dans le cas contraire, et alors on ne lui apportait un autre pantalon, propre et froissé, que le lendemain matin. C'était une routine. Elle durait depuis des mois. Il se la racontait au moins une fois par jour pour se surprendre à ne plus se souvenir d'un détail important, ou insignifiant. La routine de la nourriture était plus simple. Il mangeait bien, deux fois par jour, et il avait toujours à portée de la main une outre d'eau propre et fraîche. Le soldat y veillait. Après le premier repas (quelle heure pouvait-il être ?) on lui donnait une cigarette qu'il fumait entièrement dans un morceau de tôle de boîte de conserve. Si John venait (il calcula que John venait tous les trois jours depuis presque un mois), il fumait une autre cigarette que le soldat faisait mine de ne pas voir. Les besoins naturels, il les faisait dans un seau avec couvercle et anse qu'on lui demandait chaque soir d'aller vider dans une fosse derrière la muraille de l'enceinte. Il y allait suivi du soldat et chaque fois il avait peur d'être exécuté de cette manière. Il en rêvait. De retour à la cellule, le soldat notait la sueur dans son dos. Il tremblait. Le soldat ne disait rien, sauf : enlevez votre pantalon, et il prenait le pantalon et l'emportait ou pas selon le cas. Il ne faisait aucun commentaire sur l'attitude de Fabrice au bord de la fosse vidant lentement le contenu du seau. Une fois, il le toucha avec le bout du canon qu'il glissa pendant dix bons centimètres le long de la colonne vertébrale. Fabrice avait gémi. Le seau avait dégringolé dans la fosse noire. Le soldat avait juré et il était lui-même allé chercher le seau pendant que Fabrice pleurait à genoux au bord de la fosse. Sur sa poitrine, les muscles étaient tétanisés. Il pensait souvent à cette douleur maintenant. Mais le soldat n'en avait jamais parlé,

Un jour, il demanda du papier, pour écrire. Et quelques jours plus tard, on lui apporta ce qu'il demandait avec les compliments d'Ali Al-Kateb. Il écrivit. Rien qu'il destinât à « Espaces ». Rien de définitif. Le soir, le soldat entrait dans la cellule, réunissait consciencieusement les feuillets et les emportait. C'était tout. Alors il cessa d'écrire et il reçut ce message d'Ali : continuez d'écrire. Je vous pardonne. Signé : Al-Kateb. Mais ça ne suffisait pas pour espérer une issue favorable. Ce procès le détruirait. John avait écrit un article sur le sujet. Avec des prudences exagérées qui avaient déplu aux autorités algériennes. S'il recommençait, il ne le verrait plus. Donc, plus de messages entre les lignes. Mais ne prenait-il pas le risque d'ennuyer puis de finalement désintéresser le lecteur ?

Et maintenant, il y avait ses gardiens, ses allées, la serre et les balcons de la façade sud avec leurs jardinières. John s'était assis sur le dos d'un des deux crocodiles de marbre, pour le regarder lentement traverser la pelouse plantée, de loin en loin, de noisetiers en fleurs. Kateb, à cette distance, n'avait pas de visage. Il voyait seulement le corps avançant dans l'espace peuplé d'abeilles, entre cet espace et la surface géométrique de la pelouse se déplaçant dans le sens de cette rencontre. Il avait laissé ses outils dans la brouette, de l'autre côté de la pelouse, sous les hêtres. John souriait en signe d'amitié, il n'éprouvait aucune joie, cette métamorphose serait dans le goût du lecteur. Kateb avait grossi, il était devenu lisse, et accessible à cause du regard de paupières, ses beaux yeux noirs et oubliés n'avaient plus d'importance. Dans l'allée, il tentait de réduire le craquement incohérent du gravier sous ses pieds, il s'arrondissait encore pour obtenir cet effet de sa volonté de paraître inchangé. Il souriait lui aussi, sans doute pour la même raison, mais il ne manquerait pas, dès les premiers mots, d'exprimer sa joie, cette joie retrouvée à cause de l'intégrité des souvenirs communs, partagés si John était bien l'homme qu'il voyait. La féminisation de ses traits (il en avait entendu parler comme tout le monde) le rendait presque méconnaissable. Il s'approcha encore en tendant les mains par-dessus la gueule ouverte du crocodile. Il serra cette féminisation avec tendresse. Pourquoi le mot féminité ne lui venait-il pas à la bouche ? John aimerait ça. Mais peut-être avait-il maintenant un petit nom secret, quelques syllabes passionnément féminines pour l'étonner encore. John se contenta de saluer le poète des « Spasmes ». Kateb baissa la tête, laissant la main glisser lentement entre ses doigts. Les « Spasmes », c'était au début. Depuis... « Je n'ai pas trouvé Fabrice dans ce château de rêve. Je n'ai trouvé personne. Je suis heureuse de te revoir.

— Heureuse ? dit simplement Kateb. Moi aussi. Heureux. Le lecteur aime toujours ce style de dialogue ! » Ils pouvaient rire de la nième version de la même plaisanterie partagée une première fois dans les temps anarchiques de la jeunesse. Le lecteur « Qu'est-ce qui a changé, hein ?

— Rien n'a changé. Cette rhéologie nous rend fous, c'est tout.

— Tout s'est passé malgré nous, comme dans l'éduc.

— Il y a eu d'autres rencontres,

— Tu veux dire : d'autres rêves. Je te suis.

— Mais je reviens toujours. Rien n'a changé.

— Temps rhéologiques et non pas histoire. J'ai compris. »

Fabrice s'ajouta enfin à la conversation sur le coup de midi. Il était temps de manger, de boire, de recommencer. « Quelle tragédie t'amène donc, John ? dit Fabrice.

— À part la tragédie de mon état civil, rien que le théâtre des conversations qui parlent d'autres choses que moi.

— Nous partons pour Rock Drill la semaine prochaine, dit Kateb.

— Je vois, dit John. Ce château, vide comme un rêve pendant tout le temps que durera l'été.

— Les gérants sont arrivés la semaine dernière. Mais cette année, ils ne logeront pas au château. Ils ont acheté cette maison que je t'ai proposée il y a belle lurette. Le musée ouvre au 1er juillet.

— Sale idée, dit Kateb, mais rentable. Nous partons pour leur laisser le champ libre. À Rock Drill... » etc. Dans sa chambre, John accueillit Giselle avec les mêmes mots dont il avait usé l'année précédente, et même l'année d'avant, et ainsi de suite, remontant jusqu'au moment du retour de Fabrice. Elle était entrée nue, par jeu.

Tout le monde se retrouva dans la salle à manger des Ivoires pour le repas du soir. John et Giselle avaient échangé leurs robes de la journée. L'effet fut qualifié de « vertigineux » par Jean qui se renseigna sans plus de précautions sur la nouvelle identité de John. La conversation, fluide et transparente, dura jusqu'à plus de minuit. Kateb, cependant, n'avait pas ouvert la bouche.

Il habitait dans l'ancienne sellerie du château. La femme qui l'accompagnait avait été le témoin des tortures que Fabrice lui avait infligées jusqu'à écroulement de son esprit. Il avait peut-être parlé. Si c'était le cas, elle ne le dirait pas. Elle ne disait rien d'ailleurs. Elle cultivait un silence jaloux. C'était aussi la femme qui avait pansé ses plaies. Il l'appelait Saïda, en souvenir d'un combat où il avait perdu une sœur, celle que le père aimait en secret. Il se souvenait des blés, du bleu du ciel et du cri paternel à cause de cette mort absurde.

Kateb possédait des livres, quelques gravures et un bijou de pacotille qu'il n'avait pas offert parce qu'il n'avait pas pu se déclarer, et Saïda connaissait aussi cette histoire. C'était une femme assez jolie, amoureuse et discrète jusqu'à l'oubli. Elle mangeait seule dans un coin de la sellerie, assise en tailleur sur un tapis, le bol dans une main, ne le regardant jamais s'il était là pour lui parler, souriante s'il se montrait amoureux, lointaine s'il lui apportait des nouvelles de sa famille. Quand il rentra cette nuit-là, elle était couchée mais ne dormait pas. Il s'allongea près d'elle et regarda ses yeux avec l'espoir d'y lire les souvenirs secrets. Si elle pensait, au lieu de se souvenir, elle finirait par en dire le fragment le plus ordinaire, pour le soumettre à son idée, et il ne répondrait rien à cette opaque provocation. Il prononça son nom, ce qu'il faisait rarement, à cause de la mémoire, de sa complexité verbale. Elle lui offrit ses lèvres en signe de reconnaissance. Baiser facile. Elle s'endormit.

Sur son lit, John trouva la robe que Giselle lui recommandait pour le lendemain. Elle ne disait pas (son écriture était un mélange savant d'alphabet et de géométrie) si elle la lui offrait ou si c'était simplement un essai de comparaison. John s'assit dans un fauteuil près de la cheminée dont le valet représentait une scène érotique déroutante à cause de la dimension exagérée de la verge. Mais tout cela n'avait plus de sens depuis la mort de Nicolá. Personne ne remplacerait le poète assassiné par les temps qui courent. Il ferma les yeux pour revoir son image immobile. Il l'habilla de blanc cette fois. Il avait l'air d'un saint. Il rit. Que répondrait-il si on lui posait la question ? Quelle question ? Quant à Fabrice, il avait songé au cognac dont la bouteille trônait sur le linteau de la cheminée, coiffée d'un de ces verres d'or que Kateb avait ramené de son pays d'ivoire et de géométrie. Il se servit la mesure d'un demi-verre ordinaire et le but d'un trait. Il n'avait pas sommeil. Il n'avait jamais sommeil au moment de se coucher. Il avait du mal à lire, à cause des pensées (les siennes) qui paraissaient former le commentaire de chaque mot à peine lu et de moins en moins compris. Il buvait rarement à cette heure. Cela n'arrivait qu'en cas d'angoisse extrême. Il observait cette brèche sans désir de la vaincre, le désir, plutôt, naissait de cette brèche, il n'y avait pas d'explication pour alimenter la pensée, il résumait les faits pour gagner du temps, laisser faire, finir. Il rangea la robe sur l'autre lit, sans changement, rien. Et il s'allongea, ayant posé le verre et la bouteille, l'un dans l'autre, sur la table de chevet où Kateb avait songé à déposer un livre à la reliure d'or et d'argent, un livre inoubliable s'il l'ouvrait encore.

Giselle visita le père de Fabrice avant de se coucher, comme c'était son habitude. Elle entra dans la chambre, se laissa caresser, ne répondit pas aux sarcasmes du vieil homme puis elle retourna dans le salon pour y cueillir Fabrice qui finissait les fonds de bouteilles dans un mélange presque noir qui était le résultat de ses recherches, il avala ce verre infâme avant qu'elle ne l'en empêchât, mais cette fois, elle n'abusa pas de sa supériorité et le conduisit au lit sans commentaires sur son comportement à l'heure de se souvenir ensemble. Il s'était montré odieux. Elle le déshabilla promptement, le coucha, caressa pendant une minute la verge frémissante et il s'endormit. Elle ouvrit la fenêtre pour revenir à sa réflexion de tout à l'heure, tandis qu'ils évoquaient des souvenirs de guerre. De l'autre côté du mur (un mur éblouissant dans cette demi-lumière) Jean rêvassait tout haut, terrible et inévitable. Elle rangea les bijoux, chacun à sa place, et referma tous ces tiroirs miniatures dans un ordre inchangé depuis de longues années maintenant. Ensuite elle effaça les ombres, les rehauts, toutes ces approches de sa géométrie, approches et approximations de noir et de bleu. Enfin, elle se décoiffa, longuement, patiemment, secrètement. S'il dormait. Et s'il ne dormait pas, comme cela lui arrivait quelquefois quand il avait vraiment trop bu et que cette ivresse n'avait pas servi définitivement sa mémoire proposée comme matière première de la conversation, elle devenait le spectacle de sa lente désillusion, chevelure tombant dans le dos jusqu'au renflement exagéré des fesses dans le velours capitonné d'un simple tabouret. En tout cas, quand elle revint vers le lit, il paraissait dormir, puant et manifeste, à peine secoué par le rêve toujours érotique de la douleur, miroir de la connaissance. (Ils avaient parlé de Nicolá pour tenter encore de trouver le moyen de l'oublier, non pas oublier la chair de Nicolá, ni même son personnage, mais toutes les raisons qu'il avait d'exister encore. Le visage de Kateb s'était assombri à l'écoute d'un fragment d'écrit que Jean ne retrouvait plus dans le texte infini de Nicolá, mais dont il se souvenait parfaitement, clairement, durablement, dit-il.

Fabrice ne dormait pas. Dans le noir total (excepté une vague opacité à une distance indéfinissable qui pouvait être le corps fantôme de la fenêtre sud), il explorait distraitement la surface des rêves de Giselle qui frémissait à intervalles réguliers, sujette à une fièvre dont il connaissait l'origine lointaine. Mais ce n'était qu'une surface, propice à la caresse mais sans le désir de la traverser pour voyager avec elle dans ce désordre de fils. Elle sentait le musc. La fenêtre approchait de la lumière maintenant. Il mesura ce temps, pour le perdre encore. Tout à l'heure, quand il commencerait à avoir sommeil (cela arrivait toujours d'un coup, pliure atroce au moment de sortir de la vie pour entrer dans le jeu absurde de ses reflets provisoires), il n'y penserait plus, le temps ne serait plus qu'une projection de ses désirs, sensation d'éparpillement, toute la chair est le seul monde quand ça arrive. Les yeux de Nicolá Carvajal lui revinrent en mémoire, mots de terre et d'eau. Ici et au niveau du cauchemar. Même jeu de mains, giratoire, éblouissant. Les « Sonnets majeurs » étaient ouverts sur une chaise. Il venait de s'y asseoir. Puis il avait posé le livre ouvert sur la chaise et il les avait suivis, ou bien il marchait devant eux, tout espoir brisé dans sa coquille de feu. Fabrice était entré à ce moment-là. Il ne portait que ce pantalon de toile rude et jaune et il marchait pieds nus. Une première rafale provoqua un spasme douloureux à la surface de sa poitrine et de son ventre. Le soldat souriait. Il était debout près de la fenêtre et il regardait le poteau de torture. Fabrice s'approcha. Il sentit la chaleur du soldat. Ils ramenaient un cadavre dans une civière. Ils passèrent devant eux, de l'autre côté de la fenêtre, mais ils n'entrèrent pas. Il vit Nicolá, la chemise blanche, les pieds nus, la touffe broussailleuse des cheveux, l'attente tremblante contre le mur à l'opposé du mur de briques rouges contre lequel s'élevait le poteau noir et étrangement haut, plus haut que le mur. Les liens pendaient misérablement. Pas de vent. Pas d'élévation de cette poussière du soir qui se déposait sur son livre pendant qu'il regardait le ciel lentement s'étendre, dans sa cellule. Le soldat commença à lui lier les mains dans le dos. Il posa la chemise sur ses épaules nues. Il reconnut le froid, l'absence d'humidité, la poussière du mur retombée autour du poteau. Nicolá était seul. Le groupe des tireurs était silencieux. Même attente. Fabrice se retourna pour revoir le livre ouvert. Nicolá avait voulu mourir avec. Le soldat n'y avait pas vu d'objection. Mais Nicolá l'avait oublié. Il n'y pensait plus. Cette attente n'avait aucun sens. Maintenant il marchait tranquillement vers le mur de briques rouges. Il regarda ces brisures. Le poteau était un géant. Nicolá y était attaché. Il attendait encore. Fabrice s'arrêta près du mur. La moitié de Nicolá qui lui apparaissait ainsi lui sembla irréelle. Le soldat tenait le livre dans une main mais le tremblement de Nicolá le découragea. Il demeura immobile, avec le livre dans une main et l'épaule de Fabrice dans l'autre. Ce silence était aussi un rêve. Il traversait cette épaisseur définitivement. Un petit cri aigu et à peine audible sortit du corps de Nicolá Fabrice écarquilla les yeux. Le soldat dit quelque chose, puis il tenta de refermer la main de Nicolá sur le livre. Une porte claqua. Le livre gisait dans la poussière. Le corps de Nicolá n'était plus soutenu que par les liens. On le détacha. Deux soldats le couchèrent par terre. L'un d'eux ramena le livre et le posa sur la poitrine de Nicolá. Fabrice marchait vers le poteau. Il le toucha du bout du doigt quand ils se mirent (deux soldats) à l'attacher. Autre attente. Kateb était à genoux près du cadavre de Nicolá. Il prit le livre et le feuilleta négligemment. Il dit : (à l'attention de Jean qui ne posait plus de question) J'aurais pu le sauver, dit-on. Personne ne sait rien, pas même Fabrice. Il me regardait pour que je le voie. Le soldat s'impatientait. Il n'aimait pas cette mort. Il m'a pris le livre des mains. Les deux autres soldats ont emmené Nicolá. J'ai regardé Fabrice. Pour lui dire : j'ai reçu une lettre de ton père. Ce matin. Au soldat : détachez-le. À Fabrice, dans le couloir : te pardonner ? Pardonner la douleur ? La peur ? Le désir de mourir ?

Le soldat les suivait. Au passage, il jeta le livre sur un châlit. Le soldat qui était dans la chambre sortit pour le regarder s'éloigner en direction des cellules. Enfin, Fabrice entra dans sa cellule. Le soldat verrouilla la grille. Kateb était resté dans le couloir, sous la fenêtre. Cette lumière qui tombait sur son crâne révélait son regard. Fabrice s'assit. Il tremblait. Il pissa longuement dans le seau, une main appuyée au mur, l'autre tenant la verge en érection. Kateb parlait de la lettre qu'il avait reçue. Une lettre remplie de propositions faites dans le but de sauver la vie de Fabrice. C'était inutile et parfaitement ridicule. Il devait mourir. Il aurait pu mourir ce matin, après Nicolá. Mais Kateb avait eu ce besoin de lui parler de la lettre de son père. S'ils le fusillaient demain, il mourrait juste après un traître qui le remplirait d'abord de ses larmes et de ses cris. Après-demain, ils exécuteraient une femme. Il pourrait mourir devant elle. Une belle mort, cet écroulement devant le corps de la femme qui disparaît ainsi dans un nuage de poussière, peut-être belle si le hasard est clément et miséricordieux. Le soldat entendit le blasphème. Fabrice finissait de pisser. Il referma le pantalon sur cette érection et s'assit sur le bord du lit. Il écoutait la voix de Kateb toujours debout sous la fenêtre-vitrail, statue évocatrice des vieilles chimères de la pensée. Qui fusillerait-on dans trois jours ? Kateb cessa de parler. Le soldat jeta un regard de compassion sur l'ombre penchée de Fabrice, puis sur la peau ruisselante de sueur, sur ces gouttes qui descendaient le long des bras et de la colonne vertébrale. Il ne disait rien, le soldat. Il regardait, il n'écoutait pas les balivernes de Kateb au sujet de la femme idéale et il pouvait oublier facilement les blasphèmes en tout cas n'en parler à personne. (Jean écoutait cette histoire avec une espèce de contraction musculaire au niveau du front et des pommettes qui amusa secrètement John.)

Giselle ne dormait pas bien sûr. Elle avait doucement rêvé un peu après être entrée dans le lit. Il avait à peine caressé la soie de sa chemise, puis il avait éteint. Il ne dormirait pas cette nuit. Ces conversations le tiennent éveillé jusqu'à l'aurore. Il continue tout seul ce que les autres n'ont pas osé franchir. Cette verbalisation du silence le passionne à ce point qu'il se lèvera à la première heure sans aucune trace pour trahir l'accumulation des mots enfin trouvés. Il déjeunera dans le cadre d'une autre conversation, celle du jour, composée de facilités, de virtuosités même, jusqu'à l'épigramme du soir qui met fin à toute cette légèreté pour préparer le remplissage verbal de la nuit, avec ou sans sommeil. Non, il ne dormait pas. Il l'avait laissé faire, il aimait cette douceur, ces derniers gestes sur l'autre avant de s'endormir, il devinait ces perceptions lointaines. Il aurait pu mourir devant cette femme qui l'aurait suivi de près dans la mort. Mais Kateb ne l'avait pas voulu. Il avait renoncé à cette mort qui n'avait pas épargné Nicolá cependant, parce que cette fois il ne s'était pas interposé pour que ça n'arrive plus. Ce sang de poète qui n'était pas le sien. Giselle se leva encore mais cette fois pour fermer la fenêtre. Il se réveilla. La plongée avait été de courte durée. Il avait revu Nicolá, le dos de Nicolá et les mains poisseuses entre lesquelles le livre voyageait, le soldat s'évertuant à le refermer, et n'y parvenant pas. Ces simulacres d'exécution avaient toujours le même effet sur lui. Quand il revit Nicolá dans la cour de la prison, à l'autre bout de la cour lavant ses pieds sous le robinet qu'un soldat ouvrait et refermait à sa demande, il comprit qu'il était entré dans le labyrinthe et qu'il n'en sortirait plus. Il connaissait ce labyrinthe, pour l'avoir pensé et réduit à la mesure du possible, du temps où il était encore possible de mettre un mot devant l'autre sans risquer de perdre le sens à donner, l'humanisme était à la mode, alors... maintenant (tandis que Nicolá faisait ses ablutions, côté ombre) il tentait de noyer son regard dans cet éblouissement et le soldat lui donna une bourrade dans le dos pour le ramener à la raison. Ce n'était pas la première fois que ça arrivait, cette approche lente de l'aveuglement. Le soldat lui parla du futur, cita Block ou Eliot et lui envoya une autre bourrade qui le jeta par terre. Le soldat était furieux. Il le menaçait de son fusil et vomissait des paroles qui ne pouvaient plus être des citations. Fabrice oublia la lumière. Il se releva. À la porte de la cellule, il ôta son pantalon et le remit à la sentinelle. Il entra nu dans cet inachèvement circulaire. Dehors, Nicolá parlait à bâtons rompus avec le soldat. Il paraissait ivre. Ce flux arrivait sur Fabrice qui voulait ne pas le déchiffrer. Mais la répétition des mots, le retour des sens, l'accumulation des sons, toute cette profondeur oubliée revenait à la surface de la mémoire et il en parlait maintenant avec volubilité (Jean ne s'étonnait plus du silence de Kateb qui les avait quittés sans les saluer, pour rejoindre le seul témoin de sa douleur, si ce n'était que ça, le sujet de la conversation. Fabrice était inépuisable).

Elle devinait Jean. Elle connaissait son attente. Le comte était descendu dans la bibliothèque, comme toutes les nuits de cette attente bavarde. Il s'asseyait toujours dans le même fauteuil, attisait le feu que Kateb avait couvert de cendres avant de s'en aller (il ne manquait jamais de « préparer » la bibliothèque, été comme hiver, jetant toujours le même coup d'œil sur les bouteilles et toujours torchonnant d'un geste vif et mécanique le verre de cristal dont se servait habituellement le comte, ce coup de torchon était un rite), et le feu une fois ranimé, il ajoutait une bûche ou deux et les secouait au bout du tison pour les faire pénétrer dans la braise, presque lentement, sentant la brûlure limite de sa main et la même chaleur envahissait ses yeux. Il avait posé le verre sur l'accoudoir de cuir, parmi les cercles déjà formés, en formant un autre, ou bien assistant à cette coïncidence avec, dans les profondeurs, l'annonce de la même douleur, titillante au commencement, puis lancinante, et enfin atroce, infinie ou définitive. Le calme ne revenait plus s'il ne trouvait pas le sommeil dans cet étroit fauteuil de cuir dont il avait, d'un geste agacé, chassé les dentelles légères. Il n'était pas entré dans la conversation ce soir. Fabrice et Kateb avaient occupé toute la place, mais il participait rarement à ces dépôts récalcitrants de la mémoire ou plutôt de cette accumulation de souvenirs qui n'est plus rien dans la mémoire au moment d'y repenser. Il avait bien écrit cette lettre. Kateb n'avait pas l'habitude du mensonge. Il péchait seulement par le silence, ces espaces de blanc entre lesquels il écrit sur la page, c'était toute la paresse de Kateb, cette géométrie de l'espace lisible. Il avait connu Kateb avant la guerre, enfin avant la guerre de Kateb qui n'était pas entré tout de suite dans celle-là. Fabrice l'avait présenté comme le revers de la médaille que s'étaient un peu vite attribué les gloires du temps. Il avait tout de suite aimé cet Arabe, mais Kateb détesta dans le même temps le château et même ses alentours. Il rêvait tout haut d'en crever le plafond, comme à Cordoue. Le comte (la guerre durait depuis longtemps) se fit expliquer les énigmes d'une salle à manger éthiopienne et il laissa ensuite la parole à Fabrice qui parla d'autre chose. Il se souvenait de cette conversation, toujours la même, elle avait traversé tout ce temps et ils avaient recommencé ce soir, occupant tout l'espace sonore du salon aux Domestiques de Terre. Anaïs était vautrée presque nue dans une autre conversation de velours rouge dont Giselle occupait non moins gracieusement le vis-à-vis. Curieux homme que cette femme. Il l'avait connu à l'époque où Fabrice pourrissait dans une prison algérienne. La guerre était finie depuis longtemps. Une autre commençait, ou plus exactement : recommençait. John (c'était son nom avant de) John se partageait savamment entre deux guerres, alimentant un peu l'esprit de ses contemporains, étant au seuil de sa future métamorphose. Il avait des jambes de rêve et le comte se surprit à en rêver. C'est John qui avait donné la lettre à Kateb. Il le lui avait confirmé à son retour, au château. Il ne savait pas ce que Kateb en pensait. Kateb avait lu la lettre devant lui, puis il l'avait détruite par le feu. C'était une lettre impersonnelle, certes, mais l'identité du destinataire était tellement évidente que John avait hésité au moment de passer la frontière. Kateb ne lui adressa cependant aucun reproche. Il invita John à dîner à la cantine de la prison. John se souvient de ce repas tandis qu'il découvre un sein à l'attention de Giselle qui s'émerveille : à cause d'un mot de Kateb, d'un tremblement verbal (le comte, pendant ce temps, explorait le téton noir et velouté), d'un regard peut-être, mais en passant, l'effleurant encore une fois parce qu'il est une femme : il n'y avait personne dans la cantine. Kateb avait sa table sous une fenêtre, une table ridiculement petite qui reposait presque sur ses genoux de géant. Anaïs (John s'assit en face de Kateb qui exhibait un peu de cendre sur sa joue. Le soldat, serviteur, proposa un chiffon pour l'effacer. Une fois exécuté ce mouvement d'impatience, Kateb observa d'un air dubitatif (aux yeux du soldat) cette trace de cendre dans le blanc du torchon. Ils mangèrent en silence. Il n'y avait pas de réponse. John ne put s'empêcher de penser à cette cendre toute la nuit qu'il passa dans un lit voisin de celui de Kateb. Cette cendre de mot l'inspirait. Elle lui inspirait d'autres rêves. Mais Kateb dormait profondément. Le rayon de lune qui tombait sur son visage s'éteignit d'un coup, à cause d'un nuage, pensa John. Ce nuage (il s'agissait d'une sentinelle curieuse) se promena toute la nuit dans l'esprit de John. Au matin, il avait la tête pleine du petit nuage et des cendres verbales. Kateb, simplement, le trouva étrange et l'abandonna à Fabrice. Le comte se souvenait exactement de tous les mots), (il osa à peine prononcer le nom de la femme) fit le récit de ce frugal repas. Kateb l'écouta sans la regarder. Fabrice souriait parce qu'il la regardait. Giselle était émerveillée. Le comte n'y croyait plus. Jean nota cette impression dans son carnet, presque furtivement, mais personne n'ignorait cette sale habitude qui, à la lecture du contenu du carnet, ne rimait plus à rien. Dans la bibliothèque, le comte accepta un autre verre. Jean calcula cet écoulement en fonction de la sonorité qu'elle arrachait à la surface intérieure du verre et le comte observait cette tension qui lui parut cette fois simplement étrange, et non plus maladive comme il l'avait confié à Giselle (elle couchait encore avec lui pendant les absences de Fabrice mais il n'avait plus mis les pieds depuis longtemps à Rock Drill où elle rêvait de se donner à lui : idée vivace et claire, pensa-t-il). Jean tenait le carnet dans l'autre main. Il s'était levé parce qu'il espérait le retrouver dans la bibliothèque. Les objets du monde étaient devenus transparents. Cela arrivait souvent. Est-ce que c'était une idée ou un symptôme ? Le comte écouta encore ceci : mon carnet n'est un secret pour personne. Quand ils m'endorment, la première chose qui leur vient à l'esprit est de le lire. C'est la raison pour laquelle je m'exprime dans un code incompréhensible qui éloigne mon langage de l'énigme et même de l'allégorie. Veux-tu que je clarifie un aspect qui te sera demeuré obstinément obscur ?

De son lit, Kateb pouvait les voir, à travers la grande fenêtre déformante derrière laquelle ils s'épuisaient à se comprendre. Il caressa le bras de Saïda. Depuis une bonne heure, un décasyllabe particulièrement facile se promenait à la surface d'un poème qui se refusait encore à l'amour de l'écriture. Heure longue et doucement douloureuse. Elle durerait jusqu'au matin, mais il n'y aurait pas de poème du jour. Peut-être une sérénade, au bout du compte, si ça compte, pensa-t-il. Donc, les bruits de la conversation revinrent peupler son attente. La lumière s'éteignit dans la bibliothèque. Il chercha des traces de cette lumière dans l'allée et sur les tiges des rosiers alignés depuis cet angle du château jusqu'à la bifurcation de l'allée en face de sa fenêtre, laquelle était ouverte à cause de la chaleur. Saïda s'éveilla. Il la regarda sans la toucher.

Elle se leva et alla s'asseoir dehors sur le banc qui formait avec les derniers rosiers ce côté de l'angle de la pelouse. Les mots ne venaient pas. Il la regarda encore. Il ne voyait pas son visage mais elle semblait regarder ses mains qu'elle tenait à plat sur les genoux. Un cauchemar, se dit-il. Mon cauchemar. Il lui appartient. Il but une gorgée du jus de fruits insipide qu'il réservait au réveil, si le sommeil avait eu lieu. La conversation n'avait pas manqué de charme. Il y avait le charme cultivé de Fabrice, le charme naissant de John qui s'amusait de le constater avec Giselle, le charme de statue du comte qui luttait contre le sommeil. Giselle ne manquait pas de charme. On avait forcément envie de coucher avec elle. Jean semblait y penser. En tout cas, elle l'enchantait, cela se voyait aux regards qu'il portait sur elle chaque fois qu'elle ne pouvait plus le voir, ni même le deviner. Elle était accaparée par la présence métamorphique de John qui se contentait, entre deux essais de pénétrer plus profondément le désir féminin (s'il existe, se disait-il en tremblant), de s'ajouter à la conversation comme une pièce maîtresse aussitôt mise en échec par la puissance évocatrice de l'un ou de l'autre des protagonistes du récit en formation. Le charme de Kateb n'avait pas résisté à l'évocation de la lettre et de ses cendres. La bouche de John en était devenue désirable et Kateb s'était envolé comme l'oiseau qu'il avait toujours rêvé d'être.

Maintenant, Saïda dormait. Il essuya doucement la sueur du front avec un coin de drap. Elle était retournée dans son rêve. Ses mains étaient moites. Il la découvrit un peu et caressa le ventre. Mais elle était dans son rêve. Il se souvenait de cette douleur (peut-être parallèlement au rêve de Saïda, il revit l'accumulation de ces moments lointains maintenant). Il avait traversé les champs de blé en herbe en pleine nuit, sous la lune, portant fusil (un M.A.S. 48 non modifié) et vivres (deux tortas, une poignée d'olives et un bocal de smen). Il n'avait pas cessé, depuis l'oued qui limitait la plaine au pied des montagnes, de scruter cette nuit peuplée de sa propre angoisse. Il avait adopté le pas de course de l'Indien (il oubliait toujours le nom de la tribu parce qu'il se référait à un autre système social, un système sans dieu, à cause de la nature, de l'abondance de chair, il n'y avait pas de dieu dans la tête de cet indien qui avait traversé l'écran du Royal à Saïda l'Heureuse, il y avait maintenant bien des années, l'Indien traversant une forêt peuplée d'arbres géants, poursuivi par une meute d'esclaves noirs qui voulaient profiter d'une absence momentanée des blancs pour lui faire regretter la torture d'une jeune fille en fleurs, et il tentait de rejoindre sa tribu au nom magique à cause des arbres et du fleuve, des épines lui blessant le corps au passage de cette virginité que les noirs, derrière lui, ouvraient clairement à coups de machette). Il se promena presque dans la première rue. Il marchait pieds nus. Sur la place, un passant l'effraya. Il s'arrêta pour allumer une cigarette et une minute après il égorgea le passant. Son petit cri interrompu n'avait attiré l'attention que d'un chien qui se mit à attendre, assis sur son derrière au bord du trottoir où le sang, en une rigole mince et lente, lui parut parfaitement irréel. Il poussa la première porte. Elle s'ouvrit sans bruit. Il était dans un jardin étroit, bordé d'un côté d'un alignement d'orangers et de l'autre, d'un bassin où l'eau reflétait la Lune. Il marcha dans l'allée. Il marchait sur des dalles. Il vit la porte entrouverte au bout de l'allée. Il entra. Il n'y avait que la lumière d'une bobèche pour éclairer le visage de la femme. Elle était vêtue d'une chemise de soie dont le bleu céleste se révélait peu à peu. Il étreignait la crosse du fusil. Elle ne cria pas. Il regarda ses cheveux, noirs peut-être, et la mèche qui tombait sur sa joue. Elle le toucha. Il était presque mort. Il pouvait encore tuer. Il ferma les yeux. Il entendit son souffle sur la flamme. Il la suivit.

Elle cacha le fusil dans le mur. Il se dénuda et lui donna le treillis, les chaussettes et les godillots. Elle les cacha encore. Il enfila une djellaba, s'assit dans la lumière d'un petit salon pentagonal et but le thé sans la regarder. Elle était assise dans un angle. La lumière d'une persienne éclairait un côté de son visage qu'il trouva beau. Il allait le lui dire quand le jardin s'illumina d'un coup. Cette lumière était rouge et il crut un moment qu'une balle venait de traverser son cerveau, au beau milieu d'un rêve, effleurement du sens du désir, tandis qu'elle se penchait à la fenêtre pour débiter des insultes salées. Il vit le jet de sang de sa gorge aux dentelles du mur maintenant éclairé par une torche. Elle tomba en arrière sans un cri. Les bris du crâne sur le sol le ramenèrent à la réalité. Le lieutenant de Vermort, qui éclairait en tremblant son visage torturé par la seule peur de mourir, prononça son nom, si lentement qu'il crut encore à l'éclatement de son cerveau, le sang de la femme ayant touché la main qui cherchait un appui. « Fabrice ? dit-il. Je suis désolé. Je ne savais pas. »

Dans le camion, il ne se souvenait déjà plus d'avoir prononcé ces paroles incompréhensibles. Il était enchaîné à une enfant presque nue qui pleurait. Il sentait l'odeur de ses cheveux parce que le soldat tirait sur la corde et sa bouche baignait dans ces parfums. Il voyait le bras nu posé sur sa propre cuisse, la main tranquille qui tenait un formulaire noir et blanc soigneusement plié et le soldat, secoué par l'allure incertaine du camion, criait en tirant sur la corde : Suce ! Bâtarde ! Suce ! Ensuite il a volé comme un oiseau hors du camion et il a mangé la poussière au pied de l'officier qui demandait pourquoi cette fille était nue et pourquoi personne n'allait chercher de quoi la vêtir. Elle s'était accroupie près du mur et elle vomissait entre ses cuisses. Un soldat jeta une couverture sur ce corps qui cessa de bouger. Qu'est-ce qu'elle attend ? se surprit à penser Kateb qui entrait dans une nouvelle phase de sa vie de poète-soldat. Il accepta un coup de pied dans le dos et il se releva parce qu'on le lui demandait. Il était vêtu d'une chemise de nuit brodée d'étoiles et de lunes, rose peut-être, et c'est dans cet accoutrement ridicule et humiliant qu'il entra dans le bureau de Fabrice. Celui-ci était assis sur le rebord de la fenêtre. Derrière lui, le jour se levait. Kateb sourit, reconnaissant mieux maintenant ce visage de l'amitié éternelle jurée à une époque prometteuse. Il se souvenait de ces promesses, ce désordre l'étourdit encore et il tomba à genoux. Saïda lui apparut au moment où ses genoux recevaient le choc du plancher impeccablement encaustiqué. Elle était assise sur une chaise, nue jusqu'à la ceinture, ses chevilles étaient liées par une corde grossière aux pieds de la chaise, il vit les boursouflures naissantes de la chair de ses seins, mais elle le regarda uniquement pour lui montrer ses yeux de résistante, comme si elle avait su, dés son entrée, une entrée remarquable par la corde au cou et la chemise aux broderies d'or et d'argent, par les frémissements incohérents de son visage qu'il s'efforçait de limiter à un sourire mélangé d'étonnement et de confidences intimes, dès cet instant, dès cette apparition : qu'elle était en train de vivre à cause lui les derniers moments de la vie qu'elle voyait recommencer lentement à la fenêtre, auréolant le lieutenant de ce dernier espoir de retour. Cohésion du style, se dit-il. Elle gémissait. Il pinça la pointe d'un sein, doucement, comme elle aimait, et elle se tourna sur le côté, dans l'ombre (celle du mur adjacent à la fenêtre) qui traversait le lit. Il demeura dans cette lueur incertaine. Son rêve était-il achevé ? Elle redevenait molle et tranquille, sous la main.

Kateb (le jardinier arabe de Vermort) dort le jour, jamais la nuit. La nuit, il pense, se souvient, il écrit, il lit, il étudie, il fait l'amour, il aime peut-être. Le matin, il jardine, bricole, chasse si c'est la saison (avec ou sans les Vermort qui adorent tuer pour manger et non manger pour tuer). À midi, il s'endort. C'est la vie. Il ne se réveillerait plus si Saïda ne le secouait, aux alentours de cinq heures. Dans la soirée, il accepte de partager les fruits de la conversation avec Fabrice, s'il y a des invités, car si ce n'est pas le cas, Fabrice préfère se passer de sa conversation qu'il trouve insipide et même quelquefois mensongère. Il y a deux Kateb : le jardinier et le poète. Le poète ment parce qu'il est un être verbal, conclut toujours Jean si Fabrice se montre amer. Le jardinier ne dort pas la nuit pour redevenir le poète qu'il a toujours rêvé être, a dit une fois Jean à un invité éberlué qui n'était autre que Léo Ferré qui était venu de Castelpu assis sur un cheval destiné à l'abattoir depuis qu'il avait arraché l'oreille d'un enfant sur la place du village. Kateb sourit en y pensant. Léo Ferré avait de belles dents et il prétendait les avoir perdues et retrouvées. À ce conte, l'enfant de Saïda (Saïda était une mère attentive) avait réagi par une crise d'épilepsie. Ensuite, Léo Ferré avait demandé qu'on le reconduisît en voiture. Kateb avait conduit la voiture et Léo Ferré n'avait pas cessé de se montrer triste et déconcertant, à cause de ce qui était arrivé à l'enfant de Saïda, jusqu'à son départ de Castelpu pour une destination qu'il avait refusé de révéler. L'enfant était mort depuis longtemps. Ça n'avait plus beaucoup d'importance. Saïda disait qu'il était le fils du soldat Jean-Paul Quinault, natif de la Roche-Clairmont en Touraine (orthographe fautive du sergent recruteur) mais ledit soldat avait disparu dans les Aurès et personne ne l'avait plus jamais revu, ni à la Roche-Clairmont ni ailleurs. Elle savait peut-être parfaitement ce qui lui était arrivé, à ce soldat qui l'avait torturée et violée jusqu'à ce que Fabrice, lieutenant d'infanterie passé à l'artillerie puis aux renseignements, l'empêchât de continuer ce qu'il considérait comme une offense à l'humanité. C'est ce que prétendait Saïda, mais l'enfant était mort (dans ses bras, étouffé par un cri terrible qui avait épouvanté tout le voisinage) et on n'en pariait plus. Il avait bien croisé ce regard de résistante qui n'a rien dit de ce qu'elle savait. Quinault venait de la torturer et de la violer. Elle haïssait cette semence, mais elle résistait à la douleur des coups de fouet Kateb l'admira pendant une seconde, le temps de se rendre compte qu'il était à genoux, la touchant presque, devinant le cri à l'intérieur de son corps martyrisé et (il ne le savait pas mais il s'en doutait) fertilisé. Plus tard, Nicolá répéta la même terreur avec la même application servile, mais Fabrice ne céda jamais.

Kateb venait de recevoir la lettre du comte des mains déjà labyrinthiques de John. Il ne la brûla pas tout de suite. Il la lirait d'abord. Non. La première chose à faire était d'en parier à Fabrice. John observa l'accumulation de ces changements sur le visage de Kateb que Saïda explorait avec le même sens de l'attente. Mais Kateb ne déchira pas l'enveloppe, il la glissa dans une poche de sa chemise et ferma longuement le bouton. Il avait de gros doigts boudinés et noirs, des mains courtes et puissantes, lentes au moment d'exister sous le regard des autres, caressantes si elle se laissait caresser, toujours un peu tremblantes quand il se mettait à chercher les traces du fouet sur ses seins, dont il notait l'irrémédiable disparition au fur et à mesure que son amour s'éteignait, si elle l'avait jamais aimé. John pouvait lui parler de la lettre maintenant. Le comte s'attendait à une réponse. John était le seul messager. Kateb regarda ses jambes croisées, la cheville mince contre le mollet oblique, le genou savamment effleuré du bout des doigts, le frémissement des lèvres accompagnatrices de cet égarement indésirable pour le moment, puis le regard de John se détourna, il voyait Saïda, les yeux de Saïda, et ses mains si tranquilles, ses mains adroites, faciles, retrouvées avec plaisir, imitées, recommencées, devinées, volupté. Ils mangèrent les biscuits en silence. Ils burent ce thé de l'incohérence. Les parfums de Saïda étaient étourdissants. Kateb parla du fusil dans le mur, à Saïda. John aimait cette confusion. De quelle femme pariait-il ? Kateb disait qu'il l'avait cru morte. C'est parce qu'elle vivait qu'il n'était jamais retourné dans la maison. Il se souvenait du jardin, du mouvement extatique de la surface de l'eau dans le bassin bordé de lys, et la glycérine qui montait dans les pierres du mur où l'on distinguait par endroits les restes d'une décoration où des figures d'oiseaux se mêlaient à une géométrie de courbes et de doublures. Mais il avait déjà raconté cette histoire. Il l'avait racontée chaque fois qu'il avait éprouvé le besoin de justifier sa défaite devant Fabrice. Le jardin était toujours le même, les orangers semblaient attendre, tristement alignés jusqu’au seuil de la porte qui était : ouverte, lumineuse, éblouissante de lumière, trahissant une solitude vertigineuse, la sienne au moment d'entrer, celle de la femme une fois cachés le fusil et le treillis (il avait laissé la nourriture dans les poches, les olives, les tortas, toute la nourriture d'une bonne semaine de résistance à l'ennemi), il se souvenait du moindre détail, disait-il en se promettant de ne plus y penser. La proximité de John et de Saïda t'incommodait maintenant. Il prétexta un rendez-vous et sortit. « Vite, fit John en jetant tous ses vêtements sur les tapis où Saïda attendit qu'il fût entièrement nu. Apprends-moi ! » dit-il.

Elle l'habilla, le coiffa, peignit ses paupières, ses ongles, frotta encore ses cheveux entre ses mains, mélangea les parfums, se laissa séduire par son chant, dans le miroir, dans l'air du temps, le suivit dans le jardin, attendit que le soleil se couchât tandis qu'il désirait le contraire, qu'elle n'attendit pas, malgré le soleil, malgré ce temps irréductible même à une fraction de femme, et il finit par pleurer en lui demandant si elle savait vraiment tout de la femme. Kateb ne savait rien de tout cela. Fabrice en savait un peu plus. Il lut la lettre, profitant des derniers rayons, à l'angle d'une rue où un marchand pitoyable vendait ses derniers escargots. Le comte, conclut-il, avait une imagination tremblante. Il replia soigneusement la lettre et la remit dans l'enveloppe où le comte avait écrit, de cette écriture où chaque lettre exhibait une terminaison verticale, ces mots qui avaient intrigué l'inénarrable John : à mon ami Kateb, mots soulignés de deux traits de plume qui en disait long sur le sens de l'amitié du comte Jean VIII de Vermort. Kateb s'arrêta dans une gargote pour avaler une douzaine d'exemplaires de ces escargots dont tout le monde disait qu'ils n'étaient plus de saison. Il avala un grand verre d'eau glacée et attendit de finir sa cigarette avant de retourner dans la rue que le marchand d'escargots venait de déserter. Il nota cette absence avec nostalgie. Dans son bureau, il relut la lettre et cette fois il la posa sur l'écritoire une fois lue. À la fenêtre, il ne put s'empêcher de penser à l'effondrement mental de Nicolá qui jouissait maintenant d'un régime de détention amélioré par deux ou trois petites libertés qu'il goûtait d'ailleurs avec un sens manifeste de la servitude. Toute son écriture fichue par terre à cause d'un cri, Kateb en était malade de rage.

Maintenant le comte ne se demandait plus s'il devait la libération de son fils à la lettre qu'il avait fait remettre à Kateb, et donc si Kateb était ou non intervenu dans cette fin heureuse que personne (au village) n'attendait plus depuis que le comte avait demandé qu'on ouvre, dans le caveau familial, la crypte réservée aux héros vermotiens des guerres françaises. Fabrice était revenu dans un état physique et mental impossible à décrire autrement qu'en termes médicaux. Il lui avait fallu un an pour retrouver un commencement d'hygiène. Entre-temps, il avait épousé Giselle, qui attendait un enfant du comte, ce que personne n'ignorait, ce que tout le monde envisageait avec sérénité jusqu'au moment où la rumeur révéla de façon certaine que Jean, neuvième du nom, n'était rien d'autre que le châtiment que chacun, dans le secret de sa pensée, avait, sinon souhaité, du moins craint avec toute une exhibition (au cabaret du coin, au lavoir, sur le parvis de l'église, derrière l'école, dans les alcôves, aux cuisines) de proverbes, de sentences, d'énigmes, d'allégories, d'emblèmes (même), de silences révélateurs, des révélations muettes à force d'exagération musculaire au niveau de l'expression corporelle de tous les imitateurs du malheur qui n'arrive qu'aux autres. Jean, le nouveau-né des Vermort, était un nain, cela ne faisait pas de doute. Quand il n'y eut plus d'espoir du tout, on se mit à en parler librement et tout ce bruit finit par ébranler les fondements (historiques mais faussement) sociaux du château de Bélissens qui est l'attraction touristique la plus visitée de tout le pays séronnais.

Kateb apprit tout cela du bureau où il passait le plus clair de son temps, au détriment de l'amour dont Saïda se détachait, automnale et lointaine. La résistance était enfin devenue un mythe national et « Reconnaissances » avait avantageusement remplacé « Espaces » qui n'était plus qu'une rubrique reléguée en fin de volume avec les annonces et les bons à découper. Sur le corps de Saïda, les marques du fouet avaient disparu. Elle avait embelli, non pas à cause de cet effacement de toutes les traces du passage de Fabrice dans sa vie de femme un moment égarée dans l'histoire des hommes, ni même parce qu'elle portait maintenant les cheveux en cascade sur des épaules toujours nues, rien à voir avec le regard qui la donnait aux autres plus que les signes qu'elle s'évertuait à multiplier à la surface de son apparence. Il aimait ces tissus, ces calculs, ces ombres et le peu de lumière qu'elle jetait sur ses véritables sentiments. Mais elle vieillissait derrière ce paravent de mots choisis. Elle s'écroulait elle aussi. Kateb avait réservé l'usage de ce mot aux murs, aux régimes politiques et au corps qu'il partageait avec Nicolá Carjaval, un autre corps cette fois, la peur refusant de se laisser expliquer avec les mêmes mots, ce qui constituait à ses yeux une tragédie inacceptable. Mais Saïda s'éloignait, sa nudité perdait du terrain, et toute sa comédie du charme révélé se finissait tristement dans ce silence trouble, indéfinissable, sale, incohérent qu'il ne trouverait jamais sans en souffrir lui-même. Elle le quitta pour un capitaine sans fortune, puis elle s'égara dans les bras d'un secrétaire d'État qui n'avait pas trouvé d'autre moyen de trahir sa femme. Maintenant, il la regarde s'éveiller. Voilà ce qui arrive toutes les nuits : elle s'en va et il sait ce qu'elle veut. Mais elle s'éveille et lui offre ses lèvres. Il les baise doucement. Dans la cour du château, la voiture de John s'envole dans un fracas de gravier et de terre. En haut des marches de l'escalier aux Crocodiles, Fabrice secoue la main pour dire adieu. Giselle est apparue à une fenêtre, belle et ébouriffée. John répond à son salut. La voiture disparaît dans l'allée des Pins. Kateb écoute les grincements de la lourde grille à l'entrée du château. Puis la grille vibre de tous ses fers et on n'entend pas le moteur rugir dans la descente vers Castelpu qui ne dort plus depuis deux jours, depuis que John est arrivé avec la triste nouvelle : Nicolá a été tué par l'explosion d'une mine à Huang. Tout le monde au village aimait bien le personnage de Nicolá qu'on connaissait plutôt comme monsieur Carvajal, le poète. Il a volé en éclats, comme un verre qu'on brise parce qu'on l'a bu, a dit John, ce qui a éberlué tout le monde. Oui, répétait John pour ne rien perdre du sens de cette attente. Mais je l'ai écrit un peu vite, pense Cecilia. Je n'ai pas tout dit. À quel moment Frank se met-il à exister ? Qui est Frank ? Elle se lève et s'étire longuement devant la fenêtre. Elle regarde le ciel noir. Il lui semble que son roman est extrait de ce regard en l'air. Elle boit le contenu du verre et attend. Elle sait que

Fabrice attend lui aussi. Il attend qu'elle allume la lampe de chevet et qu'elle éteigne celle du bureau. Un peu de patience, se dit-elle. Je n'ai pas fini. Je ne vais pas lui faire croire, en entretenant paresseusement cette pauvre habitude, que je me donne parce que j'ai fini de m'aimer. Belle écriture, quand je sais être seule, vraiment. Elle explore encore la nuit au-dessus de la toiture rectangulaire et grise du bâtiment principal de Rock Drill. La fenêtre de Fabrice est encore éclairée. Il ne se montre pas. Le miroir n'est pas déchiffrable à cette distance. Elle n'en voit que l'encadrement doré et le blason aux bordures vertes et noires, une variation vermotienne de l'époque romantique. Elle éteint la lampe du bureau, puis elle allume la lampe de chevet. Aussitôt, la lumière disparaît dans la fenêtre de Fabrice. Ce n'est pas une raison noble, se dit Cecilia. Je m'habitue si facilement si on me montre le chemin. C'est trop facile. Par exemple je ne me souviens plus des mots inventés pour traduire notre peine (à Malcolm et à moi) de ne pouvoir assister à ce mariage que personne n'attendait plus. L'excuse était irréprochable. Mais les mots, cette attente de Gisèle à les recevoir ? Jean est le seul témoin. Il connaissait ces mots, il les avait prévus, il savait que je les retrouverais le moment venu, et Gisèle qui prétendait ne pas y croire ! Mais il n'y avait rien à faire, elle se marierait sans nous, ce qui était bien dommage, je le reconnaissais avec cette facilité que Jean approchait maintenant que c'était au tour de Gisèle de parler. Nous ne l'écoutions plus quand le vent s'est levé, entortillant les rideaux aux fenêtres battantes. Gisèle s'est précipitée puis elle s'est arrêtée aux premières brisures du verre qui s'éparpillaient sur le plancher. Pourquoi pas cette immobilité outragée ? Jean me raconterait tout. On prendrait le temps de tout se dire sur le sujet. Les fenêtres une fois fermées, ils me raccompagnèrent à la voiture. Nous entendîmes les coups de fusil dans le bois, Fabrice était parti précipitamment à la chasse aux oiseaux. Gisèle le regrettait mais puisque je n'avais plus le temps d'attendre. Attendre le récit. Jean jubilait à l'avance. La veille du mariage, il manqua l'heure du déjeuner et il dut se contenter d'une assiette anglaise et d'un verre de vin ordinaire. Il ne lui restait plus qu'à assister en silence à ce cérémonial que tout le monde souhaitait sans autre procès. D'une des fenêtres du salon à la Lionne d'argent (souvenir) il observa le montage presque silencieux de la tente blanche et bleue. L'ossature en étoile montait lentement. Il ne voyait pas les hommes. Il y avait une semi-remorque dans le gazon. Et des chiens. C'était les leurs. Dans l'allée, un gosse jouait avec un drapeau. La veille, Fabrice était entré dans une colère atroce en voyant le bleu et le blanc. Il arrivait de la préfecture, en voiture. Il voit les rayures de blanc et de bleu et aussitôt il entre dans cette colère de géant sans rien expliquer. On se demande pourquoi. On se demande ce qui va arriver. On ne sait rien. Agnès dit que c'était une erreur mais elle dit aussitôt que c'était une erreur irréparable. Ils n'avaient que du bleu et du blanc à son service. Sinon, ils pouvaient fabriquer, de leurs propres mains, des rayures à son goût et à ses couleurs qu'ils trouvaient un peu tristes. C'est leur patron qui parlait. Fabrice reçut le mot tristesse au sommet de sa fureur. Agnès s'éclipsa. Elle n'était que la domestique. Elle pouvait être l'amante. Mais jamais elle ne serait la maîtresse. Maintenant, la tente montait, étoile bleue et blanche et l'enfant jouait dans l'allée avec le drapeau que Fabrice avait interdit de planter en haut de la tente pointue. Elle serait pointue, avait dit Agnès qui l'avait vue en plan grâce à un gars, et sur la pointe il y avait ce drapeau bleu et blanc que Fabrice avait jeté par terre en menaçant celui qui devait être leur patron mais c'était un gars et Fabrice s'est arrêté à temps. Bref, l'enfant jouait avec le drapeau qui pouvait être la bannière de n'importe quelle famille pourvu qu'elle ne fût pas la nôtre. Jean regardait l'enfant. Il était de sa taille. C'était un morveux, sale et vide. Jean pensa à son enfance. Il pensa à tout ce qui s'était passé, pas à tous les détails, il ne revécut pas toutes les anecdotes qui composent le tout, il y avait longtemps qu'il connaissait le moyen de traverser cette enfance en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. L'enfant l'agaçait. Il retourna s'asseoir sur le pouf et recommença à caresser le dos de la lionne. Le nègre géant faisait une ombre diagonale sur le plancher. Il regarda ce feu, le premier depuis l'été. Gisèle l'avait demandé. Il aimait allumer le feu dans la cheminée. Il aimait Gisèle. Il y aurait trois cérémonies : une dans la salle d'honneur de la mairie, qui était composée de l'ancienne salle d'honneur, grise et démantelée, et d'une salle de classe qui ne servait plus à l'enseignement depuis longtemps : la deuxième aurait lieu à l'église du village, avec distribution de vin et de jambon, ainsi que l'avait ordonné Fabrice : la troisième, la plus secrète et la plus importante, dans la chapelle du château : Gisèle apparaîtrait au balcon face à l'autel, c'est le balcon de sa chambre et elle prendrait possession du château de cette manière rituelle. Oui.

Jean mesurait la tension de la toile entre les arêtes qui étaient tout ce qui restait de l'ossature métallique. Quelqu'un arracha le drapeau des mains de l'enfant. Il se mit à pleurer, frottant ses yeux avec ses mains sales et vides. Il marchait dans l'allée en direction du château. Il disparut sous la charmille.

Il n'y avait presque plus de lumière dehors. Le ciel était vert. L'intérieur de la tente était éclairé. On pouvait voir ces jets de lumière aux angles de la toile, courts et nets. À l'entrée, flaque de lumière avec Agnès dedans, triste et immobile. Elle se renseigne. Elle s'est déjà mariée. Elle sait. Elle en parle. Il était revenu à la fenêtre à cause du ciel vert traversé verticalement par un rayon blanc et précis comme une épée. Il n'ouvrit pas le carreau qui était à sa hauteur. La cheminée y dansait, de grisaille en grisaille, coupée par les barlotières, net. Il avait pourtant la main sur le loquet de bronze. Mais il n'ouvrit pas. Il n'entendait rien. Ils devaient pourtant faire du bruit. Sur la route, au-dessus de Vermort, il y avait une bonne vingtaine de personnes, noires et gesticulantes, traversées obliquement par les derniers rayons cassés au niveau des hêtres. Elles regardaient ce qu'il regardait. Elles attendaient. La nuit tombée, on ne les verrait plus mais elles seraient peut-être toujours là, noires et gesticulantes, bavardes, silencieuses. Agnès parlait toujours. À quelqu'un qui ne sortait pas de la lumière. Dans l'ombre, il eût été éclairé par cette lumière. Elle l'anéantissait.

Agnès avait l'air tranquille. Elle gesticulait elle aussi. Tout le monde gesticule au moment de le dire. Jean gesticule aussi quand il en parle. Il ne s'aime pas dans cette gesticulation noire. Il y a toujours le miroir de son attente pour en parler. Mais Agnès n'attend rien. Elle cherche, elle ennuie, elle existe à moitié, elle est bavarde. Jean retourne recommencer à caresser le dos de la Lionne, assis dans le pouf, aspirant lentement la fumée propre de la pipe, regardant l'eau se troubler et la braise s'éteindre dans le même temps. Ainsi se terminait l'été, par un mariage, et ainsi recommençait l'automne, par la solitude. Ensuite viendrait l'hiver. À la fin de l'hiver, il aurait écrit un roman de plus. Ça en ferait onze. On le publierait au printemps, et on le lirait en été. À la fin de ce nouvel été, il y aurait un autre mariage et il rentrerait dans sa solitude pour s'en plaindre. Fabrice lui enviait cette horlogerie. Il rêvait d'une horlogerie pour mettre fin à son errance. Il comptait sur Gisèle. Gisèle peignait des tableaux. Elle ne savait pas peindre autre chose. Elle s'imaginait dans le tableau, pas ailleurs. Elle avait regardé les yeux de Jean avec intérêt. Elle en avait mesuré le bleu d'ivoire et elle avait décrété qu'elle ferait un tableau avec la tête de Jean. Elle ne garantissait pas le résultat mais pour le moment, c'était l'unique fragment de Jean susceptible d'entrer dans le tableau qui était, précisa-t-elle, d'abord le sien. Elle avait dit : le mien. Maintenant qu'il y pensait, il lui faisait dire : le sien, à cause d'une tournure, simplement ça. Il regarda le tableau, un 10, pas plus, encadré d'une épaisse moulure aquatique et fantasque, au fond de laquelle le tableau tentait de s'extraire de sa surface, la tête de Jean. Il se reconnaissait. On ne voyait pas ses cheveux sinon elle eût été obligée de peindre aussi sa blanche calvitie qui lui donnait l'air d'un moine, surtout de face, comme c'était le cas. Elle avait noué une écharpe de soie autour de son cou, derrière la barbe et sous les oreilles. L'or de la soie se perdait dans la perspective d'un fond qui n'avait pas de nature particulière, il observa l'ivoire de son regard, la broussaille noire de ses sourcils, le rouge velu de ses pommettes. Ses dents, elle les avait perdues dans l'ombre de la bouche à demi ouverte. On aurait dit qu'il s'apprêtait à dire quelque chose de relatif à cette cristallisation du temps. Le portrait de Fabrice, peint en Espagne, malgré ses dimensions avantageuses (c'était un 60), paraissait, non pas plus petit, mais moins important. Il était mieux peint, plus ressemblant, éclairé de reflets, tourné dans les transparences d'une ombre exacte, mais il était infidèle, sans solution, il avait finalement l'air inachevé ou plutôt il donnait l'impression qu'il était achevable, proche d'une perfection qui n'est qu'un vœu, au lieu que le désir, impitoyable et clair, perlait sauvagement aux lèvres de Jean que Gisèle avait trouvées encore plus clairement dans son imagination de peintre. Jean aimait ce portrait. Elle l'avait recréé. Il n'avait pas été capable d'en faire autant dans le texte de son dernier roman. Elle s'appelait Fleur. Il lui avait trouvé un nom. Mais c'était aussi celui d'Agnès. Et d'Anaïs. Et d'autres encore étaient entrées dans sa mémoire pour la violer. Et Gisèle ne s'était pas reconnue dans Fleur. Il lui enviait son propre portrait avec un désespoir qui ne trouverait jamais aucune expression textuelle. L'hiver prochain, il retrouverait Fleur. Mariée naturellement. Peintre. Et désespérante. Orageuse. Et fière.

Le plan était simple. Elle apparaissait (apparition), il s'arrêtait (hallucination), il connaissait la douleur (amour ? sexe ?). Il brodait là-dessus. Deux cents pages, pas plus, à cause de l'impatience du lecteur qu'il s'agit de ménager. Quel lecteur ? La pipe s'éteignit. Il secoua une bûche. Dehors, la nuit, ce froid. Sur les carreaux de la fenêtre, l'étoile bleue et blanche de la tente, immobile malgré le vent qui se lève, la fente de lumière est toujours à la même place. Ce sont des carreaux à chanfrein. Il aime bien ces jeux optiques. La plate-bande de myosotis qui traverse le champ. La verticale du réverbère, son halo, l'oblique de l'allée parallèle et dans l'abîme de ce blason, la tente dont les travaux vont rendre fou (encore cette folie à l'approche du nouveau, des changements, des morts, etc.) ce pauvre Fabrice qui ne ménage pas son cœur. Le plan était toujours si simple qu'il lui arrivait de s'ennuyer dès la première page. Mais l'écrirait-il cette fois ? Il pensait à une autre dramaturgie, plus proche de la réalité, avec lenteur et surface. Il descendit.

L'intérieur de la tente n'était plus éclairé maintenant. Une seule ampoule au-dessus de la tête étonnée d'Agnès à moitié nue qui s'enfuit aussitôt dans la nuit, laissant une écharpe par terre et l'herbe piétinée revisitée par ses soins d'amoureuse impénitente. L'ampoule n'éclaire plus rien. Il fait le tour de la tente, avançant dans cette transparence noire. De l'autre côté, la pelouse s'étend jusqu'au canal qui à cette distance n'est que le reflet rectiligne et dansant des lueurs de la route, deux réverbères accrochés dans les arbres qui sont peut-être des frênes. Les visiteurs sont toujours là, moins mobiles, toujours silencieux, étranges. Il voit le corps d'Agnès enjamber le canal et remonter la pente entre les hêtres. Apparition. C'est toujours comme ça que ça commence. Mais il s'arrête. À ses pieds, la bordure du canal (dans la nuit on ne voit pas les ferrailles noires dont le sinistre écoulement atteint le fond désormais clair et noir) s'effrite, petits cailloux, clapotements. Il sue et il a froid. La deuxième partie du livre qu'il écrit chaque hiver dans l'attente de l'été, ce n'est pas la disparition du corps dans l'ombre de la forêt qu'il n'a pas le courage de traverser avec elle. Elle disparaît comme elle est apparue. Il n'y a pas de transition lyrique. Il ne peut pas écrire cela. Il n'écrit rien à la place. Il se met à souffrir, c'est facile. Le livre s'achève sur cette douleur dont la description s'affine d'année en année. Il écrirait cet achèvement les yeux fermés. Il l'écrit près de la fenêtre, une nuit de gel intense. Sa mémoire s'y retrouve. Gel des vitres. Blancs chanfreins.

Il voit mieux les gens. Il est remonté de l'autre côté de cette pente, pour atteindre la route derrière un bouquet de châtaigniers. La lumière arrive au ras de cette herbe jonchée. Les gens se retournent parce qu'il a écrasé une gogue, elle a éclaté entre l'asphalte et le cuir de sa chaussure. Les gens voient arriver ce corps informe. Personne ne pense difforme. Tout le monde reçoit cette forme anormale avec le même sentiment d'impuissance. Ils le saluent, un seul mot, et il ne répond pas. Il traverse ce silence, ne le troublant qu'au bruit du cuir de ses chaussures sur les graviers qu'ils ont répandu à force de trépigner les bas-côtés qui font deux lignes claires et parallèles et qui s'enfoncent dans le bas de la pente, dans rien. Il sourit à cette pensée. Il entend les premiers mots qui recommencent derrière lui, les pas reprenant leur attente circulaire. Facile d'écrire ce que je sais de cette douleur, se dit-il. Il longe la muraille sonore, reconnaît les pommiers, les dix rangs de muscat en marge du mur de schiste et de glaise sur lequel se dresse un chêne séculaire (dit-on), il voit l'horizon traversé des toitures et des cimes d'arbres, la route continue la pente jusqu'au pont, croisement-trace de la vie de tous les jours, il vient s'y asseoir tous les jours, toujours dans la même pierre, à la place de la pierre déchaussée par un camion (il y a longtemps), elle gît dans les ronces sur la rive où le chemin n'existe plus parce qu'il ne mène plus nulle part. Il traverse le pont dans le sens du château. C'est ce que j'ai de mieux à faire ce soir, se dit-il. Il ne tarda pas à apercevoir la pointe pavanée de la tente qui paraissait toute blanche à cette distance. Facile et nécessaire, se dit-il. Les aubépines formaient d'atroces géométries dans le ciel lunaire. Mais c'est l'odeur de la terre qu'il retient, mémoire impénétrable. Cette promenade nocturne ne l'inspire pas. Il se retourne pour regarder les gens. Ils ont l'air immobile maintenant. La lumière les mélange à cette ombre (l'immobilité relative). Passage de la lumière, se dit-il, elle me manque. Il arrivait à une des portes du château, porte des jardiniers, dit-on, et il traverse ce verger odorant pour rejoindre l'allée principale qui longe le territoire morose de la tente blanche et bleue. Il ramène une humidité chargée d'odeurs dont la moindre est celle de la terre. Au passage, un ouvrier lui lance un regard furieux puis il pénètre à moitié dans l'ombre et s'immobilise dans une attente qui est aussi un signe d'impatience. Jean n'ose pas fouiller cette ombre. L'homme semble accroché sur ce plan, virgule de lumière étonnée, improbable du point de vue de la douleur, se dit le nain entrant dans un couloir secondaire du château, éclairé seulement par un néon qui court d'un bout à l'autre du plafond blanc et voûté. Il revoit l'ombre, y devine une femme (hallucination) et il se met à chercher les mots de cette nouvelle douleur (différente ?). Dans le salon, de chaque côté de la Lionne, Fabrice et Gisèle attendent son retour de promenade nocturne, une sale habitude qui les rend infidèles (le sens de cette fidélité s'est perdu dans la nuit des temps). Il entre, noir et moite. Dans le miroir hexagonal que le nègre de terre porte en pendentif sur sa poitrine de colosse vaincu (personne n'a encore saisi le sens de cette allégorie qui n'est peut-être qu'une farce de plus de l'ancêtre fondateur), son visage est un masque (théâtre ?) qu'il tente de transformer dans le sens de l'allégresse que tout le monde partage parce que c'est le moment d'être heureux, fidèle et sociable. Le nègre lui-même porte la trace de cette douleur sur son visage auquel d'ordinaire on fait dire :

— J'ai cru que tu ne rentrerais plus ce soir ! Nous attendons ton opinion au sujet de Sweeney. Crois-tu que Sweeney...

— Je ne crois rien si je pense à Sweeney. C'est du temps perdu.

— Quelle joie ce serait pour lui ! dit Gisèle.

Elle est sincère. Elle aime bien Sweeney. Je veux dire qu'elle l'aime sans en compliquer l'existence. L'idée de Fabrice est claire : Sweeney n'en fera qu'à sa tête. Qu'en penses-tu ?

— Pourquoi penser ? Et qu'en pensera-t-il lui-même ?

— Jean a l'art de formuler ma propre pensée, dit Fabrice. Je ne crois pas que le bonheur de Sweeney s'en trouvera mieux,

— il m'a tellement parlé de ce bonheur ! dit Gisèle. Je n'ai pas pensé à tout ce mal en lui promettant qu'il serait là, avec nous, en ce jour tellement important pour nous. N'est-ce pas, Jean ?

— Je suis d'avis d'inventer une excuse, dit Fabrice. Je conte toujours un peu sur Jean dans ces cas extrêmes.

— Dire que j'ai menti à Sweeney ! dit Gisèle. Que va-t-il penser de moi maintenant ? Je n'aime pas cette situation.

— C'est Sweeney que vous n'aimez pas.

— Nous nous marierons de toute façon, n'est-ce pas ? Jean, je t'en prie, charge-toi de ce problème, C'est ma faute, je le reconnais. Mais il était tellement heureux à l'idée de revenir au château. C'est sa grande idée, vous comprenez ? 1) ne pense pas à notre bonheur. Revenir, me disait-il en pleurant, revenir une seule fois.

— Il ne reviendra pas, voilà tout, dit Fabrice désespéré. Mais la seule idée de lui mentir me paraît tellement odieuse !

— Que personne ne mente ! dit Jean,

— Veux-tu dire que tu penses... que l'Idée même de Sweeney... que cette présence parmi nous... veux-tu dire que tu t'en moques éperdument comme tu te divertis tous les jours à négliger ta santé ! Je ne peux vraiment plus te faire confiance. Sweeney...

Mais il était déjà dans l'escalier. La promenade continuait. Il n'y avait plus qu'un problème : Sweeney. Le ramener, le temps des noces, était une idée de Gisèle. Fabrice aimait l'idée. C'est tout ce qu'il pouvait en dire. J'aime l'idée. L'idée de Sweeney de retour au château pour les quelques jours que nous ferons durer nos noces. Rien qu'une idée de Gisèle qui n'avait pensé qu'à Sweeney. Jean ouvrit la porte de sa chambre pour laisser passer le chat. Il n'alluma pas. La lune s'était levée. Cette lumière le fascinait. Ce n'est pas vraiment une lumière, une lumière à proprement parler (qui parle ?), en dehors de tout sentiment morbide. Il s'assit sur un tabouret près de la fenêtre. La tente recevait cette lumière avec une avidité d'ombre peinte. Sweeney ne supporterait pas cette vision. Il ne résisterait pas à cette attente. Sweeney connaissait la douleur. Il la connaissait dans le rapport de l'attente au désir, comme tout le monde. Simplement, il en exagérait l'importance. Et il avait cette nécessité d'agir, exagérément bien sûr, relativement à sa maladie qui était loin de tout expliquer comme le prétendait Fabrice. Gisèle ne pouvait pas approcher cette réalité avec les moyens des théories qui étaient tout le préalable de sa peinture. Elle ne comprenait pas le risque. Fabrice pouvait l'évaluer. Jean, s'il était sincère, avait les moyens d'en limiter les effets. Fabrice comptait sur lui. Gisèle est tellement proche du bonheur en ce moment ! Il n'y avait pas de feu dans la chambre. Il entreprit d'en allumer un pour s'occuper physiquement de sa fragilité thermique qu'il avait héritée de sa mère. Elle se pelotonnait dans les coussins près du feu incroyable qu'il continuait d'attiser parce qu'elle se plaignait encore. Ces lueurs le tourmentaient. Il voyait ses épaules nues, il l'entendait se plaindre parce qu'il continuait de descendre le long du corps, silencieux et attentif, ayant tout oublié de la clé des songes (je voulais dire problème, pensa Jean en revenant à sa chambre (le chat dormait près du lit en feu où il était mort) dont la porte entrouverte était agitée par un flot incohérent de lumières où la géométrie du lieu devenait incertaine et même menaçante).

Sur la route, au-dessus du verger, il y avait moins de monde. Ceux qui descendaient au village conseillaient la tranquillité, ils descendaient lentement jusqu'au pont et ensuite ils prenaient la direction du village, ayant décidé ensemble qu'ils en avaient assez vu pour ce jour. Les autres, agités encore par la curiosité héritée de ceux-là mêmes qui maintenant s'en défendaient (descendant en un seul groupe noir et géométrique), regardaient en silence la fenêtre secouée par le feu dansant. On distinguait bien le lit, blanc et carré, son ciel noir sans rideau (autrement le feu aurait commencé par là) et le drap défait dans le sens d'une diagonale. Une chaise brûlait dans un angle. Ceux qui descendaient n'y croyaient pas encore. De loin, ils exprimèrent leur incrédulité, la ponctuant par la raillerie que les autres, en haut de la route au-dessus du verger, ne pouvaient accepter sans augmenter le niveau sonore de leur conversation. Arrivés presque en bas de la pente, ceux qui pouvaient croire à un événement de nature à alimenter la rumeur du lendemain s'arrêtèrent pour regarder à travers les branches des pommiers. On voyait très bien le triangle (la pyramide) de la tente blanche maintenant sur l'écran (dans l'infini) du ciel noir, mais l'enchevêtrement des branches ajouté au mur de clôture infranchissable rendait la lecture du château difficile sinon impossible. Cependant, en haut, comme suspendue dans l'air de la nuit, la conversation s'était transformée en étonnement, ils avaient (d'ici) l'air halluciné par ce qu'ils commentaient sans se répondre les uns les autres et l'un d'eux se mit à courir dans la pente, disparaissant dans l'alignement des aubépines, puis arrivant sur le pont en criant distinctement. Le feu était une réalité. Le groupe de ceux qui n'avaient pas voulu descendre pour prêter main-forte à cause de ce que le feu leur inspirait de terrible et d'absurde, s'immobilisa en un seul bloc qui pouvait appartenir à cette obscurité végétale. Les autres (un groupe marchant du même pas vers le feu, l'autre groupe s'éparpillant devant à cause des différences de rendement à la course) avançaient dans la demi-lumière de la tente qui avait l'air gigantesque maintenant qu'ils la voyaient de près. Le premier qui repéra la fenêtre en feu était un enfant en âge d'aimer comme un homme (témoignage du maire lui-même au lendemain de ce qui aurait pu être une tragédie (humaine, pléonasme du magistrat voisin) et (pire encore, disait un notable sans existence précise) une perte irréparable compte tenu de l'historicité du lieu (l'expression est d'un enseignant en mal d'amour) et de pierres. Un autre cria (enfin) au feu. Le chat, qui croyait à un cauchemar, griffait les draps en attendant qu'on le réveille. Jean revenait dans le couloir, l'esprit confus, le cœur blessé, tentant de concentrer toute sa mémoire sur une explication cohérente du personnage de Sweeney. Au passage, il ferma une fenêtre. Il les vit dans un chanfrein mais ne crut pas à cette vision. Le feu approchait, soulevant le vernis du plancher en cloques noires et éphémères. La tapisserie du couloir s'illuminera tout le long de la plinthe, jusqu'à la porte de l'Empereur, suivant cette courbe parabolique imposée par un refend inattendu. L'embrasure de la pente fumait. Le chat était mort ou il continuait de rêver à cette impossibilité de vivre dans ces conditions. Jean pensa à n'ouvrir aucune fenêtre. Qu'est-ce qui avait bien pu causer ce feu ? Il vit le chat immobile dans les draps souillés d'autres cendres. Le plafond se cloquait autour des ornements dorés. Les rideaux, deux torches. Jean perçut l'éternité du feu. Il pouvait avancer d'un pas dans la chambre et même tendre le bras pour toucher le chat mort ou rêveur. Cette cendre de corps l'épouvanta mais il avança encore en direction du secrétaire où le manuscrit, immobilisé par un cristal de gypse qui imitait la flamme à merveille, s'entourait de cendres menaçantes qui voltigeaient vers la fenêtre et se mélangeaient aux rideaux en feu. Le voir n'était pas difficile. Imaginer ce qui lui passait par la tête en ce moment tragique n'était pas l'affaire de tout le monde. De là-haut, on voyait toute la scène. La mort existait. Les flammes léchaient le linteau de la fenêtre, illuminant les gargouilles sous la toiture. Spectacle infernal. On ne se parfait pas. Ceux qui étaient descendus au château étaient maintenant rassemblés devant le porche de l'entrée principale. La tente gênait cette vision, coupant l'escalier où le comte (père) organisait une réponse définitive au feu, pensant au créateur de ce feu, mais n'exprimant rien d'autre que sa capacité de réaction devant l'adversité et son ascendant encore vivace sur une population qui prétendait à haute voix ne rien attendre ni de lui ni de son passé. La citerne arriva sur ces entrefaites. Il y avait le feu dans la chambre de Jean.

— Jean, c'est le nain, n'est-ce pas ? Ce n'est pas la première fois.

— À quoi sert ce château s'il n'a plus aucun sens ?

— Vous voulez dire qu'il a déjà mis le feu au château ?

— Le feu, l'eau, les cris, les menaces, tout. Tout est arrivé maintenant.

— On ne s'étonne plus (ajoute quelqu'un pour donner un sens à cette conversation, au-dessus de la vigne et du verger).

— Il est dans la chambre. Cette fois il ne survivra pas.

— La veille du mariage ! La veille du mariage ! Quel feu ! (cette réplique est tout ce qui reste de l'étonnement jadis partagé par plus de trois mille âmes toutes rassemblées sur cette terre pour en comprendre la douleur et se préparer à en continuer le sens au-delà de cette vie qui n'est que l'imitation de ce qu'on peut s'imaginer si on a deux sous de curiosité respectivement à cette mémoire dont il est devenu si difficile de parler que maintenant les conversations tournent plutôt autour de l'idée qu'on a chacun de la notion qui profite aux uns parce que les autres le font exister par le vote qui est une espèce de demi-voix qu'on n'écoute que d'une oreille mais une fois passé l'âge de la raison on se rend compte qu'on a oublié de philosopher et que c'est tout le drame de la servilité). Oui. Oui. Oui. Le cristal est brûlant. Il s'y brûle les doigts. Mais c'est une fausse flamme. Le vrai feu est ailleurs. Ce ne sont que quelques pages arrachées à la réalité. Mais il y tient. Il y tient parce qu'il ne se souvient que du sens à donner à ce feu. Mais les mots, il les a oubliés. Il oublie toujours les mots. Il oublie même le mouvement, le pendule au-dessus du texte qui s'y retrouve. Tic, tac, tic, tac, pendule de l'« or du temps », il n'y a plus de feu. Le chat est mort. La fenêtre fermée. L'air stagne. Voix. Couvrez-moi, dit-il calmement. Mais la question reste de savoir qui a mis le feu.

Sous le chêne séculaire, minuit passé, il ne manquait que les trois ou quatre gars et les deux filles qui avaient de l'ouvrage pour toute la nuit au château où personne ne dormirait cette nuit, le feu éteint, peut-être, oui, éteint, même sous la cendre. Il y avait eu plus de peur que de mal, pensait-on. Et on avait raison. Il ne s'était presque rien passé. Sauf dans la tête de Jean qui en avait exagéré le récit. Le chat était mort, preuve de la virulence du feu. Il montra la cendre des rideaux, les craquelures noires du plâtre, le drap centrifuge et le chat entortillé dans cette triste immobilité. Feu de paille. L'ampoule électrique du plafond avait explosé à cause d'un court-circuit derrière la plinthe que le feu avait parcourue d'un bout à l'autre mais heureusement en surface. Il pouvait éteindre maintenant que le feu n'existait plus que par ce qu'on en disait. Ce n'était rien. Juste un brasier comme il en arrive de temps en temps comme conséquence d'une négligence qui dans d'autres circonstances est le point de départ d'une tragédie mémorable. Regardez comme ils veulent se souvenir. Il avala le sirop contre la toux. C'est tout ce qu'ils veulent, se dit-il. Rien n'est important à leurs yeux que cette mémoire soumise aux lois de l'héritage. Ils veulent. Ça aurait pu être plus grave. On se mariera demain. Tout le monde est mort. Il parlait à Gisèle. Elle l'écoutait bien sûr. Elle ne disait rien non plus. Elle avait changé les draps, à cause du chat. Il aurait pu dormir dans une autre chambre, mais non : il ne s'était rien passé. Tout restait à dire maintenant. Il entra tout nu dans le lit. Cette impudeur le surprit lui-même. Il accepta le livre qu'elle lui donnait. Elle sortit. C'était tout pour aujourd'hui. Une émotion de plus. Ils descendaient la pente tous ensembles. Ceux qui avaient aidé au château à la demande du comte arrivaient sur le pont. Personne ne s'arrêta vraiment. Ils ne donnèrent signe d'aucune hésitation. Ils allaient se coucher. Mais Agnès les quitta au niveau du bois d'acacias. Elle salua les plus proches et s'enfonça dans l'ombre. Elle croyait rêver. Jean la vit lorsqu'elle atteignit la crête qu'elle suivit en montant vers Bélissens dont la première maison se découpait à l'extrémité de la crête. La nuit ne faisait que commencer. Un numéro d'« Espaces » avait échappé au feu. Couverture rose, la moitié du visage du poète du mois, et le titre évocateur du partage, intention, intention à lire entre les lignes parce que les mots n'ont plus de sens. La poésie est ailleurs. Agnès disparut dans cette pensée, en même temps que l'idée première, souvenir d'avoir été bavard au moment de considérer sa cohérence. Il cherche Agnès dans la silhouette inexacte d'un bouquet d'arbres. Ce sont des tilleuls. On ne voit pas le mur de la première maison. Agnès n'y entre pas. Elle continue le chemin jusqu'à la fontaine, serre peut-être le robinet qui fuit, au passage, l'eau clapotant dans la gueule étonnée d'une vache qui s'est attardée. Je ne crois pas. Je ne lis pas non plus. Les pages reviennent. Entrer dans la nuit par cette porte étroite. Le pêne de la porte principale a retenti dans le couloir, les pas de Fabrice dans l'escalier, les chuchotements de Gisèle, la présence du père qui pose encore la même question sans attendre la réponse, le chat pourrissant dans l'herbe, visité par les insectes, ces insectes délicats qui traversent les yeux jusqu'au bout du regard, immobilité douloureuse de la langue, ce cri, ce non-mot, ce désir. Les mots d'angoisse. Écrits pour n'avoir plus rien à dire. Cas extrême. Il suait, debout près du feu qui diminuait, attendant cette fin, même approximative, avec l'espoir qu'elle lui inspirerait le sommeil. Il ne rêvait plus depuis longtemps. Le monde (ce qu'on appelle le monde et ce qui ne s'appelle pas le monde) meurt avec les rêves du jour. Il n'y a plus les rêves de la nuit pour repeupler ce lieu insensé (non : pas absurde). Pas de bonheur, même écrit. Juste la lame d'un rasoir. Par exemple. Mais seulement en cas de jouissance démesurée. Spectre de l'unité.

Il y eut les noces, l'hiver, le livre, d'autres livres à lire, le bonheur contenu de Fabrice, le bonheur contenu dans les limites que Fabrice impose au sens à donner à son rire, les sourires de Giselle, Gisèle qui peint si elle a le temps, et le comte qui meurt ou qui continue de vivre. Au printemps de l'année 1985, ils étaient à Rock Drill. Sweeney commençait sa nouvelle parabole par une crise d'épilepsie, spectacle de l'attente. Il se passa ceci : Giselle posait nue à cheval sur le dos d'une gargouille terrible, à quinze mètres au-dessus de la pelouse où Jean (qui l'aimait) s'attendait à la recevoir comme le méritait sa folie de femme infidèle. Il était seul à la regarder pleurer parce que Fabrice s'était encore montré cruel et injuste. Ceux qui passaient ne levaient pas la tête. Même Jean n'osa pas s'interposer entre Giselle, qui souffrait inutilement parce qu'elle avait le sens de l'infidélité, et Fabrice qui ne supportait plus cet abandon inexplicable parce qu'il n'était plus heureux. Il punissait Giselle devant tout le monde (le monde de Rock Drill, microcosme passable) sans donner à penser quoi que ce soit sur l'identité du corps qu'elle venait de posséder sans lui. Elle pouvait tomber dans cet air moite du printemps si elle voulait en finir avec leur alliance sacrée. Elle en parlait quelquefois, avec tristesse si c'était Jean seul qui l'écoutait (parce qu'elle l'aimait) ou avec une impudeur calculée sur le modèle de la punition elle-même qui n'était jamais douloureuse, simplement humiliante, et spectaculaire. La gargouille avait un sens. L'arbre auquel il lui arrivait de l'attacher conservait ce sens à cause de la chaîne suspendue à une branche. Il y avait aussi cette ancienne porte derrière laquelle il la clouait presque, à la limite de cette douleur qu'elle n'imaginait jamais sans un frémissement qui était en vérité le début d'une fièvre tenace. Un jour, il l'empala tendrement sur la pelouse où elle demeura assise toute l'après-midi. Cette nudité était obscène, il le savait. Elle riait. Mais cette fois elle avait été trop loin, trop amoureusement, trop proche du plaisir, et il avait inventé ce supplice dangereux. Elle pleurait, à cheval sur la pierre horizontale qu'elle terminait, le dos au vide, regardant la tour où il l'attendait. Sweeney arrivait, tête basse. Il n'aimait pas ces punitions, surtout depuis qu'elles n'amusaient plus Giselle. Au début, il s'amusait avec elle. Fabrice le chassait comme un domestique et il continuait de s'amuser un peu plus loin du lieu de son supplice tandis qu'elle redoutait l'annonce d'une douleur que Fabrice voulait lui destiner. Sweeney conservait le pal, il vénérait les faux clous de la porte andalouse. La chaîne lui inspirait de litaniques extases. Maintenant il parlait de la gargouille où elle était condamnée à passer toute la nuit. Sweeney parlait avec tendresse de ce corps voué aux caprices de leur alliance sacrée. Il envisagea la nuit avec candeur. Il la regarderait. S'il en avait l'occasion, il lui parlerait. Mais c'était peu probable. Il regrettait pour les noces. Que s'était-il passé sans lui ? Qui était cet homme que Fabrice évitait comme la peste parce qu'il était l'amant de sa propre femme ? Pas une plainte n'émanait de leur silence. Giselle entrait toujours dans la punition sans résister aux mains de Fabrice qui pouvait faire d'elle ce qu'il voulait. Il semblait désirer ce mal. L'homme prétendait que c'était un jeu. Il ne fallait pas dire le nom de l'homme. Cela aussi faisait partie du jeu. Jouer, c'était voir Giselle dans cette imitation de la torture. Était-ce encore jouer que de la regarder s'approcher de cette vérité sans en dénoncer la cruauté ? À l'aube, il la libérerait et il l'emmènerait pour qu'elle lui parle de la nuit, de la nudité crispée, du contact de la pierre et de la chair, de la sensation de vertige qui le fascinait parce qu'il n'en trouvait pas les mots. Sweeney se tordait le cou pour ne pas la voir. Il voulait s'imaginer cette aube désespérée. Quand elle arriverait, il chercherait le sommeil pour ne plus la voir. Il s'imaginerait le soulagement, la décrispation, l'espoir, l'étonnement de pouvoir en parler dans le sens du désir. Mais Jean voulait la voir, jambes pendantes maintenant. Fabrice venait de faire usage d'un fouet pour l'obliger à demeurer assise sur la gargouille et non pas couchée jambes et bras crispés autour de la pierre qui perdait ainsi toute sa signification. Elle avait reçu le fouet avec délectation, il n'en doutait pas. Sweeney se boucha les oreilles pour ne pas subir les claquements obscènes. Mais elle était soumise maintenant. Elle n'avait plus peur. Elle jouissait de cet équilibre. Jean vit son profil le temps pour elle de ramener sa chevelure dans le dos. Elle ne bougeait plus, elle attendait enfin. Un jour, un policier nommé Frank Chercos lui demanda de témoigner de la cruauté de Fabrice. Il en parla le plus fidèlement qu'il put. Ce n'était pas facile de parler de Giselle. Sa nudité était indicible, il ne comprenait pas son attente et il ne se souvenait jamais de sa conversation. Le policier voulait tout savoir. Sweeney ne trouva pas le moyen de venir aux noces que pourtant on lui avait promises. Se souvenir de ce commencement était facile. Il pouvait raconter ce côté de la mémoire avec une fidélité qui coulait de source. Mais elle était infidèle ensuite. Le jour où il lui posa enfin la question : qui est mon père ? elle répondit : je suis infidèle, et il avait couru s'enfermer dans sa chambre pour s'interroger sur le sens à donner au plaisir. Le policier voulait savoir la vérité. Il parlait de la vérité pour qu'elle lui arrive. Sweeney l'observait. Jean faisait le récit des noces. Sweeney s'abreuvait à cette source. Le policier aimait la vérité. Sweeney flatta cette épaule brisée par l'attente. La tête du policier semblait dormir, ses mains caressaient les accoudoirs, il trépignait sous la table, et Sweeney remarqua la circularité à la surface du vin dans le verre que la lumière ajoutait au plan d'ombres formé par Jean de l'autre côté de la table. L'idée lui était venue en revoyant Giselle dans son atelier. Elle n'avait pas répondu clairement à sa question : pourquoi ne pas m'avoir invité aux noces ? Elle n'avait rien dit (il racontait ça au policier qui venait de demander à Jean de se taire pour le laisser parler jusqu'au bout de ce qu'il croyait être la vérité, en effet, il y avait cette question de l'évincement de Sweeney qui avait rêvé de revoir Vermort, Castelpu, Bélissens, Agnès dans ses œuvres, les gens du village, monolithiques et passionnés, les chemins arrêtés au bord du ciel, les promenades rayées d'aubépines et de roches cristallines, l'observatoire astronomique dans les caves du château, le château existait-il toujours sur ce plan d'excroissances végétales où il avait trouvé du plaisir à l'évoquer avec les mots enfin dépouillés de leur gangue textuelle ?) et il n'avait pas osé insister. Il méritait une réponse aimable. Elle n'en trouva pas l'entrée en matière. Il se disait : il y a une raison, et la regardait épousseter les murs derrière les rideaux, parlant de ces insectes avec une science verbale qui le dérouta quelque peu. Elle disait : J'aime la vie, je la recommence chaque fois que je peux. Elle était arrivée en habits de noces, il y avait longtemps maintenant, un jour de printemps, pour peindre ce portrait que le policier tentait de déchiffrer avec les moyens de la conversation. Elle ne répondait jamais aux questions, avoua Sweeney. Fabrice la punissait souvent, il inventait la cruauté. Pourquoi parler de ces inventions ? demandait Jean au policier qui s'imaginait le corps de Giselle dans les postures que lui inspirait sa propre fantaisie. On ne peut pas parler de la cruauté de Fabrice, avait décrété Sweeney. Giselle n'avait aucune blessure à exhiber, avait ajouté Jean dans l'espoir de conclure une conversation qui avait en effet commencé bien avant que le policier s'imaginât la créer de toutes pièces par la seule force de son esprit de déduction. Agnès avait deviné tout cela.

J'en parlais à Giselle. Une heure après les funérailles de Jean, nous nous sommes retrouvées chez Bernie. Le salon de thé (une idée de Bernie au début de son veuvage) était éclairé par une seule fenêtre. Nous nous assîmes dans cette ombre presque chaude. Je revoyais les flammes, c'était plus fort que moi. En sortant, John me parla des cendres en amateur (John manquait toujours de se documenter au moment d'écrire par exemple cette scène finale d'un acte où Giselle m'avoue que les choses ont bien changé depuis vingt ans et plus qu'elle connaît et « pratique » les Vermort : le comte est mort, vive le comte ! Jean « n'est plus d'ici ». Sweeney, le géant à la verge d'enfant, presque mort depuis qu'il est simplement facile de deviner qu'il ne reviendra plus jamais à Vermort. Lorenzo, corps précipique et phénoméride, n'était peut-être pas aussi illégitime qu'on le disait. Fabrice ne comprenait plus sa propre cruauté, il ne l'expliquait plus par amour des mots, il ne savait plus pourquoi elle en était devenue l'unique destinataire), cherchant l'évidence de cette odeur à la surface molle d'un frêne envahi par le houx. La cheminée ne fumait pas, cette esthétique définitive. Bernie servit le thé avec les mots d'usage. Giselle lui répondit à peine. Elle portait le blanc des Vermort exactement comme Fabrice désirait qu'elle le mît en évidence, rôle de femme fatale dans la tragédie, mais plus compagne qu'héroïne ; peut-être, dans cet esprit facilement enclin à négliger les ombres du tableau, l'avait-il désirée dans le rôle de la soubrette qui pimente le plat littéraire au moment où il commence à déranger l'ordre des choses aimées pour leur intimité avec la mémoire toujours utile en cas de silence. Bernie parla du blanc, mais sans obtenir de réponse. Elle s'étonnait discrètement, montra ses bras musclés parce qu'elle chiffonnait la table dans cette attente. Giselle soupirait. Je cherchais les premiers mots, bien sûr. Ils évoquaient ces « vingt ans et plus » dans un temps étrangement linéaire et inaccompli. Je redoutai cette expression du mal. Bernie disparut enfin. Cette odeur de jasmin m'étourdit. Je brûlai un peu la pulpe de mes doigts dans le blanc de cette porcelaine, remarquant au passage la clarté du rouge sur le blanc, sachant qu'elle avait les yeux bleu et noir, frémissement d'eau, disait Jean. Le thé blessa ses lèvres. Petite douleur du sens à donner à cette rencontre. C'est elle qui m'a sorti de l'amalgame mélancolique qui se réclamait déjà de la mémoire de Jean à la sortie de la cérémonie. Elle a conduit lentement la décapotable jusque chez Bernie, ne souhaitant que mon silence. Elle voulait apprendre cette intranquillité préférable à l'angoisse. Oui, c'est autre chose, disais-je pour ne pas rompre le verre du silence. Infini relatif, un seul sentiment favorable au retour à la normale. Qui était-elle ? Bernie revenait. La cheminée fumait maintenant. Giselle effaça la première larme et Bernie se promettait secrètement de ne pas en oublier la trace désespérée. Attendions-nous quelqu'un ? (demandai-je un peu sottement je l'avoue mais je le disais en pensant à ce « quelqu'un » que je n'attendais plus parce que j'étais sa maîtresse. Me punissait-il ? Non, il ne parlait même pas des punitions qu'il t'infligeait. Je n'en connaissais que la version exagérée de Jean. Exagérée ? Oui, je ne le croyais qu'à moitié. À moitié ? Elle rit. Bernie s'avance, souriante. Les muscles de son cou traduisent son incertitude. Elle change le thé, nous reprochant de le boire trop lentement. Ne fumez pas. Ne parlez plus du malheur. Souvenez-vous de ce bonheur. Je ne sais pas pourquoi, mais chaque fois que je pense à ce qui reste de ce bonheur... Giselle ! Je ne veux rien savoir de cette attente. Je ne l'attends plus parce que je suis... s'il me punissait je... il ne me fouettera pas). Non, dit-elle sans y penser. Il y avait cette odeur, cette ivresse, ce silence. La lumière traversait le salon qu'elle n'éclairait plus. Il allait pleuvoir. Bernie s'approcha pour s'en plaindre. Giselle l'écouta. Quelqu'un parlait de la pluie. N'importe qui. La pluie revenait. Elle y jetterait les cendres, il n'était plus un Vermort. Il ne remplaçait personne dans ce sens. Il avait disparu. La pluie se mit à tomber. Bernie ouvrit une autre fenêtre. Giselle couvrit ses épaules. Elle m'écoutait tranquillement. Je parlais en même temps que Bernie. Je pouvais « me le permettre ». C'était un luxe facile. Bernie parlait d'une pluie ancienne. Giselle sourit en reconnaissant cette pluie que je retraduisais dans le sens de sa douleur. Il arriva tandis que le jour se laissait emporter par la tourmente. Il laissait l'imperméable tristement dégouliner à l'entrée du salon. Giselle ne le regarda pas. Bernie soulevait l'imperméable. Elle était sur la pointe des pieds, à la limite de la flaque qu'il tentait de franchir pour remettre en Jeu la punition commencée hier après la cérémonie mystique. En quoi consistait-elle ? Je ne pouvais pas le deviner. Aucune trace de cette attente non plus. Les mains de Giselle reposaient tranquillement sur la table. Il parlait vite. Bernie transporta l'imperméable à l'autre bout du salon pour le suspendre au mur où il continua de dégouliner lamentablement dans la même flaque. Il avait froid, il avait peur, il ne savait plus que penser de son infidélité, il voulait que je sois le témoin de cette infortune, il en parla avec les mots de ma propre connaissance de l'amour, il était injuste. Bernie s'esquiva. La porte d'entrée claquait. Le vent se levait. Il n'y avait plus de lumière dehors. Un coup de tonnerre venait d'y mettre fin. Bernie demeura un bon moment dans l'expectative. Fabrice continuait de reprocher à Giselle son indifférence à sa propre douleur. Il s'assit, retenant mon bras en même temps. Sweeney attendait dehors, sous la pluie. Il n'était pas question de changer cette mise en scène de la douleur qu'il était venu exprimer avec les mots que je lui destinais. Giselle préféra le silence. Elle y finissait peut-être, si c'était son désir comme il le prétendait. Je pouvais voir le profil de marbre de Sweeney qui attendait sous la véranda, à l'abri de la pluie, sauf les obliques coups de vent qui le trempaient chaque fois de la tête aux pieds. Il regardait la pluie, ou à travers la pluie lui apparaissait le spectre sinistre de la campagne revisitée. Fabrice caressait mon poignet. De quoi parlait-il avec tant de clarté ? Désirait-elle revenir au lieu de la punition ? Je m'amusai à l'imaginer. Mais Jean ne la décrirait plus. Cette nudité n'existait plus. Il n'y avait plus d'outrage. Le visage de Fabrice conservait toutefois les traces de cette mémoire. Dans le lit, c'était un dieu. Elle ne le savait pas. Je pensais au portrait, au passage du vide, au commentaire de ce désir, à des visages tranquillisés par l'évidence. La pluie s'arrêtait. Sweeney frappa le carreau avec une pièce de monnaie. Il voulait une bière, si ce n'était pas trop demander. Il pouvait parler maintenant des noces qu'il n'avait pas vécues. Jean n'était plus là pour l'en empêcher. Il parlerait, il se souvenait parfaitement de l'image d'Antoine et de Constance Godard qui les saluaient tandis que la voiture rejoignait la grille au bout de l'allée plantée de saules. Il se souvenait de la couleur des saules, de l'allée rouge, du bleu des feuillages et de l'incohérente tache d'orange que formait le château sur un fond de gris et de noirs. Les Godard agitaient leurs petites mains dans l'air giclant vert et rouge. Ils étaient habillés de combinaisons blanches parce qu'ils se préparaient à laver tout le château des impuretés qu'ils n'avaient pas manqué, eux, les Vermort, de répandre dans ces interstices d'or. C'étaient les premiers gérants du musée. Fabrice ne craignait pas leur avarice. C'étaient des gens compétents en matière culturelle. Constance avait remis en tremblant le cadeau de noces à Giselle qui avait dit être folle de joie, ce qui avait agacé Fabrice. C'était un bibelot rare, de provenance douteuse, prétendait Fabrice. Le bord de la route dégoulinait de jaune de cadmium moyen. Sweeney se souvenait de tous ces détails. Dans l'avion, Fabrice avait critiqué les Godard. Il n'aimait pas leurs façons. On verrait à la fin de l'été, quand le musée fermerait ses portes pour la première fois. On verrait exactement de quoi il retournait. C'était des gens capables de tout pour satisfaire leur avarice, témoin le bibelot sonore que Giselle agitait. Sa cuisse était chaude. Sweeney avait honte de le savoir mais il ne pouvait pas changer cette idée absurde contre celle que lui proposait sa conscience. Il se souvenait ou il s'inventait des souvenirs. Le bibelot résonnait encore dans sa tête blessée. Elle était blessée de nouveau. Il n'y a rien à changer à cet ordre des choses. Il aurait voulu voir le musée, le traverser lentement avec cette patience acquisitive qui était sa meilleure qualité intellectuelle. Mais Antoine Godard s'était opposé à ce voyage. Il avait dit non une bonne fois pour toutes. Sweeney ne reviendrait plus à Vermort. Noces ou pas noces. Il s'était montré d'une intransigeance rare pour un homme de sa taille. Rare et curieusement décrite maintenant par Cecilia (moi) qui se met à en parler alors que personne ne le lui a demandé. Sous la véranda, Sweeney a l'air d'un cheval. Oui, c'était la bride d'un cheval qu'Antoine Godard retenait tandis que Constance chevauchait l'animal en agitant le bras pour les saluer. Fabrice avait détesté le regard ébloui d'Antoine. Cheval. Sweeney est un cheval et je m'en aperçois maintenant. C'est son rêve le plus fou. L'autre rêve est un secret. Un secret pour tout le monde maintenant que Jean est mort. Qui est Lorenzo ?

 

Chapitre IV

17 juillet

  

Le jour se levait. Hightower ne vit pas d'inconvénient à arrêter la voiture pour qu'elle pût contempler le levant. Elle s'installa sur une souche. À ses pieds, la pente rejoignait la même route à travers les lentisques. Hightower dit : Victoria, je n'ai pas tout mon temps. Elle ne répondit pas. Il l'avait menottée à cause d'une tentative de fuite. Elle jouait avec l'acier. Son regard ne quittait pas le soleil. Il dit : je vais te libérer. Elle secoua la tête. Pour ne pas parler. Pour ne pas accepter. Il s'adossa au pick-up et alluma une cigarette. Il ne regarda pas le soleil. Il calcula qu'il leur faudrait encore une heure de route avant d'atteindre White Spring Falls. Mais il tenait à respecter l'attente de Victoria. Assise sur la souche, avec son fichu de laine par-dessus la tête et les épaules, elle avait l'air d'une Indienne. Elle ne disait rien. Retourner à White Spring Falls dans ces conditions était la pire des choses qui pouvaient lui arriver. Ils attendraient. Hightower tentait de mesurer cette attente, sa durée, oui, sa profondeur, son sens. Victoria était la femme la plus chargée de sens qu'il connaissait. Il le dirait au directeur. Il lui dirait ce qu'il pensait de l'internement. Il lui raconterait Victoria, Victoria-histoire, Victoria-temps, là, au fond de son imagination en péril d'encerclement social. Il sourit à Victoria qui s'était retournée pour lui parler. Parler du soleil. Rien d'autre ne lui viendrait à l'esprit. Elle dit : si on allait manger avant ? Il s'inclinait. Elle remonta dans le pick-up. Elle avait l'air heureux maintenant. Le soleil montait le long de Red Wall, comme tous les matins à cette époque de l'année. « On s'arrêtera chez Bernie, » dit Hightower. Il pensait à un coulis de fraise. Cela prendrait une demi-heure. Il téléphonerait de chez Bernie. Il trouverait une explication. Victoria était sous sa responsabilité. Il rendrait compte en temps voulu. Chez Bernie, elle commanda du chocolat et un morceau de tarte aux pommes. Il se passa du coulis de fraise qui rutilait dans la vitrine. Il prit un café qu'il avala d'un trait. Elle dit : ne me pressez pas, je vous prie. Il ne répondit pas. Bernie s'approcha pour la saluer. J'en aurais fait autant, dit-elle à l'oreille de Victoria. Voilà ce que j'aurais fait : ce type ne peut pas t'en vouloir à ce point. White Spring Falls n'est pas un endroit pour toi.

— Ne dis rien qui pourrait être retenu contre toi, fit Hightower.

— Il n'y a rien que je puisse dire sans risquer un peu de ma liberté, mon chou, dit Bernie. Victoria ne mérite pas ça.

— Demande-lui ce qu'elle mérite, dit Hightower en tendant sa tasse.

— Qu'est-ce que je peux faire pour toi, Victoria ? dit Bernie. Elle remplissait la tasse tremblante. Ce tremblement l'inspirait : pourquoi ne resterais-tu pas quelques jours avec nous ?

— Elle ne peut pas, dit Hightower. Il faut qu'elle rentre.

— Sacré foutu sac de mensonges ! explosa soudain Bernie. Tu appelles ça rentrer ! On rentre chez soi, à la rigueur chez le voisin et même à l'intérieur de soi. Mais on ne rentre certainement pas à...

— Ça va, fit Victoria qui finissait la dernière bouchée de tarte aux pommes. On ne va pas se disputer. Charlie m'aime bien. Il ne me fera pas de mal. Je te remercie, Bernie.

Bernie recula jusqu'au comptoir, ne les quittant pas des yeux et, avant de se retourner, sans attendre la réponse, elle dit : vous ne voulez pas changer tous les deux. Mais il n'y a rien à faire, n'est-ce pas, Victoria ? tout change, même ce qui est fait pour durer. (Maintenant elle plongeait ses mains potelées dans l'évier rempli d'une eau savonneuse et bleue.) Tu me dois un demi, dit-elle.

Cela se passait à deux rues de Rock Drill, deux ou trois ou même quatre, pas plus. Hightower lisait facilement dans le regard oblique de Victoria. Sans explications, il lui remit les menottes, et cette fois, il ne s'excusa pas. Bernie pensa que c'était une honte mais elle ne fit aucun commentaire. À Rock Drill, Malcolm était retourné dans sa chambre comme si rien ne s'était passé. Voilà ce qu'elle pensait. Ce que tout le monde savait. Voulait savoir. La vérité est autre. Mais elle n'a pas l'importance de cette volonté de remettre les choses à leur place : Malcolm à Rock Drill et Victoria à White Spring Falls, à une heure de distance, par-dessus la vallée de Lily House, toute cette pauvre vérité et tant de choses à en dire.

Ils étaient de nouveau dans la camionnette, lents et silencieux, Victoria menottée à un tube qui sortait du tableau de bord et Hightower accroché au volant qui vibrait entre ses doigts. Victoria regardait ces mains. Le soleil était haut. Ils descendraient toute la pente. En bas, ils traverseraient au pas le vieux pont de bois qui menaçait depuis longtemps de s'écrouler. Victoria pensa au pont. Hightower la voyait ainsi s'éloigner du véritable objet de sa pensée, il voyait cet effort, il ne voyait pas la douleur. Elle attendait une occasion pour se faire la belle. Les menottes cliquetaient, du poignet au tableau de bord. L'autre main de Victoria flottait dans l'air comme un oiseau. Toujours cette attente, se dit Hightower. Bon sang ! se dit-il, j'ai l'impression de vivre dans un roman. Difficile de dire ce qu'elle attend de ce Byron qui n'a pas plus d'existence que ses autres raisons de revenir dans le monde. Victoria pensait : je n'ai pas de chance. Ou bien je ne sais plus ce que je dis quand je leur parle de ce que je sais. Bernie est une bonne femme. Je ne l'ai pas remerciée de m'avoir défendue. Je ne sais plus ce que je dois penser. Personne ne me croira.

Une petite maison petitement bourgeoise. Même à Rock Drill où elle a ses souvenirs. Peu de pièces mais des murs évocateurs et des fenêtres faciles. La presque solitude d'un lit, la nécessité d'un fauteuil vieillissant en même temps, un miroir dans l'ombre à peine éclairée, des tableaux. L'escalier descendrait directement sur la porte d'entrée, elle franchirait cette oblique distance deux fois par jour : le matin, à neuf heures, pour aller chercher la nourriture du jour et revenir au fil de la même conversation poursuivie près de la fenêtre jusqu'à midi ; puis le soir, la nuit tombée, recommençant la promenade sur les bords de la Lily, traversant le pont pour rejoindre le parc et espérer s'y égarer ; revenir avec cette impression de n'être plus à la hauteur de l'amour. Elle rêvait une nuit tranquille, calculait cet endormissement, puis la trace du rêve franchissait les limites de la raison : la nuit, elle attendrait que la rue se vide, elle assisterait à ce désert avant de s'endormir. Ce serait la fenêtre du salon. Derrière elle, il y aurait un feu de bois dans lequel elle aurait jeté de l'encens parfumé avant d'ouvrir la fenêtre. Il pleuvrait le plus souvent. Elle aimait la pluie, les courtes averses plutôt que cette pluie infinie qui dure tout le mois de novembre ; ensuite, le ciel s'éclaircit et on voit les montagnes noires et bleues dans le ciel jaune et vert. De la fenêtre, elle ne verrait aucune montagne. Elle verrait les deux façades en pointe et les deux rues qui arriveraient toutes droites sur la place circulaire plantée de saules. Elle aimerait les bancs autour de la pelouse et du bassin. Elle verrait d'un bon œil l'arrivée de sa plus proche voisine. Ce serait une veuve joyeuse. Ce serait une vieille fille toujours vierge et rêveuse. Ce serait une femme heureuse en ménage. Ce serait une inconnue totale. Ce serait une amie de passage. Elle n'aurait que la qualité de ses yeux. Elle parlerait de son enfance en regardant passer les hommes de sa vie. Il n'y aurait pas d'enfant pour le dire. Elles monteraient ensemble l'escalier à dix heures du matin. Cela leur laisserait deux heures pour raconter, critiquer, théoriser, refaire, redire, rêvasser, surtout rêver au temps qui passe pour lui donner un sens favorable au vécu immédiat. Deux heures, pas plus, parce qu'elle serait intransigeante sur ce point particulier de son existence : midi. Pivot du sens recherché. Rien de moins que cette exigence. À un âge tellement critique. Théorique. Indicible. Improbable et magnifique une bonne fois pour toutes. Le bonheur, ce serait une tasse de café, à dix heures, et le commentaire aimable de l'âme sœur. La rue serait « animée », les façades « parlantes », le temps « usurpé ». L'amie, facile. Incohérente par esprit de chicane. Non : intranquille. Comme cette écriture dont elle n'arrête pas de parler. Ces cahiers d'encre. Ces pages, ce silence, livre ouvert sur ses genoux, elle tient à la main le peigne que « je » lui ai offert un jour de cette pluie paralysante. Elle tombait, dégoulinait, troublait, ce jour-là. En bas, le vent secouerait la porte d'entrée qui a du jeu si on ne la ferme pas à clé. Parlons de ce jeu. La fenêtre serait fermée et la cheminée fumerait un peu. Non : pluie d'été. Vêtements légers. Bras nus. Tendresse des doigts qui feuillettent le journal intime. À midi, l'horloge mécanique s'ouvrirait. Elle s'ouvre deux fois par jour. L'amie exprimerait sa surprise. Elle serait surprise par le temps. Elle aime tellement les laques de cette horloge qui n'est même pas un vieux souvenir. C'est un caprice. Ce serait un achat déraisonnable. Les mains du vendeur. Caressantes. Le mécanisme laisserait à désirer, dirait-il. Mais que peut-on exiger de la beauté devenue objet du regard ? Elle entendrait cette voix. Elle s'efforcerait de la faire entrer tout entière dans sa mémoire. Il n'y avait rien d'autre à faire. Elle pourrait rire de sa frivolité. Avait-elle ri ? Était-elle aussi froide qu'on le disait ? Monsieur Byron parlait plutôt de sa légèreté. Il aimait les enfants. Les aimerait-il toujours ? Midi ! Elle accompagne son amie dans la rue, elle croise des regards où elle devine sa beauté. Beauté de femme. L'amie le sait. Elle s'éloigne. Cette fois, elle ferme la porte à clé. Le vent a cessé de toute façon. C'est cette pluie infinie qui revient. Trois jours de pluie matin, midi, soir, rêves, angoisses, réveils, bonheur, faux-monnayeur. Il y aurait des livres parmi lesquels elle aurait oublié ses propres écrits. Personne ne le saurait. Pas même l'amie qui ne croit pas à sa propre écriture. Tristesse d'une minute. La pluie suit le chemin d'une fissure dans le bois de la fenêtre. Gouttes sur les feuilles végétales. La terre est noire. Naguère, elle aimait cette terre. Nue et elle la terre. Boue vivante. C'était le terme. Elle s'en souviendrait. Mais aujourd'hui, à midi, une fois l'amie envolée sous la pluie, elle remonterait l'escalier (d'habitude, elle laisse l'amie le descendre toute seule et la charge de refermer la porte à clé : sa clé) sans ce désir de goûter les saveurs d'une viande ou d'un fruit. À cause de la pluie infinie. À cause des derniers mots de l'amie. Elle a laissé la porte ouverte en haut. L'air est instable. Les marches grincent. Ces sonorités l'incommodent. Elle revient au fauteuil, à l'ouvrage, oubliant le feu qui s'éteint doucement. Elle serait seule jusqu'au lendemain. D'habitude, à cette heure, la maison (elle vit à l'étage ; au-dessus, le grenier est vide ; au niveau de la rue, l'ancienne mercerie est fermée depuis longtemps, mais elle est remplie de souvenirs et ce désordre immobile la fascine quand elle trouve la force d'en déranger un peu la poussière magique) a l'odeur d'un plat particulièrement cuisiné dans le sens du plaisir. Elle le mange lentement, il lui arrive de manger nue en pensant aux heures de sa jeunesse, les saveurs sont divinement calculées, elle sait. Le sommeil la titille, mais elle ne s'endort pas. Le désordre s'accomplit au bord du rêve. Mais la pluie cesserait de tomber. Il y aurait ce rayon de soleil sur la table du salon. Il éclairerait son ouvrage, son attente du jour, il s'éteindrait en même temps que le bonheur d'avoir effleuré le sens véritable d'une idée fixe. Idée du temps. Géométrique et infinie. Douleur verticale maintenant. Pourquoi cette similitude ? En bas, le trottoir en pointe et désert. Cet angle est occupé par la « boutique d'en face », dont on a souvent parlé, qu'on n'évoque jamais sans plaisir, plaisir de la parole retrouvée au moment d'aimer encore malgré la distance, malgré ce néant, cette brèche inexplicable, peut-être infranchissable, peut-être seulement, parce que cette immobilité n'explique pas tout non plus. L'horloge paraît moins belle. Le feu n'y projette plus ses lueurs destinées à la faire durer. Le feu s'éteint. Le soleil installe d'autres transparences. Elle se conformerait à cette géométrie de l'espace, entre l'ancienne mercerie et le grenier recréant l'appartement de la mémoire telle qu'elle lui revient maintenant. Elle ne regretterait pas cette entorse aux habitudes qui ont fait la preuve de leur nécessité. C'est toujours l'immobilité. La même. Elle se précise. Ce qui arrive est prévu depuis longtemps. Imaginons que l'amie ne reviendra plus. Pourquoi ne reviendrait-elle pas ? est immédiatement la question qui se pose. Elle sourirait à la fenêtre ouverte, celle qui donne dans la cour. Il y a toujours un vieux vélo dans les cours de mes romans, se dit-elle. Et toujours cette marquise aux carreaux sales. Dalles éphémères en plus. En haut, le carré de ciel est livide. Visage du temps. Elle s'accoude sur le bord de la jardinière qui bouge. Un insecte s'envole. Pourquoi ne pas commencer à espérer autre chose que la vie ? Elle y penserait (se dit-elle) sérieusement. Demain, elle verrait la rue d'un autre œil. Ce soir, elle ne sortirait pas. Elle sortirait moins si l'amie a prévu de ne plus revenir. Pourquoi reviendrait-elle ? Qui est-elle ? N'ont-elles pas rêvé ensemble ? Oui. Oui. Mille fois oui. Puis la lumière s'en va d'un coup. Elle s'approche de la fenêtre. Le V des rues devient miroir. Cette boutique s'illumine. Ce ne serait plus la même. Peu importe si vous n'avez pas l'intention d'y jeter un coup d'œil en vous répétant que plus rien n'existe comme avant. Avant... il y avait ce bonheur à fleur de peau. C'était une idée claire aussi. Mais l'attente arrive, destructrice, étroite, indéfinie. Couloir. Tout à l'heure (elle ne dormirait pas encore) l'horloge s'ouvrira sur le mot : minuit. La sérénade s'achèvera de cette manière inévitable à moins de la réduire à ce qu'elle est au fond. Rêve d'une amie qui comprend, qui revient, qui devine. D'habitude (dit-elle) je descends vers huit heures. Il fait nuit, bon. De la fenêtre, je ne vois pas cette rue. Elle descend vers la rivière, lentement. J'aime cette attente (redit-elle). Je ne sais pas comment j'espère maintenant m'en passer définitivement. Ce serait une idée absurde, comme disent les penseurs du vide. Au bout, la rivière est un autre miroir. Les arbres gênent la rue de cette immobilité apparemment immobile. Sur le pont, je rêve moi aussi. En vérité, je m'accrois de cette substance. Je veux dire : ces mots, cette chanson, l'eau textuelle inévitable à cette heure de la vie. On me dit : Victoria, n'y pense plus. Je crie aussitôt. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais jamais pourquoi. Je ne veux pas savoir. L'eau s'écoulerait de cette manière, mon corps serait cette feuille, je quitte la ville une bonne fois pour toutes. Es-tu déjà allée dans ce sens ? Je veux dire, au bout de cette rivière qui est peut-être un fleuve. Moi, jamais. Enfin, jamais seule. Toujours nue par habitude du plaisir. Revenante. Je hantais le présent de son existence. Sais-tu de quoi je te parle ? Reviendras-tu demain, à la même heure ? Je t'attendrai si c'est ce que tu veux. Je t'attendrai si tu existes. (Elle parlerait toute seule dans l'obscurité du salon, ne regardant rien du côté de la chambre dont la lampe de chevet vacille encore, comme cela arrive tous les soirs au moment de se coucher. Elle ne trouverait pas les derniers mots.) S'ils existent, je les dirai dans ton oreille, boucle d'or sur le son de mes lèvres. (La pluie recommence. Le vent se lève. Elle entendrait la pluie, le vent, la porte secouée malgré le pêne, l'escalier désert visité par un oiseau en cage. Dormir la soulagerait. Elle regrette la promenade du soir.) Mais plus rien n'existait, vous comprenez ? Je parlais parce que le cri, vous savez : ce cri ? (Non, je ne sais pas. Je n'ai jamais rêvé dans ce sens. Je vous aimais.) La réalité, c'était cette camionnette qui retournait à White Spring Falls. Hightower gémissait au lieu de chantonner l'air qui trottait dans sa tête comme les chevaux célèbres de Rock Drill à la devanture de tous les magasins. Victoria s'amusait de cette confusion que les bruits mécaniques ne dissimulaient pas comme Hightower l'espérait. Avaient-ils repris la conversation de cette nuit ? Que lui avait-elle révélé qu'il redoutait de savoir ? Elle rêvait de finir ses jours dans une maison qui ressemblait trop à la sienne. Il se souvenait de cet amour. Elle finirait dans une chambre insensée, entourée de vieux amis à l'existence probable. Elle ne mourrait pas dans la chambre où il l'avait un peu forcée à l'aider à franchir l'épreuve du désir. Il n'y a qu'un désir, avait-elle commenté. On ne désire jamais qu'une chose : l'éternité. Et elle ouvrait lamentablement ses cuisses pour ne plus rien avoir à lui dire maintenant que c'en était fini pour toujours de leur existence future. Elle avait effleuré le sujet cette nuit. On attendait l'ambulance qui s'était embourbée dans une ornière. Elle buvait du vin. C'était la boisson préférée de monsieur Byron qui n'a jamais existé que dans son imagination. Mais il valait mieux parler d'autre chose. Le jour se levait. Je pensai à la nuit. Ma nuit. Une de plus. Cette fois, je ne revenais pas seul. J'enlevais Victoria et une fois retraversé le miroir de sa folie, je me retrouverais seul avec l'idée de n'avoir pas fait tout ce que je pouvais, non pas pour la sortir de là (elle est captive de cette existence parallèle), mais pour soulager le mieux possible cette douleur qui n'a pas de sens pour tout le monde. En a-t-elle pour vous d'ailleurs ? Je doute que vous soyez la personne adéquate. Personne ne vous a choisi. Ce qui arrive, voyez-vous, c'est ce qui ne vous arrive jamais, de se tromper sur le sens à donner à une déclaration qui arrive pourtant au bon moment. Je ne sais pas pourquoi je n'y ai pas pensé plus tôt. (Mais non, mais non, Hightower, vous n'y êtes pour rien. Je n'ai pas le temps de vous remettre à votre place. Et puis je vous soupçonne de ne pas vraiment désirer cette attente. Ne vous éloignez pas trop. On ne sait jamais.) Jamais ?

— Elle n'aurait pas dit non à ma tristesse. Je me souviendrais encore de ce moment, je reconstruirais seule ce franchissement, elle deviendrait enfin aussi infinie que je l'ai toujours imaginée. Imaginer monsieur Byron dans le rôle du père de cette garce innée. Ne pas se soumettre à son désir. Elle n'est que le corps du récit. Anaïs m'en voulait. Elle existera toujours entre monsieur Byron et moi, ce corps parfait, toujours parfaitement nu, désirable dans le sens du bonheur d'être mère. Plus rien de tout cela n'existerait. Pas même la maison de l'autre côté de la rue. Ni la jeunesse qui n'est que la fleur de la peau. Ni le cri par lequel commence le malheur. Seule, peut-être enfin, indésirable, enfin, anonyme, peut-être. J'aimerais les fenêtres. Pourquoi ne pas aimer le lit défait ? Les tableaux n'évoquent que l'idée d'un futur. Femmes utiles. Hommes mannequins. Enfants jouets du décor. Bêtes allégoriques, y compris le chat blanc aux oreilles noires dont le nom serait oublié. Au point de rencontre du passé et du futur. Non. Au moment où le passé cède le pas au futur. Il lui laisse toute la place. Conditionnel au niveau du texte. Mais tu ne comprends pas mes personnages. Nous ne sommes que deux. Hightower et Victoria dans le pick-up encore arrêté au bord de la route. Il fait si bon ce matin. Il fait si pur. Si vrai.

Ce ne serait qu'une réplique, les instances de l'attente. Elle s'attendrait à une visite. Elle n'arriverait pas. Comme c'est moderne, cette croissance du désir, cette manière de le dire. La mort aurait le visage de ce marin bleu et jaune aux chaussures rouges. Le sous-verre est brisé d'une façon inexplicable. Ce couloir est rempli de petits faits sans importance. Elle le traverserait sans y penser. Elle irait de la chambre au salon sans s'en rendre compte. Elle parlerait toute seule pour ne pas s'ennuyer. Elle comprendrait mieux ce silence. Assise près du feu (une idée charmante), elle ouvrirait le livre pour ne pas le lire. Les cuisses de l'amie (elle ne les cache pas) avaient quelque chose d'irréel dans cette lumière, celle de tout à l'heure, avant midi, lumière bleue du matin, l'amie montrait ses cuisses à tout le monde. Pourquoi en avoir parlé ? Nous n'avions pas épuisé les sujets de conversation. Il restait tellement de choses à se raconter pour ressembler aux personnages de nos rêves. Elle aurait d'abord usé d'un ton de reproche. La chair des cuisses de l'amie aurait tremblé en même temps que les mots. Petite blessure juste au bon endroit de la facilité d'être mieux qu'une idée. La robe était fendue derrière, fente ouverte pour s'asseoir et tout le bas de la robe rejeté d'un côté des jambes, ce serait presque non ce serait inacceptable. Elle le dirait, au fur et à mesure des mots, ne retenant rien, avançant, ne voyant rien à l'horizon de cette incartade, assistant à ce tremblement blanc sans en comprendre tout de suite l'irréversibilité. Je n'ai pas de cuisses, avait-elle fini par dire pour mettre fin au vertige de l'amie. L'amie s'amuserait d'y avoir cru. Elle continuerait d'exister. À la fenêtre, ses seins sont une offrande, cela saute aux yeux, se disait Victoria fermant la même fenêtre pour ne pas laisser entrer la nuit qui n'est jamais une bonne compagne en cas de solitude, surtout si la solitude touche à la fin du voyage, et ce serait le cas. Une nuit encore. Accrocher au mur séparateur. Au refend de l'existence. Oui.

Elle s'éloignait. Peut-être avait-elle l'intention de lui échapper. Ce ne serait pas la première fois. Elle s'était arrêtée au bout du pré pour écouter les piaillements d'un nid d'hirondelle. Il ne restait pas grand-chose de cette vieille demeure. L'un des trois murs formait un triangle au ras du ciel qui remontait jusqu'au bois de chênes. Victoria revenait, tenant dans une main le bouquet informe d'un moment de bonheur. De l'autre, elle parcourait nonchalamment la clôture de planches. Elle ne le regardait pas. Il s'arrêta au milieu du pré, les mains dans les poches, jouant un peu avec l'ombre démesurée de son chapeau dans l'herbe fleurie. Victoria passait. Sous le cerisier, elle parla une minute pour ne rien dire et il demeura dans la même attitude au milieu du pré, avec les dernières gouttes de rosée qui mouillaient ses bottes noires. Elle le regardait toujours. L'ombre paraissait froide et paisible. Elle prenait plaisir à le dire, à le répéter, mais elle savait qu'il ne pouvait pas l'entendre. Il entendit cependant le mot « hirondelles » et il leva la tête pour regarder le ciel. Victoria, dit-il enfin, il faut en finir une bonne fois pour toutes avec cette idée. Il la regarda presque durement, disant : je ne suis pas fait pour les idées. Elle disait en même temps, sans doute pour ne pas le comprendre : ma mémoire s'est trouvé mille affinités avec les hirondelles. Elle le rejoindrait au centre du pré. Il n'y aurait plus de rosée. Plus rien à butiner dans cette végétation chiffrée. Il énumérerait les raisons de l'abandonner. Toutes les bonnes raisons. Il y en avait aussi de mauvaises. Mais il n'en parlerait pas. Se tenant immobile au milieu du pré, cherchant les mots et ne les trouvant pas. Elle parlerait à sa place et il en souffrirait plus que de raison. Mais il n'existait plus. Il remettait en route le moteur du pick-up. Il ne pensait plus. Midi approchait et il était temps d'en finir avec elle. Il ne la supportait jamais longtemps. Il aimait sa beauté. Il l'aimerait toujours. Mais elle refuserait toujours de se laisser aimer de cette manière. Victoria ! cria-t-il par la fenêtre de la portière. Elle agita le bouquet blanc et se mit à trottiner dans l'herbe. Il se souvenait de ses jambes dans l'écume de la Lily, l'été. Elle parlait de s'en aller. Mais pas un mot sur ce pays lointain. Il pensait à des contes. La regardant, il n'imaginait jamais rien d'autre. Il désirait toute sa surface, cette peau aurait suffi à le satisfaire. Elle le savait. L'eau traversait son corps. Il ne s'en étonnait pas. Elle s'éternisait le temps de l'été. N'y pensons plus, se dit-il. Elle franchissait la clôture, levant la jambe comme une écolière sur le chemin de l'amour. Peut-être souriait-elle. À cette distance, il ne distinguait plus les visages, il ne reconnaissait que les corps. Elle ne reviendrait pas. Il le savait. Elle ne savait plus rien du bonheur. Elle vivait de brisures. Elle pouvait mourir. Elle tentait encore le diable, mais il n'existait plus pour elle. Assise dans l'herbe, elle hésitait. De l'autre côté du pré, toute la terre s'inclinait vertigineusement dans le sens de la rivière. Elle pouvait se jeter dans cette approche du vide. Il attendrait son cri avant de tenter de la sauver. Il mesurait toute l'importance de ce cri. Mais elle ne bougeait pas. Elle était simplement retournée au silence. Il s'approcha. Elle se laissa conduire, molle et silencieuse. Elle n'était plus rien maintenant qu'elle était arrivée au bout de son rêve éveillé. Plus rien de dicible. Plus rien de véritablement possible.

Ce n'était pas l'amour qui le motivait. Il ne la désirait plus. Il pensait à lui. Et deux fois par semaine, il lui rendait visite. White Spring Falls (l'établissement qui portait le nom de cette contrée où l'image nue de Victoria n'existait que par le souvenir qu'il en avait maintenant que le temps n'y pouvait plus rien) l'accueillait toujours au bout du même chemin d'angoisse. L'atmosphère était feutrée, comme dans une bibliothèque. On s'attendait à ces regards d'un autre monde. Il y avait toujours quelqu'un pour ouvrir les portes. C'était un être de silence aux yeux fascinés. Il (ou elle) ouvrait les portes en prenant toujours soin d'en amortir les bruits de charnières et de chocs. Quelqu'un qui avait fini par le reconnaître, mais jamais le même. La dernière porte était celle de la chambre que Victoria partageait avec son dernier époux, un petit homme charmant qui s'habillait exactement, commentait Victoria en lui pinçant les joues. Le petit homme distingué s'en allait dès la première minute. Il était bavard et savait parfaitement combler le vide étrange de cette minute d'expectation. Il ouvrait toujours la porte sur le profil étonné du mentor, ce qui l'agaçait. Il se retournait une seconde pour grimacer sa pensée et il refermait la porte dans un grand bruit qui paralysait Victoria. Elle l'invitait à s'asseoir. Son époux ne savait rien. Il ne savait pas savoir. Elle l'aimait parce qu'il l'aimait. Elle servait le thé en énumérant ses sujets de conversation favoris. Ensuite elle fermait la fenêtre à cause des bruits du patio. Elle était toujours désespérée. Elle le regrettait. Mais elle était facilement rêveuse. Il s'émerveillait. Sa nudité lui revenait alors à la mémoire. Cette eau s'animait encore parce qu'elle était capable d'y retourner avec la même facilité. Qu'avait-il apporté cette fois-ci ? Oh ! Des pâtes de fruits ! Des couleurs qui se mangent ! Elle ouvrit la bouche et il ne résista pas au plaisir d'y déposer l'essence des fruits qui la ravissait. Elle mâchait pour montrer sa bouche, caressant le cou d'une main et de l'autre anéantissant une larme noire sous l'œil fermé. Henry ne sait rien, naturellement, dit-elle.

— Parlez-moi de Rock Drill, dit-il. Malcolm ne se montra jamais bavard sur ce sujet. Vous en savez plus que lui de toute façon.

— Il n'y a pas de connexions entre Rock Drill et White Spring Falls.

— Ce n'est pas ce que je vous demande, Victoria. Je vous le demande parce que... vous connaissez ma curiosité.

— Comment s'explique la paralysie de Malcolm ? C'est ce que vous voulez savoir ? Il y a plusieurs versions. Et évidemment, une seule compte vraiment si on veut comprendre. Mais que voulez-vous comprendre, Charlie ?

— J'essaie de faire mon travail le mieux possible.

— L'amitié n'explique donc pas vos visites ? Je suis déçue. Je croyais (un peu !) à votre sens de l'amitié.

— J'ai toujours été un peu patapouf en matière d'amour. Patapouf et insatisfait. J'y renonce si c'est ce que vous désirez en ce moment.

— Renoncer à l'amour ? Comme on abandonne les femmes ? Non, ce n'est pas ce que je veux. Je ne veux même plus construire le bonheur de Malcolm. Je ne le veux plus depuis ce matin. Henry s'est montré tellement compréhensif. Compréhensif et séducteur. Je ne sais même plus si j'ai eu raison de me soumettre à son idée. Il a une idée sur tout, Henry. Mais il n'explique rien. Vous n'aimez pas Henry. Je me trompe. Vous n'aimez pas qu'on s'approche de moi.

Vous en rêvez. Dites-moi le nom de votre compagne. Je saurai à quoi m'en tenir. Mais vous ne parlez plus. C'est chaque fois la même chose. Vous finissez par vous taire. Du moins on ne vous entend plus. C'est le désespoir maintenant. Henry vous trouve inutile. C'est son idée. Il me convaincra si vous ne faites rien. Enlevez-moi. C'est arrivé. J'en rêve encore. Vous souvenez-vous. Le temps d'une après-midi. Puis plus rien. Ce qu'on en dit au moment d'expliquer le bonheur. Charlie ? Oh ! J'ai cru vous avoir perdu en cours de route. Mais vous ne vous perdez jamais. Surtout pas sur cette route que vous connaissez bien. N'est-ce pas qu'elle n'a pas de secret pour vous ? Je ne sais rien de secret. C'est regrettable bien sûr, cette solitude. Mais je n'y peux rien encore une fois. Ne partez pas si j'ai les yeux fermés. Comme je vous aime ! Et comme j'ai eu tort de ne pas y croire ! Si j'y ai pensé ? Peut-être. Personne ne m'a enlevée une fois revenue à la raison. Je pouvais toujours en rêver, mais vous n'étiez plus là pour me montrer le chemin de ce bonheur imaginaire. Je divague. Je vous ennuie. Et je ne m'intéresse même pas à votre problème. Qu'allez-vous penser de moi si je recommence. J'ai tellement envie de recommencer.

— Je m'en vais, dit-il enfin.

— C'est l'heure, dit-elle.

Maintenant, elle ne prenait plus la peine de le raccompagner. Elle fermait doucement la porte et il entendait le fauteuil glisser jusqu'à la fenêtre. Dans le couloir, avançant comme dans un rêve, il ne pouvait s'empêcher de jeter un coup d'œil dans les chambres si la porte en était ouverte. Il n'était pas rare de rencontrer ainsi le regard de Henry qui s'arrêtait de parler. Son interlocuteur n'insistait pas et quittait sa propre chambre sans même commenter ce renoncement inexplicable autrement que par l'ascendant que Henry exerçait sur son mental en déclin. C'était toujours un interlocuteur bavard, irréductible à la conversation mais inépuisable au moment de répliquer. Il s'évanouissait aussi facilement. Henry levait le verre. Il ne savait vraiment pas quoi dire pour lui plaire. Et il ne disait rien pour ne pas risquer de lui déplaire. Hightower le saluait simplement d'un mot. Salive d'or.

Ce dimanche-là, il ne rentra pas directement chez lui. Il ne retrouva pas non plus Sandie qui ne l'attendait pas au-delà de l'heure du déjeuner qu'elle avait fixé la veille mais il ne se souvenait plus ni de cette heure limite ni même de la dernière heure d'amour qu'ils avaient vécu ensemble, dimanche. Le lundi, elle avait toujours une bonne raison de lui en vouloir. Et puis elle oubliait. C'était une passante. Hightower ne l'aimait pas autrement. Une fois installé dans son bureau, il se fit apporter un magnétophone pour écouter une nième fois le contenu de la bande que Victoria lui avait confié en présence de Henry qui avait alors exprimé amèrement son désespoir de ne la voir jamais se montrer raisonnable. D'abord, on entendait une conversation lointaine, indéchiffrable à l'oreille, mais sans doute sans importance. Ensuite :

— Trop de lumière ! fit-elle. (il n'y a qu'une fenêtre, étroite et haute, entrouverte sur des volets d'acier presque fermés ; la lumière vient de la lampe ; elle tourne le bouton du potentiomètre en regardant l'abat-jour qui devient gris, tristement gris : ces deux mots, Malcolm les fait jouer dans le silence définitif de sa tête ; elle le lui reproche ; elle est presque violente ; maintenant elle tire le rideau sur la fenêtre ; c'est gris, dit-il. Tu le fais exprès.)

— Tu devrais dormir. On parlera tout à l'heure, disait-elle. (elle s'assoit dans le sofa velours crème et ouvre un livre ; certainement pas pour le lire, pense-t-il ; il dit : je ne dormirai pas. Il y a cette douleur dans mon bras. Elle pense : il n'a plus ce bras. Il y a longtemps qu'il ne l'a plus. Mais elle dit :)

— Rien qu'une heure. Je t'en prie. Une heure de tranquillité. C'est tout ce que je te demande. (elle contient cette violence ; elle mesure l'impact de chaque syllabe. Elle me demande de la laisser tranquille sous prétexte que ma douleur n'est pas la sienne. J'ai très chaud, dit-il.)

— Demain je leur demanderai d'installer un ventilateur, murmurait-elle sans le regarder. Demain. On a le temps. Repose-toi. (repose-moi. Elle aimerait cet abandon. Hier, elle a pleuré. Mais c'est la rage de me voir dans cet état. Elle ne s'imaginait pas. Elle disait :)

— Que crois-tu que je ressente ? Tu as perdu l'usage d'une partie de ton cerveau à cause d'un coup de tête... (elle mesure, le coup de tête dans la mort, l'égratignure cervicale, cette partie hors d'usage, les pieds ont l'air de rien, bouche sanglante, coup de tête feu à la tangente de cette sphère, on ne parlait plus, on se regardait pour ne pas avoir à en parler. Du moins, l'avait-il entendu dire : que crois-tu que je ressente ?)

— Je l'imagine aussi, dit-il. Je m'imagine tant de choses depuis.

(Aujourd'hui elle paraissait plus tranquille, non : plus facile. Au début de sa visite, c'est cela : plus de facilité maintenant, il y a cette proximité relative au regard. Il se trompait.)

— Que crois-tu qui va arriver ? dit-elle. J'ai peur. Peur de toi. Que tu recommences. Cette idée va me rendre folle. (on voit la lumière revenir lentement ; cet incident est dû à un dérèglement du potentiomètre noir et rouge qui grésille sous l'abat-jour. Il écoute le grésillement sans en identifier l'origine ni même chercher à l'apprivoiser. Il se sent seul, malgré l'augmentation lente de la lumière qui éclaire ses mains posées à plat dans les draps de chaque côté de ses jambes mortes à cause d'un coup de tête feu tristement gris ; elle veut parler mais continue de faire semblant de lire, ne mesurant pas le mauvais fonctionnement du potentiomètre ; elle n'aime pas ces jouets de l'intérieur ; c'est une femme arbre sentier pierre végétale. Il le sait. Il l'a connue comme ça, précise et nue, indémontable, infinie. Non, il ne se souvient pas. Ce sont des mots. On lui a dit de noter les mots. Il regarde le carnet rouge à ressort blanc sur la table de chevet à côté du potentiomètre bavard sous la lumière qui croît si lentement que, que quoi ? que c'est, non : juste un vertige, la respiration cassée à cet endroit de la phrase qu'il est en train de composer pour qu'elle se taise quand il voudrait qu'elle parle. Il le veut : douloureusement. Elle lit. Derrière elle, le rideau s'anime. Il va pleuvoir, fait-il.)

— C'est que tout le monde pense aujourd'hui, avait-elle dit sans lever le nez de son livre. C'est la grande pensée du jour. On ne parle pas d'autre chose. J'en ai parlé moi-même. (elle s'arrête ; elle pouvait en parler pendant des heures, de cette inconsistance conversationnelle qui traverse sa vie de femme arbre herbe tige semence végétale. Elle n'arrive pas à sourire. Elle devrait. Ça la soulagerait. Mais elle ne peut pas. Il l'écœure. Il sait tout de cet écœurement. Voilà trois mois qu'il en mesure l'efficacité. Elle continuait par ces mots sans importance : nous ne savons plus de quoi parler, depuis trois mois que nous parlons des mêmes choses, tentant de parler d'autre chose et n'obtenant pas ce résultat. Tu te rends compte ?)

— Je n'ai pas envie d'en parler. Parlons de ces autres choses.

— Pour y trouver quoi ?

— Je ne sais pas. Je sais : cette tranquillité. Tu en parlais. Parlons-en encore. Laisse-moi te dire ce que j'en sais (elle semblait penser : savoir ? tu sais déjà ? et déjà tu peux le dire ? je n'irai donc pas au bout de cet enfer ? Tu m'étonnes.) Je ne supporte pas ce silence.

— Rien qu'une heure, je t'en prie, dit-elle. Ensuite, toi et moi...

(et tandis qu'elle finit sa phrase, il tripote le potentiomètre et l'abat-jour devient noir. Elle ne finit peut-être pas sa phrase. Elle dit : qu'est-ce que tu fais ! ce n'est pas une question, bien sûr. Mais elle ne se lève pas. Le potentiomètre ne grésille plus. Il n'a même pas fumé. On n'aura même pas droit à cet incident. Il pleuvra. Il écoutera la pluie. Elle ouvrira peut-être les volets. Elle aime l'air humide, autant que la lumière brûlante de son pays de rêve. Il attend.)

— Puis-je te déranger encore ? demande-t-il. (elle fait oui.) C'est au sujet de... (elle écoute, elle perd tout ce qui lui reste de patience, elle ne dit rien, il est seul à parler, elle attend elle aussi.)

— Je vais y réfléchir. Essaie de dormir. C'est facile de fermer les yeux. Quelquefois le sommeil... (je n'ai jamais été un enfant, se disait-il en fermant les yeux. Elle se souvient de l'enfant qu'elle a été. Elle en parle si on le lui demande. Elle aime cette fragmentation kaléidoscopique. Sa mémoire s'y retrouve. J'ai été un enfant, oui. Mais je ne m'en souviens plus. Je vais devenir fou.)

— La pluie commence à tomber, dit-il. (Elle lève la tête : depuis le temps qu'on en parlait. Si on ouvrait les volets ? On ? Elle voulait dire : toi aussi. Il pensait : avec elle. Il dit :) Oui.

(et pendant qu'elle s'évertuait à immobiliser les volets de chaque côté de la fenêtre (ils disparaissaient) l'air de la pluie a commencé à entrer dans la chambre et il se sentit bien, il fit glisser le drap par terre au pied du lit, il se retrouva nu dans cette humidité relative, nu ce morceau de corps qui est tout ce qui reste de ce qu'il a été. Elle revient pour l'empêcher d'attraper froid. Il ferme les yeux pour ne pas voir ces signaux érotiques. Il se mord la langue pour ne pas les trouver dans son vocabulaire. Sa mère s'appelle Victoria. Même femme. Il comprend maintenant. De nouveau sous le drap, il écoute ce qu'elle dit, par exemple :)

— Tu n'es pas... Je ne comprends pas cette... Je vois bien que tu n'as pas changé. Tu es toujours le... (elle ne dit rien de l'amour depuis que... rien, rien que cette colère rentrée qui va finir par éclabousser leur conversation pendant que les autres continueront de parler de la pluie et du beau temps. Ce sera un moment de... n'y pensons plus. Ne pensons même pas que ça arrivera. Elle est retournée dans le sofa, retenant des larmes dont il ne perçoit qu'un reflet furtif. Elle lit. Elle lit vraiment. Ses lèvres bougent. Ses yeux descendent les marches de la page. C'est cela un livre : cet escalier qui descend, qui perd son sens au fur et à mesure qu'il y a moins de lumière, il n'y a pas de but, c'est incohérent parce que dans la vie, on préfère monter, il y a un soleil, et des possibilités. Il dit :)

— Crois-tu que tout reviendra ? Je veux dire : les souvenirs, les raisons...

— Il n'y avait pas de raisons. Tu t'es imaginé qu'il y en avait.

— Je ne sais plus. Je me suis salement détruit. Pourquoi cette mort provisoire ? (elle ne dit pas : c'est celle des lâches.)

— Essaie de te reposer (elle ne dit pas : mon amour ; il ne le dit pas non plus quand il achève de dire :) ne comprends-tu pas que je ne pourrais plus jamais dormir sans ces satanées pilules ! (ce n'est pas une question, elle ne répond pas. Il revoit le reflet toujours furtif des larmes qui n'ont pas encore trouvé le chemin de la réalité.

Coupez. À cause de Sandie qui s'amène en habits du dimanche, la cuisse légère et quelque chose de désabusé dans l'exhibition d'un sein. Elle a bu. On ne boit pas le dimanche, pense Hightower. C'est ce type, dit Sandie.

— Le type ? Quel type ? Je suis en train de travailler, pense Hightower. Fous-moi la paix si tu ne veux pas me voir tel que je suis.

— Il dit qu'il s'appelle Frank. Il veut vous voir. C'est ce qu'il dit. On serait lundi, je dis pas... mais c'est dimanche, mon chou !

Le nez royal de Frank Chercos apparaît sur l'épaule de Sandie. Il est heureux d'avoir fait sa connaissance mais il croit que c'est une cocotte. Sandie rougit. Elle sait ce qu'elle veut, mais devant Hightower qui pourrait le prendre mal. Hightower ? dit Frank. C'est justement le type que je veux voir. Montrez-le-moi.

Coupez. Hightower ne voulait pas se souvenir de cette scène mais c'était comme cela que s'était passée l'introduction de l'inspecteur Frank Chercos dans le cercle limité de ses collaborateurs. Frank avait déclaré qu'il était prêt à collaborer à tout ce qui lui passerait par la tête à condition de ne pas manquer de respect à sa chère mère. Puis Sandie lui avait fait avaler en suivant trois tasses de café corsées. Ça l'avait dessoulé. Coupez.

Revenant (en esprit) au matin du 17 octobre 1984 (il ramenait Victoria à White Spring Falls où Henry avait fait une crise de nerfs parce qu'elle le désespérait), il revoyait le visage dur et inaccessible d'Anaïs qui ne répondait pas aux questions que Victoria lui posait depuis le siège du pick-up où elle attendait que Hightower perdît enfin patience. Ce n'était pas de la patience. Les questions de Victoria éclairaient toute la tragédie de Malcolm. Le corps d'Anaïs avait atteint cette perfection dont Victoria ne parlait pas à dessein. Hightower cherchait à comprendre le sens de la relation de ce corps parfait à la paralysie de Malcolm. C'était la version de Victoria. Plus tard, elle lui remit la bande (interrompue par l'entrée de Sandie et de Frank) : c'était la version de Cecilia. Qui est Cecilia ? se demandait-il en regardant Anaïs. Victoria avait fini par se taire. Anaïs chassa l'insecte qui visitait ses cheveux. Si vous en parlez à Giselle, dit-elle (Qui est Giselle ? se demanda aussitôt Hightower) elle vous parlera de Virginie (Virginie ?) qui est une meilleure explication que Carina (Carina ?). Cette maison est la mienne. Tout le monde sait ce qu'il faut en penser.

— Malcolm est un pauvre diable, dit Hightower. Sa paralysie n'est rien à côté de la douleur de ne plus savoir se souvenir.

— Vous ne me reverrez pas, dit Anaïs. John veut voyager et je n'ai aucune raison de ne pas le suivre.

— Je ne connais pas John, dit Victoria. Vous me le présenterez.

— Pourquoi pas ? dit Anaïs. Pourquoi pas John, en effet ?

Chez Bernie, il avait hésité à demander à Victoria une traduction cohérente de cette scène par laquelle s'achevait la nuit la plus longue de sa vie. Bernie l'avait un peu piqué (sans plus) parce que le malheur de Victoria l'affectait sincèrement. Il la regardait laver les verres sales dans l'eau bleue de l'évier derrière le comptoir. Il aimait les mains des femmes. Il les trouvait nécessaires. Quand Anaïs lui tendit la sienne, il ne reconnut pas cet aspect décisif de la féminité. Cette nudité n'avait rien à voir avec ce qu'il savait de la féminité. Les mains de Victoria échappaient à toute définition, mais c'étaient les mains d'une femme. Il les adorait. Même les mains de Bernie étaient capables de cet amour. Tandis que la main d'Anaïs était étrangère à cette sensation. Il ne se souvenait pas d'avoir éprouvé aucun sentiment en la caressant. Il pensait à cette perfection comme à une facilité de vivre qui n'est pas donnée à tout le monde. Main utile. Elle pouvait le conduire où il ne voulait pas aller. Il rêva une seconde de toucher son épaule. Même Victoria devina ce trouble. Elle n'en parla jamais. Ni sur le chemin du retour à White Spring Falls, ni plus tard au cours des innombrables conversations qui l'introduisirent dans l'imaginaire fascinant de Victoria, contre la volonté de Henry qui n'est qu'un retraité impuissant à l'accompagner sans risquer la même folie. Le corps d'Anaïs était le commencement du récit de Victoria. Elle décrivit tous les corps de son imagination. Possibilités fascinantes. Mais cette fascination ne menait nulle part. Il espaça ces conversations. Il en évita quelques-unes. Il n'y mit jamais fin cependant. Il lui arriva de s'en aller avant la fin. Victoria revenait de cette manière. Après trente ans de cette séparation. Elle avait mesuré ce temps pour lui, mais elle avait été si heureuse chaque fois que cela avait été possible. Elle pouvait évoquer toutes ces traversées. Pas une ne manquait à l'appel de son désir. Elle ne voulait pas choquer sa pudeur. Elle savait au sujet des mains. Pourquoi pas les mains ? disait-elle en approchant le miroir-paravent pour les séparer du reste du monde l'espace d'un reflet. Il reconnaissait son propre regard. C'était la seule épave. Maintenant (Sandie et Frank étaient sortis une bonne fois pour toutes et il s'en fichait éperdument), il retrouvait cette tranquillité qu'elle savait lui communiquer si elle en devinait la nécessité. Dans l'escalier, Sandie et Frank continuaient de s'expliquer les raisons de son indifférence. Qui était cette Victoria qu'il voyait tous les dimanches ? Sandie n'en avait aucune idée. Frank jura plusieurs fois d'éclairer cette énigme. En bas de l'escalier, il cria à l'adresse de Hightower : Qui est cette fille, nom de dieu ! Hightower ouvrit la porte et, sans regarder dans l'escalier, il dit : J'ai oublié votre nom. En bas, Frank chuchota : il se fout de moi ! Sandie le traîna dehors, comme une poubelle. De la fenêtre, Hightower la vit retraverser la place presque déserte. De l'autre côté, Frank reluquait la vitrine d'un restaurant. Hightower était déjà sur le trottoir quand elle le rejoignit : Frank a dans l'idée de se taper la cloche, dit-elle. Tu m'avais promis la lune, Charlie. Tu vas encore me faire pleurer. En présence de Frank, elle déclara : si c'est ta mère, je te pardonne. Sinon, explique-toi.

— C'est vrai, quoi ! fit Frank en poussant la porte du restaurant. Une table décente ! commanda-t-il. On m'invite, murmura-t-il dans l'oreille de la serveuse.

— Ça, c'est une nouvelle, fit-elle. Vous vous êtes bien renseigné ?

— Il m'a dit : c'est moi qui invite.

— Et elle n'a rien dit ? Elle dit toujours quelque chose. Je ne sais pas, moi : Ça, c'est une nouvelle !... par exemple.

— Non, ça : c'est vous qui l'avez dit, souvenez-vous : il n'y a pas dix secondes. C'est que je ne les connais pas encore. Je veux dire : pas aussi bien que vous. Mais je suis patient. Vous êtes patiente, vous ?

— Un peu, ouais. Et j'me soigne. Ça vous ira ?

La table était déjà surmontée d'un surtout (avec trois inévitables petits chevaux de Rock Drill faisant office de trépieds et douze autres pour supporter les ustensiles nécessaires, gueules ouvertes laissant voir le mors d'argent et sabots noirs percés d'un trou pour retenir les anneaux). Hightower aimait, à cette heure centrifuge de la journée, un plat de crevettes grillées servies avec des piments et un vin français ordinaire. Frank préférait les viandes juteuses sans accompagnement de champignons, oignons et pommes de terre qu'il laissait dans l'assiette malgré les recommandations de Hightower que cette idée troublait un peu au point qu'il en parla à la serveuse un peu émoustillée par ce qu'elle croyait être des allusions à l'érotisme de son comportement (échine travaillée dans le sens des seins et des fesses, masquant le bourrelet du ventre au bon moment, il lui suffisait d'exagérer cette cambrure au moment de la pénétration, elle aimait les verges dressées par elle seule, les autres n'ayant même pas l'attrait du style). Sandie se contentait parfaitement si on lui proposait de tremper sa langue d'or dans des sirops et même des crèmes pourvu qu'on ne critiquât pas sa manière d'en parler ou plutôt de préparer les conditions de l'aventure de l'amour. Bien, dit Hightower, puisque nous ne sommes pas d'accord, continuons.

— Sandie m'a parlé de l'enregistrement, dit Frank. Ce qui l'a étonnée, voyez-vous, c'est que je connais Cecilia. Je peux vous être utile dans ce sens, non ? Je connais Cecilia Alamo. C'est une amie d'enfance. Elle ne peut pas m'avoir oublié. Qu'en pensez-vous ?

— Rien, naturellement, dit Hightower. On en reparlera.

— Si je savais ce que contient la bande, ce serait plus facile, vous comprenez ? Sandie m'a proposé de l'écouter. Avec votre permission. Ce retour sur les traces de l'enfance...

— Il ne s'agit pas de cela, coupa Hightower.

— Je veux dire que j'en sais plus que vous sur le sujet. Sandie pense que c'est utile cette enfance commune, ce croisement, il y a un point de rencontre qui pourra peut-être vous...

— Nous en reparlerons demain, si vous voulez.

— C'est venu comme ça dans la conversation, fit Sandie en recroisant ses jambes dans l'autre sens.

— Vous lui avez parlé de Victoria ? Vous avez bien fait. J'aime les collaborateurs zélés. Prenez-en de la graine, Chercos.

Frank exhiba ses incisives supérieures en signe de reconnaissance. Sandie jubilait dans le sirop légèrement alcoolisé. Hightower finissait de croquer la dernière crevette. Vous ne buvez pas ? dit-il à Frank.

Frank, penché sur la table (la serveuse mit du temps à comprendre), écoutait les voix qui chuchotaient plutôt dans le haut-parleur du magnétophone (Hightower cette fois ne fit aucun commentaire mais il savait bien que d'autres commentaires prenaient naissance en ce moment même dans la tête de Chercos qui n'était qu'un policier) : Trop de lumière ! (voix de Cecilia ; il la reconnaît)

c'est gris tu le fais exprès (c'est Malcolm qui parle, puis Cecilia :)

tu devrais dormir on en parlera tout à l'heure

je ne dormirai pas il y a cette douleur dans mon bras

rien qu'une heure je t'en prie une heure de tranquillité c'est tout ce que je te demande

j'ai très chaud

demain je leur demanderai d'installer un ventilateur demain on a le temps repose-toi que crois-tu que je ressente tu as perdu l'usage d'une partie de ton cerveau à cause d'un coup de tête que crois-tu que je ressente

je l'imagine aussi je m'imagine tant de choses depuis

que crois-tu qui va m'arriver j'ai peur de toi que tu recommences cette idée va me rendre folle

il va pleuvoir

c'est ce que tout le monde pense aujourd'hui c'est la grande pensée du jour on ne parle plus d'autre chose j'en ai parlé moi-même tu te rends compte

je n'ai pas envie d'en parler parlons de ces autres choses

pour y trouver quoi

je ne sais pas je sais cette tranquillité tu en parlais parlons-en encore laisse-moi te dire ce que j'en sais je ne supporte pas ce silence

rien qu'une heure je t'en prie ensuite toi et moi

puis-je te déranger encore c'est au sujet

je vais y réfléchir essaie de dormir c'est facile de fermer les yeux quelquefois le sommeil

la pluie commence à tomber depuis le temps qu'on en parlait

oui

tu n'es pas je ne comprends pas cette je vois bien que tu n'as pas changé tu es toujours le

crois-tu que tout reviendra je veux dire les souvenirs les raisons

il n'y avait pas de raisons tu t'es imaginé qu'il y en avait

je ne sais plus je suis salement détruit pourquoi cette mort provisoire

essaie de te reposer

ne comprends-tu pas que je ne pourrai plus jamais dormir sans ces satanées pilules

quelle importance quelle importance si tu arrives à trouver le sommeil parce que parce que

ce n'est pas ce que je voulais dire je voulais vouloir mais ce que tu veux n'a plus l'importance que je t'aimais tu n'avais pas le droit je ne veux pas comprendre

la mort me paraissait presque douce tu te rends compte cette tranquillité au moment de je l'ai fait je ne veux pas y croire plus tard je mentirai j'expliquerai les traumatismes je ne sais pas la guerre celle que je n'ai pas faite non je ne pourrai pas avouer cette tentative je reviendrai plutôt d'une autre guerre mensonge mensonge

je t'en prie calme-toi je vais être obligée d'appeler

non tout va bien je ne te demande rien j'ai eu tort rien

je mentirai si c'est que tu veux

mais je ne le veux pas c'est nécessaire mon personnage

tu as dormi

je vois que oui je ne sais pas comment je me souviens de

cesse veux-tu tu as dormi et j'espère que tes rêves

je n'ai pas rêvé la pluie a cessé tu le savais tu as dormi non

j'ai lu c'est tout ce que j'ai trouvé je regrette

mais j'aime toutes les littératures tu peux me croire quand je dis

j'entends des pas dans le couloir une visite

quelle drôle d'idée qui saurait que

oui qui à part non c'est une idée absurde personne ne peut savoir

— Je veux être seul à le savoir, dit Hightower.

— C'est ridicule. Pourquoi ?

— Une idée que j'ai de la recherche en groupe. Ce que vous savez, je le sais. À vous de me convaincre. J'aime cette attente.

Hightower rempocha le magnétophone. Frank souriait en secouant la tête. Il ne connaissait pas cette méthode, mais si c'en était une, il en apprendrait tous les secrets. Il n'y a pas de secret, dit Hightower.

— Vous allez vous disputer, fit Sandie. Parlons d'autre chose.

— Si je commençais par goûter à ces crevettes un peu calcinées ? dit Frank qui retrouvait ainsi sa tranquillité nécessaire.

La sténographie de Sandie n'indiquait pas les pauses, les silences, les attentes. Elle s'arrêtait exactement à l'endroit que Hightower lui désignait comme le point de rencontre de leurs analyses réciproques. De plus, rien sur la durée totale. Rien que des mots, et deux voix. Un sujet mince comme un fil peut-être rompu depuis : Malcolm de retour d'une tentative de suicide s'invente une action de guerre pour expliquer sa paralysie. Cecilia ment avec lui. Un beau sujet de roman si le roman est le lieu de cette attente. Il n'y a pas de fin, seulement une interruption. Le passé est encerclé par les mots, le futur inventé par les personnages. Présent de l'écriture. On croit rêver. C'est facile, se dit Frank. Mais Hightower lui interdit formellement toute visite à Victoria. S'il la rencontrait dans la rue, ce qui était peu probable, qu'il se contentât d'en informer la direction de White Spring Falls qui promettrait encore de faire le nécessaire pour que ça ne se reproduisît plus à l'avenir. Avenir de Victoria. Dans le lit de Sandie, ce rêve avait une saveur amère. Hightower savait exactement pourquoi mais il ne parla à personne de cette connaissance impatiente de la douleur. Le dimanche suivant, il invita Frank à passer la journée dans un coin tranquille sur les bords de la Lily. Frank savait tout de la pêche au coup. Il ne lui apprit donc rien de ce qu'il tenait de la patience héroïque de son propre père au moment de se mettre à rêver d'une truite au beurre. Frank regrettait l'absence de femme mais il n'en connaissait aucune de prête à accepter le voyage au bout de sa nuit. Il ne prononça pas le nom de Sandie. Il s'en délectait pourtant. Hightower mit fin à cette confusion en ouvrant la première truite. Frank tenait la tranche de jambon entre le pouce et l'index parce que Hightower lui avait demandé de la déposer soigneusement sur la chair de la truite à son signal. Hightower préférait parler de Cecilia.

— L'ennui, voyez-vous, disait Frank tandis que Hightower repliait la truite sur le jambon, c'est qu'en dactylographiant Sandie n'a pas pris la précaution d'ouvrir chaque réplique sur un alinéa bien utile en cas d'écriture vous comprenez ? Alors bien sûr il arrive qu'on ne sache plus très bien qui dit quoi. En plus, elle a oublié de mesurer les silences, d'indiquer les bruits, vous savez ? Autrement dit, tout est à refaire. Encore un coup d'épée...

— Laissez tranquille cette eau qui dort en attendant d'être réveillée pour la bonne raison. Vous ne m'avez rien dit de Cecilia. En échange, je vous parlerai de Victoria. Que pensez-vous de ce Corbières ? Il est ordinaire et véritable à souhait, vous ne trouvez pas ?) (dit-elle tout de suite ? : quelle importance ? Quelle importance si (réfléchit-elle avant de le dire ?) tu arrives à trouver le sommeil parce que (je m'en souviens : elle s'arrête toujours au moment de le dire et elle reprend le cours de sa pensée :) parce que (elle pense : mon dieu qu'est-ce que je suis en train de dire. Elle... je ne sais pas... elle cherche un objet, son regard semble traduire ce vertige non : sa bouche est restée ouverte, elle n'explique rien, ce n'est plus le moment, elle pense : parce que tu l'abandonnes à cette facilité elle dit :)

— (peut-être) c'est plus facile, en attendant. Il faut attendre.

— Ce n'est pas ce que je voulais dire (elle est visiblement imparfaite, au bord de l'incohérence :) vouloir ! Mais ce que tu veux n'a plus l'importance ! Que je t'aimais ! Tu n'avais pas le droit ! (et enfin elle se laisse aller à dire la vérité, moment atroce :) Je ne veux pas comprendre... (éludant l'objet).

— (le temps revient aussitôt. Froissements. Claquements. Chuchotements. Victoria me regardait parce qu'elle voyait. Que voyais-je moi-même ? demandait-elle à voix basse pour ne pas troubler la surface claire et précise du son qui prenait toute la place. Que font-ils ? Mais l'amour, monsieur. L'amour. Écoutez le drap. Je l'ai écouté mille fois, ce drap merveilleux. Ils en jouent à merveille, veux-je dire. Ne croyez-vous pas que c'est l'amour ?)

— (je croyais plutôt que c'était l'attente. Je devinais un livre ouvert sur les cuisses de Cecilia. Elle ne lisait pas. Elle regardait dehors à travers un angle de carreau épargné par la pluie. Entendez-vous la pluie ? Faire l'amour dans ces conditions ne me déplairait pas. Cette blancheur m'étourdissait.

— Mais vous n'êtes pas Cecilia.)

— (Il regardait le plafond. Il connaissait le plafond. Il s'approchait du plafond à l'aide de la lunette. Il aimait cette planéité. De près, il voyait les ombres. En supprimant la lunette d'un coup, il revenait à ce plan. Elle le regardait jouer avec cette optique. Elle n'en savait rien. Elle en devinait le sens. Mains caressant la surface du livre. Il n'y a plus de mot à ce niveau de l'attente. Il faut que l'être revienne à cette surface si la vie continue.

— Elle avait dit : Je ne veux pas comprendre. Nous en étions à ce moment pivot de votre imagination, Victoria.

— Mais je n'imagine pas, Charlie. J'occupe les vides laissés par les mots. Je donne un sens à ces fréquences qui n'en ont pas.

— Vous vous faites souffrir, c'est tout.

— Si vous m'aimiez, vous ne verriez aucun inconvénient à être l'auteur de cette douleur.)

— Je ne veux pas comprendre (comme cette affirmation lui faisait mal ! Il ne lui restait plus qu'à provoquer ce silence. S'il existait, il ne lui appartenait plus. Elle ouvrit le livre mais le reposa aussitôt sur ses genoux. La vitre tintait, carillonnait je crois, se souvenait-il maintenant. (Hightower réfléchit :) de quel présent suis-je en train de parler. Je n'ai pas trouvé le lieu. Peu importe après tout si son monologue se continue ici ou ailleurs de toute façon à une distance inadmissible du lieu de leur conversation.) La mort me paraissait presque douce (paroles introductives de la thèse du suicide manqué :) presque. Tu te rends compte ? (Elle revient pour l'écouter. De cette manière : le livre tombe (il appelle cela un fracas et il cède à sa colère rentrée pour une autre raison qu'il ne veut plus exprimer il a déjà tout dit sur ce sujet dit-il il ne dira plus rien sauf pour la blesser, là, au cœur, au centre, toujours précis géométriquement et incohérent du point de vue de la restitution du temps passé à en parler avec elle), elle laisse le livre par terre, elle se lève et le rideau bouge à son passage. Elle s'assoit sur le bord du lit, à l'écart du désordre des draps qu'il a calculé à l'endroit de la jambe fantôme (autre thèse mais il lui a dit qu'il y renonçait par amour pour elle. Premiers mots de cette thèse : mon meilleur ami est mort parce que j'ai manqué de courage une seconde une seule seconde). Tu te rends compte ? Cette tranquillité au moment de (passons sur le mode et revenons au présent :) Je l'ai fait. (à ce moment, les deux thèses coïncident, il le sait.) Je ne veux pas y croire ! (Vous entendez !

(Victoria coupe le magnétophone)

Mais ce ne sont que les pas de Henry qui revient de sa petite promenade digestive de l'après-midi. Cette fois, il est accompagné par une soubrette qui veille au bon fonctionnement de son cœur. Henry a son idée sur la paralysie de Malcolm, confie Victoria. Ne l'écoutez pas. Promettez-moi de ne pas l'écouter.

Henry dérange. Le magnétophone ne l'étonne pas. Il aime bien les petites lumières. Il dit : Pourquoi en parler ? Le passé est une illusion. Rien n'existe sans cette projection.

— Sers-toi un petit verre, Henry.

— Un petit verre de quoi ? Pourquoi ne pas en parler ? Pourquoi ne pas tout dire de ce futur contenu. Je vois que vous êtes déjà servi.

— Je ne vous attendais pas.

— Henry arrive toujours à l'improviste. Mais il est toujours temps de créer le petit verre sur fond de cette impatience que vous ne comprendriez pas, mon cher Charlie.

— Oh ! Oh ! dit Henry. Il en reste encore. Ne rougissez pas. Je pense tout haut. C'est un des effets (indésirables, je vous prie de le croire) de la solitude que Victoria...

— Finis ton petit verre et n'en parlons plus. Charlie reviendra plus tard pour écouter le reste de la bande. Il pourra se faire une idée. C'est ce qu'il cherche, tu comprends ? Une idée, une bonne idée pour mettre fin à la souffrance de Malcolm. Mais tu ne veux pas en entendre parler. Tu vas encore me dire que...

— Mais je n'ai pas fini mon petit verre, dit Henry en s'asseyant sur un sofa. Pas fini. Pas encore. Cette fille m'a fait tourner la tête. Je n'ai plus l'âge d'y penser. Mais j'y pense. Le petit verre ne se finit jamais. Ce vertige...

— Charlie ne reviendra pas si tu continues de te montrer...

— Je voulais te parler de cette approche de l'ivresse.

— Excusez-le, Charlie ! Excusez-le !) Plus tard, je mentirai. J'expliquerai les traumatismes. Je ne sais pas... la guerre. Celle que je n'ai pas faite. Non. Je ne pourrai pas avouer cette tentative... je reviendrai plutôt d'une autre guerre. Mensonge ! Mensonge ! (Maintenant elle lutte contre ce corps débile. Elle tient ferme les poignets, son genou bloque le bassin, elle enfonce sa tête dans la chair flasque de sa poitrine. Et il se laisse aller dans les coussins. Ne plus crier. Elle a raison. Retenir le corps. Tranquilliser le nerf. Savoir par quel chemin. Elle dit : Je t'en prie. Calme-toi. Je vais être obligée d'appeler. Encore une menace. Son corps suffisait. Il a fallu qu'elle me menace encore. Pour en finir avec ma révolte. Mais ce n'est pas ce que je lui demande. Et je dis : non ! Tout va bien. Je ne te demande rien. J'ai eu tort. Rien.

— Je mentirai si c'est ce que tu veux.

— Mais je ne le veux pas. C'est nécessaire. Mon personnage. (La bande tourne encore une minute. On entend les pas de Cecilia qui revient à la fenêtre. La pluie carillonne toujours. On l'entend mieux maintenant. Tel est ce silence. L'interrupteur du magnétophone produit une onde désagréable. Il s'est passé combien de temps avant que la même onde n'inaugure le recommencement de cette conversation ? Aucun indice de temps. Il pleut toujours. C'est peut-être le même jour. Était-ce bien le même jour ? On entend les ressorts du lit, le fauteuil, les pas : tu as dormi, dit Cecilia.

— (la voix de Malcolm, déchirée par cette tristesse qui ne le quitte plus :) je crois que oui. Je ne sais pas comment... (il ne finit pas et elle attend pour ne pas avoir à dire ce qu'elle pense) je me souviens de... (ici un mot, un nom, de pays ou de personne, un verbe c'est plus probable : je me souviens d'avoir + le verbe qui définit le souvenir. Lequel ? Elle n'en accepte pas l'évocation. Elle recommence :) Cesse, veux-tu ! (elle a presque crié et elle se rend compte qu'il en souffre. Il n'aime pas ses cris. Il n'aime pas l'entendre crier. D'elle, il attend la parole. Elle le sait. Elle continue, parce qu'il s'apprête à parler, elle dit :) Tu as dormi et j'espère que tes rêves...

— (il l'interrompt :) je n'ai pas rêvé (elle ne lui dit donc pas ce qu'elle attend de ses rêves. Mais il attend ce moment. Ce ne peut être qu'un moment. Il n'aura pas d'autre signification en tout cas. Qu'espère-t-elle de mes rêves ? Je n'ai pas rêvé, a-t-il dit, mais évidemment il a rêvé — insérer le rêve sous forme graphique, il ne m'en voudra pas, plus tard il comprendra) la pluie a cessé (on se met à la recherche du tintement presque musical et en effet on ne le trouve pas : la pluie n'existe plus à ce moment de la conversation. Victoria affirme le contraire. Le bout de ses lèvres imite la petite musique de la pluie. Elle remplit cette attente après que Malcolm ait dit : la pluie a cessé, il se passe presque une minute, comme si c'était le temps qu'il fallait à Cecilia pour admettre l'inexistence problématique de la pluie derrière la fenêtre qui est à l'image de son désir. Il pleut, dit Victoria.

— Et je n'ai pas fini mon petit verre, murmure Henry qui fait craquer le cuir du sofa. Incréé ! dit-il.

— Il pleut, dit Victoria, mais elle ne veut pas le savoir. Il veut la dérouter. Vous comprenez le parallélisme ?

— (dire :) je comprends (ne rien comprendre, tenter d'en finir avec ce temps, le perdre encore une fois et dire :) je comprends.

— Vous ne comprenez rien, Charlie, dit Victoria. Vous n'avez pas créé le petit verre.

— Une faute de style impardonnable, susurre Henry.

— Il pleut, dit Victoria. Je sais qu'il pleut. Je l'aime comme si elle était ma propre fille. Elle le croit. Mais il pleut toujours.) Tu le savais (oui) tu as dormi, non ?

— J'ai lu (elle ment mais elle exhibe le roman :) c'est tout ce que j'ai trouvé. Je regrette.

— (rire) Mais j'aime toutes les littératures. Tu peux me croire quand je dis (mais, pense-t-il (pense Victoria) elle ne me croit plus depuis longtemps. Tout s'explique. Je ne rêve pas.

— Tu ne l'aimes plus, dit Henry. C'est tout. C'est arrivé.

— Tais-toi. Mon fils pense : pourquoi me croirait-elle juste au moment où je lui demande de mentir ?

— C'est vraisemblable, dit Hightower sans y penser. J'y crois. Mais il y a ce désir de...

— Chut ! Taisez-vous, Charlie !) j'entends des pas dans le couloir. Une visite. (Des pas ? Une visite ? quelle drôle d'idée ! Qui saurait que...) oui... qui ?... à part... non : c'est une idée absurde. Personne ne peut savoir.

À ce moment du récit, j'ai pensé introduire la figure de... d'un personnage... un personnage qui serait comme... peut-on dire le « pendant » ? le pendant du personnage de Fabrice de Vermort, vous savez ? le directeur de Rock Drill. Ces pas dans le couloir (Victoria croit qu'il s'agit de monsieur Byron ? monsieur Byron n'est pas Henry, Victoria n'est pas une Byron... ou alors c'est Anaïs... Anaïs est une Byron... il manque ce personnage de complément) dans le couloir ce sont les pas de ce personnage qui serait le pendant du personnage de Fabrice de Vermort, Hightower ne peut pas continuer seul cette enquête sur les activités secrètes de Rock Drill, il a besoin d'un personnage pour compléter celui de Fabrice, je me proposerais si... mais je n'ai pas de talent. Chut ! continue Victoria. Qui ? Est-ce possible ? Je le croyais mort.

— Tu le croyais mort ? s'écrie Henry.

Qui est Henry ? On n'en a jamais entendu parler (on ne l'a jamais vu écrit dans ces pages qui sont la traduction, ordonnée dans le sens de la lecture, de toutes les conversations à l'échelle de l'univers... je délire...). Il n'existe pas.

— Il n'existe pas ? s'écrie Hightower.

— Écoutez ! Ces pas ! Ce sont ceux de... mais taisez-vous !

— La comédie continue, soupire Hightower qui en même temps s'aperçoit de la disparition de Henry qui n'a peut-être jamais existé que dans son imagination sous l'influence de Victoria qu'il aime toujours en secret. Que sait-elle de ce secret ? Imaginons.

— Oui, entrez ! fait Victoria en époussetant sa robe. Hightower regarde les miettes dégringoler le long des jambes recouvertes de ce tissu réellement brodé, Victoria aime ces démonstrations de style, c'est le style qui la définit le mieux, elle est quelquefois superficielle. Carina entre. L'enfant naîtra en novembre. Hightower assistait-il à cette conversation ? C'est possible. Il aime ces interférences. Carina pleurait. Des larmes limitées à l'œil et au regard qu'elle alimentait de sa douleur. Était-ce le premier enfant ? Elle est bien jeune, pensa Hightower. Penser que c'est possible à cet âge-là. Mais Victoria parlait de Lorenzo en termes choisis pour l'aimer. Lorenzo, lui, se souvenait de son enfance. Il lui parlait du moulin au bord de la mer et des aloès qui descendaient sur le sable. Elle connaissait le chemin. Maintenant il savait. Il aimait cette idée. Ces pas dans le couloir, c'était peut-être Carina, mais les jours s'en vont, je... n'y pensons plus. Pensons (j'ai oublié momentanément la nécessité de créer le personnage « pendant » de Fabrice). Que lui racontait Lorenzo ? L'essentiel de l'enfance. Le raconterait-il un jour à Carina (elle voulait l'épouser : Lorenzo raconterait-il cela à Carina ?) ? L'enfant naîtrait en novembre. Il était né lui aussi en novembre. Il aimait le mois de novembre à Polopos. Il aimait la géométrie des odeurs de Polopos à cette époque de l'année. Maintenant il regardait le clocher de l'église. Cette fortification le fascinait. À cause de la pierre friable, de la couleur sans ombres, de la verticalité légèrement fausse. Mais à l'époque de son enfance, il n'y avait personne pour en parler. Il cherchait les insectes avec minutie. Le temps était avec lui. Il fouillait les brèches, ramenait les mouchoirs, les jetait dans les broussailles sèches un peu plus bas où commençait la route. S'il regardait la mer, triangulaire et miroitante, au bout d'un moment il se mettait à redescendre, retenant sa respiration, sentant le cœur, ces battements incohérents à l'intérieur de soi, inexplicables et douloureux. À mi-chemin, il s'arrêtait. L'escalier était étroit et presque vertical, les marches hautes, les angles de la pierre usés et cassés, le mur poussiéreux, mais l'humidité ne montait pas jusque-là. Pour sentir l'humidité de la muraille, il fallait continuer sous la terre, sous les voûtes noires où couchaient les insectes (sans doute), avec la lumière d'une bougie dans une main, l'autre soutenant le vertige, au bord des tombes, mais étaient-ce bien des tombes ? Il n'y avait pas de dallage, ou bien il gisait sous cette terre. Il en ramenait dans ses poches, l'examinait à la lumière du soleil, c'était une terre différente, poudre d'os. Mais il n'y avait personne pour parler de l'histoire. On parlait un peu du passé, du passé des uns et des autres. On en parlait pour ne pas s'ennuyer et ça ne voulait rien dire. Lui, il descendait dans la crypte et il en examinait les coupes à la lumière du soleil, loin de tous, assis sur la dernière murette avant la route, ne pouvant voir la mer, ni la deviner. À cette distance, elle n'avait plus d'odeur, sauf certains soirs de novembre, juste avant la tombée de la nuit. Il remontait dans le clocher et la voyait, immense et tranquille, elle respirait lentement contre les pierres, contre la peau, dans les cheveux. Et la nuit l'engloutissait, sauf en cas de Lune, et alors il ne rentrait pas. Au matin, il recevait le fouet et s'en allait, douloureux et rêveur, soigner les chevaux des Alamos. Il passait la journée avec les chevaux et il ne faisait rien d'autre que rêver, ou plus exactement il passait son temps à parfaire son rêve d'enfant.

Il se passa ceci : un jour, une fin d'après-midi d'été, le sol est fraîchement arrosé, les chaises dehors, les verres sur la table, elle voit Lorenzo faire (encore) le funambule sur le sommet du mur qui sépare le patio de la mairie de la place publique. Aucune extrémité blanche, un bougainvillier tombe en cascade rouge et de l'autre commence une vigne noire qui se répand sur le mur oriental de la mairie. Je ne sais pas pourquoi (moi qui écris cette histoire) je décris cet endroit que je n'ai jamais aimé : la table toujours sortie de madame Cántar qui y prépare la terre de ses plantes, la façade (occidentale) de la maison Ruíz, où elle habite avec son fils Lorenzo et une autre femme de son acabit (son nom m'échappe) qui ne la quitte plus mais qui aime Lorenzo alors qu'elle (madame Cántar) donnerait cher pour s'en débarrasser. Lorenzo grimpe sur la table (elle le voit, de la fenêtre de sa chambre où elle passe le plus clair de son temps) et il s'accroche à la broussaille du bougainvillier qu'il traverse de bas en haut comme un insecte, et il atteint le haut du mur. Elle le voit. Elle crie. Non : elle appelle. Son amie vient. Viennent les employés de la mairie, le marchand de vin et les deux ou trois autres témoins de son délire. Elle montre le haut du mur. Lorenzo n'y est plus. Il est tombé. Par terre, près des roues de la carriole du maire, tout le monde voit la potiche éparpillée en mille morceaux. Il y a d'autres potiches de géraniums sur le mur. Lorenzo est un petit diable. Il faudra lui donner le fouet. C'est ce que tout le monde pense. On pense aussi que ce n'est pas grave. On ne se rappelle même plus depuis combien de temps elles sont là, ces potiches. Même qu'on n'a jamais vu aucun enfant sauter par-dessus comme un cabri. Pendant que les gens parlent, ils parlent haut, ils sont vagues, à l'image de leurs désirs, madame Cántar s'est jetée par terre sur les morceaux de potiche de terre et de géraniums qui est tout ce qui reste de son fils. Elle étreint ces brisures sales en y mêlant les larmes de sa douleur. On croit à une colère publique, ce qui est nécessaire quelquefois, surtout par rapport à un enfant dont tout le monde sait qu'il est le fils du diable. On s'approche de madame Cántar qui ne veut pas ni se relever, ni cesser de se lamenter. Il faut assister à sa douleur, en bons témoins. Il y a tant de choses à dire sur les enfants. Mais la voilà qui se met à baiser la terre noire et les morceaux de terre cuite. Elle exagère. Les Cántar exagèrent toujours. On finit par ne plus y croire. Alors elle ramasse les morceaux incroyablement nombreux de la potiche brisée en mille morceaux et on lui dit que ça ne sert à rien, qu'elle aille plutôt attendre la fin de sa colère (sa douleur ne finira jamais) dans sa chambre et même se mettre à la fenêtre pour surveiller le retour de ce sacré diable de Lorenzo.

À ces mots, elle retombe par terre, mais non plus comme un paquet de nerfs, non : elle retombe comme de l'eau, silencieuse et inutile. Que se passe-t-il ? fait Ruíz en arrivant, parce que quelqu'un a eu l'idée de lui en parler. Elle se relève un peu et le regarde par-dessus son épaule. Il comprend.

De là-haut, Lorenzo ne comprend rien. C'est la deuxième fois que ça arrive : elle sort de la maison en criant comme une folle et se jette sur les restes fracassés d'une potiche qui est tombée du mur sans que Lorenzo y soit pour quelque chose. Plus tard, son père rassemble les morceaux, la terre et les restes de fleurs et de tiges dans une feuille de papier journal et il fait le signe de la croix. Sa mère pleure sur le bord de la fenêtre, dans d'autres géraniums dont elle caresse les fleurs du bout des doigts. Et puis plus rien. Rien que le silence. Ça recommencera, se dit Lorenzo. Ça recommencera, et cette fois, ce sera moi à la place de la potiche. Elle attend ce moment. C'est ce qu'il pensait. Mais maintenant, tout le monde est mort. Il va épouser, parce qu'elle le veut, une descendante des Alamos. Il ne veut pas. Il ne dira rien si on ne le lui demande pas. Il en parlera à mots couverts s'il en est question dans le cours de la conversation. Le clocher a vieilli. La porte est fermée à clé. On n'entre plus. Peut-être faut-il demander la clé. Que faut-il donner en échange ? La main de Carina ? Le regard de sa mère ? La solitude labyrinthique de son père ? Ma patience ? Il se souvenait avec amertume que sa propre mère était une folle et son père pouvait être n'importe qui s'appelât Ruíz. Ou qui acceptât de porter ce nom le temps d'une enfance. Carina attendait un enfant. Un autre Lorenzo. Pourquoi pas une autre Carina ? Il regarda le clocher à partir d'un banc de pierre dans le jardin des mimosas. Ces deux façades n'avaient rien de commun. Elles se contredisaient parfaitement, l'une avec ses ouvertures étrangement petites et noires, et l'autre avec ses débuts d'arabesques, aux angles durs et bleus, et ses fins géométriques, effritements, coulures, cassures, brèches. Au sommet, la balustrade avait été changée. Il est vrai qu'au temps de son enfance, on en parlait déjà, de ce changement, et il était arrivé, comme prévu sans doute, rompant l'harmonie, réduisant les chances de l'histoire, et passablement inesthétique. Il regarda ces tubes ronds et verts. S'il montait, si on lui permettait de remonter là-haut, il ne s'appuierait pas sur ce fer inoxydable. Il regarderait la mer. La route ne commencerait plus au même endroit. Elle commençait ou ne commençait pas. Il y avait maintenant un réseau, des points de chute, et des espaces vivants. Il renonça. Dans la voiture, Carina lui souriait, belle comme le maillon manquant. Enfin, c'est ce qu'il se disait en touchant la surface tremblante de ses lèvres.

Si c'est une fille, nous l'appellerons (ici un petit nom : l'inspiration me manque, n'importe quel prénom fera l'affaire, Victoria continue :) mais ce ne sera pas une fille. (Elle regarde Hightower comme s'il le savait). Non, personne ne sait. D'ailleurs il n'y a pas eu de bruit de pas dans le couloir. Vous n'avez rien entendu. Pas même les coups frappés à la porte. Vous ne m'avez pas écoutée non plus. Lorenzo n'est que le pendant d'Anaïs. C'est tout ce que je peux imaginer pour le moment. Je n'imagine surtout pas que c'est (ici le nom du « pendant » de Fabrice) qui arrive. Mais il ne frappe pas à la porte. Il attend. Il m'attend. Que veut-il savoir ?

Hightower bouge un peu dans le fauteuil. Son verre clapote pendant ce temps. Une goutte de brandy atteint sa joue. Victoria voudrait trouver cet évènement amusant mais elle pense à autre chose, difficile d'avoir une conversation sensée dans ces conditions. Hightower s'impatiente. Lorenzo ? fait-il.

— Oui, c'est l'étalon de Carina, dit Victoria enfin amusée. Je n'ai jamais vu une verge aussi grande. Même Henry...

— Henry ? s'écrie Hightower.

— Henry est l'étalon de Victoria, explique Victoria.

— Victoria ? murmure Hightower. Il se souvient. Mais ce n'est pas le moment de se souvenir. On se perd... commence-t-il, mais Cecilia ne se laisse pas (ici le verbe infinitif) aussi facilement. Cecilia ? fait encore (une dernière fois) Hightower.

— Si c'est une fille, dit Victoria, Sinon...

Dans le hall d'entrée (imité du style renaissance), Hightower croise un personnage qui pourrait être celui de Henry. Il lui adresse la parole. Henry (personnage) dit :

— Vous ne reviendrez plus. Nous ne reviendrons plus. / et la conversation s'achève sur ces mots. Hightower n'avance pas. Il ne voit pas. Il retourne se coucher et le dimanche est fini. Qu'est-ce qui s'achève ?

Le lendemain matin, il arrive au bureau avant tout le monde. Il s'est levé tôt mais il n'a pas fait sa toilette. Il ne se rappelle plus s'il a couché avec Sandie ou avec Frank. Ce matin, quand il s'est réveillé, il était seul dans le lit. Il a regardé longuement son membre dressé dans le miroir. Il émergeait des draps. Émergeaient aussi les pieds et un bras traversait obliquement la blancheur saturée de vert des draps et des couvertures. Les draps occupaient tout le tableau jusqu'à la ligne d'horizon. Puis le mur devenait possible, avec son interrupteur, son portemanteau, son baromètre et sa brèche noire qui atteignait le plafond maintenant. Derrière le mur, il y avait le vide de l'escalier. Il ne sortait jamais sans ce vertige.

Il but un café au café. Il mangea une pâtisserie dans une pâtisserie. Il emprunta les rues. Les rues de Rock Drill, le matin, sont tristes et désertes. Hightower (Charlie comme dit Victoria) traverse cette tranquillité douloureuse sans se rendre compte du temps qui passe. Il la traverse et il ne comprend rien. Il arrivera au bureau avant tout le monde. Il est arrivé avant tout le monde. Il est encore seul, bavard malgré le silence, et triste comme la dernière rue, en bas, sous la pluie qu'on devine à ses gouttes. La solitude ne le rend plus malade. L'amour ne le déroute plus. Tout a commencé un jour d'octobre, ou de printemps. Ce n'était ni l'hiver ni l'été. Il faisait doux et il ne savait rien des femmes. Il ne pensait à rien. Il était tranquille, oisif, et le ciel était lumineux. L'horizon disparaissait dans cet éblouissement. Rues perpendiculaires. Il les cherchait avec plaisir. Il les reconnaissait. Il venait d'arriver. Victoria était revenue depuis longtemps. C'est ce qu'elle disait. Il ne discuta pas ce point de détail. Il s'en souvient maintenant qu'il est seul, bavard et triste avant de se montrer exigeant, autoritaire et sarcastique avec tout le monde. C'est un souvenir qui suit sa longue promenade matinale entre son appartement et le bureau. La longue promenade avait commencé avec la tentative de réduire le désir et il était sorti dans la rue avec le membre dressé dans le côté gauche de son pantalon. Arrivé au bord du fleuve (qui n'est peut-être qu'une rivière), il pensa à autre chose, à n'importe quoi, quelque chose de quotidien comme le travail, le droit, la peur... mais c'était difficile d'y penser et de ne pas penser. Il s'embrouilla. C'est sur ces entrefaites qu'il but le café (dans un café) et qu'il mangea une pâtisserie (dans une pâtisserie qui était dans le café, le café faisait partie de sa promenade). Assis sur la terrasse déserte, il observa des petites centaurées communes que la serveuse foula négligemment de ses pieds nus et potelés. Elle descendit jusqu'à la rivière (qui est un fleuve) pour y jeter d'autres trèfles ou armoises. Quand elle remonta, il était sept heures. Il bondit.

C'est une fois installé dans le fauteuil en osier de son bureau qu'il se mit à effleurer la surface de sa mémoire. C'était bien le printemps. Il se souvenait des sureaux en fleurs. Il allait la voir. À cette époque, elle habitait une petite maison au bord de la rivière. C'était tout ce qu'elle avait trouvé pour satisfaire son goût de la solitude. La maison, petite et noire à cause de la pierre et du lierre, plongeait deux angles moussus dans la rivière tranquille et profonde à cet endroit. Elle ouvrit cette fenêtre. Il renonça à ce vertige. L'eau n'émettait aucun bruit. Il s'était attendu à des clapotements, à des cris d'oiseaux, à des bruissements, des effleurements (il pensait à l'herbe haute qu'il venait de traverser en quittant le chemin pour la rejoindre sous les tilleuls). Mais le silence, c'est elle qui le troublait, s'il ne s'agissait que de créer un peu de réalité. Il avoua s'y accrocher un peu trop désespérément. Elle rit. Elle comprenait les petites douleurs inexplicables. Ils pouvaient en parler, si c'était ce qu'il voulait. Mais ce désir naissait d'elle seulement. Il bafouilla.

Ce qu'il pensait de la maison ? Mais rien, voyons. Il avait du mal à interpréter les géométries quotidiennes dans le sens de ses sentiments. Il se passait facilement de ces regards. Elle imposa doucement un concerto pour violon. Il se laissa faire. Le son finit par occuper tout l'espace. Il attendit patiemment la fin du troisième mouvement qui lui sembla moins allegro que d'habitude. Elle parlait. Elle disait : « (il pensa aux queues de lion que Sandie hachait menu dans la cuisine) (c'est peut-être le moment d'introduire ce nouveau personnage) (elle soigne mon cœur) (il écoutait :) Pas facile de le dire. Pas comme ça. Pas si vite. Comme si je te dérangeais encore une fois. Il y a si longtemps. Je n'y pensais plus. Comment parler sans avoir l'air de délirer ? Tout a commencé par cette cérémonie. En plein hiver. Cette nudité. La mort. Plus tard, je pleurais. Elle disait : » « c'est un ami d'enfance (ce qui était faux, naturellement, il n'y avait que l'enfance, pas l'amitié, et il était en train de se demander où elle voulait en venir, elle, la descendante de Cortina, parlant à son mari qui est un Américain immobile, froid et d'une tristesse rare à cette époque de l'année, et il voulait penser à ce printemps pour revenir à la surface de la conversation qu'elle animait dans ce sens, légère, agréable à force d'insignifiance, interminable et reposante. Mais c'était faux. Elle n'avait jamais été son amie d'enfance. Elle en avait aimé d'autres, des enfants de sa classe, à cette hauteur ne pouvant pas s'imaginer comme on existe au niveau de la terre et de ses travaux. Mais elle en parlait. Pourquoi la contredire ? Il allait devenir (il le savait) un des meilleurs amis de Malcolm. Il lui dirait ce qu'elle ne disait pas. Elle n'avait plus le désir d'en parler. Elle avait même donné son nom (Lorenzo) à une de ses poupées à qui elle avait coupé et teint en noir les cheveux pour qu'elle lui ressemble. Tout le monde le savait. Mais ce partage ne pouvait pas expliquer une amitié qui n'avait aucune chance d'exister dans ces conditions. Bien, se dit-il. Elle ne ment pas. Elle s'applique à créer. Elle forme. C'est elle qui parle. Malcolm ne l'écoute pas. Écoutons-la.). C'est dire que nous avons à peu près le même âge (il regardait les deux filles jouer un peu plus loin derrière les tables rangées à l'angle de la rue. Ce qu'elle voulait dire, c'est qu'elle ne comprenait pas que sa propre fille (Carina) se fût amourachée d'un homme de son âge (son âge à elle, Cecilia). Malcolm, immobile et distant, ne disait rien. Elle lui demandait d'en parler. Il la comprenait. Mais il ne commenta rien qui pût blesser Lorenzo. Elle disait :) Pauvre enfant ! Il ne vivra même pas. Qu'est-ce qu'on vit en attendant cette mort qui n'arrive pas ? (Les deux filles jouaient. On était dans la rue à l'angle de Rock Drill. On buvait de la bière trop fraîche. Et Cecilia parlait, parlait. Qui avait amené Virginie ?) Ta mère ne viendra pas (dit Cecilia à Malcolm qui jura en souffrir). Je lui ai téléphoné ce matin. Elle ne viendra pas. L'idée de voir mourir cet enfant la désespère. Elle a demandé à dormir. Ils lui donnent toujours ce qu'elle veut, non ? (Je pleurais et :)

— Elle paye pour ça, dit simplement Malcolm. (elle le regarda en commençant à pleurer.) Nous payons tous ce peu de tranquillité. Qui a eu l'idée d'amener Virginie ? Où est Constance ?

— Ce n'est pas une bonne idée, dit Cecilia. Nous étions en Espagne. J'ai eu cette idée à cause de Carina, de l'enfance, de la mort et Lorenzo n'a rien fait pour me convaincre du contraire.

— Le contraire de quoi ? fit Lorenzo (dans ses bras, le bébé souriait, mais la couleur de sa peau il oublia et dit :) Qui est Constance ?

— Je regrette que ma mère... commença Malcolm.

— Carina adore Virginie. C'est comme une petite sœur qu'elle n'a pas eue. Et maintenant ce bébé qui va mourir. » (c'était le printemps. Le bébé mourut l'été suivant.)

On rentra. La pluie s'était mise à tomber doucement en fin d'après-midi. Les deux filles s'amusaient ensemble dans cette pluie qui tombait avec une lenteur, une imprécision, un toucher... on aurait dit qu'elles s'amusaient. Carina tentait d'oublier ce que Virginie lui donnait à imaginer. Virginie, trop petite, trop amusée, trop mouillée et trop lointaine, n'en savait rien. Cecilia les regardait voleter comme des. Elles voletaient. Carina frôlait Lorenzo qui protégeait le bébé dans son blouson de cuir noir. Elle le frôlait mais ne le touchait pas. Entre eux, la pluie. La pluie chaude. Dégoulinante sur le cuir. À l'intérieur du cuir, le bébé presque mort. Elle n'y pense plus, se dit Cecilia. Virginie fermait les yeux, ne donnant à la pluie fine et légère que la surface de ses paupières. Immobile maintenant. Malcolm l'arrache comme une fleur. Elle crie. Ça l'amuse. Elle dit qu'elle a froid parce que Malcolm est chaud. Hier, elle a dit qu'elle avait peur du silence parce que Malcolm ne parlait plus depuis un moment. Maintenant, Cecilia s'efforce de mesurer ce moment. Ils arrivent tous ensemble devant la grille de Rock Drill. Tout le monde court dans l'allée, faisant gicler les graviers et les gouttes d'eau. La porte s'ouvre et se referme. La pluie continue de tomber par terre parce qu'on s'ébroue comme des chevaux. Cecilia prend le bébé et monte. Les deux filles s'assoient pour regarder la fresque du plafond. Lorenzo et Malcolm parlent. Ils deviennent amis, lentement, sans calcul, au fil du temps, la plupart du temps. Ils ne parlent pas de Constance, que Lorenzo ne connaît pas et que Malcolm connaît à peine. Elle a confié Virginie à Cecilia pour un voyage en Amérique. On peut s'imaginer qu'elle est la mère de Virginie. Qui est Virginie ?

Pluie. Vent maintenant. Malcolm téléphone à White Spring Falls. Victoria dort. Elle a demandé à dormir. Pourquoi refuser ? Il ne comprend pas. Cette accumulation de sommeil. À l'autre bout du fil, la voix dit : trop de mémoire, sans savoir à qui elle parle. Malcolm ne demande plus rien. La voix attend. Lorenzo peut voir Malcolm dans cette attente. Il ne sait rien de la voix. Il ne cherche même pas à l'imiter. Il attend la mort de son fils, c'est tout. Pluie. Le vent agite des ombres dehors. Le jour décline de cette manière absurde. Ces recommencements agacent Malcolm. Il a raccroché. Il revient s'asseoir près de Lorenzo. « Elle ne viendra pas », dit-il. Lorenzo imagine Victoria endormie. Nue et flétrie dans un drap lisse, sans ombre, pas un pli pour casser la courbe. Mais pour en dire quoi ? Le vent entre dans le salon d'attente, secoue un bouquet de fleurs séchées, meurt dans les tapis, doucement, Lorenzo regardant entrer Cecilia. Pourquoi est-elle retournée... ? Elle dit :

— Je ne dormirai pas cette nuit. Profites-en pour récupérer. Demain je n'existerai plus, je le sais. J'ai tellement confiance en toi. (et Lorenzo demande si Carina) Non. Pas que je sache. Elle joue avec cette enfant qui ne se rend même pas compte que. Nous ne savions pas. Constance a téléphoné. J'ai couru sous la pluie. Il faisait noir. J'ai eu peur et froid. C'est incohérent. (Lorenzo demande si Carina) Constance ne s'imagine pas. C'est dommage pour Virginie.

— Carina ne s'amuse pas, dit Lorenzo. (Cecilia le regarde sans lui demander de quoi il parle maintenant). Je vais la rejoindre. Le bébé (il ne dit pas son nom) va peut-être mourir cette nuit. Il faut qu'on soit ensemble si ça arrive. Virginie ne veut pas quitter cette chambre. Ils ont bien voulu installer un lit de camp. Elle ne veut pas voir mourir le bébé. Elle fermera les yeux si ça arrive. Mais Carina et moi on sera ensemble. (en fait, Lorenzo ne sera pas le témoin de cette mort. Carina sera seule à ce moment terrible. Lui, il voyagera à l'autre bout de la Terre. Cecilia le sait. Quand ça arrivera, elle n'en parlera pas. Malcolm devinera. Il voudra en savoir un peu plus à propos de cette soi-disant amitié d'enfance entre Lorenzo, fils de la terre, et Cecilia, princesse de tous les fils de cette terre. Mais il ne posera pas la première question. Il y aura plusieurs premières questions, mais ce ne sera pas un problème de choix. Il pourra choisir n'importe laquelle. Ça n'aura plus aucune espèce d'importance.

De quoi lui avait-elle parlé encore pour le mettre sur la piste de Fabrice de Vermort ? Il était peut-être temps d'ordonner le texte de ses confidences. Il se souvenait de ses rêves de petite maison bourgeoise. Il se souvenait de la maison au bord de l'eau. Il y était revenu si souvent qu'il n'était plus possible de se souvenir de tous ces instants de bonheur. Il se souvenait du bonheur. Son délire ne l'atteignait pas comme elle voulait le blesser. Non pas d'une blessure à mort. Le blesser pour le créer. Il lui reviendrait. Si elle l'avait jamais quitté bien sûr. Oh ! Cette vie d'égoïsme et d'oubli ! Elle se plaignait de s'être blessée plus d'une fois à vouloir à tout prix être la première à en mourir. Mourir de plaisir. Maintenant elle parlait de l'amour comme si elle l'avait toujours connu. Mais ce n'était pas le cas, lui faisait-il remarquer. Elle s'assombrissait aussitôt. Elle pouvait encore le blesser. Il le savait. Je suis venu pour... avait-il commencé et elle avait continué : pour rien, parce que, sinon, malgré, je ne sais plus. Il n'y a rien à expliquer, Charlie. Entrons.

Il n'y avait qu'un escalier et il était accroché au mur de la maison en surplomb l'eau végétait il remarqua les nymphéas dans l'ombre sous les saules elle était peut-être gardienne de la rivière elle aimait étonner elle régnait si elle étonnait ils escaladèrent l'un derrière l'autre l'escalier tremblant et ils s'arrêtèrent un moment sur le palier accroché dans le ciel. Il estima la hauteur à trente pieds sinon plus. À cette distance, ou à cause de la verticalité, l'eau paraissait un miroir traversé par l'alignement des troncs d'arbres. Une frise de racines et de ficaires poilues constituait la limite supérieure. Il entendit la porte s'ouvrir, revint à ses pieds suspendus dans le treillis métallique, elle le guida sans autres vertiges dans l'entrée où il déposa son chapeau et même sa veste. Il entra en chemise dans le salon. Lumière orange. Il avait la nausée. À la fin de la conversation, il redescendrait, si c'était ce qu'il voulait, par la porte d'entrée qui donnait directement sur le chemin. Comme il était arrivé par la rivière, comme elle l'avait vu arriver sur le chemin de ce côté de la rivière (de l'autre côté, il faut revenir par le pont et accepter de se mouiller un peu les pieds mais on arrive aussi en bas), elle avait cru, elle n'avait pas deviné, elle n'avait pas vu la nécessité, elle ne recommencerait pas et en effet, il lui arriva encore d'arriver par la rivière et elle redoutait toujours ce service. Cela (arrivée par la rivière ou par le chemin du haut) arriva tellement de fois (il alimentait son enquête) qu'il ne se souvenait plus si c'était arrivé parce qu'il l'avait voulu chaque fois ou s'il lui était arrivé de céder à sa demande érotique après tant d'années passées à l'oublier et ayant tout oublié même la nudité ancienne dans une autre rivière (la même mais plus en amont) où elle n'avait pas reconnu sa légèreté. Hightower frissonna doucement à cette pensée. Cette chair (l'eau, les gouttes d'eau, les traces de ce sable cristallin, les mèches noires, l'éclat blanc d'un ongle sous le vernis carmin, les poils dans le sens de la fente, son rire clair) lui avait semblé conforme à l'idée qu'il se faisait de la chair des femmes (celles qui deviennent réalité un jour ou l'autre) : mais en l'approchant, il avait tremblé, à cause de la différence (contraste des surfaces) mais surtout parce qu'elle ne s'intéressait pas à son désir. Dans la gerbe qu'elle provoqua pour mettre fin au temps qu'il tentait de mettre à jour dans le temps déjà extraordinaire qu'elle lui donnait à passer avec elle, elle avoua n'éprouver aucun désir, préférant (choisissant, se dit-il) l'extase des instants. Elle repéra une libellule, remplaçant ainsi le papillon qu'il lui proposait à l'orée du bois de peupliers. La libellule traversa leur conversation. Il entra dans l'eau. Elle le trouva incohérent. Elle ne comprenait pas cette facilité. Il ne la toucha pas. Et elle s'éloigna, l'abandonnant au désir, sachant tout de ce désir. Seule sa tête émergeait. Elle s'éloignait pour le laisser seul. Sous lui, le rocher semblait lisse et infini. Il s'y posa comme une autre pierre, disparaissant. Dans l'eau, il vit d'abord ses jambes, cet écartement, ce « compas » dans le sable à peine dérangé, le ventre révélant l'impulsion. Puis ses seins, ses bras et enfin son visage heureux. Il sourit. L'air allait lui manquer. Elle s'en souvenait maintenant. Mais ce n'était pas la première fois. Se souvenait-il lui-même d'une première goutte de sang remontant à la surface ou se diluant dans l'eau trouble à cause du sable dérangé, de la mousse arrachée, des pierres, une seule racine traversant cet univers à la limite du cauchemar ? Il rougit. Elle avait recraché la semence à la surface de l'eau. Il la regarda s'éloigner, puis disparaître dans les broussailles de fougères. Ses lèvres effleuraient encore cette surface qui pouvait figurer le désir. Elle revoyait la scène maintenant, clairement, dit-elle. Elle n'y avait plus jamais pensé. C'était... dit-elle... un instant. Mais s'en souvenait-elle vraiment ? Elle avait aimé les mots du souvenir. Elle aimait toujours ces représentations. Mais le temps avait plutôt passé dans le sens du futur. Il s'inclinait. Elle pouvait le vaincre encore une fois si elle voulait. Mais elle ne voulait pas. Elle avait envie de cette mémoire, de cet instant, elle y croyait. Bien sûr, il en avait parlé à mots couverts. Elle venait simplement d'arracher cette peau inutile. Contemplation maintenant.

Hightower n'accepta pas la perspective d'un nouveau vertige. Elle l'invitait à la rejoindre sur le palier d'acier ajouré, pour admirer la vue, pour en parler, pour continuer d'exister dans le sens qu'il lui avait indiqué par la simple évocation, à mots couverts, d'un instant de bonheur qui pouvait être n'importe lequel de ces instants qu'elle avait passés avec un homme du temps de son adolescence légère et nue. Elle ne ressemblait plus à rien, elle en convenait, qui le rapprochât de ce premier moment consacré jusqu'au plaisir à une femme. Un vent étrangement chaud parcourut la rivière. Elle le devina au scintillement incohérent des feuillages, mais cette soudaine chaleur la surprit au bord d'une autre hallucination qui la plongea tout aussi soudainement dans un silence qui la rapetissait. Il vit la robe secouée, regretta l'immobilité du chignon, seul le tintement d'un pendentif le ramena un instant à la tangente du bonheur. Elle revint s'asseoir dans le salon pendant qu'il piquait le feu dans la cheminée. Elle l'agaçait. Elle mesura cet agacement à la fréquence des coups de tison. Dimanche prochain, il reviendrait à l'heure du déjeuner. Il se souvenait aussi de ses talents de cuisinière. Elle était l'inventrice de cet autre désir, commenta-t-il en raccrochant le tison à son clou dans le linteau de la cheminée. Ah ? fit-elle. Il ne releva pas cette autre expression de son indifférence. Oui, dit-elle enfin, pourquoi pas dimanche prochain ? Je rêve toujours dans l'intervalle. Mais reviendrez-vous ? Ce n'est qu'une promesse. Je ne m'en souviendrai peut-être pas au moment de son accomplissement. Qu'est-ce que ça changera ?

Il ne le savait naturellement pas. Quant à la première question, il déclara ne rien pouvoir promettre. Mon travail... commence-t-il.

— Nous referons l'amour dans la rivière si vous voulez ! s'écria-t-elle.

— Mais je ne le veux pas, dit-il doucement.

— Mes seins... commença-t-elle à son tour.

— Nous reparlerons de la lettre que vous m'avez écrite, dit-il.

— Oui. C'est cette lettre, n'est-ce pas, qui explique votre visite ?

— J'espérais que vous éclaireriez le sens. Je n'ai pas compris...

— Vous avez raison. En parler éclairera...

— Vous pouvez compter sur moi, conclut-il enfin.

— Sur vous, oui, continuait-elle tandis qu'il sortait de la maison par la porte qui donnait sur le chemin d'en haut. Revenez quand vous voudrez. Je serai prête. Je me suis montrée tellement confuse. Je ne voulais pas... il remonta le chemin jusqu'à la rue qu'il arpenta sans y penser. Arrivé au bout de cette trajectoire, il fit demi-tour, à la recherche d'une bifurcation qu'il ne trouva pas à cause d'un autre enfermement. Sur une place qu'il renonça à identifier, il s'arrêta à une terrasse de café pour tenter de s'isoler le temps de remettre de l'ordre dans les idées qu'il se faisait de Victoria. Mais il finit ici de se perdre dans les apparitions qu'elle avait d'ailleurs peut-être toujours calculées pour le rendre fou. Il songea à cette folie. Douce ou dangereuse ? Le corps est un rempart contre la curiosité, se dit-il. Je devrais le savoir depuis longtemps.

Le corps de Sandie ne manquait pas de charmes. Elle ressemblait toujours à la pornographie qu'il avait imaginée sans effort du temps de sa triste adolescence. Idéal de passage. Dans l'attente de traverser cette surface suffisante (satisfaisante). Elle s'habillait dans le même sens. Ordinaire et fatale. Sang de veuve. Il devinait sa stratégie. Il ne lui en voulait pas. Il aimait ces déroutes boueuses. Boue du contact. Elle rêvait tout haut avec lui. Pas un mot à Victoria sur cette quotidienneté de l'amour enfin retrouvé. Rien sur ces glissements à cause d'une débauche de surfaces. Surfaces de Sandie. Toutes ces facettes de sa personnalité éparpillée dans l'imagination facile de Hightower qui, tous les soirs, remet le même ordre dans les faits, recréant chaque fois l'accumulation, la remettant sur les rails de son inspiration.

Le 17 octobre 1984, il ramena Victoria à White Spring Falls où elle était attendue par une équipe qui connaissait à fond tout son « historique ». Dans le pick-up, il s'était mis à rêvasser le personnage de Victoria sur la base d'un vieux souvenir, d'une part, et d'autre part en recréant le plus fidèlement possible ces quelques semaines d'un temps beaucoup plus récent où Victoria avait répété chaque jour avec la même patience qu'il confondit au début avec la minutie qu'il lui imaginait pour la faire exister à son image. Il y avait ce court moment de voyeurisme, inexplicable et changeant, où l'adolescente Victoria traversait l'eau de la rivière pour rejoindre son rêve. Elle ne s'en souvenait pas. Simplement, un jour, elle lui dit que ce n'était peut-être que la fin d'une histoire : elle entrait dans la rivière à la fin de l'histoire. Il la voyait entrer dans la rivière mais ça n'avait rien à voir avec une histoire qu'il connaissait comme tout le monde. Il connaissait l'histoire, mais rien de ce qu'elle signifiait pour elle. Et puis, à la fin, elle ne s'en souvenait plus. Il pouvait donc s'imaginer tout ce qu'on imagine passer par la tête d'un homme qui regarde une femme à travers l'écran réducteur du désir ou de ce qui reste d'un désir ancien qui n'a pas été satisfait. Ce souvenir se repeuplait au moment où il la visitait presque quotidiennement dans sa maison au bord de la rivière. Il le réinventait avec elle et elle ne refusa jamais de le suivre sur le chemin de cet instant crucial. Il s'était passé plusieurs semaines de ce bonheur, au bord de la rivière. Puis Victoria, une nuit de crise, a enjambé la balustrade du palier au-dessus de la rivière et elle s'est jetée dans la rivière, trente pieds de chute lente au moment où il se réveillait pour échapper au même cauchemar. Dans la matinée, passant sur le pont Nicolas, il vit l'attroupement silencieux devant la maison de Victoria. Il s'informa. Il entra même dans la maison qu'on fermait. Le propriétaire était scandalisé. Une maison si bourgeoisement éclairée du matin au soir, n'est-ce pas ? Comment croire qu'on s'est trompé de locataire ? Hightower récupéra quelques livres et un parapluie qui lui appartenait. Il renonça facilement au vertige de l'escalier tremblant de visiteurs indiscrets. C'étaient des visiteurs silencieux. C'étaient des regards. Il esquiva le commentaire éclairé de l'enquêteur et il continua son chemin jusqu'à la station de taxis. Dix minutes plus tard, il entrait pour la première fois dans les murs de White Spring Falls.

Le pick-up ralentit dans une descente. Hightower venait de renverser un panneau indicateur de travaux. Il s'arrêta dans un nuage de poussière et descendit pour remettre le panneau à sa place. Le café de Bernie glougloutait dans son estomac. Il pensa au coulis de fraise auquel il avait renoncé pour ne pas l'accompagner d'un morceau de biscuit aux amandes dont Bernie avait le secret. Secret de Polichinelle, se dit-il. Elle court le raconter, elle revient pour l'oublier, oublier ce qu'elle a raconté. Ce qu'on raconte pour donner un sens. Être moderne, c'est penser la passion. Le poteau était tordu. Le panneau illisible maintenant. Il s'activa. Pourquoi ne les appelait-il pas ? pensait Victoria dans la camionnette. Pourquoi ne pas en finir avec cette tragédie de la captivité ? Il s'échine pour réparer ce qu'il a détruit à cause d'un moment d'inattention. Cela va durer. On ne reviendra pas à White Spring Falls. Maintenant, c'est lui qui m'enlève. Ils l'enfermeront à son tour. C'est sa destinée. Instant décisif.

Quand il revint à la camionnette, il regretta soudain les efforts qu'il venait de consacrer à la réparation du panneau. Il suait. Il s'épongea vaguement. Victoria ne voulait pas pleurer. Il remit le moteur en marche et avança lentement dans le chantier. Victoria résistait fébrilement aux larmes. La route avait disparu. Il longea prudemment le fossé. La poussière se déposait sur le capot. Il frôla des asphodèles penchés. Un autre panneau indiquait la fin provisoire du chantier et conseillait en même temps un itinéraire pittoresque. Il ne l'emprunta que par désir de cette monotonie. Elle sourit. C'était la même rivière. Elle y était descendue toute nue pour laver le sang et la poussière du plancher de la véranda. Elle le regarda pour lui demander s'ils passeraient aussi devant la maison près de la rivière. Il n'y voyait pas d'inconvénient. Il pouvait l'enlever, à condition de ne pas dépasser les limites d'un temps réputé raisonnable. Le pick-up quitta la route à l'angle d'un chêne séculaire puis descendit en cahotant un pré d'herbes hautes dont elle effleura la surface. En bas, entre les saules, la rivière paraissait noire. Elle reconnut la trajectoire, du verger au méandre abrité par les saules. Il n'y avait plus de clôture. La maison aussi avait disparu. Il arrêta la camionnette sous un noyer. Un peu plus loin, dans le méandre maintenant clair et serein, la rivière s'agitait doucement, rompant des angles d'eau jusqu'à cette courbure parfaite. L'endroit était pittoresque. Elle y était venue laver le sang et la poussière du viol puis elle s'était sentie heureuse d'en avoir fini avec la peur. Il descendait du verger. Il avait dans l'idée de tremper le filet de pommes dans l'eau de la rivière et de traverser le gué de pierres rouges pour rejoindre la route et revenir à la maison après avoir passé un bon moment, seul et libre. Il ne vit pas le corps tout de suite. À cette époque, les saules formaient un écran impénétrable à cette distance. Il pouvait entendre les caresses de l'eau qu'elle dérangeait pour se laver de ses impuretés. Elle avait emprunté le gué jusqu'au milieu de la rivière. Puis elle était entrée dans l'eau sans se soucier de la morsure du froid. Il lui montra l'endroit. Elle reconnut le gué, mais les pierres rouges avaient été mélangées de ciment et elle regretta le vert tremblant des mousses qui formaient une ligne presque parfaite d'un bout à l'autre du gué. De l'autre côté, les noisetiers avaient peut-être grandi ou bien ce n'était plus les mêmes. Il manquait aussi la réserve de bois, la tache bleue de la bâche et l'éparpillement des morceaux d'écorces autour des pierres disposées pour le feu. Souvenir de ce feu. Elle attendait toujours ces flammes pendant que son père jetait un œil désespéré sur le bois, sa mère allant et venant entre la réserve et la maison, agitée de reproches et de cris. Hightower lui montra les fougères qui avaient abrité ses regards indiscrets. Que restait-il de cette nudité ? C'était ici que tout finissait. Il le savait plus ou moins. Il regrettait bien sûr de ne savoir que ça. Mais il ne lui demandait rien. Il avait cru à une vision. Ce n'était que la fin de l'adolescence. Mais rien n'était oublié. À travers les changements, il rêvait encore de la posséder. C'était agréable, cette nostalgie tranquille. Il s'en contenterait, avoua-t-il, si c'était la seule chose qu'il restait à lui offrir. La dernière, dit-elle. Une dernière aventure. Elle a déjà eu lieu. N'en parlons plus. J'en ai assez vu. Partons avec cette idée d'achèvement. Et ne revenons plus. En tout cas pas avec les mêmes mots.

 


 

Chapitre V

18 juillet

 

Les mots : chaque année, dans la première quinzaine d'avril, son père et sa mère s'absentaient une bonne semaine pour une raison que ces mots ne connaissent pas. D'habitude, on fermait la maison et elle allait coucher chez les Vincent qui étaient des cousins par alliance. Cette année-là, à cause de la mort de madame Vincent, personne n'envisagea de la faire coucher dans la même maison que le cousin Vincent qui avait la réputation de ne pas aimer sa femme. Cette mauvaise réputation s'ajouta au deuil pour expliquer la décision des parents de Victoria de ne pas s'absenter comme c'était leur habitude dans la première quinzaine d'avril qui marquait la fin du deuil du cousin Vincent. On se méfiait à juste titre de toutes ces coïncidences. Vincent exprima même son désir de trouver une autre femme. Cette fois, il la choisirait plus jeune et plus vigoureuse afin qu'elle sût résister aux rigueurs de ses exigences matrimoniales. Vincent ne parlait pas clairement. On ne savait pas de qui il prétendait parler. Le père de Victoria était d'accord avec son épouse. Ils annulèrent donc le voyage traditionnel. Victoria regretta tout haut de n'être au fond que le trouble-fête du bonheur de ses parents. Ils prétendirent qu'au contraire, elle était leur seule raison de vivre. Ils mentaient. Ses parents avaient le culte du mensonge. C'étaient des parents superficiels et inutiles. Elle s'en était convaincue. Elle parlait rarement avec eux. Elle ne les respectait même pas. Quant au cousin Vincent, il n'avait même pas l'attrait de son sexe. C'était un orgueilleux et un paresseux. Victoria déclara qu'elle pouvait très bien, le temps d'une semaine, vivre sa vie de jeune fille sans l'aide de personne. D'ailleurs elle ne supportait plus ces surveillances qu'elle pouvait maintenant qualifier d'indiscrètes. Maintenant, expliquait-elle, maintenant qu'elle avait changé, voulait-elle dire (son père écarquillait les yeux en pinçant douloureusement le poignet de sa femme), il n'y avait plus de raison de ne pas faire confiance à son courage et à son savoir-faire. Le cousin Vincent, elle n'y pensait que pour le désespérer. À ces mots, son père la trouva légère, inconséquente, lassante à force d'explications, et sa mère avoua ne pas comprendre ce qu'elle leur demandait. Si elle comptait, dit-elle, résister au désir de plaisir du cousin Vincent de cette manière si, si facile, continua son père, elle se trompait sur leur sens de l'amour qu'Us cultivaient ensemble, et seulement pour ses beaux yeux, depuis presque vingt ans, sans compter, rien, rien ne comptait plus que son bonheur qui commencerait quand elle le désirerait, mais certainement pas par cette aventure insensée d'une solitude épiée par le cousin Vincent qui savait ce qu'il voulait, non, on n'en finirait pas de regretter ce voyage ri, ri, rituel, dit enfin son père, que ce mot écorchait, mais il n'en trouvait jamais d'autre au moment d'en nécessiter le sens. Ils partirent le lendemain tôt dans la matinée. Le cousin Vincent promit simplement de ne pas déranger la solitude de Victoria qui ne crut pas un seul mot de ce discours évocateur au fond de sa virginité. Une fois seule, elle entra dans la maison et s'y enferma à double tour.

Elle n'attendit pas que la voiture disparût derrière les granges. Elle laissa le rideau retomber et se livra tout de suite aux divers jeux érotiques qu'elle avait imaginés dans la perspective de cette solitude qui avait bien failli ne pas avoir lieu à cause d'un cousin trop excentrique en matière de sexe. Il faisait bon, ce soir. Un vent du Sud léger parcourait la contrée pour y laisser sa trace, jusqu'à la fenêtre (l'autre fenêtre) qu'elle ouvrit toute grande pour jouer aussi avec le vent. Le cousin Vincent l'épiait. Il s'attendait à cet étonnement. Il était assis sur une hauteur de rochers et d'arbres au-dessus de Lily House et il regardait l'écran lumineux de la fenêtre sans voir Victoria qui jouait comme elle l'avait prévu. Le cousin Vincent aimait cette sensation d'entrer dans un temps immensurable et fragile. Il croquait des fleurs d'acacia et il se souvenait d'avoir croqué du trèfle en observant l'été dernier le manège érotique de Victoria sur la branche moussue d'un châtaignier. Victoria n'apparut pas à la fenêtre ce soir-là. Il entendit la musique, le battement de la mesure qui revenait toujours après une pause qui devait correspondre à un autre temps, le corps de Victoria se déplaçant du lit au pick-up, recommençant les mêmes jeux à l'abri du regard à cause du rideau ou de l'angle tarabiscoté d'un secrétaire sur lequel il remarqua les feuilles de papier, la gomme et les crayons. Le verre paraissait doré à cette distance. Il rêva de boire avec elle mais il avait promis de ne pas la tenter. Il recracha la pâtée de fleurs d'acacia et tourna le dos à la fenêtre qui semblait suspendue dans l'air d'un écran parfaitement plat et peuplé d'arbres et de ciel étoile maintenant. Il pointa sa verge excitée dans la direction de l'étoile du berger qui donnait à son visage une teinte rosée et enfantine et il caressa cette chair jusqu'à consommation du plaisir qu'il aurait voulu donner à Victoria en échange du temps dont elle avait le secret. Il passa une mauvaise nuit. Le vent agitait le lierre sur le mur de la maison et les portes des granges claquaient sinistrement. Les nuits de tristesse, il préférait dormir dehors si le temps le permettait. Mais cette nuit-là, il ne trouva pas le sommeil. Ce fut une nuit de bruits et d'odeurs, jusqu'au matin où le vent cessa d'un coup pour laisser la place à la chute scintillante de la rosée dans l'herbe tendre des prés. Victoria traversa lentement cette humidité. Elle se dirigeait vers les granges. Il eut la tentation de la rejoindre pour revoir ses yeux noirs et s'approcher en pensée de sa bouche et de ses dents. C'était une tentation cruelle et brûlante. Il pleura sur le bord de la fenêtre. Il n'était qu'un misérable et il ne se sentait pas responsable de ses désirs. Sur le chemin, Victoria rencontra des primevères dont elle fit un charmant bouquet. Plus bas, sur la berge envahie de racines, elle sembla prier mais elle s'était agenouillée pour caresser le dos d'un chat qui était le sien et qu'il connaissait pour l'avoir fait souffrir une nuit de mélancolie inévitable même par ce moyen. Le chat ronronnait. Elle prenait plaisir à le captiver. Sa main voyageait dans la fourrure et il aima ces voyages invraisemblables. Le soleil illumina enfin la façade sculpturale de Lily House. Elle remonta aussi facilement. Le chat la suivait, sautillant dans l'herbe à la recherche du même chemin. Vincent décida de chômer cette journée. Il pouvait se l'offrir. Il irait voir Victoria à l'heure du déjeuner. Elle ne manquerait pas de se révolter à l'idée de céder au désir inexplicable de son cousin qui tenterait quand même de tout justifier sans prononcer une seule fois les mots de l'amour. C'était un virtuose de l'esquive en matière de plaisir, jusqu'à cette violence que sa défunte épouse n'évoqua jamais sans trembler. Tout le monde le savait. Victoria redoutait cette connaissance superficielle de la douleur. Elle revit le visage dissymétrique de sa cousine. Cette contraction musculaire au niveau de la joue était un véritable désastre. Elle exprimait tout et n'expliquait rien. Mais elle n'était pas la femme de Vincent. Elle ne le désirait pas comme sa cousine avait plusieurs fois avoué le désirer si sincèrement qu'elle ne se croyait pas le droit de lui reprocher son infamie à l'égard de son corps. Ces aveux avaient dérouté Victoria, en leur temps. Puis elle leur avait donné le sens de sa propre révolte. Vincent était beau comme un dieu. Seule sa démarche trahissait les complications inespérées de son esprit au moment de rencontrer le problème posé par la femme, la sienne, celles des autres, sa cousine, la fille de sa cousine, toutes. Il se déplaçait comme un crabe, exagéra Victoria en en parlant à sa mère un jour où son père souffrait provisoirement du même désir. Un crabe dans le sable de ses rêves. Mer, elle déferlait elle aussi dans les traces troublantes laissées par les pattes incompréhensibles. Elle ne comprenait vraiment pas ce qui lui arrivait. Elle referma prudemment la fenêtre et tira le rideau. S'il l'avait vue, cette nuit (elle n'avait pas dormi à cause de ces travaux d'approche planifiés depuis si longtemps), elle l'avait détruit et il était en ce moment même en train de chercher à recomposer son désir. Cela se passerait sans doute la nuit prochaine. Elle entra dans un bain brûlant et s'endormit sans avoir eu le temps de se rappeler si elle avait vérifié la fermeture des portes de la maison ;

À midi, Vincent frappa à la porte. Il portait un panier qu'il exhiba quand elle parut à la fenêtre. Il parla avant qu'elle se mît à lui reprocher le peu de cas qu'il faisait de ses promesses. Il s'inventa un nouveau personnage en peu de mots. L'odeur musquée de ses cheveux troubla Victoria qui referma la fenêtre. Il entendit ses pas dans l'escalier et ajusta sa mèche sur une oreille. Mais elle n'ouvrit pas. Elle parla à travers la porte. Elle s'inventait aussi un personnage. C'était bon signe, ces changements de personnalité comme prélude à l'amour physique. Il lui demanda d'ouvrir. Elle lui conseilla de laisser le panier sur le seuil et de s'en aller en pensant aux promesses qu'il avait faites de la laisser tranquille. Elle parlait de sa virginité avec une facilité qui lui donna le vertige. Il posa le panier sur le seuil comme elle venait de le demander et il s'en alla en pensant à cette virginité évoquée pour leur plaire, il n'en doutait pas. À travers l'œil de la porte, Victoria le regarda s'éloigner. Quand elle ouvrit la porte, elle faillit pousser un cri en respirant l'odeur de musc et elle demeura un moment dans ce vertige avant de prendre le panier et de refermer la porte. Il y avait un mot entre les fruits. Elle le jeta dans le fourneau, regrettant aussitôt ce geste irréfléchi, ses mains suspendues au-dessus du feu ravivé par cet apport inattendu de matière. Elle retourna dans le bain sans se soucier de sa température. Il reviendrait ce soir. Il ne tenait jamais ses promesses. Tout le monde savait ce qui allait arriver. Il n'arrivait jamais rien d'autre depuis toujours. Elle remua l'eau presque froide autour de ses genoux. Elle pensait bien quand elle pensait. Elle y pensa toute l'après-midi. Elle se garda bien de sortir malgré l'envie d'une promenade qu'il ne manquerait pas de troubler encore. Un regard dans l'ouverture des rideaux la renseigna. Le cousin Vincent était assis sous la véranda d'une des granges, immobile et étrange. Il dormait peut-être. Ou bien il espérait son en. Était-elle capable de ce cri ? Elle ne donnerait jamais rien aussi facilement.

Soyons justes. Vincent n'était pas le monstre d'amour que tout le monde se plaisait à décrire à la moindre sollicitation de l'étranger en quête de connaissance du lieu. Il n'avait jamais violé ni le corps ni l'âme d'une femme. Aucune femme, y compris la sienne, ne s'était jamais plainte d'un pareil outrage. Aucune vierge du pays ne l'avait dénoncé. Personne ne pouvait témoigner de la monstruosité de Vincent en matière d'amour. Mais tout le monde imaginait Vincent dans ce personnage collectif nécessaire à la durée infinie de la communauté habitant les bords de la Lily au niveau de cette vallée que personne n'avoua jamais vouloir quitter pour ne plus revenir. Cet aveu l'eût détruit instantanément. Le travail à accomplir pour conserver à Lily House toute la valeur économique créée de toutes pièces par des ancêtres élevés au rang de divinités morales, justifiait ce point de droit qui en avait fait réfléchir plus d'un. Si on partait, c'était toujours pour aller à la guerre. Dans ce cas, il n'y eut jamais de retour. Une fatalité. À chaque départ pour la guerre, on évoquait cette fatalité. Le misérable appelé en tremblait jusqu'à perdre la raison quelquefois. Le monument aux morts était secrètement qualifié d'hommage à la bêtise, mais chaque année, on y jouait de la trompette et du tambour, dans l'attente d'un solo de flûte qui arrachait des larmes acides et chaudes même au cœur le plus endurci. Sur le mur simple et tragique du monument figurait l'ennoblissement des familles les plus riches. Les autres, celles qui n'avaient fatalement perdu aucun fils (les filles ne mouraient pas de cette manière dans la vallée), se contentaient d'être d'accord avec ce droit coutumier. Il ne fallait pas chercher plus loin. Enfin, le frère de Victoria mourut à la guerre. La nouvelle désespéra la famille jusqu'au désir de la mort émis publiquement par la mère de Victoria qui était presque une étrangère, ce qui expliquait bien des choses, notamment cet abandon à la mémoire collective, un jour de prêche. Mais il fallut attendre de longues années avant que le nom du frère fût gravé dans la pierre noire du monument aux morts. Sa disparition au cours du bombardement de Dresde où il espionnait la population au service des Alliés, ne prouvait pas qu'il était mort, condition première pour avoir son nom gravé dans la pierre mémorielle donnée en partage au reste de la communauté. Ce furent vraiment de longues, longues années. Mais finalement, le graveur se mit à l'ouvrage. C'était un jour de pluie. Il œuvra sous la génoise olympienne. On lui apportait du vin. M n'avait pas été à la guerre et n'avait pas tenté d'y aller. On ne l'avait pas appelé. Il ne lui restait plus qu'à retourner à son travail, dans les bureaux poussiéreux de la coopérative. De temps en temps, il gravait un nom dans la pierre. Cette fois, il avait gravé le nom d'un ami et il avait parlé à Victoria de cette douleur. Elle n'imaginait pas qu'on pût souffrir autant de la mort (on ne disait plus : disparition) d'un ami qui avait plus de chance que les autres puisque Dieu l'avait choisi pour mourir au nom des autres. À Dresde, un ami avait profité d'un voyage d'affaires pour brûler un cierge sur un mur qui était tout ce qui restait d'une maison bourgeoise. Le frère de Victoria avait été valet dans cette maison, le temps d'une guerre. Il y était sans doute mort calciné jusqu'à la disparition avec les autres occupants et tous les souvenirs (tous les objets sont des souvenirs) dont cette chaîne d'argent qui était devenue le sujet de la polémique qui s'était installée au retour de cet ami voyageur. Cette chaîne avait appartenu au frère de Victoria.

Il n'y avait aucun doute là-dessus. Mais elle ne prouvait rien. Il valait mieux attendre le délai légal, disait le père de Victoria qui était un homme patient chaque fois qu'il s'agissait de traverser la douleur. Il en sortait toujours diminué, mais il savait gagner. Victoria, une enfant à l'époque, lui envia ce pouvoir sur les autres. Elle était allée voir le graveur. Il était étrangement suspendu à la corniche du monument aux morts. Victoria en éprouva un vertige définitif. « Mon frère aussi est mort, dit le graveur en lui souriant. J'vais pouvoir m'en retourner à la ferme. Ce travail de gratte-papier me donne la nausée même les jours de repos. À la ferme, je n'aurai pas de repos. Je prendrai une femme. J'ai mon idée. » Ce graveur, c'était Vincent. Il avait une réputation terrible, Victoria savait de quoi il retournait. Elle pensa mélancoliquement à cette femme que Vincent voulait marier. Il fallait que ce fût une femme plus femme que les autres. Comment mesurer cette différence ? Elle écouta encore Vincent, tandis qu'il pleuvait sur son joli parapluie rose et bleu. Elle étreignait la tête lisse du canard. La pluie s'égrenait dans ses cheveux quand le vent le voulait. Elle avait une photographie de la maison à Dresde. Il n'en restait plus rien que ce mur et un jardin noir et gris au milieu duquel s'ouvrait un puits sinistre évocateur de la tragédie de son frère. Elle avait imaginé toutes les morts. Celle-là était la plus cruelle. Elle frissonna en y pensant encore. Vincent, en l'air du monument, reconnut ce vertige. Le burin cessa d'émietter le marbre dans les limites de ce tracé qui l'épouvanterait jusqu'à sa propre mort (un nom au cimetière, jusqu'à l'oubli, et enfin la disparition, pourquoi ? pourquoi ces mots ?). Il prononça presque solennellement des paroles de consolation et la pluie les rapprocha, peut-être parce que les curieux venaient de déserter la place. Sur la cheminée, à Lily House, il y avait ce morceau de cire noir et incompréhensible dans une cloche de verre qui avait naguère abrité un paysage du Michigan. Il l'avait vu. Il avait même prié. Il avait eu peur. Cette chose calcinée et informe. Le voyageur l'avait ramenée avec la chaîne devenue noire et figée. Mais la chaîne était encore dans le bureau du juge. Ou dans les archives impénétrables de ce qui reste de la guerre quand on ne s'en souvient plus aussi exactement qu'on se l'était promis au moment de la faire ou de la vivre d'une manière ou d'une autre. Il fallut attendre (encore attendre) le retour du soleil pour dorer durablement l'incision pratiquée dans la pierre par Vincent qui œuvrait bénévolement dans ce sens chaque fois qu'on lui demandait de faire la preuve de son appartenance spirituelle à la vallée. Le nom du frère de Victoria sécha donc lentement toute une après-midi. On le regarda pour tenter de se souvenir. On regrettait cette disparition. On n'avait plus le droit de douter de la mort. Il n'y avait plus qu'à évoquer le meilleur, laissant le pire aux mauvaises langues. Pendant que ce temps précieux passait encore sur la rivière éternelle, Vincent se maria. Il épousa une adolescente. Il aurait épousé une petite fille si on le lui avait permis. L'idée de ce vieillissement lent le fascinait. Maintenant qu'il était marié, il allait pouvoir l'observer tranquillement sans que personne commente son regard et le frottement révélateur de ses mains l'une contre l'autre. Il revint à la ferme. On ne le verrait plus assis sur le bord d'un trottoir à la sortie de l'école. Les premiers jours du mariage, il se contenta de regarder sa femme comme il avait jusqu'à la veille du mariage reluqué les femmes des autres et celles qui promettaient de lui appartenir avec le même sens du mystère et de l'émerveillement au seuil du plaisir de... de vivre, de vivre, vivre encore avec elle ou avec une autre ce que j'ai commencé à vivre, pensait Vincent en regardant les cuisses nues de son épouse qui attendait simplement qu'il se décidât à lui faire l'amour qui l'épouvanterait autant que l'idée qu'elle s'en faisait. Il courait tant de bruits sur la verge de Vincent. Elle était géante et empoisonnée. Elle en mourrait presque instantanément. Ce « presque » la fit délirer. Il l'écouta parler sans rien répondre pour la raisonner au moins un peu. Elle était longue et nerveuse. Il aimait cette beauté en formation. Il devina le futur de ces formes. Cette paresse le réjouissait. Il but le vin qu'elle lui servit, presque nue parce qu'elle s'imaginait qu'il la désirait. Il ne lui révéla pas que ce moment n'était pas venu. Il lui interdit de sortir de la ferme. À ces mots, elle s'immobilisa. Elle ne comprenait pas. Il la fouetta négligemment et elle courut se coucher en pleurant. Il dormit dans l'escalier, avec son chien. Au matin, elle lui servit un repas à peine mangeable. Il l'avala néanmoins. Elle était assise de l'autre côté de la table et lui demandait de temps en temps si elle pouvait se rhabiller. Il la menaça du fouet. Aujourd'hui, il paresserait sans elle. Il sortit. Au passage, il la gifla et débrancha le téléphone. Il s'en souvenait comme si c'était hier. Il se souvenait de toute cette époque de bonheur fragile, les morts, les vivants, il n'y avait pas de survivants, pas de témoins, rien que des idées et les sentiments inspirés par les idées et par le vide. Quand on lui reprochait sa cruauté envers sa femme, il revenait toujours sur les lieux de cette conversation avec elle et elle répétait consciencieusement le même langage du bonheur qu'il avait pris le temps de lui enseigner pour qu'elle parût conforme à l'idée qu'il se faisait de la femme-paravent derrière laquelle on est soi-même et rien que soi-même. Il se battait avec le temps pour qu'elle survécût à cette difficile épreuve du feu de l'amour ou de l'enfer des jours. Et elle respectait ce combat. Un jour qu'il torturait son anus déjà blessé par d'autres tentatives de silence, elle perdit connaissance et il dut appeler le médecin. En constatant les fruits de la torture, celui-ci fut épouvanté à l'idée d'en révéler, par la seule force des mots, l'existence secrète, naturellement secrète par la force tellurique de ces mots hérités, inchangés et redits jusqu'à épuisement de la conversation. Il y eut beaucoup de conversations sur ce sujet et le silence en habitait les attentes en prince des ténèbres. Quand elle mourut, le médecin exigea une expertise du cadavre. Vincent n'y vit pas d'inconvénient. Il dénuda lui-même le cadavre et retendit sur la table de la cuisine. Le médecin le retourna et fit observer à des témoins les lacérations sur les fesses et les épaules. Mais c'étaient des cicatrices. Il écarta la chair rigide des fesses et commenta amèrement les dimensions exagérées de l'anus noir et odieux. Retournant le cadavre sur le dos, il écarta les cuisses pour éclairer la matrice tristement poilue qui ne révéla rien sur les pratiques sexuelles de Vincent. Cependant, ces traces au bord des seins n'étaient autres que des morsures. Elle les avait acceptées sans lui reprocher la douleur. Le médecin ouvrit enfin la bouche du cadavre, tira la langue à l'aide d'une pince à ressort et mit en évidence l'anneau d'or qui perçait la langue. Vincent éclata d'un rire qui le fit passer pour fou dès l'instant où il exhiba sa verge (qui n'était ni géante ni empoisonnée, reconnaissons-le) ornée d'un même anneau d'or fixé dans le gland. Le médecin décréta qu'il en avait assez vu. Les témoins ne voulaient plus rien voir et prétendaient tout oublier. Vincent eut une érection en revoyant le cadavre que son délire avait dangereusement abstrait. On cria au scandale et on s'en alla. Le lendemain, tandis que la chaleur épouvantable de la cheminée lançait les cendres de sa femme dans l'air tranquille de Lily House, Vincent se demanda s'il en resterait assez pour remplir l'urne qu'on lui avait vendue. C'est qu'elle avait émis le vœu d'être soigneusement répandue dans l'herbe d'une autre vallée. Il n'avait rien promis. Mais il était fauteur de cet espoir. Elle n'avait au fond jamais été que cette étrangère fatiguée de n'appartenir à personne.

Peu de temps après la guerre, qu'il n'avait pas connue (il s'en voulait un peu d'avoir obéi aveuglément à son père), Richard Leconte, passant par Rock Drill ou Red Point (il ne s'en souvient plus), s'arrêta pour regarder l'incendie d'une œuvre d'art dans les jardins de la bibliothèque municipale. De la statue en question, il ne resta guère que les cendres. Les pompiers ramassaient dans l'herbe calcinée des débris que le feu avait épargnés. Richard, en curieux du destin de l'art moderne, demanda à voir un de ces objets. Le pompier le lui montra. Il s'agissait d'un livre à la couverture bleu ciel. La statue était en livres et quelqu'un avait eu l'idée d'y mettre feu. Mais le pompier refusa de lui céder au moins un de ces livres dont le feu assassin n'avait pas voulu. C'était une pièce à conviction ou bien tout ce qui restait de la statue, il ne savait plus. Mais il ne pouvait pas donner le livre. Même en échange d'un service (Richard ne possédait rien). Il n'y avait plus de feu, plus de statue, plus d'art moderne. Richard s'en alla non sans recueillir une poignée de ces cendres qu'il emporta dans son modeste logis, un garage en plein centre-ville. Là, il réfléchit. Trois mois plus tard, il installa un étrange bûcher dans un morceau de terrain qu'il avait loué pour la journée (y compris la nuit, stipulait le contrat) à un paysan éberlué mais fidèle à lui-même et aux autres du même coup, comme cela lui arrivait chaque fois qu'il comptait sur son sens de la fidélité. Le bûcher était composé de branchages et de planches. Il sentait le pétrole. Richard le photographia toute la matinée sous le regard intéressé des passants. Puis, à midi, il jeta une allumette à un point précis de l'entassement combustible où il avait eu la tentation d'exhiber un chapelet que sa connaissance du lieu contraignit à respecter toutefois. Le feu prit lentement. Vincent, qui n'était pas encore cousin de Victoria (il n'avait pas encore épousé la cousine de la mère de Victoria, pour être plus clair), s'approcha pour demander ce que signifiait cette dépense et s'il s'agissait d'une cérémonie peut-être pas conforme à l'idée qu'on devait cultiver toute la vie en pensant à Dieu. Richard cligna d'un œil. Ce gamin s'en prenait à ses croyances profondes. Il l'envoya balader d'un coup de pied au derrière. Mais Vincent n'alla pas plus loin que le chêne foudroyé du temps de son arrière-grand-père. Il n'y avait plus de traces de ce feu. Il raconta l'anecdote à Richard occupé à élever le feu dans l'air de la vallée. La nuit arriva. Le pompier reconnut Richard. Il pensa au livre. Il en parla à quelqu'un qu'il ne connaissait pas. Le bruit courut. Un peu après minuit, le feu s'écroula comme Richard l'avait prévu. Une gerbe d'étincelles bleues s'éleva dans le ciel étoile. Le livre était bleu, dit le pompier À l'aube, Richard fut arrêté et incarcéré dans la prison du comté en attendant la décision du juge qui était un ami de la famille de Vincent. Dans sa cellule, qu'il partageait avec un présumé coupable d'assassinat sans mobile apparent, Richard pensa rêveusement à sa prochaine création : il brûlerait une maison après l'avoir occupée pendant toute la semaine sainte. On l'arrêterait encore. Et encore. Et encore. Jusqu'à ce qu'il découvrît le sens véritable de cet acte insensé. Le juge ne trouva même pas les mots pour lui reprocher, reprocher quoi ? Ce mot-là lui échappait aussi. Bref, le juge bafouilla devant tout le monde et on laissa Richard acheter une masure passablement inhabitable que les exigences économiques du temps avaient réduite à cette absence de mémoire qui fascinait l'esprit facilement influençable de Richard. Il confectionna des mannequins de paille avec de vieux habits trouvés ou demandés et il soigna particulièrement la peinture des visages qu'il orna de grands yeux terrifiés. Il fixa ces personnages de pacotille aux fenêtres de la maison et en pendit un par le cou sous le porche pour rappeler la tragédie qui expliquait l'abandon des lieux. À la fenêtre de la cuisine, une femme habillée d'une vieille chemise de nuit hurlait sa terreur, écarquillant des yeux grotesques et montrant d'un doigt solitaire le mur adjacent où était écrit en lettres de sang le nom de son amant et maître. Aux pieds du pendu, il y avait une longue lettre posée à même le plancher et Richard proposa au public d'en lire le contenu sans doute révélateur. Le public applaudit. Le pompier insista. Mais cette fois, personne ne l'écouta. Richard lisait. Le juge frémit. La foule le dérouta à cause de ce silence qu'il ne connaissait pas lui-même. La maison finit par brûler. Richard était sur le point de trouver sa voie. Il rencontra un jour un peintre de nuages qui lui présenta un peintre d'arbres et ils allèrent tous les trois rendre visite à un peintre de lacs et autres étendues d'eau. Il ne restait plus à la vie que de s'écouler. Richard vécut ce rapetissement tragique sans jamais se plaindre d'en être la première victime. Il peignait le feu avec une exactitude hallucinante : feux de cheminée, feux de forêts, feux d'allumettes, feux industriels, feux imaginaires, de l'enfer et d'ailleurs, feu de paille, feu qui couve, feu pâle. Ce succès éberlua le père de Vincent. Richard lui avait parlé du livre bleu que le pompier avait refusé de lui donner. Le père de Vincent ne tarda pas à le trouver dans les archives du palais de justice. Le juge ferma les yeux sur cette irrégularité. Et Richard reçut le livre dans une crise de larmes qui lui ouvrit les portes de tous les cœurs. Cette histoire n'en demeurait pas moins étrange. En y pensant bien, on ne trouva pas le moyen de l'expliquer entièrement. On peaufina le récit jusqu'à l'invention de la légende. Richard frémit à cette idée. Sa mort était devenue une nécessité. Il en redouta les circonstances imprévisibles. Sa vie était une tragédie. Il ne se maria pas. Il offrit le livre bleu à la bibliothèque qui l'exhiba derrière une vitre blindée. Il se sépara aussi de toutes les photographies qui retraçaient fidèlement ses débuts artistiques, du temps d'une recherche passionnée dont il avait la nostalgie. Il n'évoqua jamais cette nostalgie dans aucune des conversations, toujours mondaines, qu'il entretenait avec les gens et leurs serviteurs. Il regardait passer les femmes. Elles étaient inutiles et désirables. Il aimait ces moments d'abandon, mais il ne leur accordait que cette importance. Ces mains le passionnaient. Il en peignit d'admirables et de tragiques dans les feux incohérents qu'on exigeait de lui. Mais jamais aucun regard, aucune pose, aucune fleur de peau. Dans les expositions qu'il donnait une fois l'an, on le voyait passer devant ses toiles et les caresser d'une main légère qui était tout ce qu'il voulait donner à penser. Le cercle était bouclé. Il revenait lentement au centre. Mais cette fois, c'était pour y achever de vivre. Rayon oblique du temps-soleil. Pourquoi ne pas aimer une femme ? Pourquoi ne pas lui donner ce qui reste ? Pourquoi pas cette continuité transparente ? Peut-être finirait-elle enfin par lui poser la question à laquelle il n'y avait pas de réponse : décrire la statue de la bibliothèque avant le feu, rencontrer son artiste et l'aimer, chercher l'avenir dans ce sens et ne plus revenir sur les lieux du crime. Pourquoi pas ce chemin ? Pourquoi ce présent parfait ? Pourquoi ce passé légendaire ? Et que dire de l'avenir de ces mots éphémères prononcés sur le dos d'un autre artiste qui n'a pas fait le même chemin ? D'ailleurs, a-t-il fait, cet artiste transparent, son chemin ? Richard n'en savait rien et il n'était plus temps de le savoir. Aucune femme pour recueillir ces regrets.

Dans un éclair bleu et noir, Victoria vit la grosse tête grise du chien Timmy et la main caressante qui flattait ses oreilles soyeuses. Dans l'autre main, apparaissaient comme par magie les biscuits que le chien mordillait du bout de la gueule. Victoria s'entendit crier (elle n'aimait pas sa voix à cause de la faiblesse du cri) : Timmy ! et en même temps elle vit le visage de Richard qui disait : il est sympathique, ce chien. Il se releva. Il ôta son chapeau de paille. Le ruban rouge parcourut cet arc de cercle, de sa tête à la caisse horizontale sur laquelle il appuyait une main tranquille. Il n'est pas méchant, dit-elle. Elle pensait : je ne suis pas méchante. Je sais tout de la méchanceté des femmes au moment de. Il dit : J'ai l'intention de monter là-haut pour peindre la maison et le ciel. Elle vit l'attirail dans l'herbe. Le chien vint flairer son ventre. Elle le repoussa presque violemment. Il aima cette violence. Elle ne comprenait pas ce qu'il venait chercher. La maison était horrible, le ciel triste et inchangé depuis toujours. Il rit, caressa encore les oreilles du chien, puis il chargea son dos puissant de l'attirail de peintre dont elle perçut l'odeur de térébenthine. Ses mains aussi devaient avoir cette odeur. Elle les revit en cherchant à en capturer le sens, mais il s'éloignait, désirable, possible, infini. Il la salua encore une fois arrivé en haut du verger, puis il disparut dans les feuillages fleuris. Vincent frémit. Il n'avait pas reconnu Richard. Peu importait. Mais il avait reconnu le désir. Pas tout le désir. Victoria revenait à la maison et le chien tournait autour d'elle en sautillant. Vincent brisa la paille entre ses dents. Victoria était un fruit mûr. Il l'avait vue fleurir cet hiver. L'été prochain, elle pourrirait dans l'herbe de son imagination. Le temps s'arrêterait encore et tout redeviendrait nocturne et douloureux. Il regarda le peintre qui était maintenant assis devant son chevalet. On ne voyait pas le chevalet. On voyait la toile en l'air gris du ciel. Son chapeau de paille étincelait, orange et rouge. Il avait l'air tranquille à cette distance. C'était peut-être Richard. Mais Richard ne peignait pas le ciel, ni les arbres, ni les vergers blancs et rosés. Il n'y avait pas de feu. On était encore loin de la Saint-Jean. Le printemps commençait à peine. Et le deuil s'achevait ainsi. Il entendit la porte claquer derrière Victoria. Le chien était resté dehors. Chien-question nu et intranquille. À la fin de l'après-midi, le soleil était déjà dans le verger (priapique à cause d'un mot inexplicable), Richard redescendit. Il se dirigea directement vers la maison de Victoria, n'empruntant pas le chemin jaune et vert. Il traversa l'herbe haute. Le chien alla à sa rencontre. Ils se croisèrent au niveau du vieux puits où pousse un arbre étrange et indéfinissable. À la fenêtre, Victoria se demanda comment elle allait se donner à cet homme (ce serait la première fois) et pourquoi il la prendrait (ce ne serait pas la première fois). Elle jeta sa robe et ses sous-vêtements sur une chaise et enfila quelque chose de plus facile. Dans le miroir, elle reconnut le regard de son père. Richard frappa trois coups sonores sur la porte de la cuisine. Il avait fait le tour de la maison, comme s'il la connaissait. Toutes les maisons de la vallée se ressemblent. Victoria lui apparut dans cette robe d'un autre temps. Avait-il peint comme il voulait ? Mais c'était le désir plutôt que la volonté qu'il fallait évoquer en le regardant poser son attirail de créateur sur le sol noir et blanc de la cuisine. Le chien croqua un biscuit dans ce silence préliminaire. Vincent devina, il devina longuement, douloureusement. Il était assis sur le seuil de sa maison. Il vit le chien sortir de la maison de Victoria. Il le vit tourner autour de la maison à la recherche d'un moyen pour y entrer de nouveau. Elle l'avait mis dehors. Le chien se désespéra. Il sauta sur le plateau d'une camionnette et s'y coucha tristement. Vincent sentit une brûlure dans sa poitrine. Victoria lui apparut encore dans l'herbe du verger. C'était l'été.

En vérité, Victoria avait cédé parce que Richard l'avait fait boire plus que de raison. Douleur et sang. La vision imprécise de la verge au passage de ses cris d'amour. La pression de ce corps. Le désir à fleur de peau, inexplicable. La chaleur, petite et facile. Le verre renversé. La flaque d'eau de vie, miroir. À la fenêtre, les rideaux filtraient la nuit. À la fin, il pinça ses seins, mordit ses lèvres et s'en alla en lui disant qu'il l'aimait. Rien de plus. Il m'aime, se dit-elle. Je ne sais pas. Vincent apparut. Le chien n'avait pas aboyé. La bouteille d'eau de vie sur la table. Le fauteuil. Le drap. Ce verre. Il demeura tranquillement sur le seuil de la porte. Il ne voulait pas entrer. Il avait reconnu Richard. Il connaissait bien Richard. Richard reviendrait. Il revenait toujours sur les lieux de l'amour. Mais Richard n'aimait pas les femmes. Victoria n'écoutait plus. Elle lui disait qu'il avait promis de ne pas entrer dans cette maison avec des idées malsaines. Elle voulait fermer la porte pour ne pas risquer sa violence. Il la prévenait. Il n'avait pas d'autres intentions. Maintenant, il s'agissait de l'intention. Elle ne voulait pas, Richard la désirait et Vincent avait l'intention. Elle s'amusait. Vincent retourna sur ses pas, exactement. La Lune ne se lèverait pas avant deux heures.

Le lendemain, Richard ne monta pas sur la butte au-dessus du verger pour parfaire la peinture de la maison et du ciel. Il arriva à l'heure du déjeuner. Il mangeait avec plaisir. Il partageait le plaisir si on le lui demandait. Il ne voyait pas d'inconvénient à recommencer pour atteindre cette communion. Victoria se rendit compte que personne ne lui avait jamais parié de l'amour. Elle avait lu l'amour. Elfe l'avait deviné. Elle avait cru le reproduire fidèlement. Non : consciencieusement. Elle n'avait pas aimé cette solitude. Il l'occupait maintenant pour tout expliquer. Les couleurs, les perceptions géométriques, les horizons, la verticalité, l'être recréé, à volonté, conforme au désir, à fleur de l'intention, ravissement intolérable, définitif, trace d'éternité, noyade. Cette fois, elle exigea de la douceur. Il se tranquillisa. Elle explora tranquillement ce long corps fragilisé par la nudité, par l'érection, par l'abandon surtout à l'idée qu'elle avait de l'amour. Elle ne pouvait pas se tromper. Elle le baisa tendrement avant de se donner elle-même. Ce vertige n'avait pas de sens. Enfin, elle revint à son corps, aux mains tranquilles qui la caressaient presque négligemment, à la verge molle et humide d'un mélange qu'elle reconnaissait du bout des lèvres, le corps cherchant les draps dans ses jambes et y trouvant un sommeil étrangement réparateur du cri et de la folie.

Vincent devina encore l'extase de Victoria. Cette fois, il était dans la cour derrière la maison, allant et venant entre l'appentis de la grange et la véranda de la cuisine. Pendant tout ce temps, qu'ils prenaient au temps, il entra deux fois dans la grange et se vautra dans la vieille paille en étouffant le cri qu'il destinait à la folie de Victoria. Richard n'était pas fou. Il revivait. Il réinventait ses raisons de vivre. Victoria ne raisonnait plus. Elle était entrée dans l'enfer des sens. Elle n'en sortirait plus. Richard lui mentait. Vincent devina ces mots. Il comprenait le mensonge des hommes. Il avait menti aux femmes pour les posséder. Il ne connaissait pas d'autres moyens de les contraindre à aimer le plaisir, il décrivait le plaisir avec les mots de l'amour. Il parlait beaucoup au moment d'aimer les femmes. Il devenait violent si elles tentaient de répondre à ses cris. Il ne concevait pas de rupture de l'instant. Mais elles recommençaient toujours. Avec les mêmes mots. Le même rictus. Dans la paille, il avait des souvenirs ineffaçables. Il en avait aussi dans l'herbe haute, dans la terre moussue de la rivière, il se rappelait la patine des planches du grenier, le siège brûlant de la camionnette un jour de regain, l'eau verte d'un ruisseau traversée de soleil, cette eau clapotante et fraîche, le corps brisé, la fin de la lutte, le repos. Quand Richard sortit enfin de la maison, chargé de son attirail et portant à la main le chevalet, Vincent aperçut le corps de Victoria sur le plancher de la cuisine. Cette mollesse, ce désordre, ce silence, le déroutèrent au moment d'adresser la parole à Richard qui éleva le chevalet au-dessus de sa tête. Vincent vit la toile rouge, le feu criard, l'inachèvement du fond demeuré blanc, et il perdit connaissance. Quand il revint à lui, il trouva la force de se tourner sur le côté pour vérifier que Victoria avait bien existé avant de disparaître dans une vision d'enfer. Il saignait. Ce sang brouillait son regard. Victoria ne bougeait pas. Elle avait les yeux ouverts et elle regardait le plafond. Elle n'était pas morte. Il voyait les larmes descendre sur sa tempe. Ce profit l'exaspéra. Il l'appela. Elle demeura dans la même attitude, couchée sur le dos, bras en croix, jambes ouvertes, profil tragique. C'était fini. Plus rien ne pouvait commencer maintenant. Il trouverait la force de se relever. Il ne lui demanderait pas d'explications. Il ne la regarderait pas. Il la porterait dans son lit et il l'abandonnerait à ce désespoir. Elle comprendrait. C'était son dernier jour de liberté. Demain, son père et sa mère reviendraient et il ne se passerait rien. Le profil de Victoria s'anima. Elle allait crier.

Vincent aima le cri. Il aima la gorge, les veines sous la peau, les dents, les reflets dans la salive. Il aima les poignets. Cela dura une seconde ou deux. Ensuite, il aima le regard. Elle le suppliait. Les mots arrivaient. Cela durerait autant qu'elle le voudrait. Il lui donnerait cette attente en échange de la voix. Elle parla pour exprimer sa haine. Il attendait l'angoisse. Il avait toujours supposé l'existence de cette angoisse. Mais c'était la haine. Il entra dans le vertige. Elle se libéra. Les poignets, les yeux, la gorge. Elle ne lui cédait plus rien. Elle parlait de sa haine. Elle parlait de Richard pour le haïr. Vincent commença à aimer cette distance. Il comprit que c'était le sens de leur plaisir. Un dernier jour de liberté. Il ne restait que cette distance à parcourir entre lui et ce qu'il savait d'elle. Il ferma les yeux pour s'éloigner de son propre cri. Quand il les rouvrit, elle se coiffait devant un miroir. Elle avait essuyé les peintures mélangées de son visage. Elle avait changé de robe. Elle allait pieds nus. Il vit les chaussures sur la chaise, propres, étincelantes, boucles d'or. Le vertige continuait. Il s'accrocha au lit. Il pouvait s'effondrer, lui donner le spectacle de son ivresse, rire avec elle de ce qui venait de leur arriver sans qu'ils puissent rien pour empêcher la fin du jour. Elle ne souriait pas. En rouvrant les yeux, il s'était attendu à la voir sourire en signe de complicité. L'amour ne serait qu'un défaut de vision. L'image que reflétait le miroir était incomplète. Si j'ouvre les yeux, se dit-il, elle se moquera de moi. J'ai vu sa fente. Il entendait les frottements de la soie contre sa peau. La robe retombait sur ses jambes. Elle était debout devant le miroir et elle se recomposait lentement. Ouvrir les yeux, c'était accepter de la voir changer, changée. Sa fente noire et luisante de la semence de Richard. Il l'avait vue parce qu'elle ne pouvait plus rien. Mais maintenant, elle se mettait à exister de nouveau non : encore. Elle existait toujours si elle avançait dans le labyrinthe de ses désirs. Si elle pense, se dit Vincent, mais elle ne pense pas, elle existe pour moi, comme je la veux, vouloir est la meilleure chose qui puisse m'arriver. Elle posa la brosse parmi les autres objets de sa beauté. Il reluqua cette complexité en amateur. Elle extrait les boucles et lui tourna le dos pour les fixer à ses oreilles. Il vit les oreilles, les doigts, son regard, dans le miroir elle continuait de le regarder parce qu'il était beau. Elle le tuerait si elle en avait la force. Mais elle n'avait pas non plus l'intelligence de la mort. Elle venait de traverser le bonheur. Ce n'était pas l'amour. Pourquoi ce désir de violence ? Richard ne peignait que le feu. Il rêvait de mettre le feu au monde. Elle n'avait pas voulu de ce bonheur d'être à la portée des yeux des autres. Elle avait déchiré ce temps inexprimable autrement.

Richard ne courait plus. Il s'était blessé le visage en traversant un chemin envahi de ronces. Il ne reconnaissait pas ce paysage. Peut-être se trompait-il de direction. La ville n'apparaissait plus. Il ne devinait pas la route. Pas de premières maisons pour permettre le ralentissement, jusqu'à l'arrêt, n'importe où, même chez les autres, pensa-t-il. Elle l'avait mordu dans le cou. Il ne saignait plus. Il dérangea un essaim de papillons posé dans les branches d'un sureau. Cette vision inattendue le dérouta encore. Il entendait la rivière mais ne la voyait pas derrière l'écran de taillis où elle se nourrissait de la même terre. Il respira profondément cette odeur. Ce sont les fruits de mon imagination, se dit-il. Il abandonna le chevalet dans un roncier. Peu importait le chevalet. Peu importaient les tubes de couleur et les pinceaux faits à sa main. La palette s'envola dans les branches des hêtres et disparut dans cette complexité indéchiffrable. Il était nu. La rivière le suffoqua. Il était nuit quand il entendit les appels de Vincent. Il cherche ses vêtements. L'idée de mourir nu, cette érection inévitable, ce cri de désespoir pour n'avoir pas la force de résister à l'étouffement ou pire à l'éclatement, la paralysie à la place de l'attente, l'impossibilité de fermer les yeux pour chercher l'oubli, le seuil facile, douloureux, le désir mué en achèvement : il y pensa dans le désordre, dans la répétition, redoutant cette mort que Vincent lui destinait. La mort était dans le cri de Vincent. Le cri de Vincent, c'était l'émission sonore de son nom. Le nom lui arrivait avec d'autres pollutions. Mais il reconnut cette mort qui venait du taillis. La silhouette de Vincent apparut. Victoria dissimulait les tremblements extatiques de sa folie dans cette ombre propice à les innerver encore du désir grandissant à la vue du corps de Richard qui flottait dans l'eau pour imiter la mort. Comment pouvait-il espérer les tromper de cette manière ? L'espace d'une seconde, Victoria crut à cette mort et elle étreignit les épaules de Vincent qui exprima aussitôt son incrédulité. Il entra dans l'eau. Richard ne voulait pas de cette immobilité. Mais il ne pouvait plus rien. Vincent enfonça d'abord la tête sous l'eau. Richard ouvrit les yeux, retenant sa respiration. Puis l'eau entra en lui. Il pensa à la mort des oiseaux. Ces mots s'éteignirent en même temps que les battements de son cœur. Vincent ne se rendit pas compte de cette absence totale de résistance, il y pensa plus tard. II se rappelait la douleur musculaire au niveau des épaules. Cette douleur lui avait inspiré d'autres mots qui n'avaient rien à voir avec la mort des oiseaux. C'était le feu, sa proximité de la brûlure. Son corps s'arc-bouta au-dessus de l'eau.

Victoria, qui avait maintenant l'air d'une enfant simplement terrorisée par la brutalité des adultes, lui demanda éperdument d'en finir. Le corps de Richard s'éloigna puis s'enfonça lentement sous les saules. Vincent sentit la paralysie dans ses jambes. Ses mains étaient toujours dans l'eau. Victoria le rejoignit pour lui parler, lui dire tout ce qu'elle pensait de lui maintenant que Richard n'existait plus. Elle ne vit pas le visage de Vincent. Elle l'entendit : je suis un misérable. Et elle eut envie de lui répondre : je suis une garce, mais il lui communiqua ses efforts désespérés pour sortir de l'eau. Elle recommençait. Cette tension musculaire la visitait de nouveau. Il tenait une de ses mains. Il pivotait lentement sur une jambe. Sa bouche immonde se posa sur son épaule. L'autre main dénuda l'autre épaule. Il était désespéré de ne rien pouvoir contre cette révolte de son esprit. Il émit un grognement à la place d'une explication de son comportement. Mais elle ne croyait plus à sa fidélité. Elle s'éloigna si lentement qu'il crut à un rêve.

Le lendemain, le shérif vint arrêter Vincent dans sa propre maison où il ne se cachait pas. Victoria les vit descendre le chemin jusqu'aux voitures garées sur le talus au bord de la route et elle laissa retomber le rideau quand il regarda dans sa direction. C'était le dernier jour de liberté. Elle pouvait encore chercher à oublier. Vincent ne parlerait pas d'elle. Personne ne saurait jamais rien de ce qui s'était réellement passé. Il suffisait que Vincent n'en parlât pas. Redouter l'éventualité de cette confidence contre laquelle elle ne pourrait pas opposer son innocence. Vincent avait tourné la tête en entrant dans la voiture. Elle n'avait pas voulu le regarder. Elle souhaita ne plus jamais le revoir. Les voitures démarrèrent ensemble sur la route. Elle ne regarda pas cet éloignement. Elle ouvrit un livre et commença à lire une autre vie. Cela dura jusqu'au milieu de l'après-midi. Elle pensa à une soirée agréable. Qu'est-ce qui pouvait la rendre si agréable ? Elle oublia les jeux érotiques. Elle abandonna la vie en cours de lecture. Une promenade l'inspirerait. Un glissement à la surface des objets que la nature invente dans le sens du plaisir. En revenant, elle prendrait un bain et s'habillerait ensuite de fleurs si elle ramenait des fleurs.

Le shérif était revenu dans l'après-midi. Il avait laissé sa voiture sur la route et il était remonté à pied jusqu'à Lily House. Il savait que les parents de Victoria étaient en voyage. Il savait aussi que Victoria vivait seule à Lily House depuis trois jours. Quelqu'un l'avait vue se baigner toute nue dans la Lily. On en parlait seulement par rapport à la faute du cousin Vincent qui avait, c'était prouvé maintenant, empoisonné à mort son épouse. Le shérif ne voulait pas déranger la cousine Victoria juste la veille du retour de ses parents. Il pensait qu'elle devait même ignorer tout de l'arrestation de Vincent. En arrivant dans la cour, il la héla. Le chien Timmy, qui dormait aux pieds de Victoria, leva subitement une tête inquiète ou étonnée. Victoria regarda par la fenêtre. C'était le shérif. Elle le connaissait parce que c'était un ami de la famille. Elle tranquillisa le chien qui acceptait tout d'elle. Il la suivit dans l'escalier mais il attendit l'ouverture de la porte sous la table. Les bottes du shérif étaient passablement crottées. Il n'entra pas. Il refusa aimablement l'invitation à boire un rafraîchissement. L'idée de boire en compagnie d'une fille de cet âge le tourmentait. Il parla de ses bottes en termes polis. La boue s'émiettait sur le paillasson. Il regrettait de n'avoir rien d'autre à lui dire. H reviendrait. Victoria répéta qu'il pourrait voir ses parents le lendemain matin. Il n'avait rien d'important à leur dire mais il ne manquerait pas de les visiter sur le coup d'onze heures. Elle leur en parlerait. Il secoua son chapeau. Il redescendit le chemin jusqu'à la voiture. La chevelure de Victoria étincelait encore. Elle avait dit qu'elle n'avait pas l'intention de rendre visite au cousin Vincent et que celui-ci avait promis à ses parents de ne pas l'importuner durant leur absence. Il n'y avait donc aucune raison de s'inquiéter. Le shérif ne s'inquiétait pas vraiment. Il se posait des questions. Mais Vincent était derrière les barreaux. Demain, il mettrait les choses au point avec les parents de Victoria. À la fin de l'été, Victoria aurait tout oublié.

S'il avait simplement parlé à Victoria des raisons de l'arrestation de Vincent (elle savait qu'il avait été arrêté mais elle connaissait une autre raison : ce qu'il ignorait lui-même), Victoria serait plus tranquille maintenant. Elle n'arrête pas de trembler. Hier matin, elle a vu le voyeur caché dans le taillis au bord de la rivière. Elle ne t'a pas reconnu. Elle n'a pas voulu non plus lui donner le plaisir d'être surprise en flagrant délit de nudité. Elle a continué de secouer l'eau en riant. Ensuite, elle est sortie de l'eau exactement comme si elle était seule et elle a même pensé à ne pas se précipiter pour entrer dans ses vêtements. Elle a attendu longuement de sécher dans une trace de soleil brisée par les feuillages des saules. Elle a tourné dans ce soleil éparpillé. Elle voulait tellement ignorer ce regard. Une fois habillée, elle a pris le temps de cueillir des fruits à l'entrée du verger. C'était tout ce qu'elle se rappelait de cet instant parfaitement oubliable de sa vie solitaire. Elle n'en parlerait jamais, même si on le lui demandait. Ce regard n'avait pas de réalité. Elle l'inventait. Et s'il existait, au lieu d'être réel, il importait peu qu'on le commentât pour dénoncer la légèreté de sa propre existence. Dans la même eau, Vincent avait noyé l'existence de Richard. Il avait l'habitude de la mort, ce qu'elle ne savait pas au moment d'assister à la mort de Richard. (Elle eut une pensée émue pour la pauvre cousine morte assassinée par le seul homme qu'elle avait jamais aimé. Elle pensa aussi aux autres hommes qui l'avaient aimée pour le plaisir. Quel effet cela leur faisait-il, cette mort inattendue, cette disparition du corps, maintenant qu'elle sait ce qui s'est réellement passé ? Elle continua :) Elle n'avait pas rêvé. Si elle avait rêvé, elle serait aux anges maintenant en compagnie de Richard, Vincent jouerait le rôle du voyeur et ses parents trouveraient une raison pour prolonger leur séjour. Mais ses parents ne manqueraient pas de revenir au jour et à l'heure prévus (demain à huit heures du matin, ayant voyagé toute la nuit pour être fidèle à leurs habitudes d'insectes), le voyeur ne s'appelait pas Vincent (mais Charles) et Richard n'existait plus après avoir cessé d'exister pour elle. Elle repensa le récit d'un bout à l'autre. À chaque passage de son esprit critique le long du chemin, elle rencontrait le détail révélateur du mensonge et elle l'éliminait pour parfaire la vérité. Au milieu de la nuit, elle était désespérée de ne plus savoir par où recommencer. Elle n'aimait plus personne au point de ne pas rechercher cet achèvement, cette cohérence, ce point de retour qui était le centre de sa circonférence érotique, personne ne pourrait plus en douter. Elle s'endormit.

À huit heures, elle se réveilla en sursaut. La voiture de ses parents pétaradait dans la cour. Elle s'habilla en pensant qu'elle avait oublié de fermer la porte à clé. Son père l'asticoterait toute la journée à cause de cet oubli : il parlerait de son manque de style, de ses signes d'impatience, de ses visions labyrinthiques et elle ne dirait rien parce qu'elle attendrait un moment plus favorable pour le percer à jour encore une fois. Elle se coiffait quand elle entendit la porte s'ouvrir. Sa mère l'appelait. Il y avait dans sa voix ce trémolo de l'inquiétude qui amusait Victoria chaque fois qu'elle le provoquait avec ce sens de la douleur à donner qui la tourmentait cependant. Elle répondit. La porte s'ouvrit encore. Son père apparut. Il répétait : « Vincent est arrêté ! Mon Dieu ! Quand je pense qu'on t'a laissée seule à la portée de ce vulgaire assassin ! Tout aurait pu arriver ! Tout ! » Mais rien n'était arrivé. Qu'il se rassura donc, ce patapouf de père ! Sa fille avait simplement appris à s'offrir de grasses matinées. Sa mère rougit, elle qui se levait à cinq heures, après l'amour, ne prenant le temps que d'une douche et d'un café avant de se remettre aux travaux quotidiens. Mais le voyage s'était bien passé. Le séjour aussi. Oh ! pas de vacances. Quelques moments de bonheur. C'est lui qui les évoquait. Sa mère se contentait de soupirer. Victoria imaginait les orgasmes, les couleurs de la peau, les glissements de la femme hors du lit, les sommeils, les rêves, les nouveaux désirs nés du désir même. Vincent, dit son père, a empoisonné notre cousine. Je n'en reviens pas. Victoria bafouilla le nom de Richard. Sa mère déchiffra ce murmure. Son père, terrorisé à l'idée de ce qui aurait pu arriver à sa fille si Vincent l'avait seulement voulu, voulu ce, cette, mais rien n'était arrivé, à part ce murmure incompréhensible qu'il n'entreprit pas de comprendre parce qu'il ne savait rien de Richard. Sa mère remarqua les morsures dans le cou de Victoria. Et elle se demandait ce qui s'était réellement passé avant que Vincent ne fût arrêté. Elle connaissait Richard. Elle connaissait ce feu aussi bien qu'une autre femme. Mais Victoria commençait le récit de ces quatre jours de solitude qui, dit-elle pour introduire le sujet, ne lui avaient rien appris de nouveau. Elle s'était peut-être ennuyée. Est-ce l'ennui, cette attente, cette immobilité, ce sens inverse du travail ? Son père sortit de sa torpeur en entendant le mot travail. Il venait d'en perdre quatre jours essentiels. Il achèterait la ferme de Vincent. Il irait le voir dans le couloir de la mort. On avait le temps. Tout arriverait à point parce qu'on avait le sens de cette attente, un sens chargé d'expérience, de vécu, de renouvellements prudents. Il lui parlerait un jour de cette prudence. Il en avait manqué en la laissant seule dans le voisinage de ce triste assassin qu'il allait déposséder sans mélancolie. On pouvait lui faire confiance. Sa mère frémit. Richard détruisait les femmes. Il ne les aimait que pour leur arracher ce désespoir. Que s'était-il passé ? Pourquoi Victoria mentait-elle aussi savamment ? Son père renonça d'ailleurs à écouter plus longtemps le récit dont il devinait sans peine la fin sentencieuse. Il connaissait ces sentences pour les avoir inculquées à sa propre fille comme cela lui était arrivé à peu près au même âge. Il se souvenait toujours de cet âge avec une nostalgie agréablement douloureuse.

Dans la grange, il trouva le foulard de Vincent dans la paille dérangée. Il téléphona au shérif sans attendre la visite prévue à onze heures. C'est Charles qui arriva. Victoria reconnut le voyeur de la rivière. Son père exhibait le foulard. Charlie regarda la frégate et les symboles de l'aventure. C'était le foulard de Vincent. Dans la grange, il avait tenté d'entrer dans la maison. Était-il entré dans la maison ? Avait-elle toujours fermé la porte à clé avant de s'endormir ? Pourquoi avait-elle finalement oublié ce simple geste de prudence qu'il lui avait recommandé parce qu'il savait de quoi il parlait en évoquant l'érotisme délirant de Vincent ? Non, il ne savait pas tout à propos de Vincent au moment de lui donner le conseil de ne pas le laisser s'approcher d'elle. Il ne voyait pas si loin, sinon il aurait renoncé à ce voyage insensé auquel il n'avait pris aucun plaisir à cause, mais ce n'était pas le moment d'en parler, c'était le foulard de Vincent, la paille dérangée par le corps de Vincent, il avait cherché une trace infime du corps de Victoria et il ne l'avait pas trouvée, il était heureux mais il ne pouvait pas s'empêcher de penser à la porte qu'elle n'avait peut-être jamais fermée. Ce foulard, elle le connaissait. Elle reconnaissait aussi en Charlie le voyeur de la rivière. Il ne manquait plus que le cadavre de Richard. Elle l'imagina tandis que Charlie prenait des notes sur un carnet tout en écoutant son père qui parlait maintenant du voyage qu'il n'avait pas pu faire comme il le voulait à cause de, de, à cause de quoi ? fit Charlie exaspéré.


 

Chapitre VI

  

Un an plus tard, au cours du même printemps ensoleillé, Vincent attendait la mort dans une prison et Richard semblait avoir disparu pour toujours. La sœur de Richard, Emily, vint un jour à la maison pour parler de Richard. Elle en parla toute la soirée pour en dire des banalités et lutter contre la rumeur qui la détruisait depuis un an. Victoria pensa amèrement à cette année écoulée dans cette seule attente. Que de temps perdu ! Au bout de six mois de cette attente désespérée, elle retourna près de la rivière. Elle écarta du bout d'un bâton arraché au taillis les feuilles rousses qui flottaient négligemment à la surface de l'eau tranquille à cet endroit de la rivière où Richard ne réapparaissait pas pour des raisons faciles à imaginer et qu'elle imaginait : les détails étaient les couteaux de cette vision et la chair de Victoria n'en souffrait plus depuis l'été. La surface de l'eau se peupla d'étranges insectes qui s'interposaient entre le fond de la rivière et son imagination ardente des feux de l'été. L'été, elle avait rêvé entrer dans cette eau pour y rencontrer le corps irréel de Richard, ses mains intranquillement baguées, sa verge picorée par les plus petits poissons. Vue irraisonnée de l'enfer. Elle attendit le cœur de l'automne pour s'approcher de cette eau. Les feuilles revenaient. Elle n'avait rien vu que ce fond obstinément noir et inhabité. Elle plongea le bâton dans cet enfer mais elle n'atteignit pas le fond. Le cadavre de Richard (il ne s'agissait pas de Richard) n'était plus mesurable. Mais Emily ne parlait pas de ce cadavre. Dans sa vision désespérée, Richard couchait dans le lit d'une femme si lointaine que ce pouvait être le lit d'une autre nation. La langue d'Emily exaspérait le père de Victoria. Dans les affaires que Richard avait laissées sans doute parce qu'il n'en voulait plus, il y avait une photographie de Victoria toute nue dans l'herbe rase d'un pré que tout le monde pouvait reconnaître. Mais le père de Victoria ne parla pas de la photo. Chaque fois qu'Emily en évoqua la possible interférence (dans le cours de la conversation qui consistait pour elle à élucider l'inexplicable disparition par rapport à ce qu'elle savait de Richard maintenant qu'elle avait consciencieusement repéré les indices de sa vie secrète), le père de Victoria détourna savamment le flux des paroles pour les restituer dans le cours d'une conversation aussi étrangère que possible au regard éperdu de Victoria qui se souvenait non seulement des scènes de prises de vue, dans le pré, dans le verger, dans la chambre même, mais surtout d'avoir intensément désiré revoir ce temps immobile de l'amour. En fait, Emily n'avait pas d'autre motif de visite. Elle venait pour confronter le corps de Victoria avec ces reproductions qui le trahissaient une bonne fois pour toutes respectivement à la disparition de Richard. Le père de Victoria lutta contre cette volonté de démasquer Victoria. Emily laissa même entendre qu'elle en parierait. Elle voulait savoir. Pourquoi pas Victoria ? Pourquoi pas cette explication définitive ? Le père de Victoria ne répondit pas à cette question. Sur le seuil de la porte, il dit à Emily qu'il comptait sur elle. Emily répliqua qu'elle le comprenait mais que, pour elle, le sort de Richard importait plus que le mal qu'en effet elle pouvait faire à Victoria. Elle reconnaissait cette fragilité, mais elle voulait savoir. Elle ne parlerait pas tant qu'elle saurait supporter cette attente. Mais peut-être, dit le père de Victoria, que la disparition de Richard n'a rien à voir avec Victoria. Emily en convenait. Il y avait d'autres corps dans les dessins et les innombrables photographies que Richard conservait dans la mémoire de son atelier. Elle voulait dire, Emily, que Victoria n'était pas la seule à s'être laissée emporter par l'imagination de Richard. Les autres, mains nues et plus désirables sans doute, n'expliquaient rien. La nudité printanière de Victoria, prétendait-elle qu'elle était la clé de la disparition de Richard simplement parce que c'était une nudité différente : indéfinissable selon les critères de la nudité dans le cadre sommaire d'un érotisme de pacotille qui n'était pas celui que Richard cultivait le mieux. Emily voyait cette souffrance sur le visage du père de Victoria qui ne regardait plus la photographie : sa douleur s'expliquait ainsi. Emily l'abandonna à cette mémoire blessée.

Il demeura une bonne minute sur le seuil et l'air froid de la nuit arrivait dans les jambes de Victoria qui était assise près du feu, tisonnant le feu en pensant aux insinuations d'Emily parlant d'elle à son père, pensant à cette image immobile, au regard de son père, à l'aveu intolérable de sa mère, ce qui ne manquerait pas d'arriver une fois les choses remises à leur place, une à une, sous l'effet d'une autre conversation qui pouvait commencer maintenant. La voiture d'Emily mit un temps infini à s'éloigner. L'extinction lente de cet éloignement était tout le temps utile à la mise en place de ce qui allait arriver à cause d'une concubine d'ailleurs inexplicable, lointaine maintenant et parfaitement insensée. Le feu illuminait ses jambes d'un côté et de l'autre, l'air froid de la nuit arriverait tant que son père ne refermerait pas la porte. Il avait mis la photo dans la poche. Il y avait d'autres photos mais Emily avait pensé que celle-là suffisait à mettre à jour le souvenir de toutes les poses destinées à alimenter l'imagination créatrice de Richard. Ce pouvait être n'importe laquelle de ces poses. Victoria se souvenait de son bonheur. Elle ne se souvenait plus de ces immobilités inventées pour plaire à Richard qui n'attendait rien d'autre de ces moments de tranquillité. Aucun temps ne pouvait rendre compte de ce qu'elle avait vécu en cherchant son regard à travers les reflets incohérents de la lentille frontale de l'appareil que Richard interposait, exactement comme ces insectes à la surface de l'eau, entre le bonheur et sa reconnaissance. Dans ses jambes, l'air diminua. Le feu ralentit. La porte claqua. Son père monta l'escalier. Elle entendit sa mère soupirer et chercher à ne rien dire. Ce silence à propos d'un nu. Rien que ce silence. Victoria s'en souviendrait toute la vie. En haut de l'escalier, sa mère éteignit toutes les lampes d'un coup. Victoria écouta encore les bruits, la voix surtout qui mourut si lentement qu'elle crut devenir folle. Mais son père se tut. Sa mère n'ajouta rien. Le vent se leva, comme au début de toutes les nuits de ce printemps anniversaire de la disparition définitive du bonheur. Seul le désir existe. Sans perspective de bonheur. Victoria se mit à penser au supplice de Vincent sur la chaise électrique. C'était ainsi qu'il mourrait. Dans ce feu intérieur. Lentement, péniblement, paralysé, terrifié. C'était tout ce qu'elle savait de ce supplice infernal. Impossible d'effacer dans sa mémoire les visages de tous les suppliciés depuis un an, la trame des journaux semblait tellement favorable à cette incrustation définitive, cet écrasement des traits pour seule clé de la destinée, portraits d'une réduction à l'idée de justice. Vincent s'avancerait vers cet endroit terrible. Odeur de sa chair. Victoria ajouta une dernière bûche dans ce feu mémorable. Vincent avait émis le vœu de la revoir. Il ne parlait pas de la mort. Ni de la faute impardonnable qui lui coûtait la vie. La vie n'est rien, écrivait-il. L'angoisse est tout. Je le sais maintenant qu'il n'y a plus personne pour rêver. Mais elle refusa catégoriquement de rêver avec lui. Elle avait jeté la lettre dans le feu. Maintenant, son père, qui ne dormirait pas cette nuit, pensait à cette lettre. Il ne l'avait pas perdue. II n'avait même pas osé lui demander d'en lire l'essentiel. Elle avait simplement jeté la lettre de Vincent dans le feu et il n'était plus question de lui demander d'expliquer ce geste explicable seulement par ce qu'on savait communément de Vincent. Peut-être Vincent, se dit le père de Victoria. Pourquoi pas Vincent ? Richard ne pouvait plus tout expliquer. Vincent expliquerait la femme Victoria. D'autres explications viendraient en leur temps. La femme Victoria se composait lentement. Pierres de la femme Victoria. Construction abstraite encore. Futur prometteur. Elle jetterait toutes les lettres dans le feu de sa passion pour l'autre. Il descendit. Il crut deviner une larme sur son visage mais elle n'y croyait pas elle-même. Cette trace de l'amertume future. Elle n'avait pas sommeil. Elle détestait Emily. Ce n'était qu'une femme entre elle et Richard. Il y a toujours une femme entre l'autre et moi, se dit-elle. Son père lui reprochait ce feu. Non, ce n'était pas un reproche. Il cherchait à la comprendre. Il avait cette patience. Pouvait-il lui montrer la photo ? Emily avait choisi la plus obscène. Que dirait-elle de cette obscénité s'il n'en parlait pas lui-même avant de lui montrer qu'il ne mentait pas en l'accusant d'avoir détourné le plaisir de son cours maternel ? Elle ne répondrait pas s'il la démasquait de cette manière. Il contempla ce masque d'adolescente, regrettant la lumière du feu parce qu'il était incapable de ne pas s'y conformer. Une larme ? Non. En tout cas pas une larme d'amour. Elle pouvait prétexter un atome de fumée, une mèche rebelle, le sommeil, un rêve entrevu, une douleur quelconque. Lui parler, c'était commencer par ne pas en parler. D'ailleurs, il avait oublié la photo sur la table de nuit et son épouse se chargerait de la détruire. Détruire Emily n'était pas possible. Même le retour de Richard ne changerait rien. Richard et ses explications. Emily et sa connaissance de Richard. Le père de Victoria décida d'aller la voir dès le lendemain. Il réfléchirait toute la nuit. Il recommanda à Victoria de monter se coucher mais elle lui répondit si violemment qu'il ne trouva rien pour mettre fin à cette conversation absurde. S'il ne montait pas, sa femme s'inquiéterait et redescendrait pour lui parler de cette complexité sentimentale. À Victoria, elle n'adresserait aucune recommandation. Elle ne la baiserait même pas. Elle prendrait la main du père de Victoria. Il savait ce qu'elle venait de faire de la photographie de Victoria nue et obscène. Il la rejoindrait dans la chambre pour lui dire qu'il ne servait à rien de détruire ce qui était arrivé malgré eux. Emily savait tout, sauf ce qui était arrivé à Richard. Emily espérait que Victoria le savait. Et si Victoria ne savait rien, Emily abandonnerait cette piste. Il y avait d'autres Victoria dans la vie de Richard. En ce moment même, ils n'étaient pas les seuls à tenter de faire le tour de la question de l'obscénité. Emily les laisserait tranquilles si Victoria ne savait rien. Mais que savait Victoria ? Pourquoi n'en parlait-elle pas ? Il lui suffisait de dire à Emily : je ne sais pas, et de paraître en souffrir atrocement. Ne pas ôter le masque. Nous méritons bien ça, dit le père de Victoria. Le mériter n'est rien, dit sa femme, si Victoria nous ment. Le père de Victoria entra d'un coup dans ce silence. Masques. Mais Victoria serait la plus transparente des femmes s'il le lui demandait. Ouvrir la bouche pour le dire. Rien d'autre. Il s'endormit.

(Vincent mourut douze ans plus tard. Quand on lui demanda s'il avait une dernière volonté, il avoua ne plus rien comprendre à ce qui s'était passé maintenant que douze ans de procédures ne signifiaient plus rien pour personne. Quelqu'un lui répliqua qu'il avait simplement pris le temps de tuer son épouse. Vincent ne répondit rien et il laissa faire ses bourreaux. L'un d'eux lui donna une tape amicale sur l'épaule et lui demanda de leur pardonner. Vincent eut alors le désir d'en parler, de parler, de continuer, de recommencer et il mourut d'un coup avec ce désir que personne ne devina. Derrière le masque, sa grimace devait être atroce. Sa famille refusa de l'enterrer dans la parcelle de terrain du cimetière qui lui appartenait. Victoria oublia le numéro de matricule du prisonnier. Elle oublia la date de l'exécution. Elle avait près de trente ans et elle était l'épouse infidèle de Richard. Il était revenu pour lui demander sa main. Elle n'avait pas su lui refuser ce plaisir. Mariée, elle eut un enfant qu'elle appela Malcolm parce qu'elle l'aimait comme elle aurait aimé Malcolm. Mais Richard ne connaissait pas Malcolm. Il aimait bien ce prénom tragique, il aimait toujours cette tragédie. Les infidélités de Victoria s'expliquaient de cette manière. Il ne se souvenait pas de sa présence au bord de la rivière pendant que Vincent tentait de la noyer. Il ne parla jamais de cette noyade manquée. Il ne savait pas. Son fils, qui était peut-être son fils, ressemblait au père de Victoria. C'était d'ailleurs le seul sujet de conversation que Richard pût jamais avoir avec celui-ci. Cette ressemblance était un masque. S'il grandissait avec ce masque, un jour il l'arracherait pour ressembler aux autres. Personne ne pouvait souhaiter ressembler au père de Victoria. Mais Richard n'en risqua pas un mot dans le cours de cette conversation interminable. La promesse de l'achèvement le ravissait. Il attendait ce moment. C'était toute sa vie.

Emily s'était donné la mort un an avant la naissance de Malcolm. Elle laissait des explications. Elle n'avait pas de grandes raisons de s'en aller de cette manière. Elle ne demandait même pas qu'on la pleurât. Elle avala le contenu rouge et bleu d'un flacon à tête de mort et attendit sans doute longtemps avant de glisser le long de la toiture et d'avoir le cou brisé par la tension soudaine de la corde. Il y eut une autre mort tragique dans la vallée (Vincent était mort loin de la vallée mais il lui appartenait même si son corps en demeurait éloigné par la volonté de ses proches). On en parlait encore s'il s'agissait de parler de la mort tragique. Un empoisonnement, une exécution, un suicide, il ne manquait plus qu'un sacrifice. Ce fut celui de la mère de Victoria qui mourut écrasée par un camion à la place de son petit-fils qui n'en était d'ailleurs pas à sa première tentative d'inconscience. Voilà pour ce qui est de la mort. Il faudrait parler des maladies, des accès de mélancolie, des colères plus ou moins mélodramatiques, la liste est longue, de ces événements qui nourrissent le récit de leur future cohérence. Douze ans de ce temps que l'éternité ne partage pas. Pages innombrables et lisibles malgré le temps. Le père de Victoria avait bien fini par acheter la propriété de Vincent. Il y installa le jeune couple, Malcolm y vint au monde. Et Emily y rencontra ses démons, côté cour. Quand on ramena Malcolm un peu éclaboussé par le sang de sa grand-mère, on se contenta de le poser sur le seuil de granit que les pieds d'Emily avaient effleuré toute une nuit. Victoria le trouva dans cette phase du jeu qui consiste à ficeler soigneusement la toupie. Il lui sourit. Son grand-père, attaché sur son lit, hurlait son désir de le tuer. Victoria ne pouvait rien contre ce cri de douleur que son enfant lui demandait d'expliquer en même temps qu'il recommençait de ficeler la toupie. De l'autre côté de la cour, Richard priait à genoux dans la boue, la tête contre le mur ancestral, n'expliquant rien. Victoria prit l'enfant dans ses bras et descendit sur la route. C'est Charlie qui passa. Il était heureux de pouvoir l'aider. Elle logea huit mois dans un motel au bout de la vallée. Puis son père est venu pour lui demander de revenir à la maison où Richard se désespérait. Il peignait des visages imaginaires et épouvantables. C'était l'enfer. Le fantôme d'Emily les visitait toutes les nuits parce qu'elle regrettait maintenant de les avoir quittés de cette manière. Victoria se laissa convaincre. La maison était propre, claire, et Richard peignait une vue de la campagne avec des toitures roses dans le ciel presque vert. L'enfant y plongea un doigt expert. Richard ne supprima cette trace qu'une semaine plus tard, quand tout sembla être revenu dans l'ordre qui avait été celui que la mère de Victoria entretenait depuis le début de leur histoire, si c'était une histoire, cet ordre impeccable du temps traversant les choses dans le sens de la mémoire. Il ne se passa plus rien. Le père de Victoria partit en voyage et il ne revint jamais. Victoria avait souhaité ce voyage mais elle n'avait jamais espéré cette absence. Richard ne connut pas d'autres femmes, il oublia d'aimer, ce qui était facile au fond. et il installa sur ses lèvres un sourire définitif qui n'intrigua que son fils. Victoria partagea son temps : son fils, la maison, les amants, les maîtres, les projets, les voyages, les retours, les lettres écrites, les lettres déchirées. Le temps passait. Malcolm en eut la première intuition en recopiant une carte de vœu à l'occasion d'un Nouvel An. Il contempla son écriture, en devina la profondeur et le temps n'était que le relatif de l'ennui. Écrire dans ces conditions lui sembla impossible ou bien, si c'était possible, comme le prétendait son père, il n'y avait rien d'autre au bout de l'écriture que cette douleur tragique qui était le sceau de l'existence. Écrire, au lieu de peindre comme se tuait à le faire ce père tellement étranger à la mère qui n'espérait rien d'autre de l'amour que ce cri essentiel que la nuit exagérait encore s'il ne trouvait pas le sommeil. Dans ses rêves, le cri redevenait inexplicable et il se réveillait pour en retrouver la tessiture stuporeuse. Mais s'il ne dormait pas et que sa mère exprimait ainsi le plaisir qu'on lui donnait, il comprenait, il était capable d'en parler, il sentait ce pouvoir, il voyait clairement la surface à traverser pour la briser en mille morceaux qui étaient tout ce qu'il savait du vocabulaire. Richard savait que Malcolm deviendrait un écrivain. Victoria n'y croyait pas. Une lettre de son père, qui séjournait en Afrique, lui conseilla la compréhension. La foi ne suffisait jamais à contenir le talent peut-être incalculable de Malcolm. Pas un mot sur Richard. Rien sur la vallée. C'était un voyage fantastique. Un rêve inaccessible. Le petit amant qui se tortillait entre ses cuisses n'existait que par rapport à cette distance. Cette fois, le cri de plaisir n'alla pas plus loin que la chambre où Richard s'imaginait qu'elle n'existait plus s'il la buvait au lieu de lui reprocher ses infidélités. Le petit amant apparut, il demandait s'il restait de quoi boire. En bas, Victoria attendait. Il s'excusait de ne pas pouvoir la faire attendre plus longtemps. Il arracha la bouteille des mains de Richard et il disparut. À la place du petit amant qui n'avait pas fermé la porte, il y avait maintenant Malcolm. C'était un enfant de rêve. Il avait entendu les pas dans le couloir et il s'était inquiété. Richard le reconduisit à sa chambre, prétextant qu'il n'avait pas le temps d'en parler parce qu'on l'attendait en bas pour continuer la conversation interrompue par la recherche d'une bouteille. Le petit invité cherchait cette bouteille. Et bien sûr, il ne l'avait pas trouvée. J'ai caché toutes les bouteilles. Personne ne les trouve jamais. C'est un truc. Un truc épatant. Malcolm le trouvait épatant aussi. Mais Richard ne descendit pas. Il était revenu dans sa chambre. En bas, Victoria gloussait parce qu'elle était une poule. Le petit homme qui l'accompagnait parlait trop. Elle finirait par ne pas aimer ça. Malcolm attendit le cri. Elle ne manquerait pas de crier. Un cri, ce n'est pas un mot, et il n'y a pas de mots pour l'exprimer intégralement. Un cri à la place des mots, ce n'est plus rien si on cherche à comprendre ce qui s'est réellement passé. Les mots ne sont que l'indication de la place des mots. Voilà ce qui était en jeu. Approximativement.)

Emily ne recommença à pleurer qu'une fois rentrée chez elle. Elle habitait en ville, la maison familiale, dont elle n'occupait que le troisième et dernier étage, avec accès au vaste grenier que Richard avait naguère transformé en atelier et presque aussitôt abandonné à cette lumière savante sans donner aucune explication. Depuis on ne le voyait plus dans la maison. Au rez-de-chaussée, la boutique des souvenirs exposait deux ou trois de ses feux dantesques. Au premier étage, vivaient le boutiquier et son épouse. Le deuxième étage était inhabitable. Il appartenait à Richard qui avait renoncé à en restaurer le vaste appartement qui était celui dans lequel il avait grandi doucement sous l'influence essentiellement érotique de sa sœur Emily. Elle n'entrait jamais dans cet appartement sans se remémorer toute la suite des événements qui constituait maintenant leur seule histoire. Une histoire que les parents avaient soigneusement alimentée de leur sens des apparences. Quelque chose de complexe dont il suffisait de parler avec cette science de l'implicite qui était la leur au moment de tout recommencer parce que Richard, toujours lui, venait de détruire une partie de l'édifice familial, mental aux dimensions raisonnables, surfaces certes encore perfectibles mais parfaites du point de vue du social qui les intéressait ensemble quand ils savaient se retrouver pour exister dans les coïncidences exactes de leur reflet, profondeur adimensionnelle maintenant qu'il n'était plus question que de la mort qui avait emporté les géniteurs de ce microcosme provisoire. Emily pleurait. Elle se retrouvait seule. Elle désirait tout l'amour. Richard ne reviendrait pas. L'histoire ne se terminait donc pas comme il avait voulu qu'elle se terminât : la maison aux mannequins brûlée parce que ce feu n'expliquait rien. Le pendu s'était transformé en torche et, à la fenêtre, la femme terrifiée n'avait pas eu le temps d'utiliser le revolver que Richard avait d'ailleurs emporté : Emily ne l'avait pas trouvé dans les affaires de Richard. Il avait laissé les photographies, sans doute toutes les photographies et les nus sublimes de Victoria n'étaient pas les moins révélateurs de cet abandon total. Au mur, elle avait décroché la photographie de la maison, double portrait : le premier montrait la maison telle qu'il l'habitait chaque dimanche et tout le temps des vacances (elle avait le souvenir d'étés merveilleux), le second, de dimensions volontairement exagérées, révélait un moment de l'incendie-œuvre d'art, et le regard éberlué d'un passant qui pouvait être un ami de la famille qu'Emily revoyait à la table que sa mère destinait à la vie sociale, une nappe blanche sertie de fleurs roses ou bleues, les couverts de porcelaine à la géométrie figurative, l'argenterie sans ombre, les mains tranquilles posées sur l'angle formé par ce plan mémorable et la chute en godets de la nappe sur les genoux qu'elle donnait à d'autres mains plus difficilement repérables dans la forêt des souvenirs de ce temps-intervalle de bonheur-question. Mais cette maison n'était plus rien. Elle avait accepté l'idée de cet incendie esthétique mais n'avait pas voulu ni des photographies ni du commentaire passablement versifié qu'elle avait à peine lu par-dessus l'épaule de Richard, quand celui-ci avait présenté cette œuvre circulaire dans la seule galerie de Rock Drill qui le représentait aussi régulièrement que le lui permettaient les caprices incessants de l'artiste. Elle n'avait pas emporté que les nus de Victoria avec l'intention de les détruire parce que Victoria était mineure. Puis le corps de Victoria s'était mis à exister. Le visage de Victoria, clair et accessible. Sa manière de donner à voir les attributs de sa sexualité au début de cet épanouissement qu'Emily ne se connaissait pas faute d'être belle. Ces ombres sexuelles n'étaient que le délire de Richard. Victoria n'en soupçonnait sans doute pas la fréquence hallucinée. C'était un amour démesuré. Victoria en formait la surface. S'il y avait une profondeur, Emily n'en devina jamais la substance. Mais elle savait tout de la distance. Ce temps équivalait au plaisir. Étant assise juste à côté de Victoria (avant que le père de Victoria lui demandât d'aller attendre la fin de cette conversation dans sa chambre sans oublier d'en fermer l'infranchissable porte) juste le temps d'entendre le père de Victoria demander doucement à sa fille de s'éloigner parce que le sujet de la conversation qu'Emily prétendait commencer ne pouvait pas l'intéresser, Emily avait tout enregistré de cette présence érotique qui expliquait la disparition de Richard parce qu'elle savait que Richard ne pouvait pas en espérer ni le bonheur ni la fin de ses tourments. Les épaules nues de Victoria avaient l'attrait de ce voyage aux confins du désespoir. On pouvait espérer en oublier l'éphémère existence. Ce temps n'existait plus au moment d'en rêver. Emily comprenait parfaitement cette disposition particulière du commencement de l'ordre des choses en question, Richard avait donc toutes les raisons de ne plus revenir dans les parages de cette exhibition sentimentale. Qu'espérait-elle de cette trouvaille ? Le père de Victoria ne pouvait pas conclure autrement la conversation qu'elle venait de provoquer pour le perdre dans le labyrinthe de son vertige filial. Il l'avait presque mise à la porte. Elle avait conduit la voiture si imprudemment qu'elle en tremblait encore. Ces virages d'ombres, ces ombres rectilignes et froides, ces arrachements de décor à la lueur des phares, l'impression de ne plus pouvoir arrêter ce franchissement, avec au bout du compte une manœuvre maladroite pour tenter de garer le véhicule le plus près possible de la maison. La boutique était encore éclairée mais le rideau à moitié baissé ne lui permit qu'une vision partielle des personnages qui traversaient diagonalement ce décor de pacotilles et de babioles pour la rejoindre à l'angle du couloir, juste derrière la porte d'entrée qu'elle ouvrit en même temps que la femme du boutiquier remontait un bas fatigué sur une jambe mollement installée dans la balustrade de l'escalier. La robe rejetée sur cette intimité outragée, la femme l'interpella pour lui révéler le carré blanc sur fond blanc au commencement de l'escalier. Emily dit : J'ai bu, en même temps que la femme lui demandait s'il s'agissait d'une lettre de Richard qui ne pouvait tout de même pas demeurer si longtemps sans donner de ses nouvelles. Emily fit sauter la punaise sous l'ongle. La lettre était de Richard. Ou d'un autre Richard. Un Richard quelconque parmi les Richard qui peuplent l'imagination. Je ne l'aurais pas remarquée si vous n'aviez pas eu la bonté de me la montrer. La femme du boutiquier haussa les épaules. Si c'était une lettre de Richard, ce qu'elle souhaitait plus que tout, tout était bien qui finissait bien. Mais pourquoi donc Richard écrirait-il une lettre à cette heure de la nuit ? Le mieux était d'aller se coucher et ne plus penser à toute cette histoire qui finirait par ne plus être une histoire faute de ne pas pouvoir s'achever d'une manière compréhensible par tous. Mais vous comprenez mieux que les autres, dit la femme. Le boutiquier arriva dans l'escalier pour donner son avis. Boire n'est pas la seule solution au problème posé par Richard. Avez-vous pensé à vous confier à un spécialiste ? C'est ce que je ferais à votre place. Mais à sa place tu n'y es pas. Je n'ai pas bu, dit simplement Emily. La tête me tourne mais ce n'est pas à cause de ce que j'ai bu. Le boutiquier fit un écart pour la laisser passer. Elle entra dans la cage de l'ascenseur en répétant les mêmes mots qu'il venait d'entendre sans les comprendre. L'ascenseur s'éleva. La femme du boutiquier prit le temps d'ajuster le bas sur l'autre jambe. Pendant ce temps, le boutiquier tournait la clé dans la serrure. La femme dit : oh ! cette satanée serrure de tous les soirs que Dieu fait sans nous demander notre avis !

— Tu te répètes, mon chou. Trouve autre chose. Autre chose, pensa Emily sur le palier du troisième étage. L'ascenseur redescendit. Elle attendit l'ouverture cacophonique de la grille avant d'entrer chez elle. La lettre n'était pas de Richard.

Il fallut attendre que la température de l'eau permît d'entreprendre la recherche du corps de Richard. L'idée de cette rencontre dans la pénombre aquatique épouvantait Emily mais Victoria n'en pouvait plus d'attendre et elle proposa de plonger elle-même dans le tombeau fluide et inacceptable de Richard. Elles se voyaient tous les jours depuis la lettre de Victoria. Une fois lue, Emily n'avait pas attendu la fin de la nuit. Elle était redescendue pour jeter un regard aux quatre coins de la rue où Victoria l'attendait peut-être. Les persiennes du salon des boutiquiers au premier étage (leur chambre donnait dans la cour et Emily avait deviné cette lumière géométrique sur le pavé noir et blanc à proximité d'un parterre de géraniums qui était l'œuvre de Richard du temps de moins d'angoisse au moment de la nuit) s'éclairèrent tandis qu'elle franchissait le trottoir pour atteindre le tilleul à l'angle d'une autre rue. Elle appela Victoria. Les persiennes s'éteignirent. Emily songea vaguement à ces symétries d'ombres et de lumières. Victoria n'existait pas encore. Il restait à en créer le personnage maintenant qu'elle était devenue nécessaire à la continuation de ce temps où Richard était un mort pour elles seules (Vincent existait dans une autre histoire aussi impénétrable que sa cellule de condamné à mort). Pleurer dans ces conditions de pluie légère et de tiédeur printanière ne servait à rien. Le nègre qui passait avait l'intention de la violer, non pas parce qu'il la trouvait à son goût, mais parce qu'il la rencontrait. Il continua son chemin tout en examinant les tenants et les aboutissants de cette idée de passage qu'Emily avait eue en même temps que lui. Mais elle n'y pensait plus en revenant dans son appartement. Elle relut la lettre. Victoria ne savait pas nager. L'eau était trop froide encore. Elles attendraient ensemble. Comment passer ce temps incroyable ? Le lendemain, elle prétexta une migraine frontale (celle que tout le monde lui connaissait) et elle n'alla pas à l'école où ses collègues la remplacèrent chacun à son tour parce qu'ils (et elles) lui reconnaissaient ce droit à la migraine qui est un signe avant-coureur de l'angoisse, l'angoisse était la part essentielle de la psychologie d'Emily, selon l'opinion de la plupart de ses collègues de travail, à l'école où elle n'enseignait rien de ce qu'elle savait et tout de ce que les autres ne voulaient pas ignorer. À cause de l'eau qui ravinait encore le chemin en diagonale depuis un angle de la cour, elle laissa la voiture au bord de la route et remonta à pied, pensant au contenu de la lettre, à l'écriture de Victoria (facile et profonde), à la mort décomposant le corps de Richard, à l'eau qu'il faudrait traverser pour aller à la rencontre de ce qui restait de Richard. Elle venait promettre à Victoria de détruire la lettre. Victoria lui demandait de détruire la lettre une fois lue. Elle ne détruirait pas la lettre. Elle promettait de le faire. Victoria redoutait l'eau. Elle ne parlait pas du cadavre, des particules en suspension dans l'eau, des os habités, ni de la température qui était au fond la seule condition. Il fallait attendre l'été. Attendre l'été était une idée absurde. Penser qu'elles avaient le temps, tout le temps, était une perte de temps, disait Victoria en pensant à la lettre qu'elle avait écrite dans un moment de désespoir. Les yeux d'Emily expliquaient la lettre. Elle en avait rencontré le regard tandis que son père empochait les photographies obscènes. Elle en avait reconnu les marges dentelées. C'était le noir et le blanc du bonheur. Mais les yeux d'Emily trahissaient cet érotisme prometteur. Victoria avait écrit la lettre. Elle avait attendu le silence. La nuit avançait toujours dans ce sens. Elle ne pouvait pas se tromper. La boutique était encore ouverte. Elle passa devant en tournant la tête du côté de la rue mais le boutiquier les connaissait toutes et il l'appela à travers la vitrine. Mademoiselle Emily n'était pas rentrée. Il ne comprenait pas ce retard mais elle ne manquerait pas de le lui expliquer à son retour, sans doute au milieu de la nuit, si elle était encore vivante. Victoria frissonna dans ce regard. Il vit la lettre dans les mains. Si elfe voulait, elle pouvait la punaiser sur le mur au bas de l'escalier. L'amant d'Emily ne s'y prenait pas autrement. Ensuite Victoria s'est glissée dans la boutique avec l'idée de se laisser faire l'amour par cet homme qui voulait aussi profiter d'une courte absence de son épouse pour se laisser aller à un peu de plaisir avec une fille de l'âge de sa propre fille. Il aventura une verge approximative sur la peau tranquille qu'elle découvrit à peine parce que le temps manquait. La convulsion n'eut pas lieu au moment où elle l'espérait et elle disparut dans la nuit. C'était fait. La lettre. L'amour. Emily. L'eau. Fait, commencé, presque réel, ce lendemain d'un vertige. En rentrant, elle ne trouva pas le moyen de subtiliser les photographies que son père avait qualifiées de pornographiques. La chemise pendait au dossier d'une chaise. Mais sa mère ne dormait pas. Elle attendait son retour. Elle l'attendait, mais elle ne se leva pas quand elle rentra. Elle ne voulait pas savoir ce qui venait de lui arriver. Elle parlerait demain de cette pornographie. Le soleil se levait. Victoria avait passé la nuit dehors. Maintenant, il fallait se lever et se préparer à en parler. Sur les photos, on reconnaissait le lit, les arabesques rouges de sa parure et le cuivre grotesque de la lampe de chevet qui était restée allumée. La fenêtre éclairait l'autre côté du corps, une lumière grise dans les détails d'une intimité qui avait commencé par être la sienne, mais Victoria ne pouvait évidemment pas se souvenir de ce temps. Victoria dormit toute la matinée. Le printemps était serein. La fenêtre immobile. Le corps douloureux. Sa mère entra. Elle ne montra pas les photos. À quoi bon ? dit-elle. Le regard de l'homme est stéréotypé. Cette lumière ne te ressemble pas. Mais il n'était plus là pour l'expliquer. Emily voulait savoir. Pourquoi ne pas briser ce miroir de silence ? Emily ne demande rien d'autre. Le feu détruira les preuves de ce souvenir. Sa mère ne tarissait pas. La boue est encore de l'eau. Victoria étira un corps passablement étranger à ces soucis peut-être majeurs mais du point de vue de son père seulement. Sa mère écarquilla les yeux. Elle était perdue elle aussi. Elle prenait conscience de cette fatalité. Emily n'était pas la bonne réponse. Emily compliquait les choses si Victoria ne savait rien. Elle les envenimait si Victoria trahissait le silence de Richard. Victoria vit sa mère sortir de la chambre avec une lenteur peut-être destinée à arrêter ce temps invivable. Emily appela dans la cour.

Elles allèrent ensemble près de la rivière, toutes les trois. Arrivées au gué empierré, elles s'arrêtèrent pour considérer de loin le méandre où le corps de Richard ne pouvait plus avoir d'existence. Cette eau inerte et noire paraissait inaccessible. Victoria montra l'endroit où Vincent avait enfoncé dans l'eau la tête épouvantée de Richard qui n'avait pas crié. Non, elle ne se souvenait d'aucun cri. Elle connaissait le cri de Richard mais elle n'en paria pas. Emily s'était avancée dans le gué. Elle avait de l'eau jusqu'à mi-cuisse et elle tremblait en pariant de cette eau, le regard fixé sur le méandre morbide. La mère de Victoria ne franchit pas la boue grise au-delà de l'herbe où ses pieds nus s'agitaient dans l'attente du cri de Victoria qui les appelait depuis l'autre berge. Ses jambes s'enfonçaient lentement dans le taillis. Elle arrivait la première au bout de ce chemin de ronces et de fougères mais elle ne pourrait pas escalader les troncs couchés au bord du trou d'eau, juste au-dessus de l'endroit où le corps de Richard s'était enfoncé, si sa mémoire était exacte. Pendant ce temps, Emily luttait contre l'eau. Les jambes de Victoria, longues et blanches, dans l'oblique désordre des troncs verts et noirs, lui inspirèrent l'énergie nécessaire au franchissement de cette paralysie. Hors de l'eau, elle crut défaillir. Mais Victoria s'était assise sur un tronc et tentait de briser cette eau du bout du pied. Il n'était plus question de la rejoindre. Voyait-elle quelque chose ? La tête penchée de Victoria secouait une chevelure invraisemblable. Son pied ne s'enfonça jamais plus loin que la cheville. Ce pied suspendu dans le reflet intranquille était obscène. La mère de Victoria le pensait. Emily le dit à mi-voix mais personne ne l'entendit. Elle considéra le gué d'un air désespéré. Déjà, Victoria l'avait rejointe sur la berge. Elle n'avait pas mouillé sa robe. Elle toucha la robe d'Emily pour lui reprocher sa négligence. Sa mère soupira avant de s'en aller. Victoria devina à peine cet éloignement dans l'ombre sereine du bois en fleurs. Elle n'avait pas eu la force de porter Emily sur ses épaules. Emily était restée de l'autre côté de la rivière. Elle paraissait maintenant incapable de revenir avec elles. La mère de Victoria les attendait, assise sur une murette au bord du chemin. Elle pouvait voir Victoria debout au bord de l'eau, les pieds dans la boue et les mains sur les hanches. De l'autre côté, Emily semblait pleurer. De quoi se plaignait-elle maintenant ? On n'entendait pas la voix de Victoria. Elle pariait pourtant. Elle avait l'air décidée à aller au bout de cette sinistre aventure. L'été venu, elle serait la première à entrer dans cette eau innommable. Elle aimait les recherches sinistres, Victoria. Elle révélait toujours les présences d'insectes au moment de se coucher dans l'herbe. La terre la rejoignait toujours à cet instant précis. Il fallait l'envier pour pouvoir exister avec elle. Enfin, la mère de Victoria aperçut la barque qui descendait tranquillement la rivière. Emily ramait, heureuse en apparence, sans doute blessée et en tout cas passablement terrifiée par l'assurance de Victoria qu'elle aurait souhaité ne jamais avoir rencontrée. Mais le mal était fait, se dit la mère de Victoria. Elle continua le chemin, passant devant la maison sans s'y arrêter. Sur le seuil de la cuisine, le père de Victoria, qui la regardait passer sans oser l'interpeller pour arrêter ce temps désormais inexplicable avec les moyens du bord, pensa : il faut que je fasse quelque chose. Thelma monta jusqu'au verger. Il ne la voyait plus maintenant. Il rentra.

Le séjour à Rock Drill s'était bien passé. Thelma s'était montrée compréhensive cette fois. Elle n'avait même pas vu d'inconvénient à parler d'elle. Elle avait parlé longuement, chaque jour à la même heure, et chacun souhaita tirer un enseignement de ces confidences. Il n'y avait rien d'autre à faire. Il s'était ennuyé mais il n'y avait pas eu d'incidents majeurs, comme cela était arrivé l'année dernière et personne ne s'était plaint cette fois de la symbolique du rituel qui avait été respecté d'un bout à l'autre malgré la douleur infligée. Lui-même avait pleuré de ne rien pouvoir contre cette douleur qui chaque fois l'amenait au bord de ce désir insensé de mourir sans plus rien attendre ni de la vie ni de la société. Mais son cri n'avait impressionné personne. L'officiant avait continué de l'écarteler jusqu'à la limite signalée par une inflexion particulièrement infinie du cri qu'il avait lui-même entendu quelquefois en passant devant la salle d'initiation. Il n'avait pas mesuré cette douleur. Seul le cri lui avait paru avoir de l'importance. L'année prochaine, ils amèneraient Victoria. Elle ne comprendrait pas. Au début, personne ne comprenait. On se révoltait à l'idée de n'être qu'une partie du tout condamnée à ne jamais rien savoir de ce tout partagé par tous. Victoria crierait plus fort que les autres relativement à ce qu'elle savait de l'amour. Il n'y aurait rien à ajouter à cette différence. La douleur provoquerait l'abandon tôt ou tard. Il la fouetterait lui-même si on le lui demandait. On le lui demanderait, c'était sûr. Il était le seul responsable. Elle ne lui en voudrait pas. Même Thelma était revenue. Cette année, elle avait été parfaite. Elle avait promis d'être avec lui l'année prochaine. Thelma tenait toujours ses promesses. Il le savait, il sortit. Le soleil inondait le verger. Les troncs n'apparaissaient plus sur l'écran du ciel. Dans l'herbe qui descendait, l'ombre était celle d'un nuage immobile. En haut, il ne la trouva pas. Il traversa tout le verger jusqu'à sa limite, labyrinthe d'odeurs et de lumière. Thelma était assise dans l'herbe, en plein soleil. En bas. Une barque dérivait. Thelma dit : ce sont Victoria et Emily. Il dit : quelle idée de / de quoi ? Lui parlerait-il de leurs croyances ? Elle y pensait en regardant la barque. Emily riait. Mais Victoria ne l'approchait pas. Plus tard, dit-il. Cet été ? Il caressa les jambes de Thelma. Jusqu'où iront-elles ? Elle montra le pont. Deux hommes s'agitaient au pied d'un pilier, au ras de l'eau. L'un d'un attrapa la barque au bout d'une perche. Les filles étaient assises, les rames suivant le fil de l'eau. La proue choqua le parapet. Les hommes tendaient leurs mains. Elles donnaient les leurs. Thelma ferma les yeux. Que va-t-il arriver ? dit-elle. Rien, dit Byron. Maintenant les filles étaient immobiles sur le parapet, l'une à côté de l'autre, sans doute silencieuses, attentives. Les deux hommes s'embarquèrent. Thelma entendit l'eau secouée par les rames. La barque nagea sous le pont. Il fallut attendre une bonne minute avant de la voir réapparaître de l'autre côté, rapide et lumineuse. Victoria se séparait lentement d'Emily. C'est ce que voyait Thelma. Emily s'asseyait sur le parapet, les pieds presque dans l'eau. Victoria remontait le talus le long d'un pilier. Ensuite elle la vit traverser le pont dans le sens de la ville. Emily s'était transformée en statue. Les deux hommes repassèrent dans la barque. Elle les salua en agitant ses pieds nus. À l'autre bout du pont, Victoria s'arrêta pour leur parler. La barque s'immobilisa, revint vers le parapet et Emily posa un pied sur une rame que l'homme maintenait à fleur de l'eau. Victoria parlait toujours. Byron s'allongea négligemment dans l'herbe et ferma les yeux à cause du soleil. Thelma regarda jusqu'à la fin. Il sut que c'était terminé parce qu'elle s'en allait sans rien dire. Il se leva, cracha la brindille et jeta un œil sur le pont, la rivière, la barque, les hommes, les filles, sa fille, les rames, le fil de l'eau, les piliers, l'ombre bordée d'écume, l'agitation des feuillages après le pont. Thelma l'appela. Ils mangeraient sur le pouce. Il ne dit pas non. Elle lui donna rendez-vous sous le cerisier. Il découvrit avec un bonheur intense cette floraison blanche. Victoria les rejoignit au dessert. Il lui tendit un verre. L'eau lui parut fraîche et pure. Elle se nourrissait de cette simplicité. Il n'y en a pas d'autres. La journée pouvait passer maintenant. Elle ne tenterait plus rien pour se souvenir. Elle pouvait travailler à la cuisine. Elle adorait les cuissons. Ce soir, ils mangeraient chaud. Ensemble. Il allumerait un feu dans la cheminée. Thelma mesurerait le débit de l'alcool sans pouvoir toutefois en interrompre le désir. Il se passait tellement de choses en si peu de temps. Byron jetterait la dernière gorgée dans le feu étonné. Visage illuminé de Victoria. Brièveté du regard. Comme toujours. Elle n'est jamais disponible.

L'après-midi, il rangea le bois contre le mur de la grange, à l'abri des pluies d'été. Il en profita pour calculer la quantité à couper en vue de l'hiver prochain. Il griffonna ces réflexions sur un morceau de papier puis il passa le reste de l'après-midi à déchiffrer cette trace. Thelma l'observait. Elle passait beaucoup de temps à l'épier. Elle s'attendait à des changements invivables. Elle savait qu'elle en vivrait cependant toute la douleur. Dans la cuisine, Victoria sifflait comme un homme. Paragraphe rhéologique.

Le lendemain matin (il était presque midi), Emily s'amena avec un panier de provisions. Victoria feignit de s'étonner. Comment peut-elle oublier des choses aussi simples, aussi faciles ? se dit son père. Mais il ne répondit pas. Il sourit à Emily parce qu'elle renonçait à le faire chanter. Dans son idée, Victoria chanterait plus juste si elle se mettait à l'aimer. Thelma ne comprenait pas. Il les accompagna jusqu'à la porte. Emily exhiba une bouteille. Du vin ? fit Thelma. Du vin. Elle et moi. Elles semblaient glisser dans l'herbe comme des patineuses sur la glace. Il les regarda jusqu'à ce qu'elles disparussent au bout du pré sous les cerisiers en fleurs. Elle ne sait rien, dit-il à sa femme. J'ai le temps d'y penser. Hier matin, en regardant sa femme passer devant la maison sans s'y arrêter, il avait pensé : il faut que je fasse quelque chose. Depuis, il n'avait sans doute rien trouvé, mais il savait parfaitement ce qu'il ne fallait surtout pas faire. Que penses-tu d'Emily ? dit Thelma. Je connais des parents qui ne jurent que par elle. Paragraphe immobile. Recherche des mots propices à traduire l'attente.

Il fallait parler de l'imagination de Richard. Emily composa un échiquier avec les photos. Toi, moi, toi, moi, toi, moi... récita-t-elle en soignant la monotonie de cette seule diphtongue répétée un nombre incalculable de fois pour troubler la sérénité de Victoria qui ne se voyait plus à la fin. Rectangle infini. Ce que je veux figurer, c'est l'imagination de Richard. Victoria ne comprenait pas. Elle connaissait le plaisir. Mais Richard s'était montré tellement odieux. Emily mélangea l'échiquier. C'est tout ce qui reste, dit Victoria. On trouvera peut-être le corps. Cet été quand la température de l'eau... Emily ? Suite inachevée.

L'imagination de Victoria n'allait pas plus loin que cette mort insensée de Richard. Emily grignota des fruits sirupeux en écoutant Victoria qui oubliait de manger. Byron l'avait prévenue : ma fille est imprévisible. Elle ne dira rien. Puis Victoria déchiffra les photos une à une : la chambre, le pré, la flaque dans la cour, les fougères, l'eau, la cascade introuvable. Emily ne posa que cette question. Victoria prit le temps de se souvenir. Mais la cascade demeura introuvable. Elle n'existait peut-être pas. Était-ce bien une cascade, cette composition des pierres et d'eau ? Victoria pouvait se rappeler ce défi au silence. Elle avait existé dans ce silence introuvable, le temps d'une photographie, après l'amour. Elle ne retrouverait pas cet endroit de rêve parce qu'il existait de l'intérieur. Elle était ce corps entièrement compris dans un éparpillement qui n'avait pas les limites imposées un peu vite par la prise de vue. Elle montrait ces blancheurs exubérantes. Emily en découvrait lentement le vertige. Par contre, la flaque de boue dans la cour était repérable. Cette boue transportée dans le lit n'avait plus de sens maintenant qu'elle s'en souvenait comme prélude au viol imaginable dans les circonstances de la boue. Oui, dit Emily, ce n'est que de la boue, dans la cour, dans les draps, à la surface du corps, traînée de boue sur le carrelage géométriquement exact de la cuisine, le corps au bout de cette trace gestuelle, paralysé par le déclenchement de l'obturateur. Essaie de te souvenir du pré, de cette ombre éparpillée en millions de pétales et de brindilles. La photo montrait une épaule et la main tranquillisée sans doute par une promesse. Souviens-toi. Le pré. Le passage du vent au fil de l'herbe. Cette douceur. Il en parlait. Cette fois, il avait traîné son corps sans en prendre soin. L'herbe avait été douce. Ce picotement infini, en surface, épanchement lent, mais la terre au bord de la rivière l'avait arrachée à ce plaisir qui paraissait inachevable et qui se finissait dans la tristesse de la terre dure et douloureuse, entre Richard et l'eau qui dormait encore parce qu'il avait l'intention de la réveiller de cette manière intolérable. Il avait attendu ce signe de révolte. Il n'attendait que la raison de continuer de lui faire mal. C'était arrivé. Il jubilait. Dans l'eau, elle n'eut plus d'espoir. Il la photographia au moment où elle s'en extrayait pour retrouver sa respiration. Il avait saisi le sens de ces retrouvailles avec l'air. Il s'en vantait. Un soir, ils avaient regardé toutes les photographies. Elle frissonna enfin. Elle avait interprété un personnage tellement étranger à l'idée qu'elle se faisait de Richard. Ce roman-photo, dont il ne restait que la trace (Emily se promet de fouiller encore dans les affaires de Richard pour la compléter, travaux d'approche prometteurs d'autres regains), ne pouvait pas s'achever aussi facilement. Le lendemain, Richard l'avait violée dans la cuisine. C'était tout. Elle ne parlait plus de Vincent, de la noyade, ni de la rivière. Maintenant Vincent pouvait recommencer. Elle l'attendait. Emily remit les photos dans sa poche. J'ai faim, dit Victoria. Elle se donnerait encore.

 


 

Chapitre VII

 

 C'est Charlie qui lui fit remarquer cette série de coïncidences. Emily couchait avec Charlie. Elle aimait ce plaisir. Il rêvait d'une autre femme. Ça ne durerait pas. Mais le temps passait. Elle n'attendait plus rien. Un jour (l'été approchait et Emily avait dans l'idée de plonger dans le méandre de la rivière où Victoria prétendait que Richard faisait le mort dans la même attente) (elle n'en parla pas à Charlie qui voulait devenir shérif il le deviendrait) (l'été approchait parce que le vent diminuait la pluie n'arrivait plus que par averses Charlie avait cueilli les premières marguerites dans un pré) (un jour) Charlie (qui lisait le journal pour penser à autre chose qu'à la vie de tous les jours) lui montra une photo dans le journal. C'était une maison en feu. Charlie lut rapidement le commentaire et fit non de la tête. Mais l'idée était bonne. Emily en parla à Victoria qui dit : après. Après, cela voulait dire qu'elle croyait à la mort de Richard. Emily n'y croyait pas. C'était toute la différence. Charlie reluquait Victoria d'un drôle d'air. Emily devint jalouse en l'espace d'une après-midi. Le triangle venait de se construire malgré elle. Elle présente Charlie à Victoria qui ne le regarde même pas. Mais Charlie fait mieux que la regarder. Il la déshabille. Il n'a jamais déshabillé Emily. Au sens figuré. Au sens propre (lavé récuré frotté balayé encaustiqué comme au temps de la bonne peinture) il ne la déshabille pas non plus. Elle se déshabille toute seule. Elle prend le temps. Il ne comprend pas ce temps. Victoria lui tourne le dos. Elle grimace une question silencieuse. Non, dit Emily dans son oreille ; Charlie ne sait rien, il n'imagine rien de relatif à la rivière : je le crois quand il prétend que c'est possible mais qu'il ne faut pas y croire. Victoria imaginait Charlie et Emily couchés dans le même lit pour faire l'amour, pour dormir, pour rêver, parler, ne rien dire, imaginer. Ne sois pas stupide, dit Emily en réponse, je n'aime pas Charlie, il est à moi, il fera ce qu'il voudra si c'est ce qu'il veut. Victoria s'amusait parce qu'Emily devenait bavarde. Charlie découpa la photo de la maison en feu et il partit avec l'intention de trouver d'autres photos d'autres maisons en feu qui pouvaient être l'œuvre de Richard ou d'un plagiaire mais il s'agissait peut-être simplement de l'œuvre d'un pyromane qui ne nous mettrait pas sur la piste de Richard. Tout le monde serait alors déçu : le monde c'était : Charlie, Emily et Victoria. Le triangle avait un sens : Emily, Charlie (provisoirement ou plus exactement dans l'attente d'une aventure définitive qui ne pouvait avoir d'existence sans Richard), Victoria, Emily. Il fallait bien ces deux Emily pour tout expliquer. Victoria s'amusait follement. Après tout, se dit-elle. Richard m'a violée. Secrètement, elle espérait qu'il fût mort, mais ailleurs que dans la rivière qui l'accusait en même temps que Vincent. S'il est mort, que ce soit ailleurs que dans cette relation Vincent/Victoria qui serait un tournant prodigieux de toute l'histoire. À Charlie, elle avait montré un corps facile. Emily n'en savait rien. Emily voulait planifier les recherches. Charlie avait du nez. Que savait-elle de l'intelligence de Charlie ? Rien, avoua-t-elle. Victoria dénonça amèrement ce culte du plaisir. Emily riait. Elle était belle au fond. Elle avait défloré Charlie. Victoria se demanda si elle avait défloré Richard. Emily devina cette question. Victoria grignotait en l'écoutant. Emily n'en savait pas plus. Charlie trouverait peut-être quelque chose pour les mettre sur la piste de Richard. Cette maison, ce feu, ces mannequins, Victoria pensa que c'était une manière fascinante d'interpréter le contenu de la photo. On était fasciné. Ce n'était peut-être pas le moment. Elle avait dans l'idée que la vie n'est que le rêve où les personnages deviennent réels. Elle était un des personnages de ce rêve. Le nègre Bortek y entrait noir et nu, sculptural et obscène, tel que le décrivait Thelma. Maintenant elle ne voulait plus penser au nègre et à Thelma. Elle n'imaginait pas Thelma dans cette nudité. Son père n'avait jamais évoqué cette aventure qui détruisait l'idée de Thelma, l'amour de cette idée et l'idée de l'amour. Victoria n'avait jamais vu le nègre Bortek. Elle n'en imaginait que l'idée que Thelma devait avoir d'un pareil détournement de l'aventure des sentiments. Victoria y pensait sans chercher à raisonner. Il n'y avait pour l'instant ni début ni fin. Son père demeurait le personnage central. La circonférence n'existait cas encore. Ni le plan sur lequel répandre toute cette matière intérieure et pure. Le rêve existait. Emily interférait avec ce rêve. Emily était un autre rêve. Charlie n'était plus un rêve depuis qu'il tentait d'exister après avoir violé son intimité. Elle avait aimé ce viol qui n'était qu'une idée du personnage de Charlie. Charlie n'avait que cette existence de voyeur. Mais Emily le réinventait. Maintenant, il devenait utile. Emily s'en servait. Je ne comprends plus Charlie, se disait Victoria en le regardant long et fragile s'étirer dans le fauteuil qui avait été le point de départ de toutes les observations de Richard à propos de son corps intermédiaire. Pourquoi le faire exister, ce corps ? Pourquoi cet éphémère sans commencement vaginal ni fin cadavérique ? Milieu de tout, segment purement verbal. C'est presque fini, se dit Victoria. Charlie me veut avant que ce soit fini. Emily comprendra, se dit-elle encore.

Une semaine plus tard, Charlie s'amena avec une autre photo de maison qui brûle. Emily jubilait. Avait-on trouvé des mannequins : une figure d'homme, une de femme et deux d'enfants dont une petite fille terrorisée avec une poupée ressemblante accrochée à son cou calciné ? Non, fit Charlie. Mais ça ne veut rien dire. Il les emmena. Emily choisit une robe courte et décolletée. Victoria préféra les jambes d'une salopette de coton jaune et rouge et une chemise parfaitement blanche. Elle se mit à fumer des cigarettes dès la fin de la vallée. La vallée s'éloigna. Emily frissonna. Si ce n'était pas une bonne idée, d'aller rendre compte sur les lieux de l'existence de Richard, elle essaierait au moins de passer du bon temps avec Charlie. Victoria n'était qu'une saie petite voyeuse. Elle verrait ce qu'elle verrait !

Le bijou d'Emily était étrangement beau. À l'hôtel, Charlie prit le temps de l'observer. Victoria était allée faire un tour pour les laisser tranquilles. Emily aimait la tranquillité. La tranquillité, c'était pouvoir penser à autre chose que ce que les autres veulent vous faire penser pour exister eux-mêmes ! Mais les autres n'existent pas si tout est tranquille. Même Charlie est tranquille. Elle lui montre son bijou en pleine lumière. Elle le tient à distance. Il peut prendre le temps. Emily n'est pas un être géométrique. Charlie aime cette tranquillité. Il n'ira pas plus loin. Quand Victoria revient, elle ne trouve pas une trace de cette tranquillité. Ils sont assis de chaque côté de la table et ils parlent de Richard. Richard n'existe plus mais ils continuent d'en parler parce qu'Emily veut croire à cette existence supplémentaire. Victoria en parlerait à Charlie si Emily n'était pas si amoureuse quoiqu'elle en dise maintenant qu'elle s'approche sensiblement d'un Richard imaginaire qui ne survit en réalité que pour son œuvre. Si Richard ne m'avait pas violée, je ne saurais rien de ce qui se passe vraiment. Thelma lui avait parié à mots couverts du nègre Bortek et de l'aventure relative à cette folie. Le rêve se peuplait doucement. C'était presque la fin. Il manquait une aventure à son père. C'était peut-être ça la véritable fin de l'adolescence : Thelma à la place de l'aventure et Emily à la place de Richard. Charlie n'est qu'un voyeur à la tangente du rêve et de la réalité. Informe et désirable. S'il me désire. Mais Charlie était surtout un formidable enquêteur. S'il n'avait pas vu Richard de ses propres yeux, quelqu'un l'avait vu à sa place peu après l'incendie d'une masure qui n'avait plus d'importance pour personne. C'était une femme d'une quarantaine d'années, petite et grassouillette, qui riait en parlant et fumait une pipe noire et blanche dont le tuyau était d'ivoire et le foyer d'écume. Elle riait et parlait beaucoup en fumant cette pipe élégante. Charlie l'amena à l'hôtel et elle s'installa sur le lit, appuyée au dosseret pour continuer de parier et de rire comme le lui avait demandé Charlie. Elle avait vu Richard et si elle avait su que c'était Richard, elle aurait fait ce que Charlie lui demandait maintenant. Elle comprenait le désespoir d'Emily (sa sœur) et l'indifférence de Victoria (l'amie de sa sœur). Charlie avait des mains de pianiste. Elle ne se reconnaissait qu'une qualité : la tendresse. Elle rit en secouant ses jambes sur le lit. Ce qu'elle veut, c'est plaire à tout le monde. Richard avait le visage noir de cendres. Elle avait aussi regardé les mains. Elles étaient blanches et moites. Elle se rappelait cette moiteur à cause d'un contact fortuit, sa main humide sur son épaule au moment où il semblait chercher à fuir les lieux qu'il venait d'incendier : une vieille masure, si vieille qu'on ne se rappelle plus qui y a vécu. Personne ne se rappelle ce genre de chose s'il ne se passe plus rien pour motiver les réminiscences du passé. Ce feu ne parlait pas. Richard a traversé la foule malgré le masque de cendres. Personne n'a songé à lui demander une explication.

J'ai pensé qu'il s'agissait d'un vagabond surpris par le feu provoqué sans le vouloir. Un mégot, le café, le froid, je ne sais pas. Ce n'était d'ailleurs pas la question. Elle reconnaissait Richard. Même sans masque. Elle regrettait de ne rien pouvoir. Ce qu'elle savait ne servait à rien. Victoria dit : il est loin à cette heure. Elle voulait dire : si ce que raconte cette poufiasse est vrai, il est loin à cette heure. Voulant dire : si Emily veut parler de la rivière, je ne pourrai rien. Il y a une autre femme qui attend dehors. Elle est mariée. Elle mange tous les jours. C'est ma sœur. Charlie voulait recommencer depuis le début. Dehors, la sœur donna des signes d'impatience. Elle avait posé son sac à main sur le capot et fouillait dedans avec énergie. Elle en sortit le livre qu'elle se mit à lire. C'est une liseuse. Si je savais, j'irais plus loin. Victoria se pelotonna de l'autre côté du lit. Bon, dit Charlie, on recommence. On a oublié quelque chose. Mais quoi ? La femme reraconta comment elle s'était approchée de la maison en feu. Il y avait du monde pour contempler cette triste destruction de ce qui n'a au fond jamais existé. Elle s'était approchée parce qu'il y avait ce monde immobile et clignotant. Il ne restait plus grand-chose de la maison. Le feu avait pris toute la place. De petites explosions interrompaient régulièrement les commentaires. Richard a surgi exactement à l'endroit qu'elle venait de choisir pour ne plus rien voir. Il faisait atrocement chaud et elle suait à grosses gouttes. Le masque l'a terrifiée. Richard (si c'était lui) est passé devant elle comme s'il n'existait pas (c'était lui) et elle a pu respirer son odeur de cendre (ce n'était pas lui ce ne pouvait pas être lui mais je ne dis rien je la laisse parler elle nous emporte sur le fleuve de l'oubli j'ai raison). Elle le reconnaissait sur la photo où il posait en maillot de bain à côté de celle qui prétendait être sa sœur et qui était assise un plan plus loin sur les rochers noirs où sa peau ne soutenait pas le contraste. Charlie n'aimait pas les commentaires à la place du témoignage. Il le dit. Elle rougit. Une goutte de sueur sortit hors de son front et disparut dans le sourcil qu'elle épongea avec un coin de sa robe. Victoria haïssait ce corps. Il était facile et incohérent. Elle pouvait t'aimer quand elle le voulait. La robe retomba sur les cuisses grasses de la femme qui ne voulait plus rire parce que Charlie devenait amer. Il s'excusa. Dehors, la femme s'esclaffait de temps en temps. Elle aime rire. Elle lit des histoires salées. Victoria voyait la moire rouge et cristalline de ce sel. Elle n'aimait pas les voyages. L'année prochaine, son père lui demanderait de les accompagner. Elle ne dirait pas non. Mais elle n'accepterait pas cette idée de voyage. Seule sa curiosité expliquerait ce triste abandon à la volonté de son père. Au bout du voyage, Thelma se donnait toujours au nègre Bortek. Peut-être y avait-il une explication à cette fin rituelle ? Une explication sans amour. Une explication du plaisir. Elles n'en parlaient jamais. Thelma savait éluder la question. Comment s'y prenait-elle pour être vraie au moment de ne rien dire ? Emily aimerait l'histoire du nègre Bortek. Elle y trouverait son compte. Mais Victoria s'avoua elle-même ne rien savoir d'important sur Emily. En revanche, elle savait tout de Charlie qui l'avait reluquée plus d'une fois quand elle se baignait dans la rivière pour aimer la rivière et dire non au futur de sa passion pour l'existence. Charlie pouvait rêver à cette existence en caressant le corps inaccessible d'Emily, il n'atteindrait jamais ce point de rencontre du désir et de la réalité. Réalité de Thelma, du nègre, de Richard, d'Emily même. Désir de connaissance. Mots nécessaires. Tandis que la femme parlait des mains de Charlie, Victoria entra doucement dans cette existence verbale. Moment d'écrire. Jusqu'à l'affolement des sens. Les mains de Charlie, à écouter cette femme provisoire, étaient celles d'un pianiste qu'elle avait connu du temps de sa splendeur. Elle existait donc, cette splendeur passée ? se disait Victoria. Et la femme semblait répondre : qu'est-ce que je serais sans cette splendeur passée ? Charlie tentait de sourire. Il n'était plus question de Richard. Ce pianiste revenait dans la conversation. Ces mains entretenaient un rapport strictement merveilleux avec le clavier noir et blanc. La femme cherchait une larme pour ponctuer son rêve. Elle ne la trouva pas dans le regard de Charlie. Elle reconnaissait les artistes. Charlie n'en était pas un. Il prétendait écrire. C'était tout ce qu'il avait trouvé pour la convaincre de dire ce qu'elle savait de Richard respectivement à la maison qui brûle. Il avait pris le temps de devenir écrivain à ses yeux. Il mentait comme un croyant. Il mentait comme tous ceux qui se réfèrent à la foi pour expliquer leur croyance. Les incroyants mentent mieux que les autres. Elle était une de ces autres et elle se fichait pas mal qu'on se moquât de son ignorance. Mais ce n'est pas de l'ignorance, avait dit Charlie. Bon Dieu ! Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Il s'était montré parfait dans le rôle de l'écrivain à la recherche du sujet fondateur de sa passion textuelle. Et elle avait évoqué ce masque noir comme on parle des ombres. C'était Richard ou ce n'était pas Richard. Charlie l'accompagna jusqu'à la voiture que la sœur mettait en route au moment où il ouvrit la porte. Elle s'en allait. Elle venait de perdre patience. Elle ne pouvait plus attendre. Il fallait être raisonnable. Elle avait un mari et des enfants. Maintenant elle était pressée de retourner chez elle. Elle pouvait passer la nuit avec qui elle voulait. Il n'était pas nécessaire qu'elle avouât son vice majeur. Elle la laissait entre de bonnes mains. Charlie regarda ses mains. La femme regarda la voiture s'éloigner sur la route. L'éclairage des enseignes ne portait pas plus loin. C'était désespérant. Dans la chambre, Charlie et Emily dormaient dans le lit. Victoria couchait par terre. Où coucherait-elle si on lui demandait de se coucher pour dormir ? Lisa couchait dehors avec un homme. Jamais les deux en même temps. Jones, avec qui il lui arrivait de coucher quand il avait assez d'argent pour se permettre ce péché, était victime d'une curieuse amorce de dédoublement du visage. Son nez semblait en former deux mais aucun de ces deux nez n'était complet, quoiqu'elle y eût nettement distingué les narines. En regardant bien entre les sommets des deux nez, il y avait un commencement d'œil, discret mais parfaitement partie du regard. Jones avait grandi avec cette monstruosité qui n'affectait que son visage. Il portait toujours de grosses lunettes, ce qui annulait son regard. Personne n'avait jamais désiré supporter l'infini de ce regard mais tout le monde pouvait avoir envie d'en observer l'étrangeté. En réalité, peu de gens connaissaient l'existence de ce troisième œil. Dans ce cas, il y en avait vraiment peu qui pouvait se vanter d'avoir été regardé de cette manière insensée. Lisa connaissait ce regard. Il l'épouvantait. Mais au moment de se faire aimer, il n'est plus question d'en parler. Il faut aller au bout du plaisir. Jones pouvait se le payer une fois par mois, s'il touchait quelque chose ce mois-là de l'entreprise qui faisait de lui exactement ce qu'elle voulait, à un poste où ses lunettes noires ne pouvaient provoquer aucun incident. Les mois de chômage, y compris ceux partiellement chômés, Jones se passait de l'amour comme on fait une croix sur une partie de pêche. Lisa était couchée dans une couverture de l'autre côté du lit où Charlie et Emily tentaient de deviner le regard de Jones. De ce côté du lit, Victoria ne dormait pas non plus. Elle avait écouté l'histoire de Jones mais maintenant Lisa parlait de l'entreprise, des ouvriers, des riches, du temps déjà envolé en y pensant chaque jour avec la même rage et la même impuissance. À écouter Lisa, il n'y avait rien à faire pour exister pleinement. Jones était un bon exemple de ce néant de l'existence où on ne met jamais les pieds parce que la mort est tout de même une meilleure solution si on sait l'attendre et si on ne craint pas d'avoir à souffrir le martyre avant d'être définitivement emporté. Je suis à deux doigts de ce néant. J'ai le vertige. Je regarde ce trou. Mais je choisis l'attente. Même demain. Même sur un coup de tête comme c'est arrivé à ma mère qu'on a trouvée pendue à la branche d'un pommier dont plus personne n'a mangé les pommes. Jones te regarde dans la demi-lumière de la chambre qui n'est ni la tienne ni la sienne et tu te dis que tout est possible. Mais tout, à quoi ça ressemble, si on y pense ? Des mots, du temps et de l'angoisse. Rien d'autre. Richard (comme vous l'appelez) avait rencontré Jones dans un de ces établissements où la femme (moi) n'existe plus que dans le mythe du plaisir. Jones avait regardé une femme (pas moi) et Richard avait rencontré l'oblique du regard. La femme n'avait pas dit non. Elle en avait vu d'autres. Elle ne savait pas encore mais elle ne tarderait pas à s'abandonner. On n'entre pas dans le miroir. On en sort. (Je ne souhaite ce regard à personne).

— Richard connaît Jones, dit Emily. Je veux dire : Jones connaît Richard ? Le regard de Jones devenait réalité. Charlie dit : pourquoi ne pas en avoir parlé plus tôt ? On a bêtement perdu une journée. En voilà une manière de gâcher mes vacances ?

— Tes vacances ? fit Emily. Je croyais que tu...

— Où est-il, ce Jones ? lança Victoria. C'est une cloche ?

— Oh ! non, Richard lui a laissé la maison.

— La maison ? Quelle maison ? Encore une maison !

— Richard a tout laissé avant de partir. Jones ne laisse entrer personne. Pas même moi. Pas même pour ce que vous pensez.

— Il fallait en parler plus tôt, dit Charlie. Je ne vais pas pouvoir dormir de la nuit. Avec cette sacrée idée dans la tête !

— Il dormira à cette heure, dit Lisa. Ce ne serait pas une bonne idée de le déranger en pleine nuit.

— Surtout s'il ne dort pas tout seul.

— J'vous ai déjà dit qu'il ne laisse entrer personne ! (Quand Richard reviendra (il reviendra quand personne ne pensera plus à cette maison qu'il a brûlée — Jones sait pourquoi — Jones a fabriqué les mannequins de paille — bon Dieu ce que ça brûle vite la paille !) il vous racontera les choses peut-être d'une manière différente. Je ne voudrais pas avoir l'air d'une menteuse à ce moment-là !) Demain, il sera à l'usine à ramasser tout ce qui trame pour l'entasser à l'autre bout d'un terrain vague. Il entasse ces cochonneries par-dessus la carcasse d'un vieux wagon de chemin de fer où il a passé le plus clair de son temps avant que Richard... est-ce que je dois en parler maintenant ? J'ai tellement envie de dormir.

Richard (si c'était Richard) voulait tout savoir maintenant de ces monstruosités. Il avait déjà rencontré celle-là dans un vieux livre de textologie. Mais c'était un dessin maladroit qui ne laissait rien paraître du regard. Il y avait des dessins de cyclocéphales (proboscis), d'anencéphales (spinobifido), ectrodactyles, ectromèles, syméliens, phocomèles, cœlosamiens, hémisomiens, ectrosomes, dérodymes, thoracodymes, prodymes, déradelphes, térotopages, xiphopages, céphalothoracopages ou janiceps. C'étaient des mauvais dessins, des surfaces de monstres, sans idée de la vie quand elle est possible malgré la monstruosité invivable, ni idée de la mort si le monstre n'est pas viable. Des dessins destinés à préparer le terrain expérimental et non pas à en définir la profondeur mentale. Richard reçut le regard de Jones sans ce tremblement des joues, ce clignement d'œil, ce serrement des lèvres, cette agitation des doigts que Jones avait observée dans ces cas de regard inévitable. Jones ne reconnut pas l'artiste. Il n'avait aucune idée de la nature d'artiste. Il avait rencontré des hommes de science qui le nourrissaient d'ailleurs encore parce qu'ils ne pouvaient pas l'oublier. L'entreprise se faisait tirer l'oreille chaque fois qu'elle négligeait de faire appel à Jones pour dégager les détritus qui encombraient toujours le passage de la grille d'entrée, noire et gigantesque, aux cheminées qui faisaient l'amour jour et nuit avec un ciel impropre aux désirs paradisiaques. Cette fumée, ces couleurs, ces entropies, cette rhéologie, avaient attiré Richard dans les parages de cet enfer périphérique. Il y était entré avec la ferme intention de s'approcher le plus près possible du cœur de cette hyperbole. Il avait le sentiment de pouvoir en traduire la tangente. Ces coups de pinceau (ce serait de la peinture et non plus de la matière arrachée au passage d'un autre temps qu'il convenait maintenant d'oublier) devenaient possibles parce que l'attente changeait de projet. Il avait franchi toute cette distance dans l'espoir d'avoir raison (enfin) des eaux de la rivière, des pierres revenues, des verts possibles et des tortures supposées. Toute cette délicatesse n'avait pas de sens. Il y mettait le feu par plaisir. Maintenant, le feu était central et la géométrie s'organisait autour de ce feu. Il y rencontra Jones, un monstre du regard à la recherche de la femme idéale. S'il en trouvait une à son goût (parmi les femmes idéales) il cesserait de revivre chaque jour cette existence de misérable pour se donner tout entier à elle et à sa reconnaissance du plaisir. Y avait-il d'autres monstres dans cet environnement circulaire ?

— Pas que je sache, dit Jones qui acceptait maintenant de boire le reste de la bouteille avec Richard. Des tarés, oui. Des physiques et des mentaux. Des blessés, des agonisants, des impatients, il y en a à la pelle. Je dois être le seul monstre visible dans les parages. Monstruosité inachevée, comme vous pouvez vous rendre compte. Qu'est-ce que vous êtes venu chercher dans cette copie de l'enfer ? Une femme ? Vous ne la trouverez pas. Ici, les femmes n'ont d'yeux que pour les tarés et pour les monstres. Vous n'êtes ni l'un ni l'autre, mais si vous avez de l'argent, elles changeront d'avis. C'est un comportement hérétique. (Il montre le mot TULIP gravé à l'envers d'une médaille qu'il porte au poignet à côté d'une montre-bracelet qui doit valoir son prix). Mais ce feu industriel est impuissant à les réduire en cendre comme elles le méritent ce soir. Pas une ne s'est approchée de moi. C'est peut-être à cause de vous. Vous ne plaisez pas, mon vieux.

— Vous me cherchez ? Je ne me battrai pas avec un monstre. Sur lequel de vos nez faut-il cogner pour vous sonner ?

— Je ne plaisantais pas, dit Jones un peu triste. Je plaisante rarement en présence des femmes.

— Vous avez tort, dit Richard. Elles aiment la rigolade.

— Vous ne les connaissez pas. Je veux dire : celles-là. Ce ne sont pas les mêmes. Il faut refaire votre éducation sexuelle. Ce ne sont pas encore des femmes d'ouvriers. Ce sont leurs filles.

Le lendemain, dans l'après-midi, Richard est allé chercher Jones dans la vieille carcasse du wagon. L'accumulation hétéroclite qui menaçait de l'écraser avait un sens. Richard promit de peindre cet édifice que Jones escaladait tous les jours pour l'accroître de sa patience. Richard cherchait le point de fuite dans la géométrie de la ville qui s'étendait plus bas, derrière un rideau d'arbres dérisoires. Jones le rejoignit au bord de cette pente. « Le matin, ils montent, et le soir, ils redescendent, le contraire n'était pas possible », dit-il en allumant sa pipe. Je vois, dit Richard.

— Vous ne voyez rien, dit Jones. Je ne descends jamais, sauf si on vient me chercher en voiture. Je ne connais pas la ville. Si vous avez une voiture, j'accepte de la visiter avec vous.

— J'aurais préféré m'approcher des fourneaux, les pénétrer. J'ai aperçu cette nuit une gerbe d'étincelles, juste le temps de me réveiller. Je ne rêvais pas. Je suis venu jusqu'ici pour ne plus rêver.

— Ne me dites pas que vous couchez dehors !

— J'ai loué une maison. Cette maison.

Il la montrait du doigt. Jones dit : ce n'est pas la bonne raison. Si on commence à en parler, on n'en finit plus. Je connais une autre maison qui n'inspire personne. Vous voulez la voir ?

C'était une maison sans histoire. Personne n'avait le souvenir de cette histoire. Exactement ce qui était arrivé à la famille Leconte : l'histoire avait été oubliée. Richard arracha les planches clouées sur la porte. Jones se tenait à distance. Aucun squatter n'était jamais entré dans cette masure pourtant d'aspect accueillant. La toiture était en bon état, elle avait conservé le rouge d'une peinture destinée à imiter les tuiles des autres maisons dont la première était tout de même distante d'un bon kilomètre, où commençait le quartier de ceux qui semblaient ne pas travailler et qui avaient des enfants paraissant sortis d'un conte à dormir debout. Jones préféra ne pas dépasser le porche presque effondré dans l'herbe haute et jaune où s'éparpillaient des coquelicots. Richard grimpait un escalier. On aurait dit qu'il connaissait la maison. C'était peut-être un modèle standard. Il avait vaguement parlé de la maison de sa famille. Il ne lui reste plus qu'une sœur, avait confié Jones à Lisa éberluée. Une sœur ?

— Ouais, dit Jones. Même qu'elle s'appelle Emily.

— C'est ce que Jones vous a dit ? (Emily ne peut plus ne pas croire à l'existence de Richard C'est lui. Je le reconnais. C'est moi. Emily.)

— Vous êtes la sœur de Richard ? C'était donc lui. Et il parlait de vous ! (Continuez, Lisa ! fait Charlie). Une voiture de la police est passée mais ils ne se sont pas arrêtés. Ils ont reconnu Jones et ils se sont demandé ce qu'il faisait là à reluquer le mur de la maison, immobile et terrifié. Jones a toujours cet air terrifié. Il s'est retourné. La voiture ne s'est pas arrêtée. Le cœur de Jones battait la chamade. Richard redescendait l'escalier et maintenant, il ouvrait une porte. Jones dit, à travers les planches d'une fenêtre : je vous ai dit qu'elle est inhabitable. On est en train de perdre notre temps.

— Vous croyez ? dit Richard. Sa voix semblait sortir d'une tombe, Jones tremblait comme une feuille. Quelle idée il avait eue d'amener Richard ! Personne ne le croirait. L'idée d'entrer dans l'herbe pour faire le tour de la maison n'était pas une bonne idée. Mais la voix de Richard arrivait de l'autre côté de la maison Jones n'avait jamais eu l'occasion de voir ce côté de la maison. Pour ça, il fallait entrer dans le quartier chic, à un kilomètre de là, et monter encore jusqu'à atteindre la Place des Singes, qui était réservée, disait-on, à la méditation des plus vieux. Ces vieux, on les voyait quelquefois accoudés à la balustrade, à cinquante mètres au-dessus des premières toitures. Le plus souvent, ils portaient des lunettes de soleil et ils tenaient leur chapeau à la main à cause du vent. On devinait le vent à cause des Saules. Il n'y avait jamais eu de singes. Ou alors les singes, c'étaient eux. Ils n'avaient pas l'air de singes mais on parlait toujours de la place des Singes en pensant à eux. Certains étaient reconnaissables. On disait alors qu'ils vieillissaient bien. Mais Jones n'était jamais monté pour se faire une idée de cette vieillesse mythique. La colline semblait surgir du néant de l'autre côté de la maison. Les vieux pouvaient voir le manège de Richard qui demandait à Jones de faire le tour de la maison. Il vit les herbes bouger. Jones s'approchait comme un chat. Entre les herbes, il constata que les vieux ne regardaient pas de ce côté. Il déboucha sous la fenêtre où Richard était assis, écrasé par la perspective de la colline dont l'horizon était formé par la balustrade transparente, tellement transparente qu'on aurait dit que les vieux étaient les équilibristes de ce paysage naïf. Richard ne voulait pas peindre la colline. Les maisons, il les brûlait. D'habitude, il demandait la permission, il lui arrivait même de payer pour être tranquille. Mais maintenant il fuyait ce passé. Il ne voulait plus qu'on parlât de lui. Ces conversations n'étaient qu'un mauvais souvenir. Jones vit l'éclair de rage dans les yeux de Richard. Vous allez brûler la maison ? dit-il.

— Pourquoi ne pas la brûler ? dit Richard sans le regarder.

— Personne ne s'en plaindra. Je vous aiderai.

— Vous m'aiderez à la préparer. Il ne faudra inquiéter personne. Richard fit un dessin sommaire des mannequins. Jones n'avait aucune idée de ce qu'ils représentaient et il s'interdit d'y penser. Il empocha les dessins et se mit à la recherche des matériaux. Trouver de la paille était une aventure. Il proposa de l'étoupe à la place. Richard arracha les traces de cambouis. L'étoupe pouvait servir. Jones exhiba alors les vêtements qu'il avait trouvés dans une seule poubelle, d'un coup, toute une famille démodée qu'il étala dans l'herbe d'un parterre rectangulaire originellement destiné à des fleurs dont il avait oublié le nom. Pour les têtes, qui n'avaient qu'une importance relative (à quoi ?), Richard utilisa de vieux bidons qu'il fit ressembler à des êtres humains. Cette peinture a entièrement brûlé, mais les bidons, noirs et obscènes, sont maintenant couchés dans cette cendre qui n'explique toujours rien. Jones est mort à cause d'un de ces bidons qui lui a explosé dans les mains. Ils ont récupéré ce qui restait de son corps. Sans doute pas grand-chose. Jones avait accepté l'idée de faire le mort dans un bocal de formol. C'est ce qu'on dit, qu'une fois mort on l'aurait exposé comme une œuvre d'art dans un musée des sciences de l'homme. Il en parlait souvent, de ce bocal dégoûtant. Pour rien. Il avait explosé en même temps que le bidon. Il n'était plus indéchiffrable. On ne verrait pas son regard à travers le verre d'un bocal. Il ne restait plus rien de sa monstruosité. À cause de Richard que personne n'avait même l'idée d'accuser parce que ce qu'il venait de faire était inimaginable. Il a traversé la foule avec ce masque de cendres sur le visage. Je l'ai reconnu. Je ne savais pas encore que Jones était mort. On ne l'a su que le lendemain. Je veux dire que c'est seulement le lendemain que quelqu'un a trouvé un os, puis un autre, et encore un autre, dans les cendres encore chaudes de la maison. Personne n'a pensé à Jones. Il s'est passé encore un jour avant que quelqu'un colportât la nouvelle : c'était le crâne de Jones. Sans la peau, sans les yeux, mais c'était le crâne de Jones. Les os de sa main droite empoignaient l'anse d'un bidon éclaté. Jones avait foutu le feu à cette sacrée maison. Je n'y croyais pas. Jones avait parlé de l'étrangeté de Richard mais personne ne faisait cas de ce qui n'avait même pas été un sujet de conversation. Deux jours après, je suis allée chez Richard. La maison était fermée, avec un panneau sur la porte : à louer. C'était hier.

— Dormez, dit Charlie. Demain, il fera jour.

Lisa émit un grognement. Emily voulut dire quelque chose mais Charlie l'embrassait. Victoria écouta tranquillement les sonorités de ce baiser que Lisa voulut bien ne pas commenter.

— Richard est vivant, dit Victoria le lendemain matin.

— Pourquoi m'avoir raconté des histoires ? dit doucement Emily.

— Vincent... peut-être. Mais c'est Richard qui m'a violée.

— Encore une histoire ? Richard s'expliquera clairement. Je le connais. Mais pourquoi mentirais-tu d'un bout à l'autre de l'histoire ?

— Ça ne regarde pas Charlie, d'accord ?

— Ça ne regarde personne que moi, dit Emily. N'y pensons plus.

Charlie revenait avec le journal. Il l'étendit sur le lit. Une autre maison qui brûle. En première page. Avec ce commentaire : œuvre d'art ou simple copie ?

Les os et les cendres de Jones arrivèrent à Rock Drill dans l'après-midi. Il n'y eut pas de cérémonie. On transporta le cercueil dans la chapelle déjà ardente depuis le matin. L'odeur de la cire brûlée incommoda madame Giselle de Vermort. On crut à un vertige et on la soutint, soulevant ses voiles noirs pour trouver sa chair inconsolable. Elle pleurait. À la porte de la sacristie, le comte l'observait. Il ne croyait pas non plus à ces larmes. Quand elle pleurait, sa négritude réapparaissait. Il expliquait les voiles à son interlocuteur. Mais rien sur la consanguinité. Rien sur l'histoire qui finit avec Jones qui était au fond un Vermort comme les autres, intranquille et fugace. Il n'exposerait plus cette fatalité dans un musée. L'idée avait été abandonnée par les responsables du musée eux-mêmes. Le comte était soulagé. Le monstre venait de rater sa sortie. Ni musée, ni galerie des ancêtres d'ailleurs. Chez les Vermort, on ne portraiturait pas les anomalies de l'arbre commun. On avait l'art de couper les branches inexplicables. Cette fois, on était passé près de la honte de voir un de ces Vermort indésirables figurer dans une salle de musée. Le seul musée qui exposât publiquement les restes de Vermort, monstres et autres, était à Vermort. Il n'y en aurait pas d'autres. La vengeance de Jones n'avait pas lieu. Le comte ne perdit même pas le temps de se demander ce que son fils avait encore voulu prouver en incendiant cette maison immémorable dont il ne restait (paraît-il) plus rien. Une page était tournée. La comtesse pleurait toujours. Le comte referma doucement la porte de la sacristie. « Giselle ne s'en remettra pas », dit-il.

Victoria fut présentée aux Vermort à la fin de la cérémonie funèbre. On murmurait que le crâne de Jones ne figurait pas parmi les os qu'un croque-mort attentif (qui était peut-être à l'origine de la rumeur) avait attentivement disposés dans le fond rouge et soyeux d'un cercueil. Le costume mortuaire de Vermort (un trois-pièces parfaitement blanc aux boutons de vrai ivoire, chaussettes de soie blanche et gants taillés dans la même matière) était simplement plié entre les os et les morceaux de chair calcinée ramenés avec les os (la toile d'un pneu n'avait provoqué aucun commentaire de la part du croque-mort en recherche de ressemblance). Victoria avait mimé toutes les prières. Son air angélique (un emprunt au cinéma de l'époque) n'avait trompé personne. Un dernier éclair illumina toute la chapelle. On referma le couvercle du cercueil (qu'on ne cloua pas : Victoria avait attendu presque anxieusement ce moment des coups de marteau et des clous qui s'enfoncent, purs produits de son imagination) et on étendit le blason bientôt surmonté d'un chandelier au nombre pair de cierges, noirs et rouges. Le cercueil sembla s'élever au-dessus de l'autel, bel effet de perspective que Victoria ne manqua pas de traduire à Thelma qui en frissonna. Le moment était venu (disait son père) de la présenter aux Vermort. Giselle la trouva petite et insolente. Le comte n'était pas de cet avis. Il la convoqua dans son bureau. Elle ne dit pas non. Son père lui avait conseillé mille excuses. Mais aucune ne convenait à l'intransigeance du comte. Victoria eut même l'audace de proposer une heure. Le comte s'inclina. Giselle s'était éclipsée depuis longtemps. À quatre heures de l'après-midi, Victoria entra toute nue dans le boudoir où le comte l'attendait. Elle s'assit dans les coussins qu'il lui proposait aimablement. Elle ne le quittait pas des yeux. Il avait l'air heureux. Sa verge apparut dans l'ouverture de sa robe. Il voulait l'exhiber, rien de plus. En même temps, il parlait. Comment avait-elle connu Jones ?

— En réalité, dit-elle, je ne l'ai pas connu. C'est Lisa qui nous en a parlé. Elle voulait nous le présenter. On est allé chez lui, enfin, chez Richard. Jones habitait chez Richard. C'est ce que Lisa prétendait. Bien entendu, il n'y avait personne dans la maison. Ni Richard (Emily se mit à pleurer) ni Jones. Charlie proposa qu'on aille voir les deux autres maisons. Celle qui avait brûlé avant, et celle d'après la mort de Jones.

— C'est comme ça que ça s'est passé ? demanda le comte.

— Je ne voulais coucher avec personne. Pas avec vous.

— Vous n'avez rien refusé. Le majordome vous a remis ma lettre. Vous auriez pu la déchirer et vous en aller.

— Je voulais la conserver et m'en aller. Vous trahir une bonne fois pour toutes. Je ne vous connais pas. S'il n'y avait pas eu la mort de Jones...

— Mais il y a eu la mort de Jones. Approchez.

— Vous avez promis de ne pas me toucher. Qui est Bortek ?

— C'est l'amant de Thelma, je crois. Un nègre. Roi à ses heures.

— Il existe donc bel et bien le royaume de Bortek ?

— Thelma ne s'y plaît pas. Mais elle y reviendra. Approchez.

— Vous avez promis. Le majordome m'a fait mal. Il m'a couru après. Regardez. Je voulais montrer la lettre à tout le monde.

— Mais le majordome ne l'a pas voulu. Vous êtes revenue. Il vous a forcée ?

— Non ! II m'a arraché la lettre des mains et il est devenu doux comme un agneau. Il m'a aidée à me relever.

— Il vous avait renversée ! Quel serviteur !

— Il m'a expliqué. Ensuite je m'en irai.

— Personne ne saura rien.

— Non, personne. Ne me touchez pas !

— Je n'ai rien promis. Vous voulez voir ?

— Rien que je n'ai déjà vu.

— Giselle, par exemple ? Thelma ? Emily ? Qui encore ?

— Je ne sais plus. Voulez-vous manger ? Boire ? Danser ?

— Je danserai pour vous si c'est ce que vous désirez.

— Vous ne savez rien de mon désir.

— Un seul désir ? Vous aimez la musique ?

— Je ne la désire pas. Mais si vous ne pouvez danser sans elle...

— Je peux. (elle danse) Qui nous regarde ?

— Giselle, Thelma, Emily et les autres.

— Mon père ?

— Non. Pas même le majordome qui est à mon service depuis le temps de mon enfance. Personne ne vous regarde. Pas même moi. (elle arrête de danser) Pourquoi danser ? Je ne bande plus. Approchez. Maintenant vous pouvez approcher. J'aime votre peau.

— Je n'aime pas vos cheveux. Votre cœur bat la chamade. Je veux boire pour me rafraîchir. Appelez le majordome.

— Vous vous servirez vous-même, Victoria. Ouvrez cette porte. Il y a même de quoi manger. Cela ne vous dit rien de manger ?

— Non, rien. (elle boit) C'est frais. Je ne reviendrai pas.

— Vous reviendrez si je vous le demande. C'est toujours comme ça que ça se passe. Vous me parliez de Thelma ?

— Je t'aime. Un peu. Passionnément. Elle est folle. Folle de préférer les bras de ce Bortek qui n'est rien à mes yeux.

— Il bande bien, toutes les femmes le reconnaissent.

— Mon père ne bande plus depuis que...

— Je ne sais rien de cet événement. Ne me demandez rien.

— Vous bandez. Mal. Est-ce mal ? Je ne sais plus. Je veux m'en aller. Vous ne penserez plus à moi.

— Parlez si vous voulez. Je demanderai à Gisèle. Vous ne voulez pas ?

— Je voulais emporter cette lettre, ces obscénités...

— Vous ne me trahirez pas. Cela m'est-il déjà arrivé ?

— Giselle m'aurait anéantie si elle avait pu, ce matin, dans la chapelle, à la porte de la sacristie. Vous m'attendiez.

— Non. Je ne m'attendais pas à cette apparition. Vous m'êtes apparue... oh ! le terrible hémistiche ! Vous m'aimez ?

— Je ne rêve plus d'amour. C'est ce que vous vouliez savoir ?

— Savoir ? Qu'est-ce que je veux savoir ? Bortek n'est pas venu. Cela m'attriste plus que votre lenteur. Jones ne méritait pas cette absence.

— Je ne connaissais pas Jones. Lisa nous mentait quand elle prétendait qu'on pouvait le voir. Mentait-elle ?

— Je ne connais pas Lisa. Est-ce une femme ? Je ne connais pas toutes les femmes aussi bien que vous les connaissez, Victoria. Les connaissez-vous aussi bien que vous dites ?

— Mais je ne dis rien. Je m'habille. Je n'ai plus rien à faire ici.

— Je suis désolé de ne rien pouvoir pour vous retenir plus longtemps. J'aurais aimé ce temps supplémentaire. Vous avez aimé ce dialogue ?

Elle croisa Giselle sous la charmille. Giselle s'étonna de tant de fraîcheur. D'habitude, le comte ne laissait rien. Absolument rien. Il mangeait tout. Victoria pensa alors avoir oublié un bas. Giselle ne s'était même pas arrêtée. De quoi avait-elle parié ? Au bout de l'allée, son père l'attendait. Thelma s'impatientait. De quoi t'a parlé Monsieur de Vermort ?

— De tout. Et de rien. Nous n'avons pas parié. J'ai parlé avec le majordome. Le comte est malade. Il n'est pas visible.

— Pourtant Giselle disait que...

— Giselle est une menteuse. N'est-ce pas, papa ?

— Fermez votre caquet, toutes les deux !

On revint à Lily House. Il ne s'était rien passé. Personne n'était mort. Jones s'était encore transformé. Quel serait le prochain avatar de Jones ? Un souvenir précis, incontestable, un coup de poignard dans le cœur de Giselle ? Victoria monta dans sa chambre. De nouveau seule. Que s'était-il passé ? Elle avait pensé rencontrer Bortek à l'enterrement de Jones. Mais Bortek n'était pas venu. Thelma n'avait pas oublié de louer une chambre. Elle n'y était même pas entrée. Elle s'était renseignée une fois, avec discrétion non : distraitement, l'air de rien, pensant à la chambre, à l'amour, à la verge de Bortek dont Victoria ne savait encore rien. Elle chercha dans les rangs. Le comte la salua. Qui était-elle ? Elle aurait pu lui poser la question. S'arrêter, écarter le voile encombrant de Giselle et regarder le comte droit dans les yeux pour lui demander si Bortek était parmi eux. De quel nègre s'agissait-il ? Non, je ne suis personne, dit le premier. Fichez-moi la paix, dit le second. Un troisième la trouva désirable. Elle s'enfuit. Le comte la regarda s'extraire de la chapelle. Contre-jour. Son ombre dans l'allée. L'éblouissement. La porte s'est refermée sans bruit. La cérémonie terminée, il refusa de passer devant tout le monde et il attendit, un pied de chaque côté de l'agenouilloir. On lui souriait. Il répondait par un murmure mélancolique. C'était tout ce qu'on attendait de lui. De l'autre côté de l'allée, Thelma lui faisait des signes. Il ne comprit pas tout de suite. Ces signes désignaient Victoria. Il ne savait pas encore qu'elle s'appelait Victoria. Le père de Victoria traversa le cortège pour venir le lui dire. Victoria n'était pas encore une fleur. Un bourgeon entrouvert. Virgule de pétale. Il devina sa couleur, sa texture, ses futurs mouvements dans le vent qui les agiterait à la surface de la vie. Elle se donnerait en spectacle. Il l'invita. Elle dit : Quatre heures ? Ça vous va. Il ne dit pas non. Il ne restait plus qu'à attendre. Au déjeuner, il avala un potage aphrodisiaque. Ensuite il ne trouva pas le sommeil réparateur. Il entendit ses pas dans l'allée principale. Elle était légère mais il n'était pas temps de la cueillir. Il mâcha rapidement les restes de l'aphrodisiaque qui séchait sur les bords d'une assiette et il avala le verre d'eau. Un verre d'eau ? se demanda-t-il. Elle exigera des alcools, des parfums, elle voudra me l'entendre crier.

En l'espace d'un mois, il y avait eu trois maisons brûlées sous la signature de Richard. Ils avaient visité la deuxième. Il n'y avait plus de traces de Jones. Emily reconnut des restes de pantins. Charlie dit : il faut que je rentre. Victoria les avait quittés la veille. Charlie avait téléphoné au shérif pour lui dire : c'est la cheville, chef. Je crois que ce crétin me l'a brisée. Oui, chef ; un coup de pied. Je ne l'avais pas cherché. Mais demain, il rentrerait. Non, il n'avait pas le pied dans le plâtre. Non, il n'y avait aucune femme. Pendant qu'il téléphonait, Emily écrivait une lettre à Victoria. Elle écrivait : tu as eu raison de revenir / ne t'inquiète pas / on se verra à mon retour / je ne ferai plus l'amour avec Charlie : Emily imaginait la tête de Victoria : pourquoi ? Charlie raccrocha le téléphone. On a jusqu'à demain. L'après-midi, ils iraient jeter un coup d'œil à la première maison, le lendemain matin, à la troisième. Demain soir, au plus tard, on serait de retour. Retour : ce mot, non : ce mot changé pour tout expliquer. On verra, dit Charlie. Lisa mangea avec eux sur le coup de midi. Elle était triste, Lisa. Elle parlait de Jones. Il avait le sang de je ne sais plus quelle couleur, disait-elle, Emily pensait à la couleur du sang. Charlie écoutait, pensant sans doute à autre chose. Il voulait tellement retrouver Richard. S'il le trouvait, il lui demanderait sa main (à Emily). Mais que donnait Emily quand elle devenait facile ?

La maison n'avait pas entièrement brûlé. C'était une maison abandonnée mais non pas sans valeur. Les pompiers avaient sauvé le bâtiment principal. La façade était presque intacte, à part l'ombre fantôme des flammes qui avaient réduit en cendre toute l'aile gauche. Il ne restait pas grand-chose non plus de l'aile droite. Au milieu de ces cendres, l'escalier en colimaçon, noir et oblique, semblait animé d'un léger tremblement. Ce sont tes yeux, dit Charlie. Tu vois le passé. Partons. Il était pressé, Charlie. Lisa suivait Emily dans les cendres. Elle imitait Emily. Se baissant pour ramasser un objet, le reluquant tout près du regard et le rejetant d'où il venait, négligente et amère. Cependant, Emily revint avec un tableau de peinture humide et calciné, de petites dimensions, que Lisa regardait par-dessus l'épaule d'Emily, avec la même expression d'étonnement. Qu'est-ce que tu vas en faire ? demanda Charlie. Emily ne répondit pas. Lisa ne trouvait pas la réponse. Charlie alluma une cigarette et il jeta l'allumette dans l'herbe noire en disant : j'vais parler aux gens. Il les laissa seuls. Lisa grignota un biscuit en attendant une explication. Mais Emily laissa tomber le tableau et d'un coup de pied elle l'envoya voltiger en l'air d'un buisson à moitié calciné. On perdait du temps. Ce feu n'était pas l'œuvre de Richard. Qu'est-ce qui était l'œuvre ? demanda Lisa. Le feu ou ce qui reste ? Une drôle de question, dit Charlie à son retour. Il était un peu gris. Les gens aimaient sa manière de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Tu parles ! fit Lisa.

Sur la route, Charlie eut une faim sexuelle et il dut la satisfaire avec Lisa qui consentit à lui caresser la verge. Elle refusa de se laisser embrasser. Emily dit : c'est fini de toute façon. Lisa essuya tranquillement la semence sur le pantalon de Charlie. Quand Emily décida de continuer toute seule la recherche de Richard, Charlie était dégrisé. Il regrettait cette absurde érection. Lisa s'était limitée à le satisfaire. C'était absurde et inacceptable. Il arrêta la voiture devant une gare de chemin de fer. Une locomotive fumait sur les quais. Lisa attendit dans la salle des pas perdus. Elle se sentait sale et inutile. Charlie la rejoignit au bout de dix bonnes minutes. Ils montèrent dans le train dix secondes avant le départ. Le jet de vapeur emporta les derniers mots d'Emily. À la fenêtre, le paysage devint monotone. Lisa se décomposait lentement. Le choc des roues imprima sa cadence dans le lit où sa pensée revenait pour continuer la même existence. Charlie lui avait donné deux dollars. Emily, trois. Elle avait presque dix dollars dans son sac à main. Elle pouvait s'envoyer en l'air avec n'importe qui, il restait toujours dix dollars. Dix dollars qu'elle n'arrivait pas à réduire à zéro. C'était tout le sens du voyage. Elle n'allait jamais plus loin. Le train l'abandonna enfin. À la fenêtre, Charlie lui donna des conseils. Il disparut dans la fumée. Non : c'est elle qui disparut dans cette fumée. Il ne la reverrait plus. Il reverrait Emily. C'était écrit. Victoria écrivait ce genre de choses. On ne pouvait pas s'empêcher d'y penser.

Emily trouva la troisième maison. On avait arrêté un suspect. Mais ce n'était pas Richard. Ce n'était pas non plus l'incendiaire des deux autres maisons. Il pouvait le prouver. Dans la rue, où on le lâchait maintenant, il racontait son histoire. Il ne voulait pas se sauver. Il s'inventerait un passé si c'était nécessaire. La maison, il n'avait fait que la brûler. Il n'avait pas trouvé le feu en se mettant au monde. Il retournerait à cette poussière, seul et vaincu. Il ne craignait plus rien. Il pouvait même prouver qu'il avait mis le feu à la maison. Si on lui demandait pourquoi (mais on n'en était pas encore là), il répondrait que c'était par pure vengeance. On ne tarda pas à comprendre ce qu'il voulait dire. Emily était désespérée. Richard n'existait peut-être plus, comme le prétendait Victoria il était peut-être mort comme elle disait. Vincent n'avouerait pas ce crime. Jones avait disparu corps et âme. Et Lisa qui n'était pas capable de se souvenir de Richard. Il n'y avait plus rien à chercher. Elle attendit encore deux mois. Elle avait loué une chambre assez coquette dans un petit hôtel agréable sur les bords d'une autre rivière. Le temps passait. On allait lui poser des questions. Répondrait-elle simplement ; je suis à la recherche de Richard ? Et on lui demanderait : qui est Richard ? Elle dirait : c'est mon frère. Et on commenterait : comment ? Il n'est pas mort ? Mort ? dirait Emily en refermant la porte sur leur nez. Personne ne meurt d'amour. Vous entendez ? Personne n'en meurt. Pas même Richard. Deux mois passèrent. Les gens avaient joué leur rôle de perturbateur de l'intranquille patience d'Emily. Elle n'avançait pas. Quand elle revint à Rock Drill, elle avait perdu son emploi. Elle cloua une pancarte rouge à la porte de la maison : Académie de Littérature. Le boutiquier observa la pancarte sans y croire. À l'étage, les ouvriers commençaient les travaux. Cela durerait encore trois mois. Pendant ce temps, Victoria grandissait. Elle ne la voyait plus (Emily ne voyait plus Victoria depuis cinq mois et des poussières). Victoria passait devant la boutique sans s'y arrêter. Le boutiquier avait alors un mouvement incontrôlé qui tendait à le porter vers Victoria, mais il n'allait jamais plus loin que Couverture du guichet, jamais il ne franchit la porte pour faire des propositions à Victoria qui n'attendait plus rien de lui. Ce petit fait presque quotidien pouvait échapper à l'attention de la boutiquière qui était une femme indécise et trop voyante. Mais Emily (qui, à la fenêtre, ne voyait que le chapeau fleuri de Victoria et ses bras nus se balançant dans la rotation alternative de la robe toujours en contraste avec la chair) se contentait de deviner le sens de cette impasse. Quand elle rencontrait le regard du boutiquier (ce qui arrivait au moins une fois par jour) elle y décelait toujours cette part de désir. Il ne lui proposait plus de payer le loyer de cette manière depuis qu'elle n'exerçait plus sa vocation de pédagogue. En regardant la pancarte, il dit : c'est peut-être une bonne idée. On installa une bonne un peu à l'écart de la vitrine comme il l'avait demandé. L'échafaudage s'organisait autour de l'enseigne lumineuse depuis peu. Il y avait un peu de poussière, le bruit des chignoles et des coups de marteau était quelquefois dérangeant, le passage des ouvriers avait marqué le trottoir d'une incrustation blanche où le soleil révélait quelquefois des cristaux de couleurs. Rien d'insupportable. Aucune raison de s'en prendre à l'indifférence d'Emily qui surveillait d'un œil critique l'avancement des travaux. Elle en parlait, mais seulement pour commenter d'une voix exaspérée les incidents, les attentes de matériel, les erreurs de mesure, la mauvaise volonté des contremaîtres (le boutiquier en avait compté trois dans trois activités parfaitement complémentaires qui lui inspirèrent le désir de se livrer aussi à une restauration intelligente de la boutique). Emily impatiente, indésirable, présente, exigeante, intolérante, cruelle. Les ouvriers mangeaient à l'ombre de leur camionnette. Pendant ce temps, Emily inspectait la future Académie. Elle interrompait toujours leur repas de cette manière. Au fond de la boutique, le boutiquier se demanda si elle acceptait les participations financières. Il ne prétendait pas se mêler de science ni de pédagogie. Pas même d'économie dans un domaine qui lui était tellement étranger. Mais il avait confiance en elle. Elle avait la manière (elle le regarda mais il ne voulait pas s'abandonner maintenant à ce regard). Emily ne voyait pas d'inconvénient à stimuler l'investissement. Le boutiquier rapporta la nouvelle à son épouse. Celle-ci, toujours facile et silencieuse, sortit de la boutique pour rejoindre Victoria qui venait de répondre une grossièreté aux sifflets des ouvriers. Il était midi.

La vie semblait reprendre le cours qui avait toujours été le sien. Cet été, elles n'avaient pas plongé dans la Lily. Qu'auraient-elles trouvé d'ailleurs ? L'été avait passé. On pouvait être en hiver. Ou à la fin de l'automne. Emily se souvient maintenant de cette solitude peuplée seulement de feuilles mortes. Le cours avait commencé avec à peine une dizaine d'élèves. Deux mois après, elle en comptait plus de trente. Un de ses anciens collègues consentit à l'aider. Il voulait devenir son amant. Personne ne le saurait. Mais tout le monde en parlait. Sans le savoir. Ayant trouvé les mots pour le dire. Le bureau d'Emily avait été aménagé dans une ancienne antichambre. Il n'y avait pas de fenêtre, pas de cheminée, la lumière venait d'une lampe rococo et Emily était toujours assise (lorsqu'elle vous recevait aux heures de cours) dans un fauteuil d'osier tapissé de coussins et autres fanfreluches où l'on désirait la trouver nue. On ne la voyait jamais derrière le bureau. Elle désignait l'autre fauteuil et vous vous y asseyez en commençant à expliquer les motifs de votre visite impromptue. Emily gardait un doigt sur sa joue et de l'autre main elle jouait avec l'angle de sa robe. Vous demandiez alors ce qu'elle attendait. Vous entendiez votre voix et vous pouviez perdre le fil de votre discours. Dans ce cas, elle recroisait les jambes dans l'autre sens, rompant le silence de cette manière obscène. Vous retrouviez les mots, dans le désordre de leur prétexte, et plus rien n'arrivait. Emily avait trouvé toutes les réponses à vos questions. Elle vendait bien sa pédagogie. Elle n'avait pas l'intention de fixer un niveau minimum. Chacun pouvait trouver son compte dans le cursus. Elle savait s'y prendre avec les illettrés. On pouvait lui faire confiance. Alors vous rougissiez d'avoir un enfant peu enclin à déceler le signe du talent sous le texte apparemment dénué d'intérêt. Le texte n'était rien sans cette approche nonchalante, affirmait Emily. Je vous souhaite de pareils enfants, disait-elle encore. Vous ne connaissez pas leur pouvoir. Vous ne savez pas lire dans leur avenir. Elle étalait le plan pédagogique entre vos pieds et elle posait les siens de chaque côté de cette proposition hermétique. Elle montrait les niveaux, les noms des élèves, leur progression, leur ascension au firmament de la lecture et de la rédaction. Elle apprendra aussi à raconter une histoire, disait Emily. Vous comprenez ? L'enfant entrait. C'était une fille. Une adolescente reconnaissable. Elle racontera si c'est ce qui vous amuse. Emily faisait claquer ses doigts. La fille avançait. Emily montrait la porte. Dois-je la fermer ? Vous rougissiez encore. Il n'y avait plus rien à dire, sinon fixer l'horaire, après l'heure de la sortie du collège. Cela allait toujours. Un premier livre dans les mains de votre fille. Un premier texte à déchiffrer. Tout arrive. En bas, on ne voyait plus la boutique sur le côté. Un mur étroit la séparait maintenant de l'entrée. Sur le mur grimpait du lierre bleu qui frémissait légèrement au passage lent qui vous caractérisait encore à cette époque. Qui êtes-vous, bel inconnu ? Je n'ai aucun autre souvenir de vous. Votre fille a grandi dans l'oubli.

Le cours de la vie dure plus longtemps. Charlie courtisait Victoria dans ces méandres élastiques. C'était déjà du temps perdu. Emily le savait. Charlie voulait oublier. Victoria s'épanouissait. À la fin de l'automne, elle parla de Giselle. Elle connaissait les Vermort. Emily rêva de Giselle. La voiture de Giselle traversait la ville. On ne voyait pas le profil de Giselle derrière la vitre. On devinait son bonheur. De chaque côté du mur de lierre, entre la vitrine de la boutique et la porte d'entrée maintenant flanquée d'une grille noir et or, Emily en parlait avec la boutiquière. Et Victoria proposait d'arrêter la voiture. Giselle en sortirait pour les éblouir. Victoria avait ce pouvoir.

Emily avait deux amants. L'un rêvait d'elle, l'autre la visitait quand il en trouvait le temps. Elle dormait avec le premier (il montait l'escalier pieds nus ; dehors, il n'y avait plus personne à cette heure) et faisait l'amour avec le second (toujours la même chambre d'hôtel, imprévisible, attendue, décevante, interrompue). On ne parlait pas des amants d'Emily. On ne les désirait pas. Ils n'existaient que parce qu'elle le voulait. Si vous étiez petite fille (vous l'étiez), il vous arrivait de comprendre le commentaire des autres à propos de cette vie secrète, mais ces fragments mis bout à bout n'ont jamais atteint la force de votre regard. Vous regardiez Emily avec cette force. Vous existiez de cette manière. Vous êtes Anaïs, vous devez cette existence à Emily. Le temps a passé. Que vous arrive-t-il ? L'écriture... les mots... on vous demande de vous en souvenir... mots... écriture.. on dirait que le temps... cette sensation... cette facilité... Victoria bavardant avec la femme de Louis (le boutiquier)... Louis et Emily et la fille de Louis dont on a peut-être parlé... l'avenir... l'angle de vue... les degrés de cette vision... Richard remontant à la surface... l'identification... le témoignage accablant de Vincent... les accusations dans la bouche de ceux qu'on aime encore... les causes de la mort... et si c'était Richard... si c'était Victoria... si Charlie se taisait... si je ne rêvais pas toutes les nuits... personne ne veut dire la vérité... premier séjour à White Spring Falls... un an de réflexion... tout s'éteint... Anaïs est la fille de n'importe qui... Anaïs existe dans cette brèche... au fond, la lumière d'Anaïs... le savoir d'Anaïs... qui suis-je ? Personne. Je reconstruis ce que le temps propose. Scènes. Articulations. Suite. Début. Fin. Les personnages deviennent les instruments de l'histoire. Texte brise. Éclats de texte. Condensation. Passage de la mémoire à la tragédie. Je fais le tour de ce passé. L'esprit donne le Jour au temps. Sommeil de la mort en attendant. Ne pas la réveiller. Détruire, dit-elle. Maintenant, Anaïs. Fille d'Emily. C'est ce qu'on dit. On ne le raconte pas. C'est arrivé parce que c'était écrit. Anaïs, petite fille, le pense. Elle ne sait pas qu'elle le pense à cause de son esprit. Elle imagine, à cet âge, qu'elle est maîtresse de son esprit. Le style change. Emily cherchait. Victoria donnait. Anaïs imagine. C'est la fille d'Emily. C'est logique. Ce qui se termine ici, avec l'apparition d'Anaïs, c'est le premier acte de la tragédie. Anaïs met fin à cette trajectoire. Elle est le point de chute. On ne l'attend pas. Il pourrait arriver autre chose. C'est Anaïs qui arrive. Il n'y a pas de raison. L'amour, le plaisir, l'un ou l'autre. Emily n'a pas retrouvé Richard. Victoria ne sait plus si Richard existe. Il y a le comte de Vermort et son épouse Giselle. Louis et sa femme. Vincent qui attend, qui sait, qui refuse encore. Thelma, le corps de Bortek, Thelma, la solitude du père de Victoria ; Charlie, les parents, les élèves, les amants, les rêveurs, les passants. La vallée s'est peuplée de pastiches. Personne ne rit. Lisa ne rit plus. Jones n'a pas été au musée. On rencontre tout le monde si on a le temps. Avoir le temps, c'est ne pas manquer de patience. Mais Anaïs arrive. Elle aurait pu ne pas arriver pour parodier ce qui arrive. On la reconnaît. C'est la fille d'Emily. Jolie. Emily n'a pas cette joliesse. Emily. On croit rêver. Dans la salle de classe, il y a non seulement Anaïs, mais aussi Malcolm, Frank, Cecilia, John. L'histoire recommence à cet endroit. C'est le pivot. Dans le corps de la femme de Vincent, on a trouvé un enfant mort. Le corps d'Emily a créé Anaïs. Celui de Victoria, Malcolm. John est le fils de Louis. Frank est un enfant de passage. Il reviendra. Cecilia aussi ne faisait que passer. Elle épousera Malcolm. John épousera Anaïs. Et après ? On a oublié Richard. Personne n'évoque la mort de Vincent. Le cadavre trouvé dans la Lily a finalement été jeté dans une fosse. Le premier acte ne s'achève pas. Personne ne l'interrompt. Le deuxième acte commence. Il n'y a aucune relation entre ces deux actes. C'est désespérant. Et pourtant, personne ne songe à dénoncer cette apparente continuité. Tout le monde continue. Seuls les mots ont quelque chose d'incohérent. Mais pourquoi en parler ? Ce sont peut-être des signes trompeurs, ces mots immobiles qui s'éloignent. Il ne faut pas y penser. Prenons un exemple : la mort de Vincent s'explique parfaitement. La mort de Richard est improbable. Que dire de la mort d'Emily ? Comment expliquer ce suicide inattendu ? Où faut-il aller chercher pour en trouver la cohérence ? Dans le texte ? Dans la vie ? Dans la littérature ? Dans un deuxième acte qui s'ajoute au premier pour augmenter encore l'incohérence de la tragédie qui n'a pas lieu à cause d'une mémoire impossible à condenser dans un espace aussi étroit, dans un temps tellement réduit, et avec ce qu'on sait de la psychologie humaine ? Si vous saviez qui écrit, vous seriez bien renseigné ? Non. Qu'est-ce qui existe entre la question et la réponse ? Une autre question ? Pourquoi cette autre réponse ? Où commence ce mot ?

« alba serena » était le nom de la galerie que Giselle de Vermort dirigeait à New York. La succursale de Rock Drill était réservée en partie à des artistes locaux. Les critères d'élection étaient assez vagues pour qu'à peu près n'importe qui pût exposer ses œuvres dans une des trois salles de la galerie. Une des salles était réservée aux artistes importants, tous originaires de New York. Une deuxième salle exposait les artistes locaux. La troisième, la plus visitée, accueillait des expositions à thèmes. Depuis la disparition de Richard, il y avait, mettons, plus de deux ans, Emily, qui n'ignorait pas que les œuvres de son frère figuraient en bonne place sans la Salle Nº 2, se demandait si elle pouvait exercer un droit quelconque sur le destin de ces œuvres. Mais depuis ce temps, elle n'avait jamais envisagé d'aller à la rencontre de madame de Vermort pour en discuter avec elle. Victoria, qui connaissait madame de Vermort (elle couchait régulièrement avec monsieur de Vermort), lui conseilla cette visite. Madame de Vermort n'était peut-être pas propriétaire des œuvres de Richard qu'elle pensait d'ailleurs exposer dans sa galerie de New York. De son côté, Giselle refusait tout contact avec la famille de Richard. Emily pouvait lui écrire, lui proposer d'autres œuvres. Giselle ne manquerait pas l'occasion de se manifester d'une manière ou d'une autre. Elle viendrait, ou elle lui donnerait rendez-vous dans un salon de thé, ou elle accepterait de la recevoir à la galerie. Avec Giselle, qui était comme un papillon un jour d'été, il fallait s'attendre à des complications de ce genre. Elle apparaissait toujours de la façon la plus inattendue. Victoria lui remettrait la lettre. Elle ne la lirait pas tout de suite. Elle la jetterait peut-être à la poubelle. Elle jetait toutes les lettres. Elle ne lisait que les critiques. Mais si c'était une lettre de la sœur de Richard. Peut-être se montrerait-elle moins doctrinaire qu'à l'habitude. Les habitudes de Giselle sont un véritable enfer, déclara Victoria. Je ne sais vraiment pas quoi faire. Elle conseillait la patience. Emily redoutait l'attente. L'idée de cette proximité comparée à une attente qui s'annonçait longue et douloureuse, la désespéra d'avance. Quant à forcer les portes de la galerie, il ne fallait pas y songer, le service de surveillance était un mur infranchissable. Ces gardiens, ajoutés à la doctrine inépuisable de Giselle, paraissaient irréels maintenant qu'elle y pensait plus sérieusement. Elle avait parlé avec Victoria dans l'espoir que celle-ci, compte tenu des relations intimes qu'elle entretenait avec les Vermort, possédait la clé du labyrinthe. Ce qui était à Richard pouvait effectivement appartenir à Giselle qui le prouverait si c'était le cas, mais les ébauches, les essais, les abandons qui étaient maintenant entassés dans le grenier n'avaient évidemment aucune valeur. Emily n'avait rien à offrir à Giselle en échange d'un peu de compréhension. Une fois, Victoria a traversé la rue pour arrêter la voiture de la comtesse. La vitre s'est baissée. Le visage un peu fatigué de madame de Vermort n'exprimait rien. Victoria lui parlait. La vitre remonta après un échange de baisers purement circonstanciels et la voiture a continué son chemin. Victoria dit alors à Emily : elle ne veut pas te voir, mais tu peux lui écrire. À moins d'une œuvre intéressante, achevée, digne d'être exposée.

— Je lui écrirai, dit Emily. Je peux entrer dans la galerie. Attendre. Elle ne viendra pas. Dans ces cas, Richard punaisait la lettre sur le mur. C'est une bonne idée, non ?

— C'est une commerçante, murmura Victoria. Jean lui-même ne peut rien.

— Jean ? Qui est Jean ?

— Elle ne l'a jamais aimé. Il ne tentera rien en ta faveur. En cas de femme, il ne pense qu'au plaisir. Ne t'approche pas de lui !

Victoria s'amusait. On écrivit la lettre. On la réduisit à l'essentiel. Il n'en resta que la surface. Giselle aurait cette patience. Elle était dans son style. Mais on n'accrocherait pas la lettre sur un des murs de la galerie, même le plus propice à adoucir les exigences de Giselle en matière de relations humaines. Victoria lui remettrait la lettre, avec un commentaire préparé. Giselle ne donnait jamais sa réponse. Il fallait s'attendre à ce silence. Il dura un bon mois. Enfin, comme Victoria retraversait la rue pour aller à la rencontre de la voiture, Giselle en descendit, secouant un blanc parapluie sous le parapluie noir du chauffeur. C'est ici ? dit-elle à Victoria sans prendre le temps de l'embrasser. Il tombait une pluie fine et verticale. Ces gouttes commençaient à dégouliner sur son hermine. Le blanc est la couleur des Vermort, dit-elle en arrivant dans la boutique. Emily tenait la porte ouverte. Giselle se retourna : mais fermez-la donc ! On se gèle ! (son regard effleure les tableaux de Richard accrochés au-dessus d'un énorme et rustique bahut encombré de bibelots.)

— (Emily ferme la porte) Victoria ne nous a pas présentées, dit-elle.

— Victoria est une cervelle de linotte, dit Giselle.

— Ce sont des tableaux de Richard, dit Victoria.

— Peut-être, dit Giselle. Vous êtes Emily ? Richard ne m'a jamais dit un seul mot sur votre existence. Vous ne partagez sans doute rien avec lui. À moins d'aimer sa peinture. Je l'adore. Je ne suis pas venue pour acheter. Victoria ne m'a pas parlé...

— Mais je n'ai rien dit. Emily vous a écrit. Je pensais...

— Ne pensez pas, Victoria ! Je déteste qu'on pense trop près de moi. Ou alors, éloignez-vous. J'ai lu votre lettre bien sûr, dit-elle doucement à Emily. Victoria m'agace. Vous comprenez ? Sa jeunesse, ses allusions, cette impatience. Que savez-vous de Richard ?

— Mon Dieu ! je...

— Oh ! non, pas lui ! Pas encore. Dites n'importe quoi plutôt que d'invoquer ce Dieu qui n'existe plus, vous le savez ?

— Je voulais dire...

— Vous ne savez plus ce que vous voulez dire. Cela m'arrive. Je déteste ces moments de mélange. Vous savez ce qui se mélange, vous ?

— Je sais

— Ne m'en parlez pas. Nous ne mélangeons pas les mêmes choses ! (dehors, sous le parapluie noir, le parapluie blanc dans l'autre main, le chauffeur sautille discrètement sur ses talons) Giselle a éclaté de rire. Emily dit : je ne dirai plus rien.

— Mais si ! mais si ! parlez ! On trouvera quelque chose à se dire. Je vous en prie, c'est votre tour. Victoria vous a parlé de moi ?

— Elle m'a dit...

— Que peut penser une jeune écervelée quand elle pense que je n'ai plus l'âge de donner mon avis si on me le demande ? Victoria, vous n'êtes pas gentille. Emily pensait du mal de moi. Maintenant, elle ne sait plus sur quel pied danser. Dansez, Emily ! Dansez !

— Si nous montions ? Il fera meilleur. On pourra s'asseoir. J'adore m'asseoir, commença Victoria qui s'exerçait quelquefois au style de Giselle, mais elle ne trouva rien.

— Je vous l'ai dit, fit Giselle en entrant dans l'ascenseur. Une vraie tête de linotte. Au fait, où est Richard en ce moment ?

— Mais nulle part, ma chère, dit Emily. Comme d'habitude. Vous en savez peut-être plus que moi ?

— Mais de qui parlez-vous, ma bonne Emily ?

Emily fit monter les deux tableaux de Richard. Il s'agissait de deux feux de nature fort différente. Le premier était un feu abstrait, un mélange manuel de deux couleurs qui laissait voir la toile écrue. L'autre représentait d'une manière parfaitement naturaliste la flamme d'une bougie. Les deux tableaux portaient le même titre, sans autre indication. On s'attendait à un numérotage. On le chercha sur le châssis, entre les clous, sous le vernis. Ils n'étaient pas à vendre. Emily prétextait que c'était tout ce qui lui restait de Richard qui était peut-être mort. Giselle se racla la gorge. Il fallait retirer les tableaux de la boutique, conseilla-t-elle. Ou les confier à la galerie. Pourquoi ne pas les brûler ? proposa Victoria.

À la fin de l'été, Giselle l'amènerait avec elle, elle l'avait promis. En attendant ce voyage initiatique, Victoria était employée à de menus travaux dans la maison de santé qui érigeait son donjon à cet endroit tourmenté de la Lily qu'on s'accordait à appeler White Spring Falls. Le donjon était surmonté d'un chapeau pointu et sa paroi changeante selon la position du soleil était traversée de gargouilles que la pluie animait toujours dans le sens de l'horreur. Ne pas lever la tête dans ces moments tragiques était un conseil de la direction. Chaque matin, à huit heures, Victoria ouvrait la porte lunaire du donjon, à mi-chemin de la spirale étourdissante de l'escalier, car elle passait toujours par la salle des fêtes, à hauteur des remparts, empruntant le pont de fer couleur de sapin, patine de gris et vent dessous. L'escalier vibrait, fausses pierres. Elle montait. Il n'y avait pas de porte à son bureau. Elle ouvrait la fenêtre qui donnait sur la vallée. L'autre restait fermée, sauf en cas de surveillance si les pensionnaires jouaient ensemble. Mais la plupart du temps, ils ne jouaient pas. Ils traversaient le plan de sable et de pelouses, d'un couvert à l'autre, sortant de l'ombre et la retrouvant de l'autre côté, exacte, inévitable. Victoria ne trouvait que le vertige à cette hauteur, tandis que du côté de la vallée, elle pouvait se laisser aller à penser ce qui lui passait par la tête. Cet horizon était incertain, entre les pentes comme une nuée d'argent. La rivière y disparaissait lentement. La dernière maison avait l'air tranquille, inaccessible, mais était-elle habitée ? Toute la matinée, elle remettait tranquillement de l'ordre dans les dossiers récemment explorés par la curiosité de la direction ou par les familles. L'escalier était parcouru de vibrations, presque sans interruption, à la limite de cette tranquillité qui obsède Victoria encore aujourd'hui, à un jour de sa mort. On en parle. J'ai déjà écrit l'essentiel de la trajectoire. Elle ne le sait pas.

Les visites de Giselle étaient rares, mais elles comptaient. Victoria aurait préféré un emploi à la galerie. Giselle n'avait même pas voulu en entendre parler. Cet été, Victoria était entrée deux fois dans la galerie. Une première fois pour renouveler sa demande dans des termes empruntés cette fois à son imagination, ce qui n'avait d'ailleurs pas plus impressionné Giselle que les lamentations ou même les menaces d'en finir une bonne fois pour toutes. La deuxième fois, ce fut à propos de la lettre. La lettre ? finit par murmurer Giselle. Je ne comprends pas. Et Victoria lui raconta toute l'histoire : le viol, la noyade de Richard, la lettre qu'elle avait écrite à Emily et qu'Emily conservait sans jamais t'évoquer. C'était toute l'histoire. Il n'y en avait pas d'autres. Richard était mort. À cette heure, son cadavre n'existait plus. Seule la lettre s'y référait. Était-elle datée ?

L'Académie des Belles-Lettres vivait ce temps estival au rythme des révisions et des paresses dérangées. Les élèves semblaient y rêver. Ils s'assemblaient par petits groupes sur le trottoir, à peine bruyants, lents et paresseux. Emily arrivait pour déranger ce tranquille désordre. Mais il se recomposait, à peine différent, dès que l'ascenseur se mettait à vibrer dans sa cage verticale. Si Victoria arrivait à son tour (elle venait de guetter la promenade d'Emily d'un pont à l'autre et son retour accéléré jusqu'au passage piétonnier), on la regardait sans la saluer, attentif à ses désirs. Que pouvait-elle venir exprimer, sinon ces désirs faciles ? Elle préférait l'escalier, à cause du souvenir clair et détaillé d'une crise de claustrophobie dont elle ne refusait pas de parler si la fille était jolie, si sa voix avait l'air d'un ruisseau, son regard, une forêt. Victoria était animée par sa propre beauté. Toute autre beauté la dépossédait un peu. Elle tentait toujours de récupérer son bien. Mais ce jour-là (elle avait parlé avec Giselle ce matin même de la lettre qu'Emily conservait sans autre explication que cette attente insensée), Victoria bouscula les élèves pour arriver sur le seuil de l'ascenseur en même temps qu'Emily tout étonnée de la voir ainsi trahir sa lenteur qu'elle disait ne pas vouloir confondre avec cette autre paresse que le plaisir seul expliquait, ou avait expliqué, depuis que Giselle ; je voulais dire, pourquoi maintenant, on nous regarde ; la lettre de Richard, je me la rappelle toujours dans ce sens j'avais cru que Richard pourquoi ces aveux insensés au moment d'une plus grande douleur ? Tu mentais ? Nous n'avons jamais exploré la rivière ? il n'est plus temps. Richard n'a plus donné un seul signe de vie depuis. Sauf cette recherche absurde, ces maisons qui brûlent, c'est ma faute. Nous n'avons pas cherché. Il faut attendre maintenant. Vincent mourra avec ce secret. Si c'est un secret je veux dire : s'il existe. Nous détruirons la lettre à ce moment-là. Toi et moi. Nous détruirons ce passé. Richard ne reviendra pas le reconstruire. S'il vit. S'il est mort. Condition de chaque parole prononcée dans le cadre d'une conversation dont personne ne peut dénouer les fils. S'il vit, nous irons nous promener encore. S'il est mort, il est temps d'aller cueillir ces fleurs avant qu'elles ne se fanent. Personne pour comprendre. Pas même Thelma qui nous prend pour deux folles. Ni Giselle qui abandonnera l'idée de nous manipuler dans le sens de son commerce. Tu ne parles pas ? Tu as eu tort de te confier à Giselle. Thelma peut oublier. C'est dans sa nature. Giselle reviendra. Elle aime déjà ce thème, ces couleurs des mélodrames nécessaires à son argumentation. Ce sera plus long, Giselle.

L'été recommença dans ce ralentissement douloureux. Ou bien c'était les nuits qui agissaient sur le temps pour le dilater absurdement. En haut, à Lily House, Thelma se taisait. Elle parlait d'autre chose pour vaincre ce silence. Mais le père de Victoria n'avait plus ce désir fascinant de comprendre pour aimer profondément comme il imaginait l'amour. Victoria avait le prétexte d'un emploi du temps sévère. Thelma cherchait des excuses à l'anarchie de ses travaux quotidiens. Le père de Victoria explorait une nouvelle paresse. On le voyait se promener dans les prés, fouillant le regain du bout d'un bâton de noisetier et la fumée de sa pipe semblait traduire sa pensée sur l'écran blanc du ciel d'été. Victoria en fixait l'écriture sur des bouts de papier arrachés à un autre cahier. Si elle n'avait pas écrit cette lettre, Emily n'existerait pas, dit Thelma. Si tu n'avais pas écrit cette lettre, Emily t'aurait détruite en tant que femme, dit son père. N'en parlons plus, je vous en prie, dit Victoria. Ne plus en parler ! s'exclama Giselle. Cette Emily nous rendra malheureuses toutes les trois. J'irai lui en parler moi-même. Je sais comment. Et la nuit arrivait. Victoria y entrait sans sommeil. Le matin, l'humidité la pénétrait jusqu'à la souffrance. Elle s'enveloppait dans ces signaux. Habits du rêve éveillé. Premier pas du temps retrouvé. Son père l'accompagnait jusqu'à la route. Ensuite, il bifurquait dans le bois. Il disparaissait vite. À l'automne, il chasserait. Autre nuit. Mais elle la vivrait loin de la vallée, de l'autre côté de l'océan : Bélissens, clé des songes. Elle continuait à pied jusqu'au vieux pont de pierres. Écoulement lent de cette pureté au moment d'arriver. Elle était seule. Thelma étendait le linge au bord du verger. Elle avait de beaux cheveux à cette distance, un corps souple, facilement changeant avec le chemin qui la reconduisait au début de son existence de femme imparfaite à cause de l'amour d'un nègre-roi. Assise sur le parapet. Victoria n'attend plus. L'eau du canal travaille ces pierres dans le sens de l'éternité. Une fois, son père a ouvert une de ces pierres. Forêt de cristal vert et rose, une virgule de noir avait attiré son attention. Depuis, il lui arrivait de soupeser ces pierres soumises aux boues de l'été. Il les rejetait en soupirant. Cela n'arrivait qu'une fois, avait-il déclaré au moment où la cavité s'est ouverte comme une bouche pour lui parler de la chance. La virgule de noir était prisonnière de la plus belle émergence de cristal. Son père secoua sa grosse main aux doigts écartés pour la réveiller. Tu es fascinée, tu comprends ? dit-il. Je suis fascinée, je ne comprends pas, continue-t-elle maintenant. La voiture de Giselle s'annonça par le choc du pot d'échappement au sommet de la côte. À huit heures, elle entra dans le bureau, ouvrit la fenêtre côté cour et attendit patiemment l'entrée du ballon qui serait précédée du bruit mat et décisif du coup de pied dans le cuir. Ils joueraient. Us aimaient se divertir. Ils prolongeraient ce plaisir jusqu'à midi, si aucun incident ne venait interrompre la partie en jeu. Giselle monta. Avait-elle parlé à Emily ? La lettre, les photos, tout cela devenait important. Giselle comprenait la lettre, elle comprenait les photos, elle ne comprenait pas le viol et elle acceptait la mort de Richard. Les cris inondèrent la cour, indéchiffrables. Victoria s'approcha de la fenêtre. C'est tout ce que j'ai à faire ce matin. Je n'arbitre pas. Je ne règle rien. Je ne comprends pas. Je surveille. Je recherche les signes de crise. Cela arrivera. Cela arrive chaque fois. On n'y peut rien. Ils vont détruire les carrés de pelouse. Il faudra les recomposer, lignes et couleurs. Points et surfaces. C'est absurde. Je sais ce qui va arriver. Il n'y a rien à faire. Ce n'est pas grave non plus, n'est-ce pas ?

— Pourquoi ne pas ouvrir l'autre fenêtre ? À cause du courant d'air ? Je comprends. Vivement demain (elle ne parlait pas de la nuit, de l'éternité interrompue par le miracle de la rosée, de la pensée qui arrive dans cette brèche incompréhensible : « je deviens folle, je deviens, je, » formule inexacte, renouvelée chaque matin à la même heure, avant de tout refaire dans le même sens).

Il y eut une dispute de courte durée à propos de la couleur du ballon. Victoria, du haut de la tour, se penchant à la fenêtre, attira l'attention. Le ballon tomba des mains du plus vieux. Ils la regardaient. C'était déjà arrivé une fois, en plein soleil, il était près de midi. Le même jeu en forme d'équation, la même passion à la surface de cet effort de respecter un ensemble de régies nécessaires, le même ennui d'avoir à descendre toute la spirale de l'escalier jusqu'à la porte solaire (linteau de soleil, rayons creusés dans la pierre, indication d'allégorie en bordure de ce bas-relief), la proximité, l'encerclement, une seule voix lui parvenait à travers l'écran sonore, celle de Giselle : « Messieurs, Mesdames ! nous en avons déjà parlé. Ne recommençons pas. » Victoria s'apprêtait à remonter. Le nègre qui s'interposait entre elle et la porte, c'était Bortek. Elle regarda les mains qui caressaient Thelma. « Sait-elle que je suis venu ? demanda-t-il. Je ne lui ai pas écrit.

— Écrire quoi ? dit Victoria. Tout le monde sait lire.

— Vous avez raison. Dites-lui que je suis venu. »

Elle glissait lentement entre la porte et le nègre. « Vous lui en parlerez vous-même. » Bortek toucha son épaule. Le bruit de la conversation des joueurs avec Giselle revint à ce moment précis. Giselle ne parlait plus. Deux joueurs lui parlaient en même temps. Elle semblait les écouter tous les deux. Les autres joueurs se taisaient, peut-être avaient-ils hâte de reprendre la partie. L'un d'eux ramassa le ballon sous le regard attentif de Giselle qui paraissait les regarder tous à la fois. « C'est elle qui joue, dit Bortek.

— Vous couchez avec elle ?

— Donnez-moi une raison de répondre à votre question. » Giselle s'adressait à Victoria ; « Dites-lui de s'en aller. Je n'ai pas besoin de lui.

— Elle n'a pas besoin de vous.

— Dites-lui que je suis venu. Je ne peux pas écrire. Elle sera heureuse de savoir que je suis venu jusqu'ici. Nous parlerons.

— Allez-vous-en. J'ai du travail.

— Nous en reparlerons plus tard si vous voulez.

— Je vous en prie, ne vous approchez pas de la maison. » Elle le laissa. La partie reprenait son cours. Le nègre suivait Giselle. Victoria aimait les robes blanches de Giselle.

Dans l'après-midi, elle rencontra le nègre au bord de la Lily. Elle passa sans lui parler. Elle se retourna. Il ne la regardait pas. Thelma dit qu'elle reconnaissait ce silence. Il n'avait pas menti. Elle l'attendait. « Je me fiche de ce que tu penses, » dit-elle. Victoria se couche maintenant. Encore combien de jours avant la fin de l'été ? Ensuite, aux premiers jours de l'automne, Giselle l'emmènera dans son pays de France. Le nom de pays qui la fait rêver : Bélissens. Thelma nous aura quittés. Il ne m'en voudra pas. Je ne pense plus à Emily. Je n'ai jamais été violée. Il ne s'appelait pas Richard. Le nègre n'avait rien dit. Il lui avait pourtant semblé entendre sa voix. Mais que disait-il ? En se retournant, elle eut la tentation de dire non. Il avait les mains dans les poches, prêt à s'en aller comme on le lui demandait. Au pied de la tour de White Spring Falls, près du pont à Rock Drill, une autre fois à l'angle du verger, s'en allant parce qu'elle le lui demandait. Il était six heures du matin. Son père était dans le bois. Ils s'étaient peut-être croisés sur la route. Victoria arriva essoufflée en haut du verger : qu'est-ce que vous faites ici ? Thelma dort encore. Mon père peut revenir d'un moment à l'autre. Je ne veux pas être mêlée à cette histoire. Allez-vous-en vous.

— C'est la deuxième fois que vous me le demandez.

— Hier, sur les bords de la Lily, je n'ai rien dit.

— Je vous aurais entendu. Mais je ne vous ai pas suivie.

— Je parlerai à Thelma.

— Vous m'aviez promis de le faire.

— J'ai parlé à Thelma. Je lui demanderai de venir. Elle est pétrifiée. Elle n'a qu'un désir : partir.

— Je lui inspire toujours les désirs les plus fous.

— Elle ne partira pas. Elle n'est jamais partie.

— Il y en a eu d'autres ? Des nègres ?

— Giselle m'emmènera à la fin de l'été.

— Je connais Bélissens. J'en suis l'héritier.

— Je ne vous crois pas.

— C'est la vérité. Un jour, le château m'appartiendra. Je suis un Vermort. Giselle n'a pas eu son mot à dire. Elle est stérile, vous comprenez ? Thelma ne veut pas y croire.

— Je ne vous crois pas moi non plus. Mon père ne vous croira pas.

— Je vous ferai visiter le château, cet automne.

— Thelma ne voudra pas y croire. Giselle ne m'a rien dit.

— Giselle n'est pas une mère pour moi. Elle ne l'a jamais été.

— Ce n'est déjà plus le voyage dont j'ai rêvé. Mais nous irons à Paris. Il est déjà sept heures ! Il faut que je m'en aille. Partez, vous aussi. Nous en reparlerons. Vous avez couché à la belle étoile ?

Dans la mémoire de Victoria, il y a de la place pour les dialogues. Elle y puise ses désirs. C'est du moins ce qu'elle croit. Cet été-là, elle ne désire personne. Elle désire tout. Ce désordre la déroute. Elle ne trouve plus les mots. Mais pourquoi en parler ? Elle aime la conversation de Bortek. Pourquoi pas Bortek ? Son corps est un voyage. Thelma n'y croit plus. Mais n’a-t-elle jamais désiré aller plus loin que le printemps ? « Ton père t'attend ! Tu n'as rien mangé. D'où viens-tu ?

— Thelma ! Réfléchis à ce que tu dis !

— Je n'ai pas envie de commencer une discussion, ton père t'attend.

— Pourquoi ai-je remplacé cette nourriture matinale ?

— Je ne te pose plus la question. Dépêche-toi. Il va s'impatienter.

— J'ai vu Bortek. Il est dans le verger. Il y a passé la nuit.

— La nuit ?

— J'en viens, si tu veux le savoir ! » Dans la voiture, avec son père : « Que va-t-elle chercher dans le verger à cette heure ? » Victoria ne répond pas. On voit Thelma en chemise de nuit dans la pente noire. Elle remonte le sentier. Quand elle atteindra le verger, on ne pourra plus la voir.

« Je suis en retard. Giselle ne va pas aimer ça.

— J'aime bien la surprendre en flagrant délit de plaisir.

— C'est déjà arrivé ? Tu en as rêvé.

— Mais tu n'as pas de temps à perdre, n'est-ce pas, Victoria ? » Thelma printanière. Je ne veux pas y croire. Bortek me courtisait. Un nègre dans la famille. Des enfants noirs. Vermort. Giselle est assise sur le bord de la fenêtre et elle décrit les chutes d'eau de la Lily. Victoria écoute mais ne mémorise rien. Elle préfère toujours ses propres descriptions. Ce matin, le comte lutte contre les effets du regain qu'on coupe à l'ouest. Il est couché. Il ne veut voir personne. Il n'a pas demandé après Bortek. « Je voulais une fille, dit Giselle. Quelque chose qui ne te ressemble pas. Je la voulais différente de moi. Tu ne me connais pas. » Elle avait l'air mélancolique ce matin, Giselle. Elle n'irait pas à la galerie. Elle y trouverait Emily. Elle n'avait aucune envie de ces caprices. Connaissait-elle (Victoria), les caprices d'Emily ?

— Je ne l'aime pas. Elle me dérange. Elle conserve ces photos. C'était moi au temps de Richard.

— Ce temps n'a pas duré.

— Ce n'est plus moi. Je ne veux plus y penser. Cette pornographie me désespère maintenant. Elle m'a tellement amusée.

— Emily me cédera les photos. J'y mettrai le prix.

— Qu'est-ce que ça changera ?

— Mais tout ! Je vendrai les photos. C'est mon métier.

— Je ne veux pas. Je veux dire ; je n'y consentirai pas.

— Oh ! Oh ! Il y a la lettre, les aveux, la rivière, Vincent. Tu ne diras rien. Tu cacheras ton joli visage derrière un mouchoir. Il est brodé pour pleurer. Tu n'en veux pas ?

— Vous m'emmènerez à la fin de l'été ?

— Toi, ou une autre. Non ; toi. Toi ! Toi ! Toi !

Dans l'après-midi, Victoria a revu Bortek sur les bords de la Lily. il était avec une autre femme. Elle ne connaissait pas la femme. Elle voulait la dévisager. Il y avait peu de portraits dans la mémoire de Victoria. Elle s'approcha. Elle n'a pas de nom, dit Bortek pour mettre fin aux présentations rituelles. La femme était belle, exigeante et distinguée. Bortek pouvait l'aimer. Elle était arrivée dans une barque. La barque était amarrée. Elle s'était mouillé les pieds. Bortek l'avait appelée. Pourquoi ne pas répondre ? Elle ramait. La barque bougeait dans les herbes. On ne devinait pas la surface de l'eau entre les tiges. Victoria était silencieuse. La femme la trouva belle. Bortek n'avait pas désiré cette rencontre. Pourquoi êtes-vous venue ? Victoria ne savait pas. Elle espérait le retrouver. Mais elle ne savait pas pourquoi. La femme avait cru à une invitation. Elle regrettait de ne pas avoir compris. Mais pouvait-elle s'en aller maintenant que la conversation s'était engagée ? De quoi peut-on parler devant une étrangère ? Que veut entendre l'étranger ? Bortek entra dans l'eau. Maintenant, la surface de l'eau était propice au regard. Regard de Victoria qui n'avait pas voulu de ce moment crucial. Regard ébauché de la femme qui ne savait plus où elle voulait en venir. Bortek fit glisser la barque pointue dans les herbes. La proue s'éleva. La jambe de la femme formait un angle droit, nue, dans l'attente d'un effort qui révélerait l'autre jambe. Montez ! dit-elle en s'asseyant près d'un aviron. Bortek était debout derrière elle. Il riait. Victoria montra ses jambes. Bortek lui tendit la main par-dessus tribord. La barque basculait. La femme se penchait de l'autre côté, plongeant l'aviron dans l'eau verte. Leurs robes retombèrent mollement sur leurs jambes humides. Elles ramaient vers l'amont, grimaçantes et silencieuses. Elles entraient dans l'ombre des saules. À White Spring Falls, le méandre paraît infini. D'un côté, les chutes blanches que Victoria n'a jamais comptées pour ne jamais les avoir contemplées perpendiculairement à leur alignement. De l'autre, la rive tranquille, le château, les pelouses, l'étang, le bois de chênes, les ruines de l'ancienne métairie et le clocher d'une chapelle abandonnée. À la fenêtre, Giselle les voit émerger de la nuée. Elle reconnaît Bortek. Elle devine Victoria. « Il y a une inconnue avec eux, dit-elle.

— Encore une femme que tu ne reconnais pas, dit le comte.

— C'est une inconnue. Tu ne la verras pas. (le comte s'est approché de la fenêtre, il regarde dans une lunette d'approche) On n'a encore rien inventé pour traverser les miroirs (non, rien, dit le comte) Tu ne la verras pas (l'autre fille est Victoria, dit le comte. À cette distance, Bortek a l'air d'un mauvais génie.) Que peut-il leur inspirer ? Laisse-moi regarder. (Tu ne verras rien. J'invente.) Ils sortent de la nuée. C'est Bortek qui rame maintenant. Elle veut voir le château.

— C'est l'heure de passer à table. Ils mangèrent d'abord. Méfie-toi des reflets. Victoria est une championne du regard. Petit corps. On y reconnaît à peu près toutes les courbes. Comment est l'autre.

— Tu la verras bien tout à l'heure. »

La barque accosta près de l'écluse. Les deux femmes (filles, putains, ensemble) sautèrent sur la première marche de l'escalier. Bortek était occupé à nouer la corde autour d'un volant qui avait l'air d'un soleil. Ne perds pas ton temps à chercher un sens à ce que tu vois, conseilla Victoria à la belle inconnue qui dit : je ne cherche rien. Je ne sais même pas où je vais. Bortek achevait le nœud incohérent. L'eau clapotait sous la barque. On voyait le fond. Les embruns verts tissaient une étrange toile dans ses cheveux. L'inconnue y passa une main experte. C'est Victoria qui avait évoqué cette araignée de passage. Bortek montra ses dents, le revers de sa lèvre inférieure, le blanc de ses yeux, il tendit la main pour qu'elles l'aidassent à franchir le parapet contre lequel s'adossait l'escalier. La barque se mit à cogner la première marche. La mousse accumulée depuis des lustres rendait un son sinistre. C'est le ventre de la barque qui résonnait. L'eau ondulait jusque sous les saules. Victoria devina la même toile dans ses cheveux. Elle effleura la chevelure de l'inconnue. Bortek frémit. Ils coupèrent par la pelouse. Giselle les attendait sous le porche. On entrera directement par la cour. Le comte était déjà à table. Il ne se leva pas. Il ne mangeait pas. Il tenait un verre de vin et en observait le disque. Il les salua à peine. L'inconnue prit place à côté de lui. Il regarda son bras encore humide. Il allait parler de cette eau suspendue, mais Giselle voulait en savoir plus. Elle éleva la bouteille au-dessus du verre de l'inconnue. Buvait-elle du vin ou se contentait-elle de boire comme les oiseaux ? Bortek découpait le rôti. Victoria trempa un doigt dans le sang, entre les aulx. L'inconnue la trouva vulgaire. Bortek déposa une tranche rose dans son assiette. Elle semblait contempler la frise jaune et bleue. La rose noire avait disparu sous la viande. Bortek l'arrosa de jus. Le vin lui parut frais. Elle ne dit rien. Giselle approchait la corbeille de pain. Victoria sauçait déjà le bord du plat. Le comte eut une bouffée de chaleur. Il s'empourpra. Bortek fit glisser dans son assiette les aulx et les miettes noires. Victoria avait interposé une tranche de pain, le jus s'y accumulait. On entendait le grondement des chutes d'eau, la voix de Giselle qui parlait de son aventure avec l'art, la fourchette dans l'assiette de Bortek, les raclements de gorge de Victoria. Le comte toucha l'humidité relative de l'inconnue. Richard ? dit-il en même temps. Qui est Richard ? Tu ne m'as jamais parlé de Richard.

— Ce n'est pas un sujet de conversation, dit Giselle. Il a violé Victoria.

— Par exemple ! fit le comte. L'inconnue venait de repousser sa main. S'était-elle montrée compréhensive, impatiente, agacée ? Violée, dit-il en regardant Victoria. Encore une histoire ! Qui est Richard ?

— Ce n'est pas gentil, dit l'inconnue. J'ai fini de manger. Pas vous ? Elle s'adressait à Victoria qui dit : je n'ai pas faim.

— Elle grignote toujours, dit Giselle. Elle ne se nourrit pas. Elle attend. Richard a composé l'inventaire de son corps. Elle était presque une enfant, vous vous imaginez ?

— Non, dit le comte, je n'imagine pas, je sais.

— C'est pourtant ce qui est arrivé, dit l'inconnue.

— Vous n'en savez rien, dit Bortek un peu brusquement.

— Mais je suis patiente, dit Giselle. Victoria n'est pas dégrisée. Elle nous racontera ce qu'elle voudra. Y croirez-vous ?

— Non, dit l'inconnue. Mais je veux m'en aller.

— Vous vous en irez, ma chérie. Bortek adore les femmes qui s'en vont. N'est-ce pas, Bortek ? Qui est-elle ? Je la trouve jolie, presque inattendue. Elle s'en va ! C'est une belle manière de vivre les hommes, s'en aller. Victoria les suivait. Ce n'est pas la pluie, expliquait Bortek.

— Comment peut-on vivre dans cette grisaille ! s'exclama l'inconnue.

— Non ! Regardez ; le soleil. Victoria ! Dis-lui : le soleil.

Victoria avait retrouvé le sourire. Ils entrèrent dans l'ombre des saules. Victoria passa près de l'eau, pieds nus. Plus loin, ils s'arrêtèrent dans la bruine qui arrivait à fleur de l'eau par bouffées lumineuses. Victoria était la plus exubérante. L'inconnue paraissait incommodée par cette facilité. Bortek les désirait. Au bout du méandre d'ombres, Giselle agitait une ombrelle blanche. Le comte soignait ses rhumatismes dans une flaque d'eau et d'algues noires. Il était nu. Gisèle l'éclaboussait. Quand elle l'avertit que quelqu'un arrivait, il entra d'un coup dans l'eau. Les algues le condamnaient à une immobilité longue et sereine. C'était Victoria et l'inconnue. Bortek ne devait pas être loin. Il le chercha dans les feuillages. Victoria s'ennuyait. L'inconnue s'éloigna. Gisèle semblait sommeiller maintenant. On entendit le craquement des houx sous les frênes. Le comte se branlait dans les algues. Victoria s'évanouit sur l'herbe molle. Quand elle revint à elle, elle se plaignit du froid et de la chaleur que Thelma appliquait sur son corps. Une serviette brûlante étreignait ses seins. Thelma nourrissait son ventre d'une liqueur glaciale dont le ruisseau descendait lentement entre les lèvres. Elle eut un spasme, puis elle ouvrit les yeux. Ce n'était plus Thelma. Son père ajustait le drap, silencieux et informe à cause de la demi-lumière de la lampe de chevet. Il éteignit enfin. Il ne dit rien. Le lendemain, elle retrouva Bortek sur le pont. Elle voulait rire de son aventure. Avait-il fait l'amour avec la belle inconnue ?

— Qui est Richard ? demanda Bortek (il lui tournait le dos).

— Un artiste, dit Victoria. Je l'ai aimé. Je crois que c'était de l'amour.

— De quoi parle Giselle quand elle en parle ? Elle y a fait trois allusions depuis hier. Elle veut qu'on y croie.

— Qu'est devenue l'inconnue d'hier après-midi ?

— Elle n'existe plus. Je lui ai demandé de ne plus exister.

— Pas faciles, les femmes, sans l'amour qu'elles exigent.

— Pas faciles, en effet, sans l'amour qui les crée. Je m'en passerai.

— Regardez ! Encore une inconnue. Elle vient vers nous ! Thelma était dans le verger, presque nue. Bortek l'étreignit longuement. Victoria disparut dans les branches d'un arbre. Le temps s'étira encore. Il ne passe plus, pensa-t-elle. Je deviens folle. Thelma touchait sa cuisse du bout d'une brindille. Descends ! Il est presque nuit. Bortek s'en est allé. Au pied de l'arbre, Victoria prit le temps de la regarder. Elle avait renoué son chignon, fermé sa blouse, mais elle était toujours pieds nus. Victoria se laissa conduire. Dans la cour, son père lui demanda si elle allait mieux. Demain, il me demandera de lui expliquer cet évanouissement. Thelma lui a raconté une histoire. Je l'ai apprise par cœur. Je la restituerai intégralement, l'histoire de Thelma. Elle est l'inspiratrice féconde de ma pudeur. Au repas du soir, le plus long et le plus tranquille de la journée, son père se montra agréable, presque léger. Il voulait savoir. Elle se taisait. Thelma parlait de la pluie et du beau temps. Elle était bavarde, ce soir. Il lui ferait l'amour avec tendresse. Victoria connaissait tous les effets de cette tendresse. Dans la nuit, il viendrait la réveiller pour lui parler du passé, de la mère emportée par ce passé inexplicable, du temps qui le séparait de ce bonheur, il parlerait jusqu'à ce qu'elle retrouve le sommeil. Thelma l'infidèle, Thelma l'heureuse, Thelma l'infinie les entendrait échanger ces impressions de la douleur. Thelma passe-muraille de ses rêves d'enfant. Victoria avait simplement fermé les yeux. Elle revit la même silhouette longue et lente dans le contre-jour de la porte, le rétrécissement du rectangle de lumière où disparaissait par effet de flou, le rai vertical éteint d'un coup. Elle ne dormait pas. Il l'avait crue encore une fois. Elle voulait rêver. Contraire à ce futur immédiat, à la limite du présent où son corps se cristallisait, nu et terrible, à la surface du lit. Cette paralysie l'enchantait quelquefois. On devient fou par habitude. La Lune se levait. Cette intrusion la déchaîna. Elle s'aima jusqu'au cri. Le silence s'abattit ensuite. Son corps retrouva sa place, sans effort mental. La mémoire revenait, fils embrouillés, plans cassés, ombres et lumières, et la part à deviner pour que l'objet existe. La Lune s'effaça. Ces ténèbres ne durent jamais longtemps. Elle les vit toujours avec la même patience. Le soleil arrive, immense et pâle. Il n'y a pas d'embrasement. Le monde devient lisse. Un chant d'oiseau brise ce miroir. Le rideau s'anime. Tout existe. Absolument tout. Et tout meurt, intégralement tout. Elle est toujours surprise de se réveiller. Elle avait pensé ne pas pouvoir dormir. Mais c'était arrivé. Et ça arrive toujours. Elle s'habille, prête à recommencer. Ce sont des symétries, dit Bortek. D'innombrables symétries. Bortek est un amour.

— Mais enfin, Thelma, qu'est-ce qu'il te trouve ?

— (Thelma les coudes sur la table, elle caresse son propre visage, une cigarette fume entre ses doigts, elle voudrait avoir l'air rêveur pour être ailleurs, elle n'atteint pas ce seuil de l'extase recherchée)

— S'il retourne en Afrique, il ne reviendra pas. Je le connais.

— (Thelma joue avec les volutes bleues, elle les mélange dans le regard de Victoria, elle voudrait paraître indifférente, elle ne l'est pas)

— Il ne laissera pas de traces, dit Victoria. Il y a Vermort. Ça compte, un château. Ton château. Giselle m'en veut. Elle ne nous aime pas.

— Il y a cette garce d'Emily.

— (Victoria imagine cette torsion de son être intérieur, elle sait tout de cette souffrance chaque fois plus lente, inévitable tangente au moment de ne plus dire la vérité)

— Elle te fera du mal. Ton corps, ta nudité, cette pornographie absurde, ces aveux, ta folie au fond, elle sait tout. Elle reviendra.

— (Victoria s'approche lentement des lieux de ce vertige).

— Ton père nous en veut. Il est désespéré. Cette dérive des choses qu'il a aimées, des êtres qu'il a suivis (nous), cette pente imprévisible.

— (Victoria imagine les mots de cette angoisse que personne ne partage avec elle, pas même Giselle, la réputation de Giselle, l'argent de la pornographie, le bonheur comme futur).

— Je m'en irai avec Bortek s'il me le demande, dit Thelma. Cette nuit, il est venu sous la fenêtre. J'ai eu peur. Ton père ne m'a jamais aimée. Mon corps. Je n'ai plus ce souvenir.

— (Le cisaillement commence).

— Plus rien n'existe chaque fois que ton père me désire.

— (Pourquoi parler ? Comment te le dire ?)

— Que sais-tu de ma cruauté ?

— Mais rien. Je ne sais rien de toi. Je ne veux rien savoir.

— Tu ne donnes plus rien. Tu penses au mal. Tu y crois ?

— Je ne sais pas, dit Victoria. On a tort d'en parler. On n'évoque pas le présent. J'ai peur. Peur de te le dire. (L'inconnue, c'était Thelma. Elle n'avait pas reconnu cette nudité. Bortek est ensorcelé. Les feux de Richard ne signifient rien. J'entre dans ce feu.) Nous avons rencontré une belle inconnue que Bortek a courtisée.

— Tu m'aurais reconnue si ç'avait été moi.

— Mais ce n'était pas toi. Je le voulais. Je désirais cette ressemblance. Us ont passé une demi-heure dans le taillis. Elle aime l'amour.

— Il ne la reverra pas. Si elle a jamais existé. Fruit de ton imagination.

— Non ; elle a eu ce plaisir. Je ne sais rien du plaisir.

— Qui est-elle ? (demande Thelma qui redevient l'inconnue de la rivière, belle, intransigeante, infinie. Victoria cède au tremblement qui arrive de l'intérieur de ce corps (mon corps). Thelma peut me demander ce qu'elle veut. Je ne lui dirai rien). Qui est-elle, cette inconnue ?

— J'ai rêvé. Je ne sais plus où est le rêve. Je reconnais à peine le temps. Tout peut arriver maintenant, n'est-ce pas ?

— (À quelle heure lui avait-il donné rendez-vous ?) N'y pensons plus.

— J'y pense de toutes mes forces (elle revoyait le passage italianisant que Bortek l'avait aidé à traverser, la barque semblait aussi réelle que les ruines, l'inconnue ne voulait pas dire son nom).

Thelma se mit à pleurer. Il fallait maintenant lui promettre de ne plus en parler de cette manière, ces incohérences traduisaient une autre douleur qui pouvait être la sienne. La voiture entra dans la cour, Byron vira dans la boue récente, effrayant la basse-cour. Victoria descendit. Thelma se retrouvait seule, ne se souvenait plus de l'heure du rendez-vous. Bortek l'attendait peut-être dans le verger. Elle l'adorerait encore comme un dieu. Il lui parlerait de l'Afrique. Encore un voyage, se dit Thelma, et un autre, le même, les mêmes jusqu'à l'oubli.

Dans la voiture, Victoria eut soudain honte de ses parfums. Elle en abusait toujours. Ils dérangeaient la tranquillité. L'escalier du donjon les conservait. Giselle s'y ébrouait. Bortek, qui se réveillait, la croisa en chemin. Dans son ombre, Emily trottinait. Elle apportait les photos de Richard. Elle avoua un léger étourdissement. Ces parfums qui ressemblent au printemps, ce sont les tiens ? Bouquet d'angoisse, dit Victoria. La verge de Richard à l'entrée du sexe d'une jolie brune aux seins pointus. Les seins pointus d'une jolie brune dont la cuisse est excitée par la verge monumentale de Richard. Le sexe d'une jolie brune qui exhibe des seins pointus parallèlement à l'érection d'un phallus qui peut être celui de Richard. Qui est cette brune qu'elle ne reconnaît pas ? Ce ventre de lumière, ces cuisses en cours d'ouverture, la verge de Richard. Emily pose l'album sur le bureau de Giselle. Bortek le feuilleté. Il trouve Giselle, Thelma, Victoria, il trouve d'autres femmes, il les connaît toutes, Richard désirait ce côté de l'existence, plans noirs et blancs, marges déchiquetées, coins bougés, zones d'incertitudes graphiques, taches recherchées, une grille s'interposait, précise, noire, fantomatique, l'œil pouvait exister de cet autre côté. Le commentaire est de Giselle. Le comte applaudit. Seule Victoria mérite le regard. Giselle est obscène. Thelma indiscrète. Toutes les autres se cachent. Victoria avoue sa préférence, la grille devient la limite exacte de son corps, l'œil est celui de tout le monde. Bortek a un rendez-vous. Avec Thelma. Le comte jubile. Nous vendrons les photos, dit Giselle. Victoria suit Bortek jusqu'à l'entrée de White Spring Falls. Elle veut parler Thelma peut attendre. Où est le plaisir ? Puis elle revient. Elle ne se souvient plus de la réponse de Bortek. Peut-être n'a-t-il rien dit. Il marchait vite. Elle ne pouvait plus le suivre. Elle n'avait pas cette force. C'était la force de Thelma. Pas la sienne. Elle s'évanouit encore. Giselle entre dans ces parfums. Le comte s'affole. On transporte Victoria dans la chambre de Giselle. Elle dormira. Richard n'est pas mort, dit Emily. Elles boivent du thé dans le salon qui s'ouvre dans un mur de la chambre. Il y a une obscurité transparente dans la chambre. Les fenêtres sont fermées. On entend des voix. La lumière du salon entre un peu dans la chambre. La fenêtre du salon est ouverte. L'air de l'été entre à travers les rideaux de mousseline. Giselle picore dans une assiette, des miettes, des brisures, fragiles, reconnaissables. Emily a chassé tous les parfums en ouvrant la fenêtre. L'album fascine Giselle. Il y a un livre à faire. Elle écrira les didascalies. Elle adore ce jeu, cette intrusion dans la pornographie, cette pudeur. Elle parle de la pudeur en connaissance de cause, dit-elle. Victoria ne sait pas ce qu'elle est en réalité. Richard reviendra, dit Emily. Il n'aimera pas ce vol. 

— Ce vol ! dit Giselle. Mais nous ne voulons rien.

— Je ne toucherai pas à l'argent, dit Emily. Je ne pourrai pas.

— Personne ne reconnaîtra Victoria. Ce n'est peut-être d'ailleurs pas elle. Il y a ce point commun, c'est tout. Je veux parler de ces angles. Ils ressemblent à Victoria. Et non pas le contraire. Ce ne sont même pas des reflets. Elle nous raconte des histoires. Elle veut chanter avec les autres.

— Richard se sentira trahi. Je le connais. Ce phallus est le sien. Nous jouions quelquefois. Cette courbe nous fascinait tous les deux. Il n'a jamais voulu me voir. il ne les a pas regardées. Qui sont-elles ? Qui est Victoria ?

— Un artiste n'existe pas sans cette reconnaissance, dit Giselle. Nous sommes tous des artistes potentiels. C'est la reconnaissance qui nous donne un sens. Je ne veux rien dire.

Victoria gémissait. Rêve oblique, plan, séquence. Emily se mit à trembler. Le thé brûlant touchait ses lèvres. Et pour les tableaux ? dit-elle.

— Les toiles ? Je ne sais pas. Elles me semblent tellement inférieures à ce qu'on sait de Richard. Mais si quelqu'un les veut, pourquoi pas ces toiles ?

— Je suis presque heureuse, dit soudain Emily.

— Pourquoi vous limiter à cet aller-retour ? Laissez-vous aller. Et ne revenez jamais. On ne vous en voudra pas. On vous aimera peut-être.

Avec les seules photos de Victoria, elles avaient composé une histoire. Emily fit un paquet des autres photos et elle les empocha malgré Giselle qui voulait les détruire. Elle rangea les photos de Victoria dans l'album, sous le regard agacé de Giselle qui renouvela ses critiques. Elles feuilletèrent ensemble le nouvel album. Giselle promettait de s'y conformer. Emily s'en alla en emportant l'album avec elle. Giselle ne l'accompagna pas plus loin que le couloir. Elle ferma la fenêtre du salon et tira les rideaux. Dans la chambre, elle réveilla doucement Victoria. De quoi as-tu rêvé ? Les rêves des autres me fascinent. Je ne les comprends pas. Ce sont des mots. Que veulent dire les mots dans ces cas de reconnaissance ?

— Vous m'emmènerez avec vous en France ? Je le désire tellement.

— Il ne faut désirer que le corps des autres. Les autres sont prisonniers de leurs corps. C'est le seul désir. Il n'y a pas d'autres voyages.

— Thelma se donne comme une chienne, dit Victoria. Je suis amoureuse de Bortek. Le comte n'aime pas mon nouveau corps.

— Le comte est un pervers. Que cherche-t-il dans mon corps ?

— Le corps de Thelma, pourquoi le désirer ?

— Bortek ne sait pas ce qu'il veut. Tu ne m'as rien dit.

— Je n'ai pas rêvé. Je ne me souviens même pas d'avoir dormi.

— Tu es née pour être une dormeuse, ne me mens pas.

— Pourquoi Richard est-il un artiste ?

— Pourquoi es-tu le modèle ?

— Je suis la toile. J'en ai rêvé. Je ne mens plus. Cette image de moi me fascine. Fini les miroirs ! Je me métamorphose ! (elle rit) Que nous arrive-t-il, Giselle ?

— Je ne vois pas Thelma en comtesse de Vermort. C'est pourtant ce qui arrivera. Le comte veut finir ses jours en solitaire. Une tradition familiale. C'est une très, très vieille famille, les Vermort.

— Que deviendrons-nous, vous et moi ?

— Mais tu ne deviens pas, Victoria. Tu existes, c'est tout. Je ne veux pas vieillir dans ces conditions. Mais que puis-je contre ce qui s'écrit ? Thelma me condamne à cette mort. Je ne veux pas comprendre.

— Mon père mourra de la même mort. C'est atroce. Je vous aime.

La crise se terminait de cette manière. On a beaucoup parlé. L'été finissait. Victoria se vêtit de blanc. On a acheté la robe un jour de pluie. L'orage venait de la côte, chaud et violent, entrecoupé d'averses glacées. Les vitres tremblaient en même temps que le ciel s'ouvrait. On est sorti sous le porche, à l'abri du vent. Mais le chapeau de Thelma s'est envolé. Il glisse dans l'herbe jusqu'aux buissons de ronces. Quelqu'un attendait la réponse de Victoria. On avait oublié la question. Ce silence dans l'intervalle de deux coups de tonnerre, qui s'en souvient ? Les mots revenaient lentement. Ce monde est compréhensible. Comment exprimer ce sentiment au lendemain d'une crise qui a duré tout l'été. Il y eut une éclaircie. Le ciel devint blanc, la terre nous paraissait tranquille et dorée. Victoria fit ses premiers pas dans ce paysage merveilleux. Thelma la surveillait de loin. On ne recommencera pas. C'était fini. Victoria revint avec le chapeau de Thelma. Elle regrettait la disparition du bouquet de fleurs et du ruban. Il était inutile d'espérer les retrouver dans l'herbe. Le pré commence ici, après la coupe du regain. On ne s'en souvenait plus. Thelma parlait. Giselle n'avait pas quitté l'ombre du porche. Qui se plaignait des ombres disgracieuses que le linteau ajouré projetait sur son visage ? Elle avait l'air de s'ennuyer. La pluie revenait. Courez ! Victoria s'étala dans l'herbe. Le chapeau s'envola encore. Cette fois, on le vit s'élever dans la pente du pré. Victoria s'assit pour contempler le bloc de pluie verticale qui traversait le pré. Elle pouvait attendre si elle le voulait. La pluie secoua les ronciers. Les feuilles des hêtres crépitèrent. On regardait l'eau ruisseler sur les troncs. La pluie toucha Victoria. À peine. Elle ne se leva pas. Elle nous montra son visage radieux, surface du malheur. La pluie s'arrêta sur ses jambes. Le soleil dessina un rectangle dans l'herbe. Nous y danserons. C'était fini. Victoria jeta la robe blanche sur la balustrade de l'escalier de pierre que Giselle descendait maintenant. Ce corps léger était celui de Victoria. Au passage, elle effleura la pointe des seins. Le comte frémit. Victoria avait peut-être tout oublié. Elle s'habilla plus simplement sous le porche. Quelle est la couleur de ses cheveux ? Thelma repéra le chapeau. Le comte consentit à aller le chercher. On le vit dans le pré. L'herbe couchée scintillait. Une fois au milieu du pré, il se retourna en élevant les bras. Il ne voyait pas le chapeau. Ou bien il ne se rappelait plus l'objet. Les femmes (nous) désignèrent clairement l'endroit. Le comte s'y dirigea sans comprendre. On pouvait oublier sa légèreté d'oiseau maintenant que Bortek redescendait l'autre pente. C'est une pente boisée. Essences et mort. On s'attend à un bonheur infini. Il n'arrive pas. Le comte montre le chapeau à Bortek. Les jambes noires de Bortek. Le comte regrettait. La paille était gorgée d'eau. Giselle posa le chapeau. Victoria mesurait savamment les derniers effets du vertige. Le vertige a duré tout l'été. Hier, Giselle a exposé la grille. C'est la grille que Richard interpose entre son œil et son modèle. La grille est numérotée sans qu'on sache en utiliser les repères. La grille était sur le passage, entre deux salles. On regardait à travers. On devinait le corps de Victoria, si c'était elle. Mais il n'était pas possible d'aller plus loin en l'absence de photos. On présenta Victoria. Elle allait mieux. Elle croisa ses jambes dans un fauteuil et attendit patiemment l'heure de la fermeture. Durer avait inspiré Richard, il n'y avait pas de doute. Le comte aurait préféré exposer ses gemmes. Il en parlait à une amie d'enfance qui s'extasiait d'avance. Elle avait de fortes épaules et un long cou immobile : diamants (couronne et culasses, marquises blondes), fluorite, spinelle, chrysobéryl (alexandrite, œil de chat), corindon (rubis, saphir), hématite à degrés, émeraude, quartz (améthyste, citrine, cristal de roche, calcédoine, sardoine, cornaline, chrysoprase, prase, agate, onyx, sardonyx, jaspe), opale, rhodochrosite, malachite, turquoise, olicine (péridot, chrysolite), grenats (pyrope, almandin, spessartine, grossulaire, androdite (demantoïde)), zarcon jargon, hyacinthe), topaze, dumortiérite, zoïsite (épidote), béryl (émeraude, aiguë-marine, morganite, héliodore), cordiérite, tourmaline (rubellite, indicalite), jadéite, actinate, trémolite (jade-néphrite), rhodonite, serpentine, orthose, microcline, olligoclase, sodolite (pierre-de-lune, amazonite, pierre-de-soleil), ambre. L'amie suait. Formes divines. Il en mêlait les sonorités à ses vers de circonstance. Elle l'aimait encore. Il la trouva hexagonale, émeraude. C'était peut-être son nom. Victoria ne voulait pas en savoir plus. Cela suffisait à son imagination. On l'interrogeait. Elle posait nue derrière la grille. Elle était indécente. Elle voulait inspirer le désir. On avait hâte de voir les photos. On les verrait peut-être. Que penserait-elle de la censure ? Le comte s'approcha avec Émeraude. Il énuméra les six faces de cette femme. Vocabulaire sentimental. Elle ne comprenait pas. Elle ne connaissait pas la France. Elle avait posé nue pour un ouvrage d'anatomie comparée. Elle avait espéré ce regard. Elle voulait comprendre. Le comte fredonna en s'en allant. Elle haussa ses épaules musclées et offrit son bras à Victoria. Dansons. On pouvait danser. Giselle tourna le bouton du potentiomètre dans le mauvais sens. Les conversations s'éteignirent en même temps que la musique. Elle s'excusait. Mais le comte l'ennuyait tellement avec des plaisanteries dans le genre comme vous savez : ma femme m'affame, j'y serre mes gloses, j'aime mes gemmes. Dansez ! Émeraude emportait Victoria. Petite trahison ? Abandon provisoire ? Elle remarqua la mollesse du corps de Victoria emportée dans cette valse discrète (étourdissante). Une autre amie parut cubique au comte qui ne se référait à aucune époque mais plutôt à sa manière adamantine de se donner à la danse. Bortek gisait nu dans une étude de bleu, étendu sur une feuille de papier qui s'imprégnait lentement. Il y avait peu de spectateurs. Thelma l'admirait. Elle ne désirait que lui. Elle regarda passer Émeraude et Victoire, beau titre. Mais il faut se montrer radieuse ce soir. Byron n'est pas venu. Il aurait tenté de la séduire. Le corps céleste de Bortek l'aurait agacé. On demandait à voir le phallus de Bortek. Giselle s'interposa. Victoria avait suivi Émeraude comme dans un rêve. Elle ne croyait pas à la voiture, à la route, aux claquements des portières, à la maison à l'angle de deux rues parfaitement désertes, au salon éclairé de rouge, ni aux verts de la chambre, ni au corps chercheur d'absolu sur son corps à peine revenu de l'enfer des mots. Émeraude l'abandonna dans cette tristesse. Au matin, elle les avait réunis sous le porche d'entrée de White Spring Falls. Le taxi la déposa près du bassin où les premières gouttes d'une pluie d'été s'arrondissaient les unes dans les autres, arabesques indéchiffrables à cette heure matinale. Qu'espérait-elle de ses fugues ? Il ne lui arriverait plus de se laisser aller. Émeraude avait vécu l'amour de quelques grands hommes à l'époque des modernes. Bortek n'était pas encore arrivé. L'attendait-on ? Tout le monde l'avait trouvé beau dans cette œuvre de bleu. Qu'en pensait Victoria ? Elle préférait attendre. Pleuvrait-il vraiment ? La question surprit le comte. Thelma voulait savoir. Giselle ne se souvenait plus. Avec qui avait-elle passé la nuit ? Elle reposa la question. Le comte rougit. Il n'avait jamais touché qu'à son propre sexe et à celui des femmes. Elles rirent toutes ensemble. Il s'émoustilla. Un coup de vent secoua les arbres. Il semblait prisonnier de ces feuillages. Les feuilles mortes annonçaient la fin de l'été, ils avaient faim. Thelma et Giselle allèrent cueillir des fruits. Victoria embrassa le comte, il reconnut cette volupté et il s'évanouit. Elle le coucha lentement sur les dalles. Elle courut en direction du verger. L'herbe mouilla ses jambes. Thelma et Giselle évoquaient le fantôme d'Emily. Victoria mimait le jeu de l'amour avec l'arbre qu'elles dépouillaient. Thelma se renfrogna. Giselle empoigna la chevelure de Victoria. Elle avait mordu l'écorce poussiéreuse. Elle cueillit une à une ces traces d'amour, les recrachant sur l'épaule nue de Victoria. Thelma descendait lentement entre les arbres, balançant au ras de l'herbe le panier rempli de fruits. Elles arrivaient. L'épaule de Victoria était griffée. Le comte y déposa une langue amère. C'était tout ce qu'il lui souhaitait. Victoria déclara que plus rien ne pouvait la blesser. Thelma secoua la tête en signe de désespoir. Mais Giselle voulait croire à la guérison. Victoria appelait la pluie maintenant. La journée s'achevait. On retournait à la galerie. En arrivant à l'entrée du boulevard, Victoria réprima un spasme. Sur le trottoir de la galerie, éclairé par la seule enseigne, les admirateurs de Bortek trépignaient. Victoria, en descendant de la voiture, voulut les provoquer. Mais Bortek arrivait à pied, nu et tranquille. Thelma poussa un cri pointu. Victoria venait encore d'avoir une vision. Bortek se pencha pour la rassurer. Ce n'est qu'une vision, dit-il. Il y en aura d'autres. Thelma passa une main rêveuse sur sa tête crépue. Il n'était rien arrivé. Victoria était un peu fatiguée. On la raccompagna à Lily House. Son père était couché. Quelqu'un alluma la lampe et la cour s'éclaira. Les poules gloussaient vaguement. Byron se leva. Il n'écouta pas les explications des uns et des autres. Il referma la porte en leur demandant d'éteindre la lampe. Victoria était sans force. Il l'aida à monter, la déshabilla lentement et il la coucha. Elle ne voulait pas dormir. La peur revenait. Ce n'était pas la peur. C'était pire. Byron trouva les mots pour l'apaiser. Il ne pensait pas à Thelma. Il ne savait pas calculer le temps avec les moyens de la fidélité. C'était tout le mal qu'il se faisait quotidiennement. L'idée de l'inceste ne l'avait même pas effleuré. Victoria y avait pensé profondément. Cette profondeur resserra le nœud de l'angoisse. Dans ces moments, l'important est de retrouver une respiration régulière. Elle toucha les mains de son père. Il ne savait pas que penser ni d'elle ni de lui ni de la parfaite étrangère qu'était redevenue Thelma depuis le retour de Bortek. Que veut-elle ? Pourquoi ne nous quitte-t-elle pas ? Il détestait les robes qu'elle portait maintenant. Thelma n'avait jamais été belle. Elle avait remplacé la mère de Victoria sans poser de question. Ce n'était pas le silence. C'était l'attente. Il n'avait pas reconnu cette attente. Elle ne s'en allait pas, elle s'évadait. Victoria se noya dans un cri atroce.

Thelma les retrouva dans le salon, assis de chaque côté de la cheminée, Victoria piquant le feu, Byron fumant sa pipe, immobiles et silencieux, à peine dérangés par l'air tranquille qu'elle ramenait du dehors, fraîche et ingrate. Elle avala presque négligemment le contenu du verre que Byron avait posé sur l'accoudoir de son fauteuil. Le visage de Victoria lui apparut de profil dans les lueurs du feu. Peut-être l'avait-elle déjà pensé en entrant : que s'est-il passé ? Elle avait ouvert la porte sans vérifier (au préalable) s'il y avait de la lumière dans le salon. Elle se souvenait de l'avoir simplement poussée. Le feu crépitait. Byron avait tourné la tête, ses lèvres se détachant du tuyau de la pipe, puis il était revenu dans sa méditation obscure. Victoria s'amusait peut-être avec ce feu (elle voulait dire : au contact de ce feu). Le brandy avalé, Thelma jeta un vêtement sur une chaise et s'assit sur l'accoudoir à la place du verre. « Tu aurais dû venir, dit-elle.

— Ne me dis pas que vous vous êtes amusés, dit Byron.

— Je ne l'ai pas dit. Bortek nous a impressionnés. Il interprétait Debussy. En bleu. Presque nu. Et noir. Aucun effet de lumière. N'est-ce pas, Victoria ?

— Je pensais à Vincent, dit Byron. Personne ne s'en souvient plus. La cousine Betty était une jolie femme, agréable, décorative. Qui ne l’a pas désirée, à un moment ou à un autre de cette jeunesse qui n'a plus de sens ? Je ne me souviens même pas du Vincent de ce temps.

— Bortek n'a pas voulu aller plus loin. Par pudeur, sans doute. Nous avons tous attendu ce moment. On attend toujours beaucoup d'un descendant d'esclave. Cette nudité avait un sens, n'est-ce pas, Victoria ?

— C'est le temps qui fausse les valeurs. Il faudrait savoir s'en passer. Il y a du plaisir à trouver dans ce cas. Bortek, hein ?

— Je vais mieux, dit Victoria. Je vais me coucher. » Byron demeura seul dans le salon. Le feu faiblissait. Il était deux heures. Il ralluma sa pipe. Une bûche incandescente s'éparpilla dans les braises. Cette bouffée d'air chaud provoqua une intense rougeur de son visage. Il bandait encore. Il avait bandé toute la soirée. Ce désir de Victoria mis à jour par son cri. Pourquoi ce cri au moment d'en finir avec le désir ? Mais le cri de Victoria n'avait pas duré. Elle était descendue dans le salon pour ne plus le voir. Il avait répandu sa semence dans ses draps, sans véritable plaisir. Mais l'érection n'avait pas cessé. Il pensait avoir trop bu. Il n'avait pas abusé d'elle. Peut-être avait-elle deviné le membre dur. Elle n'avait pas fermé la porte. Il gémit doucement, un moment mélangé à ses draps, mais vite revenu de cette escapade incompréhensible. Il descendit. Elle allumait du feu dans la cheminée. Dehors, il pleuvait. Des gouttes pétillaient dans les premières braises. Elle avait froid. C'était la fin de l'été, peut-être l'automne. Elle n'avait crié que pour mettre fin à son vertige. Il comprenait. Comprendre le vertige ? De quel vertige s'agissait-il ? Elle introduisit une pincée de tabac dans le culot de la pipe, puis elle déposa une braise minuscule sur cette végétation. La silhouette d'un sein à travers la chemise le dérouta encore. Elle servit le brandy, en silence. J'aime ce silence, finit-elle par dire. C'est notre silence. Parce que Thelma le trouble. Je sais. Je sais tout. Je ne crierai plus. Je ne chercherai plus à savoir. Je ne veux rien changer.

Il l'écouta sans l'interrompre. Il avait pensé à des mots clairs et même sincères. Il tentait maintenant de les oublier. Thelma n'existe plus, dit-il enfin. Bortek n'est que son rêve. Je connais Bortek, C'est un charlatan. Mais peut-être ne veux-tu rien savoir de ce que je sais.

Elle en était curieuse. Elle l'avoua. Le mot surprit Byron au bord d'un autre vertige provoqué par l'apparition de sa cuisse. Je me raconte les choses, dit-elle. Toujours dans le même ordre. Je veux connaître la fin. Qu'est-ce qu'on sait de la fin de ce qui arrive au moment où c'est arrivé ? Moi aussi, je rêve. Thelma existe. Bortek est son amant.

Il lui avait connu d'autres amants. Il l'avait rencontrée dans de semblables circonstances, moins d'un an après la mort de la mère de Victoria. Comment évoquer ce passé sans les mots de Victoria. Je n'en ai jamais parlé. J'ai toujours mis fin à des commencements d'y penser. Je voudrais que tu existes comme elle a existé. Oui, oui : sexuellement.

Elle eut un mouvement pour protéger sa pudeur qu'il outrageait encore avec les mêmes mots. J'interprète le désir des autres, dit-elle en souriant pour effacer les signes de réticence.

Elle calculait ce feu. Thelma s'en étonnerait. Ou bien elle savait déjà. C'était un problème de ressemblance, dit-il. Rien de plus. Elle devait comprendre et le laisser tranquille. Il n'y pouvait rien.

— J'aime Giselle, dit-elle. Je pars avec elle. Le comte ne lui laissera rien. Thelma veut vivre encore. Elle vivra. Le crois-tu ?

Maintenant, il était seul avec Thelma. Il découvrait d'un coup sa beauté nue. Elle lui arracha ce plaisir. Cette fois, il cria. Il ne se détendit pas. Le cri était infini. Le corps de Thelma était humide. Il se souvint de la pluie. Il l'entendit clapoter devant la porte. Thelma lui parlait. Elle voulait encore le tromper. Elle avait cette force. La pluie pouvait avoir le goût de son corps. Il la transporta dehors. La pluie acheva de l'éparpiller. Thelma se multipliait toujours de cette manière. Elle traversait les objets de la nature avec une facilité qui le fascinait. Elle s'échappa, il la vit courir nue vers l'obscurité qui pouvait être celle du verger ou du pré, il ne savait plus. Il la suivit. Elle flottait dans l'air. La pluie irisait son corps. Elle semblait à sa portée. Puis l'herbe noire l'emporta. Il se sentit désespéré. Elle avait disparu, il ne la trouva pas. Il erra sous la pluie pendant plus d'une heure. Quand il revint à la maison, elle ne l'attendait plus. Elle dormait par terre devant le feu éteint. La boue avait séché sur son corps. Elle voulait devenir cet objet. Il ne la réveilla pas et monta dans sa chambre. Au passage, il jeta un œil morne sur le sommeil de Victoria mais il ne s'arrêta pas pour la réveiller. Sous la douche, il se tranquillisa. Thelma était stérile. Ce jet de sang n'avait produit que du plaisir. Le plaisir ne dure pas. On s'en souvient. Il s'accumule de cette manière, sous les mots nécessaires à son évocation même approximative. Il se coucha. Le jour se levait. Il dormait quand Thelma entra dans le lit. La terre s'effrita sous ses doigts.

Victoria s'éveillait. Elle chercha un chant d'oiseau. Elle entendit le vent dans les arbres. Il ne pleuvait plus. Elle se sentait blessée. Son silence l'exaspérait. La pluie le rendrait mélancolique. Elle ne trouverait le sommeil qu'au prix d'une plus grande douleur. L'angoisse n'est rien, se dit-elle. Je la vivrai. C'est mon éternité. La mort n'est qu'un mot de plus. L'amour est un mot. La tranquillité est un mot. Ce sont les mots de ma captivité. J'aime les écrire. Je les répéterai toujours. Elle écrivait des choses insensées dans ce cahier. C'était peut-être le journal de son savoir. Elle le remplissait de notations désespérées au sujet des paires tragiques (le mot était de Bortek). Ne pas trouver le troisième terme d'une réalité est une douleur inexplicable. Je suis intransigeante. Je devrais l'être. Le feu était parfaitement éteint. Elle fouilla les cendres à la recherche de l'anneau qu'elle avait jeté cette nuit. Elle le trouva. Qu'était-elle par rapport à ce mariage détruit ? Byron avait offert un autre anneau à Thelma. Elle avait obtenu le diamant minuscule qui l'avait fait rêver si souvent à l'approche de cette vitrine. Corps natifs. Mais l'anneau de Victoria était pur de désirs annexes. Sa mère l'avait porté pour exprimer ce seul désir. Le jeter dans le feu ne signifiait rien. L'abandonner à l'eau de la rivière était une autre idée. Habituellement, elle le portait à la main droite. Byron avait aussi l'habitude de cet anneau mémorable. Comment le blesser ? Pourquoi le blesser ? Elle passa l'anneau dans l'eau du robinet et le sécha avec un angle de sa chemise. Elle le remit à son doigt. Il n'y avait pas d'autres objets dans le corps de Victoria. Elle n'avait jamais porté le bijou que Byron lui avait offert. C'était une perle rouge. Autre gemme. Le comte l'avait trouvé ridicule. La taille était grossière. C'était un bijou de fantaisie. Byron n'avait pensé qu'à cette fantaisie. L'anneau d'or, au contraire, était la clé d'une géométrie inconcevable sans cette ressemblance avec la femme que Victoria devenait malgré elle. Mais elle partait. Giselle n'y voyait pas d'inconvénients, à part la présence du comte qui ne voulait pas mourir dans les bras d'une femme de son âge. C'était le prix à payer. Ensuite, le comte mourrait, Thelma entrerait en possession du château de Vermort et de ses annexes américaines (à White Spring Falls), et Giselle serait jetée à la porte. Possédait-elle d'ailleurs les murs de la galerie de New York ? Que savait Victoria de la galerie annexe de Rock Drill ? Et puis, il y avait ces ruines d'un ancien palais capitaliste que le comte voulait acheter pour augmenter la capacité d'accueil de la maison de santé de White Spring Falls. Leur démesure sortait de la terre végétale à la sortie de Rock Drill. On s'y rendait en voiture cette après-midi. Le comte était excité à l'idée d'y trouver l'inspiration d'un plan de restauration digne de son imagination. Mais vous n'avez pas d'imagination, mon vieux, fit Giselle. C'est ce qu'on verra, dit le comte. Les trois voitures s'engagèrent dans ce sentier, à l'époque pierreux et traversé de ronces, aujourd'hui allée principale de Rock Drill après le passage d'une grille monumentale sur les battants de laquelle s'arc-boute un autre nègre pour l'ouvrir et vous engager à modérer l'allure de votre véhicule sur un gravier étrangement silencieux. L'allée est bordée de hêtres géants toujours animés par un vent propice à en exagérer la ressemblance. Au bout de l'allée, le gravier s'épanche en une géométrie inexplicable de bassins et de parterres. De l'autre côté du bassin central, commence un escalier blanc. On ne ferme jamais la porte d'entrée. C'est un monument de chêne et d'acier, avec des garnitures de bronze et des clous menaçants. Les battants sont calés par le soulèvement des dalles qu'on a conservées. L'architecte a aimé cette ouverture, il a préféré cette paralysie à la réforme du sol qui, vu d'en haut de l'escalier, représente le combat d'un homme avec son semblable. Le jeu consiste à deviner qui est l'homme et qui est la bête. Les pensionnaires, tristes et songeurs, s'accoudent à la balustrade de marbre dans l'espoir de trouver un sens à cette énigme, indifférents aux railleries de ceux qui, en meilleure santé, ne s'y retrouvent pas. Victoria figurant parmi les uns ou les autres, selon qu'elle est en visite ou en cure. Elle ne se souvient pas du passé. Tout a vieilli. Rien ne semble avoir commencé.

Le comte déplia les bleus sur le plateau crotté d'une vieille charrette, tandis que Giselle posait un galet gris à chaque angle. Victoria s'approcha. L'élévation du bâtiment principal transformait totalement la réalité présente composée d'un mur traversé d'un nombre exagéré d'ouvertures, principalement des fenêtres, mais aussi de larges portes à deux battants dont les meneaux avaient disparu depuis longtemps, au bord de ce qui restait d'un balcon ou d'une simple avancée de pierre. Le comte se mit à parler. Il multiplia les feuilles d'où s'exhalait une vague odeur d'ammoniaque qui indisposa Victoria. Elle prétexta plutôt les tangentes glaciales d'une brise d'été qui parcourait les ruines dans tous les sens. Elle alla se mettre à l'abri sous les ruines d'un passage. Les jambes d'une statue l'intriguèrent. Le corps se perdait dans une ombre végétale, vertige d'odeurs et de frémissements vivants. Le comte éleva la voix. L'entendait-elle ou désirait-elle se passer de ses commentaires. Il rêvait d'elle aussi en projetant la reconstruction de Rock Drill. Elle ne répondit pas. Giselle voulait savoir qui était l'architecte. Bortek avait-il mis son grain de sel dans le projet ? Le comte eut aimé un fils de cette trempe, mais non, Bortek n'y était pour rien. L'architecte pouvait être Richard. Connaissait-elle Richard aussi bien qu'elle le prétendait ?

— Richard ne m'a pas parlé de ce projet, dit-elle. Ni même de ses talents d'architecte. Je suis la première surprise, sans doute. Je lui reprocherai ce secret. Il y en a d'autres, n'est-ce pas, Emily ?

— Je suis désespérée, dit Emily. Mais pourquoi pas un château ?

— Un château ? N'exagérons rien, dit le comte. Il s'agit de défaire au moins cher. C'est économique et beau. Vous n'avez rien compris.

— Je vous fais confiance, dit Giselle. Victoria est-elle déçue ? Victoria, ma chérie, nous partons, Emily et moi, demain matin. Vous savez quelque chose des nouveaux caprices de Thelma ?

— Regardez ! dit le comte. C'est presque absurde. (Il désignait des murs auxquels Victoria n'accorda qu'une attention polie). Bortek ne m'a rien dit de cette Thelma. Je connais Thelma. Ce n'est qu'une bonne femme. Je ne la souhaite qu'à Byron, qui n'est qu'un serviteur. Bortek ne sait pas mesurer la docilité. Il ne connaît pas cette nécessité. C'est un pauvre.

— C'est ça, dit Giselle. Que me laissera-t-il quand vous vous en irez ?

— Mais rien, ma chère. Absolument rien.

— Richard a su retrouver tous les angles, dit Emily.

— Pourquoi pas les angles ! dit Gisèle. Enfin, nous partons.

— Je n'en apprécierai que mieux la compagnie de Victoria, dit le comte. Victoria sourit. Emily rougit. Pourquoi pas Emily ? aurait pu dire Gisèle dans son style approximatif. Pourquoi pas Richard ? Et pourquoi se vautrer une dernière fois dans le lit du comte avant la fin véritable de l'été. Victoria voulait avoir l'air agréable, facile, légère, soucieuse seulement de parfaire cette attente dans le sens du plaisir. Elle revint vers le groupe pour en appréhender la fragilité. Elle ne savait rien de Richard, sauf ce qu'Emily lui en avait dit avant de monter dans la voiture. Rien de définitif. Mais Emily ne lui avait rien dit du choix de Giselle. Qu'en savait-elle au moment de lui parler de Richard qui était revenu parce que le comte lui avait proposé de reconstruire Rock Drill ? Richard ne manquerait pas de renouveler ses approches métriques. Elle se souvenait de ces séances d'immobilité et de poses calculées toutes dans cette perspective. Il avait peut-être redimensionné Rock Drill selon les proportions de son corps. Pourquoi pas ce corps, s'il était conforme à l'idée de Richard ? Vous savez, vous, quelque chose des idées de Richard ?

— Elles n'arrivent jamais, dit Emily. Cependant on les attend. J'ai cette impatience, pas vous ?

— Nous reconstruirons cette aile exactement comme elle a été. Richard a retrouvé des photos. Ici même, dans un vieux meuble oublié. Des photos ! Il a aimé les obliques formées par les pierres saillantes.

— Il ne s'agissait évidemment pas de photos de Rock Drill, on s'en doute. Il les avait amenées avec lui. Il les a glissées dans le tiroir humide d'une console couchée comme une morte dans les gravats.

— Qu'en savez-vous ? Il paraissait plutôt excité à l'idée de remonter toutes les pierres dans l'ordre qui avait été le leur durant plus d'un siècle. Je le suivais, silencieux et morne à cause de cet enthousiasme exagéré. Le nombre des fenêtres était exorbitant. Il venait de le calculer. Ensuite il a repéré les linteaux empruntés à un temple grec ou arabe. Il s'extasiait sans mesure. Mon idée passait au second plan. J'ai demandé un dessin, une épure, une idéalisation, quelque chose d'évocateur. Il voulait me dérouter. Il est monté en haut d'un escalier en ruines. Il voulait se rendre compte de la vue. Je ne suis pas monté avec lui. Il me commenta longuement le paysage. C'était des impressions de lignes, si je me souviens bien. Richard est un dessinateur. Il a commencé une épure sur une dalle étrangement lisse et brillante. Il fallait oublier les premières idées, ne retenir que le désir et faciliter le passage de l'ironie. Comprenais-je ce qu'il entendait par ironie ? Toute cette destruction le désespérait. Il ne reconstruirait pas. Je vous assure que c'était des photos véridiques. Je les ai regardées de près. Cette accumulation de détails était étourdissante. Richard jouait avec le feu. Il préparait son délire d'architecte. Je l'ai laissé à sa méditation. Le soleil se couchait lentement. L'épaisseur des bois alentour m'angoissait. Mais l'ombre provoquait d'autres ralentissements. Je me suis perdu dans les jardins. Je me suis piqué dans un feuillage sonore, inexplicable, peut-être fruit de mon hallucination. Non, je n'ai pas d'imagination, vous le savez, Giselle. Je n'imagine pas, je me trompe. Ce sont les infidélités de mon esprit qui sont en cause ici. Richard m'a enfin appelé. Sa voix me sauvait du désespoir. J'ai failli le remercier. Il me montra l'épure tracée au crayon gras. Les traits étaient animés par les lueurs du couchant. Il avait retrouvé la perspective de Rock Drill. Mais dans son imagination de poète, les jardins étaient remplacés par d'autres promenades plus aléatoires. Je parcourais des yeux ces voyages insensés. On s'y perdait encore. La toiture d'une serre avait retrouvé son pouvoir emblématique. Il ouvrait la porte au désir. Ailleurs, un verger paraissait en fête. Il y construisait un temple à la beauté. Une seule porte s'y ouvrirait. Ses yeux étincelaient. Cette seule porte pouvait être tout ce qui resterait de son imagination après avoir restauré toute la ruine monumentale.

 


 

Chapitre VIII

 

 Virginie Bradley avait traversé toutes ces crises de mélancolie sans blessures apparentes. Elle avait un joli visage un peu rond, au teint clair, habité par un regard qu'on lui enviait parce que c'était le regard d'une amoureuse chronique. Elle parlait peu, toujours pour ne rien dire, et si elle donnait son avis, c'était toujours pour nier l'évidence. Son père avait fait remarquer au médecin qui la soignait que les « crises » avaient lieu presque toujours dans l'« intervalle » des saisons. Le médecin ne sut jamais ce qu'il fallait entendre par « intervalle » et il n'était pas sûr que le père de Virginie comprît le sens à donner à une « crise » quand elle arrivait, inattendue, attendue, on ne savait jamais. Puis les crises s'étaient rapprochées, elles ne répondaient plus à aucune logique en arrivant maintenant à peu près à n'importe quel moment de l'année. Virginie venait de fêter ses quatorze ans. Elle n'avait pas voulu de cette fête. L'année de ses treize ans, son père lui avait dit : on devine la femme. Cette année, il évita tout commentaire au sujet de sa féminité. Dans le miroir, elle voyait une femme. Sans le miroir, elle se sentait seule. Elle souffla les bougies, partagea le gâteau et but un peu de champagne. Son père redoutait ce silence chaque fois qu'il annonçait la mélancolie qu'il traverserait avec elle le moment venu. Virginie remercia tout le monde et elle se mit au lit. Elle écouta les derniers bruits de la maison avant ce silence onirique qui la désespérait toujours. Elle ne reconnaissait plus ces sonorités. Elle ne s'y intéressait plus. Le sommeil l'abandonnerait encore au bord du même vertige. Il ferait jour. Elle aurait froid. Personne n'oserait ouvrir la porte ou même l'appeler. On l'attendait toujours. Elle ne sortait plus de la chambre toute nue pour épouvanter sa mère et ses frères. L'absence de sœur ne la désespérait plus à ce point. Elle entrait dans une robe taillée à sa mesure et elle descendait à l'heure du repas, lointaine et chiffonnée. Elle ne se lavait plus depuis l'hiver. Elle se coiffait cependant, longuement, soigneusement, précise et inventive. Dans ses cheveux, ses mains paraissaient étrangères. La brosse était enfantine, le nœud obscène, le cou dérisoire. Elle ne découvrait rien. Elle s'observait. Hier, elle a tenté de se suicider. Elle s'est pendue mais elle fait tant de bruit qu'on est venu la dépendre. Elle ne se souvient plus. Elle imagine les heures à venir. Elle arrive à White Spring Falls à neuf heures du matin. C'est l'été. Victoria est une femme maintenant, longue, facile, désirable, toujours recommencée. Elle embrasse Virginie. (Quand j'étais petite, dit Virginie en montant l'escalier devant Victoria...

— Beaucoup plus petite ? dit Victoria.

— Maintenant, ils pensent à ma pudeur.

— Tes poils ? Tes seins ? Tes arômes ?

— La facilité avec laquelle j'y pense. Je n'ai aucune pudeur.

— Personne n'y pensera ici. Je ne t'imagine pas si petite.

— Toute nue sur la table de la salle à manger. Je pissais. Un seul de mes frères m'a montré sa... sa différence... sa différence gonflée... ces nerfs... cette croyance dans le plaisir... je ne sais pas... je ne sais plus. Comment c'est arrivé la première fois ?

— Doucement. Vertige. Recommencement. Amour. Enfin, je crois.

— Ça ne m'est jamais arrivé.

— Pas même avec ton frère ? Tu ne l'as pas caressé ? Caresser quoi ?

— Je pensais qu'il se trompait. Il buvait ma pisse. Il est fou.

— Fou de moi ? Comment pourrais-je l'aimer si je ne le connais pas ?

— Ma mère ne voulait pas me toucher. Je chiais.

— Nous avons toutes un père. C'est le drame. Ne joue pas. Dis-moi.

— Mon frère me touchait le cul.

— Avec sa queue ? Avec la langue ? Avec son corps.

— Je ne sais plus de quoi tu me parles. Tu as l'air d'une femme.

— Je le serais s'il ne m'avait pas violée. Que serais-tu, toi, si ton frère t'avait violée comme tu le désires ? Le sais-tu ? Y penses-tu ?) Nous parlerons, dit Victoria. Nous aurons le temps.

— Que faut-il que je fasse pour commencer ? demande Virginie.

— Je vais te montrer ta chambre, ensuite je te présenterai l'essentiel.

— C'est toi qui t'occuperas de moi ? Je veux être seule.

— Ce n'est plus possible. Trop tard !

Dans la chambre, Virginie se sent seule et désespérée. Elle a accepté l'idée de sortir de la maison pour ne plus jamais y revenir. Elle ne reverra peut-être même personne. Personne de sa connaissance. Elle ne vivra plus. Elle cassera la poupée. C'est tout ce qui peut arriver. La rencontre de Victoria n'est pas arrivée. Elle n'est plus dans la chambre. Que faut-il interposer entre soi et le monde ? J'exagère toujours, pense-t-elle. J'étais folle. Maintenant je m'habille. Victoria est une fleur. Je l'ai tout de suite remarqué, ce sens du parfum. J'ai remarqué la symétrie, la cohérence, l'imitation et la faculté de reproduction. Pense Virginie. Victoria revient. Avec les objets de la propreté. Elle veut communiquer. Sous la douche, Virginie ferme les yeux. Derrière le rideau, Victoria raconte sa vie. Pendant les quatre mois qu'elles vont passer ensemble, Victoria trouvera le temps de raconter toute sa vie, d'un bout à l'autre, de détail en détail retrouvant la cohérence, le temps, la patience. Cette eau dégouline sur le corps de Virginie, agréable et inutile. Elle répand le savon, fait mousser le shampoing dans ses cheveux que Victoria voudra coiffer devant la fenêtre, comme elle le fera pendant encore quatre mois. Non, ce n'est pas Virginie qui revient dans l'écriture. Virginie est morte. Elle n'a pas assez vécu pour qu'une autre écriture la recrée. Elle entre dans cette eau comme un personnage dans la peau d'un être composite nécessaire à la cohérence du récit. Narrataire halluciné. Victoria ouvre le rideau dans l'espoir de la surprendre nue, mais elle n'entre pas, elle bredouille des excuses, s'éloigne, menace de ne plus revenir. Virginie fait les cent pas sur la moquette. Les vapeurs de la douche ont envahi toute la chambre. Victoria a apporté une robe. Sur le lit, la robe couchée à l'air d'une robe d'été. La robe de printemps n'est plus sur le dossier de la chaise. La robe d'hiver est dans la valise. Il n'y a pas de robe d'automne. Cette nudité l'exaspère maintenant. Il n'y avait pas non plus de robe d'été. Il y aura une robe d'automne. Victoria y pourvoira. Dans le miroir, la robe se prête à tous les jeux de l'imagination. La couleur est estivale. Blanc mêlé de jaune et de bleu. Elle tombe pour parfaire la posture. Elle bouge dans le sens du monument. Elle régénère son ombre. Sa lumière est celle de l'été. À la fenêtre, le vertige est grandiose. Virginie s'accroche aux rideaux. Elle a l'habitude. Il n'arrivera rien au-delà de la fenêtre. Il y aura toujours quelqu'un. On le lui a promis. Elle répand les livres sur la moquette. Victoria revient pour la trouver belle. Virginie rougit sans se lever. Elle est assise parmi les livres. Personnage difficile, parce qu'il ne vit plus, qu'il a vécu, que ce temps ne se mesure plus. Victoria sait tout de ce temps. Elle en est la créatrice. Le livre élevé à la hauteur de ses yeux est une histoire d'amour traversée par les doigts de Virginie qui ne tremble plus. Je m'appelais Virginie. Peut-être.

Elles sont devenues des amies. Elles souffrent chacune de leur côté. Elles en parlent, mais c'est inutile. Dire la vérité, c'est facile. Être vrai, c'est s'efforcer de l'être. La réalité semble incohérente. Que dire à l'autre sans l'ennuyer ? On partage des parfums. On les critique. On s'amuse de les trouver inutiles. Il n'y a pas de mot pour les nommer. Il faut inventer ce vocabulaire. Virginie était une lectrice avide. Victoria relisait. Elle caressait le rêve. Virginie y entrait sans pudeur. Elle volait ces traces de bonheur. Je n'ai plus de projets, disait lamentablement Victoria.

— J'ai eu tellement peur, cette après-midi, dans le pré fleuri.

— Je me suis amusée. Il ne manquait que le plaisir. J'aime l'argent.

— Je suis l'objet de cette immensité qui n'existe pas sans moi.

— Dans l'adret, l'herbe était sèche, craquante, j'ai rêvé de ce feu. J'y retournerai avec toi. Au cœur de cette immobilité. Tu me fuyais.

— Je n'aime pas qu'on me regarde. Je ne suis plus une petite fille. J'ai des sentiments. Je ne les partage pas. Je me révolte. (Rires.)

— Demain, nous descendrons jusqu'à la rivière. Je te montrerai l'endroit. Nous traverserons cette eau. Nos jupes relevées. Je t'éclabousserai. J'aime nager. Je sais nager. Tu me suivras.

— Personne ne me violera. Ce n'est jamais arrivé.

— Ce qui arrivera, c'est finir. J'attendrai ! J'attendrai ! Je sais tout de cette attente. Il suffit d'être tendre, attentif, ne rien exiger. On n'en parle pas. Ce silence est la cause de tout mon malheur.

— Ce n'est pas le même silence.

— L'odeur de la rivière est celle d'une femme que je connais. Je ne me souviens plus. J'y pense sans le vouloir. Travaux d'approche.

— Nous arrangerons un bouquet devant la fenêtre. Le vase sera transparent. Je veux voir ces tiges. C'est facile.

— La Vie ? Facile, laborieuse, studieuse, inutile, martyre, étrangère, conjugale, voyageuse, infinie, retrouvée...

Victoria et ses adjectifs. Je tu il ou elle. L'emploi du temps adopté, oblique, partagé, simulé, nié... Elles mangeaient toujours ensemble. On les croyait amoureuses l'une de l'autre. Ce n'était pas le cas. Le corps était ailleurs. Victoria allait et venait. Virginie stagnait comme de l'eau, sensible, cassante, rieuse. Victoria prétendait l'introduire dans le monde des insectes. Virginie préférait attendre encore. Victoria n'entrait pas dans cette eau sans frissonner. Moments d'angoisse et de solitude. Qu'est-ce qui manque à notre bonheur ? Un pays ? Un amour ? Un enfant ? Un chant ? Une vision ? Un retour ? Une réponse ? Virginie, les mots de Virginie, Victoria les buvait. Elle ne criait plus pour ne pas s'entendre. On ne la voyait plus s'agenouiller dans l'herbe sous les arbres pour émettre ce cri intérieur, la bouche imitant tous les autres cris, le regard éclairé par cette connaissance, un peu saignant, avide. Elle s'asseyait plutôt, organisant les plis de sa robe, fleur, peut-être. Le regard trouvait le corps léger de Virginie facilement nue, obstinément ressemblante, perverse et fausse. Les fleurs paraissaient arabesques, les ciels pouvaient exister, elles répandaient ensemble les mêmes couleurs. À la fenêtre, Giselle croyait à cette peinture traduite de mots. Dans son ombre, Emily guettait les signes de doute. Mais les deux jeunes filles étaient heureuses. Emily ne l'était pas. Aimer était au-dessus de ses forces. Elle n'aimerait jamais. Ce désir gâchait ses plaisirs. Giselle n'y pouvait rien. Giselle, d'ailleurs, s'éloignait. Déplacement du corps à l'entrée du rêve. Tout redevient passé. Richard est revenu à la maison. Il s'est installé dans son appartement qu'il ne quitte que pour aller répondre aux questions du procureur. Victoria ne l'accuse plus. Il l'a peut-être aimée. Il ne le dit pas. Emily l'a dit à Victoria qui a du mal à parler de ce qui est réellement arrivé. Dans son récit, il n'y a plus de saison, plus d'heure, elle est seule et elle imagine le personnage de Richard. Il n'y a pas eu de confrontation dans le bureau du procureur. Richard s'est soumis à un examen psychologique. Il a répondu à des milliers de questions. Il n'a pas violé Victoria. Mais Victoria est entrée dans la mélancolie avec cet aveu. Il voudrait parler avec elle. Elle se souviendra. Je n'existais pas. Je peignais. Le paysage était ma seule aventure. Il n'y a jamais eu de feu. Victoria est une autre réalité. Mais Victoria est obstinée. Elle en parle à Virginie. Virginie ne sait pas ce qu'il faut en penser. Elle garde le secret. Une fois, elle voit Richard. Elle rencontre son regard. Mais Giselle s'interpose. Virginie ferme les yeux. Cette distance lui a donné le vertige. La main de Victoria est chaude, humide, elle retrouve cette mollesse presque avec plaisir. Victoria ne veut pas voir Richard. C'est aussi un secret. Victoria ne parle plus de ces zones d'ombres. Sa transparence s'explique. Mais Virginie ne va pas au bout de sa réflexion. Elle s'arrête juste au moment où Victoria menace de devenir inaccessible. Victoria secrète d'autres flux. Cela viendra, avec le temps. Il n'y a pas eu d'enfant. Juste une trace, un arrachement discret, aucune preuve d'amour. Les seins de Victoria conservent un moment les graffitis de l'herbe. Elle veut dormir. Dans l'eau de la rivière, Virginie se sent fragile et harmonieuse. Cette escapade l'a exaltée. Elle recommencera. Toujours avec Victoria. La rivière est tranquille dans cet environnement d'arbres où le soleil s'éparpille. La surface de cette eau se limite à ces reflets reconnaissables dans l'ondulation. Le corps même s'y multiplie. Une frange de sable blanc coupe la rivière. Victoria y repose dans une herbe tiède. Elle cherchait le soleil. Elle a trouvé cette ouverture dans les feuillages. Elle ne craint pas l'immensité verticale. Elle attend le soir, blanche et accessible. Tout arrive. Il ne se passera plus rien, pense soudain Virginie. Les dés sont jetés. Je suis une nageuse, Victoria une dormeuse, Giselle une liseuse, Emily une servante. Je ne sais rien d'autre de Richard. Je suis aussi une menteuse.

Victoria rit. Pourquoi ne pas mentir ? Nous ne sommes rien de qu'ils sont. Ni travailleuses, ni étudiantes, ni épouses, ni amantes, ni voyageuses. Nous sommes mal employées.

— Je veux exister, dit Virginie. Je sais que c'est possible. Mes conditions sont inacceptables. Je veux négocier. Je veux trahir moi aussi. Je veux entrer dans le jeu pour gagner. Il va faire nuit. Qui nous cherche ?

— Emily peut-être. Elle adore chercher. Elle nous trouvera.

— Sédatifs ou stimulants ? Rien de perturbateur. Que sais-tu de l'ivresse ?

— Rien. Veux-tu boire ? Fumer ? Essayer ? Ils nous feront dormir plutôt, ou bien ils réduiront le temps et nous le franchirons avec cette facilité que nous nous connaissons déjà. As-tu nagé ?

— Je te ferai aimer l'eau, la nudité, le temps réel, l'effort, l'essoufflement.

— Rentrons. Je ne veux pas de leurs histoires. Il est temps encore. Habille-toi et revenons nous pelotonner comme des chattes. Toi et moi.

— L'eau n'est rien si je n'y entre pas. Je suis heureuse. C'est toi.

— Je mens. C'est toujours ce qui m'arrive. À la fin, je ne sais plus.

— Mais ce n'est pas fini. Richard existe. Ce n'est pas un secret.

— Il ment. Je ne le connais pas. Ce n'était pas de l'amour. J'étais perverse.

— Qui est Vincent ? Un secret ? Un mensonge ? Un amant ?

— Une fois rentrée, je veux rêver demain, sans attendre. Je n'ai plus ce cri. Ils l'ont enregistré. Pour y chercher des mots. Il y en avait. Lesquels ?

— J'étais sale. Giselle me l'a reprochée. Emily voulait être le témoin de ma soumission. Sous la douche, j'avais l'air d'une folle. Je me caressais. C'était le deuxième jour. Je voulais recommencer. Giselle est entrée dans la douche et a tiré le rideau. Emily était une ombre. Je ne savais rien de Richard. Giselle m'a parlé de toi. Ses mains agissaient sur ma crasse et je me demandais ce que tu étais. Tu apparaîtrais ensuite. Je voulais te voir. L'eau est devenue claire. Si claire, si facile. Giselle me demandait d'y croire. Mais j'étais impatiente. Je détruis, c'est tout.

— Richard m'a écrit une lettre. Je ne l'ai pas lue. Qui l'a lue à ma place ?

— Personne. Moi. Eux. Je veux dire : nous. J'ai écrit cette lettre.

— Virginie ! Tu ne sais pas écrire ce que j'écris !

Il y eut d'autres dialogues, d'autres répétitions, les jours passaient et Victoria ne manqua jamais d'entrer dans la nuit tandis que les autres, tous les autres, s'y couchaient passablement pour y trouver le sommeil nécessaire et le rêve poubelle. Richard lui écrivit une lettre pour lui dire : je ne sais rien de toi. Byron lut la lettre. Giselle l'avait lue avant lui. Il était venu pour l'entendre parler de Thelma. Une heure plus tard, Emily lui ouvrait la porte de son appartement. Il entra. Richard était assis dans un fauteuil, un verre à la main. Il ne s'étonna pas. Vous êtes Byron ? dit-il négligemment (ce qui voulait dire : Byron ? le serviteur ? Je vous méprise. Vous ne saurez rien de plus. Avez-vous des nouvelles de Vincent ?) Emily épousseta un autre fauteuil qui devait être le sien. Sur le linteau de la cheminée, l'horloge était arrêtée. Le mécanisme rutilait. Byron en observait l'immobilité dans le miroir. Je suis Byron, dit-il enfin.

— Victoria est en train de nous détruire, dit Emily. Vous savez qu'il n'y a rien de vrai dans ce qu'elle raconte. Mon frère a un alibi. N'est-ce pas, Richard ? Je regrette pour votre fille. Elle ne vivra plus. Elle est entre de bonnes mains. Richard ne peut rien faire pour elle. Je m'efforce de comprendre mais ce n'est pas facile.

— Je vous ramène la lettre, dit Byron. (Il pose la lettre sur le linteau de la cheminée). Elle ne l'a pas lue. (Il attend un peu pour dire : ) Ne lui écrivez plus. (Richard réprime un mouvement de colère). Ça ne sert plus à rien de chercher à savoir. Je ne sais même pas ce que vous cherchez. Elle aurait pu m'accuser. À tort, bien sûr. On ne saura jamais en ce qui vous concerne. N'écrivez plus ce que vous voulez qu'elle pense de vous. Je suis le seul lecteur. (À Emily : ) Dites-le-lui. Il ne m'écoute pas. (Agacement d'Emily : ) Mais si, on vous écoute ! Il ne lui écrira plus parce qu'elle ne peut pas lire ses lettres, c'est tout. Inutile d'écrire, et non pas : interdit ! (Byron recule vers la porte : ) Vous ferez ce que vous voudrez. Madame de Vermort m'a conseillé de conserver la lettre. Elle sait lire entre les lignes. Pas moi. (Emily : ) Je vous raccompagne. Richard ne dira rien. Il n'écrira plus. Il n'a rien à dire, sinon lui demander d'avouer ses mensonges. C'est inutile. Il faut penser à Victoria. Elle veut oublier. Vous connaissez Virginie ? Parlez à Virginie. Virginie sait tout. Elle sait que Richard est innocent. Mais comment le sait-elle ?

— J'écrirai à Virginie, dit Richard après avoir vidé son verre d'un trait.

— Pour lui dire quoi ? dit Byron.

— Vous ne lirez pas les lettres destinées à Virginie.

— Son père les lira. (Byron s'est avancé ; il s'arrête devant la cheminée).

— Foutez-moi la paix ! dit Richard.

— (Emily : ) Parlez avec Victoria, c'est le mieux.

— (Byron : ) Parler ? Victoria ne parle plus.

— (Emily : ) Elle parle avec Virginie.

— (Byron : ) Qu'en savez-vous ? (à Richard : ) Je vous conseille de ne plus lui écrire. (à Emily : ) Dites-le-lui !

— Il ne se passera plus rien, dit Emily. Rentrez chez vous, Byron, et pensez au mal que Victoria nous a fait. Ou plutôt n'y pensez pas ! (Elle s'effondre en larmes dans le fauteuil. Richard : ) Des larmes maintenant ! Que pensez-vous de cette cohérence, Byron ?

— Je n'en pense rien. Je voulais savoir.

— Byron veut savoir ! Tu entends, Emily ? Savoir ! (J'entends, dit Emily, je comprends, je sais, je me tais, dis-lui de s'en aller, il n'a pas le droit, écris toutes les lettres que tu voudras, mais pourquoi les écrire, elle ne les lira pas). Byron s'en va. Il n'a pas conservé la lettre. Giselle l'a rangée dans le classeur. Pour l'éternité. À White Spring Falls, Victoria a refusé de le voir. Il l'a attendue dans le salon réservé aux visiteurs. Il était seul dans le salon. Deux fois, on est venu lui dire que Victoria ne tarderait plus. Il a même cru apercevoir sa chevelure à travers les carreaux sales d'une fenêtre. Il s'est levé, il a ouvert la fenêtre, s'est penché, il n'y avait personne dans le passage. Un peu ébloui par la clarté du dehors, un peu étourdi par les parfums de la jardinière suspendue, peu enclin à en identifier les fleurs, devinant la terre végétale sous la fenêtre le long du mur en bordure du dallage, géométrie en mouvement, nul passage. L'odeur d'un cigare l'extrait de sa torpeur. C'était le comte de Vermort qui fumait, négligemment appuyé sur une canne au pommeau d'ivoire et d'argent. Byron rajusta son veston. En entrant dans le salon, il avait jeté son chapeau sur un sofa. La dentelle avait glissé sur le dossier. Le comte tentait de la débrouiller. Le chapeau roula par terre. C'est votre chapeau ! s'étonna le comte. Byron se baissa sur un genou pour le ramasser. Il ne répondit pas. Le comte renonça. Il faudra nettoyer le quai, dit-il. Je n'ai pas vu la barque. Quelqu'un l'aura empruntée avec votre permission. Je ne vous demande pas qui ! Penser à ne plus la prêter. Le quai est envahi par une herbe tenace et je n'ai pas trouvé le chemin en état. Vous le savez ? Comment s'appelle ce nègre bavard ? Embauchez-le.

— (Giselle, peu après le départ du comte qu'elle a croisé sans l'arrêter) : C'est une lettre de Richard. Lisez-la. Victoria n'en sait rien, naturellement. (pendant qu'il lit : ) Il ne la menace pas. Il la néglige. Pas un mot pour la convaincre. Il se contente d'exprimer clairement ce qu'il veut obtenir d'elle. Elle n'acceptera pas cette distance, je la connais.

— Vous me conseillez de la détruire ? dit Byron.

— Conservez-la plutôt. On ne sait jamais. Des fois, entre les lignes...

— Je ferai ce que vous me recommandez.

— Évidemment elle ne veut plus vous voir.

— Je l'ai vu passer...

— Ce n'était pas elle ! Elle n'est pas descendue. Vous connaissez Virginie ? Je vais vous la présenter. Peut-être, avec elle... Elle est très jeune et ne s'imagine pas les choses comme vous et moi. C'est une mélancolique. Que savez-vous de la mélancolie, Byron ?

— C'était Virginie ? (Comment ? Ah ! oui oui c'était elle elle aime fuguer c'est une musicienne de l'enfermement ah ah ah venez passons par le jardin d'hiver que pensez-vous de ces zinnias attention à la brouette toujours pleine regardez c'est une espèce rare de verveine fermez la porte le loquet c'est par ici le salon de jeu vous aimez jouer ?) Byron regardait les tables, les joueurs assis, les chaises vides en rond autour d'un poêle à bois, au plafond pendaient d'étranges mobiles (en s'approchant de l'un d'eux il ne s'étonna pas d'y trouver des cartes à jouer soigneusement reproduites sur des morceaux de tôle mal grignotée). Elle joue aux cartes toute seule, dit Giselle, vous savez : des réussites. Vous connaissez celle-là ? (Virginie leva la tête, elle souriait, belle enfant, brune et rose). C'est la réussite de Virginie. Une fois sur deux.

— Elle veut dire que je réussis une fois sur deux, dit Virginie (voix agréable qui est peut-être celle d'une femme mais on dirait qu'elle ne veut pas grandir elle ne montre pas ce qui). Ainsi, vous jouez seule ? dit Byron en s'asseyant. (Giselle s'est volatilisée. Elle a l'habitude de ce genre de rencontre, pense Byron, il dit : ) Je préfère jouer pour me détendre.

— Je ne joue jamais à me détendre, dit Virginie.

— Le travail... commence Byron (mais Virginie se met à manipuler les cartes, elle ne joue plus, elle est attentive à mon).

— Victoria ne m'a jamais parlé de vous.

— Vous a-t-elle parlé de Richard ? dit Byron (il s'empresse d'ajouter : ) elle ment non : elle ne ment pas / ce n'est même pas se tromper : c'est ne plus être : ne plus être quoi ? / Je sais si peu de choses (finit-il par avouer : Virginie arrange un peu la broussaille de ses cheveux : son visage clair apparaît : Byron reconnaît son erreur : ) je ne vous demande pas de la trahir (que me demandez-vous ?)

— Je voulais la voir. Parler. Être ensemble. Thelma... (ce n'est pas sa mère, je sais : elle vous l'a dit ?) Je vis seul. Oh ! J'oubliais l'ouvrier. Il veut se marier. Avec une enfant de son âge. Enceinte. Thelma m'avait prévenu : (au sujet de son infidélité ?) Victoria n'est pas facile. Que savez-vous vous-même de la poésie de la vie, Virginie ?

— Mais rien. J'ai peur. C'est tout. Je passe ma vie à la fenêtre. Vous connaissez tous les paysages ? On ne me demande plus rien.

— Victoria joue avec vous quelquefois ?

— Jamais. Victoria ne joue pas. Si elle pouvait, elle ne dormirait pas. Moi je ne dis pas non aux perturbateurs. C'est interdit.

— Il n'y a plus de femme dans ma vie, à part Victoria, mais ce n'est pas une femme. Richard l'a trahie, tout au plus.

— Avez-vous visité le jardin d'hiver ? On peut monter tout en haut du donjon, c'est impressionnant. Venez ! Je promets d'être pudique. (Ils se promenèrent : Victoria les épiait : Giselle parlait : elle ne lui dira rien d'important. D'ailleurs, que sait-elle ?

— Je lui arracherai les yeux, dit Victoria. Il a vieilli.

— Que te disait-il de son désespoir ? Rien, sans doute.

— Il n'y a rien à en dire. Il faudrait recommencer.

— Mais ce n'est pas possible. Il y deux manières de regarder les étoiles : la bonne et la mauvaise. Je préfère dormir.

— Elle s'est déshabillée. Je peux la voir entre les créneaux. Elle cherche l'équilibre. Il apparaît. C'est une ombre. Que lui dit-il ? Elle pourrait se jeter dans le vide. Elle est toujours menaçante. Il est désemparé. J'ai vécu cette attente. Ne l'aidez pas. Elle ne veut pas de lui. Elle a jeté sa robe dans le vide. Oiseau vague. Il arrive en douceur dans les branches d'une aubépine. Elle redescendra. Je connais ce cri, cette boue, cette fin. Laissez-les. Elle reviendra jouer. Elle aime jouer si rien ne se passe. Elle arrive. Nue et tragique. À cet endroit, elle s'arrête toujours pour regarder ma fenêtre. Elle me voit. Elle arrache la robe aux branches d'aubépines. Que savez-vous de ce printemps ? Je n'ai pas revu Emily depuis. Comment s'aiment les femmes ?) Ne me demandez pas de trahir ma seule amie.

— Ce n'est pas ce que je vous demande, dit Byron. Je ne pensais pas vous rencontrer. Je voulais voir Victoria, lui parler (de Thelma, de ma solitude, de mes désirs, de son retour : le comte m'enguirlande tous les jours maintenant à propos de choses sans importance : la barque, les chemins, le verger, le projet de vigne, les murs de l'ancienne métairie, une bête égarée par le vent, il y a toujours un prétexte, de loin, élevant la voix à cause de cette distance, montrant les fruits de mon imagination du bout de sa précieuse canne, ce sont des reproches d'infidélité, d'incompétence, de mauvais goût, d'incohérence, d'imprévision : je courbe l'échine comme un ouvrier : ce n'est pas digne de moi : mais je ne vis pas : je travaille : je reconnais mes erreurs : le comte a toujours raison : la barque dérivait parce que je l'avais prêtée à un négligent, le projet de vigne était retardé par manque d'imagination, les chemins s'embroussaillaient à l'imitation de ma paresse mentale, si une bête ne revient pas au bercail, je ne la cherche pas, j'envoie les chiens, les chiens ne savent pas, ne vont pas plus loin que les ruines où je ne vois qu'un triste décor de théâtre à l'horizon des jours et des jours : Thelma ne reviendra pas), et je comptais sur vous pour m'aider à la convaincre d'abandonner ces idées noires à propos de notre vie. Mais vous ne m'écoutez pas.

— Elle s'attend à ma nudité. Elle est à la fenêtre. Qu'en pensez-vous ? Ne regardez pas. J'ai promis d'être sincère, gentille, pudique. (Elle jette la robe et tout se passe comme d'habitude). C'est insensé ! dit Byron.

Il descend l'escalier étroit du donjon. Ses pas résonnent, se multiplient, s'harmonisent. Non : en contrepoint, le glissement nu de Virginie, l'air déplacé par son corps, tiède et parfumé, l'étourdissement passager au moment de franchir le dernier palier, Virginie l'attendait dans la cour, se préparant au cri, à l'arrêt. Il s'immobilise sur le seuil violemment éclairé par le soleil vertical. À la fenêtre, Victoria semble en effet attendre. L'urine dégouline le long des jambes de Virginie. Elle mélange l'herbe à cette boue. La trace de ses pieds nus sur le dallage du couvert le déroutera encore. Giselle revient : je vous avais prévenu.

— C'est une expérience inacceptable ! s'écrie Byron en cherchant les mains de Giselle mais il ne les trouve pas. Elle se dérobe inexplicablement. Il s'entend lui dire : aidez-moi ! Elle semble ne plus l'écouter. Elle est assise derrière son bureau, en contre-jour. Elle le regarde peut-être. Enfin, elle dit : ce n'est pas si simple.

— Je n'ai pas de patience, dit Byron tristement.

— Personne n'a cette patience. Retournez à vos travaux.

— Je n'y trouverai pas le bonheur. Monsieur le comte ne me ménage pas.

— Je n'y peux rien. Avez-vous calculé le rendement de la future vigne ? C'est un projet qui me tient à cœur. Un vin d'Amérique !

— Monsieur Richard est venu il y a deux jours pour topographier le domaine de la métairie. Il a laissé le théodolite dans la cuisine. Je ne lui ai pas demandé quand il reviendra pour continuer. Je m'occupe plutôt du chemin le long de la rivière. Je ne savais pas que monsieur comptait y passer du temps à pêcher. Il est très mécontent de mon travail, voilà tout.

— Je passerai. Richard a-t-il laissé des épures ?

— Je ne sais pas, Madame. Je chercherai. Ou bien faudra-t-il attendre qu'il revienne. Vous pourrez lui en parler. Il se fâcherait peut-être.

De quoi avait-il parlé avec la comtesse ? Il ne se souvenait plus d'avoir reçu d'elle un ordre ou un conseil. Il décrotta ses bottes avant d'entrer. Il avait plu toute la journée. Il faisait chaud et humide. Le chien l'avait simplement regardé traverser la cour. Il avait vu sa tête grise dans un angle de la fenêtre de l'appentis. Il avait éprouvé le désir de le tuer. Il y pensait intensément en raclant la semelle de ses bottes. Maintenant il n'arrivait pas à oublier cette idée absurde. Il réchauffa un vieux ragoût sur le gaz. Hier, il l'avait laissé brûler. Le goût en était à peine affecté. Il prit la précaution de ne pas racler le fond de la gamelle en se servant. Il but presque toute la bouteille. Tout à l'heure, il irait remplir la bouteille. Il en remplirait une autre pour l'ouvrier. L'ouvrier s'appelait Jack. C'était un nègre bruyant et paresseux. Il était aussi bavard, buveur et méchant avec les femmes. Il avait une femme qu'il n'avait pas encore épousée. Il l'épouserait au printemps. Au printemps, il était amoureux de n'importe quelle femme. Celle-ci ferait l'affaire. L'été arrivé, il lui demanderait de travailler plus que de raison. Et à l'automne, elle le remplacerait dans la plupart des travaux qui étaient de sa compétence. Il avait cette patience, Jack. Il attendrait le printemps pour la marier. Il passerait l'hiver dans l'appentis, avec le chien. La femme vivait avec ses parents. Il la voyait deux fois par semaine et il lui faisait l'amour avec tendresse. Il avait besoin d'elle. Elle aimait l'amour. Il lui en donnait. Ensuite, il reprendrait son bien et s'occuperait des autres femmes. Il avait tenté de s'occuper de Thelma. Bortek était apparu sur ces entrefaites. Jack en avait été étourdi. Mais maintenant que Thelma et Bortek s'en étaient allés, il ne pensait plus à Thelma. Il cultivait son projet avec délectation. Il se nourrissait de plaisirs futurs. Il aimait cette attente. D'ailleurs, il attendait depuis longtemps. Byron l'insultait tous les jours. Le comte (il en était témoin) n'était pas content du travail de Byron. Il les avait vus discuter dans la cour. Le comte parlait fort. Byron bredouillait ce qui était peut-être des excuses. Dans l'ombre de l'appentis, Jack avait observé cette relation de maître à métayer. Depuis, il méprisait Byron. Le comte lui avait une fois adressé la parole, pour lui dire que Bortek était son fils préféré. Jack s'était simplement demandé qui pouvait bien être l'autre fils. Il avait posé la question à Byron. Byron était avare de confession. Il est vrai que Jack l'avait interrogé après le départ de Thelma. Le comte venait de reprocher à Byron sa négligence au sujet d'un portail que les ronces assujettissaient depuis longtemps au mur oriental de la maison. Jack avait arraché et brûlé les ronces. Byron avait réparé le portail. Maintenant, il était toujours fermé et les ronces poussaient de nouveau dans ses arabesques de fer forgé. Le portail était rouillé, grotesque et inutile à cet endroit. C'était un portail à un seul battant, long et instable, oblique à cause d'une charnière qui jouait dans le mur. Le comte avait effrité ce mortier du bout de sa canne mais il n'avait pas demandé à Byron de refixer la charnière entre les pierres d'angles. Il était de l'autre côté du portail. Il fit le tour par la maison. On l'entendit traverser la cuisine. Sa canne semblait visiter les lieux pour les critiquer. Elle parcourait les brèches, tapotait le mortier, écartait des branches, ouvrait une fenêtre, glissait le long d'un fil de clôture, fouillait la terre, y trouvait toujours une raison de critiquer, et Byron ne disait rien, il savait que le nègre l'observait, et il acceptait cette existence sans la reprocher à personne. Byron lui apporta la bouteille. Il entrait toujours dans l'atelier sans frapper. Jack entendait le gravier ou la boue s'il venait de pleuvoir. Il s'asseyait sur le bord du lit et il attendait que la porte s'ouvre. Byron posait la bouteille sur la table : ça suffira pour la journée. Le travail une fois achevé, ça ne me regarde plus. Mais il faut d'abord en finir avec le travail.

— On ne finira jamais si c'est ce qu'il veut.

— On vieillira. C'est mieux que de n'être plus rien au moment de mourir. Je ne parlerais pas tant si j'étais un nègre.

Byron sortit. Il regarda le ciel. Il pleuvait encore, sans doute dans la soirée, peut-être toute la nuit. Il avait beaucoup plu la nuit dernière. Pendant l'orage, qui l'avait réveillé, il avait pensé à cette vie. Elle n'avait pas de sens. Le nègre avait un sens. Il avançait. Byron n'avait jamais connu que cette immobilité. Le comte possédait la moitié de ses biens. Il l'avait même aidé à acheter la ferme de Vincent, la maison, toutes les terres et l'usufruit d'une bonne partie de la forêt. Byron était riche. Le nègre ne comprenait pas. Si j'étais riche, je trinquerais avec les riches, se disait-il. Il y a quelque chose que je ne sais pas. Il déboucha la bouteille (c'était toujours le même vieux bouchon). Byron avait amené du pain et la gamelle de ragoût. Jack en préleva soigneusement la surface. Elle était chaude, poivrée et la viande avait le goût du vin. Ensuite, il regarda la gueule du chien, les babines retroussées pour dégager les dents et le reste du ragoût brûlé qui se détachait du fond de la gamelle sous l'action savante de ses dents conjointement à la langue qui choisissait. Le nègre ramena la gamelle et la bouteille. Il n'entra pas. Il pensait simplement que le temps était encore à la pluie et qu'il ferait mieux de se remettre à la réfection de la toiture de la grange dont le comte devait aussi posséder la moitié. Il ne dit rien. Byron lui fit signe de poser la gamelle dans l'évier. Jack laissa la bouteille sur la table, au passage. Il revint vers la porte : ce ne serait pas prudent de travailler dehors aujourd'hui.

— Remets-toi à la charpente. J'ai laissé les outils sur le plancher.

— Il va pleuvoir encore. C'est un temps de chien. Je peux vous demander des nouvelles de votre famille ? Je me demandais si...

— Ne me dérange pas jusqu'à demain. Je dois calculer...

— C'est cet appareil qui sert à mesurer la terre (il montrait le théodolite). J'ai vu ce type près de l'ancienne métairie. Il reviendra ?

— Quand j'aurai fini les calculs.

— Ce n'est pas une bonne idée de remonter ces murs. Avec la ferme des Vincent, on a dépassé les limites du raisonnable. Je m'y connais. Il y a un point d'équilibre. Le comte ne vous inspire rien de bon. Je tiens à mon travail.

Sous la charpente, il s'activait. Byron s'était installé sous la véranda. Il avait éparpillé les documents sur la table. Si le comte arrivait à ce moment-là, il l'entretiendrait de la restauration de l'ancienne métairie. Sinon, il passerait ce temps à penser à autre chose. Le nègre s'arrangeait toujours pour être un homme futur. Il se servait de la mémoire comme repère, c'était la leçon du passé utile en cas de conflit avec le présent. Il ne pouvait pas comprendre. Il se révolterait plutôt. Intérieurement. Il pouvait difficilement exprimer ses sentiments relativement à ce que Byron révélerait de sa propre situation sentimentale. Parler avec le nègre n'agirait pas favorablement sur la solitude. Byron murmura ce mot. Lentement, s'écoutant. Il faut que j'aime quelque chose. Il faut que j'avoue mon échec. Je parlerai à Virginie. Elle m'écoutera. (C'était un projet facile. Giselle ne s'y opposa pas. Le comte n'y voyait qu'un inconvénient : la rumeur. Il s'en était toujours accommodé, fit remarquer Giselle. Virginie arriva sous la pluie. Jack l'abritait sous un parapluie qu'elle ne voulait pas partager. Byron la fit entrer. Avant de refermer la porte, il regarda le nègre s'éloigner. Il avait laissé le parapluie ouvert sur le seuil. Le vent menaçait de l'emporter. Virginie le referma, le secoua et Byron l'accrocha à une poutre. Virginie n'avait pas peur de passer la nuit avec un nègre et un homme qui pouvait être son père. Elle toisa Byron, en experte sans doute. Il répondit qu'il ne s'agissait ni du nègre, ni de lui-même, mais de la campagne orageuse jusqu'à la folie à cette époque de l'année. Il lui montra sa chambre, lui en donna la lourde clé d'acier noir et patiné et il la laissa seule. Il l'entendit secouer les draps, déplacer le fauteuil, vérifier la fermeture de la fenêtre. En bas, le nègre apparut à la fenêtre. Il était avec sa femme. Byron sortit sous la véranda. Susan veut bien s'occuper d'elle, dit-il. Susan était une assez jolie femme. Elle ne demandait rien en échange du service qu'elle acceptait de rendre à Byron. Elle ne refusera pas ma compagnie, dit-elle en montant l'escalier. Byron et le nègre retinrent leur souffle après les coups frappés à la porte de Virginie. La voix de Susan était convaincante à cette distance. Mais Virginie y croirait-elle ? Elle se taisait pour l'instant. La voix de Susan explorait ce silence. La porte se referma. Susan redescendit, elle était radieuse, Byron reconnut cette beauté mais elle ne lui laissa pas le temps de trouver les mots pour en parler, elle dit : je vais chercher mes affaires dans la voiture.) Sous la charpente, le nègre ne travaillait plus. Il dormait. C'était l'heure. Byron consulta sa montre. Richard était en retard. Byron se tourna vers la route et s'immobilisa dans une attitude involontairement condescendante. (Le nègre ne dormait pas. Il attendait la pluie. Un vent presque glacé avait parcouru la charpente sous les voliges. Il avait cru à cette pluie. Elle ne venait pas. S'il pleuvait, Byron et Richard passeraient l'après-midi dans la cuisine, assis de chaque côté de la table couverte de plans, de notes, de chiffres. Jack comprenait ces calculs. Il était capable d'en démontrer l'erreur fondamentale. Mais Byron se soumettait toujours aux idées du comte. Richard aussi était une idée du comte. Byron avait-il jamais eu le désir de le tuer ? Au lieu de cela, il ne contestait rien. Richard accumulait les erreurs d'observation et Byron acceptait lâchement d'y appliquer sa science d'agronome. Il voulait vivre. Il vivrait longtemps sans doute. Il enterrerait l'essentiel de sa mémoire avant que les derniers témoins de son existence ne le couchent sous terre, si c'était ce qu'il voulait, ce repos infini. La pluie se mit à tomber. Jack jeta un œil indiscret entre la sablière et la panne qu'il n'avait pas réparée. Byron était debout dans la cour. Sur la table, les papiers clapotaient dans l'eau. Richard apparut. Il venait de rentrer le théodolite et le trépied. En voyant les papiers sur la table, il poussa un cri et leva les bras au ciel. Il retourna dans la cuisine et revint aussitôt avec une sacoche de cuir noir. Byron l'aida nonchalamment à la remplir d'eau et de papiers. Richard avait l'air désespéré. Il referma la sacoche et rentra. La porte claqua. Byron souriait. C'était peut-être une victoire, pensa le nègre. Richard était destructible, il le savait par expérience. Mais le comte ? Qui le dérouterait ?) C'était Emily. Elle arrivait dans sa petite voiture blanche en même temps qu'une belle éclaircie du ciel qui redevenait bleu et jaune. Le nègre cligna des yeux. Le haut de son crâne était douloureux à force de s'appuyer contre la volige mais il pouvait les voir, nets et colorés, revenir vers la maison. Emily marchait devant. Il y a peut-être quelque chose que je ne sais pas, pensa le nègre. Une minute après, il pensait : je ne sais rien : Emily portait une jupe courte et elle montrait ses cuisses, assise à la tangente de la table ronde, le soleil semblait inonder les papiers et le chapeau noir d'Emily scintillait à l'endroit d'un bijou, le foulard se mélangeant à cette eau, couleurs et plis, une épingle à tête kaléidoscopique achevait d'abstraire cet inévitable éblouissement. Le nègre souffla sur la sablière. La poussière s'irisa. Emily avait croisé ses jambes sur une main et elle écoutait Byron qui parcourait les papiers d'un doigt expert. Le nègre pensa à une nourriture épicée. Il saliva et rouvrit les yeux. Le soleil semblait jaillir des cuisses d'Emily. Elle portait des sandales rouges à lanières. La jupe s'achevait sur une frange de nœuds. Ses bras nus lui apparurent, presque les épaules, le cou indéfinissable à cette distance. Byron parlait toujours. Il n'y avait aucun sentiment à fleur de sa peau, rien qui laissât deviner où il voulait en venir. Il ne l'avait pas attendue. Il m'en aurait parlé, dit le nègre, sa voix s'infiltra dans la brèche. Il se remit au travail. En bas, Byron avait levé la tête en entendant les glissements du rabot mais il n'avait rien dit, Emily demeurait étrangère à cet environnement, une légère sueur parut sur la peau de son front. Byron observa tranquillement le trajet de la goutte. Sous la charpente, le nègre voulait encore savoir. Pour savoir, il faut voir, pensa-t-il. Le robot se coinça dans un nœud. Il le dégagea en grognant. Un coup d'œil entre la panne et la sablière le renseigna. Byron était toujours assis à la table, penché sur le projet inondé de lumière. Emily s'était éloignée. Le nègre ricana en voyant les sandales rouges dans l'herbe verte. La chemise était blanche, la jupe paraissait bleue, Emily cueillit un fruit. Pourquoi a-t-elle faim ? se demanda le nègre. Il eut envie de crier. Il ouvrit la caisse à outils et en extrait une herminette. La nouvelle panne était informe. Il connaissait des formes agréables à l'œil. Le premier éclat révéla une de ces lueurs. Il n'y a pas autre chose à faire, se dit le nègre. Il trouva le rythme. La panne renaissait. L'herminette était une partie de son cerveau. Il pensa à ces copeaux informes et noirs, caressant en même temps le corps de la panne devenu lisse, lumineux, instable. Il les entendit monter. La tête d'Emily parut au ras du plancher. Il aperçut la pointe d'un sein quand elle s'accroupit au bord de la trappe pour prendre le chapeau que Byron lui tendait en le lui reprochant. Elle ne se leva pas. Elle s'assit, passant de l'accroupissement à la position assise à la faveur du croisement de ses jambes que le nègre décrivait avec elle. Il passa un doigt rêveur sur le fil de l'herminette. Byron était à genoux près d'Emily. Elle avait posé une main sur son épaule. La main tenait le chapeau, l'épingle, le nègre chercha le foulard, il le trouva au cou d'Emily. Byron entreprit alors de commenter le travail du nègre. Il expliqua l'herminette. Emily parcourait la surface du plafond. Le nègre lui aurait expliqué aussi cette géométrie nécessaire. Elle était ravie. Byron dit : « Il ne va pas tarder à arriver. Jack vous expliquera. Puisque c'est ce que vous voulez... » Qu'est-ce qu'elle voulait ? Byron redescendit. Emily regarda le nègre. Il aimait les yeux des femmes. Il évitait toujours de s'y égarer. C'était si facile de ne plus revenir. Elle voulait voir. Le nègre lui indiqua le soulèvement de la vieille panne au-dessus de la sablière. De là, on voyait très bien ce qui se passait en bas. Il avait cette habitude. Byron savait tout de lui. Si elle voulait regarder, il se remettrait au travail et Richard n'y verrait que du feu. Il était en retard. Le nègre enjamba la panne calée sur le plancher. Il était plus près d'elle. Son regard effleurait la surface de la sablière. Il lui demanda si elle voyait bien ce qu'elle avait l'intention de regarder. Les mèches noires de ses cheveux formaient une géométrie de boucles et de pointes sur son épaule. Le soleil y projetait des ombres : profondeur, pensa le nègre, elle est profonde et je désire cette profondeur insensée, elle va s'en apercevoir et me haïr. Mais Emily ne songeait qu'à ajuster son regard. Le soleil l'éblouissait. Elle souffla dans la poussière qui en effet s'éleva, mais elle se redéposa lentement, odorante et tranquille. Je n'ai plus besoin de vous, dit-elle. Il recula jusqu'à la panne. Dois-je continuer ? dit-il d'une voix faible. La tête d'Emily pivota lentement : vous ne comprenez rien ?

— Ça ne me regarde pas, Madame. Je ne veux pas comprendre.

— Remettez-vous au travail. Je n'existe plus. Compris ?

— Oui, Madame. Retrouver le rythme était maintenant la plus importante des choses qui restait à faire. Ensuite, tout serait plus facile, les copeaux, le nombre des copeaux, l'accumulation des copeaux, la chute, l'envol des copeaux, plus faciles, plus dicibles, moins aléatoires. Il se mit à travailler pour ne plus penser à elle. Il lui tourna le dos. Son ombre arrivait jusqu'à lui, imprécise, immobile, traversée de copeaux noirs et blancs. Il la retrouvait toujours au moment où le sens à donner à cette panne lui échappait encore. Elle était silencieuse, crispée, peut-être furieuse. Elle étreignait sa propre chair. Il regarda cette main, la cuisse blessée, il n'y avait rien d'autre à imaginer. Elle dit : ne vous arrêtez pas. Il a levé la tête. Instinctivement. Continuez, je vous en prie !

Elle ne crierait pas. Elle ne trahirait pas sa présence. Comment s'expliquerait-elle ? Il pouvait la posséder. Il la désirait. Désirer une femme parce qu'elle est une femme est une ignominie. Il avait souvent forcé des femmes, toujours les mêmes, le même type de femme, des femmes en attente et il n'avait jamais rien su de cette attente, tout s'était toujours achevé dans un silence infini. Déchirer le vêtement est un plaisir inavouable. Il les avait déshabillées, lentement, dénouant, déboutonnant, ouvrant, froissant, mais jamais il n'avait cédé à la tentation de déchirer cette surface de femme que la femme n'explique plus depuis que la nudité se vend au prix du désespoir. Il s'approcha d'elle. Il était nu, humide. Il la toucha. Il aimait cette laideur tranquille. La chemise glissa sur sa peau. Il dénoua ses cheveux et les empoigna pour la forcer à se pencher sur sa verge. En bas, Byron écoutait Richard qui lui conseillait de se mettre à l'abri de la pluie. Le vent arriva par rafales. La tignasse de Byron était secouée dans tous les sens. Richard entra et ferma la porte. À travers la fenêtre, il regarda la silhouette immobile de Byron. Il avait jeté en vrac tous les papiers sur la table. L'eau dégoulinait sur un banc. Il rangea le théodolite dans son étui, plia le trépied, épongea toute l'eau et entreprit de remettre les papiers dans l'ordre. Il vit Byron entrer dans la grange puis en ressortir avec Emily. Le nègre les suivait. Emily entra dans sa voiture. Le nègre luttait contre le vent à cause d'un parapluie qui n'abritait personne. La voiture fit une embardée. Il n'entendait pas le moteur. Il entendait le vent, le vent au ras de la terre, dans les arbres, contre les murs, dans la cheminée, la voiture disparut au bout de l'allée, le nègre s'acharnait à retourner le parapluie dans le bon sens et Byron entra. Il dit : il n'y aura plus d'éclaircie aujourd'hui.

— Ne me dites pas qu'Emily a une aventure avec ce nègre absurde !

— Je ne le trouve pas absurde, moi. C'est un bon ouvrier.

— Emily est désespérante, il s'en rendra compte.

— Je ne crois pas qu'il la cherche, dit Byron. Ça n'arrivera plus.

— Ce qui lui arrivera, c'est le malheur. Elle ne veut pas le reconnaître. Mais nous n'en parlerons pas. Vous avez raison : il n'y aura plus d'éclaircie. Autant que je m'en aille maintenant qu'il fait encore jour. Je reviendrai demain à la faveur d'une éclaircie. Tenez-vous prêt.

— Je m'occupe de tout ranger, ne vous inquiétez pas. À demain.

— Parlez-en à ce nègre absurde.

— Il ne comprendra pas. Il va se marier. Au printemps.

— Qu'il aille au diable ! dit Richard en fermant la porte. (Byron ne le regarde pas s'éloigner. Il entend la course du nègre dans la cour, le nègre qui dit, à travers la même porte : je peux entrer ?

— Je ne te demande pas si elle a aimé ça. Fous-le camp.

— Je viens chercher le théodolite.

— (la voix de Richard : ) Donnez-lui donc ce sacré truc ! Demain, je travaillerai sous la pluie si elle arrive, le nègre me secondera, il est d'accord.

— (la voix de Jack : ) Laissez-moi le temps de lui en parler.

— Je vous aiderai, dit Byron qui a entrouvert la porte. (le visage de Richard lui apparaît.) Le nègre travaillera dans la grange.

— Le nègre aurait aimé se servir de ce truc (dit le nègre).

— Fous-le camp, Jack ! (à Richard : ) Je vous aiderai. Même s'il pleut. Je vous promets de ne plus me plaindre de la pluie.

— (Ne lui faites pas confiance, dit le nègre).

— Bon, alors : à demain, Byron. Le nègre peut venir s'il n'a rien d'autre à faire. Il voulait simplement se rendre utile et en profiter pour s'initier à la topographie.

— Une autre fois, Jack (dit Byron d'une voix lente et tranquille).

— J'ai du travail sous la charpente, reconnaît le nègre.

— Il y habitera avec sa femme, explique Byron. Il l'épouse au printemps. Il faudra bien tout l'hiver pour aménager la grange. Pas le temps de se remettre aux études, Jack. (à Richard : ) Je vous aiderai.

 


 

Chapitre IX

19 juillet

 

Le plongeur quitta Puente del Río à cinq heures du matin. Son matériel avait été soigneusement rangé par son épouse dans la malle du tricycle. Il avait lui-même attaché la bâche. Maintenant le moteur peinait au-dessus du río Chico. Le plongeur était sujet au vertige. Grâce à Dieu, il n'en avait jamais été la victime. C'était un homme de trente ans, il était marié à la fille d'un pêcheur de coquillages et il était le père de deux enfants qui avaient hérité l'intelligence de leur mère. Il songeait à cette intelligence, les yeux fixés sur la route, devinant la profondeur, sa dangereuse perpendicularité. Les montagnes étaient transparentes à cette heure, une demi-heure avant le lever du soleil. À l'embranchement du barrage et de Polopos, il réfléchit. Il ne savait pas lire. Il choisit de continuer la montée. Il était parti trop tôt de Puente. Sa femme le lui avait reproché. Ses enfants dormaient. Elle n'avait pas voulu qu'il les embrassât. Il était parti de Puente (trop tôt) avec ce regret. Il arriverait à Beñinar avant le curé. Il attendrait. Attendre ne lui coûtait rien. Il ignorait tout de sa patience. Une fois descendu du tricycle, les pieds sur la terre ferme, il n'éprouverait plus ce vertige qui était un héritage familial. Il ne se souvenait plus de quel côté. Il n'avait pas connu sa mère. Il avait des frères. Il vivait de son travail. Son épouse ne se plaignait pas. Il la suivait. Elle travaillait avec son père. La barque n'était pas faite pour trois. Il attendait sur le quai. On le taquinait. C'est lui qui livrait les coquillages. Il était précis comme un mécanisme d'horlogerie. Mais le temps ne passait pas. Il ne se souvenait pas de l'avoir vu passer. Il avait été un enfant triste et sale. Deux ans au service de la Marine l'avaient un peu éduqué dans le sens des autres. À ses heures, il était plongeur, et il rendait service à tous ceux qui le connaissaient. Il avait enseigné la plongée à sa future femme. Elle avait bien voulu partager avec lui la subvention que l'État lui avait concédée pour qu'elle améliorât ses connaissances professionnelles. Ils s'étaient mariés. Son beau-père connaissait un nombre incalculable de noyés. C'était un vieil homme expérimenté. Il aimait ce bien intangible. Il en parlait souvent. Les noyés ponctuaient son discours. Il y avait aussi des femmes. Il haïssait sa patrie. Le curé était venu il y avait trois jours. Il avait mangé avec eux. Il déjeunait tous les jours chez les autres. Le soir, il se contentait d'une soupe et de pain trempé. Le matin, tout le monde le savait, il volait des fruits dans les jardins attenants à l'ermitage. Il accusait les enfants mais n'en montrait aucun du doigt. Il était venu voir le plongeur. Il l'entraîna dans une pièce voisine et dit :

— On peut plonger dans n'importe quelle eau, dites-moi ?

— Il n'y a pas de raison de ne pas plonger dans une eau propre et tranquille.

— La boue, ce n'est pas de la saleté. Les algues non plus ? Il y a beaucoup d'algues. De la boue aussi. Mais l'eau est tranquille. Vous y plongerez.

— S'il ne s'agit que de boue et d'algues, et si l'eau est tranquille.

— Elle l'est. Dieu bénisse ce qui ne peut pas être une aventure. Bien entendu, nous ne vous paierons pas. Êtes-vous d'accord ?

Il était d'accord pour plonger dans une eau boueuse et tranquille en échange d'un peu de cette considération qui était le seul but de sa vie paresseuse. Le curé l'embrassa. Ils retournèrent à table. Son épouse ne l'interrogea qu'une fois la nuit tombée. Ils étaient couchés. Il lui expliqua ce que le curé et les paroissiens de Beñinar attendaient de lui.

— Mais, dit son épouse, les seuls paroissiens de Beñinar sont les morts.

— Le curé n'est pas mort. Je trouverai ce crucifix !

C'était un défi exaltant. Il regarda sa femme dans les yeux pour qu'elle trouve dans les siens les prémices de cette nouvelle passion. Il plongerait dans le lac, il traverserait cette surface immonde. Les ruines de l'ancienne église, c'est-à-dire des pierres car lors de sa démolition, on avait récupéré toute la toiture, les portes, les vitraux, les meubles, les croix, les bobèches, les marches d'escalier, on avait vidé la sacristie de tous ses trésors et on avait oublié le crucifix, ce n'était plus un secret pour personne. Cela s'était passé il y avait longtemps. Le curé de l'époque, qui avait dirigé les travaux de démolition et qui maudissait tous les jours les entrepreneurs obscurs d'un futur qui n'était plus celui de sa foi, avait longtemps gardé le secret de cet oubli. Il n'avait rien avoué. Il avait laissé une lettre à son successeur. Celui-ci avait d'abord pensé qu'il devait garder le secret. Son prédécesseur lui expliquait dans la lettre toutes les manœuvres utiles à la conservation du secret, car les gens posaient des questions. Le mensonge s'effritait lentement. Le nouveau curé assistait désespérément à cette érosion. Un jour, il révéla le secret pendant la messe. Le village avait disparu sous les eaux du río Grande, mais toute la paroisse s'était longtemps retrouvée, presque au complet, dans la seule église du village voisin, Polopos, où ils avaient trouvé refuge et travail. Puis les gens se sont mis à mourir, à oublier, à espérer. Le curé mourut à son tour. Le jeune curé qui l'enterra découvrit la lettre dans le missel que le vieux curé lui laissait. Personne n'avait ouvert le missel. Le vieux curé ne prétendait pas obliger le nouveau à garder le secret du crucifix oublié. Vous choisirez, avait-il écrit, selon votre conscience. Dans un premier temps, le curé (nouveau) n'accorda aucune importance au crucifix, ce qui l'autorisa à négliger la portée du secret. Cela dura des années. On ne réussit pas à créer le mythe du crucifix. Personne n'en trouva les mots. Don Guillermo, qui avait été torero dans sa jeunesse et qui maintenant écrivait des chansons, ne trouva pas l'inspiration. Il était allé se recueillir sur les bords du lac et il avait franchi plusieurs fois les barrages, mais en vain. Il rouvrit la maison de famille qui était construite dans une pente au-dessus du lac. Il l'avait désertée pour des raisons différentes de celles qui avaient conduit tout le village à s'exiler à huit kilomètres de leur lieu de naissance pour tenter de vivre encore avec ce souvenir intense et effroyable pour seul compagnon de route. Don Guillermo ne se souvenait pas. C'était la seule raison de son silence. Il s'installa dans la maison familiale qui fut d'abord investie par des femmes de ménage dont aucune n'était native du lieu. Il regretta doucement cette distorsion mais une fois la maison habitable (on n'y respirait plus cet air empoussiéré qui le faisait éternuer) il retrouva vite ses vieilles habitudes. Il chercha d'abord cette enfance. Il la transporta au bord du lac. Il trouva des signes de renaissances à cause de la végétation, ou d'un chemin. Mais il n'y eut rien à faire. Il finit par avouer son échec. Il mit la maison en location. Elle fut occupée tout l'été par des touristes silencieux. À l'entrée de l'hiver, après un automne qui l'attrista quelque peu, la maison fut de nouveau habitée. Les volets du premier étage ne s'ouvrirent jamais. Seules les portes-fenêtres du rez-de-chaussée donnaient signe de vie. Le jardinier qui s'occupait du jardin n'ajouta rien aux commentaires. Le locataire lui avait payé ce silence. On le fit boire. Sur le marbre étincelant d'un comptoir, il se laissa emporter par la mort et il cracha plusieurs olives à cette occasion. Don Guillermo en écrivit une chanson mais c'était une excuse indigne du manque d'inspiration qui l'avait presque détruit au bord du lac. Le locataire accepta un verre sur la terrasse. C'était un étranger. Il aimait la solitude. Il regrettait la disparition du village. Il plaignait ses gens. Il avait besoin d'un nouveau jardinier. La chanson de don Guillermo l'émut jusqu'aux larmes bien qu'il ne comprît pas le sens des paroles. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, dit don Guillermo, n'hésitez pas à me le demander. Il y aura toujours quelqu'un pour vous aider. Je connais tout le monde ici. Don Guillermo ne connaissait pas tout le monde. Sa mémoire n'était pas aussi infaillible qu'il le disait. Indestructible mémoire, ma fille... chantait-il. Elle l'avait bien trahi au moment de traverser mentalement toute la distance de la surface au sol ancestral. Il avait seulement papillonné avec les moustiques, rien de plus. Le locataire retourna chez lui avec l'impression qu'on se moquait de lui plus que de don Guillermo auquel il rappela ses promesses de restaurer la cheminée. Don Guillermo secoua une tête vaincue. Bien, dit-il une fois le locataire parti. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de crucifix ? Quelqu'un veut-il bien me rafraîchir la mémoire ?

Voilà à quoi songeait le plongeur. Il était arrivé à l'ermitage. Il avait rangé la moto sous le porche et il s'était assis sous les eucalyptus. Le curé prendrait le temps d'arriver. En attendant, il pouvait penser à cette histoire. C'en était une, à n'en pas douter. Il ne connaissait pas tous les détails. Les détails de l'histoire, c'était les portes ouvertes sur la vie de ces gens qu'il ne connaissait que de vue, sa famille n'ayant jamais franchi le río Chico, tournant le dos aux montagnes à cause du travail dans la mer. Des montagnards, il en descendait quelques-uns les jours de marché, mais il n'en connaissait aucun personnellement. Tout le monde à Puente se reconnaissait une origine montagnarde. La montagne nourrissait ce peuplement côtier. Mais le plongeur arrivait d'ailleurs. Non : de quelque part, pensa-t-il en frémissant. Le moteur rutilait sous le porche. La bâche était agitée, presque cadencée. Il ne sentait pas ce vent léger. Les eucalyptus étaient étrangement immobiles. Il guetta les feuilles. Elles étaient noires, le ciel clair leur donnait un sens, le plongeur s'égara un peu dans ces déchiffrements. Le médecin lui avait dit que le vertige n'est en aucun cas une maladie. C'était une fatalité. Par contre, il avait lu dans une revue médicale que la peur du silence est le signe avant-coureur d'une quantité effroyable de maladies de l'esprit. Le plongeur lui avait parlé de cette peur sans vraiment vouloir la confier. Comment en était-il arrivé à en parler à un étranger ? Il n'en avait jamais parlé à sa femme. Mais la bâche claquait doucement sous le porche. Il était paralysé mais presque tranquille. Incapable toutefois de se concentrer pour surveiller le silence de la route par laquelle arriverait bientôt le curé. Il avait vaguement entendu parler du petit tableau de peinture qui avait inspiré cette recherche à presque toute la paroisse. Il était le seul plongeur de la contrée. Il était donc logique qu'on s'adressât à lui. De plus, il exigeait rarement un salaire. Cela devait se savoir aussi. Le plongeur avait un mal fou à se former une idée de ce que les autres pouvaient penser de lui. Il n'arrivait jamais au bout d'une telle réflexion toujours interrompue par une espèce de paresse qu'il savait nourrir dans un coin secret de son âme. C'était sa perversité. Il ne l'appliquait jamais qu'à ses propres raisonnements. La paresse lui inspirait d'autres paresses moins dicibles. C'étaient les sous-ensembles de son désarroi. Il n'avait vraiment aucune idée de ce qu'on pouvait en penser. Mais peut-être n'était-il que le reflet de leurs exigences, image troublante et sans épaisseur à la surface d'une eau qu'il avait fini par épouser. Personne ne lui avait adressé aucun reproche. Il n'y avait rien d'aussi douloureux à se rappeler dans sa mémoire. Mais le vertige n'était rien. Il n'y trouva jamais l'origine de ce silence qui lui faisait perdre la tête maintenant qu'il connaissait la peur imprévisible qu'il lui inspirait. Il y avait une relation entre la fatalité du vertige et la tentation du silence. La paresse était le funambule de cette trajectoire. Dessous, la profondeur est d'une exigence assassine. Le petit tableau de peinture avait été peint par les touristes qui avaient passé tout un été dans la maison de don Guillermo, quelques mois avant que l'actuel locataire ne l'y trouvât accroché au-dessus du lit dans lequel il avait choisi de passer ses nuits. Il avait décroché le tableau pour le remplacer par une croix strictement géométrique dans laquelle abstraction il eût été vain de chercher un visage et encore moins le moindre signe de la douleur partagée. Il renvoya le tableau à don Guillermo par l'intermédiaire de la femme de ménage. Don Guillermo lui écrivit un billet dans lequel il exprimait son hésitation : le tableau ne lui appartenait pas. Il supposait qu'il avait été laissé par un des locataires de l'été dernier. Il l'avait vu peindre sur les bords du lac, et c'était même la raison pour laquelle durant tout cet été don Guillermo n'avait pas pu aller lui-même chercher cette inspiration qui lui manquait tellement maintenant qu'il en avait reconnu l'intranquille voyage. Le touriste peignait dans une espèce de fièvre qui lui avait inspiré un écœurement viscéral. Il avait à peine vu le profil de ce forçat, mais les couleurs étaient celles du lac et des montagnes, même le ciel entrait dans cette toile inacceptable que la distance, à travers la lunette, pouvait rendre encore plus exigeante. Il tremblait. Maintenant, il ne se souvenait plus de ce tableau. Mais peut-être que le touriste cherchait simplement ce que tout le monde voulait trouver. Participait-il de ce désir ? De quel droit ? Quelqu'un l'avait-il reconnu ? En tout cas, le crucifix figurait bien sur la toile qu'on lui attribuait maintenant. La science de don Guillermo ne fut mise en doute par personne. Il exposa le tableau à l'ermitage, dans le cagibi qui faisait office de sacristie mais que la femme de ménage peuplait de balais étranges et faux. Cette bizarrerie inquiéta le locataire. Il revit le tableau dans ces conditions. Dans le sable, au bord du lac, le crucifix était couché, tragique et solitaire. C'était le ciel de Beñinar, un ciel inoubliable maintenant, même de seconde main. La couleur des pentes et des abrupts était fidèle, on reconnaissait le chemin jaune, les ruches bleues, et l'ombre des pins sur les berges du río Grande. La maison de don Guillermo avait bien l'air de cette tache furieuse. Le portail était figuré, à la hauteur de la route, par des hachures régulières et profondes. Le tableau n'étant pas signé, et don Guillermo n'ayant pas déclaré cette location (il en rougissait maintenant mais ne promettait pas de recommencer : le locataire voulait exhiber son contrat pour participer à l'autodafé), on ne connaissait pas l'identité civile du peintre. C'était d'ailleurs peut-être un tableau plus ancien. On trouva la peinture bien sèche pour un tableau si récent. Mais peu importaient les circonstances qui avaient présidé à son existence. Le crucifix était une réalité. Son double était apparu. On ne douta plus de sa présence au fond du lac. Le maître d'école tenta de décrire le fond de ce lac, mais personne ne l'écouta. Quelqu'un eut l'idée de plonger. On cita le chiffre approximatif de cette profondeur. On parla aussi de la surface à explorer. Le plongeur, consulté, ne dit pas non. Le nouveau curé s'était montré convaincant. On flatta respectueusement son dos pour y découvrir une bosse. On parla de la bosse du plongeur. Il dit oui enfin. Il montra le matériel. On revit pour la nième fois, grâce à une nonne qui le conservait religieusement, un Cousteau 8mm qui ne se rompit qu'une fois. Le plongeur, qui était maintenant assis sous le porche de l'ermitage à cause du soleil, sourit en se rappelant ces images merveilleuses. Il s'était renseigné sur le prix d'une caméra. Le chiffre, lentement révélé par don Narciso, qui était photographe quand son métier de camelot lui en laissait le temps, le chiffre ne rencontra aucune signification dans l'esprit du plongeur. Il n'en parla jamais à son épouse bien qu'il sût qu'elle avait le pouvoir de donner un sens à ce chiffre inexplicable autrement que par son énormité. Les images de Cousteau avaient réveillé ce désir. Le soleil inonda le patio. Il pouvait sentir l'odeur de l'huile qui s'égouttait du carter. N'avait-il rien oublié ? Il n'avait aucune envie de refaire le voyage pour une broutille indispensable. Il jeta un œil triste dans la secouette qu'il portait en collier. Le curé songerait peut-être, la voyant vide, à y mettre un peu de son tabac. Ce n'était pas beaucoup demander. Mais il ne le demanderait plus. Il avait envie de fumer. Il bourra sa pipe de feuilles d'eucalyptus et la fuma presque tranquillement parce que son esprit, ce matin, lui paraissait agile et facilement influençable. Le curé était en retard. Il pouvait monter tout seul à la maison de don Guillermo où le locataire les attendait. C'était un homme impatient, matinal et peut-être cruel. C'était tout ce qu'on savait de lui. Il courtisait la femme de ménage chaque fois qu'elle venait : il lui parlait tandis qu'elle cuisinait la nourriture qu'il consommerait pendant trois ou quatre jours (elle venait le vendredi et le mardi) en pensant à elle ; il regardait épousseter, balayer, chiffonner, lustrer, il n'y avait pas assez de verbes dans cette maison pour la décrire. C'était une femme agréable, assez jolie, qui passait le reste de son temps à paresser sur la terrasse de la maison dont elle avait hérité et que personne ne partageait avec elle. Elle n'avait plus de famille au village. Sa famille ne lui écrivait plus. Quelquefois elle pleurait, abattue sur la balustrade tremblante, et on évitait de la regarder. Ses longs cheveux étaient censés transporter ces larmes mais personne ne songea à elle pour interpréter la Vierge, elle en avait l'âge, la beauté tragique, elle aurait même été belle en juive éplorée. Le plongeur aimait cette femme parce qu'elle était seule et n'avait besoin de personne pour exister. Peut-être même n'avait-elle aucun désir d'amour. Le mardi, et le vendredi, elle arrivait à l'heure et elle attendait en fumant une cigarette. Il la regardait fumer à travers le rideau de la cuisine. Son épouse était en mer et les enfants à l'école. Il pouvait la regarder et la faire attendre. Elle paraissait avoir un corps parfait. Elle était patiente. Elle inclinait doucement la tête pour saluer des passants qui un infime moment se figeaient sur la rondeur de ses genoux. Lui, il poussait le tricycle dans la cour et elle se levait pour ouvrir le portail. Il lui serrait la main. Il la désirait et il avait honte non pas de ce désir mais plutôt de ne pas trouver la force de lui montrer le sens de ce désir tout entier retrouvé dans un pénis que les vibrations du siège de la moto continuaient d'exacerber. Elle était assise dans la malle et ses cheveux caressaient ses mains sur le guidon et même quelquefois, s'il se penchait, faisant pression sur ce pénis inavouable, les cheveux, leur odeur, ils étaient insaisissables, les cheveux touchaient enfin son visage et il croyait en finir avec le plaisir. Il entendait son cri. Elle avait eu peur du fossé. Elle se retournait pour lui reprocher cette imprudence. Le pénis revenait au plaisir, mais sans y toucher cette fois. Il bredouillait des excuses, se demandant pourquoi elle ne s'étonnait plus de ces recommencements. Au début, elle avait exigé qu'il arrêtât le tricycle et elle en était descendue pour exprimer sa fureur. Le pénis explorait la pression du pantalon contre la cuisse. Il prétendit avoir évité un caillou. Un caillou ? Je n'ai pas vu de caillou. Vous vous êtes endormi. Je ne peux tout de même pas monter à pied. Soyez raisonnable (et elle prononça son nom ; il ne connaissait pas le sien ; il désira le connaître). Une fois (seulement une fois) il frotta désespérément son pénis dans le coussin qui garnissait le fond de la malle et qui était l'œuvre de sa femme. Il exposa le tricycle au soleil dans l'attente du séchage de la tache. Elle avait tenté de l'humilier à propos de son inaptitude à la conversation avec les femmes. Elle avait trouvé les mots justes. Il la traita de garce, mais cela se passait dans l'extrême silence de sa tête. Il l'avait regardé ouvrir la grille du portail, celle du tableau qui expliquait en partie sa présence ce matin sous le porche de l'ermitage et cette attente maintenant fatiguée du curé qui ne viendrait peut-être pas à cause d'une agonie. Elle avait remonté l'escalier taillé dans la roche. Le locataire l'attendait sous les arcades. Il lui parlait. Elle riait. Elle avait ce petit rire qui est la porte ouverte du plaisir. Peut-être, songea le plongeur. Peut-être. Mais ce matin il était venu seul parce qu'on était lundi. Il la reverrait demain. Elle était tellement réelle qu'il eut envie soudain de n'exister que pour elle. Il ne trouva pas une rime en « in ». Peut-être « matin ». Mais comment retrouver le matin au bout de ce médiocre quatrain ? C'était une manière bien tristounette de mettre fin à un rêve labyrinthique. S'il n'avait pas eu si honte de ses propres sentiments, il aurait recherché le conseil éclairé de don Guillermo qui après tout n'était pas aussi mauvais poète qu'on le disait. D'ailleurs, qui le disait ? Les mauvaises langues ne font plus la poésie. Les bonnes non plus d'ailleurs. Il sursauta. Le soleil était en train de réchauffer sa cuisse. C'était le temps qui passait. Cela se passait entre le porche et le soleil. Cette géométrie d'ombre et de lumière le poursuivait lentement. Il recula encore dans l'ombre. Cette fois, il se rapetissait.

Le curé ne viendra peut-être pas, se dit-il. Cette idée ne l'amusait pas du tout. Il dut penser : peut-être aussi que je suis en train de rêver, pour accepter d'en sourire. Cette lutte contre le silence le détruisait peu à peu. Il n'y avait pas de remède à cette maladie. On pouvait en parler. Mais pour cela, il eût fallu accepter l'idée de quitter Puente le temps d'entrevoir enfin l'idée de guérison. Cela pouvait durer des années, disait-on. Des années loin de Puente, « au diable » comme disait son beau père que sa fille alimentait de ses propres désirs, c'était tout simplement impensable, non pas à cause de ces désirs, qui étaient effectivement destructeurs du bien-être promis, mais parce qu'il ne s'imaginait pas « ailleurs ». Le curé avait souri en entendant ce mot. Le plongeur avait frémi. Il n'avait pas vraiment la foi. Il croyait. Cette fragilité le déprimait. Il aimait sa femme. Ses enfants l'intimidaient. Voulaient-ils ressembler à leur mère ou bien ne pouvaient-ils rien contre cette expérience ? Adam et Ève se promenaient tout nus sur les murs de l'église. Les voir, c'était leur révéler ce qu'ils étaient en réalité. Il cherchait leur regard mais il ne s'approcha jamais. Il n'écoutait pas la messe. Il ne lui obéissait pas. Mais il ne traversa jamais le chemin qui le séparait de cette figuration que mille bougies animaient frénétiquement de leur multiplicité. Désirs. Seules les vieilles se signaient en passant devant ces deux corps absolument nus et désirables. Leurs mains tentaient de cacher les attributs sexuels. L'attention se cristallisait sur cette place vacante. Il revenait de la messe presque furieux, dérangeant la table sous prétexte que c'était de l'argent jeté par les fenêtres. Les enfants jetaient un œil désespéré sur la friture. Il regardait leurs mains. Il ne les aimait peut-être pas. Peut-être ne savait-il rien de l'amour. Il pouvait en imaginer les formes imprévues, mais au moment de dire « je t'aime », il se sentait étrangement vide, cette transparence l'annulait, il se réduisait encore, ne jouant qu'un rôle dérisoire à table, au lit, au travail, « ailleurs ». Souffrir à cause des autres est inacceptable. Il aurait aimé cette révolte. Il la rencontrait quelquefois dans le regard de sa femme. Mais savoir que la douleur est intime, qu'on n'existe pas sans elle, qu'on est perdu parce qu'elle explique tout, c'était tout simplement anéantissant. Il ne jouait pas. Il se voyait. Il avait ce pouvoir. Ses enfants avaient plutôt hérité l'orgueil de leur mère. Leur grand-père en était jaloux. Il harcelait le maître d'école, il était prêt à condamner les autres enfants et il ne ratait pas une occasion de s'en prendre au garde municipal s'il ne le trouvait pas posté à l'heure à l'angle de l'école et de la rue majeure du village. Tout cela irritait le plongeur, mais il était impuissant à en changer la répétition. Normalement, le lundi matin, il ne montait pas au barrage pour y attendre un curé imprévu. Le lundi matin, il revenait du quai d'amarrage. Il n'avait pas regardé longtemps la barque s'éloigner à la godille entre les digues. Il s'installait devant la cabane, n'ayant rien à faire, sinon regarder le seuil des autres cabanes et jeter un œil incrédule sur le chantier où l'on commençait à deviner à quoi ressembleraient les nouveaux baraquements. Ces alignements de murs et de trottoirs, gris et presque informes, le condamnaient au silence. Les autres en avaient fait leur principal sujet de conversation. Évidemment, on ne leur demandait pas de payer. Mais on ne leur laissait pas le choix. Ils parlaient plutôt des dimensions et regrettaient amèrement l'absence de fenêtres. Ils pouvaient fumer la pipe en attendant le retour des enfants, rendant de menus services, tristes et gauches, ayant déjà vécu et n'espérant plus rien pour eux-mêmes. Le plongeur dénotait. Un autre jeune homme figurait parmi eux. Mais c'était un fou. Il était petit et étroit. Il buvait trop de vin et il agaçait les femmes. On le surveillait du coin de l'œil. C'était un habile chapardeur. Son grand-père, assis sur un cageot, recevait ces offrandes en rougissant. On ne le lui réclamait pas. Le plongeur haïssait ce fou. Il l'aurait tué si l'occasion s'était présentée. Il songeait à ces circonstances en surveillant le manège du fou qui n'ignorait rien de cette haine. Il la provoquait toujours avec un art inévitable. Mais si une femme passait, jeune ou vieille, même enfant, il abandonnait le plongeur à son triste sort et se dépêchait de se rappeler les vers de son dernier poème. Le plongeur n'écoutait pas ces mots. Le fou avait dans l'idée de lui voler son équipement de plongée. Il avait été assez prudent pour ne plus le laisser dans la cabane. Il était sur le lit. Le fou ne pouvait pas le deviner. Il était convaincu qu'il le trouverait dans la cabane. Le plongeur avait fait acheter à son beau-père un énorme cadenas. Chaque fois qu'il entrait ou sortait de la cabane, et même si le fou n'était plus là pour l'importuner (il pouvait se cacher n'importe où dans ce dédale), il bousculait d'un coup de hanche habituée le gros cadenas qui reprenait sa course pendulaire et envoyait dans le ciel des reflets significatifs. Le fou aimait bien les reflets. Il aimait moins le cadenas. Et il détestait le plongeur. La femme du plongeur riait elle aussi. C'était elle qui fermait le cadenas. Elle emportait la clé à son cou. Le fou admirait ce long cou qui avait l'air facile, serein. Elle riait pour se moquer de l'impatience de son époux. Mais que disait-elle ? Jamais le fou ne s'approcha assez pour entendre ces paroles que le plongeur recevait sans répondre, louche et oblique au moment de les écouter. La femme lavait ses pieds dans la fontaine. Il aimait cette eau. Il la buvait, ce qui provoquait d'autres rires. Un jour, il y versa toute une bouteille de vin. Un chien lapa ce breuvage. Le fou tenta de s'y noyer. Le plongeur le tira de cet enfer par les cheveux. Le fou hurlait. Personne n'aida le plongeur. Le grand-père du fou pleurait. C'était peut-être un paralytique. Le plongeur n'avait pas pensé à cette explication. Le père du fou était un homme violent et ombrageux qui n'avait plus de femme. Il maudissait son sexe. Il maudissait le sexe des femmes. Il poursuivait les enfants de sa vindicte. Mais jamais il ne s'en prit à son fils. Il l'embrassait chaque fois qu'il rentrait. Le fou plongeait ses mains dans les cageots de coquillages. Il avait l'air heureux. Mais il avait voulu mourir à cause de la femme du plongeur. Le père du fou ne croyait pas à cette histoire. C'était son propre père qui la lui racontait. Il lui demanda de se taire, mais le vieux continuait. Le fou gisait sur un tas de filets. Il délirait. Son père était immobile entre ce délire qu'il ne déchiffrait pas et le commentaire litanique de son propre père qui ne voulait pas se taire. Le plongeur s'éloigna. Sa femme s'assit dans la malle du tricycle, à la place de la femme de ménage qu'il aimait tant. Il lança le moteur. Son beau-père posa sur ses épaules une lourde bâche soigneusement pliée. Elle sentait le goudron. Il embraya. Son beau-père trottinait à côté. Ils saluèrent le père du fou, d'une seule voix. Les cheveux de la femme s'élevèrent. Il entendit la voix de son beau-père, elle s'éloignait, il ne la comprenait plus. Sa femme tenait ses cheveux d'une main. De l'autre, elle étreignait le bord de la malle. Mais elle ne disait rien. Elle ne dit rien de tout l'après-midi. Le soir, elle s'endormit avant lui. Elle dormait nue. Elle sentait le poisson. Un touriste avait dit qu'elle sentait la marée. Son père ne lui trouvait aucune odeur. Que se passe-t-il dans ma pauvre tête, pensa le plongeur.

Il s'était endormi. N'ayant pas de montre, il se fia au soleil. Il avait faim et rien à manger. Il chercha dans une broussaille, y trouva peut-être des asperges sauvages et il les croqua sur le bord du chemin. Il scruta la vallée. Le río était sec. Même les roseaux avaient jauni. Les lauriers-roses n'étaient pas en fleurs. Il avait la nausée. Il trébucha, eut peur et revint à proximité de l'ermitage. Ces tentatives ne lui réussissaient pas. Il serait crevé pendant toute la journée. Le curé finirait de l'agacer. S'il venait. Ne l'avait-il pas promis ? Le curé avait une voiture. Il transportait l'essence dans des bouteilles en verre. Peut-être était-il tombé en panne. Le plongeur songea à redescendre. Il roulerait à gauche, prudemment, à cause de la vallée que le soleil éternisait maintenant. J'ai peur de l'infini, pensa le plongeur. Tout le monde en a peur. Je ne fais pas exception à la règle. Cette idée le ravit. Il lorgna des mandarines mais il les savait amères. Il fit le tour et trouva un coin tranquille. Il fallait se coucher pour voir le ciel. Sinon le regard était arrêté par des ruines. Il était à l'intérieur d'une cuisine. Il reconnut les restes d'un évier, y chercha une date, en épousseta un angle pour trouver la pierre. Sa femme lui reprochait toujours cette curiosité. Elle n'était pas discrète. Elle mentait avec facilité. Elle était parfaitement croyable. On ne la surprenait pas. Elle détestait les absences de son mari. Elle prétendait que c'était l'effet malsain de la curiosité. Que cherches-tu ? Il n'y a rien à trouver. Nous allons arriver en retard. Le plongeur était toujours désespéré dans ces moments de retour à la surface. Il explora la surface du corps. Il était couché. Sa femme avait plié une jambe. Elle avait l'air géante. Il ne s'aventura pas. Mais il ne trouva pas le sommeil. Il se leva bien avant le lever du soleil. Et maintenant, couché sur une murette, ayant trouvé la position idéale, il regardait le ciel entre les branches des eucalyptus. Combien de temps pouvait-il attendre ? Si le curé ne venait pas, il faudrait bien se résigner à ne plus l'attendre. Qu'est-ce qu'il attendait ? Ce moment où ses yeux rencontreraient l'improbable crucifix ? Le retour à la surface. Par paliers ? Il ne savait rien de cette profondeur. Rien de la visibilité. Il n'avait même aucune idée de ce à quoi peut ressembler un village écrasé par des millions de tonnes d'eau immobile et trouble. Pourquoi n'avait-on pas trouvé le crucifix sur les bords du lac, comme cela s'était passé dans l'imagination du peintre ? Tout le monde craignait qu'il ne l'eût emporté avec lui, l'ayant effectivement trouvé. Personne n'avait envie de parler de cette éventualité. Le peintre avait laissé le tableau intentionnellement. Quelqu'un le découvrirait. C'était peut-être là tout son projet. Y croire, c'était renoncer à plonger. Le plongeur n'y croyait pas plus que les autres. D'ailleurs, ce que tout le monde avait pris, dans le tableau, pour un crucifix, n'en était peut-être pas un. Qui donc leur avait inspiré cette idée ? C'était une idée insupportable. Il trouva les restes d'un vieux réveil de fabrication chinoise qu'on achetait aux colporteurs. Le réveil était vide. Il fit tinter la cloche avec l'ongle. Réveille-matin, pensa-t-il. Il n'y avait plus d'aiguilles pour jouer l'heure. Il le posa sur une étagère de plâtre bleue. C'était un geste emprunté savamment au quotidien. De plus, le réveil était à sa place. Il manquait la vaisselle, les pots jaunes et verts, les cartes postales, les traces de doigts aux angles, à la hauteur des enfants et des vieux. Il y avait des mouettes dans le ciel. Elles avaient parcouru toute la vallée depuis le rivage. Elles étaient silencieuses. Prenaient-elles plaisir à survoler cette terre ? Le bleu du ciel les idéalisait. Elles descendaient en spirale toute la pente. Il les perdit de vue. Pour les voir encore, il eût fallu retourner sur la route, enjamber la clôture et marcher en funambule sur une échine rocheuse dont la tête était celle d'un dragon. Elle dominait presque toute la vallée. Mais les gens n'avaient pas pensé à un dragon. Que savaient-ils des dragons ? La gueule était une grotte. On n'y trouva jamais rien que le cadavre d'un mouton égaré depuis plusieurs jours. Le plongeur connaissait ce point de vue. Il y avait passé toute une après-midi. C'était l'été. Le soleil effleurait la roche grise. Il pouvait y lire les ombres. Il n'était pas seul. Il était avec une femme qui n'était pas la sienne. Ils étaient montés pour être tranquilles. Au pied du dragon, les maisons n'étaient plus habitées depuis longtemps. Ils avaient joué tout nu à se chatouiller. Elle riait comme une folle. Cette folie l'étourdit. Il se souvenait de cette impudeur. Il croyait entendre l'effritement de la roche au fond de la grotte. Ils ne s'aventurèrent pas loin. La lumière déclina rapidement. Ils descendaient. Il marchait derrière elle. Il avait froid. Il regardait ses jambes, ses pieds, il ne distinguait pas le sol qu'elle franchissait avec une facilité déroutante. Il lui demanda de s'arrêter. Il n'avoua pas sa peur. Elle voyait les parois et les décrivait. Il avança dans ces ténèbres, la toucha, eut envie d'elle et elle se laissa faire. Elle l'observait. Ils remontèrent. Le jour l'aveugla à ce point qu'il faillit tomber dans le vide. Elle cria. C'était un cri de géante. Il résonna dans la grotte. Le dragon s'exprimait clairement. Il ouvrit les yeux. La terre touchait ces yeux. Elle ne le blessait pas. Il la craignait. Elle était grise, fragmentaire, tremblante. Il n'était pas tombé. Il l'avait cru. Elle l'aida à s'asseoir. Mais le vide était proche. Il y retourna. Cette fois, le plan s'inclina. Il ne volait pas. La chute n'avait pas de sens. Il croyait être seul. Elle comprit. Quand il revint à lui, elle s'était habillée. Elle avait l'air triste. Elle comprenait ce qui lui arrivait. Elle n'en savait rien mais elle se référait à une expérience concrète. Elle parla de sa mère, qui souffrait du même mal. Mais je n'ai jamais eu le vertige ! s'étonna-t-il. Elle lui expliquerait. Elle l'aida à s'habiller. Il tremblait. Il avait froid. Et il était fiévreux, humide et persécuté. Elle avait de la patience. Elle le démontra. Il ne voulut pas revenir par le même chemin. Il ne pouvait pas fermer les yeux. Sur la route, elle lui avoua qu'elle avait eu très peur. Elle conduisit le tricycle jusqu'à la route goudronnée. Ensuite, il attendit qu'elle s'éloignât. Il se souvenait de cet éloignement. De la douleur. De la crispation. Cela pouvait revenir à n'importe quel moment, mais elle ne serait plus là pour l'aider. Qu'en était-il maintenant de son impudeur ? Il ne l'avait plus jamais revue. Il n'avait pas été au bout de cette impudeur. Personne n'est impudique. Elle était la seule à ne plus craindre ses propres désirs. Il se souvenait vaguement du corps. Il ne voyageait plus avec lui, par crainte d'un délire irraisonné dont le sens serait percé à jour. Il eut envie de pleurer. Il donna un coup de pied dans le tronc d'un figuier de barbarie, ce qui lui fit perdre l'équilibre, et il descendit la pente sur une jambe tandis que ses bras battaient dans l'air saturé de mouches. Il s'arrêta à temps au bord d'une aire de battage où ses pieds renouèrent avec le sol une relation presque satisfaisante. Il s'assit. Le silence l'écrasa. Il songea encore à rentrer. Mais le curé était en retard. C'était la seule explication. Il ne l'avait pas oublié. Il pouvait s'imaginer cette agonie. Une agonie chrétienne plutôt que l'ordinaire crevaison d'un pneu. Le corps de Victoria l'obsédait. Le vertige des cheveux ne s'explique pas autrement. Caprice de femme. Il avait espéré une attente. Elle l'avait abandonné à son acrophobie. Il se souvenait des errances. Il ne la cherchait plus. Il espérait la rencontrer. Il se désespéra, puis l'idée lui parut absurde. Le corps s'appelait Victoria, c'était tout ce qu'il savait d'elle. Elle savait tout de son mal. Mais elle n'en avait rien dit. Maintenant, il la haïssait. Il ne pouvait pas s'empêcher de penser à elle. Il avait souhaité la connaître. Il l'aurait peut-être aimée. L'été suivant, il alla observer les allées et venues des touristes qui occupaient la maison de don Guillermo. Le dragon commençait à cet endroit. Les murs de la clôture s'élevaient dans la pente. Les touristes avaient l'air heureux de pouvoir en faire à leur tête. C'est ce que le plongeur s'imaginait. Victoria n'était pas parmi eux. Il l'aurait reconnue, même à cette distance. Un lapin provoqua sa fuite. Il dégringola jusqu'au chemin et ensuite il marcha d'un pas pressé en pensant au lapin. Quelqu'un était assis sur la moto. C'était le locataire de la maison de don Guillermo. J'ai reconnu le matériel, dit-il en se levant. Je vous attendais. Le curé n'est pas venu. Il ne viendra pas.

— Qu'en savez-vous ? dit le plongeur.

— Si vous dites qu'il viendra, dit le locataire, renonçant à la conversation aussi abruptement qu'il y était entré. Il ajouta cependant : Combien de temps croyez-vous qu'il va nous faire attendre ? Le plongeur ne savait pas. Il ne savait rien. Il avait confiance dans le curé. Le locataire n'imaginait pas autre chose pour expliquer cette attente qui commençait à l'agacer. Il n'avait pas l'habitude d'attendre. Il attendait sa femme. Elle n'était pas venue. Il comptait sur sa fille mais elle le décevait. Il était seul et l'idée de cette recherche le rassérénait un peu. Il faut que je retourne au cimetière, dit soudain le plongeur. Monsieur le curé m'y attend peut-être. Le cimetière des âmes ? fit le locataire. Évidemment, ils n'ont pas pu les déterrer. Vous en trouverez quelques-uns errant dans les ruines avant de mettre la main sur ce sacré crucifix. Ils entrèrent dans le cimetière. Les caveaux étaient vides. Le locataire fit une remarque amère sur cette géométrie. Il jeta un œil tremblant dans un caveau. Ce mur formait une ombre sur toute l'allée. De l'autre côté, la pelouse était jaune. La plaque de marbre était fendue et des fleurs poussaient dans cette brèche. Le locataire marchait sur cette pierre pour en déchiffrer les inscriptions. Tous les noms de l'ancien cimetière y avaient été gravés. L'idée de transporter les restes n'avait plu à personne. On en avait pourtant parlé. Mais l'idée de ne transporter que leurs âmes avait paru plus sage. Ainsi, les corps continuaient de pourrir sous la pression des eaux. Les âmes étaient sauves. On était prié de ne pas marcher sur la dalle commémorative. Le locataire cueillit une fleur. S'il s'était agi d'une véritable tombe, avoua-t-il en riant, jamais il ne se serait permis de respirer les parfums d'une fleur nourrie par les morts. Il évoqua ces fantômes. Le plongeur était troublé. Il n'avait pensé qu'aux ruines. Il y avait beaucoup pensé mais jamais l'idée d'une pareille rencontre ne lui était venue à l'esprit. Il ne plongerait peut-être pas aussi facilement qu'il l'avait espéré jusque-là. Le corps de Victoria revint à la surface. Le locataire venait de prononcer ce nom. De quelle victoire parlait-il ? Le corps de Victoria devenait désirable. Les mots du locataire retombaient dans le silence. Ce n'était pas un vertige. Peut-être le plaisir. Il ne faut pas réfléchir dans un cimetière. Les morts n'aiment pas les miroirs. Le plongeur sortit du cimetière. Le locataire était simplement vexé. Pendant un moment, il continua de parler mais maintenant le plongeur était trop loin pour l'entendre. Il ne l'avait pas écouté. Il ne l'avait pas reconnu non plus. Justement, il était en train de lui rafraîchir la mémoire. Il ne lui en voulait pas. Il lui était arrivé ceci : il s'était senti prisonnier de la toile tissée par Victoria mais elle ne lui avait pas donné le plaisir de le dévorer. À l'époque, il avait eu la tentation de l'aborder sur le port où il attendait, assis sur la selle du tricycle, le regard absent mais tourné vers la mer. Il avait vu la femme, assez jolie, vive, sauter dans la barque, ce qui devait effrayer tous les matins, le vieux qui s'agrippait au gouvernail en rouspétant. Le plongeur ne disait rien. Il s'asseyait sur la selle du tricycle et il calait ses pieds nus dans les ailettes du moteur. Victoria en avait parlé. C'était un défi. On ne pouvait pas l'éloigner comme on l'espérait. Elle trouvait toujours le moyen de renouer avec la réalité des autres. Ces vacances s'étaient révélées négatives dans ce sens. Elle avait failli entraîner ce pauvre plongeur dans son labyrinthique repaire. Pourquoi l'avait-elle abandonné juste au moment où il allait lui céder ? Elle prétendait que c'était par pitié. Le prochain ne serait pas un plongeur. Elle viserait plus haut. Le plongeur ne pouvait pas se douter qu'il avait échappé au malheur. Que restait-il de ce désir ? Elle n'avait pris aucun plaisir. Il n'avait pas été choqué. Il paraissait ivre. Elle l'avait abandonné à cause de cette passivité. Il ne s'était pas révolté. Elle aurait aimé cette violence. Elle rêvait toujours à cet arrachement. Elle se voyait facilement emportée par ce refus. Mais il n'avait rien opposé à son vertige. Il s'était contenté de la suivre. Elle qui aurait pris tant de plaisir à le suivre sur le chemin de l'écœurement.

À dix heures et demie, ils cassaient la croûte sous le porche de l'ermitage. Le plongeur était assis sur le tricycle et le locataire était accroupi contre le mur. Ils tenaient un couteau dans la main droite. Le couteau était vertical. Ils ne parlaient pas. Un chien avait été attiré par l'odeur du jambon. Le plongeur lui lança un morceau de pain. Il l'avait humecté de salive. Le chien le renifla longuement. Il pouvait se tromper. Ce n'était qu'une bête. Les riches disent : ce n'est qu'un pauvre bougre. Ils donnent du jambon à leur chien. Mais ce n'était pas un bon sujet de conversation. Le locataire voulait parler du crucifix. Il ne croyait plus à l'existence du crucifix depuis qu'il avait découvert le tableau. Il en avait parlé une fois, au village, et l'idée avait fait son chemin. Bien sûr, don Guillermo ne tenait pas à ébruiter l'affaire. Il fit des recherches discrètes, mais en vain. On ne retrouverait pas ces touristes. C'était la seule chose à dire si on voulait évoquer ce sujet. Il se taisait. Il donna le gras du jambon au chien. Le plongeur frémit. Il ne pensait plus à Victoria. Son esprit n'avait plus cette force. Il voulut dire quelque chose. Le locataire leva la tête. Le plongeur aurait voulu éviter ce regard attentif. Il sourit. Le locataire émit un grognement. Pourquoi ce silence ? se disait-il. À la fin, il rangea les restes de jambon et de pain dans une feuille de papier journal et il plia soigneusement la feuille qui prit la forme d'une boule de papier. Il fourra cette boule de papier dans la poche de sa veste. La bouteille, il la tendit au plongeur qui secoua la main pour refuser. Le locataire exigea mollement une explication mais il ne prit pas le temps d'écouter la réponse qui ne réussit pas à crever l'écran des gargouillis que le vin provoquait dans sa gorge. D'ailleurs, le plongeur n'expliquait rien. Il disait simplement : j'ai bu « comme » ma soif. Ensuite, il entendit l'écoulement anarchique du vin. Le locataire ouvrit une bouche satisfaite. Il se cura tranquillement les dents tandis que le plongeur traversait la cour sous les eucalyptus. Le plongeur avait une jolie femme, svelte et nerveuse comme il aimait les femmes. Il avait eu une femme. Elle était grasse et maladroite. Bavarde. Triste. Elle avait disparu avec la moitié des passagers lors du naufrage du « il avait même oublié le nom du bateau ». L'autre moitié avait prié toute une après-midi sur le quai envahi par les photographes et les curieux. Cette image avait peut-être fait le tour du monde. Il en possédait un exemplaire. Il l'avait découpé dans une revue au beau papier couché. Il n'y avait jamais trouvé son visage. Il se souvenait d'avoir été triste, d'avoir pleuré même. Mais surtout, il avait été ébranlé par les chants. Ces longues phrases monotones le hantaient encore. Elles ne le réveillaient pas. Peut-être, au contraire : le sommeil s'ouvrait comme une porte gigantesque et il entrait parce qu'il ne voulait pas y entrer. Il revenait de ce voyage indésirable parce qu'il ne l'avait pas désiré. Il avait des réveils convulsifs. Il se savait malade. Mais il était secret de nature. Il n'en avait jamais parlé à sa femme. Elle était morte dans cette ignorance. Il ne l'avait pas vue mourir. Personne ne l'avait vue mourir. Il avait interrogé tous les survivants. Il avait rayé leurs noms sur une liste au fur et à mesure. Il avait arraché la liste à un panneau suspendu à la porte de la chaufferie. Il avait parlé avec le commandant du port qui lui avait parlé du futur en connaisseur. Le commandant avait fait placarder la même liste mais cette fois le nom du locataire n'y figurait plus. C'était une erreur regrettable. Une secrétaire ajouta son nom à l'encre violette. Le locataire avait cru à un signe. Depuis, il se sentait seul. Il pourrait en parler au plongeur, pour peupler l'attente. Il commencerait par son nom et par l'écriture de la secrétaire. Il finirait par la mort. Pourquoi ce silence ? se disait-il maintenant. Il voulait parler du silence du plongeur. Il ne savait pas que c'était une maladie. Il ne s'en doutait même pas. Il connaissait si mal sa propre maladie. Sur le port (il descendait trois fois par semaine et il passait ces après-midi sur le port et dans les alentours ; il buvait ; il flattait des femmes ; il...), il avait reluqué la femme du plongeur parce que brusquement il s'était mis à la désirer. Il ne se souvenait pas de ce qui avait provoqué ce désir intense. Mais maintenant il pouvait la détailler avec une précision qui devait tout à sa perversité. Il n'avait pas eu d'érection. Il n'avait plus d'érection depuis longtemps. Sa femme même le lui avait tendrement reproché. Il avait rougi, parce qu'il était jeune et qu'elle le désirait. Il évitait de penser à ce désir. Elle ne l'avait jamais aimé. C'était un fantôme maintenant. Un vrai. Un qui n'existe pas. Et non pas un de ces fantômes de pacotille qu'on évoquait en tremblant pour justifier son appartenance au monde benthique du barrage de Beñinar. Il ne savait rien du plaisir. Il n'y avait jamais goûté, même au temps de sa jeunesse, où il avait plus d'une fois caressé des filles. Il avait des érections en ce temps-là, mais sans plaisir. Aucune de ces filles ne s'était jamais étonnée. Il avait fallu cette femme pour que ça devienne un problème. Elle l'avait détruit. Elle l'aurait achevé dans ce sens si le destin ne l'avait pas écartée de son chemin. Depuis, il devinait les femmes. Il les approchait et il voulait tout savoir d'elles. Elles mentaient. Il croyait au désir. La nuit, il délirait. Une fois seulement il a enregistré ce sommeil. Il avait fixé la caméra sur une des colonnes du lit. Le lendemain matin, il a visionné cette surface incompréhensible. Il était nu, couvert de sueur et de temps en temps, il pissait. Il ne put jamais déchiffrer ces fragments d'un monologue qu'il avait rêvé d'un bout à l'autre. Puis il était revenu d'un coup à cette immobilité tranquille qui le fascinait chez les autres. Le métrage de bande magnétique n'avait pas permis de filmer le réveil. De toute façon, il n'avait plus osé retenter cette folle expérience. Il conservait la bande et ne la regardait plus depuis longtemps. Il avait filmé le port, les cafés, les femmes, l'eau, la surface de l'eau, ciel sens dessus dessous. Peut-être aurait-il le temps, ce soir, après le dîner, d'en visionner une heure ou deux en compagnie du curé, qui aimait « les images en mouvement », et le plongeur du silence, le plongeur dans le silence, le plongeur qui ne voulait pas avouer son mal mais qui ne faisait aucun effort pour en dissimuler les effets derrière cette apparence qui est la seule manière d'exister. Le plongeur revenait. Il retraversa la cour sur les mêmes pas. Il semblait souffrir. Je me fais peut-être des idées, pensa le locataire. Des idées, je m'en fais si facilement. J'aime la femme du plongeur. C'est une idée que je me fais de l'amour et de l'incapacité du plongeur à en satisfaire les exigences de surfaces. Il ne viendra pas, dit le plongeur en s'asseyant tout contre le locataire qui ne dit rien à cause de cette chaleur. Si on allait jeter un œil sur le barrage, propose-t-il. Il suffit de monter... il montre du doigt un sommet peuplé d'amandiers. S'il arrive, on entendra la voiture. De là-haut, on entend tout, ils montent.

Maintenant, ils voient le barrage, le lac, les bras, le ciel en dents-de-scie, la maison de don Guillermo et la croix plantée au bord du lac. Ils sont assis l'un tout contre l'autre. On ne s'approche pas. On regarde de loin. On voit les dos courbés, les bérets presque identiques à cause de la manière de le porter, on ne voit pas la maison, on n'entend pas la conversation s'il s'agit d'une conversation. Le mieux est de s'asseoir, se dit le curé. Je suis en retard. Je suis toujours en retard. C'est la mort des autres. Il n'y a jamais une autre explication. Nous sommes tous ses agneaux. Les agneaux des agneaux. Les agneaux des agneaux des agneaux. Cire infinie. Je n'ai même pas trouvé les mots pour leur annoncer que le crucifix est entre de bonnes mains. Ce Monsieur Byron s'est montré compréhensif. Il aurait pu négliger notre amour pour les « choses » du passé. Il y avait eu du vent toute la nuit. C'était un vent menaçant, dur, obscène. Sa fille (qui n'est pas sa fille en vérité mais c'est une si longue histoire qu'il vaut mieux s'interdire de la raconter maintenant : ) a failli mourir de peur à cause d'une fenêtre que le vent a arrachée dans un bruit d'enfer. C'est en hurlant qu'elle s'est précipitée dans leur chambre. Il était couché avec une femme (qui n'est pas sa femme, encore une histoire placée sous le signe du silence : ). La fille, qui s'appelle Victoria (ce n'est pas Victoria mais enfin, me disait ce brave homme, je ne peux pas vous expliquer : moi, je commençais à douter de son intégrité, il faut me comprendre : ), est entrée dans leur chambre en hurlant. Elle s'est couchée contre lui. Il l'appelait Victoria. Il la câlinait. Il lui parlait mais le vent était rageur et destructeur. Elle ne voulait pas se calmer. Il l'embrassa encore. Elle devinait l'autre femme (J'imagine : ), la haïssait peut-être. Monsieur Byron a décrit cette nuit avec une minutie de détails qui m'a fait perdre patience. Non. Je ne leur parlerai pas de la nuit. Il suffira d'évoquer le vent. Monsieur Byron était sorti sur la terrasse. Il avait été horrifié par la hauteur des vagues sur le lac. Il ne distinguait pas le parapet du barrage. Il s'imaginait l'ampleur des chocs, les gerbes incommensurables, ces ombres de géants. Monsieur Byron a pris un plaisir légitime à décrire la tempête où le ciel ne fut évoqué à aucun moment. Je vois encore les déferlements hystériques, le tremblement des structures, les déchirures, les ruptures, les agrandissements, les inversions. Comment ne plus les voir, ces effets de la conversation que j'ai eue avec Monsieur Byron ? Monsieur Byron est un homme aimable. Je ne connais pas sa femme. Je ne sais même pas si c'est son épouse légitime. Peu importe comment il se condamne. L'essentiel est de savoir qu'il se sait condamné. Il est venu passer l'été dans la maison de don Guillermo. Il avait besoin de cette nudité. Quand il a trouvé le crucifix, il était nu : mots.

 

*

 

Dans le bureau de miss Anaïs, Hightower luttait contre le sommeil. Ce verre de liqueur, de bon matin, l'avait écœuré. Puis il avait eu sommeil. Il tenait le verre de liqueur dans la main. Il était assis sur le bord d'un canapé curieusement tarabiscoté. Entre ses lourdes cuisses, il caressait du bout du doigt le dos rond et lisse d'une punaise. Miss Anaïs l'avait laissé seul. En attendant qu'elle réintégrât Victoria, il essayait de penser à ce qu'il savait d'elle. Il ne pensait plus au nain. Il s'en voulait de s'être laissé entraîner dans le flux incohérent de ce que miss Anaïs appelait « les mots de Victoria ». Il venait d'en goûter la saveur caduque. Ce verre de liqueur ne réussissait pas à le détourner. Il était le même fleuve. Infatigable. Froid. Fumer était une mauvaise idée. Miss Anaïs fumait la pipe. Tout le monde le savait. Elle ne fumait peut-être pas dans le bureau. Hightower avait longuement regardé les jambes de miss Anaïs. C'étaient de belles jambes, pour quelqu'un qui avait été un homme. Elle portait des bijoux étranges, lourds, ils étaient la source d'un labyrinthe de couleurs. Il lui arrivait de sucer la perle d'un collier. Hightower ne se souvenait plus de cette succion. Il revoyait les mains de miss Anaïs : longues, les bagues se superposent aux parfums, les parfums indéchiffrables, Victoria parlait. Il se leva pour se dégourdir les jambes. Où était Frank ? Miss Anaïs ouvrit la porte. Il regarda ses pieds sur la moquette verte et rouge. Ils étaient chaussés de cuir. La chair lui sembla artificielle. Les jambes se croisèrent dans le canapé. Elle vous aime bien, dit miss Anaïs. Ne partez pas sans la saluer. Partir ? se dit-il. Oui, partir, dit miss Anaïs, c'est le mot qu'elle a employé. Nous ne nous souviendrons pas de tous les autres, n'est-ce pas ? Que voulez-vous dire ? Peut-être ne veut-elle que vous revoir. Avant ? Avant quoi ? Ah, oui. La cure de sommeil. Indispensable. Je vous en prie, touchez encore à cette liqueur. Son regard jouait avec le disque, puis il approcha son nez. Ce sont des herbes, dit miss Anaïs. Le goût. La couleur. Des herbes. Arrachées à l'expérience. Vous ne croyez pas aux vertus de l'expérience ? L'expérience. Dialogue. À propos de rien. Il regardait par la fenêtre. Quel jour sommes-nous ? Le repère est l'assassinat du nain. Il vit Frank dans l'allée. Il était pimpant. L'eau du bassin frétillait. Poissons rouges. Je les ai vus dans l'air. Le jet d'eau tremblait. Frank y aventura une main rêveuse. Justement, miss Anaïs le mettait au courant : votre collègue vient d'arriver. Le téléphone avait donc sonné. Frank était au bout du fil ? Il le voyait près du bassin. L'allée était verte. Une femme continuait de la hanter. Frank s'efforçait de lui tourner le dos. Elle tournait toujours dans le même sens. Miss Anaïs, qui regardait par-dessus son épaule, ayant posé une main sur son épaule et touchant presque sa joue avec la sienne, remarqua le manège. Elle va lui faire tourner la tête. Mais Frank ne cherchait pas à la fuir. Il voulait la voir. Ne serait-ce que pour se souvenir de son silence. Mais Anaïs était agacée maintenant. Dites-lui de monter, fit-elle en lui tendant le combiné de téléphone. Il pressa l'écouteur contre son oreille. À l'autre bout du fil, la respiration devenait irrégulière au fur et à mesure que la sienne propre s'esquivait. Miss Anaïs dit quelque chose à la fenêtre. La femme fuyait peut-être. Il se haussa sur la pointe des pieds. Cette fois, c'était lui qui lisait par-dessus l'épaule de miss Anaïs. Pourquoi ne parlait-il pas ? Montez, dit-il. Pourquoi voulez-vous que je monte ? Qui êtes-vous ? La voix retourna à cette respiration sifflante. Non, pas vous : dites-lui de monter !

Ah ? Il sourit. Miss Anaïs fit claquer un ongle sur une dent. Elle lisait. Vous lirez, dit-elle. Oui, oui. Frank lui reprocherait son intérêt inexplicable pour Victoria. Il aurait raison. Dites-lui de monter, dit miss Anaïs. Frank entre. Il referme la porte.

— Elle vous a ennuyé, n'est-ce pas ? dit miss Anaïs sans le regarder.

— Je me demandais... commença Frank.

— Vous vous demandiez si la seule amie d'enfance de Monsieur Hightower était revenue dans son monde futur sans autres anicroches ?

— Oui, dit Frank. Vous m'avez fait demander, Charlie ? (Charlie ? fait miss Anaïs presque silencieusement.) Oui, dit Hightower... mais il ne sait plus pourquoi, dit miss Anaïs. Asseyez-vous, Frank. Charlie... Charlie a déjà goûté à cette liqueur. Voulez-vous ?

— Je ne dis pas non. (Il ne dit pas non, répète Hightower. Du coup, Frank pose le verre non vidé sur le guéridon. Il croise ses jambes. Miss Anaïs voit la chaussure apparaître. J'ai marché dans cette herbe, dit Frank, tandis que Hightower cherche à lui donner un ordre sensé. Censé quoi ? se dit-il. Il n'y a peut-être pas d'assassin.)

Frank exagérait maintenant. Sait-il que miss Anaïs a été un homme avant cette existence de femme ? Victoria aimait cette idée. Mais ce n'était peut-être qu'une idée. Frank vanta la liqueur. Qu'est-ce qu'il vantait ? La couleur ? Les reflets ? Les arômes ? Les mots ? Miss Anaïs paraissait apprécier cet échange d'impressions. Elle finit par s'esclaffer négligemment. Hightower est à la fenêtre. Il regarde le promeneur. Il ne la reconnaît pas. Frank la reconnaîtrait. Sûr qu'il était capable d'en parler jusqu'à épuisement du sujet. Frank a des manières d'insecte, pensait Hightower. Qu'est-ce qu'un insecte ? Je veux dire : qu'appelez-vous « insecte » ? Non. Elle ne lui avait pas posé la question. Elle riait parce que Frank exhibait ses chaussures au-dessus du guéridon. Miss Anaïs décroisa ses jambes pour les étendre sous le guéridon. Qui était cette femme ? Il ne lui avait pas demandé de décliner son identité, expliquait Frank. La question était adressée à miss Anaïs qui répéta deux fois : je lui ai permis de faire le tour de ses amis avant... avant quoi ? fit Frank. Miss Anaïs ne croyait pas aux vertus thérapeutiques de la cure de sommeil. Nous cherchons à créer une brèche entre le passé et le présent, vous comprenez ?

— Entre le passé et le présent ? fit Frank en portant le verre à ses lèvres. Bon Dieu ! Charlie ! Qu'est-ce qu'il y a donc entre le passé et le présent ?

— Une cure de sommeil, dit Hightower. Elle vient de vous le dire.

— Il s'agit de créer cette brèche... continuait miss Anaïs. Oui, oui, disait Frank. Il cherchait des brèches là où il avait l'habitude d'en trouver, au plafond de sa chambre par exemple. Le téléphone sonna. Mais Anaïs retourne derrière son bureau. Longue conversation téléphonique. Hightower voudrait ne pas entendre. Il dissèque les répliques de miss Anaïs, devine l'autre côté de cette conversation avec une délectation qui ne passe pas inaperçue. En effet, Frank jubile. Il lui parle dans l'oreille. Il n'a qu'un désir : trouver l'assassin. Hightower rectifie, il dit : non, le confondre. C'est vrai que Hightower connaît l'assassin, je veux dire qu'on dirait qu'il le sait mieux que les autres, que l'assassin c'est... Miss Anaïs ne téléphonait plus. Elle dit : maintenant elle veut lire. D'ailleurs, elle veut vous voir.

— Je ne partirai pas sans lui dire au revoir, dit Hightower.

— Une seule enfance, une seule amie pour peupler ce désert ?

— Miss Anaïs et son enfance d'homme. Miss Anaïs et sa mort de femme.

Ils conversaient à bâtons rompus sur un balcon. Hightower n'aimait pas la conversation de Frank. Il le trouvait léger. Le vent, commença-t-il à penser pour s'extraire de cette conversation inutile. Savent-ils ce que nous sommes ? dit Frank. Hightower le regarda sans comprendre. Je veux dire, dit Frank : ce que nous sommes pour eux. Pour eux ? fit Hightower. Il rentra. Il se servit un autre verre. Le contenu de la bouteille diminuait. Nous ne sommes rien dans cette partie du monde, mon vieux, dit-il. Vous êtes dingue de ne pas le savoir. Frank ravala une insulte. Qu'allait-il me dire ? M'envoyer au diable. Au diable avec mes idées de monde partitionné. Je lui ai cassé les pieds toute une soirée avec cette histoire. Miss Anaïs réapparut. Elle était visiblement agacée par la présence des policiers. Frank sortit. Elle était de nouveau seule avec Hightower. C'est une femme désirable, pensa Hightower, et un homme répugnant. En plus, elle jouissait d'un accès sans limites à ce monde raisonnablement infini : celui des fous. Victoria y construisait des solutions imaginaires. Avec des mots. Ce qui allait se passer, on se contenterait de l'appeler : brèche. Frank n'était pas convaincu. Il le vit de nouveau près du bassin. Il était venu avec deux patrouilleurs qui intriguaient à cause de leur uniforme. Un autre nain sursautait chaque fois que la radio de bord émettait des messages. Nous sommes tous dans ces messages. Vous. Moi. Tout le monde. Le saint-frusquin y compris. Nous avons mis les pieds dans l'infini. Nous avons eu tort. Nous ne retournerons plus à la pureté de la magie. C'étaient les messages. Le nain tressaillait comme un chat dès les premiers craquements du haut-parleur. Il était paralysé par le message. Ensuite, il se tranquillisait. Quelqu'un lui expliquait l'origine sonore du message. Il ne paraissait pas se contenter de ces explications trop logiques selon lui. Message sur message. Les intervalles de silence radio se font rares. Bientôt, il n'y aura plus de silence. Le nain éclata de rire. Le patrouilleur Jacobs crut qu'il venait de lui dérober le fil du micro. Il avait vu le fil dans la main du nain. L'autre patrouilleur exhiba le fil à travers la portière. Le nain n'avait même pas eu l'intention de le voler. C'était un nain inquiétant. Et puis il y avait les messages. Ils écoutaient les codes, les destinations. Rien pour eux. Je leur ai dit, commença Frank. La femme qu'il avait vue tourner autour de lui était maintenant assise sur le capot. Elle montrait son. Le patrouilleur persécuté rougit. L'autre demanda à la femme de se montrer aussi sage que le nain. Mais le nain avait bel et bien volé le fil du micro. Le message le disait. Ils ne comprirent pas le code.

— S'ils ont besoin de nous... commença Frank.

— Je reste à l'écoute, dit le patrouilleur persécuté et en même temps il s'aperçut qu'on avait volé le fil du micro. Il était sur le point d'accuser le nain.

Là-haut, Hightower ruminait. Miss Anaïs lui faisait la cour, œil glauque, main passagère, il se dit qu'il était venu pour rien. Il se souvenait à peine d'avoir, quatre ans auparavant, ramené Victoria de Lily House, où elle avait des projets insensés, à White Spring Falls, où miss Anaïs était encore un homme sur le point de devenir une femme. La question de l'enfance lui brûlait la langue. Elle ne verrait peut-être aucun inconvénient à évoquer cette inexistence passée. Mais pour l'instant, c'était le thème de la cure de sommeil (Victoria) qui occupait la conversation. Frank était revenu chercher sa blague à tabac. La porte était ouverte parce que miss Anaïs l'appelait dans le couloir. Il se glissa entre la porte et le corps de miss Anaïs. Fallait voir ça. Cette glissade sur le corps, la porte évitée de justesse. Il lorgna le verre que Hightower observait dans la lumière tiède du matin. Miss Anaïs parlait. Frank avisa la blague, il l'ouvrit pour en vérifier le contenu et aussitôt il a l'air d'une cocotte qui revient à table et qui par un geste déplacé s'attire la haine du convive frappé ainsi du doute qu'elle n'avait pas l'intention de lui destiner, disant : j'm'excuse — c'est machinal. Miss Anaïs, qui ne se doutait pas de son idée, demandait des explications et Hightower lui en donna une pour expliquer le geste superflu de Frank. Il est vrai que miss Anaïs fumait la pipe. Elle rougit. Non, dit-elle, je l'aurais remarqué. Remarqué quoi ? fit Frank presque dans l'oreille de Hightower qui ne pouvait pas ne pas être au courant. Hightower trouva enfin une phrase conforme à ce qu'il était censé représenter. Il continua : Ce que je regrette vraiment, dit-elle (et elle me regardait comme si...) c'est d'avoir escamoté la scène du lac. Cette tempête aurait dû m'inspirer un chapitre en italique. Je voyais le barrage heureusement immobile, j'imaginais la rupture, le ciel était transparent, je ne me souvenais plus de la théorie qui explique la nuit. Les étoiles me fascinaient à cause de cette lumière inexplicablement anéantie. Le vent soulevait l'eau. J'exagérais mais je pouvais m'approcher. J'étais au bord de la vision totale et parfaitement maîtrisée. Pourquoi cette tempête ? Je veux dire : pourquoi l'imagination de cette tempête ? C'était toute la solution que j'avais traversée. J'adorais les étoiles. J'étais sur le sable. Je sentais ces différences sous mes pieds. J'imaginais un vent destructeur. La maison tremblait. Je fermais les yeux encore une fois. Le vent se leva enfin. J'entendis son rugissement ancien dans le gouffre. Il déboucha dans les bancs de sable qu'il souleva en tourbillons innombrables. L'eau brouilla le ciel, par pans centrifuges, écumant sauvagement dans les premiers sables et au fond formant une ligne tremblante contre le barrage. Le lac prenait forme. Il prenait la forme de mon imagination. De l'autre côté, les eucalyptus étaient secoués par un autre vent. Il alluma dans le patio. Trois arcades blanches et rouges apparurent. Je ne voulais pas les regarder. Victoria était accroupie au pied du mur, comme une chatte battue, et elle tirait des volutes nodales de la cigarette qu'il venait de lui donner pour qu'elle se calmât. Je ne me souvenais pas de l'avoir entendue crier. Mais peut-être l'avait-il empêchée de crier. Je me souvenais de la conclusion au bord du lit où il voulait la contraindre à cette tranquillité dont je venais de lui parler. Il descendit l'escalier et traversa la route. Il ne voyait pas le chemin. Il me demanda de lui en indiquer l'entrée. Je touchais l'eau. Ce calme m'envahit. On ne voyait pas les montagnes. Le barrage était éclairé par des lampadaires noirs. La route ensuite devenait invisible. Il venait de la traverser pour me dire que Victoria s'était calmée. Je la voyais tirer ces volutes nonpareilles. L'eau clapotait contre mon ventre. Une goutte d'eau m'arracha un cri. Elle venait de toucher mes lèvres. Il était dans le sable. Sa voix était tranquille. Je savais tout de cette tranquillité. Il m'appela. Je ne répondis pas. Si je me retournais, je verrais Victoria. Je ne voulais pas la voir. Je buvais l'eau. Ses paroles arrivaient sur cette surface, intelligiblement. La voix de Victoria ne pouvait pas m'atteindre. Je plongeais mes yeux dans l'eau. Je les ouvris. Je comptais revoir le ciel, imaginer le vent, oublier pourquoi j'étais venue. Non : pourquoi je les avais suivis ? Elle et son père. Sa mère ne viendrait pas. Elle convolait, disait-elle. Victoria devenait folle. Il ne voulait pas l'admettre. Un jour, elle serait parfaitement folle. Ce jour-là, dit-elle, je t'imaginerai enfin. Rien qu'un jour. Rien que ce jour. Mais Byron « prenait » le soleil. Il n'avait rien entendu. Si tu deviens folle, dit-il le lendemain de notre arrivée (elle l'avait humilié devant le propriétaire de la maison au moment où il payait le loyer), personne n'ira te chercher dans cet autre monde. N'est-ce pas, Virginie ? Il lui arrive de m'appeler Victoria et Victoria se déchaîne tôt ou tard. Elle attendait ce lapsus. Il n'est pas venu. Elle attendra encore. Elle brisera ces chaînes encore une fois devant des témoins éberlués. Don Guillermo regrettait. Byron dit : Mujeres, mujeres, ¡YO tengo dos ! Don Guillermo avait souri par politesse. Vous êtes donc Victoria ? me dit-il. Non, non, Victoria, c'est elle. Byron se trompe quelquefois. Ce n'est pas à cause de la ressemblance. Il y a autre chose. Je ne veux pas en parler. Mais Byron se fichait qu'elle eût des témoins. Il savait comment provoquer les crises. Il me déshabillait au bord du lac et il me parlait de moi. Elle écoutait. Elle fumait. Elle tournait en rond dans le patio. Elle écoutait de la musique. Mon corps l'invitait à prendre un bain. À table, elle ne mangeait pas. Je l'ai vue cueillir des grenades et les briser à la volée contre le tronc. Manger cette chair sanguinolente. La vomir avec le même plaisir. Byron me décrivait. Elle souffrait atrocement. Le soir, nous allions nous promener sur l'échine du barrage. Nous nous penchions dans le vide. En bas, le lit de roche traversait une végétation touffue. De l'autre côté, elle regardait l'eau, silencieuse. Byron voulait me déshabiller. Je chevauchais follement la balustrade de fer et il soulevait ma robe tandis qu'elle descendait la pente rocheuse jusqu'à toucher l'eau. On la retrouvait peu après dans le patio. Elle avait brisé l'ampoule dans la lampe grenadine. Byron actionnait l'interrupteur sans voir les débris du verre. Tout à l'heure, elle marchera dessus, retenant le cri qu'elle me destine. Avant d'entrer dans l'eau pour tenter de s'y noyer, elle s'était écorché un sein avec la pointe d'un couteau, à peine. La douleur m'aidera. C'est une raison. Elle pensait à elle en avançant. De la terrasse, il l'appelait, ne sachant pas qu'elle se donnait la mort. J'ai commencé alors à imaginer la tempête sur le lac. C'était un bon début. Le ciel s'obscurcissait. Je décrivais des vagues, avec une patience verbale qui me dérouta. Je n'étais plus sur le chemin de la vérité. Ce désir me suffoquait. Je l'aperçus en silhouette à l'angle droit d'une ombre indéfinissable. La voyait-il ? Le lac était immobile. À cette distance, on ne voyait pas la trace de ses pas dans le sable. J'imaginais sa nudité mais on la retrouva étrangement emmêlée à ses vêtements, une robe d'été et un foulard de soie bleue. Il fallait traverser ce temps. Je ne pouvais pas me l'imaginer. Son absence n'était pas prévue. On reviendrait sans elle. Sans le cadavre non plus, je le souhaitais. Évidemment, à Rock Drill, Richard ne m'a pas reconnue. Lui aussi consentit à m'appeler Victoria. Il avait cette patience. Byron disparut. Je ne l'ai plus revu que par intermittence. Je lui parlais du lac. J'imaginais pour lui cette tempête. Le lendemain, il descendait sur la plage, nu et tranquille, et il avançait vers le rubis en écarquillant les yeux. Je l'ai vu peindre. Il a caché le rubis dans son anus. Je devais me taire. Il m'appelait Victoria. Je pouvais être sa fille si Victoria a jamais existé. Richard ne savait rien du rubis. Il ne m'aurait pas crue. Il est venu me visiter chaque mois pendant des années et il a disparu lui aussi. Je n'ai jamais parlé du lac, ni du barrage, ni de cette nuit de tempête. Ce serait trop incohérent. Mais enfin, toi tu peux comprendre. TA Victoria n'est pas SA Victoria.

Le pick-up cahotait dans un chemin de pierres au bord de la Lily. Il reconnaissait l'endroit. Victoria y nageait si facilement. Il la voyait si facilement. Cette distance avait toujours été facile. Virginie continuait de parler mais il ne l'écoutait plus. Il voulait se taire. Ce ne serait pas si facile de l'appeler « Virginie ». Il ne se souvenait que de Victoria. Arrête-toi là, dit-elle. Elle descendit du pick-up, mains enchaînées (ne l'oublions pas) et elle urina dans l'herbe. Elle pouvait lui échapper encore. Miss Anaïs ne lui en voudrait pas. Malcolm serait moins d'accord. Richard n'avait plus rien à dire. Quant à Byron (ma foi !) l'histoire du rubis tenait debout. Le tableau existait bel et bien. Les recherches avaient été fiévreuses jusqu'à l'angoisse et puis le curé était tombé malade. Sans sa bénédiction, plus rien n'était possible. Victoria voulait se faire aimer de Richard en tant que Virginie. Personne ne mit la main sur Byron. Ni sur le rubis. V. avait peut-être raison. Jupe retroussée, elle longeait la berge. Il la suivit à bord de la camionnette. De temps en temps, elle se retournait pour lui signaler la présence d'une fleur rare ou d'un insecte géométrique impossible à refaire. Elle avait enjambé les menottes et maintenant ses mains reposaient calmement sur ses fesses. Si elle saute dans l'eau, se dit Hightower, je suis joli : je ne sais pas nager. Elle parlait de la robe qu'il faudrait déchirer pour être nue. À sa demande, il arrêta la camionnette pour aller la déchausser. Elle se sentait mieux pieds nus. Non, non, dit-elle, je suis V. Je ne sais pas ce qui m'arrive. Je vais mourir, peut-être. Il remonta dans la cabine et attendit qu'elle s'éloignât encore. Elle pouvait fuir maintenant. Si elle entrait dans l'eau, elle s'y noierait sans lui. Si elle envisageait plutôt de traverser la forêt, il la retrouverait peut-être à White Spring Falls où miss Anaïs était en cours de transformation. Elle avait laissé pousser de longs cheveux rouges et noirs. Sa poitrine était encore factice mais elle avait de belles jambes et n'hésitait pas à les croiser. Hightower avait noté la petitesse des yeux vainement redessinés par le maquillage. La bouche était celle d'une femme grâce à une augmentation savante de la dentition. Il reverrait cela tout à l'heure, peut-être plus tôt que prévu si V. lui échappait ou pire : si elle se noyait. Le bruit du moteur l'empêchait d'entendre ce qu'elle fredonnait. Il voyait les lèvres former le chant imperceptible. Ce profil verticalisait la surface de l'eau. Il reconnut ce vertige. Il l'appela et elle remonta sur la berge. Elle enjamba de nouveau les menottes et elle tendit les mains en avançant dans les fougères. Le fredon l'étourdissait. Il secoua les clés et en même temps il la vit s'agenouiller dans l'herbe au bord du chemin. Elle parlait des fleurs, gai refrain : nous avions loué la maison pour tout l'été. Nous arrivâmes, je crois, fin juin. Don Guillermo avait été jalousement choqué par notre proximité. Il s'attendait à trouver Byron, avec qui il avait traité. Nous lui offrions cette vision déroutante. Il rougissait parce que nous le regardions. Byron lui avait parlé de nous. Il avait dit : ma fille et une amie. Une amie de Byron ou une amie de sa fille. Il ne savait pas. Voulait-il savoir ? La maison avait été aménagée selon les indications de Byron. Elle comprenait deux chambres qui partageaient l'étage avec un solarium habité par un arbre. Au rez-de-chaussée, le salon était entouré de patios. Il nous regarda traverser ces espaces. Nous savions tout de cette attente. Byron apparut. Nous avions entendu la voiture sur la route et quand nous sommes sorties sur la terrasse, elle pimponnait à la sortie du barrage. Don Guillermo se frotta les mains. Sa canne explorait les marches. Il nous recommandait la prudence. Cet escalier était le plus vieux de toute la contrée, excepté les escaliers du château, qui dataient du Moyen-Âge. L'idée de château nous enthousiasma tous les deux. Victoria dit : j'ai fait une cure de sommeil dans un château. Don Guillermo s'arrêta au bord d'une marche. Victoria ajouta : une seule fois !

— Vous aimez les châteaux, mademoiselle Virginie ? dit don Guillermo en me tendant la main pour franchir avec moi la dernière marche.

— Nous irons le visiter uniquement par plaisir. L'histoire...

— C'est une ruine dangereuse. Voilà bien quarante ans que je n'y suis pas entré. Quarante ans ! En voilà une idée, n'est-ce pas, Mademoiselle Victoria ? Le prince était de votre âge, je suppose ?

— Mais il n'y a pas eu de prince, mon brave, dit Victoria.

— Pas si brave que ça, dit don Guillermo. Nous reparlerons du château une autre fois. Je ne le possède plus. Sinon, je vous l'offrirais.

À qui ? À moi ? À Victoria ? À toutes les deux ? Sous la tutelle de Byron qui ne pense qu'au plaisir depuis que nous sommes arrivés. Nous avions passé la nuit à l'hôtel à cause de don Guillermo qui ne pouvait pas nous recevoir à cause d'une urgence familiale qui l'éloignait de tous les autres à cause d'une famille si lointaine à cause de l'éparpillement mental du dernier blason. C'est l'idée du barrage qui avait séduit Byron. Maintenant, il en savait autant que nous.

— Je regrette de vous avoir fait attendre, dit don Guillermo en tendant une main tremblante que Byron négligea.

— Je n'ai pas attendu, dit Byron. Mais elles sont impatientes.

— Nous avons déjà parlé d'un château, dit Victoria.

— Et du moyen-âge. C'est la période de l'histoire que je...

— Ne restons pas là à nous cuire sous ce soleil d'enfer ! déclara Byron.

Enfer ? Je vous assure que... enfin : je ne remonte pas. Mes jambes oh mes jambes. Si vous avez besoin de quoi que ce soit... oui... propriétaires... enfin : c'est le passé. Le téléphone est branché. J'ai laissé mon numéro. Il y a toujours quelqu'un au bout du fil. Prudence dans le château. On ne s'y perd pas. Je veux dire que le labyrinthe est tellement détruit qu'on ne peut plus s'y perdre. Des choses à découvrir ? Le dernier blason a été vendu à un inconnu qui n'a laissé que le souvenir de sa fausse identité. On parle d'un linteau. Idée séduisante. Vous irez voir le linteau. Vous m'en parlerez. Ne le cherchez pas au-dessus de vos têtes. Il s'est brisé il y a vingt ans. Oui, oui : un tremblement de terre. Cela arrive. Ils ont construit le barrage malgré tout. Que pensez-vous du point de vue ?

Il s'éloignait. Victoria le suivait. Il lui indiqua le chemin qui descendait sur la plage. On ne voyait pas la plage. On la voyait du solarium. Je montai. Victoria arrivait sur la plage. Byron alluma le tourne-disque. La musique se répandit doucement. Victoria entrait dans l'eau. Elle longea le rivage jusqu'aux rochers. Enfin, elle se retourna pour nous saluer. Elle savait que je la regardais. Elle avait attendu ce moment, sentant mon regard, l'impossibilité dans laquelle je suis de me détourner de ses éloignements quand elle le veut. Je secouai la main. Son cri ne me parvenait pas. Elle prononçait peut-être mon nom et elle l'habillait de cris pour me dérouter encore. Je la rejoignis.

— Nous n'avons même pas demandé à ce brave homme où est le château ?

— Nous le trouverons sur une hauteur. Regardons autour de nous.

— Je crains qu'il nous faille monter jusque-là pour le trouver.

— Si nous y allions dès demain matin. Byron me laissera tranquille.

— Sinon j'irai seule. J'ai hâte d'en savoir plus. Je n'ai pas peur.

— Don Guillermo nous a recommandé la prudence. C'est un vieux château.

— Nous trouverons le linteau. Nous n'aurons pas à creuser !

— Je t'assure que Byron me laissera tranquille. C'est toujours ce qui se passe si quelque chose l'a contrarié. Il s'attendait à...

— Sinon j'irai seule. Je ne t'attendrai pas. Tu ne seras pas tranquille. Tu voudras savoir où il en est. Il faudra que je supporte tes questions.

— Je te promets de me taire. Nous irons ensemble. Nous ne savons même pas où nous irons. C'est peut-être une idée absurde. Avec un peu de patience...

— J'irai seule si tu recommences. Je le trouverai parce que je le désire autant que toi. Ne m'attendez pas.

— Ce n'est peut-être plus un château. Don Guillermo a parlé de ruines.

— Il a à peine évoqué ce Moyen-Âge qui me fascine. Contre quoi a-t-il troqué son histoire ? Je ne possède rien, moi. Je ne veux rien posséder. J'irai voir pour satisfaire mon désir de voir. Mais d'abord, il faut monter sur cette hauteur, entre les pins. Le soleil s'y couche-t-il ?

— Il me laissera tranquille. Il me laisse toujours tranquille si quelque chose l'a détourné de son idée. Je ne lui demanderai rien. Par où commencer ?

— Je vois un chemin. Est-ce la route, cette brèche ? C'est le point le plus haut. Nous verrons le château dans son élément. Ensuite, j'imagine qu'il faudra redescendre. Nous ne trouverons rien.

— Il dormira si je me tais. Que sais-tu de ce silence ?

— Ce n'est qu'un désir. Le lac est tellement évident. Il prend toute la place. Je l'ai deviné avant même de le voir. Le château, ce n'était qu'un moment d'une conversation ordinaire. Tu te souviens ? Don Guillermo n'a pas résisté à la tentation de flatter ma chevelure. Il l'aurait caressée. Un mot aurait suffi. Tu te rends compte ? Un mot. Nous venions d'évoquer ce château. Je ne voulais plus parler du sommeil. Il était intrigué. Mais il s'est montré évasif dans l'évocation de sa famille. Je n'ai pas retenu le prénom de sa mère. Je la voyais délirer dans le sable. Je suis descendue sur la plage. Il a attendu. Je ne pouvais pas me perdre. Peut-être me tordre une cheville. Il n'avait pas parlé de mes chevilles. Il avait soigneusement décrit le visage de sa mère. Dommage qu'il ait fait enlever son portrait pour le remplacer par cet étrange paysage sans château ni lac. Je suis allée jusqu'aux rochers, bien décidée à les escalader. Il m'a dit qu'après les rochers, si j'avais la force d'en franchir l'anarchique amoncellement, je trouverai une aire de verdure et je lui ai tout de suite avoué cette préférence. Il connaissait un autre chemin. Il ne reviendrait pas pour me le donner à descendre. Je le trouverai. Je trouverai le château. Je trouverai ma place près de toi. Nous en reparlerons. Nous avons tellement de temps. J'essayais d'en mesurer l'importance. Le sable me parut froid, instable. J'y rencontrai des détritus inexplicables. Mais je comprenais le sens de ma présence. Ainsi, il ne te posséderait jamais entièrement. Cette partie de toi-même lui échappait inexorablement. J'étais cet inexorable. C'est mon nom tant que j'existe avec toi. Je ne te dois rien. J'exerce cette gravité. Je suis seule. L'eau était presque tiède. J'ai crié ton nom. Tu aurais pu me rejoindre. Je t'aurais montré l'arête du château. Cette verticale plantée comme un couteau dans le flanc descendant d'une montagne me fascinait. Je reconnaissais le château. Les mots de don Guillermo, un à un, revenaient. Je t'ai appelée mais tu n'es pas venue. J'ai détesté ton immobilité, non : ta tranquillité de femelle inachevée. Le château ne présentait que cette arête parfaite au pied de laquelle le rocher était blanc et géométrique. Dans le ciel, la pierre d'angle « personnifiait » cette érosion. Mais je ne voyais pas les murs, leur adhésion crispée, l'horizontale destructrice, surgie du flanc oblique. Je m'avançai dans l'eau, vers cette vision. Des galets m'épousaient. Je craignais une blessure, tu sais : ce sang que je te reproche. Je n'ai pas trouvé la force d'aller plus loin. L'eau me hante toujours. J'ai si peur d'y rencontrer l'objet tangent. Je sais cet équilibre. Je résumai (malgré moi) le château à une géométrie de règle et de compas. Tu me connais : j'ai peur. Je n'ai pas deviné le château, ni la pente, ni le sommet que je voudrais tellement atteindre avec toi. Nous nous y reposerions. Il y a des arbres là-haut. Je les imagine propices à cette tranquillité. L'ombre nous facilitera cette vision cavalière. En bas, la rivière n'existe plus. Le barrage est peut-être visible, et de l'autre côté, le ciel révèle la mer. J'y ai pensé toute la nuit. Tes cris d'amour n'ont rien changé à mon désir. J'ai préparé mon corps. La nuit le tempérait peut-être. Le soleil apparaîtrait sur le lac. Le gouffre en multiplierait l'évidence. Il y a toujours des traces de ce soleil à la surface de l'eau. Ou bien s'agissait-il de phosphorescences animales. Je ne voulais pas le savoir. Contre le barrage, le lac frissonne, blanc de lune. Le scintillement du château est perpendiculaire à cette proximité. L'eau tremble, se casse, se multiplie. J'ai dénoué le cordage. Glissement, fente, bouillonnement, équilibre. La nuit est circulaire. Au fond de la barque, l'eau est froide. J'ai nagé à la godille vers le centre. Une bouée commémore cette immense noyade. Je distingue la crucifixion, les flammes, le blanc d'une nudité, un cœur noir. Sur la plage, don Guillermo était revenu. Je le voyais appuyé sur sa canne. En haut, sur la route, sa voiture étincelait. Il était descendu à pied depuis le vieux moulin dont le pignon traversait le ciel. Je ne l'avais pas vu arriver sur la plage. Je touchai l'image sacrée, rugueuse, insolite. J'en fis le tour. Sur le sommet de la bouée, la croix était celle du clocher. Je pouvais le savoir. Je plongeai. Je suivis la chaîne, m'accrochant à ses maillons. Je voyais cet acier, ses algues, ses points de rupture. Il était tendu entre ce monde souterrain et son image sacralisée. En remontant à la surface, je me disais que c'était sans doute la manière la plus douce d'en finir. Il était toujours sur la plage. Il s'était un peu avancé dans l'eau. Je remontai dans la barque. Quand elle pénétra le sable, il la détourna savamment et elle s'immobilisa presque hors de l'eau. Il me traita de folle, doucement. Il était fou lui aussi. Je rougis. Allait-il nous surveiller ainsi toutes les nuits de cet été qui promettait ? Je lui parlais de ces promesses. Il me conseilla le sommeil. Sur la route, il me raconta ce qu'il savait du village, de ses morts, de la rivière, de la cérémonie vite ritualisée après quelques hésitations et même il y eut des conflits, blessures à jamais refermées sur leur crasse de sang. Nous arrivâmes sur la côte. Des lampions nous accueillirent sur le bord d'une plage peuplée de noctambules fiévreux. Je m'exhibais. Il me conduisit dans un salon privé. Il me montra le blason de pierre, son nom, ou celui qu'il portait (dit-il). C'est un secret, dit-il. Allez-vous-en, dit-il à la serveuse. Il alluma la lampe. Il n'y a pas de bonnes conversations sans une lampe pour l'éclairer, dit-il. La lumière abolissait les rides de son visage. Il ne me regarda jamais dans les yeux. Ses yeux exploraient mes mains, mes bras, je dis : je n'ai pas vu le cimetière. Il voulait manger. Nous pouvions parler et manger en même temps, dit-il. Il partagea l'écrevisse, l'arrosa, déposa sur ma langue le premier morceau extrait de cette cuisson. Mais je n'avais pas faim. Je n'avais rien à dire. Je voulais savoir. Les arômes d'un vin m'étourdissaient. Je ne l'écoutais pas. Il me le reprocha doucement. Je voulais voir le château. Je n'avais qu'un désir : plonger dans cette profondeur romanesque. Il sourit. Il connaissait un plongeur. Le plongeur viendrait. Il faudrait lui payer les leçons. Il accepterait sans doute de me louer le matériel s'il jugeait que j'avais atteint les conditions d'une plongée raisonnable. Il plongerait peut-être avec moi si c'était ce que j'attendais de lui. C'était un plongeur méticuleux. Il aimait ce silence. Il voudrait le partager avec moi. C'était en tout cas le seul plongeur de la région. Il n'en connaissait pas d'autres. Tout le monde connaissait le plongeur. Les leçons dureraient deux bonnes semaines, à raison d'une par jour. Je descendrais tous les matins sur la côte et je le retrouverais sur le port. Je devrais arriver après que la barque ait disparu derrière les digues. Attendre encore, assise sur la murette derrière la cabane. Il ouvrirait la porte à deux battants et pousserait le tricycle à l'intérieur. Il me verrait alors. Pas un mot. Première leçon : le matériel. Le jet d'air comme première démonstration. L'aiguille folle. Premier étouffement dans le masque. Buée, crachat, pincement d'un tube, je coifferais mes cheveux en chignon. Nous traverserions le quai, presque nus, sous le regard des autres. Descente d'un escalier moussu. Des coquillages brisés à éviter. À cet endroit, l'eau est encore propre. Et puis, nous sommes à l'écart. Il déteste ces rires. Il plonge d'un coup, disparaît une bonne minute, revient à la surface dans une gerbe d'écume qui m'éclabousse. J'ai crié et il pose un doigt sur ma bouche. Pas maintenant. Venez. Il faut franchir les galets, jusqu'au sable. Nous ferons ensemble une pirouette et nous ramènerons une poignée de sable. Il faudra ouvrir les yeux. Cette idée m'épouvante. Fermez les yeux. Ouvrez-les. Fermez-les encore. Et maintenant ouvrez-les et pensez qu'il ne faut plus les fermer. La pirouette me prend au dépourvu. Je ne m'enfonce pas. Peut-être est-ce lui, cette facilité. Le sable s'horizontalise. La poignée s'épanche jusqu'à la surface. J'ouvre la main. Cette boue descend le long de mon bras. Il faut recommencer. Il revient avec un coquillage. Je cherche des coquillages mais il faut fouiller le sable. Nous nous sommes éloignés. Je n'aime pas l'eau. Je dois lui avouer que je n'aime pas l'eau. Maintenant il nage à la surface du sable. J'ai ouvert les yeux dans cette suspension. Il est couché sur le sable. C'est facile. Je me couche avec lui. Sur le dos, sur le ventre, l'eau n'est plus assez claire maintenant. La leçon se termine. De nouveau l'escalier, le quai, la serviette, les regards. Serais-je capable de ce futur. Demain, si je veux. Don Guillermo éteint la lampe de la conversation et allume celle du plaisir. Toujours des mots. L'idée du plongeur fait son chemin. À dix heures, sa femme et son beau-père sont de retour. La leçon se terminera à neuf heures et demie. Elle lui demandera une explication claire. Il tendra la poignée de billets pour la soumettre au même silence. Elle acceptera l'idée de l'apprentie. Mais tous les jours elle remettra en cause le bien-fondé de cette idée. Et tous les jours, entre dix heures et dix heures et demie (une demi-heure pour entrer et sortir de l'enfer : qu'en reste-t-il au fond ?), il luttera pour avoir raison de sa jalousie. L'idée de la femme jalouse me ravissait. J'avais besoin d'une femme jalouse. Pour tout t'expliquer ? Non. Je ne sais pas. Il n'y aurait rien à expliquer. Ce sont des rôles joués au hasard. Je ne savais pas qu'il était marié. J'amuserais peut-être les enfants. Il m'arrive si souvent de les amuser quand je les aime. Elle déchirera ces lettres d'amour. C'est son rôle. Il y aura des enfants pour la faire souffrir. Don Guillermo veut maintenant que je pense à lui. Oui, l'idée du plongeur m'a excitée, l'idée de la femme jalouse intériorise ce temps nécessaire et les enfants sont la limite circulaire de cet espace probable du désir. Mais maintenant, je t'en prie, ma poulette, occupe-toi de moi. Le pommeau de la canne cherche mon plaisir où il n'est pas. La lampe du plaisir s'éteint. Il allume une troisième lampe. Il me voit. Sur la table, j'ai l'air de la nourriture terrestre qui l'empêche de mourir. Aveu d'une douleur. Première douleur, infime, allégorique, en attente. L'idée de la canne revient à la surface d'une conversation qu'il croyait achevée. Je veux parler. L'idée du lac me fascine. Le château est un effet du vertige, dispersion inacceptable maintenant que la jouissance est inévitable. Je n'ai vu cette bouée qu'au moment où quelqu'un l'a jetée dans l'eau, la basculant par-dessus bord dans cette eau verte à cause d'une algue, dit-il. Je me souviens, il se souvenait de cette peinture. C'était une allégorie assez sommaire mais le cœur y était. Le diable, cornu et ridicule à cause de la peau de serpent, s'en prenait à l'eau du lac futur. Son épée de flammes (c'était des femmes nues et rouges, en réalité) traversait ce futur aussitôt anéanti par le fils, l'enfant, le futur : que sais-je ? Il y avait peut-être vingt barques sur la barque, toutes descendues de la route, et il se souvenait de cet effort surhumain, de ces cris musculaires, de la joie au moment de se voir entouré de barques et voguant vers l'unique centre. Le curé désigna le point qui lui semblait occuper cette fonction. S'il y avait un centre, avait dit le curé, alors on pouvait être sûr que rien n'avait été détruit. Il trempa un long doigt dans cette eau encore transparente et la barque qui transportait la bouée s'approcha cérémonieusement. Un géant, qui était torse nu, souleva le bloc de ciment et tira sur la chaîne pour en éprouver encore une fois la fixation. Le curé éleva son doigt verticalement, laissant dans l'eau une onde qui s'élargit doucement au gré d'on ne savait quelle loi de la nature. Le géant visa ce centre. Le bloc de ciment lui échappa. On rêva un instant d'être éclaboussé par cette eau divine. La chaîne fila sur le plat-bord avec un bruit d'enfer. Le géant laissa la place au forgeron qui indiqua à son aide le maillon à accrocher à la bouée. Il était entré dans l'eau. Sa bouche effleurait la surface. Il parlait tranquillement mais on voyait bien qu'il s'efforçait simplement de se montrer digne de la tâche qui lui incombait. Son aide plongea plusieurs fois. Enfin, le curé ordonna qu'on basculât la bouée dans l'eau. Il fit un autre signe de croix. Tout le monde voulait embrasser cette peinture mais le géant souleva la bouée à bras le corps et il la laissa lentement glisser sur ses cuisses tremblantes. Elle toucha l'eau silencieusement. On eut peur de ce silence. Telle serait la phobie : cela semblait décidé au moment où le forgeron déclara qu'il irait en enfer en chantant des glorias si la bouée n'était pas aussi bien fixée que tout le monde l'espérait. Le géant lui tendit une main secourable. L'aide était ébloui et il fermait les yeux en pleurant. Le curé lança une dernière plainte et il ordonna la retraite. Il y eut un long moment d'hésitation mais le curé n'eut pas besoin de le rompre pour convaincre tout le monde que la cérémonie DEVAIT se continuer sur la plage. Ensuite, on irait à l'église. Tout se terminerait chez soi. Avant de quitter les bords du lac, on jeta des fleurs dans l'eau. Elles nagèrent piteusement vers le barrage, suivant un courant inexplicable qui les écarta définitivement de la trajectoire tant espérée. Le plongeur connaissait cette histoire. Il l'avait peut-être vécue. Le lac était tranquille, dit don Guillermo. Mais il arrive que le vent le transforme en bête immonde. Il ne craignait rien pour la maison. Elle avait toujours été là. Elle était la seule témoin du drame. Il ne restait plus rien que cette maison. Et personne n'avait jamais accepté cette idée. À cause du château. À cause de ce passé destructeur. La famille (la mienne, dit don Guillermo) ne veut plus se souvenir. Un jour, quelqu'un aura l'idée de détruire la maison. Il voyait ces gravats couler bruyamment dans la pente en direction du lac. Comment s'imaginer cette rencontre de pierres et d'eau ? C'était un cauchemar épouvantable. Mais il était aussi réel que ce qui s'était réellement passé. (rideau) Le public demeure sans réaction pendant une bonne minute, le temps nécessaire à :

1º) Allumer le lustre que personne n'a regardé à l'exception du lustre central à cause de son allure menaçante (pendant toute la représentation, j'ai eu la sensation d'entendre le tintement de ses verres, dit une spectatrice émerveillée par ailleurs par la performance éblouissante de Virginie Godard dans le rôle de « Victoria » un classique de notre littérature depuis sa révélation par la créatrice du rôle dont il n'est pas nécessaire (n'est-ce pas ?) de remettre à jour la phénoménale interprétation mais tout le monde est d'accord pour dire (et écrire) que Virginie Godard s'est montrée à la hauteur du génie de son personnage, on dira peut-être un jour et je souhaite être encore vivant à ce moment sommet de la trajectoire du personnage : Virginie Godard est à ce jour (de quel jour s'agit-il ?) la plus grande interprète du plus grand de nos rôles, nous aurons tous le cœur battant la chamade devant les affiches (on jouait Bortek, du poète américain Mike Bradley, mais dans une interprétation tellement « au-dessous » du texte que la critique a préféré le silence, ce dont personne ne se plaindra maintenant que tant d'années ont passé (j'imagine) et que l'interprète n'est plus de ce monde pour recommencer ce qui n'aurait jamais dû commencer, Mike Bradley, aujourd'hui en déclin, nous ayant laissé une œuvre que d'aucun situera à la limite de son incohérence majeure, l'alcoolisme, dont il s'est toujours prétendu la vedette, à défaut d'en être le leader) où le visage tragique de Virginie Godard était assez transparent pour nous révéler les charmes de la majeure partie d'un décor où des passants rapides n'étaient autres que les autres personnages de sa fascination pour le théâtre) que d'ailleurs je n'avais moi-même pas remarquées aussi bien que l'assemblée grouillante des spectateurs dont les commentaires n'ont pas la clarté ni la rigueur d'un exposé critique et connaisseur de la douleur d'être joué quand on n'est que le personnage, ce que je me sens être entièrement à cause des prédispositions favorables au compte rendu et au titre révélateur de l'ensemble ;

2º) Relever le rideau pour inviter au salut du dernier décor en supposant aventureusement que le public a gardé en mémoire les décors précédents (on applaudit) ;

3º) Donner le signal d'entrée des comédiens secondaires qui arrivent la moitié du jardin l'autre moitié de la cour en deux files qui se rejoignent pour former le fleuve principal de leur utilité (les applaudissements m'étourdissent un peu et je n'entends plus le commentaire exaspéré d'un voisin de fauteuil qui soutient qu'il a vu mieux sans se souvenir toutefois du nom de la troupe) ; les petits comédiens se tiennent la main, presque tous sourient mais vous savez qu'il y en a toujours un (je parle par expérience de « votre » expérience) qui grimace une douleur inexplicable qui nous oblige à nous poser la question : qui se cache derrière ce masque ? (en l'occurrence il s'agissait de l'interprète du jardinier peut-être cédé à l'origine à l'auteur de la pièce et depuis tenu par des prétendants à l'écriture aussi peu comédiens que lui — une tradition ? une superstition ? un secret en tout cas entretenu jalousement par la communauté indéfinissable des comédiens de l'aventure théâtrale et cinématographique qu'il faut bien distinguer des cahots de la politique et de la magistrature qui mettent le feu au monde depuis que le monde n'est plus ce qu'il a été pour l'homme -) personne ne répond à cette question on sent simplement une petite gêne musculaire quelque part à la surface de notre abdomen et on attend patiemment, applaudissant à tout rompre pour ne pas risquer une excommunication dont les conséquences sont un désastre pour l'esprit, la sortie en une seule file, lente et homogène, des petits comédiens qui ont ponctué les grands rôles ;

4º) Pousser l'auteur à ce moment dans les feux de la rampe qui l'éblouissent jusqu'à la douleur, son cri provoque un silence gêné, on le soupçonne de vouloir prendre la vedette, le rideau tombe derrière lui ; profitant du silence occasionné par son énervement bien compréhensible (il ne s'agit plus ni de l'auteur ni du comédien interprétant le rôle modique du jardinier mais du producteur qui ne fera croire à personne qu'il s'est « aventuré » « avec des amis » « qui y croyaient », compte tenu de la réputation de la pièce, d'une part (il s'agit aussi bien d'un film d'ailleurs) que celle de Virginie Godard, déjà merveilleuse et infâme dans le rôle de Phèdre, il y a de cela (voyons...) deux ans si vingt-six mois peuvent se ramener à l'expression d'une attente qui a été celle de la critique plus que celle d'un public par définition plus enclin à succomber à ses propres caprices qu'à ceux de leurs vedettes préférées ;

5º) Ouvrir le rideau comme une paire de jambes (nous entrons dans la deuxième minute, peut-être même dans la troisième, mais il est d'usage, comme dans nos fins parloirs républicains, de parler de « minute » à propos d'un temps et de « mètre » à propos de poésie) ; le producteur (il s'agissait à l'origine de l'auteur ou de son représentant scénique) recule jusqu'au centre géométrique de la scène ou de l'écran et il étend ses bras comme un jésus en impliquant à son cou un mouvement destiné à faire aller la tête (il sourit) d'un côté et de l'autre, ce qui provoque l'attente, le merveilleux et tout ce qu'on voudra de convulsif et de définitif (les traumatismes mentaux ne se cicatrisent pas, vous le savez ?) ; deux files médianes de comédiens en arrivent à couper l'espace théâtral (ou cinématographique) en deux sites inoccupés qu'on finit par ne plus éclairer ; ce sont les comédiens qui ont interprété les personnages principaux ; on sait que Virginie Godard ne figure pas parmi eux ; on s'exaspère mutuellement en applaudissant, se réservant le droit de se lever de son fauteuil (ou de son strapontin, il y a vraiment beaucoup de monde ce soir au théâtre — au cinéma) ; le rideau se referme lentement, tout s'éteint. (Hightower s'est assis sur une souche à un mètre de l'eau de la rivière ; V. traverse le gué ; elle lui demande s'il va la laisser échapper ou la poursuivre ; combien de temps durera cette poursuite si c'est ce qu'il attend d'elle ? Mais s'il a choisi de la laisser, qui la poursuivra ? Qui l'atteindra un jour ? Elle lui avait confié ses chaussures. Il les agita. C'est une réponse ? dit-elle. Elle entra dans les fougères : mon personnage est un enfant mort, dit-elle. J'imaginais ce futur. J'entrais en scène à ce moment. Tout s'éteint. (Elle entrouvre les fougères). Vous feriez bien de vous tenir tranquille, dit Hightower.

— Vous voulez dire que je n'ai plus l'âge de jouer ?

— Je ne sais pas de quel enfant vous voulez parler. Je déteste cette idée d'un enfant mort entre son passé inexplicable et son futur imaginaire. Vous feriez bien de revenir de ce côté de la rivière.

— Vous seriez dans l'obligation de me courir après, n'est-ce pas ?

— Je vous rattraperais. Croyez bien que ça me désole de vous voir comme ça. Vous n'avez pas fini votre histoire.

— Mais ce n'est pas une histoire, Charlie ! C'est la vérité. Je suis ce que je suis. En tout cas je ne suis pas cet enfant. J'imagine ce qu'il serait devenu en cas de vie. Que deviennent les écrivains en cas d'éternité ?

— Il faudra que je mette miss Anaïs au courant de votre attitude. Je regrette d'avoir à le faire, qui que vous soyez. Vous êtes la mère de cet enfant. C'est l'enfant que vous avez été ? Cette femme est-elle le futur de cet enfant ? Je ne sais vraiment pas comment vous convaincre que le mieux est de revenir à White Spring Falls. Miss Anaïs sait ce dont vous avez le plus besoin.

— Une cure de sommeil. Un mois de sommeil dans ce sacré donjon qui n'a même pas d'histoire.

— Je ne connais pas l'histoire du donjon. Vous entendez la radio ? Tout le monde s'étonne de notre retard. Ils vont se mettre à redouter le pire. Vous avez passé l'âge de jouer à cache-cache avec le sommeil.

— Ce sommeil n'est rien. Il ne laisse pas de trace. On est bien nourri. Lavé, chauffé, peut-être caressé. Mais rien n'arrive. Tout s'éloigne. Je déteste cette sensation d'étirement. Vous m'oublierez pendant ce temps.

— Non... je croyais me souvenir... Revenez, je vous en prie.

— Qu'est-ce que vous attendez pour leur répondre. Dites-leur la vérité.

— Je crois qu'il serait plus sage de reprendre la route. Ensemble.

— (elle rit : ) Toi et moi. La soudure mentale. Le sexe aidant.

— Je n'ai pas parlé de sexe. À aucun moment.

— J'en ai parlé, moi. Virginie Godard arrive à temps pour saluer le public. On l'avait presque oubliée. On se préparait à sortir. On attendait de pouvoir mettre le pied dans l'allée. Le lustre faisait lever les têtes. On ne peut plus éteindre. C'est ce qui était prévu, une extinction lente, une fente lumineuse, infinie, et l'apparition de Virginie Godard en habit de soirée. Elle a avantageusement traqué son costume de scène pour une robe longue et fendue, décolletée, scintillante. Qui est-ce ? Peut-être avait-elle quelque chose à nous dire... je veux dire que c'est une ouvreuse — vous plaisantez ! une ouvreuse en habit du dimanche ! Je n'ai même pas regardé le modèle — oh ! rien de bien original — Vous m'avez promis de ne plus nous enquiquiner avec ce thème suranné — Je n'avais rien promis du tout. Mon seul désir était de retourner dans la rue. Il pleuvait bien sûr. Il pleut toujours. Ça n'a pas de sens. — Ne nous avait-elle pas promis de ne... — Je me demande qui était cette femme. Avez-vous remarqué la profondeur de la scène à ce moment-là, je veux dire cette lumière dans laquelle elle est entrée... j'aurais dû regarder mais j'étais pressé de rentrer, autant que toi, mon amour...

— C'est absurde, dit Hightower, je vais être obligé de... mais il ne trouva pas la force de se lever, elle continuait : ce n'est qu'un effet de cette inévitable solitude. L'enfant mort, son passé, son futur, la mémoire, l'imagination, le présent toujours anéanti par cette évidence. J'ai peur. Vous ne viendrez pas vous non plus. Mais vous ne sortez pas non plus. Je peux me régaler un peu de cette lumière artificielle. Mon corps et la lumière. C'est artificiel, je sais. Je n'ai pas joué non plus. Venez... encore un pas... le même... c'est toujours le même... il ne faut pas jouer avec cette perfection... les mots sont extraits du dictionnaire : autrement, ils n'existent pas. Et sans les mots... mon dieu !... sans les mots...

  


 

Chapitre X

20 juillet

 

— Il faut remonter à avant-hier. Jean était très déprimé à cause de ce qui s'était passé la veille. Le soleil n'était pas encore levé. Je rencontre Jean tous les matins de cette manière, moi traversant le patio pour aller ouvrir le robinet et lui on le voit arriver de dessous le couvert sale et poussiéreux où personne ne met jamais les pieds. Il n'aime pas ces retrouvailles matinales. Il dit : Bonjour Swann, une allusion à mon passé, et au futur qui n'a pas eu lieu. Je dis : il va encore pleuvoir et je pense : je vais ouvrir le robinet hier j'ai oublié et Jean ne dit plus rien, il demeure dans cette attitude pour se donner à observer et je regarde la tristesse au coin de ses yeux et vers les tempes moi : c'est comme ça que ça se passe — je comprends que ça lui arrive après ce qui s'est passé, ce qui n'aurait pas dû se passer et ce qui se passera si personne ne pense à sa tristesse pour y remédier. Il redit : Bonjour Swann et il s'arrête avant de continuer, comme s'il valait mieux ne pas en parler, comme s'il était plus convenable d'attendre que tout le monde soit levé pour tenter d'en faire le sujet de conversation de la journée et je redis : s'il pleut, j'aurai irrigué pour rien mais pleuvra-t-il ? Jean n'avance pas, il ne voit pas, il est arrêté à la limite qui commence une conversation que je ne peux pas commencer à sa place parce que je n'ai aucune idée de ce dont il veut me parler. Mais veut-il de moi dans cette conversation ? Je commence à m'éloigner, deux pas, je pince un bourgeon dérisoire, secoue une rose qui s'éparpille, je reviens pour faire un nœud, un autre, et encore un autre, remontant le long du tuteur jusqu'à la rose que Jean n'ose pas regarder. Je me demande s'il attend, s'il n'attend rien, s'il s'attend à recommencer comme ça arrive des fois : le matin je recommence tout s'il est encore assez tôt pour que tout arrive de nouveau mais au moment où Jean me dit : Bonjour Swann il dit : je ne sais pas pourquoi je répète cette mauvaise plaisanterie tous les matins que vous faites, Sweeney. Peut-être à cause de l'assonance. Peut-être à cause de mon passé. À cause de ma virginité. J'avance. Jean ne parle jamais des femmes du point de vue de l'amour qui est un plaisir que j'ai bien connu à la place de celui d'avoir des enfants et de les donner. Je n'ai rien donné. Jamais. Ce qui explique ma tristesse. On a l'habitude de ma tristesse. Elle en est devenue transparente. Un peu déformante mais sans exagération. On me croit facile. Mais je vois. Et Jean le sait. Il sait ce que je vois et comment je le vois. Je reviens à la rose. Pour la décrire. Non pas avec les mots. Je compte sur la lumière. Il est presque sept heures. Cette lumière arrive. Je caresse la surface de la rose. Jean ne dure pas. Je le retrouve triste. Il a passé la nuit sous le couvert, dans la corniche où l'année dernière encore il y avait une statue de valeur. À quoi tient cette valeur ? Est-ce de l'histoire ou du génie ? dit Jean qui avoue ne plus très bien se souvenir de la statue en tant qu'évènement formel. Je traduis. Il sent cette poussière. Elle vient du bas des murs et se répand toute la journée sur les dalles dont trois pierres tombales aux inscriptions illisibles qui me donnent des angoisses même en plein jour. Il sent cette histoire. Bonjour Swann ! dit-il le matin pour commencer mais avant-hier matin, je vous le dis, il n'avait pas l'intention de commencer. Moi j'ai tout de suite senti qu'il avait passé la nuit à invoquer la mort. Ce n'est pas si facile, la mort. Elle arrive, c'est tout. Il revenait du couvert avec cette tristesse qui est celle de quelqu'un qui a cherché les mots pour tout expliquer et qui ne les a pas trouvés. La mort attend. Il est triste à cause de cette attente qui n'a pas d'explication. Il a beau me plaisanter en évoquant de bon matin ce morceau de pays qui n'est pas le mien : il prétend recommencer, riant de cette attente que je reconnais, et commentant la rose que j'ai décrite au gré d'un rayon de soleil dont la fidélité le déroute. Il ne trouve pas toujours les mots, dit-il en respirant la rose, doucement la faisant entrer dans les viscères et fermant les yeux pour que ça arrive. Je vois. Tout cela n'a duré qu'une minute : Bonjour Swann ! — Bonjour, Monsieur Jean — Quelle jolie rose ! — Regardez ! Rien de plus. Rien que cette imitation de la réalité. Il s'éloigne. Facile maintenant. Il s'articule. Retrouve l'air frais, l'amour du jour, pluie, soleil, vent, peu importe pourvu qu'il fasse jour ! J'avance pour ouvrir le robinet. À la fenêtre de madame Lewitt, je vois Monsieur Vicarenix et j'avance. Il est arrivé ce matin. Je lui ai ouvert la porte. Il attendait sur un banc dans la rue. Il a fait une observation savante sur les lions de pierre (les crocodiles de Vermort sont pas mal aussi mais il est vrai que vous n'y avez jamais mis les pieds — d'où tient-il cette légende ?) et m'a demandé de lui servir un café dans la chambre de madame Cecilia. Elle m'attend. Mais le soleil est à peine levé. Je monte. Je connais le chemin. N'oubliez pas le café. John ! fait Jean quand je lui dis. Il ne manquait plus que lui. Montez-lui donc un café. Mais Jean ne savait pas que je le monterais dans la chambre de madame Cecilia qui dormait. A-t-il seulement frappé à la porte pour la réveiller ? Je pensais. Elle l'attendait. Pourquoi est-il venu ? Je frapperais moi aussi à la porte et Cecilia ouvrirait, deux cafés et de quoi grignoter en attendant le petit déjeuner servi sur la terrasse à partir de huit heures. Je redescends. Tout s'est passé comme prévu. La porte, les coups (discrets), Cecilia en tenue légère, John devant un miroir, le lit défait, merci. Je redescends. Je n'aime pas ces changements. Ils conditionnent tellement tout le reste. Jean me retrouve dans le patio. Alors ? J'avance, dis-je sans m'arrêter. Jean fait un : à tout à l'heure, Swann. Le bonjour à Odette. J'ai envie de crier. J'ai cette douleur au niveau du cœur. Si je crie, il y aura des explications. Je cours sous le couvert pour m'oublier dans cette poussière, je m'assois dans la corniche à la place de Jean, je communique avec la statue que j'ai vue dans un catalogue, je pense. Je ne crie pas. Le robinet chuinte tristement. La rose est retournée dans l'ombre. Elle n'a pas poussé du bon côté de Rock Drill. Elle va passer la journée à l'ombre des toits. J'ai envie de l'arracher, à cause de ce seul moment auquel je pense de temps à autre au fur et à mesure que le temps passe. Ce soir, avant de me coucher, je jetterai un coup d'œil sous le couvert que rien n'éclaire dès que le soleil disparaît. Jean cherchera les mots que la mort attend de lui. Il ne les trouvera pas. Il y a des gens comme ça, qui ne trouvent pas les mots et ils continuent de vivre le lendemain et le lendemain ils recommencent leur cirque et rien n'arrive et ça n'en finit pas de me faire tourner la tête et alors j'avance avec cette idée que je vais finir par le tuer pour qu'il arrête de se tuer lui-même de cette manière si lamentable. Je vois. Je vois comme si j'y étais de nouveau. Fermant le robinet parce que je sais (je ne sais pas pourquoi) qu'il va pleuvoir toute la journée. John vient à la fenêtre, revient, revient encore et personne ne descend pour me donner raison. Il y a des moments comme ça dans la vie où l'on a besoin d'en parler avec quelqu'un qui ne soit pas soi-même.

— Ça va Sweeney, calmez-vous ! Voulez-vous boire quelque chose ? De chaud ou de rafraîchissant ? (claquement de doigts). Je dois vous avouer que vous avez manqué de cohérence, Sweeney (je peux vous appeler Sweeney ?). Amenez une bière bien fraîche (apparition d'une cigarette. Je ne fume pas.) ! Vous ne fumez pas ? Je peux ? Dites-moi, Sweeney ? (Oui.) Vous m'avez raconté le début de l'histoire ou la fin ? Je n'ai pas très bien compris. Vous parlez trop. Le mieux est de tout recommencer. Non. (Non ?) recommencez plutôt à partir du moment où vous avez eu envie de crier (je me rappelle) c'est Jean qui vous inspire ce cri (en vérité je n'en sais rien c'est peut-être un autre je n'avance plus) pourquoi ne pas crier quand on en a envie ? (À sept heures du matin ! Vous n'y pensez pas. Tout le monde dort à cette heure à Rock Drill. On n'aurait pas idée de crier de si bon matin. C'était un bon matin. Je ne savais pas vraiment s'il allait pleuvoir) c'est ça Sweeney, recommencez ! (Elle s'est levée. Elle a dit : Bonjour Sweeney ! On dirait qu'il va pleuvoir, attendant que je le dise : est-ce bien utile d'irriguer ce matin ? Derrière elle John trotte doucement. Merci pour le café, merci pour le café, ils évitent le couvert, sa poussière, ses moisissures, les cloques de mortier, les éclats de terre, « le petit déjeuner est-il servi ? » Je reconnais le cahier de musique où elle écrit son journal. Elle me l'avait promis. C'est John qui l'emporte dans la profondeur de son esprit, il ne reviendra plus. Elle n'en parlera même pas. Mais elle peut dire : je vous ai déjà donné un journal, il n'y a pas si longtemps que cela : qu'est-ce que je peux répondre pour détruire cette réalité : je ne l'ai pas lu, je ne l'emporterai pas dans la profondeur mentale de mon existence, il reste sans suite : est-ce que John voudra connaître le début : est-ce qu'il faudra céder : donner à lire : qui lira la suite ? Mais je me tais. Je me tais toujours. Je le lirai demain. Je ne l'inventerai pas, il existe et je le lirai. Mais il n'y aura pas de suite, à moins que John n'entre pas dans cette profondeur : imaginons qu'il reste à la surface : John lit et rien ne change. Elle m'avait promis cette suite (c'est un cahier de musique, je connais la musicienne) et maintenant elle oublie et c'est John, à peine arrivé, qu'elle choisit. Je suis oublié. Ils descendent vers huit heures. Ils s'installent sur la terrasse et ils attendent que quelqu'un vienne les servir. John pose le cahier de musique sur la table, entre eux, comme s'il proposait de le traverser pour atteindre Cecilia, comme s'il supposait que Cecilia ne résistera pas au devoir de le traverser elle aussi. J'avance et je vois. Je m'assois. Elle descend de Cortina, pendu à Séville. Ce qui fait rêver John. Il lève les yeux au ciel (comme on dit) et il dit qu'il va pleuvoir. C'est comme ça qu'il met fin à son rêve. Elle ajuste encore le gilet de laine sur ses épaules, avec un mot pour en parler. Il rit. Je n'entends pas les mots. Leurs ombres s'allongent jusqu'au bout de l'escalier. Je regarde le cercle, le rectangle, les parallèles, je pense à madame de Vermort qui parle toujours des choses en termes de géométrie : mais j'ai toujours aimé comme une femme la théorie des triangles : Jean est topographe. Mais ce n'est pas dans sa peau que je veux entrer (n'est-ce pas monsieur Frank Chercos ?) et je m'assois pour ne plus penser. Imaginez que je remonte à avant-hier et que tout recommence. Cecilia pourrait remonter encore plus et atteindre n'importe quelle région de la mémoire collective. Mais je n'ai pas lu le journal qu'elle m'a donné et elle ne m'a pas encore demandé ce que j'en pensais : qu'est-ce que j'en pense ? À huit heures et demie, ils ont quitté la terrasse, par le côté jardin. Le cahier de musique (je connais la musicienne : Fleur) est resté sur une chaise. Qu'est-ce qu'on peut penser de cet oubli ? Monsieur de Vermort avait oublié la Confession de Cecilia de la même manière. C'était la même terrasse (elle lui ressemblait) la même table (le cercle) et le même cahier (le rectangle) et il l'avait oublié. Je savais qu'il ne me le donnait pas. Il l'a cherché pendant des années. De temps en temps, il me disait : Sweeney, j'ai encore perdu ce sacré cahier. Mais ce n'était pas moi. Ce pouvait être n'importe lequel d'entre eux. Il soupçonnait mieux Gisèle, parce qu'il ne l'aimait plus. J'ai posé le cahier sur une pierre et depuis personne ne l'a lu. Je suppose que c'est par là, qu'il faut commencer. Ensuite lire le journal de Cecilia (elle prétend l'avoir égaré : elle aussi) et maintenant le cahier de musique (Fleur n'est pas une musicienne). J'avais de la chance. Personne n'avait jamais voulu écouter mes confessions, mais j'avais de la chance. Voilà ce que je possède : la Confession, le journal de Cecilia I et II. John est revenu, tranquille et brouillon, sur la terrasse et quand il a vu que le cahier avait disparu, il a posé la question aux uns et aux autres et Cecilia revenait en disant : demande à Sweeney ! John s'est approché. Le vent commençait à se lever, secouant les nappes blanches sur les tables et tout le monde s'est mis à attendre la pluie. Fleur était revenue parmi nous. Elle portait cette robe étrangement lumineuse par temps d'orage. John parlait. Cecilia n'osait pas aller plus loin. Elle dit : allons-nous-en : John dit : je n'accuse personne : j'avançais. Plus tard j'ai posé le cahier de musique sur l'autre cahier qui lui-même était (est) posé sur un premier cahier qui porte en titre : Confessions de Cecilia Lewitt, sans doute, mais je situe très bien ce moment, avant l'hiver, il y a des années, avant qu'on m'empêche. Je n'ai pas lu non plus le premier journal. Elle me l'a donné. Elle ne pouvait pas savoir pour les Confessions. Personne ne savait. Personne ne saurait rien non plus du cahier de musique (il appartenait à Fleur pour une raison : je l'ai offert à Fleur et non pas à Cecilia : j'ai voulu savoir ce que Cecilia pense de Fleur. C'était mon idée. Et je me suis mis à lire. Il faut remonter à avant-hier. J'ai lu toute la journée. Je peux en parler. Je peux parler de cette fin. Ce n'est pas un aveu. Me croiriez-vous si je vous dis que le journal de Cecilia commence par cette page collée sur le verso de la couverture — « je ne me souviens plus des mots et je ne veux plus rien savoir de leur apparition au début de ce journal — c'est la seule raison que je me trouve pour expliquer l'arrachement de la page qui les contenait. Ai-je eu peur de ces mots ? A-t-on peur des mots qui commencent quelque chose qui n'est même pas un projet ? En fait je ne sais pas ce qui m'a pris. Peut-être l'étonnement de rencontrer un morceau de réalité là où je n'avais voulu exprimer qu'un sentiment d'horreur. Je veux parler des photos de l'autopsie de Virginie. Gisèle les a ramenées uniquement pour nous les montrer. Elle accusait Malcolm. Elle me montrait le cadavre ouvert (soigneusement) de l'enfant dont elle disait qu'il aurait pu être le sien. Malcolm agonisait encore. C'est ce qu'on me disait. Et Gisèle s'en prenait à mon silence de cette manière horrible. C'est ce que j'écrivais sur la première feuille de ce journal. Je l'ai arrachée, déchirée et presque oubliée. Deux pages pour retrouver ce moment de ma vie et des mots exacts que tout le monde a oublié depuis, sauf moi qui en retrouvais le sens au moment de commencer ce journal intime. Et puis pourquoi en parler, pourquoi coller cette fausse première page au début de ce qui n'est peut-être déjà plus un journal parce que j'ai dépassé la mesure hier, en avouant mon indifférence et par conséquent mon attente à Malcolm qui va se mettre à en souffrir dès qu'il aura fini d'y penser ? Mais je n'arrive pas à oublier ce qui aujourd'hui n'a plus de sens pour personne. La chair ouverte de Virginie, son visage tranquille d'un côté, écrasé de l'autre, sa main recousue, la main qui l'examine, le noir et le blanc, les cris de Constance à l'église, le regard de Gisèle qui a déjà les photos dans son sac à main, les voix qui me recomposent parce que je n'ai pas osé entrer dans l'église, Fabrice qui explique, les photos qui n'expliquent rien — deux pages n'ont pas suffi ou alors elles ont atteint ce point où l'expression doit tout aux mots et rien à la mémoire et j'ai déchiré la feuille au ras de la reliure en me disant que ce n'est pas comme ça qu'on commence un journal, en tout cas pas un journal intime qui 'a pas d'autre prétention que celle-ci : montrer la différence qui existe forcément entre ce que tout le monde sait, moi y compris, et ce qui reste au moment de le raconter. Sans doute peu de choses, à quoi se réduit le texte, comme une goutte née de trop de vapeur et de la rencontre d'un objet sur quoi éprouver la complexité qu'elle exerce dans l'œil qui regarde à travers ce primitif instrument de l'optique. Il n'y avait pas cette image dans la feuille détruite il y a quelques jours — oui, seulement quelques jours ont suffi pour me ramener à ce début remanié à la mesure du temps et de l'oubli. » Je venais de lire et je me disais qu'il valait mieux que je me taise. Cette solitude me donnait la nausée. Ou alors c'était cet air chargé de vieillerie. Mais je lisais. C'était les mêmes mots. Je pouvais les comprendre. À quoi donc Jean avait-il mis le feu au début du mois ? Personne ne lit ce qu'il écrit et il brûle tout ce qui n'est pas lisible. Il me l'a dit. Comme ça : ceci est lisible, personne ne le lira. Voyons ceci : c'est illisible : au feu ! Il badinait. Il était revenu. Mais cette fois sous la véranda. La pluie tombait par intermittence. On ne la voyait pas. On entendait les gouttes sur les feuilles et dans les flaques. Jean n'aime pas la pluie du matin. Il ne s'y retrouve pas : « le matin, c'est la fraîcheur, même le froid, et une longue balade dans le parc pour assister au réveil du monde. J'aime cette banalité. » Mais il pleuvait. C'était une autre banalité mais il ne s'y retrouvait pas. On entendait le vent, mais plus loin, derrière les arbres qui ne bougeaient pas. Qu'est-ce que je pensais de cette immobilité ? Qu'est-ce qu'on répond à ce genre de question ? Je ne lui disais rien du journal et tout le monde cherchait. Jean ne cherchait pas, ce qui le rendait suspect. Cecilia a traversé toute la pluie pour lui demander de chercher avec les autres. Jean dit : cherchez dans le débarras de Sweeney. Il savait. J'aimais cette douleur. Mais Cecilia ne veut pas chercher dans cette pagaille. Jean dit : entrons ensemble et cherchons. Sweeney nous cache quelque chose. Je veux savoir. Cecilia dit en s'en allant : moi je veux savoir... mais elle est trop loin au moment de le dire et on n'entend rien, sinon la pluie sur son parapluie et ses pieds qui secouent le gravier. Elle avait dit : Sweeney n'a rien à voir dans cette histoire. On ne peut en dire autant de vous, Jean. Sinon, cherchez avec tout le monde. Il ne chercherait pas. Il savait. Il savait obscurément. Je ne lui demandais pas ce qu'il avait brûlé (il faut remonter au début du mois, après l'arrivée de Carabas et même après le départ de Gisèle qui est allée rejoindre Lorenzo à Polopos, où est enterré Cortina, à l'ombre d'un peuplier qui a donné son nom à ses descendants ; il faut remonter à un commencement sinon toute la suite n'a plus de sens ; je ne lui demandai pas ce qu'il avait brûlé, ni pourquoi et il ne savait pas clairement ce qui était arrivé au cahier de musique ; on ne parlait plus ; on écoutait ; la pluie devint visible, à cause de la gouttière qui déborde) ni pourquoi il avait brûlé cette chose dont tout le monde, moi y compris, voulait savoir quelque chose, même peu, mais de quoi se faire une idée. (Une idée de quoi ?) Le corps de Jean est inhabitable. On n'en sait pas plus.) Jean dit : elle a écrit dans un cahier de musique. Elle dit : cherchez un cahier de musique, pas un journal. Moi je trouve ça un peu grotesque, cette recherche. Je ne cherche pas. Je suis suspect. On s'attend à un nouvel incendie. Le monde me juge mal. Et il semblait souffrir de cette erreur. « Elle a emporté le parapluie ! » dit-il encore et il rit doucement en pensant que quelqu'un a emporté le cahier de musique avec la même inconscience. Je pensais. Cette immobilité à cause d'un mot ! La pluie s'arrête. Jean dit : ... menaçante, ne crois-tu pas ? Je n'ai pas entendu le début de la phrase. A-t-il parlé de la pluie ? Il ne se décide pas à continuer sa promenade. « La garce a emporté mon parapluie sans que je m'en rende compte ! » Il aime fumer aussi quand il pleut. Lire et fumer. Parler un peu avec un ami. Cultiver cette approche de la solitude, chacun de son côté. Les arbres frémissent. Le vent les traverse doucement. Il arrive sous la véranda et s'apaise. On l'entend encore derrière les arbres. Je me lève et Jean me regarde, l'air de dire : je vais me retrouver seul, idée qui ne l'enchante pas comme elle m'enchanterait si j'étais à sa place. Je ne dis rien et je m'en vais. Sous le porche, ceux qui ont cherché ne cherchent plus : elle raconte des histoires ! Un cahier de musique ! Il appartenait à Fleur ! À Fleur ? Qui est Fleur ? Je passe sans reconnaître personne. Plus loin, John ne cherche plus. Il dit : c'est de ma faute. Ne m'en veux pas. C'est absurde. On le retrouvera. Comment croire ? Il s'arrête quand j'arrive : Sweeney sait quelque chose ! Mais je n'ai qu'un désir : lire. Je ne peux pas disparaître. On me retrouverait. Il y en a qui savent remuer le couteau dans la plaie. On me retrouverait lisant cette intimité qui appartient à John. (Elle vous a donné le premier journal, non ?) Mais je ne le lis pas. Je ne lis pas les confessions. Je lis le cahier de musique. Je regarde à travers une goutte d'eau immobile sur un meneau. Je ferme les yeux. Je regarde encore. Je lutte avec cette goutte d'eau. Mais je ne peux pas disparaître. Je vais. Je viens. Je retourne. Je prépare et je reviens. Le véritable suspect, c'est Jean. Il ne supportera pas ce regard. Je reviens à la goutte d'eau, peut-être la même. Il y a de l'amour dans mon cœur.

— Sweeney ! Sweeney ! De qui êtes-vous amoureux ? Allez ! Dites-le-nous puisque c'est si important pour vous (Rires).

— Ce n'était qu'une goutte d'eau. Un symbole. S'il y avait une vie à raconter sur le seul témoignage de cette géométrie (je voyais ; je voyais ces rayons dans l'imagination de Cecilia ; j'avançais ; une goutte d'eau n'est rien à côté de ce qu'elle rend possible.), ce n'était pas à moi d'en calculer les dimensions. Je voyais. La pluie tictaquait encore, multipliant la goutte. Je passais le temps. Je reconnaissais cette cadence. John est revenu. Il dit : elle veut écrire un roman, et il a l'air désolé qu'elle veuille l'écrire. Le journal est une sorte de canevas, fait-il en s'asseyant. Est-ce que cette pluie va durer encore longtemps ? Il ne manquait plus qu'elle écrive un roman. Vous ne comprenez pas ?

— Ai-je seulement le droit de comprendre ? Une fois je suis allé de l'autre côté de la rue. Je ne savais même pas qu'il y avait une rue et sur l'autre trottoir, j'ai acheté un bibelot en forme de cheval. Je n'avais pas traversé la rue pour simplement acheter un bibelot ridicule (je l'ai offert à Carabin et il ne m'a pas demandé d'où je le tenais ; s'il l'avait appris, il aurait donné encore un tour de clé ; j'étais fou de croire qu'il ne savait rien !).

— Si vous voulez, dit John aimablement (je ne lui ai rien demandé et il le reconnaissait), je peux vous amener faire un tour où ça vous chante. Il est trop tôt pour la réveiller (c'était ce matin, au moment d'ouvrir la grille et de l'autre côté de la rue, je pouvais voir les mêmes bibelots en cinq tailles différentes occupant toute une étagère de la vitrine mais la grille lui donnait un aspect de vitrail et j'ai eu peur de m'y abandonner comme ça arrive chaque fois que je regarde à travers quelque chose qui est le plus souvent une vitre ; j'aime me poster derrière une fenêtre, ne pas me cacher mais ne plus bouger et regarder, en plongée, la porte que je m'attends à visiter dès qu'elle s'ouvrira ; on me le reproche tous les jours.

— Et qu'avez-vous vu cette fois-là, Sweeney ?

— J'ai vu John descendre de sa voiture. Mais je me cachais. Je l'ai dit : ce n'est pas mon habitude. Je ne me cache pas ; j'entre dans le massif d'hortensias et je regarde à travers la grille qui sent la rouille ; on voit ce que je regarde : les bibelots, les rares passants, au fond une tour d'acier qui est peut-être un puits. À sept heures, le soleil fait étinceler toute l'ossature du puits haut dans le ciel encore lavasse, des milliers d'éclats de lumière et le ciel qui ne bouge pas, le ciel sans perspective, pas à cette heure du jour qui est la première (vous aimez bien dire les choses joliment hein. Sweeney ?

— Je ne fais que raconter une histoire.

— Continuez, Sweeny.

— Est-ce que je vais mourir sur la chaise électrique ?

— Je ne pense pas. Personne ne le pense. Il n'y aura même pas de procès. Mais avant toute chose, il faut me raconter cette histoire. Prenez le temps, Sweeney !

— Vérifiez bien l'enroulement de la bande !). J'ai vu John. Il m'a vu et ça l'a fait rire, ma tête au milieu des bouquets d'hortensias. Il s'est amené en se dandinant comme une fille. Je l'ai connu viril, même musclé, vous savez ? Maintenant il a dans la tête de devenir une femme. Vous comprenez ça, vous ? Moi je ne suis ni homme ni femme, à cause de ma solitude. Je ne peux pas juger les désirs des uns et des autres. Je ne sais même pas si j'ai des désirs de ce genre. J'éjacule. Ça oui, j'éjacule.

 

— Revenons à John, avant-hier matin (ma patience s'est rapetissée à ce point que je n'ai même plus ce désir de connaître cette histoire du début à la fin et dans tous les détails — c'est Frank Chercos qui pense ; ceci est une approximation textuelle de sa pensée au moment où Sweeney éjacule dans son pantalon ; il émet un petit cri de plaisir que Frank Chercos associe aux derniers mots de Sweeney avant de se taire : j'éjacule ça oui j'éjacule, il pense que Sweeney revient en pensée à ce plaisir de courte durée qui n'est rien au fond par rapport au seul plaisir qui est celui de vivre en pensant le moins possible à la vieillesse, destruction, et à la mort, défaite inavouable — rapetissée dans un coin de ma pensée qui ne remplace pas le vide. On n'avance pas. Pendant que Sweeney essaie de retrouver son souffle, je feuillette le journal : « Je ne me demande même pas ce que Malcolm doit à Fabrice quand il écrit. Je suppose que ces conversations ont une influence sur son comportement d'écrivain qui se raconte. J'y pensais tout à l'heure avant de m'endormir. J'y pensais vaguement, sans intention de me faire une idée de ce qui relativise l'existence de ces deux personnages de ma vie quotidienne que je représente ici pour ne pas l'oublier tout à fait. Cette tentation de l'oubli m'angoisse à ce point que j'ai peur d'y trouver un jour la raison suffisante pour cesser d'exister, du moins par rapport à ces autres qui ne sont que le produit de mon imagination. Perspective flagrante d'une solitude annoncée par des signes de fragmentation. Pourquoi cette dissymétrie entre le temps et la vie ? Question d'unité, c'est seulement cela. Et de point de vue, ajoutai-je. Fabrice riait. Était-ce hier ? J'ai écrit sans me soucier de l'heure. On est le 16. Il fait nuit noire. Je viens de me réveiller. Je n'ai même pas regardé l'heure. J'ai ouvert le cahier de musique, jeté un foulard sur la lampe et cherché le crayon que je n'ai pas trouvé. Je ne me souviens même pas si j'ai eu un cauchemar, ou simplement trop chaud ou bien encore exagéré un bruit de voix bien improbable à cette heure de la nuit. Je suis de nouveau seule dans la chambre. De la journée du 15, je n'ai plus que le souvenir de ma promenade avec Malcolm, la rencontre de Fabrice dans l'ancien chenil, puis le retour à Rock Drill, Fabrice parlant à Malcolm de son idée d'enregistrer leur conversation. » « Pourquoi pas dimanche ? » fait Malcolm qui n'a rien prévu pour ce jour-là. Mais que prévoit-il sinon ? Fabrice ne lui pose pas la question. Ce serait mal commencer une conversation qu'il annonce riche en révélations. « Révélation ! fait Malcolm. Ce n'est pas le mot.  » Et il revient à son silence. Sous le porche, il a allumé une cigarette. « Anaïs ne viendra pas cet été, n'est-ce pas Carabin ? Il faudra attendre cette révélation. Mais à quel moment ça arrive ? À la fin de l'été, quand il n'y a plus d'espoir ?

— Anaïs ne veut pas sortir de Lily House, dit Fabrice. Je n'en sais pas plus que vous maintenant. Vous êtes satisfait ? Moi pas. J'aurais préféré sa présence à Rock Drill. Lily House me donne le cafard. Voulez-vous qu'on lui rende visite lundi ?

— Le lendemain ? » dit Malcolm incrédule. Voilà comment s'est terminée notre promenade, sur des projets, et nous n'avons pas parlé de Fleur qui ne se décide pas à revenir parmi nous. J'ai écrit à Agnès cette après-midi. Des banalités. Je voulais être profonde comme la mer et je me suis montrée aussi superficielle qu'un petit jardin. Elle me le reprochera avec douceur dans sa prochaine lettre. Mais elle ne dira pas un mot de Fleur. Je ne sais pas pourquoi j'écris ce genre de chose dans un journal que je voulais intime et définitif. Je ne sais jamais ce que je veux vraiment. Hier je relisais ce journal, dans un désordre sans doute un peu calculé compte tenu de ce que je sais du texte lui-même. L'idée d'écrire un roman m'a d'abord paru inévitable puis j'ai vainement cherché les raisons de ne pas l'écrire. Écrit-on des romans parce qu'on n'a pas encore trouvé le temps qui les crée à notre insu ? J'ai porté toute ma vie ce roman comme un enfant et maintenant que je me décide à l'écrire je me mets à la recherche d'une autre impatience dont l'existence est une invention de mon silence ou de ma solitude. Je n'écris qu'un journal, me dis-je, et ce n'est pas le premier. J'ai l'habitude de ce flux, de ces battements quotidiens, de ce mélange impromptu des idées avec les mots, un peu au hasard entre la volonté de vivre et le désir de disparaître à jamais sans laisser cette trace qui m'obsède pourtant. Je n'aurai pas ce conseil que mon anarchie interne nécessite plus que toute autre nourriture. Je suis seule. Écrivant. Cherchant le roman de ces pages sans le trouver mais sachant qu'il existe. Et puis mon esprit ne se résout pas à cette aventure physique. Je tourne les pages, je les complète, je revis l'anecdote, je devine l'intention que j'avais oubliée et je reviens aux personnages de ma tragédie intérieure de cette manière lente et désespérante. Moi je ne vais pas écrire toute la nuit ce qui justement n'a aucune chance de ressembler à un roman. Je vais me recoucher, je vais me rendormir, retrouver ce rêve éveilleur de désir, recomposer le plaisir imaginaire et peut-être ne pas me réveiller. Mais à peine revenue de cet entortillement de draps et de surfaces, j'hésite à éteindre la lampe, à refermer le cahier de musique. Toute la cause de cette insomnie, c'est la solitude dans laquelle me détruit chaque fois un peu plus le départ de Fabrice qui préfère se réveiller dans son lit. Est-ce l'heure de se réveiller ? Il n'y a pas de lumière horizontale derrière le rideau, ou verticalement dans la fente de la fenêtre, rien qui annonce le matin pour me libérer de cette captivité. Je m'assois. Je reviens au cahier, j'écris, je recommence, tout recommence avec cette attente, l'attente du roman, cette idée imparfaite du vécu qui est plutôt une idée toute faite de la lecture, car je songe à des communications avec l'extérieur. Il faudrait cesser toute relation intime avec le journal, se livrer à l'observation attentive du moindre souvenir ayant encore l'apparence du vécu, le tremper dans la salade des mots, fermer les yeux pour ne pas reconnaître cette douleur, et écrire lentement, fidèlement, jour après jour pour recomposer cette inexistence, compter les pages, mesurer les parties, conclure pour ne pas conclure, avoir ce regard oblique sur les êtres et les choses, ce retournement dans le sens de la vérité rencontrée et représentée par les faits dont l'enchaînement ferait office de récit. Voilà bien la description insensée de la solitude ! Et je la commence en pleine nuit, parce que le jour m'occupe à d'autres petits riens dont l'accumulation structure ma mémoire. Nuit du roman, jour de la mémoire et temps d'un journal que je jetterai au feu avant de me mettre à l'aimer.«  Est-ce donc ce qu'on écrit dans un journal ?) vous l'avez trouvé assis sur un banc où il vous a semblé qu'il somnolait dans l'attente de l'ouverture des grilles de Rock Drill. Dormait-il ? (J'ai éjaculé. J'éjacule tous les matins, rien à faire pour que ça n'arrive pas. Il faut que je pense à autre chose. Frank Chercos n'est qu'un héros de bande dessinée. On ne le voit jamais en couleurs, sauf sur la couverture, alors on voit les taches rouges sur ses joues et on pense à sa timidité. Inévitablement il faut penser à cette timidité dessinée sur son visage par une tache d'encre à peine rouge. Il ne porte jamais de lunettes de soleil (sauf dans Donne la Patte, non pas à cause du soleil, mais pour ne pas être reconnu d'une blonde en petite chemise qui ressemblait étrangement à la goutte d'eau de ma mère du temps où mon père ne savait pas — Sweeney ! à table !) (qu'est-ce que je donnerais pour ne pas ressembler à ce type !) ni même un chapeau qui avantagerait son regard (vous dessinez bien, Sweeney, mais vous ne croyez pas qu'il est temps de revenir à nos moutons ?) et encore moins un imperméable de tergal avec une doublure en tissu écossais à dominante rouge — Frank Chercos n'est pas un héros de B.D. comme les autres — pas cette assurance de surface qui ne doit rien au mystère (d'accord, Sweeney, encore un portrait au stylo sur un coin de la table et votre nom écrit en lettres gothiques pour qu'on s'en souvienne — d'accord Sweeney (pschittt fait la canette) vous avez plus soif que moi — vous vous rappelez de Freddy ? — il était là lui aussi quand on a eu l'idée de fouiller un peu dans votre sacré fourbi, je disais : c'est un magasin d'antiquité ! et ça vous a rendu un peu fier d'en être le gardien, non ? Mais j'avais beau rassembler tous mes souvenirs d'école, non, Sweeney, je ne pouvais pas comprendre la valeur de ce regard. Mais pourquoi donc aviez-vous arraché cette statue à son piédestal si vieux que tout le fond de la corniche s'est craquelé en jetant de la poussière de tous les côtés (c'est Sweeney qui raconte, un dur moment à passer) et comme il faisait une de ces nuits noires dont seul l'hiver a le secret, je n'ai pas vu la poussière, dit Sweeney, en riant (pschittt ! une autre !) et c'est seulement au matin, en pleine lumière, que quelqu'un m'a pris pour un fantôme.

— Le fantôme de Rock Drill !

— Ce pourrait être le titre d'une de vos aventures, non ? Qui donc écrit ce qui ne vous arrive pas, Monsieur Chercos ?

— Finissez votre bière et allumez une cigarette (mais bon dieu je vous ai dit que je ne fume pas !

— Pas même un briquet, une boîte d'allumettes ? Tout le monde a ce genre de truc dans la poche.

— Je ne voulais pas commencer.

— Commencer quoi ?

— Cette histoire, ces dialogues, je ne voulais pas boire.

— Ce n'est que de la bière, Sweeney.

— Ce n'est que des mots, Sweeney ! Ce n'est rien que des paroles en l'air, Sweeney ! (il rature sauvagement le portrait incrusté du bout du stylo dans le vernis de la table : il dit : ça n'est même pas ressemblant : je suis sûr que vous êtes marié : avec des enfants : et un horizon : je n'ai pas d'horizon : quand vous vous êtes tous mis à balancer les meubles et tout le saint-frusquin et que cette poussière est montée, montée et je voyais que vous n'aviez rien trouvé, alors j'ai compris que j'allais à l'horizon pour en finir : Chercos dit : voyons, Sweeney, je ne voulais rien casser, cette statue ne me paraissait pas si fragile, elle s'est fondue et alors vous avez voulu m'expliquer d'où elle venait et au lieu de ça vous me racontiez l'histoire du fantôme de Rock Drill. Non, Sweeney ! On ne peut continuer sur ce chemin. Finissez votre bière. Je vais fumer une cigarette. Et puis arrêtez donc de gribouiller cette pauvre table ! Il sort. Je reste seul. Des paroles en l'air ! Des mots qui existent de cette manière, ça doit bien vouloir dire quelque chose. Voilà que je me mets à parler tout seul. Je suis seul. Frank Chercos m'a dit de ne pas bouger. Il a cassé la statue. Fleur voulait la vendre. Elle ne la vendra pas. Elle m'en voudra. Elle pourra m'en vouloir puisque ce n'est pas elle qui est morte.

— Essayez d'être raisonnable, Sweeney. Dites simplement ce que vous avez vu.

— Je suis un témoin ?

— Si vous voulez.

— Y a-t-il d'autres témoins ?

— Pas que je sache, Sweeney. Mais je ne sais pas tout. Si vous devenez raisonnable, alors j'en saurais un peu plus. Vous comprenez l'intérêt de cette conversation ?

— Je suis vierge. De voir tous ces étrangers, ça me fait honte d'être vierge. Ce portrait n'existe plus (dernières ratures sauvages dans le vernis, incisant le bois du bout du stylo, l'encre bleue s'épanche dans la fibre mise à nue.). » Qu'est-ce qu'il sait maintenant que Sweeney (pense John Vicarenix à un moment précis de la journée du 22 juillet) a accepté de parler ? Qu'est-ce qu'il sait de cette cohérence ? Et puis d'abord qui est-il (voir chapitre IX pour en savoir plus sur le personnage de Frank Chercos) ? Il faut remonter à avant-hier. Sweeney m'attendait dans le massif d'hortensias. Chaque fois que j'arrive à l'improviste (qui m'attendait à part Cecilia ? On entend encore Sweeney qui dit : « Ça ne me vaut rien de portraiturer ceux qui veulent (pour quelles raisons ?) me tirer les vers du nez.

— Mais non, Sweeney (dit sans doute ce Chercos dont je ne sais encore rien), il ne s'agit pas de savoir ce qui ne nous regarde pas...

— Nous ?

— Moi si vous préférez.

— Je préfère. Chercos ? C'est votre nom ? » Cecilia m'attendait) j'ai droit à une petite improvisation de la vie quotidienne, interprétée par Sweeney ou un autre, peu importe. Ce matin, il y a deux jours déjà ! Sweeney me guettait à partir du massif d'hortensias (à qui je parle ? Je me prépare à écrire quelque chose — c'est toujours comme ça que ça commence — qu'est-ce que ce sera cette fois-ci ? Un portrait ?) et, après avoir fermé la voiture, je suis allé jeter un coup d'œil sur les chevaux de porcelaine de la voiture d'en face (cinq tailles). Sweeney frémissait. Je me suis assis sur un banc, dans l'attente de l'ouverture de la grille de Rock Drill qui a eu lieu de huit heures à neuf heures, sous la surveillance du génial Kateb qui refusera de me saluer. Il me regardera pourtant. Kateb est le grand poète de la qasida. Il n'y a pas plus grand que lui pour traverser en force des enchevêtrements de forêts et de villes où personne d'autre que lui ne songe à s'aventurer avec seulement la croyance issue des croisements d'un choix limité de mots et des tours de force d'une syntaxe héritée d'une lecture infidèle de tout ce qui a été dit sur le sujet. Je pensais à Kateb, assis sur le banc, et Sweeney m'épiait, le nez dans un bouquet d'hortensias aux pétales secs et décolorés. (« Mais ça n'intéressera pas la justice ! s'écrie Sweeney au moment où je le revois au milieu des hortensias défraîchis.

— Laissez-moi en juger, voulez-vous, Sweeney ? Vous avez fini votre bière ? Continuez. » Et Sweeney continue : ) « Je pouvais attendre. J'avais roulé toute la nuit. À huit heures, Kateb ouvrirait d'abord le portail et trois à quatre personnes le traverseraient sans le saluer, et il refermerait le portail sans se rendre compte que Sweeney le surveillerait, attentif et mesquin. J'attendrais l'ouverture de la grille qui laisserait le passage aux premières voitures. Je passerais à pied par cette grille que Sweeney franchira dans l'autre sens pour revenir, la retraverser et me rejoindre dans le hall d'entrée pour me demander si j'ai déjeuné et si madame Cecilia sait que je suis arrivé. Faut-il la prévenir ? Elle descendra en suivant dans une robe de chambre qui me fera rêver, dit Sweeney.

— Rêver ? Vous rêvez de Cecilia ? Je ne savais pas. Un type comme vous doit rêver beaucoup, pas vrai Sweeney ? Oui et non ? Je rêve à la limite du possible, voyez-vous ? Non, je ne vois pas. Je suis en train de penser que cette journée n'a pas encore vraiment commencé. Qu'en pensez-vous, Sweeney ? » En un quart d'heure (peut-être moins : ) Cecilia a fait le tour de ce qu'elle avait à me dire plus longuement, si on prend le temps, dit-elle, de ne pas le perdre. Aujourd'hui, elle arrête d'écrire. Fausse confidence. Elle vient de terminer son deuxième journal. Elle me le confie pour ne pas le perdre ou se le faire voler. C'est ce qui est arrivé au premier. Ça n'arrivera plus, dit-elle. Aujourd'hui je n'écris pas. Demain, je commence le troisième journal. Je réunirai ces textes l'année prochaine. J'en re-écrirai les pages qui ne seraient plus à ma mesure. Je compte sur toi. Elle ne parle pas du journal égaré cet été, était-ce le 2 ou le 3 ? Elle ne se souvient plus. Et elle n'évoque même pas le véritable premier journal. Elle l'a écrit à Bélissens, en quelle année ? C'était la confession obligatoire. Elle lui a donné la forme d'un journal, ce qui n'a pas déplu à Carabin. Mais elle ne dit rien de ce texte initial. Elle veut en finir. Demain, Carabin et Carabas se réunissent toute la journée dans le bureau de Carabin qui a préparé hier l'équipement nécessaire à l'enregistrement de leur conversation. Quelle heure peut-il être ? Pourquoi suis-je venu vivre cette journée à Rock Drill ? Quel temps fait-il maintenant qu'on a besoin du soleil ? Veille à ne rien rêver. Ne laisser aucune place au souvenir. La journée commence maintenant. (Il regarde par la fenêtre. Cecilia est assise à une table en plein soleil. La terrasse s'éveille doucement. L'arrivée de Jean provoque un court silence. Il jette un regard par ici. Saluons-le. Il a l'air heureux. Il ne l'est pas. Il me parlera de cette tristesse le moment venu. Je descends.) Vous connaissez Fleur bien sûr ? dit Cecilia sans la regarder, me donnant le sens de ses yeux pour comprendre, et Fleur (c'est le nom de cette femme dont j'ai si souvent entendu parler. Elle est vague. J'aime cette eau. Cecilia est un miroir, la surface de l'eau s'il est possible de s'y refléter sans penser à autre chose. Fleur, je la connais. Vous connaissez Fleur ? dit Cecilia (c'est Jean qui le dit. Il croit à ce murmure. Il traverse la présence de Fleur qui n'est plus là quand il relève la tête. Je descendrai plus tard. Hello, Jean ! Je guette Fleur. Elle arrivera de ce côté de la terrasse. Je lui ai donné rendez-vous dans le seul but de lui arracher un baiser. J'ai besoin de cette proximité.). Elle ne me regarde pas. J'aurais aimé ce regard. Feuillages d'ombres sur le bord du chemin. Fleur s'est-elle levée ce matin ?) me donne un signe de sa main, rapide et négligent peut-être. Mais Fleur n'est pas encore apparue dans l'escalier. Le matin, elle se lève avant le soleil. Elle traverse la terrasse, descend l'escalier, croise le bassin et s'éloigne dans l'allée des aubépines jusqu'à l'entrée du chemin où elle se déshabille. Je n'ai jamais assisté à cet effeuillage, dit Cecilia sans lever le nez de son assiette. Et vous, Jean ? Vous qui aimez tout ce que Fleur représente pour le corps ? Qu'avez-vous vu ? (Rien. J'invente. Elle a toujours cette robe blanche qui est en fait d'un jaune si pâle que le soleil ne l'éclaire plus à cette heure qui commence le jour. Je dors. Au bord du sommeil j'invente Fleur, j'invente Jean, Cecilia m'en parle, elle ne veut plus rêver avec moi. John ! Réveillez-vous. Et passez-vous sous l'eau. Vous vous êtes endormi dans les vêtements du voyage. Je descends.) Elle m'attend. Jean n'est pas encore arrivé. Il arrivera après Fleur. Ou il n'arrivera pas. Fleur vivra cette solitude. À fleur de feuillages et d'ombres. Qu'en pensez-vous, John ? Ce que je pense de cette matinée ? En présence de Fleur ? Vous ne m'avez pas dit si vous vous connaissez. Fleur rougit. Une pierre joue dans un rayon de soleil. Elle semble se servir de cet objet pour tenter de penser à autre chose. (Je descendrai tout à l'heure. J'ai bien le temps de me restaurer. Hello, Cecilia ! Il y a des gens qui dorment. Ne crie pas comme ça par-dessus les toits et les jardins de Rock Drill où tu es venu parce qu'elle te l'a demandé. Pourquoi une femme demande-t-elle qu'on la remplace le temps d'une journée « qui ne sera pas aussi longue que l'année que je viens de vivre, non ? » Vous en profiterez pour écrire le poème qui vous fait tant envie. Elle connaît aussi ce désir.) Jean arrive, dit-elle. Fleur ne veut pas y penser. Elle s'incline. Avez-vous couru ? Vous êtes humide ? C'est la rosée dans les feuillages, explique Fleur. Anaïs a été l'épouse de John, dit Jean en ouvrant un croissant. C'est vrai ? dit Fleur. Elle a l'air doux. Elle y croit. Elle regarde mes mains. (Un cahier de musique, avec des feuilles plus ordinaires collées simplement par un angle. Quand on ouvre le cahier, ces feuilles semblent vouloir s'envoler pour ne plus revenir. J'aime ce désir. Elles reviennent. J'ai promis à Cecilia de ne pas le lire aujourd'hui. Elle s'étonne de le trouver dans mon sac à main où elle cherche une cigarette. Vous l'avez ouvert ? Je ne peux pas dire le contraire. Oui, j'ai regardé. Et vous avez trouvé ce que vous cherchiez ? J'ai regardé. J'ai attendu le soleil. Il prenait le temps, s'arrondissant lentement par-dessus cette toiture peuplée de cheminées. Quand m'avait-elle donné le cahier ?) Je descends. Je rencontre Sweeney qui bricole une poignée de porte. Il compte les gouttes d'huile qui sortent du bec d'une burette. Sept, huit, neuf et dix ! Pourquoi descendre maintenant ? À cette heure il n'y a personne sur la terrasse. Si vous voulez déjeuner, il faut aller à la cuisine. À la cuisine. Je pense à des domestiques. Vous y rencontrerez Jean. C'est l'heure de Jean. Vous connaissez Fleur ? (dit Cecilia en me tendant la corbeille de pain et je néglige de la remercier. Elle repose la corbeille et dit : vous la connaissez, je vous dis. Vous la verrez tout à l'heure. Elle n'est ni belle ni typée. Quelconque non plus. Je vous le dis. À quoi ressemble-t-elle ?) Ce silence me déroute. Sweeney est au bout du couloir. Il cherche la clé d'une porte. À cette heure ? lui dis-je, un peu surpris qu'on me questionne de bon matin. Ma propre question l'étonne. Je ne vous ai rien demandé, dit-il en s'éloignant. Ce silence m'isole. Il n'y a personne à qui parler sur la terrasse. Si je descends, je serai seul. Pourquoi cette solitude ? Elle ne s'expliquera pas par l'absence de Fleur. Jean déjeune dans la cuisine. Pourquoi pas cette solitude ? (Quand je vous l'aurai présentée, vous vous souviendrez d'un tas de choses que vous ne savez pas encore avoir en commun ! dit Cecilia. La féminité. Mais je ne le dis pas. Je ne partage rien avec Cecilia. Pas dans ce sens. Jean est-il assis à notre table quand elle se met à parler de Fleur ?) Je ne me souviens pas, fait-elle. Elle arrange les plis du rideau. Comme ça ? Vous aimez la lumière de Rock Drill. Vous ne vous rappelez rien de la lumière de Polopos. Lorenzo est avec Gisèle, vous le saviez ?) Je crois que Jean m'en a parlé. J'ai croisé Kateb dans le jardin anglais. Il n'aime pas ce désordre. Il pense à une géométrie pour l'entrée sous le porche. Il vous en a parlé ? (Vaguement. Je n'écoute plus rien. Rien qui vienne de si loin. Connaissez-vous Fleur ? Une grande amante, dit-on. Je descendrai à sept heures, pas avant. Je n'aimerais pas cette solitude, la rosée sur les chaises et ce courant d'air créé par la serre en direction du couvert où personne ne met jamais les pieds à cause des dalles disjointes. Cette partie de Rock Drill n'a pas été restaurée.) Pourquoi ? Est-ce que je sais ? On s'y tord les chevilles et puis il y a cette odeur de vieilles pierres et des linteaux de bois qui pourrissent depuis des siècles. (Des siècles ! Fleur me regarde pour me dire le contraire, mais elle n'ajoute rien à l'erreur de Cecilia qui attribue à Rock Drill des siècles d'existence. Ce pain n'est pas d'aujourd'hui non plus ! fait Cecilia. Jean ! Dites à John qu'il peut descendre, je vous en prie. J'ai besoin de lui parler.) Que veut-elle me confier ? Un autre journal ? Il n'y a que celui-ci, en attendant de retrouver le premier, sans compter ces confessions écrites pour plaire à Carabin. Il l'a sauvée. Si elle avait pu entrer dans la rivière, elle serait morte. On ne parlerait plus de ces confessions. Enfin, elles seraient un bon prologue, ces confessions, ne croyez-vous pas ?

— Vous n'en avez rien lu.

— Aurai-je ce privilège un de ces jours ?

— Ce que nous préparons, aujourd'hui, c'est notre conversation de demain. On n'y parlera pas des Confessions de Cecilia. Ni même du roman qu'elle prétend écrire. Vous êtes au courant ?

— Je l'ai lu dans son journal mais elle ne m'en a rien dit. Et puis je n'ai pas trouvé trace de ce roman dans le texte.

— C'est le texte de votre confession, Carabas. Contentez-vous d'en respecter le flux. De mon côté, j'enregistre. Que diriez-vous d'une de ces promenades qui vous ravigotent un peu si vous n'êtes pas au fond de la tristesse. Comment vous sentez-vous ce matin ?

— Je pense à demain. J'ai peur. Vous connaissez cette peur ?

— Je ne connais que la mienne. De quoi avez-vous peur ?

— Je ne sais pas... des mots... de vos réponses... des mots surtout.

— Les vôtres ? Dois-je compter aussi sur les miens ?

— Vous êtes libre de m'écouter ou pas. Ce n'est pas ce que je veux dire.

— Demain, il faudra vous montrer plus soigneux avec votre langage. C'est préférable, si vous voulez que cet enregistrement ait quelque valeur. On le conservera tel quel (il ment. Il ment ? dit Cecilia. Croyez-vous que je ne sache pas qu'il ment mieux que tout le monde ? Une fois votre confession enregistrée, vous n'en aurez plus jamais aucune nouvelle. Les miennes ont disparu et je ne demande même pas ce qu'il en fait. Malcolm a choisi d'être enregistré. Que c'est original ! Et si facile à manipuler, un enregistrement. Il n'a même pas discuté cette prétention de Carabin qui est calculateur, convaincant et plus charlatan que vous et vous réunis en matière de confession écrite, orale ou autre. Cette idée de parler à une caméra ne vous sauvera pas, John, je vous le dis. Et puis tenez-vous donc tant à cette initiation ? Avez-vous eu vent de cette idée de suicide collectif ? Je me demande bien au nom de quoi je renoncerai à la vie. Vous le savez, vous ? (Si je descends à cette heure-ci, je ne rencontrerai personne. Cette solitude me détruira comme elle me détruit chaque matin si je néglige l'importance de la première heure. Cecilia ? Me présenterez-vous à Fleur ?) Pourquoi pas Fleur ? Avez-vous eu vent de cette conversation que Carabin et Carabas préparent dans le plus grand secret ?)

— J'ai confiance.

— Dans les mots ? Ne seront-ils pas au rendez-vous demain ?

— Je promets de les choisir. Vous me parliez d'une promenade.

— À cette heure ?) Mais sa langue n'a pas fourché. Je ne suis pas encore descendu à cause de cette attente. Il a ouvert la fenêtre de son bureau à six heures et demie, au moment sans doute où Carabas a frappé à sa porte. Il ne s'est pas étonné de me voir à la fenêtre de Cecilia. Sans Cecilia. Je descends. Cette solitude me rendra fou. Sept heures ! Cecilia doit m'attendre.

— Foutaises ! dit John qui balança le rapport (chapitre VII) sur le bureau de Frank. Foutaises ? Non. Vision (il se gratte le menton sous les poils poivre et sel ; comment un type un peu verni peut-il vouloir avoir raison à tout prix ?). Le suicide, d'accord. C'est la bonne conclusion. Elmer attend à la porte. Il veut tout savoir de ce qu'on sait de la secte elle-même... comment vous l'appelez ? Vous lui donnez la moitié de la vérité, d'accord ? Pour le reste, je crois que personne ne sera jamais d'accord. Je ne veux pas mêler le département à ce genre de foutaises. À ce soir ! (il saute sur son chapeau, le déplie savamment et sort. Seul dans le bureau déserté à cette heure de la journée, Frank Chercos se donne un air vaguement pensif pour recevoir la comtesse Gisèle de Vermort qui vient d'arriver, arriver de Paris, de Paris où elle a un amant, un amant en toc, toc ! toc !) Entrez, Madame. Je m'excuse pour mon mauvais français. Je connais Flaubert sur le bout des doigts, mais en anglais. Vous comprenez ? (elle veut s'asseoir sur une chaise de bureau qu'elle a fait pivoter dans son sens à elle (à elle : Gisèle de Vermort, comtesse de Bélissens et baronne de Castelpu, sang juif : un huitième, hérédité : translocation 13-21 du côté d'une cousine de la seule cousine de son unique mère : Constance, nanisme du côté de son père : un oncle peut-être nain (ce n'est pas sûr : il aurait été parfaitement normal jusqu'à l'âge de huit ans (un peu petit pour son âge mais c'est de famille), son père lui aurait administré une gifle monumentale un matin à l'heure des chevaux (le gosse (8 ans) dormait un pouce dans la bouche : ) la claque l'a réveillé et il est retourné dans le sommeil, son père essayant de l'en tirer et le contremaître (un bougnoule, pas méchant mais arabe) criait que le gosse était mort et que ce n'était plus la peine de le frapper : il ne sentait plus rien (en réalité, il entrait dans le coma, il y vécut presque un an et quand il en sortit, il avait changé son corps d'enfant pour celui d'un adulte en réduction, premièrement, et difforme, deuxièmement, troisièmement : c'était maintenant un débile mental (avant, il lisait) et le père s'est tué en traversant un boulevard à Marrakech, écrabouillé par une Chevrolet 48, 49, 50, etc.)

Il eut envie d'elle (Frank eut envie de Gisèle, ce 22 juillet 1988, près de New York, dans le bureau de Johnson. Une heure avant, il avait eu envie de Sand (fausse blonde, gratinée à l'huile solaire, petits pieds d'enfant dans le sable

— Frank !) et elle avait comblé son désir en le lui reprochant : Frank !) et il parla de Jean avec une larme à l'œil qu'elle remarqua. Elle arrivait. Elle avait un amant. À Paris. Jean était mort. Il n'y avait plus rien à faire. Elle avait trouvé son mari dans le lit d'une certaine Cecilia qui était la femme d'un certain Malcolm qu'un certain John avait volé (oh ! comme je vous plains !) et dépossédé de sa femme (comme je plains le voleur !) etc.

En fait, il avait passé la journée avec Sweeney. Sweeney était le modèle préféré de Gisèle. Elle était peintre. Il posait nu. Il ne sentait rien. Elle le touchait pour le mettre en place. Mais il ne sentait rien. Sweeney avait été le premier à lui parler de Gisèle. Il était en bons termes avec elle. Elle aimait sa nudité tranquille. L'expression était d'elle. Il ne comprenait pas son insensibilité. Il n'en comprenait pas le sens qu'elle prenait par rapport à ce que les autres disaient (mais peut-être n'étaient-ils que de pauvres vantards) de la leur, Jean : « ma queue est le centre géométrique de mon existence.

— Tu veux dire de ton corps ?

— Je veux dire du temps qu'il me reste à vivre ! » il définissait l'existence de cette manière et il éprouvait le même plaisir qu'on a à respirer un bouquet de fleurs, par exemple. Vous comprenez ?

— Vous êtes sûr qu'elle rentrera ce soir ?

— Elle l'a dit. Au téléphone. Ils avaient prévu de jouer Bortek.

— Bortek ? Qui ? Des comédiens ? Ici, à Rock Drill.

— Non. À Lily House. Monsieur Byron dans le rôle de Bortek.

— Et dans le rôle de Marie-Pipi ?

— Anaïs, bien sûr.

— Il faut une femme de rêve pour l'interprétation parfaite du rôle de Marie Pipi dans la pièce intitulée Bortek et que j'ai vu jouer deux fois sur la même scène, à Brodway, USA. Il faut...

— Ses seins de marbre, sa musculature qui est une leçon d'anatomie, son odeur animale, sa voix...

— Sa voix est une caresse. Je me souviens. Ainsi, c'est Anaïs ? Je ne connaissais pas son identité civile. Anaïs comment ? Vicarenix ? Femme de John ? L'écrivain ? L'écrivain qui...

— À l'affiche : elle s'appelle...

— (Ici le nom d'une actrice connue.) Vous avez raison, Sweeney. Vous avez... souvent... raison. Ils ne joueront pas ce soir. À cause du cadavre de Jean. J'irai jeter un coup d'œil à Lily House. Vous m'accompagnerez (mouvement de recul de Sweeney). Je vous promets de ne pas vous abandonner en cours de route. Nous examinerons de près le décor. Peut-être même pourrons-nous interroger monsieur Byron, Anaïs, et cette Gisèle de Vermort dont Coupez. Le décor de Bortek, en plein jour. Les échafaudages qui le soutiennent se découpent dans un ciel livide. Il vient de pleuvoir. La voiture de Frank dérape dans l'allée. Sweeney ne veut pas sortir de la voiture. Il colle à son oreille un pot de yaourt vide. Il écoutera, mais il ne veut pas voir. Anaïs se moquera encore de son insensibilité. Elle arrivera peut-être nue. Elle est la reine à Lily House. Pers