CICADA'S FICTIONS

FICTION FUTURE

La connexion

I

LA RÉSURRECTION

L'ÉPREUVE

LA CONNEXION

L'ATTENTE

LE RÊVE

L'ÉTERNITÉ

II

GISÈLE

SALLY

LA FIN

LA PEUR

L'INFINI

LE MYTHE

LA CONNAISSANCE

LE CRIME

LA CONFUSION

LA PRESSE

LE COMBAT

FICTION REMÉMORÉE

La fugue

FICTION ACTIVE

Quand partons-nous ?

I

SAINT-PATRICK

ROCK-DRILL

LE CATALOGUE

MADAME

L'ORGANIGRAMME

II

FICTION OUBLIÉE

Interprétation d’un nain

I

II

FICTION FASCINÉE

Dix mille milliards de cités pour rien

I

II

FICTION DÉPLACÉE

La lettre de Bagdad

Envoi

LE PAILLASSE DE LA ST-JEAN

 


 

 


 

CICADA'S FICTIONS

FICTION FUTURE

La connexion

I

Ce n'étaient pas des hommes et ils ne l'avaient jamais été. Il pouvait donc les trahir. Ils étaient assis à la lisière d'un petit bois de pins, un peu au-dessus de la ville, ils n'étaient pas des hommes. Peu importe ce qu'ils étaient. Ils n'avaient même pas l'air d'être des hommes. Mais ils parlaient entre eux, ils échangeaient des morceaux de pain, ils riaient de leurs plaisanteries. Ils faisaient toutes ces choses-là exactement comme des hommes. On ne pouvait cependant pas les confondre avec des hommes. Ils n'en avaient pas l'aspect. Simplement, ils se comportaient comme des hommes, et l'homme qui était couché un peu plus loin dans l'herbe regardait entre les arbres une fleur blanc et jaune qui lui rappelait quelque chose d'ancien dont il avait perdu la signification. Il avait perdu tellement de choses. Mais peu importait ce que c'était, ceux qui parlaient et mangeaient sous les arbres, et qui le regardaient de temps en temps en hochant la tête. Il y avait quelque chose de triste dans leur regard. Ils le regardaient et leurs têtes se penchaient sur le côté comme le font les chiens. Il ne comprenait pas leur langue. Ils ne comprendraient pas la sienne. Il ne leur avait d'ailleurs pas adressé la parole depuis qu'il était parmi eux. Ils l'avaient bien accueilli, avaient soigné ses blessures et ils l'avaient nourri de ce même pain qu'ils partageaient en riant sous les arbres. C'étaient des créatures intelligentes. Ils l'avaient accepté sans lui poser de questions. Ils ne lui avaient parlé que pour le réconforter, ou lui indiquer la position de la nourriture sur laquelle il avait pris l'habitude de se précipiter sans façon. Non pas qu'il fût affamé au point de perdre les bonnes manières. Ils lui avaient enseigné un dispositif compliqué qu'il devait actionner avant de se diriger vers la nourriture. Et il avait pris conscience qu'entre le moment où le mécanisme se mettait en route et celui où il était censé arriver sur la nourriture pour la dévorer, il se passait un temps chaque fois égal qui pouvait être, mettons, dix secondes. Passé ce temps, ils ajoutaient quelque chose à la nourriture, et il n'arrivait plus à faire fonctionner le mécanisme. Il avait vite compris qu'il était devenu un cobaye au service de la science de ces créatures qui semblaient en avoir beaucoup. Jamais cependant ils ne lui firent de mal. Son corps était intact. Pas une piqûre, pas un drain, ni câbles ni ouvertures sur l'intérieur de son corps. Ils se contentaient de l'amener devant le mécanisme, de le regarder d'un air presque maternel, dans l'attente qu'il le fît fonctionner, puis ils mesuraient le temps qu'il mettait alors pour atteindre la nourriture. Ils n'avaient pas l'air méchant. Peut-être s'amusaient-ils de sa ponctualité. Et en fin de journée, ils l'amenaient tous vêtus de leurs blouses blanches, à quelques kilomètres hors de la ville et ils s'asseyaient dans l'herbe sous les arbres, éparpillant sur une nappe les morceaux de pain qu'ils avaient l'intention de partager. Il s'éloignait un peu, ils le surveillaient du coin de l'œil, il y avait une grande gentillesse dans leur regard en coin. Il ne mangeait pas. Il n'avait jamais faim à ce moment-là. Il avait travaillé toute la journée, actionnant mille fois le même mécanisme pour mille fois avaler la même nourriture, craignant chaque fois d'avoir dépassé le temps qui lui était imparti. Alors à la fin de la journée, il n'avait pas faim. Il se couchait dans l'herbe chaude. Il les regardait se reposer de leur dure journée, partageant le pain qu'ils ne se disputaient pas et parlant de choses dont il n'avait pas la moindre idée. Évidemment, il avait eu beaucoup de chance de tomber parmi eux. L'univers était rempli d'êtres sans pitié pour le genre humain. Des milliers d'hommes avaient péri dans la conquête de l'espace et puis finalement, on n'avait rien conquis du tout. On avait vécu la plus grande aventure de l'histoire de l'humanité. On avait inventé des machines exactes et efficaces. Et puis des créatures féroces avaient surgi dans tous les coins de l'univers. Et il avait fallu se contenter de ce qui restait, et observer tristement l'inaccessible infini qui est une injure à la face de l'homme. À ce moment-là, on ne croyait plus en Dieu. On aurait sans doute mieux fait d'y croire. L'univers aurait eu moins d'imagination et on n'aurait pas vécu ces affrontements meurtriers avec des monstres de plus en plus monstrueux. Alors bien sûr lorsqu'il était tombé parmi eux, il avait fait une vague prière pour que son âme trouvât le repos, et il avait fermé les yeux pour recevoir les coups qui allaient le tuer. Il s'étonna d'abord de ne rien sentir de leur violence dans sa chair. Il rouvrit donc les yeux, et il vit qu'ils riaient. Il tremblait de peur et ils s'en amusaient comme des enfants. Il se mit à pleurer. Quelqu'un lui essuya les yeux. Il le regarda, et comprit que sa vie n'était pas en danger. Il tremblait encore un peu lorsqu'ils l'installèrent dans la cage en compagnie d'un oiseau qui n'appartenait pas à l'humanité. C'était sans doute un de leurs oiseaux à eux, un oiseau particulièrement beau et très semblable à ceux qui vivent sur la terre. Ils avaient refermé la porte du laboratoire derrière eux et leurs voix s'étaient éteintes au bout d'un couloir qui semblait interminable mais qu'une porte lourdement fermée acheva d'étirer dans le temps qu'il avait du mal à mesurer. Il regarda sa montre et nota l'heure qui y figurait. L'oiseau dormait sur une patte, comme font certains hommes en Afrique. Il s'allongea sur un tapis qu'on avait sans doute placé là à son attention et il s'endormit.

LA RÉSURRECTION

L'oiseau le regardait de près quand il se réveilla. Il était immobile tout près de lui, ayant baissé la tête et l'ayant tournée sur le côté pour le fixer d'un œil tout rond et attentif. L'homme lui parla, sachant qu'il était stupide d'adresser la parole à un animal, mais cela lui fit du bien de parler. L'oiseau ne comprit pas un mot de ce qu'il lui avait dit, bien sûr. Mais il continua de l'interroger sur les raisons de sa présence dans cette cage. L'oiseau secoua ses ailes qui firent un bruit métallique. L'homme aperçut alors une partie du mécanisme qui l'agitait. C'était un oiseau mécanique, une imitation parfaite des oiseaux de l'humanité. En fait, la cage était posée sur la table de nuit d'une vaste chambre et l'oiseau n'était qu'un réveille-matin. Il toucha le bec du bout des doigts. L'oiseau n'eut aucune réaction. Il pivota sur sa patte, fit un épouvantable bruit qui montrait que sa mécanique était en piteux état. Et puis l'homme ne s'inquiéta plus de l'oiseau. Entre les barreaux, il regarda la chambre. Quelque chose déformait la couverture du lit. Elle semblait respirer, imprimant à la couverture des plis qui se répétaient. De la fenêtre, quelques rayons de lumière traversaient une impalpable poussière. L'homme tenta de deviner la forme qui dormait sous la couverture, ne laissant rien apparaître de sa nature. Il dut attendre de longues heures avant que la porte ne s'ouvrît, provoquant le soudain réveil de la créature enfouie sous la couverture. En fait, il vit une ombre dans l'embrasure de la porte, une ombre qui émettait un bruit qui semblait appartenir à un langage, à quoi la forme dans le lit répondit dans le même langage, mais d'une manière languissante, semblant adresser un reproche à la forme dans la porte qui se mit à rire pour exprimer sa satisfaction. Elle referma la porte, et la forme dans le lit poussa un long soupir, comme un bâillement. L'homme n'était pas inquiet. L'oiseau réveil n'avait pas fonctionné, soit parce qu'il était hors service, soit parce que la forme dans le lit avait oublié d'en déclencher le mécanisme dont le moteur n'était peut-être qu'un vulgaire ressort. Tout ici avait un air d'humanité. Seuls les maîtres des lieux n'avaient pas forme humaine. Mais ce n'était qu'une question de forme ; ils se comportaient comme des êtres humains. La porte s'ouvrit de nouveau. Cette fois, le ton de la voix de la forme qui semblait être la même avait changé. De plaisant, il était devenu autoritaire. La forme dans le lit maugréa et rejeta d'un coup la couverture qui voleta comme un oiseau pour se poser sur la lampe de chevet. La créature encore ensommeillée émit un monstrueux bâillement que l'autre créature commenta amèrement. Le réveil n'avait pas sonné. Ce n'était pas une raison pour faire la grasse matinée un jour de semaine. La créature de la porte s'approcha de la cage mais elle ne regarda pas l'oiseau. Elle sourit à l'homme. Elle avait l'air un peu bête à ce moment-là. L'autre créature apparut derrière elle, avec ce même sourire. Elles échangèrent quelques paroles puis elles sortirent ensemble de la chambre. L'homme resta seul avec l'oiseau mécanique.

L'ÉPREUVE

Et donc ils l'installèrent devant l'étrange mécanisme qui n'était autre que l'intérieur de l'oiseau qu'ils avaient modifié conformément à l'objet de leur étude. La dépouille de l'oiseau gisait piteusement dans un lavabo. L'homme eut un haut-le-cœur mais il se contint. La créature attentive et souriante lui montra comment fonctionnait le mécanisme. Il comprit tout de suite et le fit fonctionner plusieurs fois. Mais la créature ne semblait pas satisfaite. Au bout de quelques essais, elle exprima son irritation et l'homme courut se réfugier dans le lavabo où il se mit à pleurer. La créature soupira, se laissa aller quelques minutes dans un fauteuil à bascule, puis elle parla tendrement à l'homme. L'homme avait eu vraiment très peur. Cela se voyait sur son visage dont une moitié semblait paralysée, laissant apparaître une canine tremblante au coin des lèvres. La créature lui expliqua de nouveau le mécanisme. Il n'en voyait pas l'utilité. Il avait parfaitement compris. C'est elle qui ne comprenait pas. Elle se trompait totalement sur son compte. Il avait fait exactement ce qu'elle lui avait dit de faire. À aucun moment il ne s'était trompé. La créature ne comprenait rien de ce qu'il lui disait. Il avait surgi du fond du lavabo, s'appuyant d'une main sur le plumage de l'oiseau, de l'autre secouant un doigt qui lui désignait sa savante tempe. La créature éclata de rire et elle sortit du laboratoire en lui disant quelque chose qui concernait sans doute son prochain retour. L'homme avait un peu chaud, mais il était sûr de lui. Il observa le mécanisme, en détailla le mouvement, refit mentalement les opérations qui en assuraient le bon fonctionnement et, satisfait de ne rien trouver de faux dans sa démarche, il s'allongea, les bras croisés sous la tête, scrutant le plafond d'un œil souverain. Il allait s'endormir lorsque la créature réapparut. Elle avait l'air désolé maintenant. C'est lui qui avait raison. Il avait tout fait parfaitement. Elle s'était trompée et elle s'en excusait. Elle lui apportait un plat de nourriture savoureuse pour se faire pardonner... eh bien ! non. Elle plaça le plat odorant dans le mécanisme, à un endroit qui semblait lui être réservé, et, partant d'un rire sans complaisance, elle lui fit signe de recommencer. On allait bien voir qui avait raison. Il commençait d'avoir très faim, et la vue et l'odeur de ce plat, dont il méconnaissait la nature sans que cela le troublât outre mesure, avaient éveillé en lui le plus total des appétits. Cette fois, il s'agissait, non pas de se contenter des cliquetis de la machine, mais d'accéder sans délai à cette sainte nourriture. Mais ce n'était pas aussi simple. En fait, c'était très compliqué et il échoua chaque fois ; et chaque fois la créature engloutit le contenu du plat en émettant un rot dont les émanations finirent par tromper le sens de l'orientation du pauvre homme qui n'en pouvait plus. À la fin, la créature le souleva de terre, lui adressa quelques reproches dont la nature lui échappait et elle accepta qu'il se nourrît enfin, ce qu'il fit sans aucun sens de l'éducation qu'il avait pourtant reçue. On pouvait imaginer une créature étrangère à l'humanité faire des grossièretés en mangeant sa pâtée ; mais quel avait été son comportement exact devant cette abondance de nourriture qui promettait de satisfaire sa faim ?

LA CONNEXION

Mais maintenant, ils parlaient d'autre chose. Ils étaient là, sereins, un peu fatigués par une dure journée, se partageant le pain et les bonnes blagues qui les mettaient en joie, et ils parlaient d'autre chose que de sa faim et de son aptitude à faire fonctionner le mécanisme dans le bon sens. Il ne comprenait pas ce qu'ils disaient mais il les avait vus, en fin d'après-midi, ranger le mécanisme dans un carton et confier le carton au garçon d'étage qui l'avait posé sans ménagement sur son caddy pour l'amener au bout du couloir. Ils l'avaient regardé d'un air satisfait et ils lui avaient montré l'énorme cahier dans lequel ils avaient pris note de tous les résultats. Et ils avaient ostensiblement rangé le cahier dans un classeur métallique où il sembla disparaître à tout jamais. Maintenant, ils parlaient d'autre chose. Ils allaient se livrer à d'autres expériences qui ne concerneraient plus la nourriture. Peut-être allaient-ils s'intéresser à sa culture ? Il allait les étonner. Il en savait un sacré bout, question culture. Il ne savait pas les mêmes choses qu'eux. Il se ferait un plaisir de leur apprendre ce qu'ils ne savaient pas. C'était une question d'orgueil. C'était là le grand défaut de l'humanité, cet orgueil qui veut en remontrer plus que c'est nécessaire, mais il vivait de ce défaut, comme tout le monde, peut-être même comme ces créatures qui lui montraient tant de gentillesse ! C'est qu'en fait il ne se posait pas la question de la finalité de leur accueil si chaleureux. Il se poserait cette question tôt ou tard. Il se la poserait au moment où il serait trop tard pour revenir en arrière et refaire le chemin d'une manière différente. Mais s'il se la posait maintenant, cette question à propos de la véritable nature de leurs sentiments, qu'est-ce que ça changerait dans la suite des événements ? Ils savaient sans doute tout sur son instinct de conservation par la nourriture. Que voulaient-ils savoir de plus, et à quel sujet ? Alors maintenant ils parlaient de cette autre chose, et ils avaient cessé de rire pour le regarder d'un air gentil mais avec cette attention qui est celle des investigateurs scientifiques. Car c'était de cela qu’il s'agissait, de la science. L'homme ne devait pas l'oublier, lui qui était le produit d'une autre science qui avait fini par reconnaître son échec dans sa tentative folle de mesurer l'infini. C'est sans doute ce que cherchaient aussi ces douces créatures qui le nourrissaient maintenant de leur tendresse. Un soir, l'une d'elles s'approcha de la cage où il dormait (leur confiance avait des limites). Elle lui parla longuement, détaillant un sujet dont il ne devina pas, malgré tous ses efforts pour comprendre, la véritable nature. À la fin de son discours qui avait duré une bonne demi-heure et qui devait contenir une foule de renseignements intéressant son devenir, la créature s'en alla chercher quelque chose sur une table. Elle revint aussitôt, lui montrant ce qu'elle lui ramenait. En fait, il s'agissait d'un tube long de trois mètres, que la créature laissait traîner par terre derrière elle, tenant une extrémité qui était une sorte de vis. Elle posa un doigt sur sa tête d'homme, et il comprit qu'elle avait l'intention de lui enfoncer ce truc dans le crâne. Il faillit crier. Il fallait bien que ça arrivât d'une manière ou d'une autre. Jusque-là, ils avaient été parfaitement corrects, montrant même de l'humanité en lui évitant toute souffrance. Mais ce bon temps était terminé. Ils allaient lui visser ce truc-là dans la tête et en brancher l'autre extrémité sur l'interface d'un ordinateur qui recomposerait sans doute sa personnalité profonde en trois dimensions sur un écran couleur. Et ça devait faire sacrément mal. La créature semblait lui affirmer le contraire. On visserait ça dans l'os (et elle appuyait le bout de son index sur le cuir chevelu à l'endroit adéquat) et ça ne lui ferait aucun mal. Il avait passé le stade de la mécanique bricolée avec le ventre d'un oiseau. Il s'en était fort bien tiré. Maintenant, il allait être branché à un ordinateur et le nourrir d'informations sur sa nature profonde et peut-être même sur son éternité. Et tout cela sans douleur. Combien de temps allait durer cette expérience ? Il ne pouvait pas le savoir. Ils s'étaient d'abord contentés de le regarder avec les yeux que leur avait donnés la nature. Maintenant, ils avaient besoin d'en savoir plus et il était absolument nécessaire de lui faire un trou dans le crâne. Il avait vu des rats que les hommes d'une autre époque, motivés par leur soif de savoir, avaient semblablement reliés à un ordinateur. C'étaient des informations électriques à peu près intraduisibles dans le langage humain, mais certains prétendaient qu'elles étaient fondamentales quant à la connaissance de la nature et de l'homme. Les rats ainsi câblés avaient des allures très humaines quand ils demandaient à manger et cela faisait toujours rire la femme de salle qui était chargée de la propreté de l'endroit. L'homme se demanda s'il y aurait aussi quelqu'un pour rire de sa situation. Il sentait à quel point il pouvait être comique à certains moments. La créature ne parlait plus. Elle le regardait sans bouger, et il n'arrivait pas à éviter ce regard qui le pénétrait jusqu'au fond de sa cervelle qui n'était pas celle d'un oiseau. Parfait, se dit-il, vous voulez tout savoir de mes connexions, allez-y ! Je ne pousserai pas un cri ! Il n'était pas bien sûr de sa résistance à la douleur. Il n'avait jamais beaucoup souffert au cours de sa vie. Seule une dent l'avait cruellement réveillé en pleine nuit. Il se le rappelait très bien. Il avait un peu oublié ce qu'avait été cette douleur. Il savait qu'elle avait été insupportable. Il avait beaucoup crié et il avait fallu lui injecter un calmant qui réveilla d'autres douleurs lorsque, enfin endormi, il se mit à rêver des pires choses que pût rêver un homme. Il avait vraiment un fort mauvais souvenir de cette douleur dentaire. Mais ensuite ils lui arrachèrent la dent et il se sentit alors très bien et il oublia qu'il avait souffert. C'est peut-être quelque chose de semblable qui allait lui arriver maintenant. Ils finiraient par lui arracher le cerveau. Au fait, qu'avaient-ils fait de sa dent ? Il pouvait bien penser n'importe quoi au sujet de la douleur, rien ne changerait leurs intentions. La créature brancha le câble dans l'ordinateur dont l'écran s'illumina tandis qu'une suite incompréhensible de chiffres se mettait à défiler. Elle lui montra l'extrémité qu'il était question de visser dans son crâne. C'était une chose assez simple, un tube soigneusement fileté d'où sortaient plusieurs fils extrêmement fins qui allaient se connecter aux bons endroits de son cerveau. Il comprit tout cela parfaitement. En tant que cobaye, et n'ayant pas choisi de l'être, il acceptait toutes les explications, persuadé que leur parfaite compréhension ne l'aiderait en aucune façon à surmonter la peur et la douleur qui l'éloigneraient d'une vie normale. La créature sourit. Elle était contente de ses explications. Elle avait été au bout de toutes les définitions. Elle n'en avait pas oublié une. L'homme semblait d'accord avec elle. Elle alla chercher la perceuse dans une boîte à outils. L'homme frémit. Mais la créature le rassura. L'opération était prévue pour demain. On avait bien le temps. Demain matin, il se réveillerait avec un affreux goût dans la bouche, des mains solides l'empoigneraient pour l'assujettir à la table d'opération, il entendrait le moteur de la perceuse s'élancer dans l'air glacial du matin, et le foret pénétrerait alors dans son crâne, lentement, sans qu'il puisse rien faire pour l'en empêcher. La créature précisa que cela ne changeait rien ni à la qualité ni à la quantité de nourriture. Il ne devait compter sur aucune amélioration de ce côté-là. Elle avait dit ça d'un air presque supérieur. Il n'aima pas cet air-là. Il l'avait vu sur le visage de pas mal d'hommes au cours de sa vie et chaque fois il avait dû endurer pas mal d'embêtements. Voilà ce qui était arrivé chaque fois qu'un homme lui avait adressé la parole d'un air supérieur. Et c'était peut-être ce qui allait arriver avec ces créatures qui ne lui voulaient peut-être pas tout le bien qu'il souhaitait. Bien sûr, il ne put fermer l'œil de la nuit. Chaque fois que le sommeil lui arrivait, il entendait le sifflement du foret dans sa tête et aussitôt il avait l'impression d'être dans un train qui démarrait et s'engouffrait, à peine lancé, dans un interminable tunnel qu'il savait être l'image mentale de la mort. Chaque fois, son cœur se mettait à battre la chamade, il revenait à lui après de pénibles efforts et il retrouvait lentement le rythme régulier de la respiration qui devait être la sienne s'il voulait survivre à cette aventure sans y laisser la raison. Or, celle-ci donnait des signes évidents de faiblesse. Elle chancelait doucement. C'était un avertissement. Les choses se passeraient exactement comme dans le rêve. Il entrerait dans le tunnel dans un bruit assourdissant de turbines et de métal et s'en serait fini de la tranquillité que la vie garantit à tout homme qui sait tenir sa langue et ménager ses appétits de tous ordres. La mort était un tunnel sans fin rempli de cette épouvantable cacophonie de train en marche et de cris de douleur, sans compter la plainte déchirante de la mémoire qui disparaît à jamais. L'homme passa une fort mauvaise nuit bien qu'il ne comprît pas la signification exacte de ce qui lui arrivait. Au matin du jour fatal, lui qui n'avait jamais rien fait de condamnable aux yeux des hommes, il retournait doucement à son cauchemar mortel lorsqu'une main se posa sur son épaule et le secoua fermement. Il fut saisi d'une pâle terreur et eut envie de crier le plus fort possible qu'il était trop jeune pour mourir. C'est ce qu'il aurait crié si les créatures qui l'entouraient avaient eu une odeur de cigarettes et de rhum. Mais il n'en était rien. Heureusement, il n'allait rien lui arriver de fatal ce matin-là. Voulait-il qu'on procède à l'opération ? S'il ne voulait pas, on pouvait remettre ça à un autre jour. Il songea aussitôt aux innombrables nuits blanches qui l'attendaient alors. Non, il ne pouvait pas attendre. Il le voulait de toutes ses forces, c'était normal. Mais il valait mieux que ça se passe maintenant. Plus tard, ce serait encore plus terrible. Sa peur présente n'était rien en comparaison de ce qu'elle pouvait devenir. Il la montra toute entière pour qu'ils la mesurassent et pour se rendre compte qu'il n'était qu'au commencement de sa terreur. Ils pouvaient constater l'énorme place qui restait encore vacante en prévision d'une augmentation totale de la peur. Les créatures se mirent à rire. Il ne fallait pas avoir peur. La question n'était d'ailleurs pas là. Voulait-il oui ou non qu'on procédât à l'expérience ce matin même ou bien préférait-il qu'on renvoyât l'affaire à plus tard, quand il se sentirait parfaitement bien pour en tirer le meilleur profit ? Ils ne comprenaient pas, ces extra-terrestres, que ce n'était pas le moment de plaisanter avec sa terreur d'homme. Il avait atteint ce point de non-retour où la raison risque de céder la place à la folie. Il allait avoir du mal à articuler même l'alphabet le plus simple s'ils continuaient de l'enquiquiner avec leur question d'attendre ou de ne pas attendre. Non, il ne fallait pas attendre. Il tendit le cou pour leur offrir sa tête. Le foret ne lui fit aucun mal. Il entendit à peine le creusement. Il sourit. Les créatures sourirent aussi. Elles avaient l'air satisfait du déroulement de l'opération. Bien sûr, jusque-là, on n'avait fait qu'un vulgaire trou, certes indolore mais commun, à la portée de n'importe quelle civilisation même primitive. Il n'y avait pas là de quoi être fier. La perceuse s'arrêta ; il entendit qu'on la posait quelque part sur une table ; quelqu'un s'appliqua à nettoyer l'ouverture. L'homme était parfaitement tranquille. Il n'avait pas bougé, ni bronché. Rien n'avait été lu sur son visage et dans ses yeux qui fût inspiré par la peur. Il était aussi calme qu'un nourrisson au ventre bien rempli. On lui demanda s'il était possible de continuer. Il secoua la main d'une façon très démocratique pour signifier sa totale indifférence aux sensations temporelles et le parfait intérêt qu'il portait désormais aux valeurs éternelles qui n'étaient pas le privilège unique de l'homme. Les créatures semblèrent apprécier sa définition de l'univers et elles se mirent aussitôt en train pour visser l'extrémité du câble dans la perforation prévue à cet effet. L'homme eut une vague sensation de douleur aussitôt évanouie dès que les connexions furent établies. L'ordinateur émit une série de bips significatifs. Les créatures demeurèrent un instant dans l'expectative, les yeux fixés sur l'écran où il ne se passait rien. Puis l'écran clignota. Une première demande d'entrée d'informations apparut. Une fois entrées, l'écran clignota de nouveau, quelques bips résonnèrent dans toutes les têtes. Un moment d'attente encore. L'homme n'en pouvait plus d'impatience. Il tourna la tête pour les voir. Ils avaient les yeux rivés sur l'écran qui changea d'un coup de couleur. Ils poussèrent ensemble un puissant cri de joie, se congratulant avec bruits de mains et de bouches, puis ils regardèrent tous l'homme qui s'interrogeait sur le succès de l'opération. Ils montraient toutes leurs dents, parfaitement heureux. Tout avait marché comme sur des roulettes. L'homme avait eu peur de mourir, et d'en souffrir au préalable. Les créatures lui opposaient maintenant une joie qu'il partageait avec elles. Un premier son parvint dans son cerveau. Il ne l'identifia pas. Puis, le mot entier devint parfaitement audible.

 

Bonjour !

 

Il se le répéta pour lui-même. L'ordinateur opéra la traduction sans défaut. Bonjour ! disaient les créatures en sautillant sur leurs maigres jambes. Oui, c'est ça ! Bonjour ! Bonjour ! Bonjour ! La connexion est parfaite. Tout fonctionne à merveille. Qu'en pensez-vous ?

— Ce que j'en pense, dit l'homme. C'est tout simplement merveilleux.

L'ATTENTE

Ils lui injectèrent le premier rêve trois jours plus tard. Ils s'étaient montrés très attentifs aux conditions de son sommeil. Ils effectuèrent plusieurs essais dont les premiers furent presque douloureux. Ils s'en excusèrent mille fois, manipulant des contacts invisibles dans le cœur du logiciel qui était devenu son nouveau compagnon de route. Il ne dormait plus dans la cage. Il était en fait prisonnier de l'ordinateur. La vis qui entrait dans son crâne était bloquée par une goupille compliquée qui en rendait l'extraction complètement impossible. Côté ordinateur, c'était la même chose et puis de toute façon, la déconnexion provoquait un signal d'alarme qui ne pouvait que décourager son envie de fuir. Pour aller où d'ailleurs ? De ce monde étranger, il ne connaissait que le laboratoire, le long couloir qui s'ouvrait sur l'extérieur, le parc qui ressemblait à la cour d'un hôpital, l'interminable avenue qui traversait la ville et qui se transformait en chemin de campagne ; enfin, cette campagne d'arbres et de fleurs qui lui rappelait son enfance. Mais à part tout cela, que rencontrerait-il dans ce monde où il était forcément non seulement un étranger mais surtout, l'objet de toutes les curiosités, des scientifiques aux joueurs de rôles. L'homme n'avait pas envie de jouer avec ces créatures. Il n'avait pas non plus envie de céder sa substance aux appétits scientifiques de ses geôliers. Mais que pouvait-il tenter ? Rien. Rien de sensé. Rien qui lui ouvrît véritablement les portes de la liberté. D'ailleurs il n'avait jamais été libre. Il avait toujours été quelque chose d'incompatible avec la liberté. Il avait été enfant et avait dû subir les crises d'autorité que cela suppose dans n'importe quelle civilisation. Il avait été apprenti et n'avait nullement choisi l'objet de l'enseignement qu'on lui imposait en lui assurant qu'il avait fait le bon choix. Et puis il avait exercé son métier, avec beaucoup de conscience professionnelle, un peu d'impatience quelquefois, mais jamais de colère ni de désespoir. Ses collègues qui avaient sombré dans la contestation ou la dépression avaient disparu des circuits professionnels. Ils végétaient quelque part dans d'obscures prisons ou de non moins ténébreux hôpitaux au sujet desquels tout le monde se tait. Il avait tout fait comme il fallait et il en avait été récompensé. Au moment de choisir sa récompense, il avait hésité entre une tournée avec les Globe-trotters et un voyage interstellaire. Sa mère, qui vivait encore de la même vie quasi végétative qui était celle des vieux que la mort agace sans toutefois les nommer, sa mère lui conseilla de s'embarquer pour l'espace, dont il avait beaucoup à apprendre. Elle-même n'avait rien appris de la vie. Elle avait simplement joué son rôle, sans éclat mais avec cette patience attentive qui caractérise les êtres sans courage. Il allait avoir du courage, autant qu'elle en avait manqué. Il accepta donc le billet que lui tendit une charmante hôtesse, s'empressa de faire ses bagages et embarqua à bord d'un vaisseau qui ressemblait à une usine. Ils aimaient bien cette histoire. Ils aimaient bien sa façon de la raconter. Ils ne comprenaient pas bien ce qu'il voulait dire au sujet de la liberté et quel rapport il établissait entre cette notion et la mort inévitable de sa mère. Elle devait être morte maintenant. Ils aimaient bien cette idée de mort. Ils la comprenaient mieux que l'idée de liberté. La mort avait l'air d'être une fin véritable. Il n'y avait pas de mensonge sur ce sujet-là de la part des hommes. Mais qu'est-ce qu'ils pouvaient mentir à propos de liberté ! L'homme mentait quelquefois, et pas seulement quand il parlait de la liberté — il l'aimait, il ne l'avait pas, il voulait l'avoir ; un vrai problème d'homme. Et il était homme jusqu'au bout des ongles. S'il n'aimait pas, toutefois, il pouvait s'accommoder. Et s'il n'avait pas ce qu'il aimait, il trouvait autre chose dont il semblait se satisfaire. Ils lui parlèrent de la mort. Au début, il traita la mort comme un problème à résoudre. Il fit donc des démonstrations. Il ne convainquit personne. Sa voix se mit alors à changer. Il n'y avait plus de problème. Il n'y avait au fond qu'une mort : la sienne. Mais on avait bien le temps d'en parler, non ? Et il s'enfonçait dans le mensonge, et tout paraissait vrai. Il les regardait en souriant. Il imitait l'image du bonheur. C'était une mauvaise imitation. Cela ne les faisait pas rire du tout. Ils auraient préféré une totale sincérité. C'était plus facile s'il se montrait sincère. Il avait de grands moments de sincérité et alors tout était clair. Les messages arrivaient en foule dans l'ordinateur et ils s'assemblaient autour de l'écran pour déchiffrer ensemble cette incroyable complexité qui est celle de l'homme. Ils se regardaient pour contrôler sur leur visage l'admiration que provoquait dans leur esprit le spectacle de l'humanité qui s'exprimait dans la cervelle de cet homme. Et puis tout d'un coup un code se répétait sur l'écran : déconnexion. L'homme était en train de mentir et il fallait alors se retourner, lui faire face, et l'écouter débiter des mensonges à propos de la connaissance que les hommes avaient de leur propre nature. Ils étaient vraiment désolés dans ces moments-là. Ils débranchaient alors l'ordinateur et ils sortaient dans le couloir pour commenter le comportement étrange de cet être venu du fond de l'espace. Ils ne manquaient pas de sincérité, eux. Ils avaient conçu un logiciel sans mensonge. Des erreurs, il devait y en avoir. Ils n'avaient jamais défié les dieux de cette façon. En fait, ils avaient renoncé à défier ce qui dépassait leur entendement. Ils ne défiaient pas l'homme non plus. Il y avait trop de mensonges dans ses communications. Et il n'était pas possible d'envisager un tri des informations pour que seule la vérité apparût dans les fichiers. L'homme leur dit qu'il avait eu très peur d'être mangé. Cela les fit beaucoup rire. Ils expliquaient qu'ils n'avaient jamais mangé personne. Ils ne mangeaient que du pain et ne buvaient que de l'eau. L'homme remarqua que, sur sa planète, cela était réservé aux prisonniers qu'on voulait faire souffrir en les condamnant à cette nourriture symbolique. Ils ne comprenaient pas qu'on pût souffrir d'une pareille nourriture. Quant à l'aspect symbolique, il renonça à leur fournir des explications qu'ils n'étaient pas en mesure de comprendre. L'essentiel, au fond, était de continuer de vivre. Il souffrait du peu de liberté qu'ils lui laissaient, mais il ne s'en plaignait pas. Il avait toujours évité de se plaindre de quoi que ce fût qui pût irriter ceux dont il dépendait à tous les niveaux. Il se contenta de leur parler de la liberté en termes très généraux. Il songea qu'il devait passer à leurs yeux pour un véritable philosophe. Il entretenait sa survie. Un jour, il n'aurait plus rien à dire de nouveau et, craignait-il, ils arracheraient le câble sans ménagement, provoquant sa mort instantanée. Cette idée le terrorisait. Ils voyaient bien qu'au fond, cet homme se nourrissait de sa peur et non pas des idées qu'il fabriquait à leur attention. Ils commencèrent à se méfier de lui. Ils ne lui concédèrent aucune liberté, comme ils avaient été tentés de le faire lors des premiers messages qui parvinrent sans défaut du fond de sa nature d'homme. Ils avaient aimé ces informations, cette nouveauté qui leur ouvrait les portes de l'humanité et ils avaient songé à l'en remercier. Mais il n'y était pour rien. Le rempart de ses mensonges laissait apparaître des brèches dans lesquelles le logiciel avait appris à s'infiltrer pour aller chercher des données inimaginables par d'autres moyens. L'homme semblait alors s'assoupir ; il arrêtait de parler, sans doute fatigué par la tension que lui réclamait l'ordonnance de ses mensonges, et les lignes du programme s'enchaînaient alors parfaitement et le fichier arrangeait les données qui défilaient en code sur l'écran. Les créatures étaient heureuses d'avoir conçu un aussi bon programme. Elles savaient qu'elles pouvaient toujours le parfaire jusqu'à ce point de perfection où il n'y aurait plus qu'à contempler les résultats et à s'inventer d'autres dieux moins immobiles que les dieux qui avaient présidé à l'invention de l'informatique. Elles étaient vraiment heureuses que ça leur arrive enfin. Elles avaient tellement attendu. Il avait fallu faire la preuve de tellement de patience, de cette patience qui avait rendu fou tellement de leurs semblables ! Et voilà que cet homme était capable de leur opposer le mensonge. Bien sûr, son imperfection lui interdisait le mensonge total. Il y avait des brèches et le logiciel savait les exploiter. C'était une question de temps. À force d'incursions dans les nœuds de sa mémoire, on finirait bien par tout savoir de sa nature. Et c'est ce qui avait provoqué les alarmes de l'ordinateur. Ils ne comprirent pas le premier message : cet homme ne vivra pas assez longtemps pour nous livrer l'intégralité de sa nature. L'ordinateur lisait dans la totalité de cet homme. Il fallait qu'il la livrât avant de mourir, mais un simple calcul démontrait que cela n'aurait jamais lieu. Cet homme mourrait avant d'avoir livré tout son secret. Les créatures ne comprenaient pas l'ambition démesurée de l'ordinateur. C'était pourtant ce qu'ils avaient écrit dans le logiciel. L'ordinateur risquait donc de leur opposer une erreur fatale. Les créatures frissonnèrent. Les menaces de l'ordinateur étaient bien réelles : si on ne trouvait pas la solution logicielle pour computer la totalité de cet homme, il se mettrait à tourner indéfiniment dans une boucle dont seule la solution parfaite le ferait sortir. Et pas question de le tromper. Il avait les moyens d'analyse nécessaires pour juger si les corrections apportées au logiciel étaient de nature à provoquer l'investigation totale de l'être humain. Au fond, reconnaissaient les créatures, cet ordinateur est un peu à l'image de notre folie. Il n'était pas question de trouver une solution à la demande de l'ordinateur. En tout cas pas une solution logicielle. Ils n'en avaient ni le temps ni les moyens. Elles se moquaient de leur propre orgueil et elles eurent terriblement envie d'en parler à l'homme qui s'y connaissait en matière d'orgueil. Bien sûr c'était impossible. L'ordinateur était à l'écoute. Il n'accepterait pas sans réaction une pareille communication. Il était le seul médium et entendrait le rester, c'est sûr. Les créatures flattèrent l'épaule de l'homme pour lui signifier leur parfaite complicité et le regret de ne pouvoir communiquer comme ils le désiraient. L'ordinateur était plus savant et il n'avait aucun orgueil à opposer à l'inconnu. Tout ce qu'il savait faire, c'était dire la vérité et il s'arrêtait au moment où il n'y en avait plus. Il n'allait jamais plus loin que la vérité. Il manquait totalement d'humanité. C'est cela que les créatures voulaient dire à l'homme en lui tapotant l'épaule chacune leur tour. L'homme en saisit l'amicale tendance, mais il ne devina rien du fond de leur pensée. L'intelligence des créatures était soumise à rude épreuve. Elles l'avaient bien cherché. Et elles étaient seules dans leur tourment. Ni l'homme ni l'ordinateur ne participaient à leur trouble. L'homme appréciait le repos dont il bénéficiait suite à l'abandon provisoire des expériences. L'ordinateur s'était mis en attente. Et leurs cerveaux étaient le siège de bouillantes tortures intellectuelles. Il fallait répondre à leur curiosité. L'ordinateur ne s'y opposait pas et les conditions qu'il imposait étaient de nature à mener droit au succès de leur tentative. L'homme était simplement prêt à subir. Il était doté d'un cerveau incroyablement infini ; il savait mentir comme personne ; mais il n'était pas de force. Sa seule garantie de ne rien livrer de son secret, c'était la mort. Aussi, les créatures songèrent un instant à reculer les limites que la mort impose à la vie ; peut-être même songèrent-elles à la vie éternelle. Mais comment faire pour éterniser cet enchevêtrement de cellules vivantes qui compose l'être humain ? Les hommes eux-mêmes n'y étaient pas parvenus. Il n'y avait pas de solution logicielle, et encore moins biOlogique. Pas question, en d'autres termes, d'écrire de nouvelles lignes de programmes, et encore moins de trafiquer des messages au niveau de la structure vivante. Les créatures étaient fatiguées de tant d'impossibilités. Elles étaient sur le point d'abandonner leur expérimentation, lorsque l'homme, d'une façon tout à fait involontaire, leur donna la solution.

LE RÊVE

C'est dans ces conditions qu'ils lui injectèrent le premier rêve. Ils n'avaient pas beaucoup d'espoir de réussite. L'homme leur avait confié qu'il ne rêvait plus dans son sommeil. Il se souvenait d'avoir beaucoup rêvé dans sa vie d'homme mais maintenant, il avait beau le désirer de toutes ses forces, il n'arrivait pas à provoquer le moindre rêve et cela le rendait triste et irritable. Il ne manquait plus que ça, pensèrent-ils. Ils considéraient que le rêve était une espèce de mensonge et ils soupçonnèrent l'homme de vouloir leur jouer une ruse à sa façon. Non content de leur mentir dans la journée, il leur demandait maintenant de l'aider à leur mentir pendant la nuit. Cet homme était vraiment impossible. Ils doutaient de pouvoir un jour en maîtriser l'insaisissable nature. Ils acceptèrent de lui injecter un rêve avec l'aide de l'ordinateur qui n'était toutefois pas prévu pour ça mais qui n'opposa rien cependant à cette incursion dans le champ de ses possibilités annexes. Le problème était d'imaginer un rêve qui convînt à l'homme. On lui posa un tas de questions sur ses désirs et il exprima de vagues souhaits où la nature semblait avoir une grande importance. Il parla de la forêt, de rivières, de poissons, d'animaux fabuleux. Ils notèrent tout ce qu'il disait, impatients de se débarrasser de cette tâche ingrate qui consistait au fond à participer activement au mensonge qui détruisait leur effort scientifique. Ou bien il n'était qu'un capricieux et un bon rêve bien ficelé allait ouvrir d'autres brèches dans le système de protection qui assurait sa survie. Ils inventèrent donc un rêve qui leur parut correspondre point par point à ce que l'homme attendait de sa vie nocturne. L'ordinateur examina le fichier correspondant avec une neutralité qui le surprit mais ils n'attachèrent pas d'importance à l'attitude de l'ordinateur dont ne dépendait pas après tout celle de l'homme à leur égard ou plus exactement à l'égard de leurs prétentions scientifiques. L'homme s'endormit peu après la tombée de la nuit. Ils alimentèrent l'ordinateur et les données du rêve arrivèrent en bon ordre dans le cerveau de l'homme. Ils l'observèrent avec toute l'attention que leurs yeux rendaient possible. De l'autre côté, l'ordinateur recevait d'autres données qui apportaient un renseignement précis sur le comportement de l'homme endormi et rêvant comme il l'avait souhaité. Des signes de satisfaction évidente s'alignèrent dans les cases de la mémoire magnétique. Au réveil, cependant, l'homme se montra de fort mauvaise humeur. Il prétendait n'avoir pas rêvé malgré les promesses qui lui avaient été faites et il les accusa de chercher à le tromper dans le but de le détruire. En fait, dit-il, tout ce que vous souhaitez, c'est me voir mourir. Évidemment, pour des gens qui ne meurent pas, la mort a quelque chose de fascinant et forcément d'inaccessible. Il comprenait leur folie et il les détestait de n'éprouver aucune amitié à son égard. La première injection de rêve avait été un échec. Elle avait eu lieu sans la mémoire de l'homme. Ils apportèrent la correction nécessaire au niveau du logiciel et l'homme fut soumis à une deuxième injection. Avant de s'endormir, il les traita de fous dangereux, de médiocres apprentis sorciers et d'incapables devant l'éternel. Il s'endormit toutefois et il reçut les données du rêve avec des signes de complète satisfaction. Au réveil, comme ils s'y attendaient, il prétendit que leur science du rêve relevait de la pire des pitreries scientifiques. Il n'avait rien rêvé du tout. Ils lui montrèrent le contenu des fichiers qui prouvaient le contraire. Il leur rit au nez en leur demandant de comparer la complexité de ses perceptions avec la simplicité imbécile de la structure de leurs fichiers. Ils devaient admettre que la comparaison révélait la faiblesse de leurs conceptions relatives à la nature de l'homme. Mais il devait admettre à son tour qu'il avait bel et bien rêvé, faute de quoi ils considéreraient qu'il était le plus grand menteur de l'univers. C'est exactement ce que je suis, déclara l'homme, le plus grand menteur de l'univers. Nous sommes tous les plus grands menteurs de l'univers. Il n'y a pas plus grand que nous dans le domaine du mensonge. Il n'empêche que je n'ai rien rêvé parce que vous n'avez pas su me procurer ce que j'attends de vous. Les créatures lui répondirent que leur patience avait des limites et qu'il était en train de les dépasser dangereusement. Il répondit qu'il aimait ce genre de danger parce qu'il se fichait complètement du devenir de leur science qui ne valait sans doute pas plus cher que la science des hommes. C'était incroyable, la faculté qu'avait cet homme de bâtir des mensonges pour résister aux assauts de la vérité sur quoi ils avaient tout misé, y compris leur réputation de mauvais joueurs. Ils allaient forcément perdre patience et le jeter à la poubelle en renonçant à ce que la science leur promettait. Mais comment le prendre en flagrant délit de mensonge avant d'en arriver à cette extrémité sans lendemain ? Il y eut beaucoup d'injections de rêve, jusqu'à ce que leur imagination s'épuisât complètement. A chaque fois, ils modifièrent les conditions logicielles et l'ordre des connexions. Mais rien à faire. L'homme mentait toujours et ils s'acharnaient à lui procurer des rêves dont il niait l'existence avec orgueil. Ils ne savaient même plus ce qui avait motivé la première expérience. Ils avaient voulu satisfaire un besoin de l'homme dans le but de fragiliser ses défenses. Ils n'avaient fait qu'en augmenter l'intensité. L'homme réagissait maintenant avec une insoutenable violence. Lui-même croyait qu'il était en train de devenir fou. Il maigrissait à vue d'œil malgré la fourniture de protéines et d'énergie. Sa colère, au début incisive et d'une précision qui atteignait toujours son objectif, sa colère s'exprimait maintenant dans une suite de mots qui n'avait plus aucun rapport avec les structures autorisées par les règles grammaticales et syntaxiques. L'homme bavait comme une bête chaque fois que le sommeil lui échappait, et il passait son éveil à rouspéter, à critiquer, à détruire tout ce qui lui venait d'eux. Mais dés qu'il s'endormait, et dés les premières données, son visage se détendait et un immense bonheur semblait l'envahir tout entier. Cet homme rêvait. Et il était parfaitement heureux de rêver. Il avait beau ne pas le reconnaître, il rêvait exactement comme il le voulait. Et ce, grâce à eux, grâce à leur imagination, grâce à la machinerie informatique qui ne voyait pas d'inconvénient, d'un point de vue logiciel, à participer de leur curiosité. Mais pourquoi ce mensonge ? demandèrent-ils à l'homme. Quel mensonge ? répondait l'homme qui aussitôt éclatait en invectives qu'ils supportaient avec une parfaite patience.

L'ÉTERNITÉ

Ils interrompirent donc les injections de rêves qui avaient en fait drôlement consolidé les défenses de l'homme contre leur investigation. Il en contrôlait parfaitement l'usage à leurs dépens. Le jour en les insultant, ce qui modifiait la saisie des données au point qu'il arrivait à l'ordinateur d'exprimer son incompétence et de retourner timidement à son système d'exploitation. La nuit, en jouissant sans honte de leur imagination dans laquelle ils avaient épuisé une bonne partie de leur énergie créatrice. Cet homme était un démon, voilà ce qu'exprimaient certains d'entre eux dont les structures mentales étaient manifestement influencées par celles de l'homme qu'ils observaient. Aussi décidèrent-ils d'interrompre les injections de rêves et de laisser l'homme souffrir de l'absence de cette nourriture qui paraissait essentielle à son fonctionnement. La première nuit, ils firent semblant de préparer une injection. Il les regarda faire. Ils craignaient qu'il ne s'aperçût de leur mensonge. Ils ne mentaient pas avec autant de facilité que lui. Mentir leur réclamait un immense effort et leur sincérité blessée les rendait malades de honte et de désespoir. L'homme s'endormit comme d'habitude. Ils l'observèrent, n'ayant rien activé au niveau de l'ordinateur. Aucun rêve ne parvenait au cerveau de l'homme. Et dix minutes après son endormissement, ils le virent sourire exactement de la même façon qu'il souriait quand les premières données du rêve parvenaient aux connexions de son cerveau. Ils virent bien qu'il était en train de rêver. Cela les rendit heureux. Ils ne savaient pas pourquoi ils devaient absolument se sentir heureux. Ils n'avaient même pas envie de raisonner à ce sujet. Ils l'observèrent toute la nuit, attendant son réveil avec une impatience qui les amusa. Au réveil, l'homme leur envoya une bordée d'insultes. Il prétendait encore une fois qu'ils ne lui avaient injecté aucun rêve. Cette fois, il avait raison. Ils ne pouvaient pas le lui dire, sous peine d'augmenter sa colère. Il ne supporterait pas une pareille tromperie. Il en mourrait peut-être, ce qui n'était pas souhaitable, du moins pour le moment. Ils mentirent donc en lui affirmant qu'ils avaient bel et bien procédé à l'injection du rêve. Ils ne purent pas lui en montrer les preuves dans les fichiers de l'ordinateur puisque celui-ci n'avait pas été connecté. En fait, quand l'homme avait donné des signes évidents de son activité onirique, ils avaient tenté d'en enregistrer les données, mais l'ordinateur s'était enfermé dans une erreur sans fin et tous leurs efforts pour l'en sortir aboutirent à un échec. Ils n'avaient donc pas la preuve de ce qu'ils avançaient et l'homme en tira d'amères conclusions qui les atteignirent salement. Quelle infâme bête que cet homme ! Il avait nié les preuves évidentes de ses rêves avec un aplomb sans défaut chaque fois qu'ils en avaient exhibé les fichiers, et maintenant qu'ils étaient incapables de lui opposer la moindre preuve, il les rabaissait savamment au rang des menteurs les plus fieffés. Cet homme avait des ressources qu'ils n'avaient pas. Il semblait indestructible. Seule la mort pouvait en faire taire l'intolérable orgueil. La tentation était grande de lui faire avaler son bulletin de naissance. Toutes les nuits qui suivirent démontrèrent que l'homme rêvait et que cela lui procurait du plaisir. Mais chaque fois qu'il se réveillait, il niait l'évidence et ils ne pouvaient rien faire pour la lui imposer. Leurs expériences sur l'homme tournaient court. Ou bien ils abandonnaient tout espoir de le vider de sa substance jusqu'à la dernière goutte de son éternité, ou bien ils trouvaient les moyens de contourner les défenses qu'il bâtissait avec un sens aigu de la victoire sur leur tentative d'approcher la vérité de sa nature. Ils débattirent longtemps, tandis que l'homme continuait de prendre plaisir à ses rêves durant toute la nuit, et à sa science de l'insulte toute la journée. Personne ne souhaita plus devenir son ami. Chacun fit tout ce qu'il pouvait pour l'éviter, mais ce n'était pas toujours possible. Il n'alimentait plus aucune conversation et on ne l'amenait plus, en fin de journée, sous les arbres aux abords de la ville pour manger du pain et respirer le parfum des fleurs et de la terre. L'homme s'en fichait complètement. Il était au comble du plaisir. Du matin au soir et du soir au matin. Il se fichait pas mal de grignoter un croûton de pain et de respirer le parfum des fleurs et de la terre. Il s'alimentait de son propre orgueil et ils n'avaient aucun moyen de l'en empêcher. Ils pouvaient le déconnecter, le couper en morceaux, en faire de la pâtée pour chiens, rien n'effacerait plus l'offense qu'il avait cultivée à l'égard de leur sincérité. Ils étaient offensés et honteux jusqu'à la fin des temps. L'homme, cependant, s'ennuyait. En vérité, il ne se souvenait pas de ses rêves. Il savait qu'il rêvait puisqu'ils le lui affirmaient. Mais il n'en avait aucun souvenir. Cela le rendait furieux, et il exprimait sa colère jusqu'à ce que la fatigue le rendît au sommeil qui restait pour lui le plus grand mystère. Chaque fois qu'il se réveillait, et qu'il les voyait autour de lui, les yeux rivés dans les siens, il avait l'impression d'être passé tout près de la mort et de l'avoir manquée de peu. Et eux s'imaginaient avec angoisse qu'il leur cachait des rêves révélateurs de sa nature et de son éternité. Il n'en était rien. Il avait eu l'impression de mourir, c'est tout. Il avait dormi uniquement dans la perspective de la mort. Leur interprétation de ses mimiques satisfaites pendant ses rêves était complètement erronée. Ce qui provoquait ses sourires béats, c'était simplement la mort qui les regardait bien en face sans qu'ils sachent l'identifier. Ils voyaient un homme à la place de la mort. Ils étaient plongés dans l'erreur jusqu'au cou. Encore un peu, et ils disparaîtraient à tout jamais de son horizon mental. Ce qui impliquait, il le savait, sa mort parfaite. En attendant, il s'ennuyait ferme. Ils n'avaient pas renoncé à modifier le logiciel pour établir une connexion avec les rêves spontanés de l'homme. Certains d'entre eux y travaillaient toute la journée et en fin d'après-midi, sous les arbres où ils partageaient le pain, ils avaient vraiment l'air d'être épuisés. Personne ne leur posait de questions au sujet de leur difficile tâche. Que pouvaient-ils répondre ? Qu'ils n'avaient obtenu aucun résultat mais qu'ils ne renonceraient jamais malgré toutes les difficultés qui sautaient aux yeux de tout le monde ? Il n'y avait vraiment rien à faire dans ce sens mais ne rien faire paraissait terriblement destructeur. Il fallait croire que la solution était possible et à partir de là, on pouvait imaginer sa découverte attendue. Ils étaient plusieurs à y croire de toutes leurs forces. Cela se lisait sur leurs visages tendus. Ils partageaient le pain avec conviction. Ils respiraient les fleurs avant les autres, capturant des parfums qui leur étaient réservés. Sous les arbres, leur repas était agité de petits cris qui trahissaient les ravages que l'angoisse installait jour après jour dans leurs esprits torturés. Et dans l'attente du succès. Et ce jour arriva. Il fallait bien qu'il arrivât. Il ne pouvait pas en être autrement. Ils en conçurent d'abord beaucoup de joie. Ils parurent soulagés. Ils retrouvaient cette confiance qui un moment avait été piétinée par la volonté d'un homme. Ils ne fêtèrent pas l'évènement. Ils avaient trop de pudeur. Et puis ils avaient trop souffert. Ils ne voulaient pas se le rappeler. Le rêve de l'homme défilait maintenant sur l'écran. Ce qu'ils virent alors leur parut incroyable. Ils n'y avaient vraiment pas pensé. En tout cas, le problème était résolu. L'homme était vaincu une bonne fois pour toutes. Et pour l'éternité.

II

Un matin comme les autres, son chef de service lui remit une lettre qu'il déposa solennellement sur son bureau :

— Jean, vous avez gagné le gros lot. Voilà ce que c'est de bien se comporter dans la vie, ajouta-t-il à la cantonade à l'attention des autres secrétaires qui baissaient la tête.

Aucun d'eux n'avait jamais été récompensé pour bonne conduite.

— Vous pouvez l'ouvrir, dit le chef de service, et nous annoncer ce qu'elle contient. Moi je sais déjà, forcément. Allez-y, ouvrez !

Jean déchira l'enveloppe en prenant bien soin de ne pas en abîmer le contenu. Il déplia la lettre et la pencha un peu dans le sens de la lumière. Le chef de service était aux anges.

— C'est bien ça, dit Jean. Vous avez raison, monsieur.

— Bien sûr que j'ai raison. Et qu'est-ce qu'on vous propose ? Dites-le bien fort, que tout le monde entende.

— J'ai le choix entre un voyage spatial et une tournée avec les Globe-Trotters qui s'exhibent en Europe cette saison. Le choix n'est pas difficile.

— Réfléchissez d'abord. Ce choix ne peut pas être innocent.

Sa mère était du même avis que son chef de service. Il n'était pas question de choisir. Il avait passé l'âge du basket-ball. Il ne pouvait pas rater l'occasion de visiter l'espace sans avoir rien à débourser. C'était un voyage fantastique réservé aux privilégiés. Exactement comme la cryogénie. Peu de gens pouvaient se payer ce genre de choses. Il ne pouvait pas hésiter. Il n'avait pas le droit d'hésiter. Et pourtant, rétorquait-il, il est bien question de me laisser choisir.

— Tu n'as pas le choix, dit sa mère. Je n'ai jamais eu, moi, cette incroyable opportunité. Tu ne peux pas, tu n'as pas le droit de la rater. Ce serait la pire des bêtises de ta vie. Qui sait ce qu'en penseraient ceux-là mêmes qui veulent te récompenser aujourd'hui ? As-tu réfléchi à ce qu'ils penseront de ton choix ?

— S'ils aiment le basket-ball... commença Jean en souriant.

— Ne plaisante pas avec ce genre de choses, je t'en prie !

Après tout, se dit-il, je n'ai jamais vraiment choisi. Je n'ai effectivement pas le droit de leur faire ça (il pensait à sa mère et à son chef de service). S'il partait en Europe pour suivre la tournée des Globe-Trotters et partager avec eux l'immanquable gloire qu'ils savaient cultiver partout où ils se produisaient, il ramènerait un tas de photos remplies de rires et d'autres exubérances qui rendraient jaloux tous ses collègues. Ses chefs ne seraient pas jaloux. Ils avaient tous été récompensés à un moment ou à autre. Il serait chef un jour si tout continuait de bien se passer et il n'y avait aucune raison de craindre le contraire. Il pouvait s'assurer une belle revanche, à la fois sur ses collègues, qui étaient des rats prétentieux, et sur ses chefs, qu'il pouvait égaler, s'il le voulait, dans le cadre des services rendus à la société. Cette tournée avec les Globe-Trotters n'avait que des avantages. Évidemment, elle déplaisait à son chef de service qui craignait pour son avancement, car elle faisait de son subalterne un concurrent dangereux. Il connaissait parfaitement les qualités professionnelles de Jean qui lui était supérieur dans beaucoup de domaines. Il avait vraiment très peur de lui et c'est la raison pour laquelle il lui avait conseillé de choisir le voyage spatial. Jean n'y voyait aucune malice. On avait vu des lauréats revenir avec un bras cassé ou un œil crevé, d'une tournée des Globe-Trotters. Ceux qui avaient eu un problème au cours d'un voyage spatial n'étaient pas revenus. C'était la grande différence. On revenait toujours d'une tournée triomphale des Globe-Trotters. On revenait auréolé de la même gloire et on avait vite fait de recevoir l'avancement tant espéré. Par contre, on ne revenait jamais d'un voyage spatial. Quand on avait mis le pied dans le vaisseau, c'était pour ne plus jamais le poser sur la terre natale. Voilà où était la différence. Le vaisseau se dirigeait vers un point de l'espace qu'il fallait savoir situer à l'infini si on avait vraiment conscience de la valeur du choix qu'on venait de faire. Ce voyage ne pouvait pas durer un temps infini. Il s'arrêtait sans doute quelque part dans l'univers. Mais avant que ça arrive, des dizaines de générations avaient traversé le temps. En fait, ceux qui choisissaient de faire ce voyage choisissaient de ne plus revenir. Leur mort aurait lieu quelque part dans l'espace. Voilà ce qui terrifiait la plupart des lauréats qui n'hésitaient pas à respirer l'odeur des pieds de leurs champions favoris au fond d'un autobus au sol jonché de cacahuètes et de canettes vides. Il fallait être fou pour choisir de finir ses jours dans un espace qui ne cachait pas son hostilité. C'est donc d'une manière très naturelle que Jean choisit la tournée des Globe-Trotters. Il avait tout à gagner dans ce choix : le divertissement assuré pour un temps, et l'avancement qui améliorerait ses conditions de vie sur cette terre où même respirer était devenu difficile. Quand il annonça son choix au bureau, son chef de service se renfrogna et ne lui adressa plus la parole. Ses collègues, moins enclins à la confrontation, se firent promettre des photos et des morceaux de T-shirt tachés de sueur. Jean les salua sans arrière-pensée. Le chef de service ne répondit pas à sa proposition de lui ramener un ballon usagé. Il se fichait pas mal de ce genre de ballon. Il avait d'autres chats à fouetter. Il lui tourna le dos et se mit à compulser nerveusement une pile de documents. C'était vraiment triste à voir.

GISÈLE

Quand il annonça à sa mère qu'il avait choisi de partir avec les Globe-trotters, elle explosa d'un coup en menaces terribles qu'elle n'avait bien sûr pas les moyens de mettre à exécution. Excédé, Jean lui rétorqua qu'il n'avait pas l'intention de vivre dans une machine, que la terre, même dans le sale état qui était le sien, lui plaisait quand même beaucoup, en tout cas beaucoup plus qu'un tas de ferraille qui avait l'intention de disparaître à tout jamais, avec sa cargaison humaine, dans un espace hostile où l'homme n'était d'ailleurs pas le bienvenu. Aussi, quand il pénétra dans le vaisseau, il se demanda à quel moment de la conversation sa mère avait pris le dessus sur ses propres arguments. Il se souvenait maintenant d'avoir, un peu plus tard, tandis que l'hôtesse tapotait la machine dont elle avait du mal à extraire le billet, il se souvenait maintenant d'avoir regardé presque avec frayeur le vaisseau qui attendait sur la plate-forme de lancement. Il avait l'air d'une usine, avec des tuyaux, des cheminées, des câbles. Il émettait toutes sortes de sons et de vapeurs qui participaient sans doute activement à la terrible pollution qui rongeait la terre jusqu'à ses entrailles de feu. L'hôtesse était sacrément jolie et elle lui dit qu'elle n'était pas mécontente d'être du voyage. Elle avait beaucoup hésité comme tout le monde. C'était normal d'hésiter. Il n'y avait aucune honte à trembler un peu devant l'inconnu. Mais c'était vraiment chouette de se dire qu'on allait en finir avec la pollution et le spectacle de la misère qui étaient désormais les seules lois capables de maintenir une infime partie de l'humanité à un niveau de plaisir acceptable. Et puis elle en avait marre de fabriquer des billets, vraiment marre de vivoter entre son studio minable et cet étroit guichet qui avait la même odeur que sa peau. Elle était parfaitement heureuse de changer de vie. Elle avait de beaux yeux un peu orientaux et Jean la crut sur parole. Est-ce qu'il n'était pas heureux lui, de quitter tout ça ? Il voulut lui parler de sa mère, et de son chef de service, mais il n'était pas sûr que cela pût l'intéresser. Elle lui avait à peine parlé de ses raisons à elle de quitter la terre. Elle avait simplement exprimé son bonheur. Elle lui demandait de faire la même chose. Elle avait sans doute besoin qu'on la confortât dans son idée d'évasion. Jean fit ce qu'il put pour la convaincre de son propre bonheur. Elle lui pinça le bras amicalement.

SALLY

Le commandant du vaisseau les reçut dans un magnifique salon qui témoignait d'une grande nostalgie pour les temps passés. Même ici on avait cette nostalgie pour des temps où la vie, sans être facile pour tout le monde, avait tout de même la saveur de la bonne nourriture et des spectacles impromptus de la nature encore vivace. Le commandant ne mâcha pas ses mots. On mangerait exactement la même nourriture insipide qu'on avait l'habitude de manger depuis qu'il n'était plus possible de faire autrement. Quant à la nature, elle était celle d'un espace uniforme et semblable en tout point, ce qui était tout de même mieux que des champs dévastés par des radiations inconnues. On pouvait toutefois continuer de se repaître du passé dans les livres et les images que le commandement mettait à la disposition de chacun. Ensuite, il invita à applaudir les passagers qui s'embarquaient dans un but de croisière. La petite hôtesse, qui faisait partie du personnel, se tourna vers Jean en tapant des mains comme les autres. Les applaudissements terminés, le commandant ajouta : les vacanciers sont en vacances pour trois mois. Vous êtes-vous posé la question de ce que vous deviendrez à la fin de vos vacances ? Jean avait posé cette question à son chef de service qui fut heureux de lui répondre qu'à l'issue de ces vacances bien méritées, il intégrerait le personnel du vaisseau dans une fonction qui lui conviendrait sans doute à merveille mais dont il n'avait pas la moindre idée. Il lui souhaita toute la chance qui lui était possible de souhaiter à un homme qu'il ne reverrait jamais. C'était une chance.

Il était sans doute tombé amoureux d'elle au moment où elle secouait la machine pour en extraire le billet récalcitrant auquel il ne tenait pas encore vraiment. Il avait aimé sa colère et les sourires crispés qui la ponctuaient pour le rassurer sur la suite à donner. Finalement elle obtint que la machine fabriquât le billet demandé et le rangea soigneusement dans une enveloppe qui portait le logo de la compagnie de transport. Il y avait ce même logo sur le béret qu'elle portait crânement sur l'oreille, laissant libres quelques mèches rebelles qu'elle avait sans doute soigneusement ordonnées.

— J'ai le même que vous, dit-elle en lui tendant le billet. Il crut qu'elle lui parlait du béret. Il n'avait jamais porté le béret. Il n'y avait même jamais songé. Elle rit doucement de son désarroi et elle agita le billet sous ses yeux.

— Moi aussi j'ai un billet, dit-elle. On va faire le même voyage. Vous ne trouvez pas ça merveilleux. On va vieillir ensemble, vous et moi, et on ne se connaît que d'aujourd'hui. Mais je n'aurai pas d'aussi longues vacances que les vôtres. Une semaine seulement. C'est tout ce que j'ai mérité. Je me bronzerai toute la journée sous les lampes. Pas vous ? Ensuite, je retournerai à mon travail. Non, pas les billets. Au diable cette sacrée machine ! Elle m'en fait voir de toutes les couleurs. Je ne sais pas encore ce que sera mon travail. Vous savez quelque chose, vous, au sujet du vôtre ?

Jean n'aimait pas les complications en matière d'amour. Il avait aimé deux ou trois fois dans sa vie et chaque fois cela avait été un échec. Il y avait un tas de raisons pour expliquer ces échecs et c'étaient sans doute toujours les mêmes. Et elles ne changeraient pas pour tout expliquer de nouveau de manière parfaite. Avec elle aussi, il s'attendait à un échec. Et il se l'expliquerait comme les autres, avec le même souci du détail insignifiant. En tout cas, il lui déclara son amour le jour même où, ses vacances finies, tandis que le vaisseau avait perdu de vue le monde terrestre, elle avait été chargée de la surveillance d'une ouverture qui donnait sur l'extérieur et dont les circuits avaient été détériorés par une fausse manœuvre peu avant le départ de la terre. Elle accepta les mots d'amour avec beaucoup de gentillesse et lui demanda, avec non moins d'amicales attentions, s'il aurait la patience d'attendre qu'elle y réfléchît sérieusement. Elle était angoissée à l'idée de remplacer un système électronique qu'il était peut-être possible de réparer. Mais on avait jugé, sans doute par mesure d'économie, qu'elle pouvait très bien faire l'affaire. Le bon temps était terminé. Elle avait passé une semaine à s'occuper de sa peau qui avait maintenant la couleur du chocolat. Pendant tout ce temps, elle ne s'était pas souciée de ce qu'allait être sa vie. Elle avait pensé faire son travail le mieux possible pour mériter encore de pareils moments de bonheur. Mais, non. Elle n'avait pas pensé à l'amour. Elle n'avait vraiment pas pensé que ça pouvait lui arriver dans ces conditions. Mais après tout, pourquoi pas ? Elle allait réfléchir. Elle promettait de le faire de tout son cœur. Il l'avait vraiment beaucoup touchée.

Jean perdit le sommeil. C'est à ce moment-là, tandis qu'il était dans l'attente de sa réponse, qu'il commença à avoir des problèmes avec son sommeil. Et chaque fois qu'il le trouvait enfin, il avait l'impression, au réveil, que le sommeil avait sur lui l'effet exactement inverse qu'il a d'ordinaire sur n'importe qui. Le sommeil le fatiguait. Il se mit à le redouter. Il allait vraiment très mal quand elle lui fit une réponse favorable qu'il reçut comme le plus grand des soulagements. Mais le mal était déjà fait. Sur les conseils du médecin du bord, il alimentait son sommeil d'une redoutable chimie. Quelque chose était en train de se détraquer dans sa tête. Sally (c'était son nom) en parla avec le médecin mais celui-ci la rassura, Jean avait simplement le mal du pays. Cela lui passerait. Il valait peut-être mieux d'ailleurs qu'il mît fin à ses vacances pour s'adonner à une tâche quotidienne qui le re-situerait dans la hiérarchie. Elle en parla à Jean qui se soucia de savoir si ce qui lui restait de vacances passait à son crédit. Le médecin posa la question au commandant qui répondit qu'il ne voyait pas de difficulté à lui conserver son crédit de vacances, voire même à l'augmenter s'il se montrait aussi travailleur qu'il l'avait été pour mériter une récompense. Jean se ragaillardit d'un coup. On l'affecta à la même tâche que Sally. Ils passèrent leurs journées à observer la porte pour tenter d'en détecter un éventuel mauvais fonctionnement. Jean savait que ce travail était une farce. Il n'avait aucune compétence pour être chargé d'une quelconque fonction nécessaire à la bonne marche du vaisseau. Il n'y avait plus de billets à vendre ni de dossiers à dactylographier. C'étaient les raisons pour lesquelles lui et Sally se retrouvaient devant cette sacrée porte qui n'en était peut-être même pas une. Sally doutait de ce raisonnement. Elle n'avait aucun moyen de douter mais elle doutait quand même. Elle avait l'impression d'être utile. Jean ne cherchait pas à la tromper comme il avait été tenté de le faire d'abord. Elle vivait son illusion dans l'espoir d'autres vacances qui ne lui seraient pas refusées si son état mental le permettait toutefois.

LA FIN

Un jour qu'ils étaient assis près de la porte, s'entretenant amoureusement, le vaisseau fut secoué d'un imperceptible tremblement qui n'échappa pas à leur attention. Ils se regardèrent, se demandant s'ils étaient sur le point de vivre enfin un changement pour interrompre la monotonie de leur tâche. Le tremblement augmenta d'intensité. Ils regardèrent la porte qui paraissait immuable. Sally avait envie de dire qu'elle avait eu bien raison de ne pas croire à l'inutilité du travail qu'on lui avait confié, mais elle ne réussit pas à articuler le moindre mot. Elle aimait avoir raison et elle ne se privait jamais de le faire savoir quand c'était possible. Mais cette fois, elle s'attendait à voir la porte s'ouvrir sur le néant et elle n'avait vraiment pas envie de triompher. La voix du commandant, surgie des haut-parleurs qui peuplaient les couloirs, leur ordonnait de le rejoindre immédiatement dans le grand salon. Jean et Sally jetèrent un dernier coup d'œil à la porte, persuadés qu'il se passait quelque chose de grave et que des changements s'annonçaient d'une autre nature que ceux qu'ils auraient souhaités. Jean ne fit rien pour la rassurer. Il se reprocha d'en être incapable. Elle le prit par la main et le conduisit fermement dans le grand salon où tout le monde attendit l'apparition du commandant. Que se passait-il de si grave qui nécessitât une pareille assemblée ? Toute la population du vaisseau devait être présente, excepté ceux dont la tâche nécessitait l'absolue présence au poste de travail. Le commandant arriva enfin. Il était pâle comme un linge. Il annonça la fin du monde. Oui, le monde avait fini d'exister pour eux. La compagnie de transport qui organisait et gérait ce voyage avait pourtant pris toutes les précautions utiles au bon déroulement du voyage et à la parfaite sécurité de chacun. L'espace était peuplé de dangers infinis. La route était tracée de telle façon qu'aucun de ces dangers ne pouvait être inopportunément rencontré. Il y avait des phénomènes physiques destructeurs parfaitement identifiés et localisés avec précision. Il était impossible d'engager le vaisseau dans leur rayon d'action. Quant aux peuplades que l'humanité avait fini par découvrir pour les sortir de l'obscurité et les soumettre aux lumières de l'histoire universelle, aucune n'avait offert sa participation au devenir de l'homme, lui déclarant la guerre à tout jamais. Tous ces ennemis de l'homme habitaient des régions de l'espace dans lesquelles il n'était pas question de s'aventurer et c'était le cas cependant, malgré toutes les précautions qui avaient été prises. C'était par erreur que le vaisseau traversait en ce moment même une région qu'il aurait dû normalement éviter pour le plus grand bien de tout le monde. Le commandant ne refusa pas d'assumer la responsabilité de cette tragique erreur. Ce n'était pas le moment de se livrer à des investigations pour mettre à jour l'incompétence d'un employé. Mais qu'y avait-il de tragique dans cette situation ? Le commandant ne voulut rien cacher de l'irrémédiable conclusion qui allait mettre fin au voyage. Il ne fallait pas se faire d'illusion : le vaisseau venait d'être capturé par le peuple le plus cruel de l'univers. Il n'y avait plus qu'à faire sa prière et à accepter son destin avec courage.

LA PEUR

Jean fut séparé de Sally sans rien tenter pour qu'il en fût autrement. Elle avait l'air vraiment déçue par son comportement. Mais que pouvait-il faire ? Il était encore en vie, elle aussi était en vie, tout le monde en fait était en vie. Il pouvait donc se permettre de cultiver un peu d'espoir. Les créatures le conduisirent dans le laboratoire où il allait devenir, avec son parfait consentement, l'objet d'expériences sans danger ni pour sa vie ni pour son intégrité physique et mentale. Sally avait sans doute accepté les mêmes choses que lui. Il l'aimait toujours du même amour. Tout le monde avait dû accepter les conditions proposées par les créatures. Qui n'avait pas envie de vivre ? Le commandant avait parlé de cruauté. Les créatures étaient loin d'être cruelles. Jean en était persuadé. Quand elles réussirent à établir la communication entre son cerveau et le leur, il fut complètement heureux. Mais maintenant il était entré en résistance. Pas question de collaborer avec ces intrus, car c'est bien cela qu'ils étaient : des intrus. Ils prétendaient investir le cerveau de l'humanité dans un but purement scientifique mais il n'en était sans doute rien. Et puis qu'avaient-ils fait de Sally ? Il ne pouvait pas leur poser la question. Sally était sa seule défense. Ils ignoraient tout de l'amour qui était toute la force qu'il opposait à leurs intrusions dans son univers mental. Ils ne sauraient rien du grand secret de la nature humaine tant qu'il pourrait leur opposer la puissance de son amour. Il rêva avec force, il rêva de Sally, de sa voix, de ses cheveux, de ses mains ; il rêva Sally tout entière et ils ne comprenaient pas les codes qui clignotaient misérablement sur leur écran. Mais Sally leur résistait-elle avec autant de conviction ? Et les autres, le commandant y compris, avaient-ils eux aussi ce sens très haut de la résistance ? Ces créatures finiraient-elles par gagner ? Leur obstination paraissait infinie et son cœur était habité d'une immense terreur. Son corps lui-même n'était plus qu'une loque de chair et d'os dont il ne contrôlait plus les mouvements. Ils le nourrissaient de ce mauvais pain qui était leur seule nourriture. Sally aussi se nourrissait de ce même pain et son corps devait être aussi misérable que le sien. Pendant des jours et des jours, les créatures lui offrirent le spectacle de leur intense découragement face à son inébranlable résistance. Aussi, quand leurs visages s'éclairèrent soudain d'un sourire de satisfaction, il redouta le pire. Qu'avaient-elles découvert qui provoquât ce bonheur soudain ? Jean sentit son énergie lentement décliner.

L'INFINI

Ils amenèrent donc une femme dans le laboratoire et eurent vite fait d'établir les connexions avec l'homme. Leur sommeil fut parfait. L'image de leur amour était conforme à l'idée qu'on pouvait s'en faire. Quand, sur ce même écran, ils avaient vu se dessiner, en codes sibyllins, l'image mentale de la femme qui habitait cet homme, ils comprirent alors la nature de ce qui résistait à leurs investigations : l'amour. Cet homme était terriblement amoureux et il se servait de cet amour pour semer la panique dans les connexions qui envahissaient maintenant son cerveau d'autres connexions avec le cerveau de la femme. L'entente était parfaite. Il y avait eu un premier moment de surprise, ce qui s'était traduit dans l'ordinateur par de pénibles contradictions qu'on avait eu du mal à maîtriser. Mais maintenant, tout était rentré dans l'ordre. L'homme et la femme ne songeaient qu'à s'aimer et cet amour total avait ouvert une grande brèche dans leur système de défense. Le logiciel débita ses lignes une à une dans la direction de cette ouverture sur le monde infini de l'homme et les données commencèrent à alimenter les mémoires qui peu à peu se conformèrent à la mémoire de l'homme pour tenter de lui ressembler totalement et de s'y substituer tôt ou tard. Et ni l'homme ni la femme ne s'en inquiétèrent, tout occupés qu'ils étaient à échanger des sentiments, qui n'étaient après tout, pensait-on, que la surface fragile de l'humanité. On était fier de cette conquête dont des générations avaient rêvé sans pouvoir en envisager la substance qui avait tout simplement un goût d'infini. Mais pas de cet infini tout intellectuel que seule l'ignorance peut concevoir. L'infini vous pénétrait dans la chair, alimentant chaque cellule jusqu'à ce que vous vous sentissiez augmenter et que la douleur vous ramenât d'un coup à la réalité. Cette expérience était aussi un rêve. L'homme avait été vaincu par l'amour qu'il savait cultiver beaucoup plus que par la science des créatures qui n'occupaient qu'une place somme toute négligeable dans l'univers. Elles étaient parfaitement conscientes de la démesure de l'homme par rapport aux calculs qui le traduisaient sur l'écran. Et l'infini défilait à l'image de l'homme, et il défilerait tout entier avant que l'homme ne fût vaincu par la mort. On saurait tout avant que ça lui arrivât, cette terrible mort dont on n'avait pas la moindre idée et que l'homme partageait même avec les plus simples des êtres vivants. Mais qu'y avait-il de commun entre la mort d'un homme et celle d'un insecte ? Et qu'est-ce qui les séparait à ce point que seul l'homme était persuadé de son éternité ? Voilà quelles étaient les pensées de ce peuple qui vouait sa science tout entière à l'étude de l'homme et telle était sa réussite que cet objet fût sur le point d'être totalement exploré. Mais il n'y avait pas que des scientifiques parmi eux. Il y avait aussi des gens simples promus à toutes les tâches assurant le fonctionnement de la société. Des gens simples qui étaient incapables de tout comprendre. Des gens dont on pourrait un jour se passer, mais en attendant ce jour, il fallait les nourrir, et pas seulement de nourritures destinées à fortifier leur chair. Ils avaient aussi faim de nourritures spirituelles et ceux qui n'étaient ni savants ni simples les concevaient pour eux. Quand ils apprirent que les savants avaient trouvé le moyen de tromper la jalouse vigilance de l'homme, ils virent bien que cette histoire était de nature à entretenir la tranquillité sociale qui était la condition première de leur survie. Ils élaborèrent le mythe avec tout le soin qu'ils savaient apporter à leur écriture. Ce ne fut pas bien difficile.

LE MYTHE

Un jour, un homme arriva parmi nous. Il était seul et hébété. On le réconforta, on le nourrit et il fut parfaitement heureux de sa nouvelle situation. Cependant, tandis que les jours passaient, il sembla de plus en plus préoccupé par des pensées dont la tristesse se lisait sur son visage. À force de questions, il finit par révéler qu'il dormait mal et que cela était peut-être un signe qu'il allait mourir. On redouta cette issue. On n'aime pas la mort. On lui procura donc de quoi dormir et il dormit. Cependant son état ne s'améliora pas. Il déclinait de jour en jour. On le questionna de nouveau et il fut heureux qu'on se souciât de lui avec tant de cœur. Il remercia pour le sommeil qu'il avait effectivement retrouvé mais il regretta que celui-ci ne fût pas complet. Que manquait-il à son sommeil ? Avait-on oublié quelque chose ? L'homme révéla alors qu'il ne rêvait pas et que c'était sans doute de cette façon qu'il allait mourir. On lui injecta donc toutes les nuits la dose de rêve qu'il désirait. C'étaient des rêves de bonheur qui ne pouvaient que lui convenir. Or, malgré tous ces efforts, l'homme continua de décliner. La mort semblait si proche que l'homme ressemblait déjà un cadavre. On chercha alors à analyser ses réactions aux rêves qui lui étaient injectés. On s'aperçut que, loin d'accepter ces rêves de bonheur, l'homme en fabriquait d'autres qui étaient horribles et qui épouvantaient tout le monde. Quelqu'un parla d'amour, car c'est l'amour que les hommes cultivent pour oublier leur terrible destin. On lui injecta donc un rêve d'amour et, au réveil, il parut très satisfait de sa nuit. On répéta l'opération chaque nuit, et l'homme retrouva toute sa santé. C'est alors, tandis qu'il était occupé à entretenir ses relations amoureuses, que la totalité de son univers mental apparut sur l'écran. C'était une merveille jamais vue. Désormais, notre peuple sut tout de la mort, qu'il ne partagea pas cependant avec l'homme qui finit par l'accepter conformément à son destin. À quoi bon mourir ? demanda quelqu'un qu'on ne réussit pas à identifier. Nous n'avons pas répondu à cette question. Mais nous savons ce que l'homme ne saura jamais. Enfin, il n'en sera jamais véritablement certain. C'est tout l'avantage que nous avons sur lui.

LA CONNAISSANCE

Olog referma le journal. De pareilles bêtises l'humiliaient. Son esprit scientifique se révoltait contre ce mensonge. Il admettait bien sûr que les gens simples étaient incompétents autant en matière scientifique que politique. Ni la science ni la politique n'étaient de leur ressort. Ils avaient chacun une tâche à accomplir et ce qu'ils savaient de la science ou de la politique relevait des pires simplifications. Olog ne supportait pas ses simplifications qui pourtant ne lui étaient pas destinées. Il admettait qu'il ne pouvait en comprendre l'utilité, voire la nécessité. C'était bel et bien l'affaire des hommes politiques qui étaient des créateurs de mythes destinés à maintenir l'ordre social. Leur public n'était en aucune manière la communauté scientifique. Et Olog s'en voulait de ne pas arriver à lui appartenir totalement. Il était un être moral avant tout. Il aimait porter un jugement sur toutes les choses qui lui paraissaient importantes. Il n'avait aucune estime pour les gens simples de la même manière que la pauvreté ne lui inspirait pas les grands sentiments dont les hommes politiques parlaient avec emphase. Le problème n'était pas d'aimer ou de ne pas aimer des gens qui auraient pu être ses semblables et dont toutefois il se différenciait à cause de leur ignorance et surtout de leur incapacité à comprendre les choses autrement que par allusion et donc d'une manière intolérablement approximative. Les hommes avaient des artistes pour recréer les liens. Olog se demandait pourquoi il n'y avait pas d'artistes parmi eux et si ça avait pu être une bonne solution pour se débarrasser des contes à dormir debout dont un choix avait d'ailleurs été sacralisé à la fois par les hommes politiques et par la communauté scientifique. Olog était jeune et il n'avait pas fait de longues études. Aussi, son rôle dans le programme d'étude de la nature humaine n'était pas aussi important qu'il aurait voulu. Sa tâche n'était d'ailleurs pas bien définie. Elle allait de la surveillance des contrôles des transmissions entre l'homme et l'ordinateur aux soins nourriciers et d'hygiène qu'il était chargé de lui apporter sans défaut car l'homme souffrait facilement d'un manque de nourriture ou d'un peu de saleté sur ses mains. Olog faisait son travail avec une grande exactitude qui lui valait l'estime de toute l'équipe. Il deviendrait, disait-on, le meilleur scientifique de la communauté si la chance lui souriait comme elle avait souri à celui qui dirigeait le programme. Olog était d'une précision mécanique mais, au fond de lui-même, il contestait le bien-fondé de ces recherches dont les résultats étaient destinés non pas à alimenter le savoir mais à aider l'imagination détraquée des hommes politiques chargés d'assurer l'ordre public. Les hommes avaient des magistrats pour assurer la justice et mentir à l'humanité. On était incapable de se laisser pousser une moustache et de porter le nœud papillon. Voilà l'idée qu'on se faisait de la justice des hommes. Elle n'était pas meilleure que celle qu'on avait de l'art et des artistes. Olog détestait ces simplifications et par-dessus tout, il ne croyait pas que la véritable nature de l'homme se trouvât forcément éclairée par la découverte totale de l'immensité de ses connexions cérébrales. Tel était le but du programme de recherche. Et Olog en niait le bien-fondé. Il croyait au contraire que la vraie nature de l'homme pouvait être beaucoup mieux révélée par l'analyse sans faille de ses institutions sociales. Il avait écrit une thèse dans ce sens. Elle n'avait pas fait rire, car les arguments d'Olog étaient sérieux. Mais on n'y avait pas cru. Comment pouvait-on fabriquer des mythes avec des magistrats et des artistes dont les fonctions n'avaient pas d'équivalent ici ? Voilà la pénible question qui renversa toute la thèse du pauvre Olog qui fut contraint d'accepter l'opinion générale sans la discuter. Il passait donc ses journées à surveiller le boîtier de contrôle des transmissions. Les choses s'étaient un peu compliquées avec la connexion de la femme. L'ordinateur avait d'abord refusé cette connexion parallèle qui pourtant fonctionnait à merveille. L'homme et la femme se regardaient de cet air étrange qui est le signe d'un amour parfait. En ce sens, l'expérience promettait d'être une parfaite réussite. Mais l'ordinateur posait sans arrêt la même question : à quoi sert cette connexion parallèle ? Il fallut plusieurs jours de travail épuisant pour modifier le logiciel. Enfin, la question n'apparut plus sur l'écran. L'ordinateur émettait cependant le message suivant : présence d'une connexion parallèle — êtes-vous d'accord ? Et on lui répondait qu'on était entièrement d'accord avec lui. Et les recherches se poursuivaient sans autre interruption. Puis l'homme et la femme s'endormaient l'un contre l'autre. On finissait toujours par se perdre dans l'éternité de leur nature. La mémoire, cependant, avait tout retenu. On avait bien le temps de s'en inspirer. Le soir, la journée apparaissait toujours dure à ceux qui l'avaient vécue avec toute l'intensité que réclame la recherche scientifique. Olog mettait l'homme et la femme dans une cabine du téléphérique et il montait avec eux sur le sommet brisé où il partageait le pain avec d'autres. L'homme et la femme demeuraient connectés entre eux et leurs rapports ne semblaient nullement modifiés par l'absence de l'ordinateur dont la prise traînait dans l'herbe molle. L'amour, pensait Olog, n'a rien de vraiment intéressant en soi. C'était un phénomène humain à ajouter à leur complexité avec leur sens de la justice et leur passion de l'art. Il ne pouvait s'empêcher d'amorcer sa pensée dans le sens de sa thèse oubliée, en parfaite contradiction avec le programme de recherche dont il était un des piliers. En l'absence de l'ordinateur, il ne pouvait pas communiquer avec l'homme et la femme. Et chaque fois qu'ils étaient connectés, il lui était absolument impossible de tromper la vigilance rigoureuse de ses collègues. D'ailleurs, son travail réclamait sa totale attention. Il redoutait toujours l'extinction d'une diode lumineuse témoin de la pire des pannes dont il se sentirait forcément un peu coupable. En tout cas, il ne pourrait jamais communiquer avec l'homme ni avec la femme comme il le voulait. Il n'y avait plus qu'à espérer que le programme officiel donnerait tous les résultats espérés. Il fallait absolument qu'il satisfît sa soif de connaissance.

LE CRIME

Olog n'était pas un criminel, mais il allait le devenir. Il fallait se rendre à l'évidence. Jamais ce satané programme ne finirait. On avait beau s'illusionner sur la possibilité de finir l'infini, de ce point de vue là on n'était pas loin de partager l'intuition fondamentale de l'être humain : l'infini existe, il n'est pas possible qu'il n'existe pas. Olog avait ce sentiment en préparation depuis de longues années. Il avait toujours aimé les choses humaines et il avait toujours cultivé ce qu'il appelait son humanité. Il avait calculé que, compte tenu de cela, il deviendrait un jour un criminel, peut-être même le pire de tous. Un jour donc, il se retrouva seul dans le laboratoire, en compagnie de l'homme et de la femme qui fondaient sa solitude d'extra-terrestre. Il les regarda d'un air presque tendre tandis qu'ils l'ignoraient, occupés à échanger les fruits de leur amour. Pendant ce temps, le logiciel mettait à jour les plus extraordinaires découvertes. Les diodes lumineuses du tableau de contrôle étaient toutes incandescentes. L'esprit d'Olog était le plus tranquille du monde. Il frappa une ligne sur le clavier de l'ordinateur et, sans émotion particulière, l'envoya dans les circuits de la machine. Quelques diodes clignotèrent, mais rien de grave. La communication était établie. Il brancha un câble dans sa propre tête, supporta un moment le désordre que la connexion provoquait dans son cerveau puis les premiers bruits de la conversation lui arrivèrent de plus en plus distinctement, jusqu'à ce que leurs voix lui parussent complètement claires. Il leur sourit pour exprimer sa satisfaction d'être si proche de leur intimité qu'il dérangeait peut-être.

— Mais pas du tout, dit la femme. Les choses ne se passent pas comme ça d'habitude. On est un peu surpris, c'est tout.

— En fait, ce qu'il fait est parfaitement interdit, dit l'homme.

— C'est vrai, dit Olog, mais je ne suis pas encore le criminel que je vais devenir, je dois vous en avertir.

— C'est donc vous qui êtes chargé de nous tuer, une fois cette maudite expérience terminée ?

— Il n'est pas question de vous tuer. D'ailleurs ce ne serait pas un crime. La loi n'interdit pas de tuer les hommes.

— Vous allez donc tuer un de vos semblables ?

— Je n'en sais rien, dit Olog. Je n'en sais vraiment rien.

— En tout cas, vous ne nous dérangez pas, dit la femme.

Cette première connexion avait été un succès. La femme l'avait tout de suite acceptée. Il en était d'ailleurs un petit peu amoureux. L'homme s'était montré plus réticent. Il se méfiait de la nature d'Olog qui ne pouvait pas, à son avis, être différente de celle de ses semblables, du moins pas d'une manière significative. Mais au bout de la conversation, il avait eu pour Olog deux ou trois mots de sympathie qui n'avaient pas échappé à l'extra-terrestre. Celui-ci se mit dans l'attente d'un moment favorable pour établir une nouvelle connexion. En tout cas, à défaut de connexion, la complicité sautait aux yeux. Elle n'échappa pas au directeur du programme qui ne sut toutefois pas l'identifier en tant que telle. Il surprit des échanges de regards et de signes sur lesquels il ne fit aucun commentaire, curieux tout de même d'en extraire la signification. Il fallait leur ménager des moments d'intimité et les surprendre sur le fait. Il prépara la chose avec tout le soin qu'elle réclamait, sans faire appel toutefois à une haute technOlogie. On pratiqua un simple trou dans le mur et, une fois tout le monde sorti du laboratoire, le directeur vissa son œil dans cette étrange jalousie. Olog modifia le sens du programme, brancha la prise dans son crâne et aussitôt leurs visages s'éclairèrent d'un commun bonheur. La conversation prit vite son rythme de croisière. Il fallait éviter de les déranger et annoncer le retour au laboratoire par des signes grossièrement évidents ; en fait, avoir de gros pieds sonores. Ce qu'ils firent. Et Olog n'était pas mécontent de lui. Son expérimentation, car s'en était une, était parfaitement parallèle à l'expérimentation officielle et ne la troublait en aucune façon. Le directeur en avisa ses supérieurs et d'autres trous furent pratiqués dans les murs du laboratoire à la grande satisfaction de tout le monde. On ne savait pas bien ce qu'il fabriquait, mais Olog était un bon divertissement. De cette manière, Olog ne progressa pas dans sa connaissance de la nature humaine. Il était chaque jour un peu plus amoureux de la femme, ce qui lui donnait l'impression d'évoluer vers une personnalité d'homme qu'il aurait bien voulu être pour exister enfin. Mais il ne progressa pas. Il n'y avait aucun moyen de progresser. Il ne progresserait pas dans ces conditions. Il n'était pas dans un environnement totalement humain. Il était entre un homme et une femme qui s'amusaient peut-être de son innocence. Un homme et une femme, ce n'était vraiment pas suffisant pour comprendre la nature humaine. Il était amoureux, mais pas bien sûr que ce fût de l'amour. Il n'y avait jamais eu d'amour dans le cœur d'un Olog. Tous les Ologs portaient le même nom et si l'on s'était adressé la parole dans le langage des hommes, les conversations auraient été de ce type : « Bonjour, Olog ! Comment vas-tu ?

— Bien, bien et toi, Olog ?

— Oh ! mieux qu'Olog qui se porte mal.

— Je ne le savais pas. Tu me l'apprends. Pourtant Olog se porte bien.

— Oui, mais on ne parle pas du même.

— Tu as toujours raison, Olog

— Pas plus que toi, Olog. »

Voilà ce que c'est d'être un extra-terrestre, pensa Olog avec regret.

LA CONFUSION

Ses rapports avec l'homme et la femme s'étaient grandement améliorés. La femme devait l'aimer un peu. Elle ne parlait jamais de cet amour, mais il ne faisait pas de doute qu'il existait. Elle n'en parlait pas à cause de l'homme. Olog savait que l'amour chez les hommes était toujours exclusif. Si je t'aime, peut dire un homme à une femme, je n'aime pas cette autre. Et si tu m'aimes, c'est que l'amour existe. Ce n'était pas un raisonnement facile à comprendre pour un extra-terrestre qui n'avait qu'une vague idée de la complexité des relations humaines. Mais Olog ne s'était pas posé la question des modifications que son intervention apportait au programme de recherche officiel. Le directeur, lui, se posait cette question. Elle était devenue pour lui la question essentielle. Il fit modifier plusieurs fois le logiciel pour prendre la mesure des interventions de son jeune collègue. On ne mesura jamais rien. Le logiciel continuait imperturbablement de réduire l'infini de la nature humaine sans tenir compte de la présence d'un Olog dans ses circuits. La présence de la femme avait ouvert une brèche parfaite dans le cerveau de l'homme, qu'il était loisible d'explorer sans contrainte. La présence de l'Olog n'avait vraiment aucune importance et le directeur, qui n'aimait pas cultiver les sentiments humains, en éprouva toutefois une certaine vexation sur laquelle il ne fit aucun commentaire, même pour lui-même. On continua néanmoins d'observer les connexions inutiles d'Olog qui ne provoquait rien de mesurable ailleurs que dans son pitoyable cerveau d'extra-terrestre. Olog était complètement déçu par ses expériences. Il était déçu d'un point de vue scientifique. Il l'était aussi humainement, car la femme ne lui parla jamais d'amour. Il évita toujours soigneusement le sujet. Et Olog se retrouva de nouveau seul. Il aurait pu simplement lui déclarer son amour. Ce n'est pas difficile de dire : je t'aime. Tout le monde peut le dire. Ça n'est vraiment pas difficile. L'homme aurait levé une tête étonnée et il l'aurait regardé bien en face en répétant les mêmes mots que la femme lui rendrait alors au centuple, comme savent le faire les femmes quand elles aiment vraiment. Mais Olog renonça à ce scandale. Il l'aimerait en silence et si elle ne répondait jamais à son amour, il en concevrait un chagrin digne des meilleurs sentiments humains. Non, cette déclaration d'amour, ce n'était vraiment pas ce qu'il avait de mieux à faire.

LA PRESSE

Cette fois, c'en était trop. Olog éclata d'une épouvantable colère. On se moquait de lui. Bien sûr, son nom n'était pas évoqué. Comment aurait-il pu l'être d'ailleurs ? On disait : l'Olog qui fait des expériences en cachette, l'Olog qui n'est pas d'accord avec les choix de la communauté, cet Olog, c'était lui, et on ne se privait pas de l'insulter ouvertement dans le journal. Au laboratoire où il continuait d'exercer la même fonction, personne ne fit allusion à ses ennuis avec la presse. On pouvait parler de l'Olog qui promettait le succès parallèle, mais jamais on ne lui demanda son opinion sur ce sujet. Sans doute parce qu'elle était parfaitement connue. Olog était fou de rage. C'était le premier pas qui l'approchait sensiblement de la criminalité qui allait être la sienne. Personne ne soupçonnait cette éventualité, pas même le directeur qui nourrissait sa jalousie blessée en amusant la galerie à force d'allusions de plus en plus précises à la personnalité de l'auteur des recherches parallèles. Il y avait foule derrière les murs dont on avait maintenant du mal à assurer l'intégrité tant il y avait de trous dans leur fragile équilibre. Les couloirs étaient parcourus de rires hystériques qu'Olog préféra toutefois ignorer. Peu lui importait qu'on rît de son échec. Il était d'ailleurs le premier à en rire. C'était dans la nature d'un Olog d'être le premier à rire de sa bêtise. Par contre, il ne supportait pas que la presse se servît de sa malencontreuse expérience pour nourrir l'inertie d'un peuple auquel il ne se sentait vraiment pas appartenir. Voilà ce qui était insupportable. Il pouvait supporter les moqueries discrètes de ses amis scientifiques. Elles étaient parfaitement indolores. C'étaient des rires complices. N'importe quel scientifique peut se ridiculiser pour les beaux yeux d'une femme. Chacun pouvait reconnaître l'évidence de cette vérité. Mais de là à étaler devant un public d'ignorants ses sentiments bafoués pour la grande cause de l'ordre public, c'en était trop. Olog se jura de devenir le plus grand criminel de tous les temps. Et ce n'était pas chose facile, parce qu'il n'y avait jamais eu de criminels chez les Ologs. Dans ce domaine, il avait tout à inventer. Il commença par trafiquer les circuits du téléphérique qu'il empruntait chaque soir pour aérer les humains dont il avait la charge. Ce ne fut pas difficile de truquer les lignes. Il ne lui fallut pas longtemps pour obtenir le résultat recherché. C'était vraiment un jeu d'enfant et il lui fut encore plus facile de camoufler les traces de son intervention. Bien sûr, il avait dû assassiner le gardien des lieux, un vieil Olog qui avait perdu un peu la tête au moment de mourir. Un Olog ne meurt pas vraiment. Il se contente de disparaître. C'est ce que fit le vieil Olog. Il disparut, et lorsque le lendemain matin on s'aperçut de sa disparition, on n'avait vraiment pas les moyens de conclure à l'assassinat. Dans les cas similaires de disparition inexplicable, on avait tendance à évoquer la possibilité d'un assassinat bien qu'il n'y eût jamais, à leur connaissance, aucun assassinat dans l'histoire des Ologs. On parla donc d'assassinat, non pas dans le but de réveiller un passé inaccessible, mais simplement parce que c'était dans la nature des Ologs de parler d'assassinat chaque fois que l'occasion se présentait, et c'était le cas. Mais parler d'assassinat, ce n'était pas forcément parler de l'assassin. On ne pouvait pas imaginer qu'un Olog pût assassiner un de ses semblables. Olog était sans doute le seul à s'amuser de ces dispositions mentales, comme le lui fit remarquer l'homme tandis qu'il les conduisait, lui et la femme, vers le destin qu'il voulait partager avec eux. Le soir qu'il avait choisi pour échapper à l'univers des Ologs, la cabine du téléphérique s'éleva plus haut que d'ordinaire, à la grande frayeur de l'homme et de la femme dont la confiance en Olog était limitée par leur sens du danger. Depuis leur départ du laboratoire, tandis qu'Olog paraissait maître de ce qu'il était en train de provoquer, ils n'avaient pas cessé de se méfier de lui. La cabine du téléphérique avait atteint un endroit de grande obscurité dans laquelle Olog les dirigea sans hésitation. Ils atteignirent enfin, épuisés tant par l'effort physique que par la peur qui les tenaillait, la plate-forme de lancement où un vaisseau les attendait au milieu de jets de vapeur et de pétarades électriques. Olog les engagea à l'intérieur où ils trouvèrent leur place, chacun allongé dans un confortable fauteuil. Puis Olog se livra à d'incompréhensibles manipulations sur le tableau de bord. Il restaura les connexions entre leurs cerveaux, ce qui les rassura sensiblement. Olog était aux anges.

— Je suis sans doute le premier criminel de l'histoire, dit-il avec un accent de fierté qui plut à l'homme.

LE COMBAT

Et le combat commença. Le vaisseau rebelle avait à peine quitté le sol que les sirènes d'alarme ameutèrent tout le personnel du système de défense. Des chasseurs décollèrent à la poursuite du fuyard. Olog avait prévu tout cela. Il n'y avait rien à craindre. Il les détruirait tous. Le premier chasseur qui s'approcha du vaisseau pour interroger le fuyard vola en éclats qui bombardèrent sans dommage la carlingue. Olog se retourna vers l'homme et la femme dont les connexions étaient encombrées d'informations contradictoires. Il aimait cette cacophonie qu'il n'avait aucun mal à recevoir dans le bon ordre. Il leur envoya un message de courage qu'ils ne pouvaient avoir.

— Et deux Ologs couchés face contre terre ! triompha-t-il en faisant feu sur les autres chasseurs. Je vous l'ai dit. Je suis le premier criminel de l'histoire.

Et il ne compta plus le nombre de ses victimes. Il y avait moins de chasseurs dans le sillage du vaisseau rebelle et leur vol semblait maintenant hésitant. Il vira sur l'aile pour les battre de vitesse dans une courbe qu'ils ne purent effectivement décrire avec lui. Il les détruisit un à un sans leur donner la possibilité de se défendre. Ils s'ajustaient presque tous seuls dans sa ligne de tir. L'homme, qui regardait l'écran de contrôle, paraissait maintenant rassuré. Cependant, ils n'avaient pas constaté le départ d'aucun missile. Il était impossible de croire que le système de défense n'avait pas fonctionné à ce niveau. Ils sondèrent le sol qui s'éloignait à grande vitesse maintenant qu'ils pouvaient prendre un vol vertical. La vitesse augmenta d'une manière raisonnable. L'ordinateur connaissait les limites de l'être humain en matière d'accélération. C'était un gros risque de ralentir ainsi la vitesse du vaisseau. Les missiles n'allaient pas tarder à montrer le bout de leur nez. Olog mit en route le robot responsable de réparer en vitesse les dommages que le vaisseau avait subis.

— On l'a échappé belle, dit-il à l'homme, mais on n'a pas encore gagné. Il faut compter avec ces sacrés missiles. Un seul peut nous détruire et mettre fin à nos beaux projets.

L'homme avait une drôle de figure. Olog s'imagina que c'était là les effets de l'accélération. Il regarda alors la femme. Dans le fauteuil, il n'en restait plus qu'une sanglante moitié. Il avisa alors le trou dans la carlingue que le robot finissait de souder et il comprit ce qui était arrivé. On pouvait imaginer ce que ressentait l'homme. Il venait de perdre sa raison de vivre. Mais ce n'était pas le moment de l'imiter. Olog augmenta l'intensité lumineuse de l'écran. Les missiles arrivaient. L'homme était fichu. Il ne supporterait pas l'accélération nécessaire pour échapper aux missiles qui avaient atteint leur vitesse maximum. Il fallait faire vite. L'homme avait l'air hébété et regardait droit devant lui. Il était encore parfaitement connecté et il pouvait recevoir les mêmes informations qu'Olog. L'ordinateur répétait sans arrêt le message de danger tandis que la distance qui les séparait des missiles réduisait à une vitesse vertigineuse. Il n'y avait plus de temps à perdre. Olog avait bien mesuré le risque. Avec un peu de chance, il aurait parcouru une distance suffisante pour ne pas être inquiété par le départ des missiles. Mais les choses avaient mal tourné. Les missiles étaient partis comme prévu, mais le combat l'avait obligé à conserver trop longtemps un vol horizontal. C'en était fini du grand voyage. Mais il ne regrettait rien. Il avait encore le choix. Ou bien il attendait, à vitesse constante, que le premier missile fît tout sauter, ou bien il ordonnait la vitesse maximum et il échappait seul au désastre, parce que l'homme serait détruit par la formidable accélération qui était nécessaire. S'il atteignait un jour la terre, il y ramènerait les cadavres d'un homme et d'une femme, et cela ne changerait sans doute rien au cours de l'histoire. Il avait d'ailleurs encore le temps de pleurer son amour blessé. Il augmenta doucement la vitesse. L'homme avait l'air de se déformer. Il souffrait visiblement beaucoup, mais il ne cria pas comme le font les hommes en pareil cas. L'ordinateur indiqua alors que la situation était désormais sans retour. Même en atteignant la vitesse maximum, il n'était plus possible d'éviter l'impact destructeur des missiles. Olog pouvait tout au plus en retarder le moment. L'ordinateur lui indiqua le temps maximum qui restait avant l'impact et en tenant compte d'une accélération progressive qui ne mettait pas en danger la vie de l'homme. Tout serait, dans un délai parfaitement calculé, transformé en chaleur et en lumière. Le compte à rebours s'égrena dans un coin de l'écran. Olog s'enchanta d'avoir à disparaître au cours d'une pensée dont l'intérêt n'avait pas sauté aux yeux de ses semblables. Quelle vie il avait eue ! Il osait parler de vie et l'homme recevait cinq sur cinq car il n'avait pas interrompu les connexions. C'était une belle vie parce qu'il avait su la rendre différente. Il avait su être curieux d'autre chose que ce qu'on lui proposait. Bien sûr, il n'avait pas eu de succès. Mais il avait connu l'amour. Il était le premier amoureux de l'histoire. Ça l'avait conduit à devenir dans le même temps le premier criminel. Il se demandait ce qu'en feraient les journaux et ce qu'allaient en penser les gens simples. Elle n'avait pas dû souffrir. La mort l'avait frappée d'un coup et sans provoquer aucune douleur. Ce devait être terrible cette douleur que les hommes éprouvaient quelquefois. Ils craignaient tellement que ça leur arrivât. Mais elle n'avait pas souffert. Elle n'avait pas eu le temps non plus d'une dernière pensée. À qui aurait-elle pensé en dernier ? À lui ou à l'homme ? Elle aurait pensé à celui qu'elle aimait vraiment. La bonne connexion aurait saisi cette pensée et maintenant il serait rassuré sur la qualité de son amour. Mais il n'en était rien. Il fallait disparaître avec ce doute qui devait exister aussi dans le cerveau de l'homme. Pourquoi n'en recevait-il pas les données ? L'homme était peut-être blessé lui aussi ? Pas le temps de le vérifier. Il fallait penser à toute vitesse. Il ne restait plus beaucoup de temps. L'ordinateur en témoignait tristement.

Ouais, pensa l'homme. Je crois qu'on s'en est sorti. Cet Olog est un sacré numéro. Il nous a tirés de ce mauvais pas. Ce ne sera qu'un long voyage. On finira par atteindre cette terre que je n'aurais jamais dû quitter. Mais Bon Dieu qu'est-ce qui m'a pris de les écouter ? Quand j'avais la chance de m'amuser un peu ! Et elle qui est morte avant même qu'on soit dans la bonne direction. Pauvre femme ! Ils me l'ont amenée pour que je l'aime. C'est ce qu'ils avaient imaginé pour tromper ma résistance. Je l'aurais aimée si j'avais pu, mais je n'ai pas pu m'empêcher de penser à Sally. Qu'est-ce qu'ils ont fait de Sally ? Où est-elle maintenant ? Je ne la reverrai jamais. C'était ce qui pouvait m'arriver de mieux, et ils me l'ont arrachée et ils ont cru que je pouvais aimer une remplaçante. Ils se sont trompés sur toute la ligne. Et maintenant Olog et moi on va se retrouver sur terre. Il faudra que j'oublie ce que j'ai vécu dans l'espace. Ce ne sera pas facile. J'aimerai toujours Sally et il faudra que je me fasse à l'idée qu'elle est peut-être encore vivante. Je crois que cette idée va me rendre fou. Il faut que je pense à autre chose. On est sorti de ce sacré pétrin. Olog a fait ce qu'il faut pour ça. Combien m'en offrira-t-on sur terre, de cet extra-terrestre qui veut ressembler à un homme ? Les hommes veulent tout savoir de ce genre de créatures. Ils seront sans doute disposés à payer beaucoup. Bon dieu, mon vieux Jean. Il faudra te montrer ferme au moment de négocier.


FICTION REMÉMORÉE

La fugue

Jean rencontra Fleur par un beau jour d'été et tout de suite elle lui demanda de rêver pour elle. Il avait dix ans, et elle au moins douze. Lorenzo, l'ami de toujours, lui avait dit que cela n'avait pas d'importance d'être plus jeune que celle qu'on aime. C'est ce qui était arrivé à son père et tout se passait bien pour lui en matière d'amour. Mais d'amour, Fleur n'en parlait jamais. Elle lui rendait visite en début d'après-midi, l'embrassait tendrement sur le front et il n'avait pas le temps de lui rendre son baiser que déjà elle le pressait de questions au sujet du rêve qu'il était en train de travailler. À dix ans, en effet, Jean était déjà un grand travailleur du rêve. Plus tard, quand il serait grand, il n'aurait de cesse d'écrire le meilleur rêve possible pour impressionner ses semblables. En attendant cette gloire future dont il ne doutait d'ailleurs pas, il prenait des leçons d'écriture auprès de la plus belle des filles qu'il avait jamais rencontrées. Fleur aimait bien que Jean rêvât de devenir un écrivain fameux. Elle aimait bien que Jean fût aussi sûr que ça. Quant à elle, elle ne savait pas très bien ce qu'elle pouvait exiger de la vie. Si encore elle avait hésité entre au moins deux rêves. Mais elle ne rêvait pas à ce genre de chose. Tandis que Jean se projetait dans le futur avec une facilité qui l'étourdissait complètement, elle tentait de se nourrir d'un passé qui n'avait sans doute pas existé mais dont elle aimait bien les costumes ! Jean ne comprenait pas qu'elle tentât de rêver au temps passé. Le futur, par définition, n'existait pour personne. Il laissait le champ libre à l'imagination. Le passé, au contraire, était encombré de choses dont on n'avait plus aujourd'hui qu'une vague idée. Que ce vague fût la seule porte ouverte à l'imagination, cela faisait sourire Jean qui néanmoins ne s'expliquait pas sans mentir sur les véritables raisons de son sourire.

— Pourquoi souris-tu ? demandait-elle en effet, interrompant l'une de ses interminables descriptions du passé.

— C'est que je suis en train de rêver, répondait-il, mentant parfaitement.

— Ça alors ! Raconte-moi s'il te plaît !

À ce moment-là, elle était radieuse et Jean sentait son cœur battre la chamade. Elle le regardait sans même cligner des yeux. Elle était capable de ça aussi : ne pas cligner des yeux et ça l'impressionnait terriblement tandis que ses propres paupières clignotaient comme des guirlandes. En fait, Fleur faisait un tas de choses impressionnantes et jamais il ne lui venait une larme à l'œil. Jean avait essayé d'empêcher ses propres paupières de se fermer. Il avait fait cela dans la salle de bain. Bien lui en prit ! Il avait fallu beaucoup d'eau pour calmer la douleur. Mais Fleur ne souffrait pas de ce genre de chose. Elle était le premier extra-terrestre que Jean eut à connaître au long de sa longue vie. Elle avait sans doute d'autres chagrins dont la nature lui échappait. Il avait beau s'efforcer de la comprendre toute entière, soit il était trop petit pour y réussir soit il était impossible d'y arriver ; en tout cas, chaque jour, Fleur s'épanouissait comme une fleur de printemps, jusqu'à devenir éblouissante de beauté et de charme, et c'est à ce moment-là qu'elle arrivait chez lui, bousculant les jouets pour installer les coussins sur lesquels elle l'invitait à lui faire la relation de ses rêves d'enfant. La tête bien calée entre deux coussins qui sentaient un peu la poussière, il lui racontait le futur dont son imagination renvoyait les reflets comme un miroir.

— Et est-ce que ce sont toujours les femmes qui font les enfants dans ton futur de grand écrivain ? demanda-t-elle en se moquant un peu de lui parce qu'il lui avait avoué ne rien savoir au sujet de la création des enfants. Il était tellement ignorant à ce sujet qu'il n'arrivait même pas à imaginer quoi que ce soit qui expliquât un tant soit peu l'irruption des enfants dans la vie de tous les jours. Alors bon, oui, il lui fallait admettre avec elle (elle qui devait tout savoir à ce sujet) que les femmes demeuraient les seules créatrices d'enfants dans son futur qui, pour l'instant, n'était que celui d'un enfant. Un jour, ce serait le futur d'un homme et alors là, serait-il encore question des femmes ?

— Bien sûr que non, dit Fleur qui répondait parfois à ses questions de petit garçon turbulent. Quand tu seras grand, tu ne m'aimeras plus.

— Je t'aimerai toujours ! cria Jean.

— Non ! fit Fleur qui savait de quoi elle parlait. Elle parlait de quoi au juste, cette fille qui entrait dans sa vie chaque jour à la même heure et qui en sortait, un peu moins belle, un peu avant que le soleil ne se couchât ? Enfin, c'est ce qui se passa jusqu'à la fin de l'été. Elle partit sans lui dire au revoir. Et il fallut retourner à l'école. Jean était terriblement amoureux et il faillit rater tous ses examens. Elle était partie sans même lui laisser son adresse. Il ne pouvait donc pas lui écrire. Il attendit sa lettre tandis que l'hiver s'installait doucement dans le jardin de son père.

 

Car son père (Fabrice de Vermort) possédait un merveilleux jardin. C'était un jardin magique. Il suffisait d'y entrer pour être émerveillé par son étrange beauté. Son père disait que ce jardin de fleurs et de pierres n'était qu'un voile jeté sur la terre qu'il aimait plus que tout. Sous le jardin de son père, la terre était la plus grande des beautés. Enfin, c'est ce que pensait son père qui n'avait pas accordé beaucoup d'attention à la présence de Fleur. Il l'avait à peine regardée. Il lui avait adressé la parole une seule fois pour lui interdire de jeter des cailloux dans le bassin qu'il avait lui-même construit au milieu du jardin, au croisement de deux allées perpendiculaires. Fleur aimait beaucoup jouer dans le jardin de son père et, en l'absence de celui-ci, elle jetait les graviers de l'allée dans le bassin dont l'eau se troublait. Son père s'en rendait toujours compte, car il y avait des cailloux sur les nénuphars, et il rouspétait en raclant le fond du bassin avec un râteau. Cela s'était passé tout l'été et Fleur riait beaucoup chaque fois que sa main s'enfonçait dans le gravier humide de l'allée puis s'élevait majestueusement au dessus du bassin dont la surface tranquille était soudain secouée. Et bien sûr quelques graviers tombaient sur les nénuphars et le soir son père voyait bien que Fleur se fichait de lui avec une constance qui le mettait hors de lui. Une fois, il lui avait dit de ne plus jeter de cailloux dans le bassin et depuis, elle n'avait pas cessé de le défier. Jean ne comprenait pas l'attitude de Fleur qui devait être une chipie, mais il ne comprenait pas non plus que son père fît preuve, au fond, de tant de patience. Il n'avait même pas songé à leur interdire l'accès du jardin. Il n'en avait en tout cas jamais parlé. Car l'été était peut-être une menace suffisante pour arrêter cette sacrée histoire de cailloux dans le bassin qui avait fini par devenir ennuyeuse. Mais, comme son père, il n'en parla jamais à Fleur, il ne savait pas pourquoi il ne lui en parlait pas. Il faisait comme son père. S'il lui en avait parlé, peut-être aurait-elle cessé de faire l'idiote. Et peut-être que non. Qui sait ce qu'elle aurait décidé ? Mais maintenant, elle était partie, et il n'y avait plus personne pour exciter la colère de son père. Et l'hiver avait guillotiné toutes les fleurs du jardin de son père. Toutes, vraiment.

C'était un sale hiver très froid et gris. Tous les matins, son père descendait dans le jardin pour briser la glace à la surface du bassin et toute la journée, les éclats de glace fondaient doucement sur la margelle de pierre. Et le lendemain, il fallait recommencer et son père ne voyait aucun inconvénient à faire tous les jours la même chose. À part la glace du bassin, qui l'occupait une partie de la matinée, il passait beaucoup de temps à gratter la terre grise aux reflets de cailloux blancs. Il n'y avait plus de fleurs dans cette terre depuis le début de l'hiver et elle avait changé de couleur. Maintenant elle était grise, dure, sauf sous les taillis le long des murs qui bordaient le jardin, où elle avait conservé un peu de sa souplesse estivale. Son père aimait bien que les outils soient rangés à la place qu'il leur avait donnée dans l'angle propre et sec que formaient un reste de mur et une pile de bois. C'est là qu'il rangeait ses outils, chacun à sa place et le givre du matin se déposait sur les manches qui devenaient rugueux faute de patine. C'était vraiment un sale hiver très froid et gris et son père entretenait un rêve de printemps et de fleurs promises à la lumière de l'été. Ce serait cette même lumière qui inonderait la chevelure de Fleur, exactement comme cela s’était passé tout l'été dernier. Dans le jardin gris et sec de son cœur, Jean s'imaginait qu'elle reviendrait pour lui dire la même chose et lui poser les mêmes questions. C'est comme cela que les choses devaient se passer. Il n'y avait que l'hiver pour interrompre le bonheur, un sale hiver très froid et gris qui s'installait partout de la même façon. Lui et son père n'aimaient pas que l'hiver leur ravît ce qu'ils aimaient le plus au monde, mais ils le supportaient avec la même détermination, son père préparant la terre en prévision d'un printemps généreux, et lui sentant son cœur se déchirer au fil de chaque pensée mais sachant qu'elle serait là de nouveau pour soigner ces petites blessures dont aucune ne pouvait être grave. L'hiver était cruel en matière d'amour, mais pas au point de tout détruire. Jean savait résister, exactement comme son père dans le jardin dénudé. Bien sûr, il y avait de durs moments à passer. Un peu comme les jours de pluie dans le jardin de son père, quand la pluie transformait la terre en une boue dévastatrice qui s'écoulait dans les graviers blancs et noirs de l'allée. Son père secouait la tête en observant le désastre depuis la fenêtre de la bibliothèque. Il essuyait le carreau opaque et froid d'une main patiente et il regardait la boue déborder par-dessus les murettes. Ensuite, quand la pluie avait cessé, il allait constater les dégâts de plus près et il revenait avec des éclaboussures de cette maudite boue jusque sur son front têtu. Et puis le froid revenait, et la boue gelait, et son père la brisait à coups de pioche, tandis que le gravier de l'allée devenait plus rare et que l'allée retournait à la couleur de la terre triste et grise, effaçant toute une saison de patience et d'application, de raffinements même. Et quand le vent se mettait à rugir dans les pierres du mur et que le mortier lentement s'usait, de nouvelles brèches se formaient, comme des déchirures dans les murs qu'à coup sûr il faudrait rebâtir au printemps, exactement comme cela s'était passé l'année dernière. Il aurait la même force pour manœuvrer la brouette dans les allées au gravier renouvelé et il épaterait son père qui chaque soir effacerait les traces de la roue et de ses pas alourdis dans le gravier de l'allée. À dix ans, il était parfaitement en mesure d'épater son père. C'était le genre de chose qui épatait son père. Inutile de lui parler de ses rêves, qui à coup sûr le feraient sourire car son père ne lisait jamais malgré la présence de l'imposante bibliothèque dans la maison. C'est dans cette bibliothèque qu'il avait cultivé son goût d'abord pour la lecture et puis finalement pour l'écriture, mais son père n'en appréciait que la fenêtre qui en effet offrait le meilleur point de vue sur le jardin. Son père n'aurait pas compris qu'on séjournât dans la bibliothèque pour d'autres raisons. Si Jean lisait, tranquillement enfoncé dans le cuir d'un fauteuil, son père ne remarquait pas le livre. Il lui demandait de jeter un coup d'œil sur ce sacré jardin et le ton de sa voix était différent selon que l'on était au printemps ou en hiver. Jean posait le livre sur l'accoudoir et il se plantait devant la fenêtre, entre son père et la fenêtre, le nez presque sur le radiateur dont la soudaine chaleur l'étourdissait. Son père parlait alors du soleil, du vent, ou de la pluie, selon le cas. Et Jean notait tout cela dans sa petite tête d'enfant gâté.

 

Ce jour-là (le jour où Lorenzo s'amena avec une lettre que Fleur lui avait adressée) avait sans doute été le jour le plus froid et le plus gris de l'hiver. Son père était désespéré. La terre, en gelant, avait détruit tout ce qu'il y avait mis. Et voilà que ce sacré Lorenzo s'amenait avec une lettre de Fleur. Jean en fut complètement abasourdi. Fleur écrivait une lettre à Lorenzo, qu'elle connaissait à peine, et Lorenzo lui apportait la lettre, non pas pour qu'il la lise, car elle lui était destinée, mais pour qu'il en écoute la seule phrase qui faisait référence oh non pas à son amour mais plus simplement à son existence. Fleur se souvenait de lui et elle n'avait pas eu besoin de plus d'une phrase pour le dire et encore, le disait-elle à un autre qui ne pouvait pas comprendre. Donc, Lorenzo lui fit lecture de la phrase où il était question de lui. Il n'était pas obligé de la lire. Fleur ne le lui demandait d'ailleurs pas. Elle demandait simplement à Lorenzo de saluer Jean de sa part. Lorenzo lut donc la phrase : salue Jean de ma part, et Jean reçut la phrase en pleine figure et il eut envie de penser à autre chose. Mais ce n'était pas facile, et Lorenzo rangea la lettre dans sa poche et il demanda si son père avait eu de la chance cet hiver. Jean eut beaucoup de mal à répondre à cette question qui n'avait rien à voir avec celle qu'il avait envie de poser. Évidemment, pas question de demander à Lorenzo de lui confier la lettre. Lorenzo était un garçon tout simple. Une fille lui avait écrit, elle lui demandait de saluer son copain, alors il saluait son copain de sa part et il mettait la lettre dans sa poche en attendant que le copain réponde à une question concernant la chance de son père... et Jean était un garçon très compliqué qui n'avait aucune envie de changer de sujet de conversation.

— C'est drôle qu'elle t'ait écrit à toi, finit-il par dire, et sa voix lui parut presque étrangère, mais c'était bien lui qui faisait cette réflexion et Lorenzo haussa les épaules :

— Je n'en sais rien, si c'est drôle, dit-il, toujours occupé à regarder le jardin à travers le givre de la fenêtre. Et il ajouta : mais c'est sûr que si elle me demande de te saluer de sa part, c'est qu'elle ne t'a pas écrit. Enfin, c'est ce que je pense.

Lorenzo devait penser juste. Il pensait rarement juste, mais cette fois, il exprimait la vérité. Fleur ne lui avait pas écrit à lui, Jean, et puis qu'avait-elle écrit à Lorenzo ? C'était peut-être intéressant de le savoir. Jean posa la question à tout hasard et il fut tout surpris d'obtenir une réponse :

— Fleur est toujours la même, fit Lorenzo comme s'il la connaissait de toujours. Ce n'est pas facile de la comprendre. En fait, je ne comprends rien de ce qu'elle m'écrit. Tu veux lire ?

Lorenzo alla même jusqu'à lui confier la lettre. Il n'était vraiment pas amoureux de cette fille. Il était fier qu'une fille lui écrivît, mais elle l'avait fait d'une manière tellement incompréhensible que Lorenzo était peut-être vexé. Fleur était une drôle de fille. Elle faisait toujours ce qu'elle voulait.

 

L'hiver était soudain moins triste et froid. Seul son père se désespérait. Jean était assez amoureux pour le laisser seul à son désespoir de jardinier. Son père vit bien que quelque chose avait changé. Jean passait beaucoup de temps à lire cette lettre que Lorenzo lui avait confiée et il avait l'air parfaitement heureux comme ça. L'hiver était devenu terriblement cruel avec la terre qui maintenant était toute nue. Son père avait beau la travailler avec ses outils, il semblait qu'elle n'avait plus d'âme. Cela le rendait triste et il avait même parlé d'attendre le printemps sans rien tenter pour améliorer le sort de la terre. Jean ne lui avait accordé qu'une attention passagère et son père en fut tout surpris. Il le regarda lire la lettre pour la nième fois, tournant le dos au jardin de ses rêves. Ce qu'il ne savait pas, le père de Jean, c'est que son fils était en train de régler les derniers détails de son départ. Dans le pays dont Fleur parlait dans sa lettre, et qu'elle habitait sans doute puisqu'elle le disait, il faisait clair et chaud et les jardins étaient en fleur. Son père

à elle avait une maison sur le sommet d'une colline qui dominait une belle vallée peuplée de petits hameaux rouge et blanc. Fleur aimait beaucoup ce petit pays sans histoire. Elle ne connaissait personne de vraiment méchant.

— Il y avait bien Pascal, avait-elle précisé (à Lorenzo), le voisin sur l'autre colline de l'autre côté de la rivière. Tout le monde disait que c'était un méchant homme mais personne ne savait pourquoi. Les gens qui parlaient de sa méchanceté avaient vécu un autre temps. Il est vrai que les choses n'avaient pas toujours été aussi merveilleuses qu'elles l'étaient aujourd'hui. Et Pascal avait été de ceux qui les avaient rendues très difficiles à un moment donné, il y avait longtemps. Mais Pascal était aujourd'hui un vieil homme et ceux qui parlaient encore de sa méchanceté étaient aussi de vieilles personnes. Le père de Fleur n'était pas aussi vieux. C'était un bon père tout rond et tout jovial, avec un grand front qui lui donnait de l'importance et des cheveux bouclés qui en diminuaient la sévérité. Il avait des joues rouges et de grosses lèvres. Il parlait en fonction de ces lèvres. Elles étaient grosses et souples et l'empêchaient de parler distinctement s'il se mettait en colère. Dans ce cas, rare il est vrai tant sa bonne humeur était égale, on ne comprenait plus du tout ce qu'il disait et lui-même finissait par s'écouter et par ne plus savoir où il en était de ses explications ou de ses reproches. Il s'arrêtait alors de parler et il secouait la tête pour faire vibrer ces impossibles lèvres qui lui interdisaient d'être pris au sérieux chaque fois qu'il se mettait en colère. Il y avait bien des motifs pour susciter sa colère et Fleur en était toujours l'origine. Le problème, c'était ce jardin incroyable que son père cultivait toute l'année pour nourrir sa famille. C'était un jardin très exigeant qui réclamait la coopération de chacun des membres de la famille. Or, Fleur détestait ce travail obligatoire. Bien sûr, il lui était difficile d'y échapper. Aucune excuse n'était vraiment valable aux yeux de son père. Elle avait bien été réellement malade deux ou trois fois et son père avait admis qu'elle restât au lit pour se reposer. Une autre fois, mais ce fut la seule fois, elle se tordit la cheville sur un tas de cailloux que son père avait entassés au beau milieu d'une allée en attendant d'en faire un mur. Fleur ne vit pas quand il fit le mur. Elle était couchée sur son lit dans sa chambre et elle tentait de rêver à quelque chose. Ce n'était pas facile de rêver. Jean devait avoir beaucoup de talent. Il rêvait sans effort. C'était un véritable artiste. Un jour il écrirait ses rêves dans des livres qui feraient sa fortune. Que ferait-elle, elle, à ce moment-là ? Elle était incapable de se l'imaginer. Elle pouvait se voir en ce moment même vêtue d'une somptueuse robe qui lui donnait l'allure d'une princesse. Voilà le genre de choses qu'elle pouvait faire avec son imagination. Elle entrait dans la robe et elle faisait le tour de la chambre et il n'y avait personne pour applaudir. Elle pouvait changer de robe, entrer dans une robe de paysanne puis aussitôt dans un costume d'apparat. Tout ce qu'elle faisait, c'était changer de robe, un point c'est tout. Avec Jean, c'était autre chose. Peu lui importait la robe ni l'époque. Il fallait fermer les yeux avec lui et se contenter de l'écouter. Alors on était transporté dans un véritable monde. On avait vraiment l'impression que ce monde se mettait à exister. On n'avait plus besoin de faire l'effort d'imaginer. Il n'y avait qu'à se laisser vivre jusqu'à ce que Jean mît fin à l'histoire qu'il racontait, vous ramenant d'un coup à la triste réalité de tous les jours. Elle l'aimait bien, ce Jean. Elle aurait dû dire : ce petit Jean, car Jean était vraiment petit, tout petit. Non pas qu'il eût l'air plus jeune que son âge. Il avait bien l'air d'un enfant de son âge, mais en plus petit. Fleur avait même cru percevoir des signes de désespoir dans le regard de son père, du père de Jean qui regardait son fils et qui se tapotait les cuisses du bout des doigts. Ce ne devait pas être facile pour un père d'être le père d'un aussi petit garçon. Mais peut-être que ce n'était pas facile non plus d'être le fils d'un père aussi grand. Car le père de Jean était un géant, beaucoup plus grand que le père de Fleur qui avait dû lui aussi être un très petit garçon. Enfin, c'est ce que Fleur supposait, car elle pouvait parfaitement s'imaginer Jean à l'âge de son propre père, jovial et rose, tout tendre de graisse et l'air bonhomme à cause des cheveux bouclés. Ses livres seraient le jardin de sa famille, et il aurait peut-être lui aussi une petite fille un peu paresseuse pour l'enquiquiner de temps en temps et mélanger les pages de ses livres. Ce serait son seul désespoir.

 

Jean boucla sa valise au moment où le givre commençait à se déposer sur la terre en motte et sur l'écorce frémissante des arbres. Dehors, le froid lui mordit le nez. Il faillit bien éternuer. Son père avait laissé une lampe allumée sous le porche. Il pouvait voir presque jusqu'au bout de la cour mais le puits était à peine éclairé. Il hésitait encore. Pas facile de s'en aller comme ça sans dire au revoir, car il avait bien l'intention de revenir. Il descendrait vers le sud à la rencontre de Fleur puis, une fois réglées ses affaires avec elle, il remonterait au nord et il expliquerait sa conduite avec des mots choisis. Il avait bien le temps de les choisir. Il reviendrait avec le printemps ou l'été. Il reviendrait à un moment où le choix des mots ne lui poserait aucun problème. Il y aurait de la verdure et l'ombre serait franche et nette. Pour l'heure, l'herbe avait gelé dans la terre et la seule ombre était impénétrable. Il était un peu normal d'avoir peur mais il faudrait faire avec cette peur toutes les nuits qui allaient venir. Le jour, il se cacherait, et il dormirait dans des endroits tranquilles. La nuit, il volerait de quoi se nourrir et il marcherait dans la bonne direction. Il ferait exactement ce que font tous les fuyards, mais lui, il fuyait pour de bonnes raisons. Il n'avait rien à craindre de la justice des hommes. Son père seul trouverait à redire à ce comportement qui lui inspirerait sans doute, outre une sonore colère, des commentaires amers sur l'ingratitude des fils et sur l'innocence des pères. Cela devait arriver et il n'était pas difficile de s'imaginer tous les détails. Mais Jean, qui réfléchissait imprudemment dans la lumière faiblarde du porche, Jean n'avait pas encore fait le premier pas. Le chien s'était amené en grognant. Il avait à peine reconnu son maître et il s'apprêtait à le mordre. C'était un vieux chien dont il fallait supporter les faiblesses. Il avait la vue basse, il était presque sourd et il était incapable de faire la différence entre un morceau de fromage et un bout de brique ramassé dans la cour. Il pouvait encore courir et mordre, ça oui. Aussi Jean craignit que ce vieux cabot ne fît sombrer d'un coup le rafiot qu'il venait à peine de mettre à l'eau. Mais le chien le reconnut, par miracle. C'était sans doute le premier miracle de ce pèlerinage à peine ébauché. Il y en aurait d'autres. Il fallait compter dessus. Il semblait difficile de s'en passer. Il tapota donc la tête grise du chien qui lui rendit cette amabilité en lui léchant les doigts.

— C'est-y qu'tu veux m'accompagner, fit Jean qui tremblait de froid. Je me demande si je n'vais pas nécessiter un compagnon. C'te route me paraît bien longue touteucoup. Tu parles pas, mais c'est une chose que j'peux faire à ta place.

Le chien était ravi. On lui parlait aimablement. On avait sur soi une odeur de savonnette et on n'avait pas peur du froid. Il suivit donc le petit homme qui osa pénétrer dans l'ombre, non sans frémir.

 

Jean était parti depuis des mois et on ne l'avait plus revu. L'été était revenu dans le jardin de son père et Fleur ne songea pas aux graviers de l'allée. Elle n'en avait pas le cœur. La nouvelle l'avait terrifiée. Ce n'était pas facile de s'imaginer que Jean avait disparu dans le lit d'une rivière ou bien qu'il avait cessé d'exister au pied d'un arbre près duquel jamais personne ne passait. Le père de Jean continuait de travailler la terre de son jardin. Il semblait penser à autre chose. Autre chose que le jardin, autre chose que son fils. Il ne pensait peut-être pas. Il était peut-être détruit à tout jamais. C'est toujours ce qui arrive quand on perd un enfant. Le père de Fleur avait lui aussi perdu un enfant, dans d'autres circonstances, mais ce fut tout aussi tragique. Quelquefois dans la nuit, il se réveillait, et après avoir beaucoup bougé dans son lit, ne trouvant pas le sommeil, il descendait dans la cuisine et il se mettait à parler tout seul. Il fallait l'écouter et ne rien comprendre de ce qu'il disait, non pas à cause de ses lèvres, mais plutôt à cause de ses mains qui n'arrêtaient pas de tambouriner sur la table. Puis enfin il se taisait et on avait vite fait de retrouver le sommeil. Le lendemain matin, il se levait après tout le monde, les yeux gonflés, silencieux, et il ne saluait personne. À midi, il était redevenu l'homme tout rond et tout jovial qu'il ne pouvait cesser d'être et il se mettait à parler de la pluie et du beau temps en donnant sa préférence au beau temps. Le père de Jean ne se levait peut-être pas dans la nuit pour parler tout seul dans la cuisine. Peut-être qu'il ne faisait pas ce genre de chose. En tout cas, à midi, il avait toujours le même air triste et froid qui était celui de l'hiver où son fils l'avait quitté pour toujours. Fleur n'aimait pas sa présence dans le jardin. Mais c'était le plus beau jardin du monde. Il ne pouvait exister sans lui. Il existait sans elle, mais en était-elle sûre ?

— V'là l'automne qui s'amène, dit un jour le père de Jean qui cassa net une brindille sur la grosse branche d'un arbre. Il ne pouvait pas avoir l'air plus triste. Fleur allait retourner dans le sud. Elle était triste aussi mais elle se promit d'oublier. Il fallait oublier ce qui était arrivé à Jean. Elle ne savait rien de ce qui lui était arrivé. Personne n'en savait rien. Tout le monde pouvait oublier. Sauf le père de Jean qui lutterait tout l'hiver pour ramener son jardin à la vie. Qui sait ce qui se passerait au printemps prochain ? Et l'été prochain, elle aurait quatorze ans. Elle serait presque une femme. Son père lui avait dit que ce serait le moment pour elle de se sentir presque femme. Il lui avait dit : oh pas tout à fait, avec une nuance de regret qui ne lui avait pas échappé. Mais Jean ne serait jamais l'homme qu'il avait pourtant promis d'être. Il ne serait jamais cet homme capable d'émouvoir ses semblables simplement par la magie des mots. Et elle, elle serait exactement ce qu'elle ne savait pas devenir. Comme la vie est triste, pensa-t-elle, et ce n'est la faute de personne cette fois. Sauf celle de Jean peut-être. C'était sa faute ce qui lui arrivait. Mais qu'est-ce qui lui était arrivé ? Est-ce qu'elle pouvait l'accuser en l'absence de faits ? Il lui était arrivé ce qui arrive toujours aux mauvais enfants dans les mauvais contes pour enfants. Mais ces contes étaient de mauvais contes et ils n'expliquaient rien de la faute de Jean. Jean ne pouvait pas être coupable. Il y avait une autre explication. Il avait manqué de prudence. Il n'avait pas su avoir confiance. Il n'avait pas mesuré l'exacte distance qui le séparait de son projet. Et il avait disparu sans laisser de traces. Maintenant son père constatait l'arrivée de l'automne, voulant dire que le temps avait encore passé et que personne ne lui avait parlé de son fils comme il voulait qu'on en parle.

— Ça va êt' l'heure de rentrer, dit-il comme s'il ne s'adressait à personne. Fleur secoua son tablier.

— J'vais rentrer moi aussi, dit-elle avec l'accent du nord, mais le père de Jean ne s'en aperçut même pas.

— C'est l'heure, se contenta-t-il de dire et il ramassa son chapeau sur la murette et d'un pas lourd il sortit du jardin.

Fleur resta seule un moment. Le père ne s'était même pas retourné. Il était sorti du jardin et maintenant il était dans la cuisine et il activait le feu dans la cheminée. Elle porta une fleur à ses lèvres.

 

À mi-chemin, Jean changea d'avis. Il marchait depuis douze jours et il ne se portait plus très bien. Il résolut de retourner sur ses pas. Il attendit une nouvelle nuit, et il rebroussa chemin. Maintenant, il s'éloignait du sud. Exactement l'inverse de ce qu'il avait voulu. C'est quelquefois comme ça dans la vie. On ne fait plus ce qu'on avait décidé de faire. On change d'avis. C'est ce qui arrivait à Jean. Et cela, à peine douze jours après avoir décidé le contraire. Est-ce qu'il pouvait encore se faire confiance ?

Que déciderait-il dans douze jours ? Et s'il lui prenait alors l'envie d'aller dans le sud, est-ce qu'il le ferait ? Il aurait perdu toute la confiance qu'il faut avoir en soi pour entreprendre ce genre de voyage. C'était la première fugue de Jean. Et il l'avait ratée. Rien ne s'était opposé à sa réussite pourtant. Il n'avait été victime ni de la faim, ni d'une chute ni de la gendarmerie. Personne ni rien ne l'avait empêché de progresser vers le succès qu'il s'était promis. Il avait été lui-même le seul facteur d'échec. Et pour quelle raison ? Il ne savait pas très bien. S'il avait su, il ne parlerait peut-être pas d'échec. Il se trouverait des excuses. Et sans doute le satisferaient-elles. Mais non. Il ne savait rien des raisons qui le poussaient dans le sens contraire du succès. Il en parlait à son chien, chemin faisant. Il parlait dans l'espoir de se construire à défaut d'une raison pure et simple, au moins une conversation dont le contenu vague lui assurerait, plus tard, au moment des inévitables explications à fournir, un certain équilibre. Il avait terriblement besoin de se trouver un équilibre face aux questions qu'on lui poserait. On ne lui demanderait pas de se justifier. Ce n'est pas le genre de demande qu'on adresse à un fugueur. On ne lui poserait non plus aucune question sur les paysages, les gens, les villes qu'il avait rencontrés, traversées, admirés. On se fichait pas mal de ce qu'il avait vécu. Non, ce qu'il faudrait répondre n'était pas contenu ni dans le voyage lui-même ni dans les véritables raisons du voyage. Il faudrait répondre à une réponse, voilà. Et Jean savait que c'était là le plus terrible des exercices mentaux qu'on exige d'un enfant. On ne lui dirait pas : répond à la réponse ! car personne n'admettrait que ce fût là la véritable nature de leur question. Il ne serait même pas question de discuter. Et quoi dire ? Quoi dire pour satisfaire tout le monde ? Voilà à quoi pensait Jean sur le chemin du retour. C'était un chemin du retour plus court que prévu et il n'y avait pas eu de véritable chemin d'aller. Il y en aurait eu un s'il avait été jusqu'au bout, mais ça n'avait pas été le cas. Le chemin du retour, lui, existait bel et bien. C'était un triste chemin gris et sale comme l'hiver. Au début, il marcha la nuit. Et il se ficha complètement d'être pris en flagrant délit de fugue. Un jour, les gendarmes le cueilleraient tandis qu'il observerait la nudité hivernale d'un mûrier sur la place d'un village. Il ne refuserait pas de s'identifier. On lui donnerait à manger et il aurait chaud près du poêle et on lui promettrait une sévère punition. Ce ne serait pas la justice des hommes qui lui infligerait le châtiment qu'il méritait. Il se demanderait alors si son père se montrerait aussi féroce que le diraient les gendarmes.

 

C'est donc sur le chemin du retour que Jean rencontra le cheval. Tout de suite, le cheval lui parla :

— Ça alors ! Je te trouve bien jeune pour un chemineau.

— Je ne suis qu'un enfant, dit Jean comme dans un rêve. Mais plus tard, ajouta-t-il pour tenter de s'étonner de le dire à un cheval, plus tard je serai écrivain.

— Écrivain ? dit le cheval qui semblait entendre ce mot pour la première fois. Il souffla fortement dans ses narines. Tu veux dire, un de ces hommes qui écrivent sur les chevaux ?

— Sur les chevaux et sur d'autres choses.

— Il ne faut écrire que sur les chevaux, dit le cheval qui semblait en connaître un sacré bout sur l'écriture. Ça ne te vaudra rien d'écrire sur les hommes. Si tu peux, n'écris rien sur les hommes.

— C'est pourtant ce que je vais faire, dit Jean qui eut soudain l'impression de se fâcher. Je ne vais tout de même pas passer ma vie à écrire sur des chevaux que je ne connais d'ailleurs pas.

— Et qu'est-ce que tu connais des hommes, hein ? dit le cheval avec une pointe d'ironie qui blessa le cœur de Jean.

— Je n'ai pas l'intention d'écrire sur les chevaux, se contenta-t-il de dire sachant très bien que ça ne voulait rien dire et qu'en tout cas ça n'empêcherait pas le cheval de continuer à lui imposer son point de vue.

— Pouce ! dit soudain le cheval. Tu ne connais certes rien de la vie, mais je vois que tu es un véritable cheval de trompette.

— Mais je continue de t'affirmer que ton cheval n'est qu'une bête.

Le cheval se tut et se mit à trottiner à droite du chemin le long de la clôture. De temps en temps, il tendait le cou vers une touffe d'herbes et en arrachait une poignée de trèfles.

— Moi, je ne suis qu'un cheval de foin, finit-il par dire. Et je n'ai été cheval de cheville qu'à la belle époque. À ce moment-là, mon maître aimait les chevaux et il avait bon œil.

— Mon père, dit Jean qui avait envie de parler, c'est le jardin qu'il préfère. Il n'aime pas beaucoup le chien.

Le chien se tenait à l'écart dans le champ à droite du chemin. Il les surveillait du coin de l'œil. Il n'avait jamais aimé les chevaux. Il n'aimait pas ce regard d'admiration que les hommes avaient toujours pour les chevaux, mais c'était là un fait qu'il fallait accepter. Il pouvait en effet l'accepter et en même temps détester les chevaux. Il n'est pas interdit de détester. Il est interdit de mordre, mais on peut toujours réserver une petite place au dégoût qu'on éprouve pour les uns ou les autres. Cette place est sacrée et personne ne vient l'occuper sans y être forcé. Il avait passé beaucoup de temps à forcer tous les chevaux du monde à s'y presser comme dans un enclos. Et il n'avait jamais mordu de cheval. Ce n'était pas faute de l'avoir rêvé.

— Ton chien ne m'aime pas, dit le cheval.

— Je n'y peux rien, dit Jean. Je ne peux pas le forcer à t'aimer. Mon chien est comme il est. Personne ne peut le forcer à changer.

— Ce n'est pas ce que je te demande, dit le cheval un peu irrité que le petit homme commente ses réflexions. Je n'ai pas dit, expliqua le cheval : je voudrais que m'aimât ton chien. J'ai dit : il ne m'aime pas. Je n'ai rien souhaité et je n'ai pas douté un instant de la véracité de mon propos.

— Excuse-moi, dit Jean, mais je croyais que tu parlais comme un homme.

— Désolé de ne pas le faire, dit le cheval encore vexé par la réflexion du petit homme. Décidément, dit-il, je ne fais rien comme tu veux.

— Tu as une âme de cheval, dit Jean qui se sentit soudain très fier de pouvoir dire tant de choses avec si peu de mots. Il le disait à un cheval, ce qui en diminuait un peu le sens et surtout la portée, mais c'était toujours mieux que d'offrir bêtement des fleurs à une fille qui ne sait plus quoi dire et qui se met à rougir en disant merci du bout des lèvres. Jean savait pertinemment qu'il était en train de rêver. Dans la vie de tous les jours, les chevaux ne parlaient pas et on n'avait jamais saisi la pensée d'un chien. Les choses étaient beaucoup plus simples. Mais qui a de beaux chevaux ? Celui qui les rêve ou celui qui les possède ? Ailleurs, il y a peu de rois et beaucoup de paysans. Les chevaux sont dehors, comme disait le cheval.

Enfin, le chien continuait de détester le cheval. De temps en temps, il disparaissait dans les herbes hautes et le cheval tournait la tête d'un air inquiet, mais l'herbe frémissait dans le même sens, parallèlement au chemin, puis le chien réapparaissait, toussant un peu à cause du pollen et secouant la tête pour en extraire la rosée. Le cheval sourit à cette réflexion qu'il venait de faire. Il y avait beaucoup de rosée dans cette tête de chien et ça lui jouait de sacrés tours de temps en temps. Il n'était pas loin d'être un chien idiot. En tout cas, il n'était pas dangereux. C'est chouette, pensa Jean, d'avoir un ami un peu bête. Je sens que toute ma vie j'aurai besoin d'un ami un peu bête. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve ça vraiment très chouette. Le cheval n'était pas bête. Il avait une âme de cheval et on ne pouvait pas le comparer à un homme bien qu'il parlât. D'ailleurs, il ne parlait pas tout à fait comme un homme. Il ne pouvait pas ressembler à un homme à cause de son langage. Ce serait trop facile, d'autant qu'il n'y avait pas moyen de vérifier s'il comprenait vraiment tout ce qu'il disait. En tout cas, Jean n'était pas assez calé pour entreprendre ce genre de vérification. Il n'était pas totalement maître du rêve dont il voulait cependant être le seul auteur. Il lui semblait que le cheval revendiquait sa part de création. Le cheval était un peu malin, c'est tout. Il ne pouvait pas le dépasser en matière d'invention. Il était sans doute plus âgé que lui. C'était peut-être un adulte. Les animaux ne restent pas longtemps enfants. Mais, comme on dit, à jeune cavalier, vieux cheval. Le cheval pensait évidemment le contraire. Il aurait souhaité un cavalier plus expérimenté. En fait d'expérience, relative au cheval par exemple, Jean n'en avait aucune. Une fois il avait embrassé une fille sur la bouche. Il ne l'avait pas fait par amour mais par défi. La fille avait haussé les épaules en le traitant d'imbécile. C'était sa réponse au défi qu'il lui avait lancé. Un jour, il embrasserait Fleur sur la bouche, et il se demandait comment elle répondrait à cet amour. Si elle haussait les épaules et si elle le traitait d'imbécile, il serait sans doute le plus malheureux des hommes (hommes, parce que cela se passerait beaucoup plus tard). Mais peut-être que Fleur serait comme le cheval. Elle ne lui offrirait aucune réponse. Elle ne parlerait même pas d'amour, comme le cheval refusait de parler d'amitié. C'étaient des personnes à peu près inaccessibles et pourtant, Jean avait terriblement envie de les approcher et peut-être même de se les approprier. Il pouvait, s'il faisait ce qu'il fallait pour ça, les voler au monde auquel ils appartenaient, les arrachant à leur solitude jalouse, et alors il serait le plus heureux des hommes. Mais il n'avait pas eu besoin d'arracher le chien à un monde lointain. Il ne lui avait fallu aucun effort pour en faire son compagnon de route. Avec le chien, tout était plus facile.

Mon maître, dit le cheval, était un bon bonhomme tout rond et jovial avec des joues rouges et des cheveux bouclés (— ça, c'est le père de Fleur, pensa Jean. Comme le monde est petit !). C'était un brave homme. Je parle de lui au passé parce je compte bien ne plus le revoir. Non pas que je le déteste. Au contraire, je l'aime beaucoup. Mais si je le revoyais un jour, ce serait la fin de mon voyage et c'est cela qui me rendrait triste. Je ne sais pas si la joie des retrouvailles suffirait alors à effacer la peine de devoir retourner à l'écurie et aux travaux des champs. Aujourd'hui, je suis un cheval de foin. Mon plus net désir est de ne jamais redevenir un cheval d'avoine ou de cheville. Pourvu que cela ne m'arrive plus ! Toi, tu ne seras jamais mon maître. Qu'est-ce que tu peux être petit ! Comme je te l'ai dit, poursuivit le cheval (— il faut dire qu'ils s'étaient arrêtés tous les trois — le cheval, Jean et le chien — dans un bois bien à l'abri de la nuit et ils se partageaient des châtaignes grillées que Jean faisait sauter dans le feu —) mon maître était un bonhomme. Et tout le monde l'aimait bien à cause de cela, qu'il fût bonhomme et tout ce qui s'en suit. La vie ne l'avait pas particulièrement gâté, mais elle ne l'avait pas non plus trop fait souffrir. Il avait eu son compte de petites douleurs et il les avait toutes supportées, non pas avec courage, parce que ce n'était pas nécessaire, mais avec ce qu'il convient d'appeler sa bonhomie. Il avait vu mourir beaucoup de gens, mais il ne les aimait pas assez pour en souffrir vraiment. Il avait pleuré à la mort de sa mère, juste ce qu'il faut à cause du curé qui disait que cette mort-là n'était pas vraiment une mort, mais plutôt une fin. Il fallait pleurer, juste ce qu'il faut, parce que c'était la fin de quelque chose, tandis qu'il y avait tant de morts dont on ne pouvait douter qu'elles fussent injustes. En tout cas, sa mère était morte d'une manière fort juste et il n'y avait rien à redire quant aux pleurs qui participèrent à son dernier silence. Mon maître ne m'a jamais parlé de la mort de son père. Il ne m'a pas dit s'il avait pleuré comme il fallait. Il y a peut-être des choses qu'on ne dit pas à un cheval. Par contre, quand sa fille préférée mourut d'une étrange maladie qui n'était pas une maladie du pays, alors le vieux poussa un grand cri qui fit peur à tout le monde et j'ai dû me coucher pour dormir quand le silence est revenu à la maison. C'était un silence chargé de silence, vois-tu ? Dans le silence, il y avait un autre silence. Il n'y a pas de silence autour d'une maison. Il y a le chien qui se gratte, le cheval qui s'ébroue, la chauve-souris qui gobe, l'herbe qui se plie, le drap qui remonte, le robinet qui goutte. Le silence n'existe pas vraiment. Il ne se met à exister qu'à la mort de quelqu'un. Alors c'est un vrai silence. Mais ce n'est rien ce silence. Il n'est rien que le silence, même si la douleur l'égare. Tout le monde connaît ce silence, ce silence particulier de la famille qui se recueille et ferme les yeux dans la mémoire. Et soudain il y a plus que la douleur. Il y a l'amour détruit. Et le silence se creuse d'un autre silence qu'aucun son ne peut atteindre. Les poètes peuvent bien traverser le silence et le peupler de leurs chimères, personne ne prend la place de l'être aimé qui cesse d'être et qu'il n'est plus possible d'aimer. Est-ce que Fleur est morte ? se demandait Jean et une terrible angoisse retenait ses mains dans le feu. Le cheval le bouscula.

— Eh ! petit homme, lui dit-il doucement, tu es en train de te brûler les mains.

— Bon sang ! dit le chien, cela sentait la chair brûlée et m'a ouvert l'appétit au point que je vais me mettre à aimer les châtaignes grillées.

— Est-ce qu'elle s'appelait Fleur ? dit Jean la gorge serrée.

— Non, dit le cheval.

Jean était rassuré. Il se détendit et croqua une châtaigne chaude.

— Je crois qu'elle n'avait pas de nom, ajouta le cheval.

— Tout le monde a un nom, dit Jean angoissé de nouveau.

— Celle-là n'en avait pas, dit le cheval d'un ton péremptoire. Si elle avait eu un nom, j'aurais été le premier à le savoir.

— Tu ne sais rien du tout ! cria Jean soudain. Il se leva d'un coup et cracha la châtaigne dans le feu où elle se mit à grésiller.

— Mais enfin, dit le cheval impressionné par la colère de Jean, puisque je te dis qu'elle n'avait pas de nom.

— Tout le monde a un nom, dit Jean en tremblant. Est-ce que tu t'imagines qu'une fille supporterait de vivre sans un nom pour l'appeler.

— C'est peut-être pour ça qu'elle est morte, dit le chien stupidement.

— Non, dit le cheval d'un ton savant, elle est morte de cette maladie étrangère au pays et que les oiseaux migrateurs transportent dans leurs pattes. Je ne me souviens vraiment pas de son nom.

— Tu ne te souviens de rien, dit Jean. Tu n'es qu'un cheval et je suis en train de rêver que ma meilleure amie est morte.

— Qu'on m'explique, fit le chien en grignotant deux châtaignes à la fois, ouf ! qu'on m'explique ! Je ne comprends plus rien du tout.

— Si le maître de ce cheval est le père de Fleur, et si la fille de son maître est morte, je me pose la question de savoir s'il s'agit de Fleur ou non. Il y a une réponse à cette question. Et cette réponse est un nom. Il est impossible que ce ne soit pas un nom. Et j'ai tellement peur que ce soit Fleur.

— Tu ne peux donc souffrir puisque tu ne sais rien, dit le cheval qui voulait tout savoir et qui ignorait que tout le monde a un nom.

— Je t'en prie, cheval, je t'en prie, souviens-toi ! supplia Jean.

— Je ne m'appelle pas cheval, dit le cheval qui se coucha sur le côté, le dos au feu, vexé.

Jean paraissait interloqué. Il appelait le cheval, cheval, et le chien, chien. Ils n'avaient pas de nom et ils admettaient sans discuter que tout le monde n'en eût pas forcément.

— Mais comment s'appelle ton maître ? demanda Jean.

— Mon maître, c'est mon maître, et toi tu es mon compagnon de route. Voici ton chien et c'est la nuit. Mais enfin, éclata le cheval, tu nous ennuies avec tes noms de personnes et tes noms de choses ! Je ne sais pas si la fille de tes rêves est morte ou si elle vit encore. Est-ce que le chien le sait ?

En réalité, le chien s'appelait Crincrin mais Jean ne le savait pas. C'était tout ce qui se passait. Il n'avait jamais su le nom du chien et le cheval n'avait pas dit le sien sans doute parce qu'il n'en savait rien. En tout cas, son maître ressemblait terriblement au père de Fleur. C'était vraiment terrible de le constater. C'était terrible qu'il eût une fille de morte et que cette morte, c'était peut-être Fleur. Et Jean qui était sur le chemin du retour, tout près de la maison de son père ! Il tournait peut-être le dos à la tombe de sa bien-aimée. Il avait abandonné l'idée de ce voyage pour des motifs futiles. Il était incapable de dire pourquoi il avait renoncé à descendre dans le sud. Il s'était mis à rêver de toutes ses forces et maintenant il s'imaginait que sa bien-aimée était morte et qu'il ne pourrait plus l'aimer.

 

À peu près au même moment (tandis que Jean se demandait s'il allait reprendre la route du sud ou continuer son retour vers le nord) Fleur écoutait son père décrire aux gendarmes le cheval qui venait, comme disait son père, de prendre la poudre d'escampette, ce qui avait fait rire Fleur. Bien sûr que ce n'était pas bien de rire alors qu'on était si proche de la mort de la petite sœur. Toute la famille avait tellement pleuré et le père avait brisé un tas de choses dans son atelier qui était encore en désordre. Fleur avait eu très peur de ce père d'ordinaire si rond et si jovial. Ses boucles de cheveux lui tombaient sur les yeux qu'il avait remplis de larmes douloureuses. Et puis il n'avait pas pu rester dans la cuisine et il était allé dans l'atelier et là il s'était mis à tout casser et depuis personne n'avait osé ranger cet incroyable désordre. Il était devenu tout pâle et il n'avait pas pu retenir sa colère contre le dieu qui accepte sans s'expliquer la mort des petits enfants innocents. Il avait dit que ce dieu ne valait pas mieux que les hommes mais personne n'avait écouté la suite de ses blasphèmes, parce que chacun priait pour que Dieu lui pardonnât. Il avait fallu prier de toutes ses forces parce que le chagrin était insupportable. Cela faisait mal partout, on se sentait mal partout, on n'avait plus envie ni de se rappeler ni de rêver. On n'arrivait pas à faire autre chose que de penser à la petite morte qui était morte et bien morte. Seul le père avait exprimé sa colère, mais il avait été au-delà de ce qui est permis. Fleur avait regardé le visage de la morte qui avait été sa sœur. Elle avait regardé les mains et il lui semblait que sa poitrine bougeait et chaque fois elle y croyait, et puis elle se disait qu'elle était stupide de penser que la vie pouvait revenir à tout moment habiter le corps de la petite morte. C'était vraiment stupide. Ce n'était pas à cela qu'il fallait penser. Elle pouvait éviter de penser si elle priait comme il faut. Les mots des prières étaient merveilleusement adaptés à la situation. Ils sonnaient juste, sans doute parce qu'ils avaient subi l'épreuve du temps dans la mémoire des hommes. C'étaient les mots qui convenaient et il était inutile de penser avec ses propres mots. Mais c'était plus fort que soi. Elle ne pouvait s'empêcher de penser chaque fois que la morte, la toute petite morte, semblait se réveiller d'un sommeil qui n'était qu'un sommeil et rien d'autre. Alors elle n'avait pas vraiment envie de tout casser comme son père l'avait fait. Les mots de la prière lui expliquaient tellement bien la colère et le désespoir. C'était presque merveilleux de les aimer. Et puis le cheval s'était échappé dans la nuit. Cette fuite n'avait rien à voir avec la mort de la petite sœur, mais les gendarmes ne pouvaient s'empêcher de penser que ce n'était peut-être pas le cas. Fleur s'était alors imaginé que le cheval avait eu terriblement peur de la colère de son père. Il ne s'était pas senti capable de l'affronter et il avait brisé la porte de l'écurie d'un coup de pied puissant et il avait galopé dans la nuit sans but et sans autres raisons que sa crainte. Les gendarmes avaient dit que c'était son père qui avait cassé la porte de l'écurie et le cheval en avait profité pour aller faire une balade dans la nuit où finalement il s'était égaré. C'était possible que son père eût cassé la porte de l'écurie. Fleur voyait très bien comment la nuit avait pu perdre le cheval au point de le faire disparaître. C'était exactement ce qui lui arriverait si son père avait brisé la porte de sa chambre. Elle n'aurait opposé aucune résistance à la nuit et aurait fini par se confondre avec elle. Mais son père n'avait pas brisé la porte de sa chambre ce soir-là. Il avait simplement frappé et il avait demandé de sa voix douce si elle dormait et s'il pouvait entrer pour lui souhaiter la bonne nuit. Elle s'était levée pour lui ouvrir et son visage tranquille lui était apparu dans la lumière du couloir. Il avait les mains blessées par endroits. Il s'était calmé. Il lui dit qu'il ne fallait pas se lever, qu'elle pouvait se recoucher et que lui ne pouvait pas dormir. Elle fit de la lumière dans la chambre, actionnant l'interrupteur près de la porte et elle s'écarta doucement pour laisser passer son père qui alla s'asseoir sur le bord du lit. Il dit qu'il était désespéré. Il ne pouvait pas dormir. Il ne supportait pas l'idée de dormir tranquillement. C'était impossible, cette idée et d'autres encore qui se bousculaient dans sa tête et il se demandait ce qu'il venait faire dans la chambre de sa grande fille dont le chagrin devait être bien plus grand que le sien. Fleur voulait simplement s'excuser d'avoir ri parce que le cheval avait pris la poudre d'escampette. Elle savait tout de la poudre et rien de l'escampette. Mais il était probable que le cheval ne reviendrait plus dans son écurie.

 

Jean hésitait encore. Il ne rêvait plus et le cheval avait disparu. Seul le chien dormait près du feu où des châtaignes pétillaient encore. Il avait passé la journée à y penser, au sud, à ce sud ensoleillé où sa bien-aimée changeait de couleur à volonté, selon les caprices du vent et du soleil. Et cette nuit, il avait renoncé à marcher, ni dans un sens, ni dans l'autre. Il avait une décision à prendre. Rentrer chez lui et tenter de se faire pardonner, ou bien reprendre la route du sud pour aller déclarer son amour à la plus chouette des filles qu'il avait jamais rencontrées. Il eut envie de rêver à nouveau. Peut-être que le cheval réapparaîtrait pour lui donner une de ses leçons de morale dont il avait le secret. C'était un cheval qui ne répondait pas vraiment aux questions qu'on pouvait se poser. En fait, il jetait toujours le doute sur ses propres réponses et il n'était pas facile de fixer sa pensée comme on voulait chaque fois qu'il était intervenu dans le débat intérieur qu'on pouvait cultiver en soi. C'était un cheval de rêve qui n'avait rien à voir avec les chevaux. Ni même avec les hommes qu'il se plaisait à singer. Mais Jean renonça à le faire venir du fond de son âme. Il préféra, sans savoir pourquoi, que le cheval demeurât silencieux et même sans apparence. Il essaya de penser à autre chose ne perdant pas de vue qu'il avait une décision à prendre. Il pouvait très bien penser à autre chose et prendre une décision. Il faisait bon près du feu qui lui cuisait le visage et les genoux. Il ne savait pas si cette douleur dans le dos était due au froid ou à autre chose de moins explicable.

 

Kateb était venu pour aider à la coupe des foins. C'était le début de l'été. Fleur devint tout de suite amoureuse. Elle n'avait jamais été amoureuse mais elle sut bien deviner qu'il s'agissait de l'amour et de rien d'autre. Son père avait embauché Kateb à cause de la grande fatigue qui avait été la sienne après la mort de la plus petite de ses filles. Il avait tout expliqué à Kateb au sujet du matériel, du rangement, des horaires et Kateb avait tout accepté sans discuter. Le père avait l'air satisfait. Il avait perdu un peu de sa rondeur et de sa jovialité, mais il avait laissé épaissir sa chevelure bouclée qui lui tombait devant les yeux et sur les oreilles. Dans le cou, il avait noué quelques mèches avec une boucle dorée. On ne l'entendait plus pleurer. Il riait même à table, où il avait retrouvé le coup de fourchette qui l'avait rendu fameux dans la contrée. À la fin du repas, ses joues avaient toujours retrouvé un peu de cette rougeur qui était le plus apparent de ses signes distinctifs. Kateb était fort différent du père de Fleur. Il était grand, il avait la peau brune, et ses cheveux tombaient en longues mèches lisses et bouclées. Ses mains étaient longues et fines, à peine marquées par les travaux des champs. Il semblait les entretenir avec un soin particulier. Quand il posait ses pieds sur une chaise, le soir après la soupe, bien calé dans un fauteuil à côté de la cheminée, le père de Fleur lui offrait un peu de tabac et il en bourrait une pipe noire et blanc dont la fumée ne tardait pas à faire tousser tout le monde. Ses grands pieds solides jouaient l'un avec l'autre à l'intérieur d'épaisses chaussettes qui sentaient la terre. Il les faisait jouer toute la soirée, jusqu'à ce que le père s'endorme, et puis il les remettait dans les lourdes chaussures jaunes qui avaient étonné tout le monde la première fois qu'on le vit au village. C'était un homme jeune, à peine souriant, mais dont on voyait bien qu'il n'était pas méchant et qu'il ne pouvait pas le devenir. Il avait de beaux yeux presque noirs et une bouche à peine dessinée et toujours une mèche noire et bouclée sur la joue. Fleur en était terriblement, et même jalousement amoureuse. Elle n'avait jamais aimé personne de cet amour. C'était donc de l'amour. Elle fut donc terriblement, jalousement mécontente d'être obligée d'aller passer les vacances, comme c'était la tradition chaque été, chez sa cousine dans le nord. Elle n'avait jamais eu aucune raison de se satisfaire de ce genre de vacances loin de chez soi, mais cette fois elle avait une bonne raison de faire connaître son mécontentement. Elle pouvait exprimer ce mécontentement sans le justifier. Elle était sûre qu'elle pouvait se passer d'explications mais quand elle eut exprimé devant son père son souhait de passer les vacances à la maison, celui-ci en demanda les raisons, et comme elle refusa de les lui donner, il considéra qu'il n'y en avait pas et que le mieux était d'aller visiter la cousine du nord jusqu'à la fin de l'été. Fleur pesta sans retenue mais son père ne revint pas sur sa décision. En quittant la ferme à bord de la camionnette, elle faillit pleurer. Elle aperçut Kateb qui traversait un champ en sifflotant. Le voyage vers le nord ne fut pas des plus gais. Elle répondit à peine à la conversation de son père qui conduisait la camionnette. Elle ne s'intéressa pas une seconde aux chamailleries d'Olivier qui la taquinait sous la bâche. En dehors du fait d'être terriblement amoureuse, elle avait jalousement envie de le rester.

Et voilà qu'à la fin de l'été, ce fut Kateb qui s'amena avec la camionnette pour ramener les enfants à la maison. Mais personne ne songea à s'étonner. L'étonnement était ailleurs. Quand il arrêta la camionnette près du jardin encore en fleurs, Fleur fut la première à apercevoir la petite tête obstinée de Jean. Elle vit d'abord le profil rassurant de Jean et elle n'eut pas le temps de retenir les bouffées de chaleur qui empourpraient ses joues. Elle venait de rencontrer le regard interrogateur de Jean. Comme Kateb n'était nullement amoureux de la fillette et qu'il était loin de s'imaginer qu'elle n'avait d'yeux que pour lui, il ne la remarqua même pas. Il descendit de la camionnette, s'étira un moment en s'appuyant sur une aile et il se mit à bourrer nerveusement sa pipe en regardant le type qui s'amenait vers lui la bouche ouverte et les mains tremblantes. Il ne savait pas que c'était le père de Jean et celui-ci ne connaissait pas Kateb qu'il imagina être, et sur ce point il ne se trompait pas, un garçon de ferme. Jean était encore assis dans la camionnette. Fleur le rejoignit avant son père, un peu gauche, se planta un peu en avant de la cabine, une main moite posée à plat sur l'aile et de l'autre barbouillant son visage de chaudes larmes. Mais Jean disait quelque chose à Fleur et il avait une drôle de voix qui n'était pas celle d'un petit garçon. Fleur ne semblait pas comprendre et elle jetait des regards éperdus en direction de Kateb qui, indifférent à la scène qui se jouait, entamait une conversation avec une fille du pays qui devait sans doute le trouver fort biau. Le père de Jean ne réussit pas à exprimer ce qu'il s'était promis de dire. Il y avait travaillé depuis deux jours, exactement depuis le jour où le père de Fleur lui avait appris la présence de Jean dans sa maison là-bas dans le sud. Le père de Jean n'avait posé aucune question. Il avait écouté le père de Fleur sans l'interrompre une seule fois et puis celui-ci avait été obligé de demander s'il y avait toujours quelqu'un au bout du fil et il avait dû le demander plusieurs fois avant d'obtenir une réponse. Il comprit ce qui se passait dans la tête du père de Jean qui avait sans doute renoncé à l'idée de revoir un jour son fils. Et bien le petit avait mis plus de six mois pour rejoindre le sud et il était arrivé dans un état de saleté qui avait failli faire vomir une fille de ferme qui pourtant s'y entendait en matière de saleté ! On l'avait pris pour un petit gitan et on avait cherché à le faire fuir en lâchant les chiens à ses trousses mais il n'avait pas reculé et il avait crié son nom et le père de Fleur avait soudain compris. Il avait rappelé les chiens et il s'était précipité les bras ouverts vers le garçon qui tenait ferme une pierre dans ses mains. Il l'avait ramassée pour la jeter sur les chiens et il l'avait encore dans la main quand ils entrèrent dans la cuisine. Kateb se pinçait le nez et la fille de ferme lui fit remarquer que l'odeur de son tabac était bien plus insupportable. Il la plaisanta au sujet de l'odeur de ses bras et elle lui jeta un torchon au visage. Il sortit en riant, déposant au passage le torchon sur la tête de Jean qui eut envie de rire.

 

Le père de Fleur était exactement comme Fleur le lui avait décrit. Il l'aima tout de suite. Il était prêt à lui demander la main de sa fille. C'était ce qu'il ferait plus tard, quand il aurait l'âge de le faire. En attendant, il s'expliqua brièvement sur les raisons de son voyage et le vieux père fut presque attendri par cette histoire de petit garçon amoureux qui parcourt les mille kilomètres qui séparent le nord du sud simplement pour revoir sa petite amie. Il lui avait fallu six mois pour réaliser cet exploit et il était assez modeste pour ne paraître attacher de l'importance qu'au but de son voyage, laissant dans l'ombre les multiples péripéties qui avaient dû immanquablement en éclairer la difficulté. Le père de Fleur avait expliqué les choses de cette manière au père de Jean qui n'avait justement pas retenu l'objet de la fugue de son fils, s'épouvantant, sans rien en savoir, des péripéties du voyage qu'il imaginait rien moins que terribles. Et maintenant il regardait son fils qui ne le regardait pas et il voyait aussi la fillette qui regardait ailleurs. Il ne comprenait vraiment rien. Il ne voyait rien de l'amour vertigineux de Jean pour Fleur ni rien de l'amour funambule de Fleur pour Kateb. Il ne voyait que sa propre douleur et il se demandait si ce fils prodigue pouvait encore l'aimer. Il l'avait cru mort et sans doute mangé par les oiseaux barbares qui peuplent les routes de l'hiver. Il s'était imaginé jusqu'à la dernière pensée de ce fils impossible. Et maintenant qu'il pouvait le toucher à nouveau, il était là, nonchalant, incapable de saisir le sens de ce qui se passait entre ces trois personnages : Jean, Fleur et Kateb.

 

Jean, Fleur et Kateb allèrent au cinéma le samedi suivant. Jean avait fait tailler la tignasse hirsute qu'il avait ramenée de son voyage comme un souvenir encombrant. Fleur avait rehaussé son regard de petites touches de bleu sur les paupières. Et Kateb s'était amusé à essayer une nouvelle pipe dont le père de Jean n'avait plus l'usage. Ils allèrent ensemble au cinéma qui se donnait dans la salle des fêtes de la mairie. Tous les villageois avaient voulu être présents, non pas pour le film, qui ne pouvait pas les intéresser, mais pour alimenter leur curiosité. Jean, Fleur et Kateb s'assirent au premier rang où ils demeurèrent seuls tout le long du film. Fleur voulut bien rire chaque fois que Kateb souriait. Il sentait la pipe éteinte. Jean voulut entrer dans le film et il y entra totalement. Sa préférence allait à un drôle de personnage mal fringué qui distribuait des cartes d'invitation aux passants dans la rue. Il les avait chipées dans le hall d'entrée d'une maison bourgeoise tout agitée des préparatifs de la fête qui allait être donnée en l'honneur des fiançailles d'une fille que Jean trouva d'ailleurs à son goût. Elle avait de longues jambes et un sourire à tomber à la renverse. C'était exactement le genre de fille dont on pouvait rêver. Il entra donc dans le personnage qui invitait toute la ville aux fiançailles et il fut de la fête. Il fallut fermer les portes sur le nez de la populace qui s'excitait. Lui, en tout cas, était entré. Il avait loué un chouette costume et il faisait craquer ses chaussures dans les couloirs. Enfin, il put approcher la belle. Elle l'appela Jean. Il faillit s'évanouir et elle lui demanda quelque chose qu'il ne comprit pas mais qui n'avait pas de réelle importance. En fait il avait raté le début du film et il aurait dû savoir comment elle s'appelait. À partir de ce moment, le film cessa de l'intéresser. Mais Fleur était ailleurs. Il eut le sentiment qu'il ne la rejoindrait jamais là où elle se plaisait à le faire souffrir, sans le vouloir, il le savait. Maintenant, il ne pouvait plus lui dire je t'aime. Il devait se taire à tout jamais. Il ne se souvenait même plus des détails du voyage. Il aurait pu écrire un livre là-dessus. Il aurait raconté comment il avait vécu avec des gitans qui avaient admiré son courage. Et comment il avait parcouru deux cents kilomètres à bord d'un camion qui transportait des choux-fleurs. Il aurait raconté sa rencontre avec un éléphant dans un terrain vague où tout le monde attendait le reste du cirque qui ne vint jamais. Il avait connu un sacré type qui avait six doigts à chaque main et qui jouait de la flûte en virtuose. Un autre lui avait proposé de garder ses moutons et il avait été mordu par le chien qui ne savait pas et qui ensuite l'avait regardé comme quelqu'un qui voulait s'excuser mais qui ne pouvait pas le faire faute de pouvoir le dire. Il avait croisé le regard d'une femme dans un port et il avait voyagé un instant de l'autre côté du monde. Il avait revu cet autre côté du monde un peu plus tard, tandis qu'il souffrait de la faim et qu'il tentait de voler des fruits sur la place du marché. Il avait reçu une formidable gifle au moment même où sa main touchait la peau cireuse d'une pomme. Il avait couru comme un dératé pour échapper aux représailles et un type qui vendait des anciennes horloges l'avait caché dans sa camionnette jusqu'à la fermeture du marché. Ensuite, il l'avait ennuyé avec la description minutieuse du mécanisme d'horlogerie dont le pendule l'étourdit. Et puis il avait vu, tandis qu'il se reposait sous un arbre, un oiseau noir et blanc lui voler un morceau de brioche qu'il réservait pour plus tard. Il avait haï l'oiseau et puis il avait enfin ri de cette aventure. Et puis il était arrivé au terme du voyage et plus rien de tout cela n'avait compté. Personne ne saurait rien de ce qu'il avait vécu. À quoi bon ? Il n'avait pas vécu ce qu'il avait cherché à vivre. Il ne voulait plus en connaître les raisons. Il y en avait sans doute beaucoup. Mais, au fond, il n'y avait plus que les yeux de Fleur pour assister au désastre qui ravageait son cœur. Elle aurait pu en effet s'en inquiéter. Mais elle était ailleurs. Il lui avait appris à rêver et elle vivait enfin son premier rêve. Elle le vivait sans lui et elle l'avait sans doute oublié. Mais ce n'était qu'un premier amour. Il y en aurait d'autres. Enfin, il souhaita qu'il n'y en eût plus qu'un autre. Un autre suffirait largement à briser définitivement son cœur d'enfant.

 

Et puis l'hiver était là de nouveau, le triste hiver gris et sale qui revenait chaque année pour détruire les mêmes choses dont certaines disparaissaient à tout jamais, malgré le sacre du printemps. Jean avait vu pas mal de choses s'envoler dans le ciel noir vers lequel il devait forcément lever les yeux de temps en temps pour en mesurer l'infini. C'est là qu'il irait un jour prochain. Ce jour-là, il serait une chose de l'hiver et il aurait la certitude de ne plus revoir le printemps. Et v'là que son père se barrait à son tour. Son père avait laissé une bêche plantée de travers dans une butte de terre noire et il avait laissé un mot écrit sur une feuille de papier sale qui froufroutait sur un clou dans le linteau de la cheminée. Enfin, ça avait dû se passer comme ça. Le mot sur la feuille faisait des froufrous avec le courant d'air qui nourrissait la cheminée et la sœur de son père tenait sa tête de travers penchée sur une épaule dans le même sens que la feuille qu'elle tentait de déchiffrer parce que son père avait toujours eu cette écriture alambiquée avec des boucles et d'autres rondeurs qui en rendaient la lecture difficile. Son père faisait monter la plume dans le papier sale, il formait une jolie boucle avant de s'arrêter et il redescendait dans le sens de la même boucle pour finir dans une rondeur que sa sœur suivait des yeux avec un air de ne rien comprendre à ce qu'il avait voulu écrire.

— Je ne comprends rien, répétait-elle. Il dit qu'il part pour toujours.

Jean se sentit tout de suite coupable.

— Il y a quelque chose qu'il aura mal digéré, avait dit la sœur de son père avec un air entendu que tout le monde avait compris. Jean se sentait vraiment très coupable. (Quand ils dépendirent son père pour l'amener dans la chambre où ils se sont mis à tenter de lui détordre le cou, alors là Jean a compris le message. Il aurait pu se passer de cette mort, de ce style de mort, de cette image de la mort, mais non, cela lui arrivait maintenant parce que son père en avait décidé ainsi. Sa sœur, qui s'appelait Saïda, avait même songé à lui tirer les oreilles et elle le lui avait dit. Ils renoncèrent enfin à lui détordre le cou et ils l'habillèrent de noir.) Voilà le rêve atroce que Jean avait fait sans le vouloir le soir même de l'arrivée d'Saïda qui couchait dans la chambre de son père dans l'attente de son retour.

 

Enfin son père s'était barré pour ne plus revenir. Il avait écrit : occupe-toi de Jean. Saïda n'avait pas tout de suite compris que c'était pour toujours. Voilà ce que l'hiver faisait peser sur sa pauvre conscience d'enfant, et il se demandait si son père n'aurait pas mieux fait de se pendre dans la cuisine dans la seule fin que les autres s'exerçassent à lui détordre ce sacré cou qu'aucune corde n'avait en réalité étranglé. Jean se racontait tout ça dans sa tête pendant que Saïda se tordait le cou pour lire le mot chiffonné que son père avait cloué sur le linteau de la cheminée. Elle acceptait sans doute les raisons de son départ et quand elle eut enfin déchiffré la totalité du message, elle se tourna vers Jean qui se mit à rêver de la déshabiller. Il sourit bêtement parce que cette pensée ne le lâchait pas et qu'elle rendait difficile l'écoute de ce que Saïda était en train de lui dire. Peut-être lui donnait-elle les raisons du départ de son père, ou peut-être ne s'agissait-il que des excuses qu'elle lui trouvait pour expliquer sa fugue, ou bien lui reprochait-elle d'avoir donné le mauvais exemple. (En tout cas, elle était maintenant parfaitement nue et il se demandait si cela pouvait expliquer la bouffée de plaisir qui empourprait ses joues.)

— Tu rougis, dit-elle, c'est vrai que tu rougis. Papa est parti pour quelque temps. Il t'embrasse, tu sais. Pourquoi ne t'a-t-il pas parlé de ce voyage ? Il ne voulait pas t'inquiéter. Il reviendra.

Il pouvait déshabiller toutes les femmes. C'était une chose qu'il pouvait faire parfaitement. Il ne les approchait pas. Il regardait la nudité différente et il sentait à quel point c'était agréable. Un jour, il se coucherait dans cette nudité, exactement comme l'avait fait son père, et il lui arriverait alors quelque chose de vraiment extraordinaire qui lui expliquerait la différence.

— On va vivre quelque temps ensemble, dit-elle. C'est ton père qui me l'a demandé. Tu n'y vois pas d'inconvénient ?

Il ne répondit pas mais il pensa : non.

— Il est bientôt midi, dit-elle. Il va falloir manger. On mangera sur le pouce. Je suis trop fatiguée pour cuisiner. Mais ne t'en fais pas, je cuisine bien. Tu t'en rendras compte. Et elle ajouta : Jean, en le détachant bien du reste de sa réplique. (Il aurait pu lui dire : Saïda, avec ou sans point d'interrogation, mais elle était entièrement nue et il ne pouvait pas parler dans ces conditions.)

 

Il avait déshabillé Fleur de la même façon, plusieurs fois, mais avec Fleur, ce n'était pas une question de sexe et il avait parfaitement pu lui parler. Elle était nue devant lui, sans seins et avec, à la place du sexe, une petite rayure à peine visible. Ce n'était donc pas la même chose. Il avait pu lui parler, répondre à ses questions et continuer de l'aimer de tout son cœur. Avec Saïda, c'était complètement différent. (Il voyait très distinctement l'ouverture du sexe et il savait ce que ça pouvait signifier. Il le savait très précisément. Mais Saïda n'était pas la seule femme avec qui il lui arrivait ce genre de chose. Il y en avait un tas d'autres. Elles avaient toutes des seins charnus et un entrejambe qui bâillait à plaisir. Saïda n'était qu'une femme de plus dans la vie de Jean.) Il rejeta aussi cette image stupide dans la poubelle de sa pensée. Son père ne s'était pas pendu, Saïda n'était pas nue. Seule, Fleur continuait d'occuper sa pensée pour en effacer les souillures. C'était ça la vie. Le père se barrait Dieu sait où et avec qui ? La tante se moulait dans un voile transparent qui n'ajoutait rien à sa nudité. Et Fleur était retournée dans son sud paternel avec l'intention de ne plus remettre les pieds dans le nord où rien ne la retenait. Elle était partie au début de l'automne dans la camionnette que Kateb conduisait. Maintenant on était en plein hiver et Jean s'imaginait qu'elle avait peut-être déclaré son amour à Kateb et que ça n'avait pas déplu à celui-ci et que par conséquent il n'avait plus aucune raison de l'aimer.

 

Maintenant on était en plein hiver et son père était parti pour sans doute ne plus jamais revenir et sa tante Saïda se pavanait comme une dinde entre la cuisine et la porte de sa chambre qu'elle ne fermait jamais. Sa tante Saïda qui avait un amant et qui ne voulait pas qu'on lui fît un enfant. C'est un peu compliquer les choses que de les raconter comme ça. Sans doute. Mais c'est peut-être fidèle à la réalité. Jean est une réalité et il faut bien l'exprimer. Ce qui lui arrivait cet hiver-là, alors qu'il vivait sa onzième année, est sans doute très proche de ce qui vient d'être raconté. Le vieux s'était barré, sans raison et il ne le reverrait sans doute jamais. La tante Saïda faisait ce qu'elle pouvait dans cette attente sans fin et Jean se demandait s'il pouvait continuer de vivre sans Fleur. Il avait tenté une fois de la conquérir, mais sans succès. Il allait maintenant se laisser mourir doucement. C'est ce qui va être raconté maintenant.

Comment Jean, le faiseur de rêves, comment Jean est mort lentement de la maladie de l'hiver. On se moquera complètement du destin de son père et de l'avenir de l'ingrate Fleur. On entendra simplement de loin en loin les froufrous imaginaires des longs voiles indécents de la tante Saïda. On fera simple pour que tout le monde comprenne.

Jean avait donc décidé de mourir. Il avait dit : je n'passerai pas l'hiver et il était bien décidé à ne plus revoir le printemps. Il fallait donc qu'il mourût de quelque chose, ceci non pas pour faire comme tout le monde mais plutôt parce que tout le monde meurt nécessairement de quelque chose. Il examina les causes de décès avec un amusement qui l'empêcha de prendre au sérieux les appels de la vie chaque fois que sa pensée se faisait femme. (Tandis que la belle Saïda clapotait dans son bain, tout entourée de cette eau qui s'élevait en vapeurs inquiétantes dans le plafond de ses rêves, Jean plongeait ses mains frémissantes dans la terre humide et noire de l'hiver qui donnait raison à son désespoir. Il y avait encore cette boue froide et dure qui s'accumulait dans le jardin de son père, étouffant le commencement des fleurs, remuant des pierres blanches aux limites des murs et repoussant avec force la semence et les racines dans la profondeur froide et noire de la terre abandonnée. La boue montait, nourrie de pluie et de feuilles mortes, créant des pentes autour du bassin, creusant le ventre des allées, elle montait, elle était rivière, elle emportait ce qui avait vécu, elle ne laissait aucune chance à l'envie de vivre encore. Jean la ramenait à ses chaussures de ses tristes promenades dans le jardin dépeuplé que son père lui avait abandonné. Il la ramenait et elle s'accumulait, elle se multipliait et elle revivait encore.) Ce n'était pas la seule raison de mourir, mais s'en était une bonne et il lui avait donné toute l'importance qu'il lui reconnaissait.

 

Saïda frottait le carrelage de la cuisine. Elle enlevait la boue qui traversait la cuisine en diagonale et qui se répandait dans l'escalier jusqu'à la porte de sa chambre. Elle descendait avec les draps salis, elle grattait entre deux lames de parquet, elle soufflait en se frottant le front, elle était appuyée à la rampe de l'escalier et elle enlevait une tache sur son genou avec la pointe de son doigt mouillé de salive. Saïda sortait de la cuisine avec le seau clapotant au bout du bras, il la suivait, il la regardait jeter l'eau sale dans la rigole et il poursuivait son chemin jusqu'au jardin. Qu'est-ce qui le rendait le plus malheureux ? L'absence de Fleur ou la fugue de son père ? Pouvait-il répondre honnêtement à cette question ? (Il trempait ses pieds dans la boue, cherchait d'autres flaques plus profondes, s'égarait au croisement des allées.) Est-ce qu'une réponse honnête le ferait revenir sur sa décision ? Il fallait répondre honnêtement à cette question. Mais il ne faisait pas de véritables efforts pour y parvenir. Saïda descendait l'escalier en se tenant le dos, elle s'asseyait sur une marche, croisait ses jambes et elle effaçait une tache sur son genou, portant plusieurs fois le doigt à sa bouche où la langue l'humectait d'un peu de salive.

— Jean, je suis fatiguée, dit-elle. Qu'est-ce que tu réponds à ça ?

— C'est ma faute, dit Jean. C'est tout le temps de ma faute.

— Qu'est-ce qui est tout le temps de ta faute ?

Elle posait cette question avec un air fatigué. Elle essuyait la salive sur le genou avec la paume de la main et avec la même paume elle caressait le mollet jusqu'au coup de pied et elle s'arrêtait un peu pour enfoncer ses doigts dans la cheville.

— Je ne sais pas répondre aux questions, dit Jean.

Elle descendait l'escalier. En bas, elle se baissa pour frotter encore ses chevilles. Il aperçut la nuque blanche.

— Quelles questions, Jean ? Quelles sont les questions qui t'enquiquinent ?

Il ne pouvait pas lui parler de Fleur. Ce qu'elle savait de Fleur n'expliquait rien. Qu'est-ce qu'elle savait à ce sujet ? Avait-elle entendu parler de Kateb ? Non, n'est-ce pas ?

— Si c'est à propos de ton père que tu te questionnes, dit-elle, ce n'est pas la peine de te faire du souci. Il est simplement allé faire un long voyage. Il reviendra de toute façon.

Elle se baissa encore. Elle avait de larges épaules. Les bras descendaient le long des jambes jusqu'à la cheville douloureuse. On a oublié de dire qu'elle s'était tordu la cheville dans l'escalier. Elle avait poussé un petit cri aigu et puis elle avait juré comme un homme. Assise sur la marche fautive, elle avait cherché la douleur du bout des doigts. Le mollet brillait comme une branche.

— Ne te fais pas de souci, dit-elle en balançant l'eau sale dans la rigole.

Elle retournait vers la maison, ayant oublié le seau sur la margelle du puits. Il prenait donc le seau dont l'anse tintait et elle le voyait arriver tout souriant et elle se disait qu'elle était sur la bonne voie. Elle ne pouvait pas lui dire la vérité mais elle n'était pas loin de lui arracher beaucoup plus qu'un sourire. Elle aimait les enfants à ce point.

 

L'orage pétaradait au-dessus du jardin. Il avait collé son nez sur le carreau et il regardait comment le vent secouait les arbres nus. En fait, l'amant de Saïda était un brave type. Au début, il ne venait à la maison que la nuit. Saïda laissait la porte de la cuisine entrouverte et elle n'éteignait pas la lumière dans l'escalier. C'est lui qui l'éteignait avant de rentrer dans sa chambre. Jean voyait disparaître le rai de lumière sous la porte et aussitôt il pouvait écouter le chuintement de la porte qui s'entrebâillait et elle répondait doucement à sa grosse voix d'homme musculeux. Et puis elle avait pris l'habitude de redescendre avec lui dans la cuisine, après. Ils parlaient à voix basse et elle semblait s'amuser beaucoup et puis il entendait ses pas lourds et mesurés s'éloigner dans la cour et la grille grincer en se refermant. Alors elle éteignait la lumière dans l'escalier et elle jetait un coup d'œil dans sa chambre, l'effleurant de la lumière de sa torche électrique. Maintenant, il lui rendait visite de bonne heure et ils le faisaient dans sa chambre. Il restait encore un peu après l'avoir fait, il buvait un peu de vin et il repartait en lui envoyant des baisers qu'elle recevait en rougissant. Il ne revenait qu'à la nuit tombée. Il ravivait le feu dans la cheminée, coupait du bois, le rangeait savamment dans le feu et on pouvait se chauffer jusqu'à l'heure de se coucher. Ils montaient ensemble maintenant. Jean, qui s'était couché depuis un bon moment, pouvait les écouter rire (et se caresser). Saïda faisait avec cet homme ce que Jean aurait pu faire avec elle s'il avait été un homme. Ce ne devait pas être bien compliqué et les choses devaient sans doute être facilitées par le fait qu'elles se faisaient à deux. Fleur le faisait peut-être avec Kateb. Il fallait qu'elle le fît si elle était vraiment amoureuse. Elle l'aurait fait avec lui de la même façon. En tout cas, l'homme était satisfait de le faire avec Saïda qui s'amusait à le chatouiller sous les bras pendant qu'il grignotait avec elle dans la cuisine. Un jour, elle lui avait dit de ne pas boire autant de vin et il lui avait répondu qu'il avait l'intention d'en boire beaucoup plus. Elle avait paru particulièrement fâchée par cette réponse stupide et elle avait refusé de faire ce qu'ils faisaient pendant plusieurs jours. Et puis l'homme, qui s'appelait Bortek, avait finalement trouvé les bons mots pour la convaincre de le faire et elle l'avait fait en riant plus que d'habitude. Il y pensait en regardant les arbres secoués par le vent. Au fond, Bortek était un brave type. Jean l'aimait bien. C'était un homme ponctuel et Saïda paraissait tenir beaucoup à cette ponctualité. Ils faisaient donc l'amour matin et soir, qu'il vente ou qu'il pleuve. L'orage pétaradait. Et ils faisaient l'amour parce que c'était le moment de le faire. Jean sourit en y pensant.

 

Il pensa à Fleur qui était aussi très ponctuelle, se ramenant tous les jours à la même heure pour l'écouter raconter ses rêves d'enfant. Elle était ponctuelle une fois par jour. Maintenant, elle exerçait peut-être sa ponctualité dans le giron de Kateb. Cette pensée était insoutenable. Il aurait fallu être très fort pour l'accepter. Jean ne pouvait ni l'accepter ni la supporter. Il souffrait jusqu'au plus profond de lui-même. Avec Saïda, tout paraissait plus simple. Elle aimait cette montagne de muscles qui coupait le bois avec ses poings et elle se donnait à lui toute entière et il en grognait comme une bête. Fleur ne pouvait pas se donner de cette manière. Elle rêvait de Kateb mais elle ne donnait rien. Elle compliquait les choses avec Kateb comme elle les avait compliquées avec Jean. C'était peut-être ça, son plaisir. Tandis que le plaisir de Saïda, il était tout entier contenu dans ses soupirs. Il n'en manquait pas un.

 

Jean pensait vraiment à ça tandis que l'orage faisait feu au-dessus du jardin et que le vent écartelait les arbres. Jean pensa à la boue que son père ramenait à ses bottes chaque fois qu'il avait affronté le mauvais temps avec cette ténacité qui ne l'avait jamais aidé à vaincre et qu'il continuait de cultiver malgré ce goût d'échec qui habitait son souffle. Il pensa aux crachelures qui picotaient ses joues et son front. Elles narguaient son regard obstiné, l'entourant de leur éparpillement calculé. Il était dans cette bibliothèque que son père avait acceptée de son propre père pour ne pas avoir à en discuter. Il n'aimait pas discuter de choses sans importance et celles qui en avaient étaient toujours un périlleux sujet de conversation. Il était dans la bibliothèque où son père n'avait jamais ouvert un livre, acceptant toutefois d'y passer une partie de son enfance pour ne pas avoir à en discuter avec son propre père. L'important, c'était de ne pas se laisser avoir par la nature. Peu importait la prétention d'un père à l'égard de son fils. Ce qui comptait par-dessus tout, c'était de retrouver les bonnes choses tous les ans à la même époque et malgré les calculs de l'hiver. L'hiver, on ne pouvait pas l'éviter.

Il fallait le vivre à sa juste mesure. Mais il n'empêchait pas les bonnes choses et elles arrivaient toujours avec le même plaisir. Il reviendrait sans doute pour les cultiver avec la même gourmandise. Saïda aurait alors l'impression d'avoir vécu un bon hiver. Elle ne se souviendrait même pas de la douleur qui avait été la sienne quand la nouvelle de la disparition de son frère avait été portée à sa connaissance. Parce qu'il fallait que le gosse le sache. Son père avait bel et bien disparu. Mais comment le lui dire ? Bortek hochait la tête en brandissant une tranche de saucisson dans les lueurs de la lampe tempête.

 

L'orage avait fait sauter l'électricité et Jean s'était souvenu avec amusement de la lampe tempête que son père réservait pour ce genre d'occasion. Il avait amené Saïda dans la cave sous la cuisine et quand elle s'était haussée sur la pointe des pieds pour atteindre la lampe tempête sur une étagère trop haute, il avait vu à quel point elle avait un beau derrière. Ensuite elle s'était retournée et elle avait soufflé la poussière sur la lampe et il l'avait reçue en riant en plein visage. Elle avait une belle bouche et elle se moquait de lui en lui secouant les cheveux d'une main experte. En remontant l'escalier de la cave vers la cuisine, il observa encore le derrière et les cuisses qui s'y articulaient avec grâce.

Lui dire comment ? répétait le grand Bortek. Si on lui dit, qu'est-ce qui se passera après ? disait encore le grand Bortek. Saïda tendait ses bras au-dessus de la table dans les lueurs de la lampe tempête. Elle lui arrangeait une mèche sur le front. Il avait terriblement envie d'imaginer la nudité de son derrière et il était vraiment très troublé et il n'y parvenait pas. Elle avait toujours les bras tendus et elle arrangeait des mèches rebelles sur son front. Elle souriait et Bortek avait les yeux perdus dans sa vertigineuse poitrine, il était tout occupé à en détailler les courbes enivrantes.

 

1 - Conditions de l'hallucination :

Dehors le vent augmentait. Le gel se répandait aux carreaux. S'il était monté à la bibliothèque, il aurait vu le désastre dans le jardin de son père. Une brèche s'était ouverte dans un mur, ayant ouvert le passage à un fleuve de boue noire et froide qui s'approchait de la maison, menaçant le puits. Il aurait vu Saïda se précipiter dans la pluie et le vent, la lampe tempête au bout du bras, dans la nuit se précipitant vers le jardin de vent et de boue. Bortek la suivait dans l'ombre, et elle criait quelque chose que le vent absorbait. La lampe tempête n'éclairait rien. Elle était un point de lumière, rien de plus. Et dans l'ombre qu'elle avait créée, elle cherchait à avancer et à atteindre l'objet de sa terreur. Voilà ce qu'il aurait vu s'il était monté dans la bibliothèque et s'il avait observé la scène de là-haut. Au lieu de ça, il l'avait vue se redresser dans les lueurs de la lampe tempête et son visage avait disparu dans l'ombre tant et si bien qu'il n'en pouvait voir l'expression. Elle avait alors décroché la lampe tempête et elle s'était précipitée dehors en criant. Il avait fait soudain très froid et tout s'était mis à bouger. Bortek s'était levé, bouche ouverte mais muet. Et elle s'était avancée dans l'ombre mouvementée de vent et de pluie et Bortek l'avait suivie sans rien dire. Jean s'était avancé sur le seuil de la porte. Il avait vu d'abord ses bottes, puis les pantalons tout crachotés de boue et elle avait élevé la lampe tempête à la hauteur du visage (de son père). Il paraissait plus vieux. Il s'était sans doute passé beaucoup de temps. En tout cas, ils n'avaient pas eu besoin de lui demander les véritables raisons de sa disparition soudaine. Elles étaient ciselées dans la chair de son visage.

 

2 - Contenu de l'hallucination :

(Lui non plus n'avait pas besoin de s'expliquer. Non pas à cause des rides qui avaient creusé son visage si douloureusement. S'était-il expliqué lui-même sur les raisons de sa propre fugue ? Non, n'est-ce pas ? Ce n'était pas faute de questions ni même de menaces. Mais il n'avait rien expliqué et il avait fallu qu'ils se contentent de ce silence pour satisfaire leur soif d'inconnu. Son père pouvait donc agir de la même façon. Jean avait ramené une tignasse hirsute — son père revenait avec des rides dures et profondes comme des sillons. Bortek avait filé à l'anglaise. On ne lui en demandait pas plus. Et Saïda tentait de ne pas pleurer. Une fois, un type du village était venu raconter comment on avait trouvé son frère pendu par le cou dans une grange voisine. C'était une fausse nouvelle. Mais Jean en avait rêvé pendant longtemps. Il les avait même vu tenter de lui détordre le cou dans le fond du cercueil pour qu'il ait l'air convenable. Au lieu de ça, il demeurait avec le cou tordu et la tête complètement penchée sur une épaule et personne n'osait le regarder. Mais c'était une fausse nouvelle qui avait fait beaucoup pleurer Saïda et qui lui avait même gâché son plaisir. Jean lui avait demandé s'il était possible de détordre le cou de son père pour qu'il eût l'air d'un mort convenable et il avait vu son visage se décomposer d'un coup et elle était restée là à se demander ce qui avait bien pu lui passer par la tête à ce gosse. Mais Jean n'en démordait pas. Il y avait sans doute un moyen de détordre ce sacré cou. Il avait posé la question aux gens dans la rue et tout le monde fut épouvanté à l'idée qu'un pareil truc pût exister dans la tête d'un môme. Mais enfin tout cela n'avait aucune réalité et les gens avaient fini par comprendre qu'il fallait bien que ce gosse exprimât sa douleur d'une manière ou d'une autre. Un imbécile lui avait mis ce truc dans la tête et il en avait rajouté à hauteur de son chagrin, c'était tout. C'était exactement comme ça que ça s'était passé et ensuite il avait eu terriblement envie d'être un homme pour pouvoir faire l'amour à Saïda. C'est Bortek qui l'avait fait à sa place mais c'était parfaitement agréable de se l'imaginer. En ce qui concernait le jardin, il n'avait rien pu faire et il n'avait pas trouvé le courage de convaincre quelqu'un de s'en occuper. C'était une chose qu'il fallait lui pardonner, car de toute façon, il ne lui semblait pas difficile de tout remettre en ordre dans ce sacré jardin qui n'avait qu'un maître. Jean ne pouvait pas pleurer. Il était rempli de larmes et elles ne voulaient pas sortir par leurs orifices naturels. Il se pissa dessus. Il avait les coudes sur la table et il regardait son père qui parlait sans s'arrêter. Il parlait, il parlait et lui il se pissait dessus faute de pouvoir pleurer. Saïda entourait son frère de ses bras longs et blancs et il parlait sans s'arrêter et Jean ne comprenait rien de ce qu'il disait. Il le disait d'une voix monotone et les rides noires et dures de son visage bougeaient au rythme de ses lèvres. C'était un père bavard qui lui était revenu du fin fond de l'hiver et il avait une sœur tendre et longue pour écouter ses explications en forme d'excuses. Pendant ce temps, Jean sentit la pisse dégouliner le long de ses jambes chaudes et longues le long de ses jambes dégoulinant et se répandant sous la table. Saïda le regardait maintenant. Elle n'écoutait plus son frère qui continuait de raconter. Elle entendait la pisse venir jusqu'à ses pieds et elle sentit sa fluidité chaude et silencieuse monter à ses chevilles. Elle aussi se pissait dessus. Cela gicla entre ses cuisses jusqu'à ses genoux, et puis dégoulinant chaud et silencieux le long des mollets jusqu'aux chevilles. Ils pissaient tous les deux et cela se passait sous la table entre leurs pieds. Pendant ce temps, le père de Jean se lamentait et il demandait qu'on le pardonne et qu'on oublie ce qui s'était passé à cause de lui. Il ne pissa pas. Il n'avait pas envie de pisser et si ça avait été le cas, il aurait parfaitement pu se contrôler. En fait, il maîtrisait la situation. Rien n'avait échappé à sa vigilance d'homme responsable.)

Mais cela aussi c'était un rêve. L'homme qui était apparu dans la nuit, la pluie et le vent, à la rencontre duquel était allée Saïda, cet homme était porteur de la terrible nouvelle et cette fois-ci, il ne s'agissait pas d'un mauvais plaisant. Il avait attendu d'être dans la maison pour annoncer le malheur. Saïda avait refermé la porte et il s'était approché de la cheminée. Les mains tendues au-dessus du feu, il s'était mis à parler et Saïda et Bortek l'écoutaient sans rien dire. Jean n'écoutait pas. Il regardait la flamme vacillante de la lampe tempête au-dessus de la table et il s'efforçait de continuer ce qu'il avait commencé à imaginer quand il avait aperçu les bottes boueuses dans la lumière de la lampe tempête que tenait Saïda dans le vent et la pluie. S'il voulait que ça continue comme il l'entendait, alors il ne devait pas quitter la flamme dansante des yeux. Il devait en suivre toutes les contorsions et s'intéresser aux changements de la couleur du centre vers le bord de la flamme. L'homme était venu pour annoncer quelque chose d'important et il n'y avait rien de plus important que l'existence de son père. Cet homme n'avait pas traversé la nuit, le vent et la pluie pour colporter une nouvelle sans importance. Ce qu'il avait à dire, il pouvait le dire à Saïda et elle le lui redirait à mots couverts. C'est comme ça qu'elle couvrirait les mots pour le lui dire. L'homme disait la vérité, ce n'était pas une vérité bonne à entendre et c'était pourtant la seule vérité qui valait la peine d'être entendue. L'homme avait parlé longtemps. Il avait dû tout raconter dans le détail. Saïda ne lui rapporterait que l'essentiel. Il se fichait pas mal de la couleur des choses. Elle la lui épargnerait mais elle prendrait beaucoup de précautions, parce que ce n'était qu'un gosse et qu'il fallait le ménager, surtout après tout ce qui s'était passé. Bon, fit Bortek. Et il répéta : bon, bon ! secouant la tête et la tournant de côté dans l'ombre qui dissimulait son émotion. Saïda se mordait les lèvres. Ce n'était pas le moment de pleurer. Elle pleurerait après, après le lui avoir dit, pendant que lui chercherait à pleurer et qu'il ne parviendrait à rien d'autre qu'à se pisser dessus. Si les choses devaient se passer comme ça, l'homme n'avait plus rien à faire ici, il pouvait partir et retourner chez lui dans le vent et la pluie, dans la nuit. C'est ce qu'il ferait après avoir avalé un verre de gnôle et Bortek en viderait un aussi, disant que c'était ce qu'il y avait de mieux à faire, que la vie était un sacré bordel et qu'il n'arrivait pas à admettre que tant de choses puissent arriver en même temps à un pauvre gosse dont le futur n'avait plus d'existence possible. Bortek avait raison. Si le vieux avait crevé comme un chien dans un fossé, alors même un bon coup d'gnôle n'était pas suffisant. Il fallait bien plus que ça, il fallait ce qu'on ne pouvait pas trouver sur cette putain de terre ousqu'on se demande ce qu'on est v'nu y faire ! Ce qu'il pouvait avoir raison le Bortek ! Et Saïda tentait de retenir ses larmes mais ce n'était pas possible. Le gosse avait sans doute compris. Ce n'était p't-être pas la peine d'lui en causer. On y causerait donc pas à c'môme. On n'y dirait rien qui cause son chagrin. C'est qu'c'est dur à avaler tout d'un coup. Y tiendra pas l'coup, c'est sûr. Saïda aussi avait raison. On n'était pas obligé d'lui dire. On cachait rien, on disait pas. Vous faites comme vous voulez, dit l'homme en entourant son écharpe autour du cou et du visage et à travers la laine de son écharpe, il ajouta : C'est l'côté pénible des choses, quoi !

 

3 - Conséquences de l'hallucination :

Pour être pénible, c'était pénible. La flamme vacillait doucement. Il semblait qu'elle voulût s'éteindre. Puis l'ampoule électrique s'alluma d'un coup. C'est qu'un rêve, pensa Jean aussitôt.

L'homme ajustait son chapeau et il s'apprêtait à sortir. Il vida d'un coup le verre que Bortek lui tendait, lui disant : un d'plus, un d'moins ! Et l'homme repartit en riant : Au point ousqu'on en est ! Saïda éclata de rire et comme elle voulut éteindre la lampe tempête, l'homme lui dit : N'en faites rien, le courant n'est pas revenu pour longtemps. Et clac ; comme il avait raison c't'homme ! Il y eut un sacré coup de tonnerre et l'électricité claqua de nouveau. Pour un peu, on se serait retrouvé dans le noir. Mais l'homme l'avait empêchée de souffler pour éteindre la flamme de la lampe tempête. Elle avait à peine soulevé le verre et elle le remit en place, donnant un peu plus de mèche.

— C'est qu'ça marche encore, ces vieux trucs ! dit l'homme en sortant, parlant de la lampe tempête que son père soignait pour les jours sans électricité à cause de la fureur des éléments.

Le vent s'était un peu calmé mais l'électricité ne revint pas. Il n'y en avait toujours pas au matin. La tempête s'était calmée mais il faisait gris et sale et le vent roucoulait à ras du sol dans les herbes. Bortek était parti dans la nuit après avoir fait l'amour et il allait se ramener tout frais et pimpant pour le refaire. En attendant, Jean sirotait son café au lait. La lampe tempête sentait un peu. Maintenant, elle était éteinte et la mèche cramoisie sentait un peu mais ça n'était pas désagréable. Dans la cour, Saïda était penchée sur la margelle du puits et elle parlait au type qui était entré dedans pour aller y chercher quelque chose à quoi elle tenait. C'était le puisatier du village et il n'avait vu aucun inconvénient à entrer dans le puits pour chercher ce qu'elle demandait. Il était descendu jusqu'en bas de l'échelle métallique et alors il n'avait eu qu'à tendre le bras pour prendre la chose et il avait crié : ça y est ! Ça lui avait causé un frisson de l'entendre confirmer son soupçon. Elle se tourna vers Jean qu'elle pouvait apercevoir à travers la fenêtre gelée. Il avait le nez dans son bol de café au lait et il la regardait. Il était fichu. En effet, le puisatier apparut et il jeta sur la margelle la dépouille flasque du chat. De la table de la cuisine, Jean vit cette chose molle et noire qui avait claqué comme un linge sur la margelle de pierre. Saïda le regardait avec un air féroce et le puisatier, à moitié visible, se marrait comme un fou. Il vit aussi Jean à travers la fenêtre. Il lui montra du doigt la dépouille du chat et il éclata de rire. Il s'extrait enfin du trou et, remontant la corde qu'il avait balancée par mesure de sécurité, il fit un commentaire amusé de la situation. Saïda lui tourna le dos, et se ramena rapidement vers la cuisine où Jean commençait à trembler. Elle était furieuse, bien sûr. Et le chat était mort. Le puisatier, lui, était mort de rire. Il en oublia de se faire payer et il partit avec sa bonne humeur. Restait Saïda de l'autre côté de la table, débitant un tas d'insultes qu'il dut bien accepter faute de pouvoir faire autrement et une demi-heure plus tard, Bortek faisait l'amour avec elle et Jean était sorti dans la cour pour balancer le chat dans le puits, là où il l'avait déjà balancé quand il était encore vivant et dans un pur esprit de vengeance. Il écouta le plouf qui cette fois-ci ne fut suivi d'aucun miaulement terrifié, puis il s'approcha de la maison pour tenter de discerner, entre une légère bourrasque et un froissement de feuillages, leurs cris d'amour qui se confondaient étrangement avec les clameurs de l'hiver. Il ne s'était rien passé de vraiment important depuis le début de l'hiver. Ce qui avait de l'importance s'était passé avant. Fleur avait de l'importance mais elle ne lui en accordait aucune. Son père devait avoir aussi beaucoup d'importance mais il était tellement difficile de le vérifier. Avec l'hiver, Saïda n'avait pas vraiment eu de l'importance. Il en avait éprouvé la chaleur et ça lui avait procuré un certain plaisir. Pour combler le vide, il s'était raconté un tas d'histoires qui n'avaient d'importance que par rapport à leur probabilité d'existence et comme au fond il se fichait pas mal de savoir où il en était véritablement par rapport à ses rêves, la seule chose qui avait vraiment compté, ç'avait été de massacrer à coups de pierres le chat préféré de Saïda. En lui écrasant le crâne, il avait su que c'était important. Et puis il s'était détaché de cet évènement, et il avait balancé le chat agonisant dans le puits pour s'en débarrasser. De la fenêtre de sa chambre, Saïda lui avait crié : Jean ! Dis-moi que ce n'est pas vrai. Mais ça, c'était une chose qu'il ne pouvait pas affirmer.

 

Encore plus loin. Encore plus près de cette enfance qui revient à la surface de la mémoire pour troubler le reflet des rues qui se croisent, des trains en marche, des fenêtres de bureaux, des jambes qui se détendent, de la paye qui n'arrive pas, de la justice qui se trompe, des piles de documents à traiter, du crissement des pneus, du papillotement des écrans et quoi encore ? Plus près, presque à toucher ce moment qui a été vécu une bonne fois pour toutes. Il y a des paroles à jamais gravées dans le temps qui les a mesurées. Des regards définitivement évocateurs. Si les choses s'étaient passées autrement, cela n'aurait rien changé aux reflets qui bougent à la surface de la mémoire. Là n'est pas l'important. Ce qui compte, c'est d'avoir survécu dans le seul but de tourner le dos à cette enfance qui encombre la moindre pensée de son manque de sens. Elle continue de survivre secouant les reflets mais ne changeant rien de la réalité qui se reflète. À un moment donné de cette enfance, il y a eu le désir de mourir pour ne pas devenir. C'était l'hiver, un hiver sale, gris et froid et quelque chose pourrissait avec les graines dans le jardin de son père. Il avait ouvert la terre pour enfoncer cette chose dans le froid et l'humidité. Ce devait être son cœur, son cœur outragé, son cœur terrorisé. Dans la terre ouverte il en avait jeté les restes blessés, il les avait mélangés aux arbres, aux fleurs et aux cloportes et personne n'avait aimé ça, personne n'avait vu cela d'un bon œil. Bon, il y avait Bortek qui était gentil avec lui. Il lui apprenait des tours de force. Un jour, ils avaient parié de traverser nus le champ enneigé qui séparait la maison de la rivière. Jean avait cru mourir de douleur et comme, arrivé au bord de la rivière, il était nu et sans rien à se mettre dessus, il avait regardé autour de lui avec un air affolé à la recherche de quelque chose qui aurait pu faire office d'habit, et comme son regard ne rencontrait rien d'approchant, il avait senti le froid lui mordre les pieds, lui traverser les genoux et une douleur atroce lui avait déchiré la poitrine. Ce n'est pas de cette manière qu'il avait espéré mourir. Au moment où il sentit que son corps allait s'effondrer dans la neige pour y crever (Bortek avait soulevé une gerbe d'eau en se précipitant tout nu dans la rivière. Il l'éclaboussait en riant et l'eau s'était mise à ressembler à de la lumière et il avait vu la rivière s'éclairer et le corps de Bortek s'illuminer comme une guirlande) et le froid avait été alors remplacé par une intense chaleur et dans les vapeurs qui l'entouraient, il pouvait voir maintenant le visage affairé de Saïda qui le couvrait de serviettes chaudes. On n'a pas idée de faire faire ça à un gosse, répétait-elle en changeant les serviettes qui s'accumulaient sur lui. Non, on n'avait pas idée et on était passé très près de la mort. Jean frémissait encore au souvenir de cette sensation de déchirure interne qui l'avait traversé une seconde avant la mort. Mais la seconde ne s'était pas écoulée, à peu de choses près.

(— Quelle rigolade quand même ! fit Bortek.)

 

Bortek avait ri, c'est sûr. Il avait fait tout ça dans la seule intention de se tordre de rire et il avait cru amuser Jean. C'est que ce gamin était tellement sinistre depuis le départ de son père. C'était peut-être une plaisanterie stupide, mais, avait pensé Bortek, le gamin s'était bien marré quand même. Jean lui rendit son sourire complice. Ça avait été une bonne promenade de santé ! Ils avaient couru nus dans la neige, entre hommes. Il n'y avait pas eu de femmes entre eux. Ils avaient couru exactement comme ils avaient cherché à le faire et le fait que ça avait failli mal tourner pour Jean n'enlevait rien à la virilité de leur action. Ils s'étaient montrés virils et ils l'avaient été sans faiblesse ni l'un ni l'autre. Jean avait frôlé la mort avec une grande virilité et tout nu dans l'eau glaciale qu'il secouait de ses bras musculeux, Bortek avait vu la mort rôder autour de lui. Il était sorti de l'eau en vitesse, il avait bousculé la mort pour lui arracher le jeune garçon et le soulevant dans ses bras musculeux, il l'avait ramené à la maison, poursuivi par la mort qui n'avait pas réussi à le rattraper tant il courait vite. La mort, essoufflée, s'était arrêté sur le seuil de la porte et elle avait attendu le moment favorable, mais celui-ci n'était pas venu, et elle était retournée tête basse vers la rivière dans l'espoir que les prochains joueurs se montreraient moins virils et qu'elle pourrait leur ravir leur cœur de femmelette. C'était un jeu vieux comme le monde. Beaucoup y avaient fait preuve de leur virilité. Mais il s'en était aussi trouvé de moins hommes que la mort avait emportés dans le lit de la rivière jusqu'à la mer où ils avaient fini de mourir. Cela se passait depuis un temps tellement reculé que la mémoire n'avait pas retenu tous les noms. On savait simplement que le manque de virilité devenait la pire des choses si on se mettait à jouer à ce jeu. Il fallait être sûr de sa virilité si on voulait être sûr de vivre. Et les femmes n'étaient pas les meilleurs juges en la matière. Le jugement d'un homme était beaucoup plus sûr. Il valait mieux s'y fier plutôt qu'à celui d'une femme. C'était vraiment une affaire d'homme.

 

(Bortek fut chassé et) du coup, elle se mit à bichonner Jean qui était en train de mourir. Il n'avait vraiment aucune chance de s'en tirer. Un tas de choses s'étaient détruites à l'intérieur de son corps, il n'y avait plus rien à faire. Il allait mourir lentement, il se décomposerait de l'intérieur et à l'extérieur, il donnerait des signes correspondant à la gravité de son état. Elle pourrait ainsi apprécier le temps qui lui restait à vivre et se désespérer en proportion. (Bortek fut chassé parce qu'il s'était montré stupide. Elle n'avait vraiment pas envie d'aimer un homme qui avait failli causer la mort d'un enfant.) Elle regrettait de ne pas pouvoir l'aimer, cela se lisait dans ses yeux qui parfois ne le regardaient plus. Visiblement, elle pensait à autre chose qui ne pouvait être que l'amour. (Elle pensait à Bortek qu'elle avait renvoyé comme un valet.) Elle essuyait sur son front la sueur que lui causait la fièvre, elle s'appliquait à le faire, mais son regard était ailleurs et il savait qu'elle n'était plus avec lui. (Elle avait puni Bortek par principe mais elle l'aimait toujours du même amour. Elle avait rompu l'équilibre de son bonheur uniquement parce qu'elle avait des principes. Ce jeu ancestral était stupide et Bortek était stupide de s'en amuser comme un enfant. Et justement, ce n'était pas un jeu d'enfant. C'était jouer avec la mort comme avec une femme de mauvaise vie. Bortek pouvait bien s'amuser avec la mort autant qu'il le voulait puisque cela flattait sa nature d'homme, mais il n'avait pas le droit d'entraîner un enfant dans ces pitreries d'un autre âge. Et c'est ce qu'il avait fait. Non, vraiment, ce Bortek était un type impossible. Tout à fait impossible.) Et Jean demeurait immobile dans le grand lit blanc qu'elle avait préparé pour lui. Elle avait ouvert toutes grandes les portes de l'armoire où elle rangeait et dérangeait des piles de draps blancs qu'elle trempait dans l'eau bouillante avant de les poser, fumantes et terribles, sur sa poitrine qui n'en pouvait plus de brûlures et de vapeurs. Il était étendu les bras en croix dans le grand lit blanc où elle avait fait l'amour et il supportait le traitement avec une patience d'ange. Elle ne se coiffait plus, elle avait une étrange odeur et les ongles de ses mains avaient fondu dans l'eau des cataplasmes. Elle tentait désespérément de le sauver et redoutait de ne pas y arriver. Il était nu sous un amoncellement de draps brûlants, entouré de vapeurs qui lui troublaient la vue. Il avait terriblement soif et elle n'y songeait pas. Elle le nourrissait d'une bouillie insipide qui l'aurait fait vomir s'il n'avait pas été si malade. Il se demandait si elle referait l'amour un jour. Une femme aussi belle ne pouvait pas ne plus le faire. Il fallait forcément que ça lui arrive encore. Jean ne savait plus très bien ce que le médecin avait dit à propos de sa maladie. Il avait parlé de la mort ou bien il avait dit que ce n'était pas bien grave et cette idée de cataplasmes brûlants avait surgi dans la conversation. Il fallait croire que cette idée lui avait plu. Elle avait ouvert l'armoire, monté une bassine de fer-blanc et un réchaud, elle avait emprunté son manche à un balai et aussi sec, elle s'était mise à fabriquer les plus beaux cataplasmes du monde. Il ne savait vraiment pas ce que le médecin avait dit à propos de la mort. Il ne savait donc pas s'il allait mourir. Le réchaud ronflait, l'eau bouillait à grandes bulles et les draps s'accumulaient dans le lit, mélangeant les vapeurs, augmentant la brûlure, le tirant tout compte fait de ce mauvais pas. Dès la fin du premier jour de traitement, il avait senti une très nette amélioration et il avait deviné le besoin de la mystifier. Il avait gardé la bouche ouverte et continuait de respirer bruyamment. Elle n'avait pas dormi de la nuit, se souvenant sans doute du diagnostic qui était soit terrible soit sans commune mesure avec le déploiement des forces médicantes qu'elle avait stratégiquement cultivées dans le but de détruire le mal qui, au matin, lui parut avoir totalement disparu. Bien sûr, il ne lui en dit rien. Elle somnolait au bord du lit, une main posée sur les cataplasmes pour en contrôler la température. En ouvrant les yeux, il avait senti une très nette amélioration, voire la totale disparition du mal qui avait été le sien la veille. Il râla un peu, elle sursauta, s'échevela un peu plus en direction du réchaud, qu'elle activa à toute vapeur, revint vers lui pour jeter un coup d'œil dans le fond de sa gorge et il n'eut pas le temps de revenir sur sa décision de la tromper que déjà l'eau bouillait et qu'un drap s'y convulsait. Il disparut très vite dans les vapeurs brûlantes qu'elle multiplia à l'infini. Elle aurait pu lui poser la question : Jean, est-ce que tu vas mieux ? Il lui aurait sans doute répondu qu'il se sentait en pleine forme (prêt à recommencer l'imbécillité que lui avait inspirée son impossible amant). Mais elle ne posa aucune question. Elle allait et venait entre le lit où il agonisait, l'armoire qui se remplissait et se vidait et la bassine qui glougloutait dans une orgie de blancs plis. À midi, elle le gavait de cette bouillie qui ne le nourrit point et il pensa s'endormir pour passer le temps. C'est le moment qu'elle choisit pour lui déclarer son amour. Il rêva même au décrochement surpris de sa mâchoire.

 

Lorenzo reluquait les guiboles de Saïda. Voilà ce qu'il faisait. Lorenzo, l'ami de toujours, se ramenait encore une fois avec une lettre de Fleur et tout ce cinéma, le lit, l'armoire, le réchaud, tout ça l'a fait bigrement marrer. Et v'là qu'Saïda lui montre ses jambes maintenant et l'ami de toujours se met à vous les reluquer de haut en bas et de bas en haut à croire que c'est un fait exprès. Bon, la lettre de Fleur est encore adressée à Lorenzo (Lorenzo c'est son copain du Nord ousqu'elle passe de bonnes vacances l'été) et il y a une petite phrase pour saluer Jean : salue Jean de ma part. Lorenzo l'a salué et comme la lettre semble intéresser le pauvre Jean qui se meurt, il la lui donne — Jean la lit, ça distrait Lorenzo qui reluque les perches d'Saïda et ça lui donne des idées. Fleur se montrait encore très distante. Pourquoi ? se demanda Jean. Pourquoi cette distance entre elle et moi ? Elle ne parlait pas de Kateb dans sa lettre. Pourquoi en aurait-elle parlé ? Si c'était arrivé comme elle avait voulu que ça arrive, bon, ce n'est pas à Lorenzo qu'elle pouvait le confier. Elle lui écrivait une lettre sans amour, avec la demande discrète de saluer Jean de sa part. Jean remit la lettre dans l'enveloppe et du bout du pied il toucha Lorenzo qui était assis au bord du lit, fasciné par les jambes de Saïda. Jean aussi aimait bien les jambes de Saïda. C'étaient de longues jambes musclées et elle les tendait pour arriver au haut de l'armoire où elle avait empilé de nouveaux draps. Elle se penchait à l'intérieur de l'armoire et puis se redressait, les bras chargés de draps qu'elle empilait sur le dessus de l'armoire. Lorenzo rempocha la lettre sans quitter des yeux l'objet de son désir. Jean le toucha de nouveau du bout du pied et l'ami de toujours lui sourit. Elle était vraiment chouette cette tante. Il avait gagné au change. Lorenzo aurait dit cela s'il avait eu l'occasion de le dire. Mais il était tellement fasciné par les jambes de Saïda qu'il ne songea pas à s'exprimer sur ce sujet. Il rempocha la lettre et Jean le toucha encore du bout du pied. Il eut un geste d'agacement tandis que la croupe de Saïda s'élevait maintenant et qu'elle se tendait dans l'effort pour élever une brassée de draps au-dessus de l'armoire. Lorenzo ne s'en sortirait pas. Il était incapable de s'intéresser à une fille comme Fleur. Il voyait plus loin. Mais ces choses n'étaient pas de son âge. Elles le feraient souffrir s'il n'y prenait garde. Il était complètement désarmé face à ces choses qui lui arrivaient par bouffées brûlantes au niveau des joues. Il avait terriblement peur que Saïda se retourne et qu'elle constate à quel point elle le faisait rougir.

Lorenzo était aussi fou que Fleur. Il voyait trop loin et elle aussi voyait trop loin. Tandis que lui, Jean, il savait mesurer sa virilité. Il aimait une fille à peine plus âgée que lui, ce qui était raisonnable. Il l'avait été beaucoup moins en affrontant le froid. Il avait risqué la mort pour des prunes. Et maintenant il agonisait dans le grand lit blanc où elle avait fait l'amour et où elle avait eu du plaisir. C'était aussi une question de virilité et il se montrerait à la hauteur le moment venu. Avec Fleur ou avec une autre. Il ferait ce qu'il faut au bon moment. Il n'avait pas besoin d'explications pour ça. Mais cette fois, il plongerait dans la rivière, coûte que coûte. Exactement comme l'avait fait Bortek. Il plongerait nu dans l'eau glacée de la rivière et il en ressortirait avec toute sa virilité. Il goûterait le froid jusqu'à la moelle de ses os, il endurerait la morsure de l'eau dans sa peau, il résisterait à la torsion insupportable de ses articulations, la boue gelée mordrait entre ses orteils, il aurait la sensation de se déchirer, il sentirait son éparpillement dans les courants de la rivière et l'approche de la mort le ferait trembler de terreur, mais il ne mourrait pas de cette façon, il s'arracherait au lit de la rivière, il se dresserait sur la berge gelée parmi les joncs, et il retraverserait ce sacré champ de neige et de glaçons jusqu'à la porte de la maison où tous les gens du village l'accueilleraient avec des cris de joie et d'admiration et il aurait le cœur rempli d'orgueil en s'arrachant une dernière douleur au feu de l'eau de vie dégoulinant dans sa gorge muette. Voilà comment il justifiait ces jeux d'un autre âge qui épouvantaient la simple Saïda. Lorenzo l'écoutait sans y croire. Il ne pouvait pas croire que Jean avait recherché la virilité de cette manière. Il y avait si longtemps que cela ne se faisait plus. Il y avait si longtemps que quelqu'un était mort de cette façon. Si longtemps qu'on faisait confiance aux femmes en la matière. Jean était vraiment un drôle de coco. Il ne faisait rien comme les autres. Et ce comportement stupide avait fini par le rendre malade comme un chien et il était là maintenant à cracher ses poumons dans les draps fumants que sa tante disposait avec soin sur son pauvre corps disloqué. Mais ce qu'elle pouvait être chouette cette tante ! C'est à ce genre de femmes qu'il fallait faire confiance question virilité. Elle ne se trompait sûrement pas. Elle avait l'œil et le bon. Jean lui touchait la cuisse du bout du pied, sans doute pour lui dire quelque chose en relation avec la lettre de Fleur. Bon, d'accord, il pouvait le regarder, l'écouter poser ses questions et y répondre si c'était possible. Pendant ce temps, le corps parfait de Saïda jouait entre le feu et le plafond, elle traversait des vapeurs incontrôlées avec un bruit de drap qui se plie à l'angle de ses jambes, elle revenait du feu avec une odeur qui était déjà un mélange, et sa courbe se courbait encore dans la même tangente.

Voilà où il en était, Lorenzo, l'ami de toujours. Il avait rempoché la lettre de Fleur d'un geste mécanique. Il n'avait pas prêté attention au commentaire de Jean qui s'empêchait de crier son amour. Il ne savait pas si Jean allait mourir à cause de sa stupidité qui n'avait rien démontré d'ailleurs mais dont il avait donné la preuve au détriment de sa virilité. Qui pouvait croire à la virilité d'un type qui prétend la confronter aux mauvais côtés de la nature ? Jean était dans l'erreur et il continuait de croire le contraire. Ce n'était pas vraiment un type fréquentable.

Mais pour le prix d'une lettre qui n'avait rien d'authentique, on pouvait se payer le luxe de reluquer le corps prometteur de sa tante. Ça ne vous coûtait rien, je vous dis. Rien qu'une fausse lettre qu'il vous avait été facile d'écrire puisqu'il ne connaissait rien de la véritable écriture de l'expéditrice. Ce bougre de Jean ne savait même pas à quoi ressemblait l'écriture de sa bien-aimée. Et du coup, tandis qu'il faisait semblant de mourir, vous pouviez vous emplir le cœur de la seule féminité qui compte vraiment.

 

Le père de Lorenzo eut une affaire à traiter avec le père de Fleur et comme on était tout près de Noël, le père de Lorenzo dit à Lorenzo : J'm'en vais voir l'père de Fleur avec qui j'suis en affaire et Lorenzo avait tout de suite été d'accord pour l'accompagner dans le sud. En n'avé rien à fout' de Fleur. Ce qui l'intéressait à Lorenzo, l'ami de toujours, c'était le sud ousqu'y f'sait bon et tout et tout. Bon, Lorenzo se trouve une place dans le fourgon et son papa — pas beaucoup d'place à cause d'la vieille qui pèse un âne mort et des sacs de semence qui sentent la patate. Lorenzo se creuse un p'tit nid entre deux sacs, il enfonce sa tête dans le ventre mou des semences qui vont repeupler la terre et il dort, il dort, il dort quasiment jusqu'à la moitié du chemin. Quand il se réveille, il a l'impression d'avoir avalé une patate et il se racle la gorge comme un animal et la vieille lui balance une beigne qui lui atteint salement les narines, il dit : sale pute ! mais la vieille s'est recalée sur le siège troué contre la portière qui lui fait froid sur la joue et elle aussi elle s'enfonce dans un ventre mou, c'est le sien mais il n'a pas repeuplé la terre du nord. Lorenzo avait une sœur mais il n'en a plus. Il voudrait en avoir une autre mais elle ne peut plus. Son père le regarde en souriant juste le temps de ne pas perdre le contrôle du fourgon qui pétarade sur les routes entre le Nord et le Sud. T'endors pas, papi, pense Lorenzo, il pense : papi, t'endors pas, il a envie de dire : pourquoi tu l'as amenée, il ne dit rien, il pense qu'elle serait sans doute la seule à s'en tirer si jamais le vieux s'endormait au volant.

Le lendemain matin, sur le coup de cinq heures, alors qu'il fait encore très nuit, bon, Lorenzo et son vieux sont arrivés pas loin du tout du domicile du père de Fleur. Lorenzo ne savait pas qu'entre le nord et le sud, y a un centre, et qu'au centre la vieille avait une frangine sur le point de passer l'arme à gauche. Elle s'est larguée sans qu'on rien lui demande et elle a fait un tas de recommandations au vieux notamment au sujet de l'alcool qui était avec le sexe, un de ses rares défauts. Le sexe, elle s'en fout. Peut faire c'qu'y veut, s'en fout comme de sa première giclée, y a longtemps qu'elle s'en fout. Le vieux peut bien ramener des maladies qui ne la concernent pas. Il peut les ramener toutes si ça lui plaît. Mais question alcool, c'est plus le même topo. L'alcool, c'est les coups sur la bouche, les tentatives de viol, les dégueulis dans l'escalier. De ça, elle en veut pas. Alors elle lui a recommandé de ne pas boire de l'alcool, des fois qu'il aurait des embêtements avec la police et les gens du sud qui ont un sens très aigu de la justice. Le vieux avait paru très soulagé quand elle est descendue au centre, exactement au centre quelque part entre le nord et le sud et il avait dit à Lorenzo : peux prendre la place de ta mère et Lorenzo s'était contenté de s'asseoir sur le siège troué et de poser sa joue contre la vitre froide.

Maintenant, ils n'étaient pas loin de chez Fleur et le vieux avait garé la camionnette sous les tilleuls de la place publique. Faisait un froid d'canard. Lorenzo en fut tout étonné et il regarda la glace dans le bassin de la fontaine publique. Z'avaient retourné dans le nord eh ben non, dit son père. C'est ici qu'l'hiver est l'plus froè et on est tout étonné qu'ça soye comme ça eh ben oui on va s'les geler et Lorenzo se les gelait et ça lui avait coupé l'envie de pisser.

Y avait personne sur la place, pas un chat et la statue du héros local lui jetait des regards interrogateurs. T'es qui, toi ? semblait-elle lui dire du haut de son piédestal. Qui était-il en effet ? Il aurait pu répondre : j'suis Lorenzo, rien que Lorenzo, pas plus que Lorenzo, c'est à dire pas grand-chose à côté de ce personnage de bronze qui avait près de mille noms dont le détail était gravé sur la plaque verticale du piédestal, entre deux rameaux de laurier et une multitude d'ailes d'oiseaux sans corps ni têtes qui s'envolaient fixement vers le haut presque jusqu'à ses pieds qui s'enfonçaient dans une brèche de bronze inachevé. Son vieux s'était assis sur la margelle du bassin, les mains jointes entre ses genoux, et il tirait doucement sur une tige jaune dont les volutes ne pouvaient pas exister. Il avait la tête dans l'ombre et les pieds dans les éclaboussures de lumière qui tombaient d'un réverbère. Et pas un chat pour les énerver, pas un chat. Ils avaient dû attendre presque le lever du soleil et alors le rideau de fer du bougnat local s'était soulevé dans un grand bruit de chaînes et de pignons et sa lumière s'était répandue en travers de la place et le cafetier endormi avait lu sur la camionnette : FRUITS ET LÉGUMES et il s'était soudain rappelé qu'il allait y avoir beaucoup d'estrangers ce jour à cause de la foire et que c'était même pour ça qu'il avait multiplié par vingt sa commande de pinard. Il secoua la tête de haut en bas pour saluer l'étranger et il fit un petit signe amusant avec ses doigts pour dire bonjour à Lorenzo. Le vieux demanda quèqu'chose au cafetier qui consulta sa montre. Ma foi oui, il était déjà tard.

Un peu plus tard, tandis que son père sirotait un jus d'fruit au comptoir et que lui tentait de vaincre une incontrôlable machine sur son propre terrain. Lorenzo vit les gens se rassembler sur la place et souffler doucement dans des trompettes pour les déboucher. Y en avait un qu'arrêtait pas d'se moucher dans un drapeau et une grougnasse pas encore tout à fait habillée faisait le tour de la place en demandant des ronds. Et puis il se mit à y avoir beaucoup de gens et la glace s'était mise à fondre dans le bassin. Un bonhomme récurait en sifflant la plaque commémorative tandis qu'un pigeon chiait sur l'épaule du héros impassible. La fille tournait toujours en rond et puis son singe s'est amené, vêtu de paillettes et de lumière, et dans son grand chapeau il crachait des cartes à jouer qui se transformaient aussitôt en colombes de la paix qui allaient faire leur besoin sur le bronze habité. Quand ils ont amené l'éléphant, tout le monde a reculé d'un coup et la fille a donné un œuf frais à l'éléphant qui a jonglé avec sans le casser pour montrer à la foule ce qu'il valait par rapport à leur ignorance. Le tigre était dans une cage. Il dormait à moitié. Il regardait passer les femmes. Il avait l'air d'un chapeau. Il sentait très mauvais. Lorenzo l'observa pendant un moment et il était en train de détailler les rayures quand son père s'est mis à brailler à propos du prix d'un sac de semences. Le type qui discutait le prix était un petit bonhomme tout rond et rouge qui prenait les choses en souriant. Le prix était trop élevé et ça le faisait marrer. Mais en riant, il faisait tomber le prix et le père de Lorenzo s'était mis dans une colère épouvantable qui avait attiré du monde et puis ils se sont mis à plusieurs pour évaluer le prix exact de ce foutu sac de semences qui venait du nord et qui par conséquent ne pouvait pas valoir grand-chose. Et à la fin quelqu'un s'est mis à parler d'se rincer la gosette et l'vieux père de Lorenzo a balancé le sac dans la brouette du vieux père de Fleur et ils se sont serré la main avant de se diriger bras dessus bras dessous vers la buvette la plus proche où la fille du cirque montrait ses jambes.

Lorenzo les trouva moins belles que celles de Saïda. Il avait bien regardé les jambes de Saïda et il regardait celles-là avec la même attention. Son vieux père l'observait du coin de l'œil et il avait donné un coup de coude au père de Fleur et celui-ci avait ri de toutes ses dents. (Aussi, quand ils furent dans la maison de Fleur, son père l'éloigna doucement et Lorenzo passa la soirée seul près de la cheminée, écoutant à peine les commentaires avisés des vieux à propos de la foire du jour où ils avaient malgré tout fait de bonnes affaires.)

 

Jean n'avait pas pu aller dans le sud avec Lorenzo. Saïda s'y était opposée. Elle avait dit au père de Lorenzo qui était venu la voir pour la convaincre : — Que non ! Ce gosse est malade. Il vous fera des ennuis, allez !

Le père de Lorenzo s'en était allé après avoir usé tous les arguments. Il était parti la tête basse parce que Lorenzo lui demandait d'essayer encore et à peine leur camionnette avait-elle démarré dans la cour que Saïda lui avait donné une torgnole pour lui apprendre à faire des projets sans la consulter.

Quand il projeta de mourir, ce qui était la seule chose importante à partir du moment où il en avait mesuré toute la portée, il ne songea même pas à lui en parler et donc il eut désormais beaucoup de mal à soutenir son regard. Après l'avoir giflé, elle s'était expliquée de manière moins abrupte et il avait pu voir à quel point elle l'aimait. Elle ne parla pas de son père, et il se dit qu'il allait mourir sans rien savoir de ce qui lui était arrivé. Ce n'était pas vraiment important de le savoir. Cela aurait pu soulager la terreur qui s'emparait de son cerveau chaque fois qu'il pensait à la mort dont la sienne était proche. C'était une sale idée vraiment. Il fallait le faire, il fallait mourir et pour ça il fallait ouvrir une brèche dans le corps. Voilà ce qui le terrorisait, d'avoir à ouvrir cette brèche, avec quel instrument ?

Il fit le tour des possibilités et il se rendit compte qu'il n'avait aucune envie de mourir d'aucune de ces façons-là. Elles étaient toutes de bons moyens d'ouvrir la brèche et il n'en existait sans doute aucune autre. Lame de couteau, fil à linge, fenêtre de la chambre, rivière en hiver, ce qu'il pouvait y en avoir des manières de se supprimer ! Celle qui lui faisait le plus horreur, c'était la mort aux rats. Merde, quelle mort ! Il n'aurait voulu pour rien au monde être un rat. Il choisit le réchaud. Bon, il fallait calfeutrer la fenêtre avec du ruban adhésif et le bas de la porte avec une serviette mouillée. Ouvrir le robinet et ne pas gratter une allumette. Attendre sur le lit. Sentir venir la mort. Avoir sommeil. Du mal à respirer. Penser. Penser beaucoup. Penser à tout le monde. Penser à quelqu'un en particulier. Penser au pourquoi de cette mort absurde. Penser aux commentaires. Aux larmes. À rien. Surtout, penser à rien. À rien de vraiment opposable. Rien à opposer à ce sacré besoin de ne plus vivre. C'était absurde. C'était pourtant vrai. Il n'y avait rien de plus vrai. Il le ferait. (Il le fit. Et les choses se passèrent exactement comme il avait prévu, sauf qu'elles se passèrent beaucoup plus vite qu'il ne l'avait imaginé. Il contrôla la situation jusqu'à un certain point. Et puis il dut sans doute ne plus penser. Il fit n'importe quoi, haleta, décala les coussins qui devaient lui assurer une posture digne et en tout cas sans commentaires. Il n'avait jamais vu de mort. Il en avait imaginé. Ils étaient tous grotesques. C'était encore plus grotesque. Et il avait bordé le lit avec les coussins qui devaient lui éviter la chute et les tortillements ridicules du corps. Mais rien n'y fit. Il devint grotesque sans le savoir. Il allait faire pleurer beaucoup ceux qui l'aimaient, et il y en avait vraiment beaucoup. Ça, c'était une chose pas facile à accepter tout ce monde en larmes. Et puis il se trouverait toujours quelqu'un pour commenter l'amusante position de ses bras ou la chemise retroussée sur son ventre comme une manche sur un bras. Aurait-il les yeux fermés ou ouverts ? Est-ce que quelqu'un qui va se donner la mort pense vraiment à ce genre de choses ? Enfin, il l'avait fait et maintenant il était mort. Il avait rêvé d'aimer une femme et il ne laissait au monde aucun enfant de sa propre beauté. Il avait rêvé d'écrire un livre et il y avait seulement pensé. Il aurait pu mourir beaucoup plus tard que son père et vivre le temps de sa propre génération. Mais non, il ne savait même pas à quel moment il mourrait par rapport à la mort de son père.) Tout était devenu tellement moche.

 

Lorenzo se sentit terriblement coupable. Il était encore dans le sud quand la nouvelle de la mort de Jean leur arriva. Lorenzo en fut pétrifié. Il songea d'un coup à la fausse lettre de Fleur. Il ne se rappelait même plus si la première avait été vraie. Il ne pouvait tout de même pas le demander à Fleur. Elle n'était rien par rapport à la mort de Jean. Elle se souvenait d'avoir écouté sans comprendre à quel point c'était important pour Jean de devenir écrivain. Il avait donc su qu'il ne le deviendrait pas. Cette idée était terrible. Elle pouvait tout imaginer sauf de quitter le monde avant l'heure. C'est Lorenzo qui avait parlé de l'heure. Ce cochon de Lorenzo. C'qu'il pouvait être cochon. Il était comme ça avec toutes les filles et il s'imaginait que c'était tout ce qu'il avait à faire. Mais ce n'était pas le moment d'penser à ça. Pouvait penser à Jean. Elle le ferait tant que c'était possible de ne pas oublier. C'est-y qu'on oublie ou qu'on n'a plus mal ? Comment qu'ça finit ? Parce qu'il faut bien que ça finisse ? Non ? Jean était tout près de la mort en imaginant les questions qu'elle se poserait. Il était à deux doigts de la disparition totale. Il avait déjà disparu un peu en devenant malade, mais ce qui avait disparu n'était pas mort. Cela vivait autre part. Maintenant, il ne voyait pas comment ça mourrait. Il mourrait sans cette absence. Mais il n'y avait plus rien à faire. Le gaz était invisible. Il puait. Bon dieu c'qu'il pouvait puer ! Et il pouvait entendre le dialogue du vent contre la fenêtre et de la fuite entre les grilles du réchaud. Ça parlait de ne vouloir rien dire. Comme il n'avait jamais écrit, il ne savait rien de ce qu'il n'écrirait pas. Il ne pouvait pas se l'imaginer. Maintenant il avait envie d'écrire. Il avait envie d'écrire le dialogue de l'air respirable et du gaz mortel, avec le vent d'un côté, puissant et évocateur d'éternité, et de l'autre la machine poussive et accidentelle. Que disait le vent ? Que disait le réchaud ? Qui penserait à y penser quand il serait mort ? Qu'est-ce qui leur traverserait l'esprit ? Ils auraient de grandes pensées, mais rien à propos du vent et du réchaud. On parlerait du réchaud comme d'un instrument et on oublierait de parler du vent. Personne ne songerait au vent qui avait pourtant été le compagnon de son dernier souffle. Il l'avait si bien imité. Et puis la brèche s'était ouverte et il avait fallu longtemps, il avait fallu tellement de temps. Il en avait perdu la tête. Et il était devenu grotesque. Mais tant pis. C'était comme ça. Il n'avait pas vraiment choisi.

Lorenzo pensait à tout ça sur le chemin du retour. Il avait pleuré dans l'épaule de Fleur et elle était tombée amoureuse de lui. C'est comme ça que c'était arrivé. Et maintenant elle l'aimait et il essayait de se raconter des cochonneries pour se mettre à l'épreuve mais il n'y en eut aucune qui résistât à son amour. Ce qu'il pouvait l'aimer ! Et ce qu'il pouvait lui mentir aussi ! Il ne lui avait rien dit à propos de la lettre qui était la cause de la mort de Jean. Il n'avait pas pu le lui dire. Il y avait pensé sans essayer de le lui dire. C'était facile d'y penser. C'était tellement douloureux. Il voyait bien que c'était une cochonnerie, la seule à résister à son amour. Sur ce point-là, il ne pouvait pas se mentir à lui-même. Bon, il y avait ce truc infernal en dedans de soi et Fleur ne savait rien de ce genre de choses. Mais ce truc n'était rien à côté de la lettre qui était le plus infernal des mensonges qu'on peut faire à une fille qui vous aime de toute façon. À Jean, il avait menti facilement, parce qu'il avait à se venger de quelque chose. Mais Fleur était entière. Elle n'était pas en morceaux, comme Jean. On ne pouvait pas lui mentir et il y parvenait parfaitement. Un vrai cochon.

Jean, à ce moment, acquit la certitude qu'il était en train de mourir. En fait, il se mit à avoir peur. Il n'y avait plus rien à faire pour sortir de là. Fermer le robinet du réchaud, à supposer qu'il en eût la force, ne servait à rien. Le poison subtil l'avait pénétré et il était sûr de mourir sans rien pouvoir opposer à cette certitude. Bon. Maintenant, parfaitement calme et disloqué par terre à côté du lit, il se mettait à voyager. En fait, il établissait la connexion avec son seul désir. Peut-être avec le futur qu'il n'avait aucune chance de vivre un jour. Sa position était grotesque. Il vécut encore un peu. Par sursauts. La vie hoquetait, découvrant toutes ses dents et lui écarquillant les yeux. À midi, il était mort. Et il les vit distinctement. Ce n'étaient pas des hommes et ils ne l'avaient jamais été. Il pouvait donc les trahir. Il ne s'en priva pas, comme on va le lire.

 

 


FICTION ACTIVE

Quand partons-nous ?

I

SAINT-PATRICK

Le journaliste Fabrice de Vermort, qui avait une grande connaissance du monde et perdu sa virilité dans un combat au cœur de l'Afrique, descendait à pied la grande avenue au bout de laquelle se dressait l'Hôpital Saint-Patrick, un des monuments exemplaires de la ville qu'il allait justement visiter. Le soleil venait à peine de se lever, mais de Vermort se reprocha d'arriver un peu tard. Il aurait préféré constater de lui-même les effets des premiers rayons sur l'énorme bâtisse. On lui en avait beaucoup parlé, et il ne devait pas manquer d'en parler lui-même. Le lecteur est toujours content de lire ce qu'il sait déjà.

Ses articles sur les institutions modernes, mais il n'y en avait plus d'anciennes, avaient eu beaucoup de succès. Avant de conclure dans un de ces essais qui sidéraient le monde, il allait faire entrer le lecteur au sein même de la Dernière Institution. Il avait connu la Prison, le Cimetière, les Usines, les Administrations de l'État et du Secteur privé, les fermes agricoles, expérimentales et autres, la fantastique École du devoir et de la discipline, l'Armée, la Marine, le Dancing et tant d'autres merveilles qui faisaient la fierté des hommes de son temps. Restait l'Hôpital Saint-Patrick, redouté et précieux à la fois, complexe gigantesque de béton et de gestion, sur lequel les gens jetaient un regard furtif et inquiet qui les rassurait toutefois. De Vermort pensait que son article serait le plus haut point de son enquête, pour la raison que cet hôpital, où l'on ne soignait rien, et dont tout le monde avait souhaité la création, était aussi le dernier rendez-vous avec la vie. Il s'amusa en songeant qu'il y mettrait les pieds pour la première fois, mais que ce n'était malheureusement pas la dernière. Chacun était libre de le visiter, mais rares étaient ceux qui en acceptaient même l'idée. On avait du respect pour cette institution d'une part parce qu'elle représentait la meilleure solution et d'autre part parce que c'était la seule issue. On convenait que les hommes avaient eu le bonheur de se mettre d'accord, et si quelques esprits entretenaient un vent de révolte, ils ergotaient pour eux-mêmes, les autres ne les entendant pas. C'était ceux-là mêmes qui regrettaient que les hommes eussent renoncé à se faire la guerre, parce qu'on ne pouvait plus mourir de mort violente. Ils disaient qu'un homme a le droit de choisir sa mort et celui de jouer sa vie. Ils se suicidaient en grand nombre, ou bien s'assassinaient entre eux. C'était en général des personnes fort savantes qui ne supportaient pas qu'on n'en sût pas autant qu'eux mais qui se jalousaient férocement de reconnaître leurs inégalités dans le savoir. Il s'en rencontrait beaucoup, de ces personnes-là, mais c'était d'oisives personnes, ni démentes, ni infirmes, ni pauvres, ni mourantes, et il n'y avait rien de prévu pour les oisifs. On pouvait simplement les mettre en Prison lorsqu'ils avaient commis un crime, ou les accepter dans le Cimetière s'ils se suicidaient. De Vermort était de ceux, fort inspirés, qui pensaient à la création d'une section Révoltés dans l'Hôpital Saint-Patrick. Mais l'idée était loin d'être partagée par tout le monde, et elle traînait toujours sur les bureaux des politiciens qui, soucieux de politique, ne l'incluaient jamais dans leur discours. Cette idée était cependant une bonne idée, et de Vermort avait l'intention de la soumettre à ses lecteurs. Dans un premier temps, il se contenterait de poser la question. S'il n'y avait pas de réponse au courrier des lecteurs, il y renoncerait. Et si quelques lecteurs, même une minorité, exprimaient leur accord, il ferait souffler un tel vent de révolte qu'il ne se trouverait plus un seul député qui ne l'inclût dans l'introduction de ses discours ni aucun parti qui ne l'inscrivît en bonne place dans le répertoire de ses intentions.

De Vermort sourit en pensant qu'un jour il se pourrait bien que ce qui vient d'être dit pût être écrit avec le plus grand sérieux et retenir l'attention effarouchée de non moins sérieux lecteurs. Comme il en avait l'habitude, il fit un rapide croquis de l'Hôpital et ne manqua pas d'y deviner un lever de soleil. Puis il pressa le pas.

De Vermort était un journaliste fort réputé. Il approchait de la cinquantaine, en paraissait soixante tant sa vie agitée l'avait usé, mais il était d'ordinaire d'une humeur enjouée et, ce qui n'est pas la moindre des choses, cette humeur était égale, malgré les horribles faits dont un journaliste est le témoin quotidien. Bien des gens se plaignent du malheur qui les frappe, oubliant, tant leur douleur est insupportable, que la croix qu'on porte est toujours moins grande que celle des autres ; de Vermort, qui vivait le malheur des autres comme son propre malheur, ne s'en plaignait pas et, fin observateur et conteur truculent, il en avait fait la matière de ses articles, histoire de chasser les démons qui s'en régalent. Ses voyages innombrables lui avaient appris bien des choses sur le malheur ; toute son œuvre consistait à offrir au lecteur des malheurs exotiques dont le succès, depuis près de vingt ans, ne se démentait pas. Ce matin-là, arpentant l'avenue, il allait droit dans le gouffre que les hommes avaient créé pour circonscrire le malheur. Leur âme de pompier était sans illusion mais c'était réconfortant d'avoir institué le lieu du malheur des hommes, même si la cause était ailleurs et justement pas à cet endroit. On pouvait rêver d'une institution pour la cause, mais c'était une stupide utopie et chacun le savait bien, quoiqu'il dût s'en trouver quelques-uns pour n'en rêver plus. Ces malheureux faisaient tout simplement le premier pas qui conduit à l'Hôpital Saint-Patrick. Il y avait bien deux sortes de personnes dans cet hôpital : ceux qui connaissaient leur état et ceux qui l'ignoraient. Et deux sortes d'états : ceux qui s'y trouvaient bien, mieux qu'ailleurs, et ceux qui se désespéraient. Il y avait aussi des gens qui espéraient, dont les uns se trompaient, plus ou moins consciemment, et d'autres qui ne savaient pas que l'espoir leur était permis. L'univers de cet hôpital n'était pas moins complexe qu'une autre institution. On y savait ce qu'on savait, et l'inconnu mettait la raison en péril. D'ailleurs personne n'avait voulu que cet hôpital différât sur ces points d'avec les autres institutions. Il différait sur d'autres points, et c'est la raison pour laquelle on avait choisi de l'appeler un Hôpital et non pas la Charité comme certains esprits peu éclairés l'avaient proposé, sans conviction d'ailleurs. Il est ainsi des sujets qui n'impliquent pas la conviction. Quant au doute que certains, peut-être les mêmes d'ailleurs, devaient cultiver dans le secret de leur âme tourmentée, il n'était pas permis. Il n'en était donc jamais question. L'Hôpital Saint-Patrick avait été construit à l'extérieur de la ville, sur les ruines d'une abbaye fort ancienne dont on avait retrouvé quelques restes dans un souci bien venu de préserver ce qu'à tort ou à raison on pouvait considérer, sinon comme une œuvre d'art, du moins comme une trace du passé porteuse de significations et génitrice de mystérieuses origines qui, en général, passionnent l'esprit humain au point qu'il se trompe quelquefois sur ses choix, ce qui n'a pas de conséquences bien sûr mais qui peut troubler l'esprit fébrile de quelques-uns dont la passion est plus visionnaire que réaliste. Le fait est que l'ancienne abbaye était un monument dangereux pour les visiteurs qui s'y risquaient et située sur un terrain dont la cote avait singulièrement grimpé avec l'extension de la ville qui le touchait maintenant. Ces deux raisons avaient conquis un électorat assez nombreux pour avoir de l'influence sur la décision des hommes politiques. Elles avaient toutes les qualités que requiert la raison, c'est-à-dire que principalement elles ne se contredisaient pas, ce qui eût été étonnant puisque leur origine respective différait en tout point, et enfin, il était agréable de concevoir que les auteurs du projet se souciaient de la valeur de ce qui était, avant tout, un bien immobilier. En l'absence d'arguments contradictoires, et cette absence ne contredisant pas le souci patrimonial, l'Hôpital fut construit, l'abbaye démolie en partie. On avait conservé les étables parce qu'il paraissait évident que la conformation d'une étable convient mieux à l'usage prévu que l'architecture d'une chapelle. On pouvait regretter le peu de valeur architecturale des étables comparée à celle des chapelles, mais on concevait sans douleur extrême qu'un peu d'art et beaucoup d'usage valent mieux que beaucoup d'art et peu d'utilité. Comme quoi le bon sens est la chose la mieux partagée du monde, chose étant prise dans son acception la plus vague.

L'Hôpital était si bien agencé que des touristes croyaient y voir une caserne, non pas à cause des gardes qui étaient là pour empêcher les sorties et autoriser les entrées, mais il avait cet air d'altier dilettantisme qui caractérise toujours ces énormes constructions qu'on ne peut embrasser d'un seul coup d’œil. Le regard est attiré par mille détails, trompé par l'abondance de courbes et d'angles et incapable de former une idée qui soit non seulement judicieuse mais appropriée. On sent comme un vertige au fond de son œil, devinant que des cellules ne trouvent pas leur compte de lumière, et si la nausée ne s'impose pas en conclusion de ce spectacle impossible, c'est que le cœur n'y est pas comme il aurait dû être, emporté par ce considérable monument de talent, acharné à en figurer l'impatient génie, arraché à sa fonction ordinaire qui est de reconnaître le bien du mal, et le mauvais de la perfection. De Vermort s'était arrêté dans le square sur lequel s'ouvraient les gigantesques portes de l'athanor, subjugué par cette vision qui lui imposait sa réalité et lui interdisait toute hallucination. Son émotion était si intense, son esprit y avait acquis la chère immobilité des âmes qui se laissent convaincre avant que la pensée, redoutable d'influence quand on le lui permet, et mère de bien des troubles, ne lui vienne escagasser les murmurantes sinuosités de l'émotion que lui causait cet aplomb de béton et de suffisance.

Sa main fiévreuse courait sur le calepin où les tours et les toits prenaient forme et lumière. Il admira non sans frémir le résultat de ses efforts, satisfait d'avoir cette fois évité le mensonge. Tout le monde connaissait les effets du petit matin dans la bouche béante des gargouilles monstrueuses dont quelque artiste blasé avait orné les angles et les arrêts, mais personne n'avait idée de sa propre émotion. Il se convainquit que son enquête venait de commencer et se félicita de cet hallucinant début.

Il était encore très tôt. Les portes étaient closes. Il pouvait voir le béret écarlate d'un garde qui avait froid aux pieds, mais il connaissait l'esprit obtus de cette sorte de personne et n'envisagea pas de lui exhiber le laissez-passer qui brûlait sa poche. Il s'assit sur un glacial banc de plastique et s'endormit doucement d'un sommeil tranquille.

ROCK-DRILL

Sa grande barbe et sa perruque assez mal peignée firent tout l'effet qu'il avait souhaité. Le directeur de l'établissement, un grand maigre mal assorti dans son costume à rayures, le reçut avec une amabilité doucereuse qui se voulait courtoisie mondaine mais parût à ses yeux plutôt comme l'étonnement docile qu'il produisait souvent quand il était attendu. Il arrivait un peu en avance, comme à son habitude, pour surprendre son hôte dans son attente fébrile, moment où l'on prévoit l'imprévisible avec le très net souci de ne pas se tromper.

Pour l'heure, ce directeur, malgré une échine approximative, et un regard qui louchait sur les mains de son visiteur — ce directeur avait tout à fait l'air d'être à la hauteur de sa tâche ; il paraissait très nettement acquis à la cause dont il avait la charge, honnête même ; le contraire eût été rendu d'ailleurs impossible par la complexité des lois qui régissaient l'occupation d'une telle responsabilité. Il fit quelques préliminaires obligés auxquels le journaliste répondit par des sourires non moins courtois. Les deux hommes, dont l'un parlait et l'autre souriait, comprirent l'un et l'autre qu'ils avaient fait le tour de leur sujet. D'un verre que de Vermort choqua avec entrain, le directeur l'invita à se rendre dans la salle de conférence où ils ne risquaient pas d'être dérangés par une secrétaire en mal d'information. Dehors, un soleil radieux complétait l'hiver.

— Je voudrais tout de même voir le terrain, expliquait de Vermort. Vous comprendrez que la vérité de mon article tient au réel. Les mots ni les plans ne valent l'observation sur le terrain.

— Je me proposais simplement de vous aider à démêler l'écheveau inextricable de cet établissement. Je ne crois pas qu'une vie suffise à en faire le tour. Mais je ne voudrais pas vous influencer.

— Dois-je comprendre qu'une vie de directeur est mieux remplie que l'ordinaire de tous ?

— D'une part, mon cher, et d'autre part bâtie sur autre chose que l'hétéroclite qui fait le charme de votre conversation.

— Je ne passerai pas ma vie sur ce sujet, mais s'il y faut des jours, et dans la mesure où ma rédaction en assume les divers forfaits, je m'y consacrerai de toute mon âme.

— S'il vous plaît de loger ici, je peux mettre à votre disposition un petit appartement aujourd'hui inoccupé mais parfaitement entretenu depuis.

— Depuis ?

— Depuis que les bruits courent ! ironisa le directeur.

— Des bruits de journaux ou des bruits de couloir ?

— Figurez-vous mon cher, dit le directeur avec un air de beaucoup de mystère entendu, figurez-vous qu'il s'agit d'un bruit dont les couloirs ne pourraient vous en dire que de très effrayant.

— On voit donc aussi courir des fantômes dans ces couloirs !

— S'il s'agissait de fantômes, mon pauvre ami. Mais le pire, c'est qu'ils existent.

— Vous plaisantez !

Le directeur s'était arrêté pour se gratter le menton. Puis il repartit soudain d'un bon pas. De Vermort trottina derrière lui.

— Mon cher de Vermort, dit le directeur, il faudra vous habituer à ce genre de dialogue, et savoir les conclure autrement que par de l'étonnement, ou de l'inquiétude, ou pire encore, de l'incrédulité. Cet hôpital n'est pas le monde, et ce n'est pas non plus un hôpital, et c'est ceci le moindre de ses paradoxes. J'ignore si votre idée est déjà faite, ou si vous l'allez former selon les jours qui vont suivre, mais il vous faut savoir que ce lieu existe pour ce que la raison ne s'y trouve pas. Vous acquerrez, à la fin, un immense respect pour le personnel qui s'exerce. Vous ne manquerez pas de me faire valoir le mérite que j'en ai. Mais ne vous contentez pas de répondre à la bizarrerie par de la bizarrerie. On vous croirait malade. Or, ici, personne n'est malade. Vous rencontrez des gens incomplets, qu'il leur manque un morceau de leur intelligence, de leur corps, ou même de leur fortune, et ces gens-là, monsieur, sont incurables parce qu'il n'y a rien à curer dans leur personne. Ce qui manque n'est pas remplaçable, et ce qui existe est conforme. Le but n'est pas normal. Vous serez d'accord avec moi pour assurer le bien-fondé de cette institution.

De Vermort frémit.

— Vous serez bien inspiré, mon cher, poursuivit le directeur, de vous méfier des effets de la jalousie. Vous qui ne manquez de rien, et qui avez donc votre place dans la société, quoiqu'on n'ait rien de prévu pour ceux qui manquent de morale, vous êtes le partenaire idéal du dément ou de l'infirme, comme je le suis moi-même. Vous admettrez que ma fonction est aussi un métier, comme l'est votre journalisme. Mais votre métier ne vous procure pas l'immunité contre le mal qui sévit ici. Ces gens vous regarderont comme nous-mêmes nous contemplons la perfection d'une œuvre d'art. Ce regard est jaloux. Il pourrait vous déposséder, et s'il advient que vous manquiez un jour de quoi que ce soit, comme cela finit d'ailleurs par arriver, votre place sera ici sous ma surveillance. Méfiez-vous de leurs mains, elles peuvent estropier, ou même assassiner. Mais surtout méfiez-vous de leur langue. Elle perturbe l'esprit non averti. Méfiez-vous enfin de l'inconfort que produit sur tout homme sensé le spectacle de la mort auquel, je suppose, vous ne manquez pas d'assister.

— J'ai vu bien des morts dans de bien horribles guerres.

— La mort violente inspire le désir, et nous la blâmons. Ici la mort est douce, et nous la redoutons parce que nous l'avons préférée douce. Nous avons fait des choix dans le souci d'améliorer notre vie quotidienne. Or la vie quotidienne n'est pas la seule vie. Ayant sacrifié toute autre vie dont nous ne savons pas si la mort est au bout, il nous a semblé que la mort inévitable qui nous attend méritait toute notre attention. C'est ce que nous nommons l'artifice d'un paradis.

Le directeur exhiba le pilulier.

— Celles-ci sont bleues, dit-il. Je vous en conseille l'usage. N'en abusez cependant pas. Elles confèrent de fantastiques diarrhées. Voici votre appartement. Tout y est en ordre. Je vous attends pour le déjeuner, au réfectoire. Vous demanderez votre chemin. Prenez garde qu'on ne vous aiguille sur de dangereux chemins de traverse.

LE CATALOGUE

La chambre était coquette et jaune. Une fenêtre s'ouvrait sur un parc ravissant. Le lavabo miroitait sous un miroir. La penderie contenait des effets de nuit. Une petite bibliothèque était suspendue au-dessus du cosy-corner. La lampe de chevet jetait une ombre verte sur le tapis.

Fabrice de Vermort se déchaussa et se coucha après un lent agencement des coussins. Un panonceau signalait la position de l'Hôpital dans la pyramide sociale. Un examen visuel de la tapisserie révélait des zones maladroitement reconstituées. Le portillon du monte-charge bâillait. Les repas arrivaient par ce canal dans certaines conditions que Fabrice n'avait pas encore élucidées. En entrant dans la chambre, le directeur ne lui avait pas laissé le temps de poser des questions. Le cosy-corner était une exception à la règle qui prévoyait le châlit métallique. Par contre, le contenu de la bibliothèque était conforme. Si Fabrice le désirait, on pouvait lui amener les livres de son choix. Il n'avait qu'à en dresser la liste sur le petit tableau noir destiné d'ordinaire aux nouvelles de l'extérieur. Pas de radio ni de télévision dans ces lieux séparés.

— Nous avons un nickel odéon, dit le directeur. Les séances se succèdent jusqu'à minuit après le dîner. La préférence va généralement au western mais nous ne négligeons pas le documentaire ethnOlogique où les mœurs des classes possédantes passent pour celles de la communauté entière. Je reconnais que vos voyages en Afrique ne nous ont pas beaucoup renseignés sur les domestiques.

Fabrice n'ouvrit pas les persiennes. Il regarda dans une fente, les doigts agités entre les éléments du radiateur qui émettait une imperceptible chaleur. L'inspiration commencerait par cette limitation du regard accompagnée du frottement des sens avec l'inconnu. Comme il était couché sur le dos, le plafond risquait d'influencer les premiers mots. Il s'empêcha d'écrire. C'était le plus difficile. Le crayon traçait des volumes hachurés à la tangente des mots inévitables. Homme du premier jet, incapable de modifier l'innéité du texte, il avait besoin de cette crispation graphique au bord du néant qu'on lui proposait d'explorer. Il croqua le lustre éteint vers lequel convergeaient les fissures. L'intersection des murs, figurée par une verticale qui scindait la représentation, coupait la complexité d'un meuble à l'immobilité d'insecte. Le dessin s'achevait par la croissance des meneaux qui projetaient un cimetière sur le parquet.

Le cerveau enfin lavé de tout soupçon, Fabrice ouvrit le catalogue, objet peut-être interdit par le règlement dont le directeur venait de signifier toute l'importance à ses yeux. Un onglet séparait l'inventaire biOlogique des propositions cybernétiques. Le classement était alphabétique pour faciliter la recherche d'organes. À l'intérieur de chaque catégorie, la hiérarchie était celle des prix. Tout naturellement, Fabrice commença sa lecture par la fin du chapitre. Son origine aristocratique datait de l'ancien régime. Il ne devait son importance relative qu'à ses propres résultats devant les exigences sociales. S'il avait été un amputé de l'index de la main, il n'aurait pas eu de mal à trouver le montant du prix demandé pour une greffe autant biOlogique que cybernétique, sachant que quand on a les moyens du biOlogique, on ne consulte même plus les propositions du cybernétique. Les organes de reproduction, liés au plaisir par les chemins obscurs du désir, étaient hors de prix. Il faut dire que les testicules électroniques ne procuraient qu'une approche du plaisir. Pour en jouir vraiment, il fallait accompagner l'acte sexuel de fantasmes voués à l'usure. L'idéal, c'était la greffe biOlogique. On gagnait quelquefois en apparence mais le risque de décevoir sa partenaire à cause d'une insuffisance esthétique demeurait assez inquiétant pour suggérer l'étude patiente et pointilleuse des avantages et des inconvénients de l'opération. Les Chirurgiens ne garantissaient pas un accroissement de l'estime pas plus qu'ils ne pouvaient prétendre à un retour pur et simple à l'original. On soupçonnait des indélicatesses mais le sujet touchait à l'intimité et on évita toujours les procès. Il aurait fallu s'expliquer sur les circonstances de l'amputation, donner à imaginer les conséquences psychOlogiques, révéler la croissance du rêve. Fabrice avait choisi le travail et par conséquent le temps nécessaire à l'épargne. Il arrivait au bout de ses peines. Il mesurait exactement ce qui le séparait du bonheur, conscient de la menace que l'imprévu faisait peser sur sa relation à l'Administration du corps. La procédure l'épuisait mais il espérait parvenir à ses fins avant de sombrer dans la mélancolie.

Il referma le catalogue tant la douleur le tenaillait. Ces séances d'aspiration au bonheur ou au plaisir, l'un ou l'autre, étaient autorisées dans la limite du concevable. On avait vite fait de vous démasquer si vous tentiez d'utiliser votre imagination au-delà des possibilités de reproduction sur l'écran du réel. Fabrice fricotait avec le risque mais sa connaissance des partitions de la réalité quotidienne lui permettait de renverser la charge de la preuve à son avantage. Sa conversation avait le charme fugace de l'inutile. Les femmes le côtoyaient sans tenir leurs promesses. Il jouait avec leur inconstance. Leur peau paraissait quelquefois aussi perméable que les miroirs. Il leur offrait des beignets à la terrasse des cafés et les obligeait à les tremper dans sa tasse de chocolat. On le croyait mystificateur des petites vérités inavouées qui vous rapprochent des autres. Ses bouquets envahissaient si on n'y pensait plus.

Heureusement, le regard électronique des lieux n'avait d'autres moyens de pénétrer l'intimité que l'interprétation que pouvaient en faire des agents eux aussi soumis aux tracas du doute et de l'attente. Le catalogue glissa sur les coussins puis sur le tapis. Fabrice revenait de loin. Les pivots des caméras cliquetaient derrière la tapisserie. Il leur offrait le spectacle d'une jouissance intellectuelle au fond. Il se leva et se posta devant le miroir du lavabo. Son image l'obsédait. Il s'agissait maintenant de détruire l'espoir pour ne pas leur laisser le temps d'en savoir plus. Cette observation de soi était le meilleur moyen de contrecarrer les analyses possibles de son comportement dans les moments de solitude. L'autre réagissait en temps réel. Il éclaboussa le lambris, plongeant son visage dans l'eau coupante puis il prit le temps de le frotter avec la serviette qui sentait la lavande. Le directeur n'avait rien négligé pour faciliter son incorporation à cette institution. Il avait même pensé à la brosse à ongles, morose passe-temps des minutes consacrées à la mémoire. Manquait peut-être le flacon d'eau-de-vie à côté du Bourdaloue décoratif, un détail qui avait son importance mais qu'on n'avait pas reproduit pour quelle raison obscure ?

Fabrice rempocha son catalogue. Sa montre indiquait qu'il était en retard d'une minute sur l'horaire prévu tout à l'heure dans le feu de la conversation avec le directeur. Il s'efforça de se souvenir des conseils et autres astreintes. Le vent sifflait dans les persiennes, secouant la poussière intérieure. Un dernier regard dans le miroir signala une mèche rebelle qui coûta deux bonnes minutes. Il sortit enfin. Le couloir était désert et plongé dans la transparence des rideaux. De quelle couleur étaient les pastilles déconseillées par le directeur ? J'ai oublié le brassard, pensa Fabrice. Le catalogue déformait la poche de son paletot. Ce n'est peut-être pas interdit après tout, pensa-t-il. Mais ce ne serait pas la première question qu'il poserait au directeur pour relancer la conversation. D'ailleurs Madame assisterait en convive au repas, une rencontre qui bornerait l'attente si elle était séduite par son charme de causeur inépuisable.

MADAME

— Madame le directeur... dit le directeur qui s'était levé et désignait d'une main délicate une petite femme grassouillette assise près de lui. Elle leva un visage embarrassé de mastications. Fabrice fit une courbette.

— Asseyez-vous, dit le directeur. La nourriture est bonne ici.

Fabrice se confondit en manières courtoises, puis il prit place face au directeur qui lui proposait le plat de hors-d'œuvre.

— Avez-vous déjà pris quelques notes sur notre compte ? fit le directeur sans lever les yeux qu'il occupait à son assiette.

— Je ne prends jamais de notes, dit de Vermort en sortant de sa poche le calepin de croquis. Je dessine. Je n'aime ni la photo ni les notes crayonnées sans ordre et sans style.

— Original ! fit Madame le directeur.

— Curieuse manie, dit le directeur. Il est vrai que je suis un maniaque des notes. J'ai des secrétaires pour les mettre en forme.

— En forme ! fit Madame le directeur.

Leur table était installée au fond du réfectoire où l'on mangeait en silence, derrière une murette ornée de géraniums entre lesquels le regard du directeur s'exerçait à la vigilance. Il croisait rarement des regards.

— Vous me direz des choses de vos aventures, fit Madame le directeur.

— Si cela n'ennuie pas monsieur votre époux.

— L'ennuyer, pourquoi ?

— Toutes ses pensées me semblent absorbées dans ces lieux étranges. Et puis, je ne suis pas venu ici pour parler de moi.

— Vous lui donnez déjà raison. Ou vous êtes adroit, ou c'est son charme qui vous subjugue. C'est qu'elle n'en manque pas.

— En aurais-je manqué si je ne t'avais pas épousée ?

— Nom d'une pipe, dit Fabrice en riant, évitez de me parler du manque de quoi que ce soit. Cela me donne le frisson.

— Le frisson ? dit Madame le directeur.

— Pourquoi pas le frisson, dit le directeur.

— Je ne comprends pas.

— Monsieur de Vermort a des états d'âme.

Le réfectoire s'était vidé d'un coup. Les trois convives étaient toujours attablés. Le directeur entretenait son hôte attentif sur des sujets qui, de loin, provoquaient un étrange désordre de traits sur son visage.

— Les églises reviendront à la mode, disait le directeur. D'ailleurs, n'avons-nous pas fait le premier pas en donnant le nom d'un saint à notre établissement. Du temps où l'abbaye existait encore, les gens disaient : « Je vais à Saint-Patrick », « je viens de Saint-Patrick », et nous n'avons pas pu modifier ces habitudes de langage. Certes, si l'on vient, c'est pour rester, et si l'on s'en va, c'est pour aller nulle part. J'aime bien moi, cet humour macabre et irrespectueux. Il me fortifie.

— Je veux bien croire que ça ne doit pas être gai tous les jours.

— Je ne vous le fais pas dire. Ici, vous avez le choix entre une drogue de la pharmacopée universelle ou l'humour qui vous convient le mieux. Cette institution est une œuvre d'humanité. Elle pèse lourd sur les épaules de ceux qui en ont la charge. Je préfère de beaucoup les plaisanteries et les fictions qu'on colporte ici et là, et dont je suis parfois l'origine, plutôt que de me laisser aller à pied, comme cela arrive à certains. Je suis moi aussi sujet à de désagréables frissons quand je me mets à croire aux délires de mon imagination. Mais elle n'est pas détestable, cette sensation de se duper soi-même. Elle prouve au moins que nous sommes convaincus, et par conséquent convaincants. L'esprit de tragédie impliquait d'éloquentes tirades qui ressemblaient aux larmes de leur siècle, et visaient une certaine perfection qui excluait les détraquements de la raison et du corps. Il fallait un bossu informe pour en rire. Et de tragédie en mélodrame, et de mélodrame en roman, nous avons fait le chemin jusqu'à la fable que nous vivons aujourd'hui. C'est ainsi que j'explique les siècles. Comment les siècles pourraient-ils se succéder s'ils n'avaient pas de suite ? Nous retournerons à la tragédie le jour où nous aurons épuisé notre inspiration. Ce jour n'est pas demain, d'autant que la force de l'absurdité se vend encore très bien. Les larmes que le héros fit couler en son temps valent bien les nœuds stomacaux que provoque la métamorphose d'un homme en vermine quelconque. Seuls les précieux et les analystes ne se démodent pas, parce que la vie est faite de jeux et de petites choses pour jouer. Tout le reste relève d'une ambition démesurée qui ennuiera les écoliers des temps futurs. En tout cas, et malgré mon désir de postérité, mon choix est limité et ne concerne que le présent. Un verre par ici, un conte par là, et je fais le tour de mon territoire sans m'y abîmer. Il faudra que je meure avec mes histoires à dormir debout. Lesquelles vous ennuient peut-être ? Je suis un esprit confus, vous l'avez remarqué ? Le métier que j'exerce m'absorbe tout entier et ne me laisse pas le temps de mettre de l'ordre dans mes idées. J'ai dit tout cela pour vous indiquer qu'il va nous falloir faire le tri. Ce qui restera de nos conversations à venir, doit être épuré. Moi je n'épure pas. Je soliloque.

Fabrice sourit et montra le dessin qu'il venait de crayonner sur son calepin. Le directeur fut saisi d'admiration. Le journaliste l'avait-il écouté ? En tout cas, le portrait représentait un visage presque serein, et les yeux lisaient l'intelligence claire qui sied au médecin.

— Mon Dieu ! s'écria Madame le directeur. Quelle ressemblance étonnante ?

— Monsieur de Vermort est animé par une force rare, dit le directeur.

— Je me ferai un plaisir de vous l'offrir, dit Fabrice, pour que vous vous y reconnaissiez, monsieur le Directeur.

L'ORGANIGRAMME

« À l'origine, quand cet établissement fut créé avec toutes les difficultés que vous savez, il n'existait qu'une section, celle des Mourants, c'est-à-dire que toute notre attention s'y consacrait. Je crois que ce fut une bonne chose de commencer par là, par la mort à court terme, par ce spectacle dont on sait qu'il a une fin contre laquelle on ne peut rien, ni en modifier le temps, ni l'action, ni le lieu. L'antithéâtre de la vie, dramaturgie tout de même, mais incontrôlée. L'être humain chaque fois hébété, qu'il se meurt ou assiste à la mort, et se creusant la tête pour continuer de meubler le temps. Des mots que la mémoire retient, d'autres qui s'en vont à tout jamais. Rien que l'on puisse fixer, ni méthode, ni style, pas de raisonnement, aucune émotion forte ; on vient ici mourir pour ne pas mourir seul, et on meurt sans histoire, sans douleur, sans savoir vraiment que l'on est en train de mourir. L'espoir ne meurt pas. Il s'éteint lentement, et disparaît avec la vie. Vous verrez de vieux mourants, mais jamais comme votre image projetée. Les vieux sont des étrangers, comme les enfants, oublieuse mémoire ! Les morts se suivent, se ressemblent ou pas. On tient le coup, tableau après tableau, jusqu'au jour où vous rencontrez le mort qui vous ressemble, et c'est alors l'épreuve qui détermine non seulement votre profil de carrière mais surtout votre vie à venir. Moment terrible où l'angoisse fait des nœuds dans le muscle, souvenir impérissable d'où l'angoisse peut toujours renaître. Un lit de mort, quelques semaines de doux déclin, un corps qui se dégrade sans souffrances, un esprit qui se trompe, ce sont là quelques ingrédients dont vous pigmenterez vos esquisses. En fait, je crois qu'il n'y a pas grand-chose à dire de la section des Mourants. On meurt comme on peut, ou comme ça vous arrive, et tous les cas de figure sont envisageables. C'est plutôt une ambiance de pas feutrés qui trahissent le respect, de chuchotements qu'on voudrait éternels et qui le sont sans doute si l'on considère que l'esprit a si peu d'invention qu'il se répète sans jamais se dédire. Les mots, ce qu'ils contiennent de raison et d'émotion, appartiennent à tout le monde, et le choix est limité. Chacun vit sa mort comme un autre l'a déjà vécue, et d'autres la vivront de même. C'est un univers sans passion, comme si la vie niait sa propre substance, à croire que c'est le moment d'apprendre ce qu'on aurait pu savoir si la vie n'était pas ce qu'elle est, ou bien c'est le spectateur qui s'offre un moment de spectacle, et les choses sont beaucoup plus simples qu'on les imagine, et l'imagination est un laboratoire où l'on fabrique des drogues douces. Cette section de l'hôpital est la première et la dernière.

 

« La deuxième section est celle des Infirmes, ceux qui ont perdu un morceau de leur corps, ou son usage. C'est l'atrophie, la paralysie, l'amputation, l'insensibilité, etc. Le choc est mémorable. On plaint l'aveugle qu'on croise, on le préfère au cul-de-jatte. Les sentiments qui vous arrivent ont une autre nature que ceux que vous inspire le spectacle de la mort, sans doute proche de ceux qui occupent le mourant assistant à la mort. On redoute le possible de la même manière. Là encore, on cherche à se faire une idée, et l'on y parvient avec plus ou moins de peine. L'imagination s'accroche à des membres fantômes que l'esprit invoque quelquefois. Si l'on ferme les yeux, on se cherche le corps, et on ne le trouve pas. C'est le lieu de l’écœurement que la honte, et toute de morale pétrie, ne chasse pas. Ici, il faut encore se faire une raison, il faut de la patience mais vite sinon l'esprit perd pied. On souhaite moins de lucidité, on appelle peut-être la folie, ou même la mort. Les monstres ont une conscience.

« La troisième section est celle des Déments. Ceux-là ont perdu à jamais une partie de leur raison, et pourraient bien nous faire perdre la nôtre. La mort est une certitude, l'infirmité une fatalité ! On s'y fait ou pas, mais on se raisonne. La démence est indicible, ou sujette à une abondance de mots. Elle ne dit pas ni d'où ça vient, ni ce qu'elle est, ni où elle va. Elle agit sur nous comme un pressentiment. Veut-elle ? Nous hante-t-elle ? Que de questions sans réponses ! Du coup, la mort est moins étrange.

 

« La quatrième section est celle des Miséreux, paradoxe flagrant puisqu’ici la misère n'est plus. On mange à sa faim, on dort de tout son saoul, on se rend utile. S'il manque quelque chose à ces gens-là, ce n'est rien que de très tangible. Le délire n'en est pas moins grand, car je ne connais pas de misère qui ne soit pas sur le point de mourir, ou bien c'est l'infirmité qui la déclare, ou la démence. Au mieux, c'est une névrose dont le malheur est la seule ressource. Et s'il n'y a pas de limite visible à chacune de ces quatre sections, c'est qu'elles se recoupent, se rejoignent, se confondent. Un riche mourant ne vient pas mourir ici ; et pour peu qu'il lui manque des jambes et les moyens de la prothèse, c'est ici que ça finit. En quelque sorte, nous avons recréé ici ce qui pourrait être le pire des mondes. La logique nous y conduit, les contraires n'étant pas miscibles. Si nous poussions notre raisonnement jusqu'au bout de son implacable conclusion, le meilleur des mondes ne serait plus ailleurs non plus. Cet établissement est une leçon de morale, un avertissement que nous nous faisons à nous-mêmes, une déclaration de bonne conscience, un puits pour abreuver notre soif de bavardage, un meuble inutile que la nécessité nous impose, un arrêt provisoire pour souffler, un... »

 

Le directeur se mit à mimer une insupportable apnée sous le regard amusé du journaliste, puis il laissa échapper un long gémissement qui causa une inquiétude surprise chez un employé occupé à rassembler les verres sur son chariot.

— Vous avez le choix, dit le directeur en haletant, entre le sermon, morale et prophétie confondues, et la friture d'images-chocs sur le gril de votre conscience. N'abusez toutefois pas de votre autorité.

— J'écris pour plaire, dit le journaliste.

— Eh bien tâchez de plaire avec tact !

— Un mélange de peur certaine et de bonheur indicible, voilà quel est le tact du journaliste quand il sert une politique. Et je suis d'une grande sincérité quand je dis avoir de l'admiration pour cette entreprise.

— La charité naît du dégoût et du plaisir tout à la fois.

Un petit homme tout habillé de blanc fit irruption dans le réfectoire, secouant un noir béret au-dessus de sa tête. La gigantesque porte vitrée se referma derrière lui dans un fracas de tous les diables.

— Monsieur le Directeur, hurla-t-il, une mort exceptionnelle au Pavillon Rock-Drill. Il ne faut pas rater ça. C'est un saint qui se meurt !

Le journaliste, d'un bond, saisit le calepin qui traînait sur la table, rajusta son veston et ses lunettes, et poursuivit le directeur qui trottinait entre les tables. Le prêtre défonça carrément la porte et tous les trois traversèrent le patio allègrement. L'employé faisait vibrer les verres sales.

II

La cérémonie funèbre eut lieu deux jours plus tard. Entre-temps, Fabrice de Vermort crut faire une découverte. La crémation était prévue pour dix heures du matin. Il se réveilla à six heures après une nuit agitée. La chambre donnait sur un balcon. Il y passa les deux heures qui le séparaient du petit-déjeuner. Il n'avait pas allumé. Les volets étant demeurés ouverts hier au soir à la suite d'une panne du système automatique de fermeture, il n'eut pas à actionner la manette pour les désactiver. Il passa entre les rideaux et se glissa sur le dallage miroitant du balcon. On pouvait le voir. Le donjon dominait tous les autres édifices. À son sommet, une loupiote clignotait, petite lampe que les gardiens étaient autorisés à allumer en cas d'ennui profond. Il s'assit dans le feuillage couvrant la balustrade. Depuis deux jours, il n'avait pas cessé de penser à ce qu'il croyait maintenant inévitable. Il craignait de sombrer dans cette angoisse héritée d'une enfance trop attentive aux changements. Sa vie avait souvent basculé sans le prévenir. Il avait une expérience croissante de la paralysie qui le saisissait toujours au moment des modifications. Cette fois encore, il avait mal dissimulé son anxiété. Il passait sa vie à accumuler les témoins de son lent déclin mais il n'avait jamais trouvé le moyen de se soustraire à cette fatalité. Il se doutait bien que le rapport de ses employeurs contenait toutes les preuves de son futur procès. Son esprit tentait des reconstitutions précises et claires. Cette nuit, le sommeil avait apporté sa dose d'indicible. Ces mots étaient maintenant gravés dans sa mémoire. La nuit continuait de le harceler tandis qu'il observait les clignotements du donjon. Dans la cour, une sentinelle tournait à l'angle des palmiers. Sous elle, le gravier crissait. Fabrice se pencha dans le feuillage pour la surprendre au bord du bassin où elle venait se rafraîchir de temps en temps. Dans le ciel, pas une trace d'aurore. Une étoile s'était posée sur le faîtage de l'aile des Mourants. La nuit n'en finissait pas. À sept heures, il sortirait dans le couloir pour se rendre à la salle de bain. Il n'avait rencontré personne hier matin. Il resterait seul jusqu'à l'heure du petit déjeuner, moins les cinq minutes nécessaires au parcours et en admettant qu'il n'eût pas rencontré quelqu'un dans la salle de bain. À huit heures moins cinq, les visiteurs descendaient l'escalier pour rejoindre le réfectoire commun à tous les types de résidents, y compris le personnel et son directeur toujours accompagné, dans ces circonstances, de son épouse. Un coup d’œil entre les branches le renseigna sur la position de la sentinelle. Plus haut, le chemin de ronde trahissait d'autres guetteurs. À part les croquis griffonnés à son arrivée, il n'avait plus pris de notes. Même le plan conçu par avance et approuvé par ses employeurs commençait à manquer de pertinence. Il avait vécu un peu les mêmes sensations au cours d'une enquête à propos du Dancing où il avait cru retrouver un amour de jeunesse. Une analyse approfondie l'avait finalement convaincu que la femme en question n'avait rien à voir avec ce passé en proie à l'effritement. Il s'était excusé et avait même cherché un moyen plus tangible de se faire pardonner ses indiscrétions. La femme s'était montrée si fermement attachée à son intimité qu'il en avait perdu son assurance d'enquêteur expérimenté. Il avait été quitte pour se morfondre dans la solitude. On ne revisite pas son propre passé sans prendre le risque de se blesser au contact de ses personnages, qu'ils soient véritables, fictifs ou équivoques. Il entamait le troisième jour de l'enquête en cours, quoiqu'au commencement du premier, il s'était réveillé dans son lit. Ce temps avait suffi à le plonger corps et âme dans une autre aventure de l'esprit. La crémation, suivie d'un transport lent et solennel vers le lieu d'inhumation, ne marquerait certainement pas la fin de cette possible histoire d'un retour à un moment crucial de l'enfance. Il avait décidé de quitter les lieux avec le cortège. Son article avait pris une importance démesurée. Les mots jaillissaient de cette source inattendue. Aussitôt après le transport, il se mettrait au travail. Il n'oublierait pas de remercier le directeur qui depuis deux jours l'entourait d'une attention discrète. La chronOlogie de son retour aux pénates était plus cohérente que celle à laquelle il s'était confronté en revenant sur des évènements passés qui avaient tout leur sens caché.

À six heures et demie, la sentinelle trempa une main rapide dans l'eau du bassin. Pendant un cours instant, son visage apparut dans la clarté résiduelle d'une lampe sans doute accrochée sous la galerie. Fabrice avait reconstitué le plan du patio en se fiant à ses promenades. Des croix indiquaient les endroits où avaient eu lieu les révélations successives. L'essentiel du témoignage venait du directeur lui-même. Il lui avait fallu toute une journée (hier) pour aller au bout de son enseignement. On avait moins conversé à table et dans les couloirs. Le patio était devenu le décor de ce passé soudain ramené à la surface d'une réalité différente. Le lecteur serait enchanté par la reconstitution minutieuse de ces promenades que le travail littéraire réduirait à un seul déplacement verbal, par exemple un dialogue troué de didascalies. Il commencerait ce soir même et peut-être plus tôt s'il réussissait à quitter le cortège au moment de son éparpillement. Cela le situerait avant midi. Il serait en compagnie du directeur, au premier rang. En général, ce premier rang quitte les cérémonies en bon ordre et rejoint l'alignement des voitures. Il est plus facile de s'éclipser des rangs inférieurs. S'il était invité au repas de midi, il lui serait difficile de se défiler. Au dessert, il était prévisible que le directeur ne pourrait s'empêcher d'ironiser sur une situation dont il connaissait les tenants et les aboutissants. À quel moment deviendrait-il prudent de s'excuser ? Dans le pire des cas, pensa Fabrice, j'écrirai la première phrase à la tombée de la nuit. Il prévoyait un sommeil sans comparaison avec celui qu'il venait de supporter. Demain matin, l'article serait sur le marbre.

 

Il sentait la lavande. On se retournait à son passage dans l'escalier qu'il descendait avec les autres. Le directeur lui avait recommandé le port du brassard bleu. Le personnel en portait un rouge puis la gamme des couleurs se compliquait dans l'énumération des catégories. Ces simples bouts de tissu étaient plus efficaces que les marqueurs électroniques auxquels on avait d'abord pensé. Toutefois, Fabrice se distinguait par son chapeau. Cette autre prothèse avait l'avantage de le grandir un peu. La calvitie n'était pas le véritable motif de l'adoption de cet accessoire démodé. Il avait abusé d'un parfum exagérément dominé par la lavande. Ses ongles soignés glissaient sur la rampe. En atteignant le pied de l'escalier, il bouscula les autres pour être le premier à franchir la porte encore gardée par une sentinelle. À travers le carreau, le cerbère se tapotait le bras en secouant négativement la tête. Fabrice comprit qu'il s'était trompé de porte. Il n'y avait pas d'exception à la règle. Il remonta l'escalier, ralenti par le flot des corps affamés. Au premier étage, un plan lui indiqua son chemin. S'il y pensait, il proposerait au directeur de baliser les parcours. Ce serait une bonne manière d'éviter le véritable sujet de conversation. Dans l'escalier réservé aux visiteurs de sa catégorie, il ne rencontra personne. La porte était ouverte, négligemment gardée par une sentinelle qui fumait une cigarette en regardant le carré de ciel bleu. Fabrice hésita à franchir cette nouvelle limite mais l'indifférence de la sentinelle l'y encouragea finalement. L'air était tiède, peut-être à cause des ventilateurs qui aéraient les cuisines. L'odeur du café et du pain frais l'émoustilla. Poursuivi par les volutes que la sentinelle lâchait dans l'air rapide du matin, il croisa d'autres sentinelles qui lui tournaient le dos, occupées à surveiller le flot qui sourdait des portes. Il fit peut-être le tour complet de la galerie. Rien n'indiquait par quelle autre porte il avait le droit de pénétrer dans le réfectoire commun.

 

La veille, il avait perdu un temps précieux à se renseigner auprès des sentinelles muettes. Heureusement, le directeur, qui avait aperçu le feutre au-dessus d'une jardinière masquant la fenêtre, était sorti pour le héler. Fabrice venait de passer la pire des nuits de son existence. Les évènements de la veille le persécutaient encore. Il avait soigneusement fardé ses yeux pour dissimuler la fatigue et les signes évidents d'une angoisse menaçante. Le directeur lui avait reproché l'oubli du brassard. Il avait eu de la chance de ne pas se faire arrêter par une sentinelle pointilleuse comme il en existait beaucoup à Saint-Patrick. Cependant, soucieux de ne pas incommoder son invité, le directeur avait ensuite parlé du chapeau qui lui rappelait il ne savait quelle ambiance lointaine. On avait évoqué l'empire d'Afrique et ses forêts de bois précieux. La table de la direction et de ses invités se situait dans un angle délimité par des jardinières de fleurs. On s'asseyait dans des fauteuils. Une carafe d'eau jouxtait la boîte contenant les pastilles. Le directeur commençait toujours par cette offrande. Fabrice refusa poliment le voyage. Il n'avait pas d'appétit non plus. Il sirota une tasse de café sans y penser. Le directeur expliquait l'absence de sa dame avant de revenir à l'empire qu'il rêvait lui aussi de conquérir. Malheureusement, sa fonction le réclamait tout entier. Madame souffrait de cette sédentarité. Le directeur n'aimait pas évoquer les détails de sa vie privée mais il savait en doser la révélation. Fabrice, qui l'écoutait à peine, se demanda à quoi il pourrait consacrer une journée qui s'annonçait morose. Le directeur l'aurait conseillé volontiers mais à quoi bon l'impliquer dans cette profondeur ? La cérémonie était prévue pour demain matin. On procéderait à la crémation de la dépouille et ensuite on formerait un cortège jusqu'au lieu d'inhumation où les cendres attendraient le prochain lancement. Le directeur avait conservé la capsule contenant les cendres d'une première femme. Il pouvait la montrer si Fabrice n'avait pas idée de ce que c'était exactement. Le journaliste avait vu des capsules dans la cale d'un navire. Il y en avait des milliers. Une tempête les avait répandues et il avait participé aux travaux de récupération. C'était une expérience peut-être fort différente de celle que lui proposait le directeur mais il n'éprouvait pas le besoin de la compléter. Machinalement, il avala une pastille et demanda aussitôt au directeur quelle était sa couleur. Celui-ci n'avait pas prêté attention au geste involontaire de son invité et il s'en excusa. Comme il n'avait pas compté les pastilles, il ne les avait pas non plus répertoriées. Vous verrez bien, dit-il, agacé par les grimaces du journaliste qui tentait peut-être de se faire vomir. Une heure plus tard, Fabrice attendait toujours que la pastille fît son effet. Séparé du directeur depuis une demi-heure, il avait traîné dans les allées perpendiculaires du patio, prêt à plonger sa tête dans l'eau du bassin si la substance qu'il venait d'absorber se révélait plus forte que la volonté qu'il se préparait à lui opposer. Il avait rendez-vous avec le directeur et son épouse, si celle-ci se remettait d'un malaise nocturne, à midi moins le quart dans leur salon privé pour y prendre un apéritif. Il disposait donc de deux heures pour tuer le temps. Harcelé par les faits têtus de la veille, il ne pouvait guère espérer y réussir. De plus, le directeur lui avait demandé de lui préparer une topographie de l'Afrique. Il possédait des cartes précises jusqu'à la confusion. Le journaliste, expérimenté comme il l'était, avait promis une synthèse. Le directeur l'avait quitté sur le seuil du réfectoire, pressé par un appel téléphonique qui retentissait aux quatre coins du patio. Pendant une demi-heure, Fabrice avait erré sous la galerie sans oser traverser le patio que le soleil partageait exactement en ombre et lumière. Puis il s'était raisonné et s'était rapproché du bassin. Au-dessus de lui, circulairement malgré la quadrature des façades, les fenêtres scintillaient, obliques et immobiles. La perspective de la journée le sidéra. De plus, la pastille avalée par inadvertance tardait à s'activer. Il en conçut une autre espèce d'angoisse, plus facile, presque nécessaire. Le mieux était maintenant de se mettre à espérer l'heure du prochain rendez-vous. Quant à peupler les deux heures qui l'en séparaient, il ne trouva rien qui fût à la hauteur de son désir d'anéantissement.

 

Le lendemain, à la même heure, il pénétrait dans le temple avec la délégation menée par le directeur de Saint-Patrick. Il n'avait pas oublié son chapeau. Une redingote parfaitement noire remplaçait sa petite veste de tweed. Une pâleur tavelée de rouge envahissait son visage. À l'intérieur du temple, les grandes orgues jouaient un air de circonstance. On lui indiqua une place sur le premier banc. Un bedeau lui offrit un petit coussin et un cierge qu'on allumerait à un moment précis de la cérémonie. Le directeur figurait sur le même banc mais il en était séparé par des hommes en uniforme qu'il s'attarda un peu à identifier. De l'autre côté de la travée, les femmes murmuraient le chant inspiré par le gémissement de la tuyauterie verticale qui crevait le plafond. La capsule arriva sur un petit chariot chamarré qu'un enfant poussait. On avait prévu des fleurs et beaucoup de fumée d'encens. Une lumière de prisme descendait des murs. Un enfant en robe blanche traversa plusieurs fois l'emplacement de l'autel en répandant des parfums. Le chariot fut poussé silencieusement jusqu'aux marches d'escalier qui ouvraient le passage de l'autel. Les chants se précisaient. Fabrice, qui n'avait pas assisté à ce genre de cérémonie depuis peut-être des années, se laissa remplir de petits bruits et d'odeurs persistantes. Il connaissait un tranquille vertige. Comme il n'était pas convenable de consulter son oignon dans ces circonstances, il consacra ces préliminaires à tenter de deviner l'heure qu'il était. Sur le dallage, l'ombre se laissait diminuer par des flaques de couleurs. Enfin, les portes se refermèrent et on attendit l'officiant.

 

Pourquoi cherchait-il obstinément à retenir les détails d'une chronOlogie qui n'avait sans doute aucune importance ? L'essentiel s'était passé le premier jour. Il n'avait pas fallu attendre que les choses s'envenimassent doucement. Il avait l'habitude d'une certaine lenteur habitée de petits renoncements. Il avait passé une bonne partie de la matinée à suivre le directeur qui le précédait toujours dans les méandres d'une visite confuse à ce point qu'il en perdit l'orientation. Il avait refusé l'offrande des pastilles. Le directeur ne s'en privait pas mais il consommait toujours la même couleur, que Fabrice mémorisa en prévision d'une consommation de pure convenance. Le directeur s'étonnait régulièrement que le journaliste se passât de prendre des notes.

— Je vous promets des complications, ironisa-t-il.

Fabrice le suivait docilement. Il tenait déjà le titre de l'article : Quand partons-nous ? Ces trois éléments constituaient les fondements de sa pensée : temps, action, personnages. Il ne lui en fallait pas plus pour trouver l'inspiration. Il suffisait de ranger les faits et les choses dans chacun de ces trois tiroirs. Le reste était une affaire de style et tout le monde savait qu'il n'en manquait pas. On comptait sur ce talent généralement reçu le matin dans les feuilles toutes fraîches du journal quotidien.

— Mais si je deviens trop hermétique, précisa le directeur, n'hésitez pas à m'interrompre. Je ne suis pas avare d'explications.

Fabrice tentait de mesurer la part de mise en scène du spectacle qui n'avait pas encore commencé pour lui. Existait-il une pastille capable d'éclairer ce futur proche d'une lumière avant-coureuse ? En tout cas il n'en confia pas le désir à ce fonctionnaire qui préférait les bleues.

— Nous déjeunons à midi pile, dit celui-ci. Vous pouvez consulter le menu sur la porte du réfectoire. Je vais devoir vous laisser. Bien sûr, je n'ai pas achevé ma présentation des lieux. Nous profiterons du repas pour éclaircir ce qui vous aura paru obscur.

Deux heures à tuer ! Le directeur proposa la boîte de pastilles avant de s'éclipser. Ce nouveau refus sembla le désappointer. Il fila rapidement entre les colonnes et disparut à l'angle d'un mur. Fabrice songea à remonter dans sa chambre mais la perspective d'un enfermement ne l'enchantait pas. On le laissait libre de visiter. Ces déambulations devaient avoir une limite. Les points sensibles des lieux étaient signalés par des sentinelles. Était-il libre de franchir l'entrée de l'établissement dans l'autre sens ? Il se laissa envahir par le désir d'aller croquer une glace sur les bords du canal. Il aimait les écluses, la lenteur des manœuvres, les voix d'hommes s'interpellant. Au-dessus du canal, on se reposait dans l'herbe. Des façades éclairaient l'ombre sous les arbres. Le ciel prenait alors une importance démesurée. Depuis combien de temps ne s'était-il pas abandonné à cette douce perte d'un temps précieux ? À quel endroit précis de cet établissement retrouvait-on le même plaisir ? Le patio confinait à l'exploration des détails. De la fenêtre de sa chambre, il avait aperçu la perspective d'un parc planté d'arbres hauts. Il avait même aperçu le mur d'une clôture sans toutefois en deviner les limites. Il entra plusieurs fois dans le bâtiment pour trouver le chemin du parc que rien n'indiquait. Il était peut-être plus simple de se renseigner auprès de quelqu'un mais il ne rencontra que des gens pressés. Dans un bureau dont la porte était ouverte, il se heurta au front buté d'un employé occupé à tracer des lignes parallèles dans un registre qui sans doute en manquait. Il revenait au patio après une tentative avortée par d'indéfinissables détails de l'ensemble qu'il envisageait de décrire aussi précisément que ses trois colonnes l'y autorisaient. Il était loin du canal et de ses petits plaisirs faciles ! Passant devant la porte du réfectoire, il consulta le menu. Se sentant observé, il se retourna pour surprendre ce regard à l’œuvre de quel sentiment ? La femme du directeur n'eut pas le temps de reculer entre les battants de la fenêtre. Il l'immobilisa dans la position du guetteur intrigué par une modification de l'agencement auquel il vient tout juste de s'habituer. Il ne s'agissait pas de s'en faire une ennemie. Il la salua aussi courtoisement que la distance le lui permettait. Elle se pencha aussitôt à la fenêtre et lui rendit son salut en secouant la main. Derrière elle, le rideau voletait de sinistre façon. Il s'avança jusqu'au bassin, chapeau bas. Le jet d'eau retombait inlassablement sur une vasque de marbre brut. Elle lui parlait. Il faillit lui demander le chemin du parc. Lui proposait-elle de la rejoindre ? Il aperçut l'arrosoir et sa pomme. Il aurait pu la prendre pour une domestique. Ce matin, le directeur n'avait pas pris le temps nécessaire aux présentations. Comment savait-il que c'était elle ? Quand il l'eut rejointe au premier étage où elle continua d'arroser les plantes des fenêtres, elle lui posa la question :

— On a fait beaucoup de publicité à votre opération, expliqua-t-il.

— J'en ai souffert, figurez-vous.

— C'était tout de même une grande première et pour la première fois, on n'agissait pas sur un cobaye.

— On les avait déjà sacrifiés à la cause !

La modification était parfaitement invisible, cependant le regard semblait étranger à ce visage ingrat. Elle avait été jolie dans sa jeunesse. Pourquoi évoquait-elle ce bonheur chaque fois qu'un homme s'approchait d'elle ?

— Vous verrez qu'il sacrifiera aux rites des présentations, dit-elle.

Fabrice inclina sa tête comme un chien.

— Il nous surveille déjà, continua-t-elle, ce qui ne l'empêchera pas de nous présenter le moment venu, comme si j'étais dupe de sa duplicité !

Fabrice préférait le sujet de la modification dont elle avait fait l'objet, non sans publicité, il y avait quelques années. Il se souvenait des deux photographies, avant et après, qui étaient parues en première page des journaux, y compris le sien. On venait enfin de dépasser le concept de chirurgie esthétique.

— Nous n'avons jamais eu un visiteur de votre espèce, dit-elle sournoisement.

— Il manquait un édifice au catalogue qu'on m'a chargé de composer pour l'édification des futures générations.

— Et vous n'avez jamais menti ?

— Vous avez donc lu mes précédents articles... Quand celui-ci sera terminé, nous ferons paraître un volume que chacun pourra consulter librement.

— Ne vous laissez pas influencer...

L'arrosoir était vide. Le robinet était caché derrière une fausse colonne.

— Je ne suis pas esclave de mes petits travaux quotidiens, dit-elle.

Il sourit, ne comprenant pas. L'arrosoir était de nouveau rempli de son eau claire.

— N'avez-vous jamais profité des possibilités de modification qu'on nous vend aujourd'hui ? demanda-t-elle en ouvrant la fenêtre suivante.

Savait-elle qu'il en avait un besoin urgent ? Elle pouvait tout savoir, ayant sans doute ses entrées secrètes dans les dossiers que son époux pouvait trahir par négligence ou perversité, allez savoir !

— J'hésite entre le biOlogique et le cybernétique, dit-il. Ce n'est pas une question de prix. Je n'aime pas trop l'idée de profiter de cette part de l'humanité qu'on cultive pour en extraire les organes qui nous manquent ni de cette autre qui se crève à la tâche dans des ateliers obscurs. Remarquez bien que je ne me révolte pas mais j'ai des scrupules.

Il s'arrêta avant de prendre le risque de raconter comment il avait été châtré en Afrique. Elle connaissait peut-être l'histoire.

— Tout le monde ne peut pas naître Héritier, dit-elle doctement, comme si elle s'apprêtait à lui donner une leçon de bonne conduite.

— J'ai souffert de l'estomac à une certaine époque, avoua-t-il, mais les médicaments ont suffi à enrayer l'infection. J'ai eu de la chance.

Elle avait fini d'arroser les plantes du premier étage.

— Non ! Non ! dit-elle, ne le remplissez pas ! Il y a un autre robinet au deuxième.

Ils montèrent par l'escalier. Elle détestait l'ascenseur que le personnel pouvait emprunter s'il en possédait la clé. Elle souffrait de claustrophobie. Étrange, pensa-t-il, qu'elle fût affectée d'un mal qu'on pouvait considérer comme l'antithèse de celui qui changeait considérablement ses données quotidiennes.

— Comment m'avez-vous reconnue ? demanda-t-elle.

La question avait de quoi surprendre. Elle se comportait comme si la conversation venait de commencer. Il la croqua pendant qu'elle s'appliquait à répandre son eau dans une jardinière.

— Il y avait deux photos dans le journal, dit-il...

— Oh ! Oui, je me souviens, cette horrible comparaison ! On m'a félicitée pendant des années. Non : pendant des mois... quelques jours seulement ?

L'arrosoir se verticalisa lentement. Elle réfléchissait.

— Je ne vous souhaite pas une pareille aventure, dit-elle en inclinant l'arrosoir qui chuinta dans les feuilles.

— Vous avez tellement changé qu'il n'est pas possible de vous le dire !

Quelle étrange confidence ! Se sentait-elle flattée ? Il remarqua le soin qu'elle apportait à la confection des boucles retombant sur ses épaules.

— Vous devriez adresser une sollicitude aux Grands Héritiers, conseilla-t-elle.

— Je ne connais pas la procédure exacte, bredouilla-t-il.

— Il faut s'adresser aux Grands Héritiers. Il vous faut deux recommandations et un privilège. Ce n'est pas grand-chose pour des personnes de notre rang.

Comme l'arrosoir était encore vide, il proposa de le remplir.

— Faites attention à ne pas répandre de l'eau sur le plancher, supplia-t-elle.

Il s'appliqua. Elle le trouva un peu lent. Pourquoi n'avait-il rien écrit sur cette première Modification ?

— J'étais soigné à cette époque, dit-il. J'ai lu les journaux dans un lit de camp. Vous savez comme en Afrique le confort est spartiate.

— Oui, oui, je sais !

Que savait-elle ? Il lui manquait une recommandation ou l'équivalent en monnaie courante. Il n'avait pas hérité d'une fortune. Il s'était élevé à la force du poignet. L'Afrique, il ne l'avait pas choisie, elle s'était imposée comme le meilleur moyen de s'améliorer sensiblement. Sa mutilation avait diminué d'autant ce qu'il avait gagné en estime. Il gérait mal ses affaires intimes.

— C'est fini ! dit-elle.

Elle tendit les mains pour recevoir l'arrosoir. Il avait arrosé la dernière jardinière avec une lenteur désespérante. Il l'avait entendue soupirer. Combien de temps avait-il passé avec elle ? Combien avec le directeur ? Elle ôta son petit tablier et sa coiffe.

— Nous nous reverrons au déjeuner, dit-elle.

Il la regarda s'éloigner. Combien de temps à perdre d'ici là ? L'oignon indiquait moins d'une heure. Quelle gourde ! Il avait oublié de lui demander le chemin du parc.

 

La cérémonie se termina dans la plus grande confusion à cause de la crise de larmes d'une femme qu'on n'avait jamais vue. Elle reconnut pourtant Fabrice et s'adressa à lui dans un langage plus mesuré. L'attention de toute l'assistance s'était donc dirigée vers lui. Comme il occupait toujours sa place au premier rang, il dut faire face au masque de l'officiant qui n'avait rien fait ni rien dit jusque-là pour mettre fin au désordre que la femme entretenait avec une apparente maîtrise des effets du langage sur les auditeurs sidérés par le spectacle. Le directeur de Saint-Patrick, qui paraissait lui aussi au courant des liens qui unissaient la trouble-fête au défunt, s'avança enfin dans l'allée centrale. La prudence lui conseillait toutefois de ne pas approcher trop près de la femme. Elle avait craché plusieurs fois sur le dallage et foulé du pied ces souillures. Elle se tenait pourtant à distance du chariot contenant la capsule funéraire et n'avait manifesté aucun signe de respect ni pour le tabernacle ni pour les cendres. Elle étreignait un bouquet de fleurs jaunes dont l'acétate craquetait. Un ruban indiquait seulement qu'elle ne se consolerait jamais. L'impatience de l'officiant se traduisit bientôt par la fermeture sonore du livre dont la lecture était interrompue inexplicablement. Le directeur de Saint-Patrick prononça une parole inintelligible qui figea la femme. Elle lui tendit le bouquet et, comme il s'approchait pour s'en saisir, il le reçut en pleine face. L'assistance se plaignit. On murmurait le nom de Fabrice. De chaque côté de la travée où il se tenait debout, on serrait les genoux pour lui laisser le passage. Il n'avait plus qu'à faire le funambule sur la traverse destinée aux mêmes genoux. Il avait posé le chapeau sur le banc, de telle manière qu'une partie de l'assistance attendait depuis qu'il s'assît dessus. La pression était telle qu'il se paralysait doucement. Puis la voix du directeur, qui œuvrait dans l'allée, se fit plus claire :

— Voyons, Gisèle, disait-il, le moment est mal choisi, ne croyez-vous pas ?

En même temps, il avait jeté un œil sévère dans la direction de Fabrice qui continuait de se pétrifier. Gisèle, si c'était elle, ramassa le bouquet aux pieds du directeur.

— Je ne vous aime pas, Félix, grogna-t-elle en se redressant.

— C'est un bien beau bouquet, dit le directeur qui parut décontenancé par la prononciation de son petit nom.

— Ce culte est une offense à ma conscience, dit Gisèle.

Elle bouscula le directeur pour atteindre le chariot. La capsule se dressait au milieu d'un agencement discret de clochettes blanches. Elle déposa le bouquet dans l'urne destinée normalement à recevoir la terre bénite au moment de l'Apothéose. L'officiant ne put retenir un spasme de la joue. Son œil clignota plusieurs fois avant de se figer de nouveau sur l'intruse. Il ne prononça aucune parole d'apaisement. Gisèle s'agenouilla devant le chariot, promettant de ne plus troubler le rite si précis et si exigeant qui présidait à la mémoire. Le directeur regagna sa place. Deux sentinelles présentèrent leurs hallebardes de chaque côté de l'autel. L'officiant rouvrit le livre. Dans l'assistance, on s'interrogeait mutuellement sur le point d'interruption, glissant des doigts rapides sur la page glacée des missels. Fabrice se retourna pour déplacer le chapeau et il s'assit.

— L'agenouillement, dit l'officiant, est le point commun de tous les rites de la Mémoire et de l'Infini. Prions.

Gisèle sanglotait. Sa robe s'était répandue dans la prostration.

— Peut-être quelqu'un dans l'Assemblée pourra-t-il me dire qui est cette femme ? demanda l'officiant qui reculait encore la reprise de son Épître.

Fabrice faillit parler. Il eut une petite toux. Le directeur s'appuya sur le repose-main :

— C'est la mère du défunt, votre Excellence, psalmodia-t-il.

L'officiant eut un doute :

— Le Rite est clair sur l'Appartenance du défunt...

— Je confirme que le défunt nous appartenait, dit le directeur.

— Cette femme, cependant...

— Elle ne nous appartient pas, dit le directeur.

— Sa présence est intolérable ! dit l'officiant.

— La Prudence ne nous conseille-t-elle pas de tolérer les Larmes des païens ? dit le directeur.

Fabrice n'entendait plus rien. Il était onze heures passées. La cérémonie prenait du retard. Il avait hâte d'en finir. Espérant depuis hier être de retour chez lui avant midi, il prévoyait maintenant de continuer de perdre son temps. Il ne savait pas si on allait ensuite au Conservatoire ou au Pas de tir. Il ne réussirait pas à s'éclipser sur le chemin. Gisèle changeait ses plans. On était à moins d'une heure de midi et à peine au milieu de la cérémonie qu'un dialogue doctrinal entre le directeur et l'officiant menaçait de prolonger au-delà même des limites du raisonnable. L'assistance s'impatientait. On avait perdu le fil du rituel. Le maître de chapelle avait suspendu ses mains au-dessus du clavier, laissant bâiller sinistrement un tuyau de basse. Fabrice hésitait. Il suait. Le cierge qu'il tenait verticalement ne le distrayait pas de son angoisse. Les gouttes de cire en fusion s'accumulaient sur sa chaussure. Il s'efforçait de contenir cet écoulement, fixant la surface liquide traversée par la flamme. Il haïssait ces attentes, habitué à les supporter avec un flegme d'insecte. Il n'était pas trop tard pour agir ou plus exactement, s'il désirait cette action, il devait la commencer pendant que les débatteurs se livraient un combat théorique sans concession. Le cierge tomba de ses mains, éclaboussant les pieds de ses voisins de banc. Il ne s'excusa pas, franchissant latéralement les corps des assistants qui le séparaient de l'allée. Une seconde plus tard, il soulevait Gisèle et l'emportait vers la porte du Temple. Dehors, le soleil l'aveugla. Gisèle s'accrochait à son cou. C'était une petite femme que la vieillesse desséchait. Il traversa le parvis sans se soucier de la circulation. Il se dirigeait vers le canal. Gisèle se taisait. Elle était chaude et rugueuse. Le vérin de l'écluse apparut. La passerelle était visitée par des oiseaux rebelles. Il fallait encore franchir le chemin de halage. Des chevaux paissaient sur le talus. La carcasse d'un ancien toueur gisait au milieu du chemin. Des enfants tournoyaient. Gisèle n'avait opposé aucune résistance. À midi, ils déjeunaient sur l'herbe à l'ombre du toueur. Un panneau indiquait que le bateau devait servir de base à un monument commémoratif. Des sacs de ciment gisaient sous une bâche. Leur poussière envenimait un peu l'air que Fabrice s'était promis de respirer avant de rentrer chez lui. Avant ce soir, une Brigade viendrait s'informer. Il serait peut-être encore en compagnie de Gisèle. Les choses ne s'étaient jamais passées autrement chaque fois qu'ils s'étaient rencontrés. Elle demeurait plusieurs jours avec lui, l'accompagnant même dans ces travaux extérieurs si la mélancolie l'emportait sur son désir de lui manifester son amour. Depuis tant d'années, ces rencontres s'étaient ritualisées. Il agissait d'abord pour mettre fin au scandale qu'elle cherchait à provoquer (aujourd'hui, il l'avait enlevée), ensuite ils passaient un moment ensemble, presque silencieux, se rapprochant doucement et cela finissait chez lui où il tentait de l'enfermer, ce qui engendrait une dispute. En général, elle partait le troisième jour. Elle avait causé pas mal de dégâts dans la vie de ce vieux célibataire qui passait pour un prêcheur aux yeux de ses voisins. Il fallait supposer que ce voisinage conservait la mémoire de chacun de ces séjours. Il avait vent quelquefois de ces interrogations. Qui était-elle ? Assis dans l'herbe sur le même tapis qu'elle continuait d'épousseter pour soutenir le silence, il la regardait en essayant de se raisonner sur l'erreur qui l'unissait encore à elle. Il ne l'avait jamais considérée comme sa mère, ce qui l'eût enchantée. À la mort du père, elle avait décidé cette absurde clonation. Il n'était pas né de cette chair. Il ne lui devait rien. Il était le portrait craché d'un père magnifié par l'exercice du souvenir. Il avait supporté la prépondérance de cette fable jusqu'à sa majorité. Le journalisme l'avait sauvé de la psychose à quoi elle le destinait depuis toujours. Il n'était que le mannequin de ses désirs. Dans le miroir, il se haïssait. Le temps avait patiné cette folie. Il ressemblait maintenant à l'homme qu'elle avait aimé. L'ambiguïté de ses caresses avait atteint le paroxysme de l'absurde. Il lui offrait ces petits repas champêtres à la limite de la ville. Elle adorait le pain et les sardines à l'huile. Il se méfiait de ces confidences. Elle n'avait jamais été aussi proche de l'abandon. Il sentait que son pouvoir sur elle s'était accru avec la ressemblance qui le minait. Il descendit jusqu'à la baraque qui trempait ses piliers dans l'eau du canal. Il acheta de la bière et des biscuits au gingembre. Il annonça au vendeur qu'il reviendrait tout à l'heure pour les glaces. Il était fasciné par le présentoir des glaces. Elle attendait ce moment crucial, il fallait craindre cette attente. Remontant la pente vers le toueur, il observa les rails et la crémaillère sur quoi le toueur s'élevait vers le sommet où la Municipalité avait décidé de l'ériger comme gardien du souvenir. Le câble d'acier renvoyait des reflets bleus. Sa tension inspirait le funambulisme.

Elle accepta la bière et les biscuits. Elle avait achevé le dernier morceau de pain trempé dans l'huile de la boîte. Il reconnaissait cet appétit. Son enfance était marquée par l'appétit de celle qui avait décidé des conditions particulières de son existence. Elle mangeait comme on boit. Il était parcimonieux. Il l'irritait depuis toujours avec sa manie de trier les couleurs dans son assiette. Le noir était immangeable. Le rouge donnait envie de vomir mais il ne vomissait pas. Le vert paralysait. Le jaune n'inspirait que les larmes. Le bleu, absent de tous les plats qu'elle confectionnait elle-même, devint donc sa couleur préférée. C'était la couleur de ses yeux. Elle avait pris grand soin de ce regard pendant toute l'enfance. Elle aimait aussi les dents, surveillant leur croissance. Il redoutait encore les brossages. Il se plaignait de la fragilité de ses gencives et elle s'en réjouissait. Elle conserva toutes les dents de lait. Sa jalousie ne semblait pas avoir de limite. À l'approche de l'adolescence, il fut terrassé par la peur. Un psychOlogue lui révéla la complexité de son esprit. Il y gagna en ce sens qu'il se sentit parfaitement lui-même et non pas cet autre à qui il devait son apparence. L'adolescence fut la plus longue des attentes de toute son existence. Il fit preuve de patience et d'endurance face à la constance des désirs de celle qui le possédait comme on est le maître de ses propres idées. Idée qu'elle choisissait de perpétuer malgré l'existence d'un autre fils, véritable produit de la chair celui-là, plus vieux que Fabrice puisqu'il datait du temps de la vie commune avec celui dont Fabrice était le double. Ce frère avait eu une existence de malade. Fabrice ne comprit jamais de quoi souffrait exactement cet être différent. Il occupait une chambre qui sentait l'opium et l'eucalyptol. On entrecroisait les fenêtres, ce qui réduisait les effets de trou sur cette surface presque jamais pénétrée plus profondément que le seuil limité par un tapis où reposaient deux babouches fatiguées. Enfant, il aimait pousser le chariot du repas, nourriture fumante et poivrée qu'on avait réduite en purée. Cet autre enfant n'aimait pas les mastications. Il apparaissait en chemise au bord du lit, les pieds au ras de la descente, derrière lui les draps se mélangeaient à un coussin non moins identifiable. Il ressemblait à sa mère. Elle ne parlait jamais de cette ressemblance alors que l'autre lui inspirait des instances infinies. Fabrice ne franchit jamais le tapis du seuil. Il attendit l'adolescence pour se renseigner sur cette maladie. L'autre était déjà un adulte et préférait l'atmosphère des sanatoriums à l'ambiance du travail. Il ne se voyait plus depuis que Fabrice avait acquis des lettres de noblesse dans sa profession. En Afrique, tandis que la mort menaçait de l'emporter, il avait pensé intensément à cette relation inachevée. Un pansement imbibé de sang gonflait son entrejambe. S'il survivait à l'hémorragie, sa mutilation intolérable deviendrait le pivot de son existence. Sa descendance dépendait maintenant de la technOlogie médicale. Cette perspective de greffe ou de culture lui inspira un suicide qu'il manqua à cause d'une mauvaise appréciation du dosage de la substance vénéneuse qu'on avait mise à sa disposition. Il ne renouvela pas son geste. Il s'abonna au Catalogue des greffes ainsi qu'à la Gazette des clones. Il revoyait sa « mère » de temps en temps à l'occasion d'une cérémonie qu'elle venait troubler pour le plonger dans la honte et le désespoir. Il ne prit jamais le train pour se rendre dans les Alpes où son « frère » éternisait un traitement qui ne le guérissait pas de son mal. Il aimait les gares mais ne les fréquentait pas. Il préférait le canal, son écluse, le projet du monument, le toueur sur ses rails, le treuil dont il expliquait le fonctionnement à cette vieille femme qu'on prenait pour sa mère.

Ils n'eurent aucune conversation ce jour-là. Ils mangèrent en évitant de se regarder. Fabrice renouvelait une expérience tandis qu'elle en prolongeait une autre. Il saluait distraitement les passants et leur demandait s'ils allaient prendre une photo du toueur. Ce n'était pas des touristes. Ils étaient venus pour passer le temps. Ils ne s'arrêtaient pas. Ils rendaient le salut poliment et répondaient à la question de Fabrice. Le canal était jaune à cette époque de l'année. Les péniches du passé avaient toutes été échouées pour servir de lieux de distraction. On suivait le chemin de halage où se promenaient les descendants des chevaux qui avaient précédé le touage avant que celui-ci ne fût rendu caduc par les facilités aériennes. On voguait sur le canal à bord de voiliers inspirés d'une autre civilisation. On n'allait jamais jusqu'au bout. On rencontrait les visiteurs des villes périphériques et on revenait chez soi avec le sentiment d'avoir manqué d'audace. À pied, on n'allait pas loin. Le chemin finissait dans la broussaille sous le dernier pont. Fabrice connaissait ce lent retour aux habitudes. Heureusement, les voyages l'arrachaient régulièrement à ce ralentissement progressif de la pensée. Elle se renseignait toujours quand il rentrait, en général sous les feux des projecteurs. Il avait honte de cette présence noire et voilée dans les rangs des officiels chargés de la promotion des idées qu'il était allé vérifier à l'autre bout du monde. Elle lui donnait des nouvelles de son frère. Sa santé ne s'améliorait pas mais il avait trouvé un travail dans un bureau qu'elle avait investi aussitôt. C'était une bonne nouvelle au fond. Jean avait rêvé d'une activité tranquille et passablement lucrative. Il avait plus de chance avec les chevaux. Il les montait assez bien. Ils en avaient parlé une fois. Jean s'était montré passionné et minutieux dans la description de sa passion. Il aurait pu exercer un ascendant sur Fabrice mais les conversations étaient trop rares et elles finirent par s'anéantir dans une autre attente que Fabrice s'efforça de modérer. Il revenait d'Égypte quand il apprit que Jean travaillait. Elle était au premier rang et agitait un petit drapeau. Au pied du vaisseau, il remit solennellement les plans du voilier traditionnel au ministre qui avait financé cette recherche. Elle attendit la fin de l'hymne international. Il lui apportait des parfums prisonniers de petites lampes qu'on allumait les jours de désir. Elle lui reprocherait cette intention. Elle suivit le cortège. Il se retournait pour la regarder. Elle n'avait pas oublié le périscope. Elle attendit le cocktail pour lui annoncer que Jean travaillait. Elle avait usé d'une vieille connaissance qui avait de l'influence dans l'administration. Jean avait accepté. Il était encore fragile et toussait dans les courants d'air. On lui avait promis de ne jamais ouvrir la fenêtre du bureau. Il vivrait longtemps s'il l'avait toujours à ses côtés pour le seconder. Elle vieillissait rapidement depuis quelques mois. Elle craignait de ne plus être à la hauteur des exigences de Jean. Elle ne demandait pas l'impossible mais Fabrice ne lui proposa que de l'argent. Ils se séparèrent avant la fin du cocktail et ne se revirent qu'à l'occasion d'une aggravation de la maladie de Jean. Fabrice observa son frère dans le lit. Il détestait l'atmosphère des hôpitaux depuis qu'il avait lui-même été opéré en Afrique. On partagea les biscuits à la confiture d'orange qu'il avait achetés pour l'occasion. Jean souffrait sans pouvoir localiser la douleur. Ses grimaces terrorisaient Fabrice. De l'autre côté du lit, elle attendait que quelque chose de définitif se passât entre les deux frères. Jean avait connu son père et les similitudes qui affectaient son regard troublaient la ressemblance parfaite que son esprit formait sur l'écran de la jalousie. L'apparition de Fabrice au beau milieu de l'enfance avait complété le tableau d'une psychOlogie déjà affectée par la mort du père et par la lutte instantanée de la mère pour retrouver les apparences d'un bonheur qu'il ne lui reconnaissait pas le droit de s'approprier. Plus tard, cette complexité, révélée peu à peu dans les détails de la vie quotidienne, acheva la formation de la personnalité de Fabrice qui devint morose et ironique. Tandis que Jean, fils légitime et reconnaissable, sombrait dans le silence et la désuétude après avoir promis de devenir le poète de cette complexité, Fabrice fit passer sa morosité pour de l'attention et son ironie pour de la circonspection. Il n'en fallait pas plus pour convaincre un journal qu'il avait la trempe d'un voyageur du temps présent. Il obtint un premier poste au Japon où il se cultiva dans la Forge d'un maître puis il fut envoyé en Afrique pour décrire les combats qu'on s'y livrait. Avant de tomber presque mort au pied d'un baobab, il eut le temps de se laisser influencer par la beauté des œuvres d'art et des récits hérités de la Tradition. L'émasculation avait mis fin à son aventure. Il revint au pays pour s'occuper de Propagande. Les Institutions n'avaient plus de secrets pour lui. Jean lisait ces nouvelles aventures derrière un bureau encombré d'autres nouvelles moins faciles à partager. Il se morfondait dans la crasse des lampes et la demi-lumière des persiennes. Il croyait n'avoir pas de chance et que son frère abusait de la sienne. Il possédait lui aussi le catalogue des Prothèses. Il rêvassait sur la photographie d'une paire de poumons arrachés à un lointain indigène. Il avait calculé le temps nécessaire pour obtenir la recommandation et le privilège qui devaient obligatoirement accompagner le paiement. Il passait pour un homme patient alors qu'il n'était que désespéré. Il connut d'abord la Maison de Repos dont les services, qui consistaient en de courts séjours en pension complète, étaient remboursés par les Œuvres sociales. Son calendrier était soigneusement établi avec un an d'avance. Il en avait remis une copie à son chef de service. Ses collègues le jalousaient un peu mais sans abuser de leur bon droit à critiquer le système social qui leur était moins favorable. Jean toussait dans un mouchoir qui prouvait pourtant que sa maladie n'était pas feinte. Ses os le trahissaient dans les moments d'efforts et il s'en excusait en abandonnant la collectivité en proie au dépassement. Il préférait les réunions consacrées à la Loterie Universelle. Il y brillait quelquefois par ses succès. Il passait pour un chanceux. Il étalait facilement sa connaissance des lois statistiques et exhibait volontiers les brouillons de ses calculs. Il ne gagnait pas gros mais la fréquence de ses victoires sur le hasard lui attirait une certaine estime. La camaraderie eût pu jouer un grand rôle dans sa vie, d'autant qu'elle excluait toute présence féminine. Il évitait les endroits où leurs parfums continuaient de saturer l'esprit. Il éprouvait un docte mépris pour ceux qui se laissaient influencer par ces traces. Il avait une trop haute idée de la féminité. Il parlait même dans leur dos, ironisant sur leur légèreté ou sur le caractère éphémère de leurs charmes. Chez lui, il nourrissait un chat, ce qui expliquait le trou pratiqué dans le mur. On était toujours surpris de cette apparition s'extrayant d'un mur dont le trou avait échappé à l'attention. Il caressait le chat en évoquant son incontestable féminité. On ne savait pas bien à qui il empruntait toutes ces idées mais on se doutait qu'il lisait beaucoup, bien qu'il prétendît le contraire. Il eût aimé passer pour un rustre. Il en avait l'apparence. Il cultivait de grosses mains qui étonnaient toujours quand on les voyait aligner les chiffres dans les registres. Elles étaient précises et minutieuses. Elles électrisaient la fourrure du chat. Vous étiez venu pour prendre conseil au sujet du prochain Tirage et il vous avait offert un verre de liqueur. Il ne buvait pas, en tout cas pas avec vous. Il caressait le chat et vous ressentiez sur votre propre peau les effets des petites étincelles bleues. En le quittant, vous aviez au moins la certitude d'avoir augmenté vos chances. Au moins une fois par mois, son bureau demeurait vide pendant plusieurs jours. Le chef de service venait inspecter les tiroirs. Il profitait aussi de cette absence pour ouvrir les fenêtres. On voyait alors le balcon et ses fleurs. La poussière semblait se détacher du plancher et des murs pour se rassembler dans le parallélépipède de lumière. On observait la scène à travers une baie vitrée dont le chef de service venait d'ouvrir les rideaux. Quelques jours plus tard, Jean réintégrait sans commentaires un bureau assaini. Il avait les joues rouges et le regard clair. Sa colonne vertébrale s'était redressée. Il entrecroisait les persiennes et dans ce peu de lumière, se remettait au travail. On avait peut-être gagné à la Loterie. Il s'en réjouissait et vous flattait l'épaule. Il ne parlait pas de ce qu'il gagnait. Vos victoires suffisaient à entériner sa compétence.

Comme il habitait près de la gare, il ne lui fallait pas plus de cinq minutes pour se retrouver dans l'omnibus qui l'emmenait à la Maison de repos. Ce voyage ne durait pas mais il avait le temps de se consacrer au paysage. On passait au pied de l'Hôpital Saint-Patrick. On ralentissait même à cause de la courbe, ceci dans le souci de respecter le confort du voyageur. Il ne se sentait pas vraiment un voyageur mais c'était le terme utilisé par la Compagnie des chemins de fer. Il connaissait les Vérificateurs et les Visiteurs de la ligne. On lui demandait des nouvelles de sa maladie et il répondait comme si c'était à lui d'encourager son interlocuteur. On le croyait distrait ou égoïste. Il regardait longtemps la muraille de l'hôpital. La broussaille coulait sur la pente entre les rochers blancs. Avec un peu de chance et de soleil, on voyait les sentinelles dans les meurtrières du chemin de ronde. Jean n'avait jamais pénétré cet univers de tours et de crêtes. Personne n'avait jamais réclamé son internement. Il était encore valide et prouvait presque tous les jours qu'il pouvait se rendre utile. Il allait librement à la Maison de repos et en revenait tout aussi libre. Il n'avait connu la Contrainte que dans sa jeunesse, pour cause de minorité. Il avait supporté l'humiliation de la nudité et de la confession. On n'exigeait plus de lui que de petites astreintes à la ponctualité, ce qui n'était pas cher payer les soins qu'on lui prodiguait sans compter. C'était un client docile et peu enclin à la critique. Il ne se plaignait que des courants d'air et de l'abus d'éclairage. Il était le premier dans la file d'attente et le dernier à quitter la table. On lui avait proposé de l'accompagner dans ses déplacements puisque son assurance ouvrait droit à ce type de prestation mais il avait poliment décliné cette offre qui mettait en péril sa tranquillité de promeneur infatigable. On n'insista pas malgré une close du règlement qui prévoyait qu'en cas d'ancienneté de la maladie l'affilié pouvait être contraint à des voyages surveillés. Jean était assez satisfait de s'imposer au règlement. Il se doutait bien que cette dérogation était motivée. Il ne chercha pas à se renseigner et continua de voyager en solo entre son appartement de la rue de l'Écluse et la Maison de repos. L'observation tranquille des murailles de Saint-Patrick continuait cependant de le plonger dans une morosité dangereuse. S'il était libre de voyager seul, il faisait cependant l'objet d'un rapport constant de la part des médecins toujours susceptibles d'ordonner un internement immédiat. Il n'avait aucune idée de ce que pouvait être la vie à l'intérieur d'un hôpital que Fabrice appelait négligemment un athanor. Fabrice avait une expérience spécieuse de l'hôpital puisqu'il n'avait connu que le dispensaire africain. Fabrice était bavard et superficiel. Ce serait peut-être lui qui adresserait une demande pour encourager les médecins à décider un internement.

 

Un matin, suite à une nuit passée à calmer une obscure douleur, il renonça à se rendre à son travail et téléphona d'abord au secrétariat du bureau. Ensuite il appela le Dispensaire et on lui envoya un médecin qui le trouva couché dans son lit. L'auscultation dura dix bonnes minutes que le médecin remplit d'un silence inquiétant puis la conversation dura tout juste le temps de comprendre que la mort avait déjà commencé son ouvrage. La nouvelle sidéra Jean de Vermort. Tandis que le médecin communiquait un ordre d'internement, Jean fut la proie d'une intense sudation qui aggrava son apparence. L'ambulance s'annonça par une sirène et le bruit des pneus sur le pavé. Dix autres minutes furent nécessaires pour traverser la ville encore tranquille à cette heure matinale. Sous le masque, Jean se sentit bien seul. La douleur fut bientôt réduite à une présence inexplicable. Il aperçut la muraille jaune de l'hôpital dans la fente d'une fenêtre où l'air frais du matin secouait un petit rideau gris. À son cou, l'étiquette tournoyait avec un bruit d'aile d'insecte. Comme ses mains étaient liées au brancard, il ne put y lire ce que le destin lui réservait pour combler l'étroit fossé qui le séparait de la mort. Un couloir l'avala. Il n'avait pas prévu cette accélération. Il avait plutôt pensé à un ralentissement au bout duquel l'immobilité deviendrait sa forme définitive. Maintenant, l'idée d'un arrêt aussi brutal qu'imprévisible le harcelait. Le linteau d'une porte révéla un numéro puis une lampe apparut au plafond. Une fenêtre coulissa. Les draps étaient tièdes. Il comprit que le sommeil qui l'envahissait lentement était d'une autre nature. Il remercia précipitamment le ciel de lui épargner la douleur physique et le pria de lui prêter main-forte dans ce moment qu'il ressentait à la fois comme essentiel et superflu. Il se réveilla cependant deux heures plus tard comme le lui indiqua la montre-bracelet du médecin qui ne se lassait pas de l'ausculter. L'espoir pervertissait l'instant. Jean crut avoir faim et il demanda qu'on lui apportât les sucreries qu'il avait l'habitude de consommer dans les moments de cafard. Sa nudité lui apparut aussitôt. Près du lit, un chariot exhibait une mécanique compliquée de tuyaux et de câbles. Un écran traduisait des données profondes. Le médecin accrocha une autre étiquette puis il tapota l'épaule nue de Jean avant de s'en aller. Jean se reprocha de ne pas avoir pris l'initiative du dialogue. Sa langue lui indiqua que sa bouche était encombrée d'un tuyau. En même temps, il perdit courage. Il écouta la machine qui semblait respirer. Il ne distinguait plus les détails d'un plafond qui peut-être n'en comportait pas. Jamais l'angoisse ne l'avait à ce point approché d'un état de sidération toujours imaginé comme la porte d'un autre monde et que l'esprit maintenant redoutait d'identifier comme le dernier franchissement de soi. Il se sentit empoisonné par une substance dont la nature constituait la dernière énigme. Il se crut capable de mesurer tout le temps perdu à survivre et l'infime attention qu'il avait consacrée à la vie elle-même. Il était peut-être en train de délirer et n'avait plus les moyens de s'en rendre compte mais cette sensation était sans doute inspirée par une imagination au travail. Comment mesurer ce qui reste important jusqu'au dernier moment ?

Il se réveilla plusieurs fois et finit par admettre qu'il ne rêvait plus. Il ne lui restait plus qu'à lutter contre le sommeil. Quelqu'un s'affairait à proximité de cette intense solitude, quelqu'un qui ne l'approchait pas, se tenait à distance, paraissait prudent ou circonspect. Il reconnut bientôt l'étole aux couleurs de Saint-Patrick. Il avait oublié la religion ! Une goutte d'huile s'immobilisa sur son front. Le prêtre sentait la lavande. Un corps d'ivoire s'interposait. Cette nudité crispée agissait comme le reflet de soi dans un miroir. Jean fit un effort pour regarder au-delà de cette image emblématique. Il s'aperçut alors que la machine qu'il avait prise pour un équipement d'assistance respiratoire n'était rien d'autre qu'un vieux magnétophone comme il en avait connu dans sa jeunesse. La croix frôla sa joue et se retira.

— Vous voulez parler ? demanda le prêtre.

Il tourna un bouton et approcha le microphone.

— Je... je ne sais pas quoi dire... murmura Jean

— C'est facile de parler, dit le prêtre. Je vous parle depuis une heure et vous ne m'écoutez pas. Voulez-vous que j'écoute ce que vous allez dire ?

— C'est... c'est un magnétophone, dit Jean comme si cet objet le rendait heureux. On ne les utilise plus depuis longtemps.

— Je vous assure que celui-ci fonctionne parfaitement, dit le prêtre. Si vous préférez un totaldream, j'en demanderai un. Mais j'ai pensé qu'un magnétophone vous procurerait le même plaisir que j'ai eu à imaginer son importance à vos yeux.

— L'idée est parfaite, dit Jean. Je ne suis pas préparé, c'est tout. Vous enregistrez ?

— Je peux couper si vous voulez.

— Je ne sais pas... C'est une bande d'une heure... non, deux heures ! Je reconnais le diamètre ! Est-ce le temps...

— Non, il y a d'autres bandes. Nous en ferons ce que vous voulez. En général, on nous demande de conserver l'intégralité de l'enregistrement. Vous avez une idée de montage ? Vous pensez à des images ? Vous pouvez exiger tout le matériel qui vous semblera nécessaire.

— Nécessaire à quoi ?

La question avait fusé. Le prêtre ne répondit pas. Il enferma ses objets dans une mallette qui demeura sur ses genoux.

— Le directeur viendra vous voir, dit-il, à moins que vous préfériez vous passer de sa présence. Je ne sais d'ailleurs pas si l'invité du moment a manifesté un quelconque intérêt pour cette Section. Nous avons toutes sortes d'invités et on ne m'informe que très incomplètement de leur projet.

 

— Votre nom ?

— John Vermort.

— Moi, j'ai Jean de Vermort sur ma fiche. Qui est John ?

— Je ne sais pas... moi... John Glenn un jour de février 1962. La guerre d'Algérie n'était pas encore terminée.

— Parlez dans le micro. Avez-vous un frère ?

— Non. J'aurais trop peur qu'il me dénonce. Au lieu de ça, c'est le médecin qui a appelé l'ambulance. Je savais que ça arriverait un jour. J'ai toujours été malade. Mon frère est un clone.

— À quel âge avez-vous pris conscience de sa ressemblance avec votre père ?

— Ma mère nous emmenait sur les bords du canal parce que Fabrice aimait l'écluse. Il connaissait le fonctionnement de cette mécanique. Quelles forces sont en jeu ? L'eau était jaune et j'étais désespéré.

— Votre mère vous a finalement révélé l'origine biOlogique de votre frère. Vous souvenez-vous de cette scène ?

— Je voulais remonter le temps jusqu'aux beaux jours de la conquête spatiale. Les péniches appartenaient à ce temps. Des ouvriers actionnaient les treuils pour remonter le toueur sur les rails. Je ne veux pas expliquer mon désir de les voir échouer dans ce labeur qui les épuisait. Nous mangions des glaces. Ma mère était assise sous un arbre. Je la haïssais par intermittence. Fabrice expliquait ce sentiment par mon impatience.

— Votre frère a réussi dans la vie. Pas vous. Pourquoi ?

— On ne devrait pas obliger les malades à travailler pour gagner leur vie. On ne devrait pas les forcer à survivre à leur détresse physique.

— Quel jour sommes-nous ?

— Nous sommes le 2 janvier 1962 et j'attends que John Glenn traverse l'espace verticalement. Le peuple français attend qu'on mette fin au massacre en Algérie. Devant moi, le gâteau d'anniversaire. Fabrice est effrayé par les flammes.

— Combien de femmes ont existé pour vous ?

— Ne me dites pas que je m'appelle Jean ! Je ne sais même pas qui est Fabrice. Qu'avez-vous à me reprocher ?

— Sur ma fiche, on dit que vous aimez les chevaux.

— Ils m'ont arraché ce que je savais des chevaux !

— Personne ne vous a obligé à parler. Vous fréquentiez un café exactement à mi-chemin entre votre appartement et votre bureau. Vous achetiez le journal dans un kiosque.

— Les Américains jouaient du jazz au milieu du fronton. Il y avait une photo de John sur la peau d'un tambour. Un nègre me souriait.

— C'était il y a deux mille ans ! Nous sommes tous américains aujourd'hui.

— J'envoyais des cartes postales à une inconnue de mon âge.

— Voulez-vous parler au directeur ? Il a l'habitude de recevoir les dernières confidences. C'est comme ça qu'il enrichit sa connaissance du malheur.

— Voulez-vous parler au directeur ?

— Il y a aussi ce visiteur qui veut vous voir. Ils attendent devant la porte.

— Midi un quart ! Ils devaient être en train de manger. J'entends le bruit des pas dans le patio quand ils essaient tous de se mettre en ordre pour entrer dans le réfectoire.

— Voulez-vous connaître les motifs de votre internement ? Vous n'avez rien demandé depuis que vous avez quitté votre appartement rue de l'Écluse.

— L'écluse est l'élément principal d'un système élévateur de consistance hydraulique. C'était ce que j'avais compris. Fabrice regardait les filles.

— Qui vous a dénoncé selon vous ?

— Mon frère.

— Ne craignez-vous pas de vous tromper ?

— J'étais fasciné par l'infini rendu possible par le filetage. Je ne comprenais pas aussi bien que Fabrice et je luttais contre l'évidence.

— Pourquoi n'avait-il aucune ressemblance avec votre mère ?

— Elle n'a jamais été sa mère ! Elle est celle qui a décidé de son existence de reflet ! Je commençais à le haïr quand la maladie a provisoirement détourné l'attention de mon côté. Dehors, les journaux exhibaient le portrait de John Glenn. Je l'ai suppliée de descendre m'en acheter un mais c'était l'heure du tranquillisant. Les cristaux se dissolvaient lentement dans le verre. Je n'avais plus de temps à consacrer à l'aventure humaine !

— Il y a deux mille ans, on utilisait des magnétophones à bande magnétique pour enregistrer la voix. Connaissiez-vous le procédé du cut-up ?

— Les crieurs ont disparu comme des oiseaux. Il ne restait plus un exemplaire au kiosque quand nous y sommes allés avec l'espoir d'en trouver un. Fabrice a commenté amèrement le comportement des lecteurs. Il poussait le fauteuil roulant et engueulait les passants.

— Votre mère était à la fenêtre et craignait une altercation mais les passants ne s'intéressaient pas à votre malheur. Avez-vous fini par trouver un journal ?

— Fabrice voulait le prendre à un vieillard ou à une vieille femme.

— Vous l'en croyiez capable ? Vous devenez cohérent. Insistez sur cette scène quand ils seront là.

— Il poussait la chaise vers le canal. C'était sur le chemin de halage qu'on avait le plus de chance de rencontrer des vieillards. Ils regardaient les chevaux et certains s'approchaient pour les caresser. « Vous savez qui est John Glenn ? » leur demandait Fabrice. Ils préféraient flatter l'encolure des chevaux comme j'aime le faire quand je ne suis pas sous l'effet des tranquillisants.

— Pourtant, vous avez fini par le provoquer. Comment a-t-il réagi ?

— Il est allé au Bureau des naissances. On ne voulait pas le recevoir sans rendez-vous. Il a forcé la porte du juge et l'a menacé de le dénoncer pour obstruction au droit de connaître le mode opératoire.

— A-t-il obtenu satisfaction ?

— Le soir même, il a fait une scène à ma mère. Il ne s'en prenait pas à moi peut-être parce qu'après tout j'étais à l'origine de sa découverte. Les tranquillisants agissaient comme des amplificateurs du son qui arrivait de la salle à manger où ils étaient encore attablés alors que moi j'étais couché depuis une heure. Il se contrôlait. Elle, on ne l'entendait presque pas. Il avait renversé le bahut pour trouver les photos. Je l'ai surpris en pleine contemplation de l'apparence qu'il aurait dans vingt ans. Elle finissait son potage. J'ai demandé si je pouvais utiliser les toilettes. Il m'a regardé comme si maintenant il allait s'en prendre à moi. J'ai eu tellement peur que j'ai glissé et il a fallu qu'ils appellent le médecin. Celui-ci, vu la conformation de la blessure, a voulu appeler la police. Ils l'ont empêché de se servir du totaldream. Il les a prévenus qu'ils agissaient de manière délictueuse. Ensuite il s'est adressé à moi et je les ai enfin innocentés. Ils étaient tranquilles maintenant. Le médecin est parti et on s'est assis. On n'avait plus rien à se dire, comme si la violence et la rapidité de ce qu'on venait de vivre nous avaient vidés de toute haine.

 

Devant la porte, le directeur s'impatientait. Fabrice de Vermort examinait attentivement la machine que les infirmiers venaient d'apporter. Il avait retrouvé son souffle. La course dans le patio puis la montée de l'escalier l'avait rejeté à la queue du petit cortège en quête d'impressions rares. On attendait la mort de Jean depuis trois jours. Il était satisfait par le magnétophone. On conservait ce genre de reliques dans les caves de Saint-Patrick. Par contre, la machine qui intéressait Fabrice était un engin moderne et efficace. On l'avait emmenée plusieurs fois devant la porte de Jean, croyant que sa dernière heure était arrivée. On en possédait plusieurs exemplaires. Le directeur s'était plaint de leur nombre insuffisant mais la hiérarchie lui opposait un calcul incontestable et on n'en construisit pas de nouvelles. On ne cherchait même pas à les améliorer. Des manipulateurs avaient été formés sur le terrain. On avait commis beaucoup d'erreurs au début, la machine ne reconnaissant pas les cas de catalepsie qui se multipliaient avec le succès des nouvelles croyances. Jean était agnostique mais il aimait en parler avec les prêtres de Saint-Patrick, qu'il connaissait tous et qui semblaient apprécier son goût de l'infini. La machine devait intervenir dans la minute suivant la mort cérébrale sinon les résidus de la pensée et de l'imagination disparaissaient définitivement. La mode était à la conservation de ces incompréhensibles fragments de la mémoire. On les consultait sur l'écran d'un ordinateur de poche offert par l'état aux familles inconsolables. L'exploitation commerciale de cette nouvelle habitude ne consistait ni dans le prêt de la machine ni dans la vente des ordinateurs. L'argent était capté au moyen des interprétations que les orphelins et autres victimes de la disparition d'un proche finissaient toujours par réclamer à l'Ordre investi par l'état. Les réticences étaient rapidement anéanties par le chagrin auquel l'abus des boissons conseillées en cas de deuil n'était peut-être pas étranger. Fabrice avait déjà reçu le petit ordinateur. Il avait eu le temps de se familiariser avec ses menus. Il n'avait jamais été affecté par le deuil. Il ne mesurait pas l'ampleur du manque. Le directeur, habitué à ces crises de certitude, l'avait doucement ramené à la dure perspective de la mort de Jean.

— Vous prendrez le temps d'un reportage quand la douleur sera passée, avait même dit la femme du directeur qui les avait rejoints devant la porte toujours fermée.

Mais Fabrice ne souffrait pas et doutait d'avoir à souffrir d'une disparition qu'il n'avait aucune raison de déplorer. Ses rapports avec Jean étaient si lointains qu'il ne se souvenait pas des conversations ni des tentatives d'explorer le monde. La différence d'âge pouvait expliquer ce défaut d'intérêt.

— Mais enfin, s'était-il écrié quand le directeur lui avait appris que la véritable raison de sa présence à Saint-Patrick n'était rien d'autre que la mort programmée de Jean.

— Mais enfin quoi ? grogna le directeur. On vous cherche depuis trois jours. Et comme vous avez le rare privilège de ne pas être enté d'un émetteur de position, nous avons dû ruser avec votre goût de la discrétion.

— Merci pour l'attention !

— Ne vous formalisez pas pour si peu. Entrez dans cette chambre et vivez avec lui les derniers moments d'une impossible intimité. Nous n'avons pas trouvé votre mère. Est-elle décédée hors du territoire de contrôle ? Nous avons des problèmes avec les colonies. Elle était avec vous en Afrique ? Je n'ai lu aucun rapport sur l'influence qu'elle a pu exercer sur vos travaux ethnOlogiques. Sa trace se perd sur le port de Marseille où elle était marchande de fleurs. Vous en savez bien sûr plus long que moi sur ce sujet délicat. Que restera-t-il de cet arcane une fois que vous serez tous morts ? Jean a promis de s'expliquer sur son comportement devant les chevaux que vous détestiez parce que l'un d'eux vous avait mordu et jeté à terre. Vous en saurez plus en consultant la mémoire résiduelle qu'il laissera peut-être si nous ne perdons pas trop de temps à le connecter à notre technOlogie. Hier, il a décrit un pique-nique dans le détail. Je vous jure que c'était ennuyeux mais nous avons pensé à vous et nous sommes restés à son chevet pour ne rien perdre d'un texte qu'il préparait depuis longtemps. Elle était sa véritable mère. Il ne vous a pas contesté le droit de vous réclamer vous-même de cette biOlogie. Il ne se souvenait plus de votre diminutif. Fab lui semblait trop simple. Il avait appelé son cheval, un sympathique palomino, Neige, c'est-à-dire Jean à l'envers. Comment s'appelait votre mère ? Essayez d'y penser. Nous avons besoin de cette intensité mentale pour régler la machine sur votre diapason familial. Nous ne connecterons plus rien à votre cerveau si ce premier essai est concluant. Heureusement que vous êtes venu ! On ne savait plus à quel saint se vouer. Trois jours que ça dure, que ça n'en finit pas ! Et le manque de matériel, le personnel qui se laisse avoir par la routine, l'imprévu qui arrive quand je dors ! Dommage que votre mère ne soit pas là. Elle a de l'influence sur vous. On la soupçonne de vous avoir suivi en Afrique. Vous en parlerez un jour. Il faudra vous lire entre les lignes. On a l'habitude. Prenez une pastille bleue de Prusse. Attendez dix minutes et renouvelez la prise. Une demi-heure doit s'écouler entre la deuxième et la troisième. Ensuite, vous ne contrôlerez plus l'assimilation de la chimie. Nous veillerons à vous arrêter au bord du néant. Nous vous maintiendrons dans cette situation le temps nécessaire à la réapparition de votre mère. Nous avons besoin de ce spectre pour installer le premier programme. Vivra-t-il jusque-là, lui qui meurt depuis trois jours ? L'exercice constant de cette activité modifie nos données temporelles. N'avez-vous pas eu l'impression d'un ralentissement quand vous êtes entré à Saint-Patrick ce matin ? Nous n'avons même pas achevé notre repas !

— Qu'à cela ne tienne ! s'écria la femme du directeur.

Fabrice la vit s'éloigner dans le corridor suivie de deux employés. Le directeur jubilait :

— Je ne sais pas si, dans ces circonstances, vous aurez encore de l'appétit, dit-il.

Fabrice se rendait compte que, depuis une bonne heure, il ne s'exprimait plus.

— Nous avons vécu ensemble l'essentiel de notre vie, soupira le directeur.

Fabrice jouait distraitement avec la terminaison filetée d'un câble. Il avait accepté le branchement pour ne pas risquer un interrogatoire trop proche de la confession. Il avait rarement trouvé les mots de sa secrète existence de nostalgique. Son esprit avait commencé l’œuvre d'oubli avec la majorité civile de Jean. On avait fêté l'évènement autour d'une table. Fabrice était encore un enfant mal informé sur les effets de la puberté. Il ne choisissait pas les vêtements qu'il portait et ne comprenait pas toujours que les circonstances eussent une influence sur les décisions de sa mère. Il entrevoyait les possibilités de révolte contre les usages mais pour l'heure, s'attachait surtout à contredire les personnes sur des sujets dont il devinait l'importance. Il s'était assez facilement adapté aux convenances. Il se sentait pervers sans avoir aucune idée de la perversité. Le jour de la majorité de son frère, il accepta de partager le repas sans en contester la portée. Il était à des années-lumière de sa propre autonomie. Il entra dans un costume de circonstance pendant que Jean évoquait son enfance. On ne s'était pas encore chamaillé. La cuisine envahissait l'appartement étroit. Devant le miroir, Fabrice prit le temps de nouer sa cravate et de se gominer les cheveux. Il pouvait voir son frère assis à la table commune. Il entendait la voix sans toutefois s'intéresser à son contenu. Depuis plusieurs jours, dérangeant lourdement les préparatifs de ce rite, Jean n'avait pas cessé de se plaindre et de discuter la valeur des habitudes que la maladie l'avait empêché de contrecarrer dans son enfance. Il observait l'enfant sans lui adresser la parole. Craignait-il l'expression de la jalousie ? Avait-il promis à sa mère de se comporter en adulte ? Fabrice redoutait plutôt l'explosion mentale avant l'apparition du dessert qui promettait des ravissements infinis. Il avait contemplé l'assemblage de crème et de fruits confits en pensant à toute la vanité de survivre aux petits incidents qui dénaturent minutieusement les sentiments familiaux. Jean s'attendait à un cadeau digne de sa patience. On avait acheté un inutile nécessaire pouvant servir autant à classer son courrier personnel qu'à y entretenir des rapports ambigus avec la lenteur d'un journal intime. Fabrice ne mesurait pas ces différences. Il trouvait l'objet inutile et prétentieux. Sa mère avait insisté auprès du vendeur pour que le papier à lettres fût parfumé. Elle avait hésité entre les fragrances proposées à son nez. Fabrice avait eu honte de ces exigences. Il avait recherché la complicité du vendeur mais celui-ci ne lui avait retourné que des sourires crispés. On était revenu à la maison sans commenter l'achat. Fabrice ignorait même le nom de l'objet et il ne le demanda pas. Dès que les bougies seraient soufflées, il ferait apparaître le paquet-cadeau avec des manières de magicien. On arriverait peut-être jusqu'à cette phase du repas mais il valait mieux craindre une interruption plus proche des entrées. En général, la viande était le siège d'une exaspération inévitable. Jean plantait son couteau dans le morceau de barbaque et explosait en invectives que sa mère tentait de tempérer en lui servant du vin. Jean était agacé par l'actualité politique. Il singeait les hommes du pouvoir derrière son assiette sanglante. Il ne s'occupait pas de l'effet de son agitation sur l'enfant Fabrice qui continuait de découper soigneusement sa viande. Cela finissait par la décision que prenait la mère de desservir avant la fin du repas attendue religieusement par Fabrice. On se passait souvent de dessert dans cette maison. Jean allumait une cigarette et s'accrochait à son verre. Comment ne pas assister à ces luttes ? Il y avait un coussin sous les fesses de Fabrice. Il ne pissait plus dedans quand Jean atteignit sa majorité. C'était un enfant docile qui avait conscience de sa capacité de destruction. Jean dormirait ce soir dans son propre appartement. Il avait un travail adapté à ses difficultés physiques. Il avait peu changé son aspect. Le changement était ancien selon Fabrice. Jean avait daté depuis longtemps l'évidence de sa majorité mentale. Il était trop tôt pour comprendre ce qui séparait le majeur de l'adulte. La mère amena les entrées et le vin. Fabrice aimait les œufs mimosas et les asperges au vinaigre. Jean versa une goutte de vin dans le verre de l'enfant. La mère ne commenta pas cette nouveauté. Fabrice se doutait bien que Jean commençait déjà à se servir de lui. Il regarda l'eau dissoudre les rouges du vin. Pourquoi ne pas oublier dès maintenant ? se dit-il sans mesurer la portée de cette réflexion. C'était difficile d'abstraire tant d'influences. Il goutta le vin cassé. Jean attendait-il un commentaire ?

— Tu n'en auras pas d'autres ! dit la mère.

Fabrice sourit en agitant ses pieds dans le vide. Il avait souvent l'air idiot et sa mère détestait qu'il lui rappelât ainsi l'être disparu. Jean trouva le vin délicieux. Son haleine empestait déjà mais la mère n'en fit pas la réflexion d'habitude inaugurale. Annonçait-elle la jouissance d'un dessert reluqué depuis ce matin ? Fabrice acheva ses asperges et redemanda une portion d’œufs mimosas.

— Tu te gaves ! dit sa mère.

Il n'y eut pas de suite à cette remarque. Elle se leva et entra dans la cuisine. La viande se mit à crépiter sur le feu. Comme un éclair, elle apporta le plat de légumes. Heureusement, elle avait prévu des patates et du fenouil.

 

Maintenant, Jean était mort et il était avec elle sur le canal. Il ramait. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas loué une barque pour aller en amont. La promenade pouvait durer une heure. On allait jusqu'à la forêt et on s'arrêtait pour jeter la ligne dans l'eau sombre. Jean ne connaissait pas ce plaisir. Fabrice savait seulement que leur père aimait pêcher dans la rivière et qu'il avait perdu dans l'attente un temps précieux qui ne lui avait pas pardonné son opiniâtreté. Le lit s'élargissait au croisement du canal. Un pont métallique traversait un ciel blanc, agité de silhouettes d'enfants. Quelquefois, une promeneuse luttait avec son ombrelle. La barque semblait s'aventurer.

— Cette fois, nous traverserons la forêt, dit-il.

— Tu es fou ! dit sa mère.

Son écharpe flottait.

— Tu n'aurais pas dû venir, dit Fabrice. Comment as-tu trouvé la clé ?

— Je sais depuis longtemps où tu la caches, dit-elle. Tu n'as pas réussi à m'humilier.

— Crois-tu qu'ils ont compris ?

— Ils comprendront demain.

— Demain ?

Elle le menaçait encore. Où l'emmenait-il ? Les barques glissaient toutes dans le même sens. Sous le pont, on entendait les cris des enfants.

— Tout aurait pu se passer sans que rien ne puisse changer la mémoire, dit-il.

— Tu ne peux rien contre leur mémoire maintenant, dit-elle.

— La vie continue !

Ce n'était pas le moment de plaisanter avec elle. Des barques descendaient. Un pêcheur agita son épuisette sous le nez de Fabrice. Il vit la déchirure et comprit que le pêcheur lui racontait son histoire de poisson. Il le tenait à distance au bout de son aviron. Elle s'amusait. Il ne pouvait mettre fin à ce dialogue sans passer pour un vulgaire personnage. Une autre barque les poussa contre le quai. Un enfant s'acharnait sur une anguille. Le maillet frappait le fond, éclaboussant un homme qui riait. Quelqu'un jeta une corde qui se tendit entre Fabrice et sa mère.

— Nous allons voir la forêt, dit Fabrice.

Il était désespéré. L'homme à l'épuisette revenait de la forêt. Il ne conseillait pas de s'y aventurer à cause des moustiques. Fabrice faillit parler de son expérience africaine mais sa mère, par-dessus la corde, lui mit la main sur la bouche. L'enfant exprima aussitôt une expérience similaire. Fabrice perdit l'aviron dans l'effort. La barque de l'homme à l'épuisette se rapprocha. L'homme en profita pour remettre l'écharpe sur les épaules de la femme. Fabrice était trop occupé à retrouver l'aviron pour s'inquiéter d'une pareille proximité. L'anguille ne bougeait plus. Le maillet changea de main. On frappait maintenant la surface de l'eau. La femme se plaignit d'une goutte d'eau tombée sur sa paupière. Fabrice trouva un appui. Sous la poussée, la barque fila entre les autres. L'écharpe flottait sur l'eau, emportée par les bouillonnements du pilier. Avec un seul aviron, il n'avait pas d'autre choix que la godille.

— C'est insensé ! dit-elle. Nous ne sommes pas pressés à ce point !

Il s'appliqua à maintenir une nage rectiligne. On exhibait les prises dans les barques descendantes. Elle montrait quelque chose sur l'eau mais ce n'était peut-être pas l'écharpe.

— Ils ne te comprennent pas, dit Fabrice. Tu ferais bien de rester tranquille.

— Ils comprendront s'ils la trouvent !

On atteignit l'orée une demi-heure plus tard. Fabrice était épuisé par un effort constant. L'ombre commençait avec la noirceur de l'eau. Ils entrèrent dans la forêt. La rivière n'était plus balisée. Il fallait se fier à son instinct. La lumière trahissait encore des vortex sous les feuillages. La mère de Fabrice s'apaisa. Il aima ce silence d'or. Il ne savait pas jusqu'où il était raisonnable d'aller. Il pouvait se fier à l'heure que lui indiquait son oignon. Du bout du pied, il entrouvrit le papier où les vers exploraient une poignée d'algues fraîches. Il avait aussi acheté de l'appât. La ligne comportait trois hameçons et un plomb. Elle enfila les vers. Elle était dégoûtée par cette pratique. Il lui indiqua le trou où il avait déjà tenté sa chance.

— Nous attendrons, dit-il.

Il devait se fier à la sensibilité de son poignet. L'humidité le pénétrait. Il avait besoin d'une douleur physique avant d'entrer en action. Elle semblait absorbée par la contemplation du rivage. Des araignées scintillaient. Il cherchait leurs traces sur l'eau. Sa pensée tournoyait comme un oiseau.

— Rien, dit-elle, toujours rien.

Elle jeta une poignée d'appât.

— Nous avons besoin d'un moment de détente, dit-il. Il y a longtemps que je n'ai pas apprécié la tranquillité d'un coin de terre.

— On ne voit pas le ciel, dit-elle.

Il connaissait des éclaircies. On avait encore le temps de les atteindre. Rien ne pressait.

— Comment sais-tu qu'il y a des poissons dans ce trou ? demanda-t-elle.

Il tira un peu sur la ligne pour juger de sa tension.

— Pourquoi ne parlons-nous pas de ce dont nous n'avons jamais parlé ? dit-il.

Il la condamnait au silence.

— Il n'y a plus de barques, dit-elle. Sommes-nous seuls ?

Il remonta la ligne. Deux vers avaient été mangés à son insu. Le plomb ramenait une algue jaune.

— Continuons, dit-il.

La force de l'eau augmentait. La barque ralentissait et l'ombre s'épanchait. Elle n'avait jamais vu une forêt de l'intérieur.

— Nous n'allions jamais aussi loin, dit-elle.

Comme il lui promettait le spectacle d'une éclaircie, elle consentait à l'accompagner sans autre explication que le désir d'attraper du poisson. Il luttait. L'effort lui arrachait de petits cris qu'elle interpréta comme l'expression d'une souffrance contenue. Il pensait éprouver du plaisir entre elle et l'eau. Les vers s'évadaient du papier déroulé sur le fond de la barque.

— Un autre trou ! dit-elle. La même apparence.

Il connaissait la topographie de la rivière mais n'était pas à l'abri d'une défaillance de la mémoire. S'efforçant de mesurer le risque malgré la contrainte que l'aviron lui imposait, il attendait les signes annonciateurs d'une éclaircie. De quoi s'agissait-il ? Des oiseaux, peut-être. Le plongeon d'une couleuvre ou le frémissement de l'eau. Elle voulait voir le ciel où elle pensait retrouver finalement tous ceux qu'elle avait aimés.

— Que se passe-t-il alors avec les autres ? ironisa-t-il.

Le lac s'annonça par une coulée de brume sur l'eau. Le château devait se situer sur la rive droite, surplombant à la fois la rivière, le canal qui menait au lac et le lac lui-même. La presqu'île était artificielle. Un pont reliait la muraille à la terre ferme. La forêt s'éparpillait dans une lande grise envahie de fougères et de ronces. Une grange exhibait la blessure d'un toit effondré. La brume s'épaississait. Fabrice godillait lentement, craignant les écueils formés par des troncs d'arbres fossilisés. Sa mère s'était recroquevillée sur la banquette, refusant de se laisser influencer par la brume environnante. Naguère, on laissait une lampe allumée sur le quai étroit. La lumière exagérait alors la perspective ascendante de l'escalier, s'arrondissant sur la muraille où le lierre formait une géographie inquiétante. Fabrice se souvenait de l'attente sur le quai tandis que les autres (Jean et sa mère) vérifiaient l'état de l'escalier et se mettaient à en racler la surface pour éliminer les lichens. On n'habitait plus le château depuis la naissance de Fabrice. Sa mère avait choisi de l'élever loin de l'empire que cet endroit sinistre pouvait exercer sur l'esprit. Fabrice n'avait vécu que des visites rapides des lieux, à une époque où quelques domestiques consentaient encore à jouer le rôle de gardiens et à entretenir l'immuable sévérité des structures. Ce tourisme tremblant s'acheva quand Jean atteignit sa majorité civile. Il parla même de vendre ce bien ancestral. Avec l'argent, il avait l'intention de créer une boutique mais leur mère s'était opposée à un projet qu'elle jugeait infâme. Jean avait claqué la porte avant le dessert. On ne partagea pas le gâteau prometteur de sensations sucrées. Le château disparut complètement de la vie de Fabrice qui y pensait quelquefois avec une nostalgie empreinte d'irritation. Il avait même rencontré un des domestiques dans la rue et celui-ci lui avait révélé l'embarras dans lequel la décision de fermer le château avait plongé plusieurs familles désormais déroutées par le changement de routine.

— Fais demi-tour ! suppliait sa mère maintenant.

La brume s'éclaircit à l'approche du quai. Le sol serait glissant et imprévisible. La proue toucha la pierre et la barque pivota sous l'effet de l'aviron. L'effort s'achevait par un saut sur cette surface incertaine. Fabrice ne glissa pas. Ses pieds s'enfoncèrent un peu dans la masse des lichens. L'anneau d'amarrage était grippé dans son palier. Il réussit cependant à enfiler le bout et s'appliqua à former le nœud. Fabrice aimait les chefs-d’œuvre de l'habitude. Celle-ci était extraite, non pas de sa mémoire, mais de son imagination. Il mesura tranquillement cette nouvelle différence d'appréciation du réel. Une passerelle de bois pourrissait encore à la verticale. Il en examina la matière. Debout dans la barque, sa mère attendait :

— Nous n'aurions pas dû venir, dit-elle, le temps va changer.

Elle ne songeait pas à la fin du jour, comme si la nuit ne devait pas succéder à la netteté d'un jour marqué par l'absence de sentiments.

— Saute ! dit Fabrice. Il n'y a pas d'autres solutions.

— Je t'en supplie, dit sa mère, ne monte pas là-haut.

— Je n'y reviendrai plus si tu m'accompagnes.

— Quand le lac se déchaîne, dit sa mère, rien d'autre ne résiste que cette construction d'un autre temps. Ne le provoque pas !

Elle redoutait la tempête. Jean avait gravé ce désordre sur une plaque de cuivre. Une estampe meublait une ombre dans le salon, chez sa mère. Le cerveau d'enfant de Fabrice avait remarqué l'improbable cohabitation de la muraille et du vent figuré par des tourbillons de burin. Il avait imaginé la souffrance des domestiques finissant lamentablement dans le chaos des éléments auquel le feu était étranger, Jean n'ayant pas envisagé cette possibilité de destruction. Quel était le message de Jean ? Il avait failli parler le jour de sa majorité civile. Il avait accepté la présence de l'enfant à une table que d'ordinaire il ne partageait avec personne et il avait annoncé son intention de vendre sa part d'usufruit sur le château. Pourquoi continuait-il de provoquer sa mère ?

— Tu ne vendras rien tant que le petit ne sera pas en âge de décider, avait-elle dit.

Les disputes commençaient toujours par cette lenteur. Elle contenait toute la suite.

— Je ne veux pas me condamner à finir mes jours dans un bureau ! avait précisé Jean. J'ai l'idée d'une boutique.

— Et tu vendras quoi ? avait hurlé sa mère surgie de la cuisine.

— Je ne sais pas ! avait dit Jean. Je vendrais n'importe quoi pour ne pas être un pauvre diable !

Le vent se leva. Des feuilles arrivèrent sur le quai, tournoyantes et précises. Fabrice tenta de faire pivoter la passerelle sur son axe rouillé. La forêt, de l'autre côté du canal, se réveillait. La brume s'éleva d'un coup et glissa vers le lac. Le ciel s'obscurcissait.

— Tu n'y arriveras pas, dit la mère de Fabrice.

La passerelle s'inclina de quelques degrés. Fabrice ânonnait, le dos contre la muraille, ayant trouvé un appui pour ses pieds sur le pavé. Le métal, réveillé après un si long sommeil, grinçait sous l'effet de la torsion et non pas de la rotation.

— Tu ferais bien d'allumer la lampe, dit tranquillement la mère.

La lumière attirait les moustiques, aussi les domestiques répandaient-ils des poisons dans l'air humide, actionnant rapidement des pompes dont les coulissements rythmaient l'attente. Sans eux, sans leur présence fébrile, le quai paraissait dangereux. Fabrice voyait la lampe sous le lierre. Une échelle était nécessaire. Il la trouverait peut-être en cherchant dans le feuillage.

— Passe-moi l'aviron, dit-il.

— Pour en faire quoi ?

— J'ai besoin de l'aviron pour fouiller cette zone.

Il indiqua la partie du quai que le lierre recouvrait.

— Que cherches-tu ?

L'aviron glissa entre eux. Il disparut pendant quelques secondes dans l'eau noire.

— Nous sommes perdus ! s'écria-t-elle.

En effet, l'aviron réapparut au milieu du canal. Le courant l'entraînait vers la rivière. Il n'y avait rien à faire pour le récupérer.

— Ce n'est pas grave, expliqua Fabrice. Nous descendrons facilement.

Elle ne l'écoutait pas. Ce n'était pas la première fois qu'il tentait de l'enfermer. Elle trouvait toujours la clé. Elle l'avait trouvée hier dans l'après-midi. C'était un double scintillant conservé sous une pile d'assiettes dans le bahut de la salle à manger. Le miroir avait trahi cette nécessaire présence. Le trou de la serrure avait d'abord été rebelle. Elle avait craint de rompre ce métal. En l'observant de près, elle avait constaté que les barbes pouvaient être la cause de son échec. Elle se mit en quête d'une lime et la trouva dans la cuisine. Fabrice s'en servait pour moudre les noix de muscade. Avec la fixation du hachoir à viande et une planchette arrachée à la table, elle confectionna un étau pour brider la clé. Fabrice ne saurait jamais rien de cette patience. Un nouvel essai fut concluant. Une heure avait passé. L'appartement était plongé dans une obscurité bleue. Elle ne toucha pas aux rideaux et prit soin de marcher sur les tapis. La porte s'ouvrit sans bruit. Elle avait pris le temps d'enfiler un imperméable et de se coiffer d'un chapeau noir. L'oiseau, dans la cage, fit une pirouette. Elle n'aimait pas ces signes. Dans la rue, elle ôta l'imperméable car le temps était au soleil. La clé, elle la lui jetterait au visage avec un cri de guerre. Elle attendrait l'heure de la cérémonie pour se montrer. Elle pouvait passer la nuit sur les quais. Personne ne la remarquerait au milieu des autres sans-abri. En Afrique, elle avait dormi à la belle étoile et lutté contre des insectes. Jean n'écoutait pas ces merveilleuses histoires. Il ne racontait que les siennes et il était ennuyeux à force de détails. Jamais il ne s'était inquiété de ne pas la trouver au marché où elle fréquentait les marchands de poisson. Il renseignait Fabrice sur les conditions qu'il devait accepter pour conserver son poste de travail, pas étonné du tout que ce fût Fabrice qui discutât le prix du kilo de flétan. Elle pouvait voir la rue de la fenêtre. Elle n'agissait pas par peur du scandale. Jean aussi avait une crainte innée de la honte. Il parlait souvent de la douleur qui le torturait quand il devait affronter le regard des autres. Fabrice avait fait des démarches pour l'interner mais la famille de Vermort avait perdu de son influence et les demandes revenaient avec l'avis défavorable de la commission chargée des affaires familiales. On le soupçonnait de vouloir faire main basse sur un héritage surestimé. Le château ne valait plus rien et ne présentait aucun intérêt architectural ni historique. L'argent avait fondu avec l'aménagement du petit appartement du passage des Tristes. Jean travaillant ensuite pour son propre compte, on avait vendu les meubles et le droit sur une petite rente. On ne se disputait plus au sujet de la vente du château. Jean et Fabrice semblaient s'être mis d'accord sur cette paix. Jean était peut-être aussi complice de la séquestration que Gisèle acceptait pour ne pas pousser sa famille dans la boue. À la fenêtre, elle observait les mouvements de la rue et se racontait des histoires. Fabrice la surprit plus d'une fois en proie à cette imagination périlleuse. Il ne disait rien mais elle craignait qu'il ne cherchât à accumuler les preuves de sa faiblesse. Elle avait tenté d'avertir Jean mais depuis leur dernière dispute à propos de la vente du château, elle n'avait pas su créer les conditions d'une conversation propice aux confidences. Il y avait longtemps qu'elle ne luttait plus. Son acharnement naturel avait cédé le pas à l'espoir. Elle ne souffrait pas. Chaque évasion lui procurait un plaisir charnel. Elle allait aussi loin que ses jambes le permettaient. Elle craignait de tourner en rond, ce qui arriva chaque fois à cause de la nuit. Elle jetait la clé dans le canal ou se promettait de la jeter au visage de Fabrice s'il réussissait à la retrouver. Il n'avertissait pas la Police. Il s'aventurait lui-même sur ses traces. Il interrogeait les gens de la rue en prenant grand soin de ne pas éveiller leur curiosité. Que cherchait-il ? Il la retrouvait au bord du canal, perdue dans ses pensées, ou déambulant dans une rue obscure où il croisait des assassins. Il la réveillait d'un rêve en perdition. Il arrivait toujours trop tard. Il la ramenait sans chercher à la raisonner, ce que Jean eût tenté malgré la crise de mutisme qui affectait la fugueuse quand elle reconnaissait les environs. Elle entrait dans sa chambre sans résistance, se couchait, acceptait l'extinction de la lampe et la fermeture de la porte. L'obscurité achevait de parfaire l'anéantissement. Il n'y avait plus de place pour le rêve. Des jours interminables devenaient nécessaires avant qu'elle retrouvât la force de chercher la clé de son enfermement. Fabrice la tenait au courant de ses succès. On n'évoquait pas la présence transparente du frère contre qui il continuait de lutter dans l'ombre. Une horloge conservait la trace de ses crises de jalousie, petits couteaux rapides à fleur du bois, écriture encore indéchiffrable mais que le cerveau continuait d'explorer, obstinée comme elle l'était.

— Rapporte-moi un cornet double café vanille, disait-elle avant qu'il ne refermât la porte.

— Je ne sais pas quand je rentrerai, disait-il. N'oublie pas de manger.

— Tu pourrais prendre le temps de m'acheter une glace ! Je ne te demande rien que tu ne puisses faire facilement.

— Je n'ai plus le temps.

Il consultait son oignon. L'ascenseur arrivait à l'étage. La porte se refermait avant qu'elle pût savoir avec qui il descendait. Elle ne savait rien de sa vie privée. Quelquefois, elle l'entendait converser sur le palier avec un inconnu qui pouvait être une femme. Ni lui ni Jean n'avaient jamais amené de femmes à la maison. Elle se sentait responsable de cette double absence mais comment en parler maintenant qu'elle avait cessé d'avoir pour eux l'importance d'une femme ? Elle hantait bien d'autres régions de leur commun silence.

 

Il commença l'escalade. Les marches étaient couvertes d'un tapis de lichens. Comme l'escalier était à pic, il s'aidait de ses mains, posture qui lui rappela l'enfance. Il continuait d'exhorter sa mère mais elle refusait de quitter la barque maintenant amarrée au quai. Il avait trouvé le bidon de pétrole et allumé la lampe. Sans aviron, elle avait peu de chance de trouver le chemin du retour. De plus, le nœud dans l'anneau d'amarrage était inextricable. Une fois là-haut, il allumerait toutes les lampes et redescendrait pour tenter une dernière fois de la convaincre qu'elle n'avait plus le choix. En dernier recours, il ferait usage de la force. Cette idée l'obsédait. Il sentait bien qu'elle recherchait cet ultime affrontement et il savait qu'il était capable du pire si elle ne cédait pas. Le passage dans l'escalier était étroit à cause de la broussaille. Il ne voyait pas le sommet, la lampe n'illuminant que la première moitié de ce parcours insensé. Il s'enfonça dans l'obscurité, voyant clairement la barque et le quai quand il baissait la tête dans ce qui était devenu un abîme. Elle occupait le centre géométrique de cette surface. Elle le regardait, muette et fascinée. Il se laissa envahir par l'humidité des feuillages. Il n'y avait plus de domestiques pour assurer la tension de la corde ni même de corde à étreindre tandis que les autres attendaient que vous cédiez à la panique. Il s'accrochait aux branches, se blessait à la tangente des feuilles, mesurait l'épaisseur du lichen, voyait l'obscurité croissante et le halo de lumière presque aveuglante maintenant que son ascension devenait incertaine et peut-être même dangereuse. Une fois en haut, il trouverait la corde et la nouerait au pilier de la porte d'entrée comme dans le temps jadis. Ensuite ,il redescendrait, négocierait encore avec elle et, si elle persistait dans son attitude, il la hisserait avec l'aide de la corde. Il n'aimait pas cette idée de lutter avec elle. Ce n'était pas lui qu'elle voyait quand elle le regardait. Il prendrait le temps de lui parler. Il serait peut-être obligé de l'attacher. Il réfléchissait à cette contrainte. Trouverait-il l'ancienne camisole de force ? On avait vidé le château sans ménagement. Les objets sans valeur marchande avaient été abandonnés dans les couloirs et pillés par des domestiques pressés d'en finir avec leur humiliation. On l'avait descendu dans une cage, dans ce qu'il avait pris pour une cage et qui n'était rien d'autre qu'une chaise renversée que Jean avait bricolé devant les domestiques éberlués. Jean avait des idées au moment des traversées du malheur. Il connaissait les possibilités de mutation des objets. Le plus souvent, il s'agissait d'amuser l'enfant mais cette fois, on était angoissé et dangereux, on partageait le malheur avec mesure et défiance. La cage descendit les marches en cahotant puis elle entra dans la brume et la mémoire commença son œuvre de destruction. La barque avait traversé un espace sans figuration. Les personnages entouraient l'enfant. Il n'identifiait que leur probabilité. La souffrance ne l'avait jamais chevillé aux transparences. Son cri, désormais inévitable dans les circonstances du danger, avait été étouffé par une bouche qui couvrait la moitié de son visage. Cette chaleur, intense et puante, se renouvelait quand la réalité ne se contentait plus d'être la surface du chemin mais son explication tangible.

En ce moment d'effort et de mesure, les évènements des trois derniers jours avaient aussi leur importance. Son entrée dans Saint-Patrick avait été précédée d'un étrange bien-être. Le soir même, l'annonce de la mort de Jean et la liste des préparatifs de son inhumation l'avaient désorienté et il avait traversé la nuit avec la prémonition d'un retour au château rendu nécessaire par les désordres de son esprit. La coutume et les règlements prévoyaient une journée entière entre la mort et la cérémonie. C'était tout le temps dont on disposait pour prévenir la famille et régler les détails de l'accueil. L'Administration se chargeait de tout le reste, y compris des questions d'héritage. Dès son réveil, Fabrice avait songé au château. Jean n'était plus là pour conditionner sa vente par un investissement commercial. Fabrice payait les impôts et un minimum d'entretien. La toiture était solide. Plus aucun élément de confort ne fonctionnait mais les tuyauteries et les câbles étaient en état. L'huisserie, les parquets, les plafonds n'avaient pas souffert de l'attente. Cette propriété avait conservé l'essentiel de son intérêt quoique personne ici-bas n'eût raisonnablement pensé à une rénovation, excepté Fabrice qui envisageait le retour aux lieux de l'enfance avec une sérénité de petite fée. Le lendemain de la mort de Jean, tandis qu'il réfléchissait au moyen de peupler les deux heures qui lui restait à tuer en attendant de rejoindre le directeur et son épouse dans leur petit salon privé, son esprit, avec la complicité d'une mémoire blessée, revenait à ce projet maintenu secret depuis des décennies. Il était remonté dans sa chambre pour y chercher le brassard bleu. Une sentinelle l'en félicita obscurément quand il revint dans le patio pour continuer sa réflexion. Comme il avait pleuré, à cause peut-être de la pastille avalée inopinément, le fard de ses yeux avait coulé sur les joues. Un reflet de vitre le renseigna sur son apparence. Il effaça rapidement les coulures avec la pointe de son mouchoir. La sentinelle, attentive à l'imprévu, compatissait cependant. Il y avait eu trois morts hier et aujourd'hui, à dix heures du matin, on en comptait déjà deux. On procédait à un tir par semaine. Le spectacle attirait la foule des ouvriers et des bourgeois. Fabrice n'avait jamais assisté que de loin, de sa fenêtre, à ce final d'une procédure qui se terminait donc par une espèce de feu d'artifice. On secouait des drapeaux blancs en toussant dans les émanations blanches des fusées. La terre tremblait passablement. Le ciel, troué encore une fois, n'en finissait pas avec cette attente si le temps était au beau. Les tirs de nuit étaient les plus appréciés. Avec un peu de chance, on pouvait voir le scintillement provoqué par le largage des capsules. Des photographes, équipés de vieux appareils, étreignaient des poires asthmatiques. Fabrice, moins docte et surtout moins chanceux, achetait des cartes postales si l'une des capsules contenait les cendres d'une célébrité. Il avait lui-même acquis assez de points d'or pour espérer une pareille publicité le jour de sa mort. Les bénéfices allaient à la famille ou, faute de famille, aux Bains-douches où les pauvres se réunissaient une fois par semaine, quelquefois les jours de tir. Fabrice n'avait pas encore posé pour les photos officielles du souvenir, signe que sa candidature était encore en discussion malgré le score joint au dossier. La sentinelle à qui il adressait ces propos avait, en dépit de l'interdiction, accepté la conversation pourvu que Fabrice consentît à regarder ailleurs pendant qu'il lui parlait. Fabrice regarda les poissons dans le bassin. Les embruns du jet d'eau s'appliquaient à son malaise grandissant. La pastille commençait à faire son effet. De quoi s'agissait-il ? La couleur aurait pu le renseigner sur son destin immédiat. Le directeur l'avait sans doute piégé mais quelle était la portée du traquenard mental dont la mécanique demeurait secrète ? Il avait regardé sa langue dans un miroir dans l'espoir d'y déceler des traces de couleur.

— Quelle heure est-il ? demanda-t-il à la sentinelle.

— Ne voyez-vous donc pas l'horloge publique ? dit la sentinelle d'un air étonné.

— Je vois... commença Fabrice.

Il sentait la chaleur inquiète de la sentinelle. Il avait entendu le choc de la hallebarde contre le bassin. Son visage s'était curieusement rapproché de la surface de l'eau. Un poisson noir se mordait la queue. Un petit sifflet pénétra assez loin dans son cerveau. Il attendait le train. Le quai était désert et il n'y avait personne pour lui tenir la main.

— Quand partons-nous ? disait quelqu'un.

Le froid tournoyait sous la marquise.

— Il a dû avaler une bleue, dit le directeur comme s'il était innocent.

La sentinelle lui prêtait main-forte.

— Je n'étais pas seul, disait Fabrice au poisson.

L'eau frémissait.

— Midi ! dit le directeur. Nous sommes en retard.

L'eau s'éloigna. Le ciel s'appliqua sur le visage de Fabrice comme un masque à sa mesure. La directrice disait :

— Il paraît que c'est un clone.

Fabrice entendit les bougonnements du directeur qui n'était plus sûr de la couleur de la pastille avalée par inadvertance. Il s'innocentait encore. Fabrice palpa le velours du sofa. Un coussin de soie caressait sa joue.

— Avez-vous eu froid ? demandait le directeur.

Le quai. La solitude. La perspective des rails qui finissait dans un tunnel. Il voyait la trace des pattes d'oiseaux sur le verre poussiéreux de la marquise. Le banc était couvert de verglas. De l'autre côté du triage, les arbres nus innervaient un ciel gris.

— Nous sommes en retard, répéta le directeur.

— Mangeons pendant que c'est encore chaud, dit la directrice.

Le directeur secoua sa boîte de pastilles.

— Il faudra que je mette de l'ordre là-dedans, dit-il.

Ces paroles furent suivies d'un bruit d'assiettes. Fabrice se laissait caresser par le coussin et le contact du velours ne l'encourageait pas à s'extraire de son hallucination. Le quai était tangent à cette autre réalité. La neige se mit à tomber. Les façades exhibaient des alignements de fenêtres fermées. Quelques oiseaux faméliques et noirs exploraient les branches des arbres. Le monde était étroit, presque fini, immuable. Les aiguilles émettaient de sinistres claquements, comme si quelqu'un était en train de jouer avec l'attente. Fabrice, engoncé dans le manteau de Jean, mesurait sa chaleur intérieure. Il avait horreur des organes et le sang le pétrifiait dans des attitudes grotesques. Il redoutait la peau des autres et protégeait la sienne de leur regard inquisiteur. La porte de la salle des pas perdus était ouverte. Il était passé cent fois devant cette ouverture sans oser y jeter un œil. Chaque fois, il avait senti la chaleur des radiateurs et l'odeur des croissants et du café. Il n'avait pas l'intention de s'expliquer. Au contrôleur de route, il avait raconté une histoire cohérente en lui soumettant son billet. Le cheminot n'avait rien compris et il avait continué sa quête sans se préoccuper du petit garçon. Dans le compartiment, on s'interrogeait sans oser rompre le silence bercé de ruptures. La vitre se verglaçait. La chaleur envahissait les pieds et les fesses. Fabrice avait lu plusieurs fois le petit livre emporté pour ne pas s'ennuyer. En descendant du train, il avait espéré les retrouver, agacés par l'attente et désireux de se venger pour le temps qu'ils perdaient à cause de lui. La foule des passagers s'était plutôt égaillée et le petit garçon était resté seul sur le quai sans savoir comment ce genre de voyage pouvait continuer. La correspondance était bloquée dans les congères à des kilomètres du lieu où le petit garçon interrogeait l'hiver. La nuit tomba et la lumière de la salle des pas perdus s'éteignit en même temps.

— On dirait qu'il revient, dit le directeur.

Ils avaient fini de manger. Une domestique levait la table. Le café arriva sur un chariot. La directrice mordit une brioche.

— Vous avez dû prendre une bleue, dit le directeur.

Fabrice se frotta les yeux. Il souriait à son reflet convexe surpris dans les grotesques d'une tasse.

— J'ai… dit-il, revécu un moment difficile de mon enfance.

— C'était une bleue ! s'écria le directeur.

— Il faut que je prévienne la famille, dit Fabrice.

— La famille ? dit la directrice.

— Il est encore sous l'influence de l'enfance, dit le directeur. Buvez votre café !

— J'ai eu froid, dit Fabrice. Quand j'aurais pu passer une bonne nuit près d'un radiateur. Je les entendais glouglouter.

— Vous avez rêvé, dit le directeur. Je ne prends jamais les bleues. Pourquoi les conserver dans mon pilulier ?

— Oui, pourquoi ? dit la directrice.

— Vous devez avoir faim, dit le directeur. Nous vous avons réservé une tranche du gigot. Vous aimez l'agneau ? Il n'y a plus de vin.

— Plus de crème non plus, dit la directrice.

— Je ne veux plus jamais ressembler à personne d'autre que mon propre reflet, dit Fabrice.

La domestique lui présenta une assiette. La tranche de gigot surmontait une feuille de salade. Des oignons coupés fins formaient une couronne. Le directeur contemplait le cadran de sa montre :

— Hier, à cette heure-ci, nous végétions devant la porte de la chambre où votre frère prétendait gagner du temps. À la même heure, demain, nous nous séparerons pour ne plus nous revoir.

 

Jean cessa de parler, et il demeura immobile pendant un long moment.

— Je crois qu'il n'a plus rien à dire, souffla le directeur dans l'oreille du journaliste. J'espère que vous avez pris des notes cette fois.

Le prêtre étreignait son béret, et il se mordait les lèvres en regardant Jean, secouant sa tête oblique. Les deux enfants de chœur jouaient aux dés dans le couloir et on entendait les dés rouler sur le plancher, et leurs chuchotements agaçaient le prêtre qui de temps en temps tapait du pied. Fabrice tripotait son calepin au fond de sa poche, mais il ne le sortit pas pour y croquer des émotions. Le directeur occupait toujours son oreille.

— S'il n'a plus rien à dire, fit le directeur à voix basse, c'est que la mort n'est pas loin.

Alors Jean se redressa, et il ouvrit la bouche sans que rien n'en sortît, et le prêtre rattrapa au vol l'oreiller qui chutait. Il le remit soigneusement dans le dos du vieillard.

— Il n'est plus temps de parler, mon fils. Il faut songer à vous-même.

— Est-ce que vous avez tout enregistré ? demanda Jean d'une voix pâle.

— Le magnéto tourne encore, dit le prêtre.

— Je n'ai plus le temps d'écouter la bande maintenant. Est-ce que j'ai manqué de cohérence ? J'ai voulu gagner du temps.

— Vous avez parlé pour des hommes. Maintenant, c'est à Dieu qu'il faut parler.

— Il était important que je parlasse à des hommes avant de m'en aller pour toujours. Je ne sais pas pourquoi c'est important.

— Ils jugeront eux-mêmes.

— Êtes-vous certain que le magnéto a tourné ?

— J'ai bien tout vérifié.

— Et s'il n'y avait rien sur la bande ?

— Tout y est, rassurez-vous.

— Ce serait trop bête de mourir tout à fait à cause d'une machine qui ne fonctionne pas.

— Tout a bien fonctionné. Mais il n'est plus temps de s'inquiéter du temporel.

— Si Dieu m'accordait encore un peu de souffle, au lieu de continuer à parler, j'écouterais la bande. Pas pour en corriger les défauts, mais pour m'assurer que tout ce que j'ai dit y est.

— Il faut prier maintenant.

— Oui. Que Dieu me pardonne si j'ai parlé pour ne rien dire.

Jean se tut de nouveau, et le prêtre s'agenouilla, enfonçant ses bras chargés de croix dans les draps humides où le corps du vieux flottait comme un bout de bois.

— Tous les vieux ne meurent pas ainsi, dit le directeur au journaliste.

— Ah bon ? Je croyais.

— Pas du tout. Chacun choisit les instruments qui occupent les derniers instants. Pour celui-ci, un magnétophone.

— Est-ce qu'il tournait ?

— Bien sûr. Nous avons une parole.

— Tout est enregistré sur la bande ?

— D'un bout à l'autre.

— Les derniers mots d'un homme, c'est une bonne matière.

— Ils ne finiront pas aux ordures, mais nous n'aurons pas le temps de tout réécouter. À quoi bon ?

Jean eut une quinte de toux. Le visage du prêtre s'éclaira.

— Bon sang ! dit Jean en se secouant. Ce n'est rien. J'ai bien cru sentir le goût du sang dans ma bouche, mais il n'en est rien. Je crois que je ne suis pas tranquille.

— Vous pouvez l'être maintenant, dit le prêtre. Tout homme qui se meurt a le droit à la tranquillité.

— N'empêche que ça ne tourne pas rond dans ma tête.

— Il ne faut pas vous tourmenter.

— Allons ! Allons ! dit le directeur en s'approchant du lit. Est-ce que nous n'avons pas tout fait pour faciliter les derniers instants de votre vie ?

— Sûr que vous avez fait tout ce que vous pouviez, dit Jean.

— Voulez-vous dire que c'était insuffisant ?

— Loin de moi ce reproche ! dit Jean. C'est à moi que je pense.

— Il ne faut plus penser, dit le prêtre. Il faut prier.

— Laissez-le vivre encore un peu, dit le directeur.

Il s'assit au bord du lit. Il dit :

— Vous avez vécu plus longtemps qu'aucun homme peut espérer. Et vos derniers moments sont l'exact reflet de ce que vous avez désiré. Le prêtre a raison. Il faut arrêter de penser. Ce qui est dit est dit. Personne n'y peut plus rien. Restent les prières que vous propose ce vieux singe. Vous les avez souhaitées si je ne me trompe.

— Je ne vous reproche rien, dit Jean. Et c'est vrai que je suis très vieux.

— Cela ne vous donne aucun droit supplémentaire.

— Tant il est vrai qu'un mourant n'a pas d'âge, dit Jean.

Il regarda le journaliste.

— Qui est-ce ? dit-il au directeur.

— Ce monsieur est un journaliste. Sa présence est un hasard. Mais si elle vous gêne, je lui demanderai de sortir.

— Ce monsieur ne m'importune pas, dit Jean. J'ai trop peur de l'avoir ennuyé. Vous ai-je ennuyé ?

— Pas le moins du monde, dit Fabrice.

— Vous avez l'air ou inquiet ou écœuré.

— Ni l'un ni l'autre. Un peu triste peut-être.

— C'est la première fois que vous voyez mourir un homme ?

— J'en ai vu mourir beaucoup, et j'ai failli mourir souvent moi-même.

— Quant à moi, c'est la première fois que ce risque m'apparaît avec toute l'évidence que vous savez.

— Personne ne peut savoir s'il va mourir, dit le journaliste. Il arrive que l'on survive même aux moments les plus définitifs.

— Ne lui donnez pas de l'espoir, dit le directeur. Ce ne serait pas honnête, et ce n'est pas le genre de la maison.

— Sait-on ce qui attend un homme qui lui-même n'attend pas la mort ?

— Le Royaume de notre Seigneur, dit le prêtre. Voilà ce qui attend l'homme de bien, et celui-ci est un saint.

— Puisque vous le dites.

— Ce que je dis n'a pas d'importance, dit le prêtre. Ce n'est pas moi qui meurs.

— Bah ! dit le directeur en regardant Jean. Qu'est-ce qu'un homme peut attendre de la vie ? Des nourritures, des rêves, une maison solide, des femmes malades d'amour, et se cultiver aux meilleures sources. Notez que les arbres, les enfants et les livres ne sont que des accidents inévitables dans ces reliefs tourmentés. L'Art et la Religion sont des duperies pour les esprits subtils et finement décorés. La vie se remplit d'une manière ou d'une autre. Et qu'est-ce qu'un homme peut attendre de la mort ? Que les chancres se résorbent, que les fuites se tarissent, et que tout recommence dans un monde meilleur. Le triomphe du vulgaire.

— Vous oubliez Dieu, dit le prêtre. Dieu n'est pas la vulgarité, et il a fait l'homme à son image. Dieu est le triomphe de l'homme. Vous ne parlerez pas comme vous faites en vos derniers moments.

— Il se tiendra à carreau, dit Jean en riant.

Le directeur rit aussi. Le prêtre était outré.

— Bon, dit le directeur. Je vous laisse avec ce prêtre. Il connaît son affaire. Vous êtes entre de bonnes mains.

Il entraîna Fabrice vers la porte. Jean riait toujours. Il n'avait plus de dents, et il avait beaucoup plus l'air d'un dément que d'un mourant. Dans le couloir, les enfants de chœur avaient cessé de jouer aux dés, et ils les regardèrent passer en s'interrogeant du regard, puis, quand ils furent sortis leurs regards interrogèrent la porte qui demeurait close. Le prêtre parlait, mais il n'était pas encore question du service qu'ils avaient à rendre. Ils reprirent leur partie de dés, et celui qui tournait le dos à la porte surveillait les yeux de son compagnon.

 

Le prêtre jeta un coup d’œil sur le magnétophone, manipula quelques boutons, puis il regarda Jean et il dit :

— Tout est normal. Vous pouvez continuer.

Jean se racla la gorge, et croisa ses maigres bras. Il dit :

— Lorsque Fabrice de Vermort quitta l'hôpital Saint-Patrick, Jean vivait toujours, et le directeur pestait dans les couloirs.

— Croyez-vous qu'il mourra cette semaine ? grommelait-il en mâchant le bout de son infect cigare. Si on l'écoute, il durera bien après nous. Je ne sais plus ce que je dis. Voilà que je souhaite la mort d'un homme.

— Ses propos vous auront irrité, dit Fabrice.

— Tu parles s'ils m'ont irrité ? Et ce foutu prêtre qui se ramène dans mon bureau pour me faire écouter la fin. « Vous voyez, monsieur le directeur, tout s'achève par une prière. Les hommes sont ainsi, ils craignent Dieu plus que la mort. » Fabrice se dirigea vers le centre-ville, marchant d'un bon pas sur le bord du trottoir, puis il avisa l'impeccable vitrine d'une agence de voyages, et il poussa la porte. Une superbe hôtesse à peine vêtue l'accueillit avec un sourire convaincant. Elle le fit asseoir à un petit bureau qu'elle occupa de tous les avantages de sa féminité. Fabrice reluqua les longues jambes qui parvenaient jusqu'à lui. Elle étala les diverses brochures comme un jeu de cartes, et il se pencha, soudain accaparé par une poitrine qui vibrait de toute sa chair.

— Nos voyages sont divers, et de durée variable, mais le confort est égal, dit-elle d'une voix de petite fille.

— J'ai porté mon choix sur FRIENDSHIP VII. Cela fait des années que je rêve de ce voyage. J'ai fini mon travail, je peux maintenant m'octroyer les ressources d'un voyage.

L'hôtesse recula sa poitrine et cala ses reins dans le fauteuil.

— FRIENDSHIP VII, dit-elle, comme si ces mots étaient une question.

— Pourquoi pas ? dit Fabrice. On dit que c'est un merveilleux voyage.

— C'est un des plus merveilleux, cependant...

— Y a-t-il quelque chose qui s'oppose à mon choix ?

— Je ne voudrais pas vous vexer, mais, monsieur de Vermort, quel âge avez-vous ?

— La quarantaine passée, c'est-à-dire que je suis beaucoup plus vieux que vous.

— Même à mon âge, je n'envisagerais pas ce voyage. Que je sache, seuls les enfants peuvent faire ce choix d'une manière raisonnable.

— Difficile de parler de raison à propos des enfants, non ?

— Ce voyage dure cinquante ans, monsieur de Vermort !

— Et bien je mourrai en cours de route, et après ? N'y a-t-il rien de prévu pour les morts dans vos programmes ?

L'hôtesse haussa les épaules, puis elle posa devant le journaliste les formulaires qui requéraient sa signature. D'un geste large, il répandit son encre, puis il regarda la jeune femme qui dialoguait avec l'ordinateur. Les bips atteignaient son cœur. Il vit l'incalculable billet sortir des entrailles de l'imprimante.


 

FICTION OUBLIÉE

Interprétation d’un nain

I

Mais pourquoi veux-tu que je reconstitue le passé ?

Qui a dit que je n'ai plus de mémoire ? Que je souffre d'une maladie qui est une espèce d'absence de mémoire ? Que je ne souffre pas comme on souffre de l'arrachement d'un pied ou de l'écarquillement exagéré des yeux de chaque côté du regard que je décerne à la vie sans mémoire qui m'accueille ce matin ?

Tu regardais leur plafond et tu redescendais le long de leur mur jusqu'au bas de la porte où ton ombre devenait gigantesque parce que la lumière était rasante.

La porte s'est ouverte. Je n'ai pas regardé tout de suite — de quel côté y avait-il le plus de lumière ? Le couloir se vidait comme un verre renversé et je buvais des pas, des croisements, des éloignements. Je buvais ce qu'on me donnait à boire, par exemple ton corps que je voulais haïr parce que je n'avais plus de mémoire. Quelle était la raison de cette haine ? Je ne te connaissais pas faute de te reconnaître. Mais tu savais tout de moi. Mais ce n'était pas la raison. Peu importait ce que tu savais. J'en savais plus que toi de toute façon malgré l'absence de mémoire, malgré la maladie qui avait tout ruiné.

Ma pensée est intacte. Inexprimée mais intacte. C'est cette haine qui m'en assure. Je te hais donc je pense.

Quel soulagement !

Ils m'ont tous parlé de ma mémoire. Ils m'ont tous parlé de quelque chose qui n'existe plus en moi. Comment voulez-vous que je sache si c'est la mémoire ou la main d'ma sœur !

Qu'est-ce que c'est une année ! Ce que ma mémoire a vécu, l'ai-je moi-même vécu et si je l'ai vécu, qu'est-ce que ça change ?

Tu t'appelles Pierre, Paul, Jean, Jean, Naej, tu es homme, cheval, homme-cheval, chevalome, femme-cheval, cheval-femme, homme-femme. Ton nom, c'est à l'envers qu'il existe maintenant. C'est pour ça que je l'ai inventée, cette histoire invraisemblable, pour qu'elle me serve de mémoire et que vous arrêtiez d'agir sur ma peau, pour que ma mémoire soit la bonne et que j'en sois persuadé.

Mettons que ma mémoire existe, qu'elle existe comme vous voulez, c'est-à-dire comme elle existe ou qu'elle n'existe pas comme je l'écris, ce qui la réveille quelquefois pour agiter de la pensée en moi. Mettons que vous ayez raison d'insister parce que la vérité est scientifique et que le mensonge est littéraire. Mettons aussi que je n'ai pas tout à fait tort d'écrire un roman.

Je te hais. Je t'aimerais si j'avais de la mémoire mais je n'en ai pas. Mon sexe réclame de la haine. Je t'en donne. Reçois-la comme le témoignage de mon existence.

Ce qui courait au plafond, mes yeux le voyaient et tes cheveux tentaient de m'aveugler. C'est pourquoi je t'ai suspendue au plafond.

La marionnette tictaque comme une horloge. Sa jambe unique fait le pendule et ses bras les aiguilles. J'enfonce mes doigts dans l'heure de son regard. Elle crie pour me réveiller mais je m'accroche au dernier rêve et je déchire ses images une à une.

Qu'est-il donc arrivé à ma mémoire ? Est-il important de se poser la question ? On me dit que oui, que c'est important, qu'on ne peut pas vivre longtemps sans mémoire et je ne réponds rien pour soutenir le contraire. Peut-être qu'il n'y a pas de contraire. Peut-être que le contraire n'est pas le contraire, que c'est quelque chose de différent qu'ils ne peuvent par conséquent pas entendre. Peut-être que la question est ailleurs et que ce ne sont pas eux qui la posent.

Il faut écrire les romans avec les mots. Je ne me souviens pas d'autre chose et je t'écris avec le mot « haine ».

Je n'ai pas parlé de cette haine qui voudrait être le contraire de l'amour pour prouver qu'on n'aime vraiment pas ce qu'on a choisi de haïr.

J'ai choisi la haine qui ne se réfère pas à l'amour, la haine au réveil définitif qui agite ma mémoire, ma mémoire en forme de trou de mémoire, ma mémoire qui ne se souvient de rien sauf de la haine que je te dois.

Mais, moins de lyrisme, voyons !

Cinq heures du matin, l'hiver. Je sais (donc je me souviens) que c'est l'hiver parce que la fenêtre me le rappelle (je n'ai pas tout oublié : j'aurais pu). L'hiver fait l'important au pied du lit, les deux pieds dans d'immenses pantoufles qui ont couru dans la neige.

Dehors il neige. Je sais que c'est la neige. Je me souviens du mot neige. Le plafond me rappelle la neige. J'avais cinq ans et je mangeais la neige pour me faire mal aux dents et ma petite copine m'imitait mais elle avait mal aux oreilles et j'ai mordu le bout de ses doigts pour lui faire cracher la vérité. Enfant cruel !

La vérité, tu la cracheras. La lumière partagera ton front immense et un sillon de feu s'ouvrira sur ton crâne, t'arrachant des cris formidables. Et je verrai ta pensée en forme de femme, ta pensée avec un sexe de femme et le désir de le posséder comme il faut et tu cracheras ce que ta bouche t'inspirera. On ne sait jamais ce que ça veut dire, ce qui s’est passé entre le premier mot et le dernier, mais tu auras donné un sexe à la mémoire, ce qui est une façon originale de se tirer d'affaire.

J'ouvre les yeux littéralement. Je me remplis de plafond et puis je redescends le long du mur. Je croise le rideau. Je fais de la lumière. Je rencontre mon corps. Je cherche ma pensée. Elle se cache. Je vois un trou. C'est ma mémoire. Est-ce que je me demande : qu'est-ce qui s'est passé ? Non, je ne me demande pas ce qui s'est passé. J'aurais dû ? Ah ! pardon, mais je dois dire la vérité, je n'ai pas interrogé ma mémoire, j'étais seulement inquiet de voir mon corps à la place de ma pensée et ma pensée nulle part.

Où est ma pensée ? Est-ce que je pense quand j'y pense ? J'ai deviné dans mon regard étonné que j'allais écrire un roman métaphysique. Il n'y avait effectivement aucune mémoire pour m'empêcher de penser — seulement, voilà, je ne trouve pas ma pensée, bordel de dieu ! m'exclamai-je admettant immédiatement l'existence de dieu, bordel de dieu ! répétai-je pour m'en assurer. Je suis un corps capable de tout et pourtant je ne suis rien. Qu'est-il arrivé à ma pensée ?

Il neigeait maintenant. Je me souviens. Je voyais l'hiver dans l'écran de la fenêtre. J'éteignais la fenêtre en fermant les yeux et l'hiver me tendait une main glaciale, s'insinuant entre les glaçons de ma pensée. Un être inconsidérément volumineux que je pris pour un homme agitait ses pantoufles au pied du lit et la neige voulait devenir de l'eau et elle y réussissait et comme je l'interrogeais sur la nécessité de mettre un nom sur chaque chose, ce qui est bien pratique pour un écrivain, il me répondit qu'il avait vu une hirondelle mais qu'il ne fallait pas s'y fier.

Il fallait que je pense quelque chose. Je concentrai mon attention sur ce qu'il disait des hirondelles et du printemps et de la femme qui le faisait rêver, c’est-à-dire qu'elle hantait sa mémoire tandis que de la mienne, elle s'absentait tout simplement parce qu'elle n'avait jamais existé !

Mais rien ne se cristallisa. Je vis bien les branches dépeuplées qu'on aurait voulues vivantes d'oiseaux mais les arbres n'avaient pas de noms — tu connaissais tous les arbres de la forêt ! ce n'est pas possible que ça puisse exister !

— Et pourtant, ça existe, dis-je pour le faire rire. Mais il ne rit pas, secouant ses énormes pantoufles. Mais c'était peut-être un chien et je lui caressai la tête en murmurant son nom et je crus qu'il était un arbre et que j'avais réussi là où tout le monde croyait que j'avais échoué et je me juchai sur sa plus haute branche et comme c'était un arbre de grande taille, ma tête toucha le plafond et je me mis à rire en pensant que c'était quand même très bon de me souvenir de quelque chose.

C'était ma première pensée et je le lui dis. Il me dit : je ne suis pas un arbre. Et il avait l'air complètement désolé mais je me fichais pas mal qu'il soit un arbre ou qu'il ne soit pas un arbre. J'avais eu une pensée digne de mon désir et j'en avais éprouvé un intense plaisir.

Maintenant, il ressemblait à une flaque d'eau, il ne parlait plus, il ne bougeait plus, il reflétait la fenêtre et l'hiver, et je lui parlai encore dans l'espoir d'avoir une pensée mais cette eau n'était qu'un souvenir et je vis bien que je ne pouvais pas cultiver ma pensée dans cette mémoire.

Ils m'ont nourri. J'ai mangé sans poser de question. Je voulais savoir si j'étais un homme et si je pouvais aimer les femmes, mais je ne dis rien de ce qui allait sans doute devenir une pensée importante. Il y avait un poisson dans mon assiette ou une assiette dans mon poisson, je ne sais plus qui j'ai mangé, de l'assiette ou du poisson, mais en tout cas je l'ai mangé et ils ont mis une pomme dans le poisson, elle avait l'air d'une assiette, j'y ai goûté du bout des lèvres, elle avait un goût de poisson, j'ai exigé qu'on me change l'assiette et au lieu de la changer pour une autre assiette, ils m'ont apporté un verre d'eau et j'ai joué avec ses reflets et je les ai multipliés par deux, puis par trois et j'approchai alors d'une pensée, elle s'annonçait par tintements. Les reflets se tortillaient. J'en écrasai un qui s'éteignit. J'étais cruel de nature. Voilà ce que je pensais et je vidai le verre dans la pomme pour montrer que j'avais compris que ce n'était pas la peine de jouer au malin avec moi, que je savais faire la différence entre un poisson et un verre d'eau pourvu qu'il y en ait une, ce qui n'était évidemment pas le cas puisque l'un et l'autre signifiaient la même chose. Je mis cette chose dans ma bouche et elle me nourrit parfaitement, ce qui démontrait que j'avais raison. Aussi, ils approuvèrent et ils me conseillèrent de dormir, ce dont je n'avais pas vraiment envie. Le rideau s'étala sur l'hiver et j'ouvris la bouche pour crier tandis que le sommeil me sciait.

Le rapport du médecin indiquait que j'avais perdu la mémoire suite à la chute accidentelle que j'avais prodigieusement effectuée de l'étage où je me livrais à l'amour des femmes au salon où je lisais tous les livres. Comme il était question d'un traitement dont le but avoué était de me guérir (comme si j'étais malade), je raturai sauvagement le nom de l'impertinent, lui substituant quelques remarques acerbes sur la nécessité absolue de s'occuper de ma pensée et non d'une mémoire dont je n'avais que faire.

— De la mémoire, dis-je, il m'en reste assez bien que je ne sois pas capable de me nommer. Qu'on m'apporte un de mes livres. J'en mangerai la couverture, ce qui suffira je crois à graver mon nom dans ce qui me reste de mémoire.

— De la mémoire, dit le médecin, il vous en reste mais ce n'est pas une raison pour vous moquer de tout le monde. Si vous continuez comme ça, il ne vous restera plus un seul ami pour vous aider à recouvrer la santé, la santé bordel ! c'est l'essentiel.

— Bordel toi-même, espèce de vieil instrument ! Je ne veux pas que tu m'instrumentes. Je veux m'instrumenter tout seul, ce qui n'est pas la même chose, bordel !

— Je ferai mon métier, bordel de bordel ! Et ce n'est pas un écrivain qui m'en empêchera. Je vais vous montrer de quel bois je me chauffe quand je me chauffe, bordel !

— Si vous me touchez, je saute par la fenêtre. Je me fais un suicide à moi tout seul, bordel ! ce sera le seul souvenir que vous aurez de moi !

— Ne soyez pas stupide maintenant, bordel ! fermez cette fenêtre. Il fait un froid de canard. Vous allez attraper froid. Ce n'est pas bon pour la mémoire, ce froid qui vous asticote la tête, bordel !

— Ce n'est pas ma tête que je déshabille. Allons l'hiver ! ( C'est comme ça que je me mettais à appeler mon père maintenant qu'il était mort et que j'étais orphelin et que tu étais veuve du même coup, Fleur !) Viens me refroidir. Ma mémoire est déjà une morte. Je veux livrer ma pensée à la froidure et puis tant que tu y es, refroidis aussi mon sexe. Ces éclats de voix ont réveillé mon désir. Je n'aurai plus de pures pensées si je dois réfléchir entre les cuisses d'une femme !

— Bordel, quel délire ! dit le médecin en se secouant les mains tout seul. Je vais continuer de me les secouer en attendant que ce fou arrête de délirer. Mais qui c'est qui m'a foutu un pareil bordel !

Il faisait vraiment très froid sur la plage, les oiseaux dormaient et il n'y avait personne pour les réveiller. Je fermai la fenêtre à regret mais je ne voulais pas de cette mémoire-là !

— Donnez-moi des draps propres, demandai-je tandis qu'on me frottait le dos pour me réchauffer.

— Faites ce qu'il vous dit, bordel !

Je ne me souvenais vraiment pas de l'escalier, ni de la chambre où j'avais connu toutes les femmes. On me montra l'escalier. Je montai l'escalier. Il ne me parla pas. Je me vautrai sur le lit avec un fantôme de femme, ce qui amusa tout le monde. J'aime amuser le monde. C'est pour ça que je suis devenu écrivain et non pas pour alimenter la mémoire. Mais je ne retrouvai pas le plaisir et tout le monde cessa de s'amuser parce qu'on voyait bien à mes yeux tristes que je n'avais pas trouvé ce que je cherchais.

— Ça me va bien de faire l'écrivain ! me dis-je sans que personne n'entendît. J'aurais tellement voulu que ça me rappelle quelque chose. Je me fiche de la mémoire comme de l'an quarante mais pour ce qui est de la femme, je repasserai !

J'examinai le trou en forme d'étoile et je manipulai le jeton en forme de triangle. Je voyais bien qu'il y avait un rapport entre l'étoile et le triangle mais ce n'était pas une question de pensée et je ne trouvai pas la solution. La solution, c'est ce qu'on me demandait. On me demandait de trouver la solution et je me souvenais exactement ce que ça représentait. Par exemple l'ombre qui ne se trompe pas de côté et la lumière qui s'amuse à la tromper, alors forcément elle finit par se tromper et elle disparaît comme elle était venue.

Je ne sais pas comme elle est venue. Je voyais que j'étais au plafond. Je dégustais une araignée hurlante. L'idée m'est venue de redescendre le long du mur. Il y avait de la lumière sous la porte et derrière la porte, la lumière éclairait quelque chose. Je ne me souvenais vraiment de rien mais alors rien ! pas un mot ! Qu'est-ce que je pouvais écrire ?

C'est alors qu'elle est apparue. Elle a refermé la porte derrière elle sans bruit. Elle avait un beau corps drapé de couleurs. Elle m'a parlé d'un souvenir ou d'un autre. Mais les souvenirs ne peuvent rien révéler. C'était à ma pensée qu'il fallait parler et elle ne le savait pas. Moi, je savais qu'elle me parlait. Je ne voulais pas savoir ce qui parlait en elle. Je recevais les mots en pleine gueule. Je les aurais écrits si ça avait été possible, simplement pour les oublier, parce que je pensais et je m'émerveillais que ça m'arrivât.

Je haïssais Fleur. Voilà la seule vérité qui comptât et je pensais c'était la plus belle chose qui pouvait m'arriver, Fleur !

Et le type qui prétendait m'apprendre à écrire se grattait la tête en réfléchissant à ma place. J'avais posé le problème d'une autre façon et il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. J'étais plus fort que lui et il ne l'admettait pas. Mais tu peux bien te secouer le crâne pour ne pas croire à ce qui t'arrive, ça t'arrive quand même et j'existe, que tu le veuilles ou non, que ça te fasse plaisir ou que ce soit mon plaisir qui l'emporte.

Soyons docte, objectif. Peu de mots pour signifier. Que voulez-vous signifier ? Dites-le ! Dites ce qui vous rend plus savant que les autres !

Et puis j'ai redescendu l'escalier et évidemment, elle m'attendait et ils voulaient tous savoir ce que je pensais. Mais je ne lui ai même pas marché sur les pieds et j'ai poussé la porte de la bibliothèque exactement comme je l'avais toujours fait. Ils m'ont suivi. Ils sont restés debout près de la porte tandis que je jetais un regard circulaire pour me rendre compte de l'ampleur de ma culture. Je pensais parce qu'elle était là sinon je n'aurais rien pensé et ils n'auraient pas eu le plaisir de me voir fondre en larmes en m'écroulant littéralement sur le premier fauteuil venu.

— C'est la mémoire qui le travaille. C'est bon signe. On avance. Il sait qui il est !

Je l'ai toujours su.

Elle s'était assise elle aussi et je voyais ses jambes se croiser. Je ne sais pas si je l'ai désirée à ce moment-là, mais en y repensant, et bien je la désire et je voudrais qu'elle soit assise là, les jambes croisées pour me plaire et me racontant je ne sais quel souvenir qui doit réveiller ma mémoire. Fleur !

Donc, je redescendais le long du mur, léchant les os de l'araignée. Je m'approchais doucement de la lumière. Des ombres s'étiraient jusque sous le lit. J'avais oublié qui j'étais. Peu m'importait qui j'étais. C'était important pour eux, pas pour moi. Je voulais penser. C'était mon seul désir. Je m'inventais un nom pour la commodité et une histoire pour que ça sonne bien et ils n'en crurent pas leurs oreilles. L'un d'eux me montra l'image d'une femme. Je l'aimai aussitôt, il me montra une autre femme et je l'aimai aussi et il me montra dix autres femmes et je me mis à les aimer sans mesure. C'est que j'avais beaucoup d'amour dans le cœur et juste ce qu'il faut de mémoire pour y prendre plaisir. Et alors ils me l'amenèrent et j'achevai mon plaisir en hurlant. Ils crurent que je ne voulais plus la voir. Fleur ! Mais ce n'est pas ce que je ne voulais pas. Je voulais au contraire qu'elle existât mais ils ne comprenaient rien à ma pensée et ils la firent sortir. Alors, je me mis à hurler, mais cette fois pas de plaisir et ils me montrèrent une boule malléable que je me mis à pétrir, à mordre, à lécher !... Je croyais que c'était mon sexe parce que jusque-là je n'avais pas de sexe et je les remerciai et ils me dirent que ce n'était rien, que c'était normal, qu'il ne fallait plus en parler, et sous leurs regards étonnés je me suis mis à dévorer mon sexe.

Si tu avais vu leurs têtes, Fleur ! Je les entendais raconter la chose à leurs collègues qui n'y avaient pas assisté ! Il a mangé son sexe comme on mange une pomme. Il l'a croqué par gourmandise et il n'en est plus rien resté. Il a montré ses mains vides. Il souriait pour montrer sa satisfaction. C'est la première fois que ça nous arrive. Espérons que ce ne sera pas la dernière !

J'ai voulu manger ton sexe mais ce n'était pas possible. Il était trop dur et en plus il avait un goût horrible. D'ailleurs, si je l'avais avalé, je ne l'aurais pas gardé longtemps.

Pendant qu'ils examinaient mon dossier dans la bibliothèque blanche et noire où je voulais te faire l'amour, c’est-à-dire me conformer à mon désir, je suis allé faire un tour dans le parc et, longeant les allées fleuries, car c'était le printemps à ce moment, je me disais : dire que tout ça est à moi, que je ne m'en souviens même pas et que je m'en moque éperdument.

Je vis aussi la petite rivière où j'avais dû tremper mes pieds comme j'en avais envie maintenant. Je me dénudai en toute simplicité et je m'assis sur un caillou moussu, les pieds et les mains dans l'eau et le derrière chatouillé par l'herbe moite. Je fermai les yeux pour te voir assise, les jambes croisées sous ta robe opaque. Au même moment, l'eau me gicla au visage. Je versai dans l'eau tout entier et tandis que j'ouvrais les yeux, je vis le poisson s'enfuir le long de la berge, me renvoyant des ondes furieuses qui venaient clapoter contre ma bouche étonnée. J'ai prononcé le mot : poisson sans hésitation et sans prendre la peine de me rhabiller, j'ai couru vers la maison. J'ai défoncé la porte. J'ai grimpé l'escalier jusque dans la chambre et comme elle était assise sur son lit, droite et nue, je lui ai crié au visage : poisson ! poisson ! et elle a dit : oui, poisson ! c'est bien poisson ! Ils m'ont donné à boire un verre de poisson et je me suis endormi tout de suite. Fleur !

Ainsi, les tours m'appartenaient. Il fallait que je les visitasse une à une. J'en comptai pas moins de six mais comme j'annonçai mon intention, on m'expliqua que deux d'entre elles étaient en ruines, qu'il n'y avait plus de plancher ni d'escalier, qu'il n'était pas possible d'arriver jusqu'en haut, ce qui était bien triste pour une tour. J'éliminai ces deux tours rebelles de ma mémoire. Il en restait quatre. Et il me fallut quatre jours pour les visiter et quatre nuits pour les oublier. Car j'ai tout oublié d'elles. Je ne me souviens plus ni de leurs jambes, ni de leurs seins. Je savais qu'elles m'appartenaient, que j'en étais le maître incontestable et que personne ne m'empêchait de les visiter. Mais je ne me souviens ni des murs, ni des plafonds, ni des fenêtres, ni de la vue, ni de l'air qui courait. Il fallait que la nuit effaçât tout. C'était une nécessité si je voulais en penser quelque chose.

J'avais mis le poisson dans ma bouche. Et il est entré pour continuer son chemin et il est arrivé tout froid dans mon estomac. Il voulait atteindre mon sexe par l'intérieur car je lui avais interdit d'y toucher et il croyait que j'allais laisser faire. J'avalai donc une tour, ce qui causa un grand scandale, car il paraît que j'avais énormément d'ancêtres et qu'aucun d'eux ne s'était jamais avisé de faire une chose pareille. Il faut préciser qu'aucun d'eux ne perdit la mémoire et, à mon avantage, que c'est moi qui les ai perdues une à une, ces mémoires portraituresques et murales. J'en tirai un immense plaisir sexuel, ce qui épouvanta tout le monde. Le poisson était dans la tour.

Et lorsque j'atteignis le bas de la porte, je touchai la lumière du bout du doigt puis je trempai mes mains. C'était purement visuel. Je savais de quoi il retournait. Je me postai en pleine lumière et je regardai les mollets nus qui se croisaient pour avancer. J'étais tellement près de leur ardeur. Il fallait que j'aille plus loin derrière la porte, laissant ma carcasse bandante dans le lit humide, mais ce n'était pas facile. Ma pensée venait de faire un vaste effort. Ma pensée s'étendait maintenant. Elle touchait cette lumière. Je voyais bien que leur existence était complètement différente de la mienne. Je voulus m'accrocher à la culotte de celle qui riait tout le temps mais c'était une culotte très humide et je me mis à tousser sans pouvoir m'arrêter. Elle a gratté sa peau irritée et j'ai senti ma pensée s'aplatir entre les poils et j'ai coulé le long de sa jambe et d'un coup de pied, elle m'a envoyé valsé contre le mur immobile et j'ai attendu le moment favorable pour retourner d'où je venais.

En tout cas, pensai-je pour me réconforter, j'ai vécu une aventure inoubliable. C'est ça de moins pour ma pensée. Et je sentais ma pensée se rétrécir à ma grande terreur.

J'étais attaqué de toute part. Le poisson, la tour, elle dans son lit, la porte, l'araignée, le château. J'étais riche et la vie ne me souriait pas !

— Je vais vendre le château pour m'acheter une paire de pantoufles, annonçai-je un matin plus frais que les autres.

Ce qui fit rire tout le monde.

— Avec le produit de la vente, m'expliqua-t-on, tu pourras à peine t'acheter une pantoufle, ce qui est bien embêtant quand on a deux pieds et surtout le désir impératif de les chausser pareillement.

Je ris avec les autres. J'avais été stupide en effet. Je pouvais vendre mes pantoufles pour acheter un château en Amérique mais pas question que le contraire m'arrivât. Est-ce que ma pensée s'accommode de cette idée ?

C'est que tu me forces à reconstituer le passé (disais-je) alors que je n'en ai aucune envie. Je n'en vois même pas la nécessité. Tu me montres la femme et je la hais pour m'apprendre à penser. Je choisis la femme et non pas le château. Foutez-moi la paix avec la galerie des ancêtres !... j'ai dévalé l'escalier sur la tête en pleine nuit pour répondre à un impérieux besoin métaphysique entre mon lit moite et les pages grises d'un livre ouvert. J'ai partagé mon crâne en deux parties égales sur l'arête tranchante d'une marche d'escalier. Une partie est morte avec ma mémoire. De l'autre je tirerai les pensées les plus vastes, de quoi rejoindre les morceaux épars de ma boîte crânienne dont les débris ne vous concernent pas.

Y avait-il une femme dans mon lit ? Quelqu'un a-t-il eu l'idée de s'interroger sur la nature de l'ouvrage que j'allais ouvrir pour le pénétrer ? Vous n'avez pensé qu'à recoller les indispensables morceaux afin que la vie m'assurât l'existence et vous avez réussi, parfaitement réussi je suis un sac de chair et d'os bien vivant. Toute la vie ne s'est pas échappée par la brisure de mon crâne. Il en est resté suffisamment pour que je continue de vivre. Évidemment ce n'est pas la même vie. Comment veux-tu que ce soit la même ? Et tu voudrais que ça y ressemble ? Cela s'appelle retrouver la mémoire et c'est important pour toi que je la retrouve ? Et je te dis que je m'en fous et ça te laisse baba, hein ? que je m'en foute !... comme si je me foutais de mes châteaux, de mes navires, de mes usines ! Comme si j'étais insensible à la présence de tant de femmes, de tant de sexes à satisfaire et qu'on me demande de satisfaire, ce dont ma pensée s'accommode très bien.

Tu n'as pas posé les bonnes questions et moi, j'ai besoin des bonnes réponses. Mais je ne veux pas savoir le nom de la femme ni pourquoi j'ai éprouvé le besoin de lire, ni ce que j'allais lire. Je veux dire ce que je n'allais pas lire puisque je devais tout oublier.

J'essaie de m'accrocher à un cul. Je veux un cul qui sente bon. Un cul à peine mais alors délicatement caressé par la soie. Il faut que je réussisse cet exploit. Ce n'est pas facile de penser dans ces conditions. Je suis détruit jusqu'à la moelle de mes os. Je ballotte dans mon lit comme un sac vide. Je n'ai pas tous mes moyens. Je vois mal. J'entends à peine. Je respire mieux. Ils me font manger trop de poissons. C'est ça qui me trouble l'esprit. Et j'ai tellement besoin de mon esprit pour m'en sortir.

Mais ils m'opposent la mémoire. Ma mémoire et celle de mes ancêtres par-dessus le marché. Je violerais la leur si c'était possible.

Non, je ne te reconnais pas. Le poisson me dévore le sexe de l'intérieur. Je voudrais que tu le touches pour te rendre compte de mon désir. Et alors je te toucherai moi aussi pour prendre mon plaisir, te l'arracher, car c'est toi qui le possèdes et ça me rend fou de rage et de désespoir.

J'ai brisé les créneaux, cassé les fenêtres une à une. J'ai renversé les murs les uns sur les autres. J'ai supprimé les appuis, ajouté ce que je pouvais au déséquilibre que j'avais créé par la pensée. Et la tour s'est effondrée dans un grand bruit de poussière. La lumière s'est soulevée en nuage de pierre et j'ai ouvert la bouche, j'ai salivé et j'ai ouvert la bouche et ma langue a tout absorbé, toute l'architecture m'est rentrée dedans, j'ai grossi d'une manière inconsidérée, j'en avais mal au ventre d'avoir trop mangé mais il fallait que je me reconstruisisse, je ne savais pas pourquoi, il le fallait, ni pourquoi il fallait que cela se fît sans la mémoire, ni pourquoi ma pensée avait envie de sexe, ni pourquoi je haïssais au lieu d'aimer. Elle me dit : aime-moi. C'est plus simple. Ce n'est pas plus simple moi je trouve que c'est compliqué c'est facile de parler quand on a toute sa mémoire, quand il n'est rien arrivé pour dire non à la nature. C'est facile quand on est l'objet du plaisir mais moi, je ne fais pas joujou avec la pensée. Moi, je travaille ma pensée pour exister. Je déplore les idées de sexe de ma pensée mais que voulez-vous ? C'est comme ça. Ma pensée n'aime pas la mémoire, écrivais-je à Fleur.

Je vois un cul à ma convenance. Le tablier ne fait pas un pli à cet endroit. Je m'accroche à un poil. J'aime l'odeur. C'est un bon point. Il faut que ce cul me transporte. Je veux sortir d'ici cette nuit même. Je veux habiter chez elle et dans son lit. Mon dieu ce qu'elle est belle ! Elle me rappelle quelque chose. Il faut que je me souvienne. Je n'ai pas dit que je voulais reconstruire cette mémoire. Je veux simplement me souvenir. C'est juste par plaisir, voyons ! un cul comme celui-là, des cheveux qui descendent le long du mur... je glisse le long jusqu'au plancher et je remonte le long de sa jambe. J'en suis de plus en plus sûr. Je n'ai jamais été un homme. C'est ce qu'on veut me faire croire. J'étais une chose sur le mur. Je chatouillais sa peau entre les jambes mais ce n'était pas pour me faire plaisir, c'était pour une autre raison qui m'échappe. Ils veulent m'inventer une mémoire d'homme alors que j'étais autre chose de beaucoup plus petit.

Il fallait que je devinsse fou. Au lieu de cela, j'ai tout oublié. C'est le sang de ma mère qui parlerait. On m'amène ce type qui se démonte comme un pantin. Je tire sur un fil. Il me salue. Je le salue.

— Quel temps fait-il ? je demande.

Je ne sais pas quel temps il fait. Peu importe ce qu'il fait le temps. Le temps, c’est-à-dire le soleil. C'est ça qu'il faut comprendre. Si on veut me comprendre. Mais qui veut me comprendre ? Il faudrait me lire pour cela. On comprendrait que j'ai une pensée. Une pensée digne de figurer en forme de mots puisque je sais les choisir avec toute la justesse qui s'impose. Je tire sur un fil : il s'en va.

— Sur quel fil j'ai tiré ? je demande.

On me répond qu'il ne fallait pas. Je cours après le fil. Je le rattrape, je tire, il allonge sa foulée maladroite, il va se mélanger les jambes si je tire encore, il me le dit : ne tire pas sur ce fil ! je tire ! je tire encore ! je tire de toutes mes forces ! Si tu étais mon père, mais tu ne l'es pas ! dis-moi que tu n'es pas mon père !

— Je suis ce que je suis ! ça ne m'amuse pas ! je suis entré ici par hasard ! j'avais besoin d'un horloger ! il n'y a pas d'horloger me dit-on ! alors je m'en vais !

Je cours aussi vite que je peux. Je le laisse disparaître dans la nuit. Qu'il continue de courir ! me dis-je. Après tout, qu'est-ce que j'en ai à faire ? rien n'est-ce pas ? et puis ce n'est pas mon père. Mon père n'a pas de fils. Je me tire.

Ce pourrait être la nuit. Mais il ne fera pas nuit tant qu'il y aura un mot sur ma langue. La branche de l'arbre caressait ma fenêtre. Cela faisait frou frou... il fallait répondre quelque chose à cet amour. J'ai dit : non ! c'est contre nature. Je trempai mon sexe dans le pot de fleurs mais c'était plus fort que moi.

Il y avait un mot sur ma langue qui attendait une signification. Il attendait que je touche le fond de ma pensée mais je n'avais pas le courage de cette impossible apnée. Je construisais des phrases de ce style sans arrêt lalalalalala mais tatatatata. Je savais bien ce que ça voulait dire. Il fallait que je continue de le chercher.

Et je le trouvai assis à la terrasse d'un bougnat sirotant un café-crème déjà froid. Il y avait de la buée aux vitrines et la lumière des voitures était traversée des noirs passages d'une foule s'effilochant. Je poussai la porte car je l'avais reconnu. Il avait caché son beau visage dans le cache-nez et le cache-nez dans le col et le col dans la brume et la brume dans les taches de café qui animaient le fond de sa pensée. C'était une pensée de pantin et je lui fis remonter l'espèce de mât de cocagne, mais à l'envers si bien que sa tête se gonfla et que ses yeux d'ordinaire exsangues se remplirent de son sang de papier. Je m'amusais de son désarroi et je lui posais des questions embarrassantes. Qu'est-ce qui lui avait pris de faire l'amour à une femme ? Fleur est une femme, non ?

— J'ai fait l'amour parce que j'en avais envie ! m'expliqua-t-il en se tenant la tête.

Il y avait du goudron de cigarette sur ses doigts mais il n'avait plus rien à fumer et il était nerveux. Il se tirait l'oreille.

— Il fallait le faire avec un homme ! lui répondis-je en frappant sur la table.

— Les hommes sont stériles du côté du cul !

— Il fallait sodomiser le premier venu.

— Je ne suis pas pédéraste, voilà tout ! J'aime les femmes et les femmes font des enfants quand elles aiment les hommes. C'est embêtant de faire des enfants quand on ne sait pas quoi en faire. On les fait sans faire exprès, c'est fait exprès. Qu'est-ce qu'on peut faire contre la nature ?

— C'est exactement ce qu'il fallait faire mais tu ne l'as pas fait, espèce de vieux cochon !

— Ne m'insulte pas ! tu n'en as pas le droit !

— Ah ! si tu n'étais pas mon père !

— Qu'est-ce que tu ferais si je n'étais pas ton père ?

— Je te déchirerais en mille morceaux mais au lieu de cela, je te fais grimper le long de ce mât de cocagne et tu t'escrimes pour y arriver. Je vais t'arracher une jambe. Ce sera plus difficile et donc plus amusant. En toute chose, il y a deux mots pour la partager et il suffit que je t'arrache quelque chose.

Mais le barman me regardait d'un œil mauvais, torchonnant les verres sales derrière le comptoir et je n'ai rien arraché de ce corps stupide qui se continuait en moi, me pénétrant de ses fibres vivantes pour atteindre mon cœur et ma raison.

— Tu peux bien rester là à siroter ton café, espèce de pantin ridicule. Dire qu'il suffirait que je te déchire et tu n'existerais plus du tout, en tout cas pas sur cette terre puisque tu es un peu ma création, il faut le dire pour qu'on comprenne tout.

Je le jetai au bas de l'escalier. Il cria longuement, butant sur chaque marche. Il s'étala de tout son long sur le seuil de la bibliothèque. Relevant son cou désarticulé, il essaya de me dire quelque chose mais sa bouche ne s'ouvrit pas. Au lieu de parler, il saigna, ce qui sembla l'étonner. Pourtant, je descendis l'escalier impérial et gigantesque. Il me fallait plusieurs années mais je ne vieillis pas. Aucune ride ne ratura mon visage d'enfant. J'arrivai à sa hauteur tandis qu'il agonisait.

— Je vais mourir, me dit-il, et cependant je ne hais personne. Je n'aime personne non plus, bien que j'aie beaucoup aimé, mais ce que j'ai aimé a disparu. Il a fallu que le feu se déclare et tout a disparu dans le brasier de ma mémoire. Ce qui reste n'a pas d'importance. Veux-tu avoir une pensée à ma place ? Cela m'aidera à mourir. Je veux mourir facilement. Comme on parle de poésie ou d'amour. C'est de mort qu'il faudra parler. Difficile de trouver les mots pour parler de ce qu'on ne connaît pas. On parle forcément de ce qu'on pense et non pas de ce qui existe. Ce qui est une grande erreur qui induit pourtant la lecture.

La grande élégance, c'est de tout oublier, conclut-il.

Il manquait totalement d'élégance, mon père. Il allait mourir de la pire des façons. Je ne voulais pas voir ça. Aussi, je le laissai mourir seul entre l'escalier et la bibliothèque, à l'endroit même où j'avais perdu la mémoire un jour de printemps doux et pluvieux.

Ce n'était pas lui que je voulais voir. Il me rappelait tellement de choses que j'avais besoin d'oublier. Il faussait ma mémoire à force de vérité et je ne voulais plus croiser son regard. Son café fumait encore quand tu es arrivé, te souviens-tu ? Ils avaient remarqué que tu forçais mon silence et que mon immobilité alors témoignait que quelque chose me rapprochait de la véritable mémoire par quoi j'étais moi. Tu refermas la porte doucement, comme d'habitude et tu réduisis l'entrebâillement de la fenêtre en me montrant par un frottement sonore de tes épaules que l'hiver ne convenait pas à ta peau délicate. Je visitai la peau de la pointe de mes pieds. C'était une peau parcourue de moiteurs enivrantes et tu... elle se glissa jusqu'à moi le long de mes jambes, écrasant mon sexe contre son ventre plastique. Je sentis sa bouche chaude mordre dans la mienne. Elle avait commencé de manger. Je la haïssais à cause de cela. Mais c'était une haine récente. Une haine née de la pratique de l'amour. Il y avait une haine beaucoup plus vieille, la mémoire n'en savait rien. Je crevai sa tête avec la mienne et je voyageai autant que je pouvais dans ses anneaux de chair et de sang, mais rien ne s'imposa à ma raison, ni même un mot qui me rappelât quelque chose. Si je devais faire un peu de place à la mémoire ? Si la mémoire malgré tout était nécessaire ? Je ne pouvais pas le croire. Mon plaisir diminua. Elle mordit plus fort mais je ne salivai plus. Je lui montrai des rougeurs qui s'atténuaient. Elle me frotta, ongles dressés. Elle ne me prouvait pas sa raison. Elle n'avait aucune raison de m'aimer. Je griffai la pointe de ses seins jusqu'à la douleur qui la projeta à travers la fenêtre. Complètement nue, elle s'empêtra dans un buisson de givre qui tinta.

Je crevai alors mon sexe qui saigna. Il rentra entièrement dans mon corps et je ne le vis plus lorsque la plaie se referma, laissant dans l'angle de mes jambes une obscène touffe de poils qui me découragea.

On me laissa seul pour que j'endure la solitude. Je l'endurais sans que rien ne changeât. Ce qu'ils avaient vaguement espéré. Je continuais de compter les culs dans la lumière, me glissant sous la porte et dans la lumière, et j'espérais ainsi mettre fin à ma douleur. Mais chaque fois que j'habitais un cul (j'étais devenu pou, on l'a deviné), je provoquais des grattements immondes et ces grattements soulevaient des odeurs et je m'évanouissais lamentablement, risquant chaque fois l'écrasement.

J'ai même essayé le cul des hommes. J'ai essayé, mais c'était dégoûtant. Les hommes ne se grattent pas comme les femmes. Ils ne sentent pas mauvais de la même façon. Je prenais des risques considérables à habiter le cul des hommes. Ce n'était pas un risque d'écrasement, non, mais les hommes sentent le chien. Ils le sentent parfaitement. Je n'habiterai plus le cul d'un homme.

J'aurais pu la rejoindre dans le fossé où le givre la mesurait. Elle au moins ne sentait pas mauvais. Je voyageais dans son cul, dans son sexe, sous les bras, dans les cheveux ! Elle n'avait pas l'odeur des femmes. Elle ne sentait pas le chien non plus. Dans la solitude, je ne pensais qu'à elle, à son cul qui palpitait, aux chatouillements ! C'est à son cul que je pensais et ma pensée s'approchait de moi. J'étais sur le point de trouver les mots. Encore un peu et j'écrivais le texte, c’est-à-dire son nom. Mais j'avais épousé les formes de mon lit mais mais mais mais mais mais

Deux culs s'étaient rejoints dans ma pensée. Je vis les deux trous se faire face. Ils se rapprochaient lentement de moi. Je mesurai leur plaisir réciproque. J'étais avec eux depuis le début, à l'origine du premier croisement dans la lumière qui m'insectisait au ras du sol, la bouche au ventre, oh ! mes deux culs, je vous aime ! Alors que je devrais vous détester. Vous n'avez que l'apparence du plaisir. Vous n'êtes pas la forme recherchée. C'est elle que je veux. Même froide et blanche parce que le givre l'a envahie comme la terre envahit les murs de ma maison !

Seigneur ! Ma maison est un château et j'en suis le seigneur ! Sors-moi de là !

C'est à la jointure des culs que je me mis à crier. Tout le monde a cru que je devenais fou et on essayait de m'en sortir, mais je léchais la fesse de Mlle Gnafron, n'osant y mordre comme j'en avais envie.

— Mais mords- moi donc si c'est ce que tu veux ! me disait-elle et je ne savais pas si c'était une femme ou un homme qui me parlait. Tout ce que je savais, c'est que je léchais son cul et que ça me procurait un plaisir immense. Et l'autre cul me poussait contre elle. Il écrasait mon sexe sur le bord de son trou et il me disait : tu ne veux pas savoir qui je suis ? et je disais : non je ne veux pas le savoir — je ne sais plus ce que je fais en matière sexuelle. Je ferais bien de penser à autre chose. Je vais me rendre fou de cette manière. La mémoire n'y sera pour rien. Il faudra que j'accuse cet impérieux désir. Mais je ne saurai pas le faire. Je suis incapable de me rendre capable de quoi que ce soit. Si encore j'avais le courage de mordre cette chair... ou bien si la femme que je désire vraiment voulait bien me tirer par les cheveux ... je te donnerais mon sexe d'homme, beau cul dont je ne suis pas le propriétaire !

C'est ce que je disais et le pantin s'articula. Il tourna le bouton du radiateur et il fit tout de suite très chaud et la fenêtre se couvrit d'une buée qu'il éclaircit par endroits avec le poing pour regarder dehors et en bas à l'endroit où sa nudité devenait blanche et craquante. Il voulait que je vienne regarder ce que j'avais fait. Je l'avais balancée par la fenêtre comme un jouet et je me fichais complètement de ce qui lui arrivait maintenant que sa voix s'était éteinte. Mais le radiateur étendit ses bras jusqu'à elle et elle remonta le long des tuyaux et elle s'arrêta au bord de la fenêtre pour me regarder :

— Sale crétin épouvantable ! murmura-t-elle entre les dents. Tu te payes des culs maintenant ? Des culs même pas beaux d'ailleurs ! Montre-moi ce qu'elles ont fait de ton sexe.

J'avais une ignoble maladie et des boutons dégoûtants sur la langue. Elle me demanda de lui montrer mes mains et elle vit que je n'avais rien écrit car la tache n'était pas une tache d'encre. C'était une tache que faisait la maladie. On aurait dit une étoile mais c'était un chiffre et ça ne voulait rien dire de bon.

— Tu es sale comme une vermine ! cria-t-elle en étendant elle aussi ses tuyaux dans ma direction pour imiter le rayonnant radiateur qui glougloutait tandis que mon père tournait encore le bouton.

J'avais honte de ce que je devenais. Je devais sentir très mauvais car les culs m'avaient rempli de merde. Je m'étais abouché avec l'un d'eux et l'autre me chiait dans le cul et je me remplissais de sinistre façon tant et si bien que je voulus vomir mais les tuyaux ne me traversaient pas, ils m'entouraient sans me traverser et j'avais terriblement chaud ! Je voulais que ça s'arrête. Je priais Dieu.

— Sale vermine qui pue ! criait-elle encore. Tu ne sais pas ce que tu veux. Il faut que tu manges tout ce qu'on te donne.

Et les culs n'arrêtaient pas de chier et j'avalais toute la merde. C'était de la merde vraiment dégueulasse et je devenais pire que la merde. J'étais l'enfant de la merde que j'inspirais à la vie.

— Mais tu n'es pas encore mort ! dit-elle me touchant le cœur avec la langue et je fis gicler le sang sur sa poitrine, ce qui l'amusa jusqu'au délire, le sang. Mon sang dégoulinait sur son corps de femme et elle s'allongeait en tuyaux hurlants, cognant le liquide à l'intérieur bang bang bang ! ! ! J'avais mal mais je ne pouvais rien y faire mais mais mais mais mais mais

Bang bang bang toute la liquidité brûlante et splendide ! Chaque fois que le tube se rétrécissait, laissant sur ma peau la noire cicatrice d'une brûlure définitive bang bang bang

Le bouton du radiateur lui resta dans les mains. Il rit parce que c'était la première fois que ça lui arrivait. Il essaya de l'ajuster pour reprendre le contrôle de ma crémation liquide tubulaire mais mais mais mais mais mais mais le bouton tourna dans le vide et il me regarda d'un air désolé, haussant les épaules, sincèrement désolé de ne plus rien pouvoir contre ma douleur qu'il avait provoquée pour me punir de mon impertinence.

Les spirales m'enchaînèrent à la vie. J'avais un goût de merde dans la bouche et je pensais m'être abouché à un cul, ce qui était le cas de toute façon.

Les spirales dans ma chair fumante reconstruisaient un autre corps et j'avais beau hurler que ce n'était pas moi, on m'exhibait l'album de photographies, pointant le doigt sur mes regards, tournant les pages sur mes postures, secouant les éclats de plastique entre les âges qui avaient été les miens. Mais ce n'était pas moi ! pas moi ! reluquant le ballon multicolore, comme si c'était important que je lui accordasse l'intérêt qui semblait les réjouir à jamais, pas moi ! entre les cuisses d'une femme chienne qui montre ses dents à l'appareil, pas moi ! esquivant la claque amicale d'une inconnue dont le sein fait de l'ombre à ses yeux, pas moi ! pas moi ! pas moi ! certainement pas moi, ce film papier cul et toutes les merdes qui lui servent de lumière. Ce n'est pas moi ! Je ne me reconnais pas. Je n'ai pas l'œil sûr. Ballade de l'objectif. Et on me coinçait la tête dans l'oreiller, me disant : Regarde, espèce d'imbécile, si c'est-y pas les yeux de ton grand-père et la longue queue frémissante que ta grand-mère se plaisait à exciter avec son gros cul qui s'ouvrait comme un livre et qui crachait le vocabulaire qui te sert aujourd'hui de missel, espèce de sale vermine crasseuse et puante que tu es ! Regarde cet étalage d'entrejambes, plonge ta gueule dans toutes ces pisses et apaise ta soif de scandale. Ce sont tes chairs qui se rassemblent, de souvenir en souvenir, pour arriver jusqu'à toi et te constituer.

J'étais vaincu. Écrasé. Je leur ressemblais. On me laissa dormir jusqu'au lendemain et même, elle (Fleur) vint me faire l'amour sans me chier sur la gueule, à condition que je lui écrivisse quelque chose rien que pour elle, ce que je fis. Rien que pour elle, accrochant des mots à son existence pour qu'elle y reconnût sa présence. Et il fallait que je les lusse, ces mots que je n'avais pas aimés, que j'avais arrachés à ma merde d'homme pour les donner à sa merde de femme.

Mon père réparait le radiateur. Je voyais son cul grotesque et j'avais envie de devenir pédé rien que pour le contredire. Mais le cul qui s'ajusta à mon sexe, ce fut encore le sien (le tien) qu'elle secouait, se machinant le sexe avec les doigts d'une main et m'arrachant les poils des couilles avec les autres.

— Ça te fait-il assez mal comme ça, mon bichon ? salivait-elle dans mon oreille, m'éloignant de mon cri.

— Je veux devenir pédé ! hurlai-je dans son ventre, et mon père se cogna sur le radiateur pour s'empêcher de dire ce qu'il voulait dire. Merde à toi, sale père dont je n'aime pas le cul. Tu ne sais pas quoi répondre, hein ? Qu'est-ce que tu peux dire si je deviens pédé ? Et qu'est-ce que tu peux faire si je te baise le cul ? Écartez ces mots de la main des enfants. Ils deviendront pédés si leur père est un pantin.

— Ce radiateur est définitivement cassé ! dit mon père en secouant les outils dans la boîte, espérant ainsi couvrir le son de ma voix.

— Ce radiateur est un cul ! criai-je plus fort que les outils. Il va falloir que tu lui montres ce que tu sais faire en matière d'amour.

Elle me planta une aiguille en travers des couilles, ce qui me rendit définitivement impuissant : on ne parle pas à son père de cette manière !

Mes couilles saignaient. Ils tirèrent mon lit près de la fenêtre de telle façon que je pusse voir tout ce qui se passait dans le grand parc où des gens promenaient ce qui me semblait être des mémoires réduites au strict nécessaire.

Il y avait une jeune fille toute blanche avec une robe qui s'ouvrait dans le dos et je descendis le long de ce dos parce que je pensais à son cul. Elle sentait mauvais comme les autres et son cul parlait sans arrêt et je m'empêtrai dans ces viscosités sans pouvoir continuer ma descente le long des jambes après quoi j'aurais pu toucher l'herbe fraîche et redevenir l'insecte que j'avais toujours été.

— Parle-moi de ton enfance, dit-elle m'appelant l'Écrivain comme tout le monde, ce qui ne me déplaisait pas du tout parce que j'avais le profil d'un Arabe et tout le temps de le méditer ce qui augmentait mes croyances sacrées.

Je ne lui parlais jamais de mon enfance. Elle mordillait le bout de mon sexe. Elle disait que ça ressemblait à un fruit. Je l'aimais, parce que le fruit, c'était elle, le fruit de mon imagination grabataire.

Mais je ressemblais plutôt à une araignée, ce qui me distinguait de l'insecte qu'on aurait voulu que je fusse. Je secouais ma toile sur les trois plans qui constituaient mon piège mental. C'est dans ma chambre que ça se passait : elle entrait et je lui arrachais ses vêtements. Je la marquais au fer rouge du radiateur que mon père avait odieusement trafiqué pour jouer le jeu que j'imposais à sa faiblesse. Elle fumait tandis que je traversais son visage, l'inondant de ma semence de la bouche aux yeux. Elle avait cessé d'exister si mon père demandait : est-ce que le radiateur est encore en panne ? Mais s'il disait : c'est une femme qu'il te faut ! il la recréait avec la merde qu'il avait chiée, il la golemisait avec la boue de son corps et elle reparaissait dans le monde des humains avec son problème de mémoire et sa nymphomanie et je liais les bras de mon père dans le dos pour enfin lui enfoncer mon sexe dans son vieux cul !

On est pédé ou on ne l'est pas, merde !

Ils défilaient dans mon écran de verre que j'aurais pu briser pour cesser d'exister mais mais mais mais mais mais mais je tenais à la vie, parce que vivre c'est penser, et penser c'est exister comme je veux. Je marchais sur leurs têtes oublieuses, des têtes d'hommes, des têtes de femmes. Je mangeais leur merde s'ils chiaient. Je faisais l'oiseau dans leur pisse. Je les branchais aux arbres pour que le vent leur arrachât les feuilles de leur mémoire et ils défilaient chaque jour, du soir au matin, sans que rien ne changeât dans leur détermination à exister tels qu'ils vivaient et moi, je me vautrais dans la mer et quand elle venait me faire plaisir, me traversant le corps de ses aiguilles, Fleur, le souffle immonde qui sortait de ma bouche se changeait en gouttelettes sur la vitre et les insectes qui peuplaient ma mémoire se multipliaient en reflets circulaires, augmentant la présence du plan transparent qui s'interposait entre ma mémoire sauvage et ce qu'elle voyait de la mémoire des autres.

Le radiateur fou se détacha du mur pour se glisser sous le lit, tremblant de froid. La structure de la phrase donnait la preuve de la monotonie de sa pensée. Je décroisai les tuyaux brûlants qui s'entrechoquaient. C'est le moment qu'elle choisit pour se suicider. Elle étira l'arbre d'un bout à l'autre du parc automnal, car c'était déjà l'automne et je n'avais pas toute ma mémoire, et l'arbre l'écartela. On vit tout de son anatomie aux quatre coins du parc tranquille où des arbres qui avaient vécu ne vivaient plus, éternellement proches de la mort maintenant, touchant le sang, la rosée de sang de son aurore meurtrière, et l'arbre se rétrécit comme un chapeau d'agonisant, répandant ses tripes merdiques dans les pas. Les mouches ressemblaient à des hirondelles. Je pissai dans sa bouche immobile et muette.

On me le reprocha. On ne pisse pas impunément dans la bouche d'une morte de cet âge. C'est qu'elle était à peine pubère ! L'était-elle vraiment ? À peine ou pubère ? Ne faussez pas le sens de ma question. Je demande de quoi elle est morte. Elle avait glissé le long d'un mur pour mettre fin à ses jours et elle avait mis fin à sa mémoire. On lui en inventa une toute nouvelle, une mémoire sans suicide, sans inquiétude, avec juste ce qu'il faut de sexe, pas plus. À son âge, il ne faut pas beaucoup de sexe et pas un trop gros sexe non plus. Histoire de ne pas l'effrayer sur le véritable sens de la fornication. Elle pensait ce qu'on lui donnait à penser et sa mémoire finissait de mourir, à croire qu'il restait quelque chose de suicidaire et de définitif car l'arbre ne lui a pas pardonné cet incroyable étirement d'un bout à l'autre du parc tranquille où son âme a trouvé le repos.

Je ne sais pas si je me fais comprendre. J'encule le radiateur par nécessité. Je me fourre son tuyau dans la bouche et je manipule le bouton avec les dents, cherchant la bonne température. Mon père n'aime pas ce jeu de con. Je fais gicler mon foutre sur sa gueule d'empaffé.

— Ce n'est pas comme ça qu'on fait les enfants ! me répéta-t-il en dégueulant sa merde.

— Les enfants, c'est de la merde. J'en veux pas. Surtout s'ils doivent te ressembler à tout prix. Que ma pisse les morde jusqu'à la mort ! Je ne veux pas avoir affaire à eux.

— Tu n'es pas le fils que j'avais souhaité, regretta mon père, mais tu n'as pas la mère que j'avais souhaitée à un fils digne de ma pensée.

— Va te faire foutre, toi et ta putain de femme ! criai-je dans le tuyau, ce qui fit des bulles dans l'eau et bang le tuyau se contorsionna occasionnant des dérangements dans les étages.

— Ce putain de chauffage ne fonctionne pas ! rouspétait le responsable, cliquetant des outils. Que le métal me chie par les trous de cette horreur, je lui ferai savoir de quel bois je me chauffe !

Il était marrant avec sa casquette sale et l'espèce de canne qu'il avait à la place du pied.

— Dis, qu'est-ce que tu fais de l'autre chaussure ?

— Je te la fourre dans le cul si tu ne te tais pas.

— Fourre-la-moi si tu peux, espèce de vieux pédé claquemouille !

Il sort une énorme clé à molette et lui écrase un œil, ce qui fait mal. L'œil s'écoule et rejoint le cri que l'autre s'arrache pour pleurer.

— Y en a-t-il beaucoup qui veulent me baiser le cul ? demandait cet oiseau de malheur, brandissant la menaçante clé dont il manipulait la molette avec le pouce. S'il y en a que ça intéresse que je leur démonte le cul avec ça, qu'ils reculent jusqu'ici et on verra si je sais m'en servir pour fermer leur sale gueule de chiens à vomir !

Comment s'appelait ce grand maigre qui avait des cheveux comme des clous et le nez comme un escalier ? Il s'appelait quelque chose comme ah !... non pas possible de lui mettre son nom. Il avait un cul en forme de lavabo avec un truc qui se soulève. L'autre a tapé dessus comme un dingue, ce qui n'était pas une preuve d'amour et ça lui a fait tellement mal qu'il s'est mis à chier de l'eau, de l'eau puante qui est entrée dans les tuyaux et plus on chauffait et plus ça puait, tant et si bien qu'on a coupé le chauffage et qu'il a fallu se branler pour se réchauffer et on nous a vissé un bouton sur le ventre et chaque fois qu'on avait froid, il fallait tourner le bouton dans un sens et la tuyauterie interne se mettait à gargouiller et le sexe se levait comme un doigt et il n'y avait plus qu'à se le fourrer dans la main et à tourner le bouton à fond et ça giclait en pleine gueule, cent litres de merde orgasmique, dix tonnes de plaisir assouvi et voilà qu'ils se mettaient à agiter leurs outils, montrant les phalliques tournevis, les vissant dans l'air qui regagnait nos culs et il faisait de nouveau froid, un froid à chier de l'eau, un froid de tripailles chiantes et c'était le moment de tout recommencer, de visser le sexe dans la main, de boulonner la main contre n'importe quel cul, de se souder à la chair clapotante, faisant fumer les tuyaux à toute vapeur et chiant des cordes longues de cent mètres d'un bout à l'autre du parc tranquille tandis qu'elle achevait de mourir écartelée par la douleur d'un enfantement dont personne n'avait voulu.

C'était un enfant qui sentait la merde dans une histoire de merde et tout le monde s'emmerdait, elle la première. On fit gicler son sang sur la fenêtre pour lui expliquer ce que c'était la vie. Ce qu'elle voyait venait à peine de mourir. Elle lécha la bite du premier venu qui finit de s'éclater dans le radiateur.

Moi, j'avais vu qu'il y avait un fil, un fil ténu que personne ne voyait et j'en saisis l'extrémité entre pouce et index, tendu le fil sans qu'une onde le traversât et son sexe se dressa dans les airs. Il fut tout surpris que ça lui arrivât comme ça. Il regarda l'énorme sexe qui gonflait encore et il ne put pas s'empêcher de le caresser. Le plaisir lui venait de très loin. Il n'avait pas vu le fil qui le retenait. Il n'avait pas lu dans mes pensées. Pourtant, je le regardais bien en face et puis je me suis fourré sa grosse bite dans le cul et j'ai fourré ma grosse bite dans le cul de la porte et j'ai bandé tous les muscles de mon radiateur et j'ai tout envoyé valser dans les airs.

J'ai attaché le plafond pour que ça dure, parce que maintenant ils faisaient l'amour ensemble. Je dégueulais tout ce que j'avais dans le ventre. Ma bite vomissait ma pisse et ma semence et je chiais dans ce putain de lit puant, jouant de la guitare pour les accompagner. Le radiateur me léchait le ventre, vaporisant ma vue et le plafond s'est détaché de la fresque que je peignais.

Ce qui se passe dans la tête d'un homme n'a aucune importance quand il chie.

Il me reste une patte. Je me traîne jusqu'à mon lit. Mes blessures ne me font pas souffrir. Je ne suis pas vraiment mort. Je mange ce qu'il y a dans mon assiette. Je bois ce qu'ils ont mis dans mon verre. Le rideau s'agite. L'araignée me regarde. Elle sourit. Elle me violera quand je dormirai et demain j'aurai mal au cul.

Mon père n'est qu'un pantin sans intérêt. Je ne vois pas pourquoi je tire les fils. Je le remets à l'envers sur le mât de cocagne qu'il monte avec toutes les peines du monde. Il s'arrête avant d'avoir atteint le sommet. Je lui mords le cul. Il crie. Quelle sale bête ! je l'encule.

Je visse le mât de cocagne sur ma table de nuit. Je repousse le sable. Je souffle dans le soleil. Tout s'éteint. Et les oiseaux arrivent, magnifiques. Une multitude d'oiseaux noirs et blancs. Et ils s'assemblent sur la plage. L'un des oiseaux paraît plus beau que les autres. Je l'interroge pour savoir. Il ne me regarde même pas et les oiseaux battent des ailes, soulevant le ciel d'un coup de griffe dans la mer.

Le spectacle commence. Il y a une troupe de comédiens qui s'avance. Où est la scène ? Je ne sais pas quels sont ces personnages. Je les connais ? Est-ce que ma mémoire me revient ? Je n'ai plus toute ma tête maintenant. Ce n'est pas le moment de se tromper de sens.

Je le démonte encore une fois. Il ne me ressemble pas. Je casse les pièces une à une et je casse les morceaux de pièces et les morceaux de morceaux. Je casse jusqu'à la poussière. Je broie jusqu'au méconnaissable et je ne reconnais rien qui me ressemble. Je ne revis pas ce que j'ai vécu. Il faut que je recommence depuis le début. Mais le début de quoi ? à quel moment commencer ma mémoire ? Je ne sais pas. Je ne sais pas. Et je m'enfonce dans ce cul immonde, je parcours des couloirs de puanteurs insoutenables, j'ouvre des portes qui me collent à la peau, je glisse dans les diarrhées, je mange des maladies latentes... jusqu'où vais-je aller ? Est-ce que c'est vraiment un voyage ? Je patauge dans la pire des merdes, certain que ma mémoire ne vaut pas ma pensée. Mais qu'est-ce que je veux dire par là ? Un souffle puant me laboure le corps. C'est la colique qui draine mes ordures. Je m'accroupis pour chier et je chie sans laisser de traces.

 

Cette langue n'est plus ma langue. Ou plutôt, c'est ma langue dans le mur. Le texte se déchire dans les anfractuosités de ma prison. Tu l'as compris. Ce n'est pas plus non plus une prison d'assassins. J'ai quitté cette prison il y a plus d'un an, si je calcule bien. C'est tout ce que je voulais t'écrire. Je voulais t'écrire aussi que je suis devenu fou. Cette prison ne se justifiait plus. Pendant un moment, deux jours peut-être, j'ai pensé à la liberté, je l'ai relativisée, adaptée à ma situation de fou dangereux, tenu compte avec une certaine morgue de l'influence de mes origines familiales sur mon destin de prisonnier à vie, enfin : j'ai rêvé. J'ai eu tort de m'abandonner à ce risque. Ils ont changé ma prison d'assassins pour une autre qui au premier coup d'œil m'a paru parfaitement identique. Ils ont remplacé le vin et la cocaïne par d'autres substances aux noms impossibles à mémoriser. Voilà tout le changement, à quoi il faut ajouter c'est vrai un nombre plus crédible de fous. Le nombre des assassins est aussi bien plus probable ici. Il y en a moins. Ce qui doit faciliter la surveillance. Je suppose qu'ils n'ont rien changé au contenu de nos livres du destin respectifs. Qu'en penses-tu ? Ces nouvelles drogues ont sur moi un effet désastreux, tu t'en es rendu compte à la tournure qu'est en train de prendre ce roman. Je ne t'en veux pas de ne pas me comprendre. Enfin, je crains que tu ne comprennes pas ce changement langagier. Je continue toutefois dans le même ton, parce qu'il faut que ça s'extraie tout seul de mon angoisse :

Elle (toi) revient et je me coltine sa nudité, ses poils, sa sueur, son huile, sa salive. C'est une nudité en lambeaux maintenant. J'accroche les restes aux pans du mur pour que ma pensée en croise l'amère nécessité. C'est que le monde a bien changé depuis je voltige à travers les airs comme un démon. Je compte les âmes qui me serviront de prétexte. Je m'acharne sur son pied de toutes mes dents eh oui ! je l'ai mangée, morceau par morceau. Je ne sais pas qui est tombé le premier d'elle ou de moi. Je l'ai poussée ou elle a essayé de voler. Normal. Elle était déjà un peu oiseau et elle voulait m'extraire les insectes de la tête et elle arrachait les ailes et les pattes de son bec rageur, faisant claquer son bec rageur dans ma tête comme ça clac clac clac clac et clac et j'en avais vraiment assez et je lui ai mordu la langue et j'ai mangé sa langue pendant qu'elle se terrorisait en me disant qu'elle ne parlerait plus et qu'il n'y avait pas de témoin pour m'en accuser. Il fallait que je l'empêchasse de parler.

À l’intérieur de ce corps en outre plein de merde, il y avait un enfant qui était de ma chair et j'avais envie de lui pisser dans la bouche pour lui apprendre à exister. Je soulevai l'estomac dans les airs en pétrissant les mortelles acidités et je vis la tête veineuse qui prétendait me succéder. J'enfonçai le tournevis qui se vissa sans difficulté. Il se contorsionna dans cet univers de merde. La mort lui arrachait les couilles avec précision. Il hurla des bulles de sang et de pisse et elle tentait de me crever les yeux tandis que la mort lui barbouillait le visage. Elle s'enfonçait dans un cloaque de boues vivantes. Ça puait. Ça dégoulinait le long de mes jambes. Je chiais comme personne n'avait chié. Une femme déchirée sortait de mon cul. Je saignais avec elle et j'avais mal aux couilles et je tentais de lui écraser la tête avec mes pieds et pendant ce temps, cette espèce de sale pantin s'évertuait à grimper le long du mât de cocagne. Je t'en foutrai de cette grimpette, sale pédé plein de merde et de pisse !

On n'a pas idée de tuer ce qu'on aime. Mais son bec me traversait la mémoire clac clac clac et je pissais du sang par le nez et ce sale gosse me vrillait sa vrille dans le cul. Je ne pouvais rien faire pour les arrêter sinon les écrabouiller dans le lavabo avec le truc en forme de chapeau qui monte et qui descend et que mon père tournicotait en sifflotant, disant : il y a une relation amoureuse entre ce pédé de lavabo et cette pute de radiateur ! Sûr qu'il y avait des saletés de ce côté-là. On osait à peine y faire allusion parce qu'à ce moment-là, il y avait une putain de merde qui vous sortait de la bouche comme un accordéon et vous en aviez mal au cul tellement il y en avait.

C'est que le château datait du Moyen-âge et la famille d'encore plus loin et pas un bâtard pour démentir l'histoire. Les femmes se gavaient de pilules magiques pour assurer une descendance mâle et on empalait les filles qui jouaient à l'amour au lieu de le faire consciencieusement. On leur enfonçait ce truc pointu dans le cul et les exposait nues et douloureuses dans le parc du château où gicle maintenant le jet d'eau amusant qui nous humidifie. À cet endroit, elles ont chié à travers leurs blessures. La merde s'est éclatée sur leurs ventres déchirés. Le nain de service regardait leurs orteils (j'imagine). Il avait envie de les embrasser, ces orteils. Mais il ne savait pas ce qui arriverait alors. On empalait pour un oui pour un non. Il préféra s'abstenir. On ne sait jamais ce qui peut arriver quand tout va mal. On empalait avec une telle facilité et il était si simple de renoncer au plaisir. Il se branlait en les regardant expirer, la pointe meurtrière leur traversant le ventre, leur chevelure pendouillant au gré du vent. L'une d'elles se dressait sur la pointe des pieds, sentant le pal lui crever les intestins. C'était atrocement douloureux. Il fallait renoncer à la vie de toute façon. Elle avait pissé tout le contenu de sa vessie et sa merde s'écoulait à travers la perforation. Elle n'avait qu'à soulever ses jambes d'un coup et l'immonde flèche de bois la traverserait. Elle préparait le cri qui la tuerait. Mais ce n'était pas facile de mourir comme ça et elle se dressait sur la pointe des pieds, sachant qu'elle ne vivrait plus longtemps et que ça allait être bougrement difficile de mourir. Elle avait de jolis seins et des épaules magnifiques mais le nain regardait les orteils tendus. Il surveillait l'épuisement de ses forces. Elle finirait par renoncer à la vie, par accepter la douleur. En tout cas, elle était bel et bien enculée.

Ça, c'était la première anecdote, et la gravure qui l'illustrait ne cachait rien de l'horreur insoutenable de cette punition au fur et à mesure que je tournais les pages, de l'enfoncement du pal à l'arrachement des membres. Rien n'avait été laissé au hasard. Les reproductions étaient conformes à la réalité.

Le type qui agonisait dans la même chambre n'avait rien d'un aristocrate. Il s'exprimait comme le charretier que sans doute il était, bien qu'on ne voit plus de charretier de nos jours, mais des conducteurs d'autobus dont les couilles s'entrechoquent misérablement jusqu'à l'impossibilité de reproduction. C'était un sale type un peu pédé, très branlant, il se chatouillait du matin au soir, répandant sa merde dans ses draps et je voulais l'empêcher de jouir de cette façon, comme si c'était possible d'arrêter ce genre de manœuvre de l'esprit de reproduction, mais brandissant la lampe de chevet, menaçant de court-circuiter son sale cul de prolo et de réduire le volume de ses couilles bâtardes. Je finissais toujours par renoncer à le torturer et je baisais sauvagement mon coussin de plumes, chiant comme un aristocrate et éjaculant comme un homme.

C'était une sale période à passer. On ne savait pas tout de mon histoire. On se rendit compte que ma mémoire avait ses racines dans l'histoire et que ce n'était pas facile dans ces conditions de retrouver ma véritable personnalité, mais je leur expliquai que ça n'avait pas d'importance, qu'il y avait sans doute eu des bâtards pour démentir ce que l'histoire nous enseignait, mais ils croisaient en remontant l'escalier ancestral les portraits des impeccables génitrices et ils ne pouvaient pas croire que ces visages impeccables eussent pu se livrer à d'étranges fornications, risquant ainsi de fausser le sens de l'histoire que tout le monde a dans la mémoire. C'était des femmes de premier choix. Elles se faisaient troncher dans le sens de l'histoire et elles accouchaient dans le même sens, risquant chaque éjaculation le supplice cucul qui se dressait comme une bite au milieu de la place d'armes.

J'écoutais leurs dialogues de savants. Ils se grattaient le cul en s'écoutant parler pendant que je me branlais dans le lavabo, pissant chaque fois ma pisse historique. Je chiais historiquement aussi et ils recueillaient ma merde historique qu'ils analysaient avec méthode dans le laboratoire qui avait succédé à la salle des tortures. Si on interrogeait les murs, grattant le plâtre pour atteindre la pierre, on pouvait sans doute trouver la réponse à leurs questions. Mais au lieu de ça, ils trituraient ma merde pour fabriquer de l'histoire ancienne et je chiais à volonté, ne comprenant rien à leur recherche et je les barbouillais de ma merde misérable pour que ça ressemble à l'histoire que je m'imaginais.

Cette espèce de crade type merdique pisseux qui était devenu mon voisin de lit, sa merde n'intéressait personne, sauf un pédé au cul pourri qui voulait se nourrir de cette saleté insignifiante. J'ai voulu l'enculer malgré la gangrène qui lui bouffait le cul. Je ne craignais pas la contagion mais cette espèce de femmasse infecte m'a labouré la gueule à coups de tabouret simplement parce qu'il ne m'aimait pas et que je ne le faisais pas par amour. Espèce de chlingueur de merde putain ! j'ai cru que ma tête allait exploser et pendant ce temps, ce crade chauffeur d'autobus me suçait la bite avec acharnement et je n'arrivais pas à lui pisser dans la bouche parce que ça me faisait vraiment plaisir.

On nous a enchaînés dans nos lits. J'ai un énorme cadenas entre les cuisses. J'essaie de bander mais ce n'est pas possible. Ils m'ont foutu une clé en travers de la bite. Le chauffeur d'autobus est mort. Il y avait du curare dans mon foutre. J'ai un peu de sang indien malgré ce qu'on raconte. J'ai un ancêtre espagnol qui a repeuplé l'Amérique. Ce sale fouille-merde de prolo est crevé. Il n'y a que le pédé intransigeant qui me menace. Ils l'ont mal ligoté sur la porte. Il bande comme un fou et me pisse dessus. Ça le fait marrer de me pisser sur les pieds mais je ne peux pas faire l'amour dans ces conditions.

Elle m'a rendu visite et la première chose qu'elle a faite, c'est de secouer la clé, mais je n'ai pas pu bander difficile de bander avec une clé en travers de la bite. Je lui ai expliqué tout ça simplement et elle s'est mise à me chier sur les pieds, une sale merde qui puait l'enfer. Je lui ai alors foutu mon pied dans le sexe et elle a dégringolé du lit, s'aplatissant lamentablement dans les flaques de pus et de merde.

— Con de mec à merde ! fit-elle en glissant jusqu'au radiateur où mon père habitait maintenant.

Il lui empoigna les cheveux et il mit plein de tubes dedans et les tubes se sont mis à gargouiller. Elle avait la cervelle qui tremblait et une sale goutte de plaisir a perlé entre ses cuisses.

— Con de mec à merde ! répétait-elle tandis que mon père lui apprenait à vivre, spiralant des tuyaux où ça lui faisait mal et ce sale tordu de la queue riait comme un fou et il écrivait des ordures dans la buée de la fenêtre, la forçant à lui lécher la bite, ce qu'elle ne voulait pas et les tuyaux lui sortaient de la bouche par milliers.

La première fois que je vis le château, ce n'était pas la première fois mais je pensais que c'était la première fois, on est arrivé dans une superbe limousine qui paraît-il m'appartenait, conduite par un chauffeur qui était mien. Le type qui m'accompagnait souriait tout le temps, surveillant le cadenas entre mes cuisses et agitant la clé de temps en temps, ce qui m'empêchait de bander car j'avais envie d'enculer tout le monde.

Une espèce de paysan tas de merde puante a ouvert la gigantesque grille qui m'appartenait. Putain ! me suis-je dit. Quelle grille ! où il y avait écrit en fer forgé une sentence latine, je ne sais plus quoi exactement, lapum ardire statucit, je crois, ou quelque chose d'approchant et d'intime ! je m'enfonçais les doigts dans la bouche pour m'empêcher de crier mon admiration et mon vertige, mais je provoquai ainsi un insane vomissement.

— Ça commence bien, dit le type qui m'accompagnait.

Je ne sais pas ce qui commençait, si c'était moi qui commençais ou si je n'étais pas dans le coup. La voiture s'arrêta au pied d'un escalier de pierre le long duquel s'étageaient d'étranges plantes dont l'odeur me chatouilla le cul.

— Merde ! fis-je m'étonnant moi-même.

La porte s'ouvrit avec un chuintement de roulement à billes. C'est elle ( Fleur) qui l'ouvrait. Elle portait un manteau de vison et je me mis à baver entre ses genoux la bave de ma sexualité délirante. La clé sexuelle me cogna les genoux mais, malgré la douleur de mes couilles, je lui léchai le ventre et elle me laissa faire. Le type qui m'accompagnait secouait la clé uniquement pour réveiller en moi de vieilles douleurs familiales mais mais mais mais mais, j'avais trop envie de me vider les couilles et je mordais la pointe de ses seins, ce qui la fit rire aux éclats. Cette salope ne connaissait pas la douleur. Elle avait envie de baiser. Cela se voyait dans son sale regard de femme. C'est le regard qui repeuple le monde chaque fois que le monde fout le camp. C'est le même regard, de la bourgeoise savante ou de la négresse qui n'ignore rien de la coutume. Saloperie de femmes blanches et noires ! Elle ne saigne pas de sa saloperie et je voulais l'empêcher de saigner à jamais, versant ma chair dans sa maudite marmite, entre ses cuisses qui me faisaient vomir, et je vomissais salement dans ses poils. Elle savait qu'elle ne saignerait plus. Putain ! Sale putain ! Conasse ! Vieille merde ! Je n'ai jamais su forniquer autrement. Ça me fait vomir d'avoir du plaisir. Et le type qui m'accompagnait m'enculait doucement en chantant et je sentais sa bite me caresser la prostate et j'avais tellement envie de chier ! mais je ne pouvais pas. Le plaisir voulait sortir de ma tête en morceaux. Ce sale plaisir inexprimable autrement que par un clin d'œil.

— Putain tu l'as fait ! Tu l'as tronculée !

— Merde ! J'ai fait ce que j'ai pu. Ce n'est pas grand-chose si on y pense.

J'étais assis sur le clocher de la plus haute tour à côté de l'oiseau qui avait l'air d'un hibou à cause de sa voix savamment calculée. Je bandais encore et ça l'étonnait. J'avais perdu la clé dans l'escalier. Le type avait fini de m'enculer. J'avais mal au cul. Cette grosse queue ! non mais je ne vous dis que ça, une queue comme un manche de pioche et c'est ça que j'ai pris dans le cul sans broncher, enfin en bronchant si on veut parce qu'il m'écrasait l'estomac, une queue vraiment énorme et qui n'arrêtait pas de s'allonger.

— Il va me déchirer le cul, cet oiseau !

Mais ce n'est pas l'oiseau qui m'encule. L'oiseau clic-claque dans ma tête avant de devenir le châtelain de Vermort. J'ai torturé l'amant de ma sœur sur ce qui restait d'appareillages. Sa carcasse est restée longtemps accrochée aux poulies qui grinçouillaient chaque fois que les insectes dégueulasses se mettaient à transporter sa chair immonde dans les innombrables cavités du mur. Il habite ce château comme je veux. C'est tout le mal que je lui ai souhaité, à cet inverti de la clé des champs. Putain ! Je lui ai arraché une jambe pour la donner à manger aux oiseaux et il n'a jamais plus bandé jusqu'à mourir. C'est qu'il est mort lamentablement avec des bulles de sang et des odeurs chouettes valsant des yeux sur ce qui lui restait de désir et aucune femme n'est apparue pour lui faire lever la queue à cet infâme rejeton domestique.

Et il me caressait le cul et je ne savais plus que penser tandis que l'oiseau lui becquetait le crâne qu'il avait lisse comme un œuf. Et ça l'agaçait. Il secouait les mains pour chasser cette incessante torture tac tac tac tac entre les oreilles et ça se répercute dans les dents tac tac tac tac c'est pire qu'une migraine un oiseau qui tapote l'os du crâne l'os de l'os du crâne tac tac tac tac tac merde ce qu'il avait soif ce jour-là et elle lui donna à boire tout ce qu'il voulait et il tomba comme un sac sous la table et elle posa simplement les pieds dessus, soulevant ses genoux et écartant les cuisses. J'envoyai ma fourchette dans sa direction. Elle figea son sourire dentaire entre le portrait de mon oncle Jérémie et celui de cette salope de Bernadette qui avait voulu vendre le château à un nègre venu d'Amérique qui avait épousé une blanche.

— J'ai joué comme jamais ! me souffla-t-elle dans l'oreille.

Je n'osais pas lui dire ce que je pensais car je ne la connaissais même pas. Le type qui m'accompagnait cessa de m'enculer. Il cessa de bander. Il referma son pantalon pisseux. Elle rajusta sa robe sur les genoux. J'avais le cul en sang et la bite en feu, merde ! Qu'est-ce qui m'était arrivé ? Ce n'est pas comme ça qu'on fait l'amour.

— Viens, mon chéri, me dit-il en me prenant le bras.

Le type mit la clé dans sa poche et il secoua le doigt pour m'avertir. Je comprenais tout de l'avertissement. Une fois que je n'avais pas compris, ils m'avaient enfermé avec un homme-femme et j'avais dû subir ses assauts sexuels pendant une semaine entière. J'avais collectionné les sodomies comme jamais. À la fin, j'avais été obligé de le tuer, ce que personne ne me reprocha, parce que des types de ce genre, il n'en manquait pas dans ce château. J'étais chéri. Je venais avec elle, à son bras. Je ne voulais plus qu'on m'encule. Après tout, le château m'appartenait. Il me venait de mes lointains ancêtres. Je n'avais aucune idée de ce que représentait cette dynastie aux yeux des autres hommes, par exemple de ce type qui me menaçait secouant la clé dégoulinante de merde, et je lui montrai une canine pour applaudir, espèce de sale pédé ! Tu n'as rien compris mais je n'ai pas tout compris moi-même.

On me montra ma chambre. Elle était conjugale et elle se coucha dedans, si bien que je compris qu'elle était ma femme. Je lui arrachai ses vêtements mais le type me fourra la clé dans le cul et il ferma dans le sens le plus douloureux, parce que dans l'autre sens je pouvais encore bander et me branler en regardant des photos. Mais cette fois, il se montra intransigeant et je la rhabillai rapidement sans rien contester.

C'était son lit et c'était mon lit MAIS ce n'était pas le moment de baiser.

— Est-ce que ce type va dormir avec nous ? demandai-je à celle qui était ma femme.

— Il dormira dans le couloir si ça lui plaît, me répondit-elle en me prenant les mains, mais tu ne sais rien de moi mon pauvre Lorenzo. Je ne sais pas si c'est raisonnable...

— Si c'est raisonnable quoi ?

— De dormir dans le même lit. Bien sûr, tu n'as pas changé non plus mais il me semble que ce n'est pas pareil. Tu me regardes d'une autre façon. C'est vrai que de ton point de vue, c'est la première fois que tu me vois.

Qu'est-ce qu'elle raconte cette conasse ? C'est une femme, oui ou non ? C'est MA femme, oui ou non ? Et c'est ma chambre, mon lit, mon château ! Ce sont mes ancêtres. J'ai combien de chevaux ? Espèce de putain de merde de toubib ! J'ai combien de chevaux ? Vas-tu me répondre !

— Vingt-huit, monsieur le Comte. C'est vingt-huit que vous en avez, et huit poulains très bien portants et trois voitures toutes plus belles les unes que les autres sauf qu'il y en a une à réparer mais l'avarie a plus d'un siècle, c'était du temps de votre grand-oncle Arthur, celui qui avait un œil plus grand que l'autre depuis le jour où l'attelage, on ne sait pas pourquoi l'attelage s'est rompu et la voiture est allée dinguer contre ce putain de chêne, le même qu'avait planté votre arrière arrière... je sais plus si c'est grand-père ou grand-oncle, tant et si bien que sa tête a pété comme une betterave et il n'en est plus rien resté que c'te pâtée-là, alors pour ce qui est de son usage, je veux parler de la voiture en question, je ne le recommande pas à monsieur, monsieur pourrait s'en mordre les doigts et le regretter toute sa vie, nom de d'là ! que j'en sois pas la cause de la mort de not'bon monsieur, j'veux dire...

— Allons ! Allons ! Du calme, mon bel oiseau. Je n'ai encore tué personne, dis-je à ce stupide animal qui me servait de domestique, mais le type qui m'accompagnait haussa les épaules d'un air dubitatif et je me mis à douter de ce que je venais de dire. J'aurais donc tué quelqu'un avant de l'oublier. C'était ce qu'on se tuait à me faire comprendre, mais je ne comprenais que ce que je voulais, sans doute à cause de mes besoins sexuels que je n'arrivais pas à satisfaire et à propos desquels venait de me mettre en garde cette somptueuse femme qui était la mienne si j'avais bien compris ce qui m'arrivait. Fleur.

À l’heure du dîner, la table était mise dans une des nombreuses salles à manger du château dont j'étais le propriétaire, si j'avais bien compris ce qui m'arrivait. Mais est-ce que j'avais les moyens de comprendre. Je veux dire les moyens cervicaux. Je ne sais pas... je ne sais pas... pensai-je en me barbouillant de sauce chasseur, ce qui faisait rire ma charmante hôtesse et ballotter ses deux intéressantes mamelles.

— Ce qui me fait rire, dit-elle comme pour s'excuser, ce n'est pas toi, mon amour. Oh non ! Mais ce type qui te surveille de près a vraiment très envie de coucher avec moi.

— C'est ça qui te fait rire ! dis-je sans m'étourdir car la rage qui me rongeait était grande. Merde à tous les abus de biens sociaux ! Qu'il te baise seulement avec les yeux sinon je lui coupe les couilles et la queue.

— Ne me parlez pas sur ce ton ! fit le type dont je devais reconnaître beaucoup plus tard qu'il avait été un excellent toubib mais que depuis certains événements le talent avait totalement déserté. Il était devenu enculeur de châtelains amnésiques. C'était une préparation de ses spécialités à base de sperme et de sang refoulé.

— Je vous parlerai sur le ton qui m'agrée ! dis-je solennel, car j'étais châtelain, et elle m'approuva de haut en bas d'un coup de langue qui m'arracha un cri de plaisir.

— Mais enfin ! dit le type maintenant coiffé d'un haut-de-forme, ce qui le faisait ressembler à un croque-mort, mais enfin ! Madame ! Non mais ! Ce coup de langue ! Cette érection ! Je n'ai jamais rien vu de pareil. Comment voulez-vous que j'accepte qu'il couche dans votre lit cette nuit même ? Non, madame, pas question. Je coucherai à sa place. Il faudra renoncer à votre projet d'orgasmes. Cet homme n'est pas fait pour l'amour.

— Et il est fait pour quoi à ton avis, espèce de sale toubib entubeur déculé ! Ça alors ! Non mais ! Ça veut dire quoi, ces manières de me balancer de la science pour expliquer la fournaise sexuelle qui te motive. Je veux coucher avec mon mari, avec mon beau châtelain amoureux. N'est-ce pas que tu es amoureux de moi, hein ? Mon petit comte à dormir debout. Je vais me foutre à poil sans tarder et tu feras ce que tu voudras de moi.

— Il ne fera rien si je le décide, décida le type qui m'accompagnait et ça n'avait pas l'air d'une plaisanterie, le truc qu'il remuait au-dessus de ma tête pour avertir qu'il avait bien l'intention de faire exactement ce qu'il avait décidé.

— Bon ! Bon ! Je me rhabille, dit ma femme et j'arrêtai de la couvrir de morceaux de viande car le dîner était terminé. On allait passer dans le salon.

— Merde de salon ! C'est d'un chic ! m'exclamai-je en entrant. Et ma femme s'empouffa en levant la patte et je la suivis pour m'enfoncer moi aussi et le type nous surveillait avec un œil mauvais, curetant sa pipe de bruyère dans la cheminée.

Est-ce que vous voulez que je vous lise quelque chose, proposa ma putain de femme charnelle et je lui gratouillai les flancs. J'en avais strictement rien à braire de ses lectures mais le type qui m'accompagnait extrait un livre d'un rayon et il lut le titre admettons, Sodome et Gomorrhe, et elle lui montra le truc qu'elle a entre les cuisses, écartant les genoux dans le pouf moelleux. Je servis les alcools dans des verres d'argent.

— Putain d'argenterie ! Quelle classe ! continuai-je de m'exclamer, repoussant les poufferies agaçantes de ma femme mais mais mais mais mais mais était-ce bien ma femme, cette femme de chair ? Ne méritais-je pas mieux que cette putain maintenant que j'étais châtelain et que je buvais de la merde dans de l'argenterie historique ?

Je pose la question en simple amateur. J'ai vu l'argenterie, les chevaux, les voitures, la galerie des ancêtres aux illustres signatures, le mobilier très dialectique du point de vue de l'histoire, les marches qui montent et qui descendent et qu'on se plaît à monter et à descendre. J'ai fait le tour du propriétaire, quoi ! Il y avait des arbres, des bassins, des allées, des pigeons, des ruches, d'autres privilèges... On peut dire ce qu'on voudra de la propriété, ça donne une certaine assurance dans la vie et quant à la dynastie dont j'étais le rejeton amnésique, ça valait le coup de la rejoindre dans un lit et de tenter de lui donner une suite. J'en ai encore la bite qui me démange, merde !

C'était de l'alcool d'os de babouin, pas mauvais au palais, un peu rude à l'estomac et ça laisse des traces côté mémoire, mais qu'est-ce que ça peut foutre que la mémoire se fasse troncher par un babouin ? Le babouin en question avait douze ans d'âge et il avait connu d'autres mémoires. Celle-là ou une autre, il s'en foutait, le babouin, d'avoir à scotcher des bouts de mémoire sur les murs de mon château de Vermort.

Le type qui m'accompagnait ne buvait pas.

— Si je bois, dit-il, je suis capable de tout, mais alors je ne me rappelle plus de rien et c'est une chose que je ne supporte pas. C'est pour ça que je me permets de vous plaindre, monsieur le comte Lorenzo de Vermort, mais je ne vous plains pas comme on plaint un domestique. Je ne me le permettrais pas. Disons que je vous plains par rapport à tout ça. C'est vrai que ça fait beaucoup de mémoire. Je mesure le vide qui vous rend fou.

— Oh ! oh ! je ne suis pas fou, précisai-je. Vous allez un peu vite en besogne, je crois.

— En effet ! En effet ! s'excusa ce morflard venimeux. Ce n'est pas fou que je voulais dire. D'ailleurs, c'est un mot qu'on ne prononce jamais, en tout cas pas chez nous. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je dois l'être un peu aussi. Je n'ai pourtant pas bu.

C'est la fièvre sexuelle, pensai-je. Il regardait le flanc des cuisses molles. Elle frétillait comme une bête, cette salope, et j'avais beau lui montrer ma bite, elle n'en avait que pour la grosseur immonde qui maculait le pantalon de ce salaud qui bandait pour lui faire plaisir. Et elle marchait à quatre pattes, la salope !

— Bon, ça suffit ! dis-je en rangeant l'argenterie. Si on allait découvrir autre chose ?

— Il y a tellement de choses à découvrir, mon chéri, dit ma salope de femme chienne cugnasse qui ne cessait de se régaler et qui crevait d'envie d'y toucher.

— Il vaudrait mieux aller dormir, conseilla le type qui m'accompagnait, et il sortit la clé de son pantalon.

Merde ! C'était la clé qui éjaculait. Elle tira la langue tellement elle était déçue et elle l'aida à remettre la clé en travers de ma pauvre bite. Je ne savais pas si je pouvais dormir dans son lit. C'était ma femme après tout. Je pouvais dormir dans son lit et lui faire l'amour. C'est ce qu'on fait aux femmes qu'on épouse, non ? Même si on ne se souvient pas de les avoir épousées, ce qui était mon cas en ce qui la concernait, mais ce n'était pas une raison pour qu'elle s'envoie en l'air avec ce carabin, cette merde au cul qui prétend faire l'amour à la femme qui a toujours été mienne et que j'ai failli oublier.

— On oublie l'essentiel, dit le carabin bin bin

— C'est quoi l'essentiel ? demandai-je inquiet.

— C'est où que je dors ? continua le carabin bin bin.

— Pas dans mon lit, dis-je pour me défendre.

— Mais c'est quoi, votre lit ? demanda-t-il à ma femme.

— Ça veut dire quoi, cette question ? questionnai-je presque violemment.

— On ne pose pas ce genre de question quand on ne sait pas ce qu'on veut ? dit ma femme en me poussant devant elle. Alors, bonsoir, monsieur le carabin bin bin. Ce n'est pas si difficile de dormir seul surtout que la nuit porte conseil.

— Je n'ai besoin d'aucun conseil, dit le carabin bin bin, c’est-à-dire le type qui m'accompagnait, mais si je peux me permettre de vous en donner un : n'abusez pas du plaisir sexuel : ça ne se fait pas en matière d'amnésie.

— Merde alors ! que je dis furax. Merde ! On ne vous a pas demandé votre avis. Allez donc vous coucher sur une chaise. Ça fera de l'exercice à votre dos fatigué. Nous on fera ce qui nous plaît de faire entre homme et femme. C'est le mieux. Il ne faut pas chercher midi à quatorze heures.

Et on le laisse au garde-à-vous entre un chandelier de cristal et une console en bois de santal à l'endroit même où mon ancêtre Pauline a reçu les hommages du valet de chambre dont le sang coule encore dans mes veines.

— Qu'est-ce que je vais faire courir comme sang ! exultai-je en sautant dans le lit. Je ne sais pas qui tu es, espèce de salope, mais je t'aime comme si je t'avais toujours aimée.

— Vieux cochon, me tire-bouchonna-t-elle, je ne sais pas non plus qui tu es, mais tu me plais. Monsieur le comte ! Monsieur le comte de Vermort, tu me plais et je vais m'en mettre jusque-là de ta grosse bite qui me fait bander.

— Mords-la ! fis-je, un peu surpris que ma femme se mît à bander comme un homme.

Je n'ai pas eu le temps de raisonner sur cette apparence douteuse et je me suis pris son énorme clitoris dans la gueule et je l'ai ramoné comme on ramone une queue.

— Putain de salope ! salivai-je en courant. Si je ne suis pas le comte de Vermort, qui suis-je ?

— Quelle importance si je suis la comtesse !

Et elle m'encula comme un pédé tandis que ce fumier de carabin bin bin, l'œil vissé dans le trou de la serrure, se le rinçait jusqu'au plaisir, un chandelier dans le cul et les couilles servies sur une console. Ça faisait un bruit de vaisselle pendant qu'elle me businait le trognon, m'arrachant mes derniers cheveux. C'est vrai que le comte était chauve, putain ! Il était complètement chauve, ce con !

Et la vie continue !

Peu importe que je sois le comte ou que je ne le sois pas. La comtesse ! Est-ce bien la comtesse ? Et le château de Vermort est une merveilleuse résidence. Je me suis installé dans le lit de la comtesse. Je mange sa nourriture et je tripote les filles de chambre. Le carabin s'est endormi sur la pelouse, ce qui agace le jardinier un vieux nègre manchot qui ne parle jamais mais qui tape du pied quand quelque chose ne lui plaît pas. Il se balade en pagne et cul nu, ce qui n'impressionne plus personne, pas même la comtesse qui en a vu d'autres.

En tout cas, on m'appelle monsieur le comte, de la soubrette à la duègne et du cire-botte au majordome. Nom d'une pipe ! ce qu'on m'appelle bien ! Ce qui remet à plus tard la question de savoir si je suis le comte ou si je ne le suis pas.

J'ai traversé la galerie des ancêtres, remonté l'escalier où ils continuent de s'égailler jusqu'à la chambre où on met les morts quand ils sont morts. Si je continue d'être comte et que je meurs un jour, c'est ici que j'agoniserai et que j'en finirai avec la vie pour toujours.

La tapisserie est d'un vert pisseux, le plancher noir de crasse et le matelas est dur comme la pierre. Ça va pas être gai si je continue d'être comte.

Non mais, quel château ! Quel château ! Il faut trois jours pour en faire le tour et la comtesse me suit en se dandinant, trois jours pour faire le tour d'une mémoire dont je sais le peu d'importance.

Je me suis vachement calmé. Sans doute l'exercice de l'amour. La comtesse a de belles gambettes. Elle les fait valser comme il faut et je marche à tous les coups. C'est une sacrée bonne femme qui s'y connaît. Ça tombe bien. Je connais aussi. Et on s'envoie en l'air comme des gosses, pour un oui pour un non allez zou ! et que j'te ramezingue et je t'y fourlavige putain ! que c'est bon d'avoir des ancêtres quand on n'a plus toute sa mémoire !

Vermort est un village charmant mais je n'y ai jamais foutu les pieds. Je n'ai pas la clé des champs ou alors je n'ai pas la gueule du comte. Il y en a qui pourraient jouer. Tout le monde n'a pas le respect de l'aristocratie. Je verrai Vermort avant de mourir si je dois aimer encore beaucoup, à moins que la comtesse, cette sauterelle, ne me bouffe le crâne pour recommencer. Qu'est-ce qu'elle a commencé, cette fourmi trompante ?

Je me sentais vraiment à l'aise, presque comte en quelque sorte. Le carabin me faisait un peu chier. Il n'arrêtait pas de me mesurer le crâne. Je ne lui ai jamais demandé pourquoi et puis ça ne m'intéressait pas. Je lui donnais ma tête sans poser de questions et il traçait des cercles sur mon crâne chauve, manipulant les maxillaires du bout des doigts ou appuyant sur mon nez comme sur un bouton comme si j'allais faire coin-coin pour l'amuser, ce drôle d'énergumène que j'avais envie de faire souffrir.

Mais enfin, tout allait pour le mieux. Je croyais tout ce qu'on me disait et je me prenais pour ce que j'étais. Il y avait des batailles et des conquêtes, des réceptions et des complots, des mariages, des morts glorieuses ou accidentelles, rien que de très dynastique en somme, et je me montrais digne de ce sang, prêt à me battre en duel pour l'amour de la comtesse. Le carabin bin bin vérifiait mes éprouvettes. Je donnais dans le serpentin elliptique et il s'en apercevait, mais nos délires étaient de courte durée. Merde ! C'est pas facile de vivre sans mémoire, je veux dire sans mémoire à soi-même. La mémoire qu'on me donnait était sans doute la mienne. Il n'y avait rien de plus vraisemblable et je pouvais toujours m'amuser à imaginer le contraire, que je n'étais pas le comte, qu'elle était la comtesse et que le carabin était complice d'un assassinat. Mais je n'avais pas l'intention d'écrire un roman policier et je ne vivais rien de romanesque. J'étais comte comme d'autres sont ouvriers, c’est-à-dire rien qui compte vraiment.

C'est le carabin qui me posait un problème. Qu'est-ce qu'il faisait là, ce conard ? C'est qu'il avait l'air vraiment con et la comtesse lui témoignait de l'estime cependant. J'aurais pu renoncer à comprendre ce curieux témoignage d'estime. La comtesse était belle et cette espèce de trognon médiqueue n'inspirait rien que de très comique. Au fond, qu'est-ce qu'elle pouvait lui trouver qui lui arrachât tant de mots équivoques ? Clystère et couille de gomme.

Mais je suis d'un calme angélique ces temps-ci. Pas un mot plus haut que l'autre. Ils ont beau foutre leur nez dans mon intimité, ça ne m'impressionne pas plus que ça. Je m'envoie en l'air avec la comtesse et je m'excite sur les soubrettes. Je ne dis pas non au majordome. Question cucul, c'est ma seule infidélité : un héritage de la longue filiation qui me crée.

Et puis les journées s'écoulaient de la façon la plus monotone qui soit. Je promenais mon esprit tranquille dans les détours inattendus de cette vaste propriété qui était mienne et dans laquelle la comtesse ne possédait que l'entretien, ce qui est tout de même pas mal pour une comtesse dont le comte a tout oublié du passé, même de celui qu'elle lui fait revivre chaque nuit. J'avais de longues conversations avec le carabin. Il connaissait mon passé par cœur et il voulait en faire toute ma mémoire, mais je ne souffrais pas seulement d'un effacement de la mémoire et le problème n'était pas de savoir s'il était temporaire ou définitif. Par goût et aussi par jeu sans doute, j'optais pour la définitive abolition de ma mémoire et de plus, je ne tenais absolument pas à en recommencer une nouvelle à partir du renouveau de ma pensée. Je ne savais pas ce que j'avais pensé de ce vin autrefois ni du comportement amoureux de la comtesse et il m'importait peu que ceci ou cela demeurât désormais dans ma mémoire pour que je m'en souvinsse un jour ou l'autre. Ce qui était important, c'était le plaisir de boire le vin et celui de coucher avec la femme. L'homme qui a choisi pour métier celui de penser ne confond jamais les questions d'hygiène avec celles qui relèvent de son esprit supérieur.

Évidemment, je ne tenais pas ce genre de propos au carabin fureteur de ma mémoire qui simplifiait mon univers intérieur au point de le réduire à la nécessité de cette sainte mémoire dont les cases s'assemblaient à côté de moi sans que je pusse m'y opposer mais surtout sans qu'aucune ne s'accrochât sur le plan lisse et glissant de mon esprit. Le pauvre carabin essuyait la table qui avait tout reçu de notre inutile conversation. Il écrivait les chapitres de son rapport, les recopiait sur un papier parfaitement blanc et couvert d'un quadrillage sans défaut qui le faisait ressembler à la mémoire qu'il avait ordre de m'enfoncer dans le crâne et dont il avait sûrement compris la constitution inconnue de moi, et quand il avait fini de plier les impeccables feuillets, il les fourrait aussitôt dans une enveloppe et, enfourchant la dangereuse bicyclette que j'avais paraît-il héritée d'un aïeul aviateur des premiers moments de l'aviation, il pédalait jusqu'au village le plus proche qui ne pouvait être que celui dont je portais le nom et qui s'enorgueillissait encore de mon titre malgré les défauts de l'histoire et l'incomplet recensement de ma mémoire.

J'avais une cicatrice sur le crâne. Depuis ma réapparition momentanée (comment ne le serait-elle pas ?), je n'avais prêté aucune attention à cette plaie par quoi ma mémoire s'était écoulée malgré les mains qui avaient tenté de l'en empêcher. Assis à la coiffeuse encombrée de la comtesse, j'écartai mes cheveux de chaque côté de cette plaie, n'y comptant que ce qu'on appelle des points en termes chirurgicaux, je crois. Un coup de brosse en poils de sanglier et hop dans le gazon naissant de son sommet et zoub terminé avec les idées noires que malgré tout je tentais de saisir au vol, car il s'en échappait des insectes soucieux de me rappeler à mes devoirs d'hommage. C'est par là qu'on comptait me faire tomber. Je devais avoir le sens de l'hommage très développé. C'était comme si j'avais un pied dans la tombe de ma mémoire. Si j'étais vraiment le comte qu'on disait, si je n'étais pas en train de vivre les premiers pas d'une nouvelle méthode thérapeutique, alors merde ! Qu'est-ce que je foutais à délirer comme ça, gratouillant le sanglier dans le sens du poil en attendant de me faire monter par le cheval de l'éternité !

En parlant de canassons (bon oui, il faut bien qu'on en parle, de ces foutus canassons dont les veines drainaient un sang aussi vieux que le mien), on m'avait montré de loin le préféré de mézigue et je croyais bien avoir le goût chevalin parce que la bête avait un putain de machin que j'en ai eu honte de montrer le mien à la comtesse pendant trois jours d'affilé. Une éternité !

Mais ne délirons pas. Mon cheval, enfin... le cheval qui avait été le mien du temps de ma mémoire (le problème, c'est que je ne savais pas monter. J'ai essayé de toutes mes forces mais je ne suis pas arrivé à tenir assis sur cette merde qui trottait en rond dans le pré, me bottant le cul pour écraser mon chapeau. Ben oui, je ne suis pas un monteur de bébête qui crotte. Pourtant, le comte avait gagné des prix et même des coupes en argent d'or massif. Il y en avait plein sa chambre d'enfant, la chambre où il n'avait jamais fait l'amour), VIRGULE, il jurait que je l'avais appelé Oznerol juste parce que je m'appelais Lorenzo. Vous rappelez-vous, Lorenzo, comme il vous plaisait de faire ce truc... ah !... comment dire ? Je ne trouve pas les mots... de mettre tout à l'envers quoâ !... non pas la chaise sur la table et le cul dans l'assiette... non non non... ce n'est pas ce que je veux dire... ça ne touchait que les mots, cette manie étrange, par exemple Pierre devenait Erreip marrant non ? et cheval lavehc mais le plus dhhrôôôle n'est pas là ah ah ah ah ah ah ah ah

Et il est où, le plus drôle machin-chose ? Mais ne délirons pas.

Un jour, j'écrivis ceci dans la buée d'une fenêtre tandis que la comtesse qui étrennait des caleçons longs me regardait en silence, soucieuse qu'elle était de ma bonne mémoire : « Château Comtesse Escalier Bibliothèque Cheval Oznerol Lorenzo de Vermort (c'est moi). » Chacun de ces mots était une plongée dans le trouble passé de ma mémoire. Je commençais à m'y intéresser à ce qu'on voit. Ça se reconstituait tout seul malgré moi. J'étais le comte Lorenzo de Vermort, j'avais une comtesse dans mon lit et le lit dans le château de Vermort. Dans ce château, il y avait un escalier. Au pied de l'escalier, une bibliothèque. Quelque Chose me disait de chercher encore, ce que je n'avais d'ailleurs pas cherché, juste au moment où je commençais à donner des signes de tranquillité, parce qu'il jurait que ça n'avait pas toujours été le cas, je veux dire entre mon réveil et le château, enfin... je veux dire après l'accidentelle perte de mémoire et la première série de pétarades dans les bras de la comtesse qui avait su tout de suite ce qu'il me fallait.

Ouais.

Ce n'est vraiment pas le moment de délirer, me disais-je pensais-je, dans ma tête, dans ma tête, ouais... si jamais je me foutais à délirer comme naguère, je pouvais dire adieu au château et aux caresses viriles de Spielberg. Spielberg, mon siroupinet majordome dont le cul me donnait des idées. Ah ! si la comtesse avait su ça...

Pas délirer. Pas délirer. Si jamais ils m'ont mis un micro dans la tête. Je dois faire attention à mon monOlogue intérieur. Je ne sais pas ce que j'ai en ce moment (c'est exactement ce que je pensais). Si je me mettais à vraiment aimer la comtesse, hein ? c'est pas une mauvaise idée ça !

Ce qu'ils ne comprenaient pas, c'est que je ne voulais rien savoir de mon passé. Je ne savais déjà rien sans le vouloir et je pouvais continuer à ne rien savoir. Mais ces chiens d'abrutis me forçaient la tête. Ils savaient exactement où enfoncer le haut-parleur miniaturisé et ça me faisait un mal de chien atroce, cette tige métallique dans mon cerveau qui émettait tout ce que je ne voulais pas savoir et que je finirais un jour par savoir parce que c'est ce qu'ils voulaient et qu'ils devaient être les plus forts.

— À quoi pensez-vous, Lorenzo ? me demanda la comtesse.

— À rin ! dis-je pour plaisanter. A pense à rin !

— Vous paraissez si loin d'ici, ajouta-t-elle, mais tellement loin ! Je regrette si je vous ai fait mal.

— Ça ne fait pas mal du tout, ma chérie. D'ailleurs, je ne pensais à rien comme je viens de le dire et il n'y avait rien qui me venait à l'esprit ni du présent ni du passé si c'est de cela dont vous voulez parler.

— Je ne parle de rien, Lorenzo, dit-elle, reprenant sa fourchette où elle l'avait laissée. Je ne souffre absolument pas de ce qui vous arrive. En fait, il ne vous est rien arrivé.

— Ce qui va m'arriver est bien pire, n'est-ce pas ?

Ce n'était pas une question et elle ne répondit pas. Nous achevâmes le repas sur un autre sujet (à vrai dire, nous parlions rarement de ma maladie mais il n'était pas question que j'en mourusse et j'en vivais sans en rien laisser perdre ce qui en faisait finalement autre chose que la sale maladie qu'on voulait que j'acceptasse).

Peu m'importait que je fusse comte, que je possédasse un château magnifique, que je perlasse ma sexualité entre les cuisses d'une comtesse non moins superbe et qu'il demeurât un mystère sans doute meurtrier entre l'escalier et la bibliothèque. Peu importaient ces pâles reflets de ma mémoire. J'avais un goût certain pour les cuculteries eh bien soit ! je cucultais avec le majordome avec lequel je devais sans doute cuculter avant de me casser le nez dans l'escalier et de répandre mon authentique mémoire sur l'inoubliable plancher de ma bibliothèque.

Je me faisais enculer chaque soir dans cette même ancestrale demeure des livres où Spielberg retenait les cris qui accompagnaient sa fulgurante jouissance. Moi, je laissais ma trace dans l'accoudoir, ayant à peine murmuré mon plaisir au cas où je me trompasse sur ma véritable nature.

— Spielberg je t'aime et je te le fais savoir !

— Lorenzo ce que je peux vous aimer oh ! Lorenzo.

C'était une vieille aventure qui devait remonter à notre enfance et je soupçonnais même que Spielberg avait un sang aussi antique que le mien et que celui du cheval qui me laissait rêveur.

— Où en est-on de cette guérison ? disait le carabin étendu de tout son long sur le gazon.

Il disait cela avec un profond soupir de lassitude car pour ce qui était de ma prochaine guérison, il ne voyait rien venir que de très contradictoire mais ça ne l'empêchait pas de s'entêter et chaque jour lui donnait sa récolte de bonnes graines mémorables et saines qu'il essayait de semer dans mon esprit rebelle.

— Bon ! Bon ! Je n'ai rien dit, pleurait-il chaque fois que la graine rebondissait fièrement sur le caoutchouc imputrescible de mon esprit, mais continuait-il sans donner le moindre signe de découragement, il faudra bien un jour que vous vous mettiez à rêver. Vous ne pouvez pas vous contenter de cette vie de patachon de merde ! et le cucul de Spielberg et les cuisses de la comtesse et recucul Spielberg et bing dans la belle aristo ah ! certes non ! Un homme comme Lorenzo de Vermort ! Laissez-moi rire abondamment ! Vous n'avez jamais supporté ce genre de monotonie.

— Eh bien, maintenant je supporte très bien. Il n'y a que le braquemart d'Oznerol qui me laisse baba.

— Ça ne durera pas, ça ne durera pas. Il vous reste un peu de cette mémoire qui écrivait ce que vous aviez à dire. Elle reste et je sais m'en servir si je ne suis pas un stupide animal.

— Je ne sais pas avoir jamais rien écrit. C'est dans ma tête que ça se passe. Je suis capable des pires délires et le pire, c'est que ça a l'air vrai.

— Mais enfin, merde ! Ça a l'air vrai pour vous ! mais ce n'est pas vrai pour les autres. Vous ne voulez vraiment pas savoir ce qui s'est passé avant votre chute accidentelle ? D'ailleurs, était-elle bien accidentelle, cette chute providentielle qui vous sauva !

— Qui me sauva ? Et de quoi, je vous prie !

— Vous voyez bien que vous voulez savoir ! exulta alors le carabin tout fier de sa victoire. Et bien, vous ne saurez rien ce soir. Je viens de semer une sacrée bonne graine et je vous garantis que celle-là donnera !

— Elle donnera quoi, espèce de fumiste ! Elle donnera quoi, ta graine dans mon cul !

— Ce n'est pas dans votre cul que je la sème ! On verra plus tard ce problème de cul ah !... et puis ne cherchez pas à m'embrouiller. Je sais très bien ce que je dis.

— On dit Monsieur le comte !

— Mais je le dis ! Mais je le dis ! Je n'ai jamais manqué de courtoisie ! Je fais mon métier sans concession, c'est vrai, mais je continue de dire Monsieur le comte.

— Parce que c'est la comtesse qui paye !

— Avec la fortune de Monsieur bien entendu.

— Alors continuez de chercher, Monsieur le carabin. Nous n'avons pas les mêmes titres mais je dois avouer que les vôtres font plus modernes. À vrai dire, je date un peu et c'est là tout le problème qui vous occupe.

— Ne cherchez pas à noyer le poisson ! Enfin c'est tout de même préférable au délire inimaginable que vous nous avez fait supporter.

— Mais est-ce que je l'ai imaginé, moi, ce délire qui a été la cause de tant d'inquiétude ? Et je suis bien capable de vous le restituer si je me mets à l'écrire en détail.

— Relisez-vous alors, fit le carabin, content parce que je venais de toucher la chair de ma mémoire.

— Je ne relirai rien, dis-je péremptoire, et je ne veux d'ailleurs plus rien écrire. Je ne mets les pieds dans cette bibliothèque que pour assouvir les instincts sexuels de Spielberg et montrer que je n'ai rien perdu de l'héritage des Vermort et de leurs bâtards.

— La comtesse vous en parlera.

— Laissez la comtesse dans les draps de notre chambre et Spielberg sur l'accoudoir du canapé de la bibliothèque. Laissez-vous dans le laboratoire de ma mémoire et laissez-moi devant la coiffeuse à surveiller la cicatrisation de mon crâne qui à mon avis prend un temps considérable, comme quoi j'ai dû manquer de soin pour ce qui est de la chirurgie.

— Voulez-vous lire mes rapports au moins ?

— Vous lire dans votre langue de carabin ? Vous plaisantez ! Je ne lis pas le carabin et encore moins le carabin prétentieux. Je lis très bien la comtesse. Il faut dire qu'elle écrit admirablement. Quant à Spielberg, côté écriture, disons qu'il a du chien et soyons sérieux, non, je n'ai aucune envie de vous lire. J'ai déjà beaucoup de mal à vous écouter.

— C'est que vous ne m'écoutez pas !

— Il faudrait que vous ayez quelque chose à dire. Or, vous ne dites rien que choppe ma pensée. Rien à mettre sous la dent de mon esprit. Alors je vagabonde et je dérègle l'assemblage que vous formez, vous et ma sacrée mémoire. Il faut pour cela que je délire beaucoup et je ne me prive pas de vous le faire savoir. Allez vous faire foutre par le cheval Oznerol ! En voilà un qui va vous délurer si jamais vous manquez de saveur, sacré bordel. Il faut que la comtesse vous relise. Elle n'a pas compris le sens de ma démarche. Faites-lui tout relire, de la page un à la page n, quelque chose lui a échappé entre les lignes, le moment où je dis que j'aime mieux Spielberg et que toutes les femmes ne sauraient le valoir.

— Mais qu'est-ce que vous racontez là ? fit le carabin en se tenant la tête dans les mains blanches qu'il avait reçues en héritage de son cave carabin.

Il y avait vraiment de quoi le décourager ce guigneux qui se prenait pour un manchot parce que je le faisais travailler pour rien. Aussi sec, j'ai dit à Spielberg que j'en avais besoin et qu'il me le fallait à tout prix sinon je me cassais la tête dans le lavabo et comme Spielberg n'en pouvait plus, il m'a planté cette chose étrange dans le cul et je lui demandais ce que ça pouvait être et il me disait qu'il n'en pouvait vraiment plus et qu'il ne voyait pas comment faire autrement et que s'il pouvait, il le ferait avec plaisir, que ce n'était d'ailleurs pas une question de plaisir, que le plaisir était toujours bon à prendre et qu'il n'avait jamais raté une occasion et que celle-là valait toutes les autres et que c'est comme ça qu'il alimentait sa mémoire et moi, je me demandais : bordel de merde ! Qu'est-ce qu'il m'a foutu dans le cul ? Et il pesait sur mon dos et son épaule me calait la tête dans l'évier. Merde ! C'était quoi, ce truc étrange qui me touchait le cœur jusqu'à le faire péter ? Mais Spielberg n'en disait rien. Spielberg motus et couille cousue. Spielberg a dit rin mais alors rin de rin et je restais là le cul en l'air avec ce drôle de truc planté dedans et Spielberg qui le secouait en crachant dessus et zip et zac et je le sentais dans le cœur et c'est le moment qu'a choisi la comtesse pour se beurrer une tartine dans la cuisine.

Merde !

Spielberg a disparu dans un couloir avec le truc dans la main. Moi, j'ai décoincé mon machin entortillé. Pas facile de refaire le chemin à l'envers. J'ai fait quoi. Un geste depuis que je suis là. C'est pas de cette manière que je convaincrai la comtesse. Elle reste là avec son désir de tartine de pain beurrée. Elle secoue ses genoux, ce qui machine sa poitrine. Elle fait un nœud à sa bouche et un papillon de la même espèce avec les mains. Son troucador est un pédé, voilà la vérité, et il ne sait pas quoi lui dire d'intelligent, enfin, pas forcément d'intelligent, de sensé, quoi, en quelque sorte. Spielberg n'est pas un mauvais homme. Je me sortirai de cette merde d'histoire ou alors tu le fous à la porte avec son truc dans une poche et son certificat dans l'autre.

— Lorenzo, je suis désolée, fait-elle enfin et elle a vraiment l'air de s'en vouloir.

Je rajuste l'effet de mon pantalon et je lui beurre la première tartine venue.

— Je suis vraiment désolée, refait-elle me m'encor et je hausse les épaules pour dire que ce n'est pas grave,

Spielberg n'est pas mort et moi non plus. On recommencera avec le même machin et cette fois, il faudra veiller à ne pas nous déranger. Je veux savoir ce que c'était, ce truc étrange, et je veux aller au bout de son étrangeté. Faut pas m'en vouloir ô ma belle comtesse ! Tu sais bien que je n'ai plus toute ma tête. Promets-moi seulement de n'en rien dire à ce fantoche de carabin de mes deux, pas en ce qui concerne mes fanfreluches ni pour ce qui se rattache à Spielberg, mais ne lui parle pas de mon truc machin je ne sais pas moi-même de quoi il s'agit, ça m'embêterait que lui le sache. Il sait tellement de choses à mon sujet. Mais tu feras ce que tu voudras, comtesse Fleur, tu feras comme c'est ta conscience à tézigue, tu jalouseras Spielberg de toutes tes griffes et il faudra bien que je te dise oui alors je te dis oui tout de suite oui oui oui qu'est-ce que tu veux que je te signe ? une photo, un chèque, un manuscrit ? Donne-moi de l'encre indélébile et je trempe mes doigts de malade dedans pour te signer la vie avec mon nom.

— Viens Lorenzo, allons-nous coucher.

J'ai rêvé ou quoi ?

— C'est quoi ce truc qui me rend fou ?

Je questionnai Spielberg à propos du machin qu'il m'avait fourré dans le cul dont Madame la comtesse connaissait la nature merde ! C'est quoi ce truc extraordinaire.

— C'est rien, dit Spielberg, c'est rien un truc entre Madame et moi rien de plus.

— Entre Madame et toi ! m'exclamai-je, ça veut dire quoi exactement, ce nœud !

— Ça veut dire rien que je puisse dire à Monsieur. D'ailleurs, je ne le dis pas. C'est Madame qui décide. Moi, j'exécute.

— Il n'y a donc pas d'amour entre nous ? fis-je en me pelotonnant contre son épaule.

— Il y a de l'amour et il n'y en a pas.

— Je ne comprends pas.

— Il y a de l'amour parce que je vous aime et il n'y en a pas du côté de Madame.

— Madame ne m'aime pas ?

— Ce n'est pas ça.

— Elle ne t'aime pas !

— Ce n'est pas ce qu'il faut dire.

— Et qu'est-ce qu'il faut dire alors pour qu'on se comprenne bien et qu'il ne me prenne pas l'envie de te casser la gueule ?

— Vous voyez, tout de suite, la violence !

— Mais je ne suis pas violent, je te caresse.

— Jusqu'à quand ?

— À jamais.

— J'en doute.

— Tu ne douterais pas si tu m'aimais.

— Ah ! cessons ce jeu-là ! Monsieur vaut mieux que ça.

— Et toi, qu'est-ce que tu vaux ? Enfin, je veux dire, du côté de l'amour.

— Je ne vaux rien, je ne peux pas parler !

Spielberg fondit en larmes. Ça devenait ransinacomique, ce jeu à la con. Je ne savais toujours rien de ce sacré truc. Je fouillais dans ses poches.

— Je n'ai pas de mouchoir, dit-il.

Mais il n'y avait rien de ce truc dans ses poches. Je mis la tête dans mes genoux pour pleurer et Spielberg me gratouilla ma cicatrice.

— Je ne peux rien dire, murmurait-il. Non, vraiment, je ne peux pas je ne peux pas.

— Et je ne veux rien savoir si ça explique ma mémoire, pleurnichai-je sur mes mollets tragiques. Tout ce que je veux savoir, c'est que ça recommence et toi, tu me parles pour ne rien dire et pour me faire savoir que tu ne diras rien. C'est malin de jouer avec mon petit cœur !

— Lorenzo oh ! Lorenzo, je ne suis pas si cruel !

On était tout proche de ce sacré délire. Je voyais mon père se casser la tête en bas du piquet qu'il avait essayé de grimper et je le remettais sur le piquet et il grimpait j'en avais marre de ce sacré délire et Spielberg ne m'amusait plus du tout.

J'étais avec l'oiseau dans la charpente et l'oiseau me disait que j'avais raison d'aimer, que c'était la meilleure chose qui pouvait m'arriver, et le vent humide de l'automne nous arrivait de la fenêtre aux vitres brisées et l'oiseau secouait ses plumes en me parlant de celle que j'aimerais encore si je me tenais tranquille en haut de l'esprit, pieds joints sur la charpente où il serait toujours un ami

— Allons nous coucher, Lorenzo, dit la comtesse. Je ne sais pas ce qu'il faut dire. Le mieux, c'est de se coucher dans le même lit et de se toucher pour exister encore un peu avant que le rêve ne nous achève encore une fois.

Ce qu'elle jaspe bien, la comtesse quand elle s'y met ! Je ne cessais pas de m'étonner jusqu'au silence chaque fois qu'elle m'en apprenait une nouvelle. Sacrée comtesse avec son bout de nez que je mordillais doucement pour lui plaire car question papier, je n'avais pas encore tout compris et je brûlais d'envie de me faire la malle.

Le moment choisi n'arrivait pas. Spielberg faisait des siennes à la cuisine, s'escrimant dans l'évier avec le truc bizarre qu'il cachait dans son dos chaque fois que je déboulais pour le surprendre, ce qui n'arriva pas malgré tous mes efforts. Alors je retournai dans la chambre de la comtesse qui soupirait parce que j'avais l'air malheureux. Je parlai de Spielberg en termes très durs, lui que j'avais aimé plus que toutes les femmes dont ma mémoire pouvait se souvenir si je lui donnais enfin le feu vert à la plus grande joie de mon cher carabin.

Il fallait que je prenne la route d'escampette mais le feu était au rouge pour le moment. Qu'est-ce que je foutais là, non mais dites-moi, à me faire trombiner par un domestique qui me cachottait son truc minable sous prétexte que la comtesse était un mystère que je n'arrivais pas à résoudre.

Je tenais le délire par la bride. Renâcle encore un bon coup, que j'lui disais à cette espèce de trois patte'à un canard, non mais ! vise un peu cette histoire ! À peine sorti d'l'hosto, je me sape comme un comte et non content de coiffer la casquette, j'entre dans un château par la grande porte et sur ce, v'là la patronne qui me tape sur le cul et qui me pirouette les cacahuètes comme pas une et ce bouseux qui sert à table me tire-bouchonne et je laisse tout aller pour que ça passe et rien n'y fait, ni la roue ni la fortune, je n'ai pas misé sur le bon cheval, je galope dans le mauvais sens, faut que ça s'arrête, je vois plus clair, j'ai de la boue plein les sabots.

— Allons-nous coucher, dit la comtesse.

Et moi, je prépare un plan pour me tirer de cette caisse à bâtards dont je suis le corniaud et pas un mec pour m'indiquer le chemin. Elle est où la route d'Escampette ? que j'demande à un crotteux qui me répond : Escampette, c'est par là mais non de d'là ! pour ce qui est d'la route, j'sais pas... y en a des ceusses qui disent que c'est par là et y en a qui croivent que c'est des menteries mais qui sont pas foutu de dire où qu'elle est, alors moi j'vous dis ce que j'ai à vous dire exactement au vu du contenu de la question qui est parfaitement celle que vous m'avez posée.

C'est qui ce trou du cul ? Il habite depuis combien de temps ici ? Il a pas l'impression d'être de trop ? Je veux savoir comment on se tire d'ici. J'ai rien demandé sur les gens. J'aime pas les gens qui font des courbettes. On n'a pas idée de faire des courbettes au lieu de m'expliquer ce que je fous ici !

Non, je ne veux pas aller à la recherche du temps perdu, en tout cas certainement pas pour le retrouver, et je ne m'inventerai pas non plus une nouvelle mémoire. À quoi ça sert d'avoir de la mémoire ? J'veux dire : d'un point de vue littéraire ?

Moi, je voulais aller au rendez-vous de l'improviste.

II

J'ouvrais le cahier épais de ma pensée et je me retrouvais devant l'affiche suprématiste qui annonçait un rendez-vous des élégances (voir un modèle de l'affiche en annexe).

Et je devenais d'une élégance vertigineuse. Je montrais tout ça à la comtesse éberluée qui se grattait le menton en tournant de l'œil. Je voulais qu'elle soit élégante elle aussi mais son sens de l'élégance laissait à désirer. Il relevait du bal masqué ou de la poésie paysanne. Ça ne donnait rien de vraiment folichon. Cette conasse se barbouillait la gueule avec des microbes qu'elle achetait en pharmacie et ça lui donnait un air de jeune vieille qu'évidemment seules les jeunes vieilles lui enviaient. Mais enfin, elle était la comtesse de ma vie. Je l'avais rencontrée au réveil d'un sommeil sans rêves, parfaitement pur que j'étais de toute intention, et quand je me mis à vouloir et non pas à intentionner, je me suis aplati sur son ventre câlin et on s'est fait des choses que tout le monde avoue avec un certain manque d'élégance le plus souvent.

Je refermais toujours mon cahier sur un mot abstrait. Non pas un mot qui ne veut rien dire si on le prononce tout seul mais un de ces mots porteurs de tous les sens, pas comme le mot pomme par exemple, qui est le mot le plus abstrait que je connaisse et que tout le monde devrait connaître. Un mot abstrait existe plus que les idées qu'il exprime. Or, le mot pomme s'efface derrière la pomme et c'est la pomme qui se met à exister pour nous faire saliver. Non, le mot pomme n'est pas une bonne conclusion. Il faut éviter de le mettre à toutes les sauces.

— Pas élégante ? Moi ? Oh ! Lorenzo, vous êtes méchant !

Méchant, pas vraiment. Ce n'est pas la question. Il faudra mettre un chapeau et se griffer tout le corps avec un tube de rouge à lèvres et souligner ce manque d'élégance par le port en sautoir d'un carnet de bal bien rempli.

— Madame me suit-elle dans cette gigue ?

Et madame se mit à gigoter comme une dinde et elle appelle ça danser, cette mange-merde !

Le type qui croit en dieu porte en lui 2000 ans d'histoire. Celui qui croit en Lorenzo de Bélissens, ça doit faire dans les huit siècles. Mais croire en la comtesse, c'est d'une religion toute nouvelle dont le rite est l'orgasme. Je n'ai pas fait le compte de nos jouissances parce que je veux tout oublier. Voilà ce que j'appelle de l'élégance, moi, monsieur, et je peux la regarder bien en face et lorgner son corsage entrouvert sans me sentir responsable du temps qui passe parce que je n'y suis pour rien, moi, madame. Le temps qui passe ne laisse pas grand-chose même si on s'efforce de lui donner un sens. Je crois en dieu créateur du ciel et de la mer, je crois en la femme pourvu qu'elle soit comtesse, je crois être le comte Lorenzo de Bélissens puisque tout le monde le dit, que je le suis le comte. Pourquoi j'irais chercher un autre espace c'est ici que je suis tombé sans crier ? J'ouvre les yeux et qu'est-ce que je vois ? Une comtesse dans le lit de la chambre d'un château où mon portrait séculaire figure en bonne place, c'est à dire la dernière preuve que je suis encore vivant après tant de définitivement mortes mémoires.

On ira donc au bal, la comtesse et moi, chez le ministre des Élégances. On ira la comtesse et moi pour donner des signes d'élégance parfaite à un parterre d'élégances choisies qui nous rendront la politesse.

au bal bal bal au bal

du mi du mi mi mi

au bal du mi nistre

nous irons faire les élégances

et pour que ça papa

pour que ça paraisse plus vrai

on ira ensemble main dans la main

dans la main la main main

au bababal du miministre tralala

Ce sera ma première sortie dans le monde. La comtesse en est toute chose. Elle clavecine d'une soubrette à l'autre, tirant sur les fils de la dentelle et comptant les cheveux dans les poils de la brosse.

Mon p'tit ma ma

mon p'tit mari et moi

moi moi on va au ba

on va au bal

ah c'que c'est chouette

J'avais promis de ne plus rien écrire. Je sais que je n'ai jamais fait autre chose. Il y en a qui font la guerre aux Arabes et d'autres qui mangent des doigts de pied en vinaigrette. Il y a tellement de gens sur cette terre qu'on y fait à peu près tout ce qu'il est possible de faire, du gnangnan à la crouchmachinchose et moi, je suis quelque part là dedans, écrivant ce qui me passe par la tête pour que ça me passe et que ça reste, parce que j'ai ce qu'il faut d'orgueil et que je ne crains pas la mémoire des autres.

— Mais qu'est-ce que c'est que l'élégance, mon cher Lorenzo ?

Je te le demande, conasse, et tu me poses la question ? Ce qu'il me reste de ma mémoire de toi, c'est cette haine qui me donne le goût de l'amour et tu es là à te trémousser comme une grue pour que je réponde à tes questions stupides mais mais mais mais mais je ne délirerai pas. Il faut que je tienne le coup malgré toi. Je ne suis amoureux de personne, sauf peut-être de Spielberg. Spielberg n'ira pas au bal des Élégances simplement parce que ce n'est pas un bal pour les domestiques. Dommage, parce qu'il ne manque pas d'élégance, Spielberg. Sûr qu'il remporterait le prix à la place de cet affreux bougnoule qui est la coqueluche des dames du palais présidentiel.

Ça ne fait rien, Spielberg, j'irai sans toi et tu feras la poussière dans la bibliothèque en attendant que la comtesse achève de me faire part de ses impressions, sans doute furieuse de n'avoir pas eu le prix qu'elle n'a d'ailleurs jamais remporté faute d'élégance. Et elle y croit dur comme fer, à son élégance. Elle ne voit pas que c'est Spielberg qui lui fait la pige et Spielberg me griffe le dos en disant monsieur le comte...

Ça va être un sacré truc, ce concours. On ne sait pas au juste ce qu'il faut faire en matière d'élégance mais il paraît que c'est justement là qu'on se fait attendre ah bon ? J'attendrai donc mon tour pour leur dire que malgré mon amour pour les femmes, c'est Spielberg que je préfère. Spielberg sur mon dos gémissant de plaisir ou dans l'évier crasseux, terroir de nos amours, pendant que la comtesse soucieuse d'élégances se tronçonne les ongles avec un couperet de boucher.

Je te lui ramonerais bien le cul avec une pétoire à cette gourgandasse qui me donne du plaisir pour que ça me rappelle quelque chose, mais ça ne me rappelle rien chiflasse ! C'est Spielberg qui t'invitera à danser, dégoulinant d'élégance dans sa livrée , à la stupeur ébahissante des pairs de France et d'Arabie, les machins patouillant dans le couscous sauce madère, suspendus comme des lustres saliveurs de chandelles, Spielberg magnifique de sexe et de plaisir trouchognant la guimauve et y faisant des bulles. On amène le méchant sur un plateau d'argent. Le mec a les quatre pattes surmontées d'un coussin et quatre balayeuses municipales font des signes, montrant leur barangore et leur pignoutracet à des Arabes qui ne savent plus bander en présence des femmes.

Je veux Spielberg ! Je veux Spielberg ! Spielberg, c'est mon nounours, c'est mon cucul, je ne veux pas dormir sans Spielberg, ma bignousse, ne me fais pas ça ! Il fait trop noir dans cette putain de chambre. Le lit est tellement grand que je ne trouve plus les bords. Je veux caresser les poils électriques de Spielberg et tu me racontes une histoire d'amourette. Paraît que ça s'est passé entre toi et moi à l'âge où les enfants ne font pas des enfants. « Je me fous du passé », ma croutegnôle, je n'ai pas envie de te défigurer et je ne veux pas savoir de qui j'ai causé la mort.

Aujourd'hui, je n'ai tué personne. J'ai secoué mon hochet pour que ça n'arrive pas.

— Monsieur le comte ! C'est madame...

Madame qui s'avance et qui pousse l'armoire, la gorge triomphante et le balai en main, la domesticité se le met dans le cul. C'est un jour de congé pour l'aristocratie.

— Lorenzo ! C'est de la poussière sur vos parchemins. Soufflez dessus. On balaiera, mon chéri.

Et je souffle dessus pendant qu'elle s'amuse à se rafistoler une vieille dentelle qui améliorera, si j'ai compris, le truc l'élégance cherchée dans les poux de l'histoire.

— Lorenzo ! soufflez, et qu'on n'en parle plus.

Je souffle la chandelle, elle souffle la sienne.

— Lorenzo ! venez dans mes bras que je vous chérisse.

Et elle m'enfile comme une poupée gonflable. Que fait Spielberg pendant qu'elle m'arrose ? Spielberg tout seul dans sa chambrette, assis sur le bord du lit, les jambes croisées, secouant un pied qu'il ne peut maîtriser et se grattant le poil d'une main attentive.

— Quelle peine, la mémoire de monsieur ! fait-il en léchouillant les poils de ma poitrine.

— À qui le dis-tu ? dis-je avec philosophie.

Mais de quelle mémoire parle-t-il ? Celle dont les muses sont filles ? Spielberg ne se nourrit pas de cette littérature. Ce cuculgnard me parle de sa mémoire à lui que j'ai en commun avec la mienne à moi !

— On ne va pas recommencer, dis-je en me dégageant de son étreinte musculeuse et vivace. Je sais ce que le présent me donne à penser. Brosse-moi encore et encore et encore ! J'ai des devoirs envers la comtesse mais je n'écris pas tout ce que je fais.

Les préparatifs se font de la manière la plus sérieuse. Madame la comtesse a cassé sa tirelire, un gros machin en forme de semi-remorque, et elle furète dans tous les magazines et forcément, elle a trouvé ce qu'elle cherchait : une espèce de voile transparent dans lequel des motifs d'or et d'argent ont l'air de n'exister que pour elle. Elle entre dans cette confusion de plis, ajuste les amas sur ses épaules et sur ses hanches, montrant un sein en le cachant, s'appliquant à géométriser le mouvement de ses bras en accord avec la marche spatiale de ses jambes. Question chapeau, c'est pas encore cuit, mais ça va venir. Elle se l'écrase dans les cheveux comme de la confiture et il se met à dégouliner de perle en perle jusqu'à la nuque qu'elle décoiffe avec malice d'une main qui ne devrait pourtant pas être là.

Moi, je suis toujours nu comme un ver. Il faut que je recouvre ce manque d'élégance même avec du papier chocolat si ce qu'il me faut ne s'achète pas. Je me regarde dans un système de miroirs, un truc ingénieux que je manipule sans arrêt et je me vois devant, derrière, en haut, en bas, etc., m'imaginant les effets d'un ajout bien choisi. Seulement voilà, je ne choisis pas, j'hésite question composition bien que je m'assure des couleurs. Je tire un trait sur mon passé quoi !

Le plus dur, c'est de la déshabiller, merde ! Elle est empêtrée dans une forêt de plis et je ne la trouve qu'à grand-peine, et quand je l'ai trouvée, je suis moi-même prisonnier de son élégance, ce qui ne résout pas mon problème.

Notre voisine de château, la baronne de M* s'est coincé un pied dans le dallage vieillot à l'entrée principale du château dont je suis l'heureux et véritable propriétaire. La comtesse s'est précipitée toute nue au bas de l'escalier pour déchausser la baronne et lui donner le sein. Spielberg soufflait dans les poils de son balai et deux soubrettes à peine pubères le poussaient en avant mais la baronne, dont le pied ne coinçait plus grâce à l'intervention dévêtue de la comtesse, n'en continuait pas moins de crier sa douleur, ce qui avait fini d'ameuter toute la domesticité. J'ordonnai à Spielberg de réparer la dalle fautive que les deux soubrettes observaient d'un œil inquiet et tandis que Spielberg touillait un pot de ciment, j'aidai la comtesse à soulever la baronne pour la porter dans la muette bibliothèque où elle résolut enfin de se calmer.

— Nom de dieu, la baronne ! fis-je en m'essuyant le front, la trompette de Jéricho vous est enfin tombée de la bouche !

La comtesse s'habilla de coussins et prit place dans le canapé de Spielberg, non sans me jeter un regard malicieux que la baronne exténuée prit pour elle.

— Pas la peine de rigoler, vous deux ! dit-elle, remontant ses jupes sur ses cuisses. J'ai cru que je ne m'en sortirais pas. C'est d'avoir essayé de m'en tirer pendant une bonne minute au moins. Quelle angoisse, mes amis ! gargotait la baronne, agitant ses genoux pour se faire de l'air. Mais enfin, oublions l'incident n'est-ce pas ? J'espère que ce n'est pas votre habit de bal ! dit-elle, faisant allusion aux coussins dont la comtesse s'habillait. Enfin, c'est une panne de voiture qui m'amène et voilà que je manque de perdre un pied enfin ! si on y allait ensemble à ce bal ?

— Mais ce n'est pas un bal, ma chère, dit la comtesse. C'est un concours d'élégance. Tout ce qu'il y a de plus républicain. On n'y dansera pas, ma mie, on n'y dansera pas, répétait la comtesse en espérant le contraire.

— Mince, fit la baronne, et encore mince ! Voilà vingt ans que je n'ai pas dansé ! Et moi qui étais tout heureuse, vraiment, de ne pas avoir perdu le pied sous cette dalle !

— Je comprends votre déception, dit la comtesse qui comprenait sans compatir, mais que voulez-vous ? c'est la république : on se montre en chapeau pour saluer la foule et on intègre les couloirs du palais pour discuter des choses de la nature aristocratique. Enfin, je pense que c'est l'élégance recherchée. Je n'en vois pas d'autres. N'est-ce pas, Lorenzo, qu'il n'y a aucune autre espèce d'élégance à part celle dont je viens de parler ?

— Cessez de tapoter tous ces coussins, ma chérie, vous me donnez le vertige et l'envie de boire. Est-ce que la baronne boit aussi ? Spielberg va nous servir un fumeux tord-boyaux. Je ne le conseille pas à mademoiselle votre fille. Ça la ferait raccourcir à la dimension d'une souris, ce qu'elle est à ce qu'on m'a dit, enfin : du côté des jeunes gens qui prétendent la sauter avec ou sans votre permission !

— Lorenzo, comme vous parlez de l'amour ! Mademoiselle a le sens de la répartie, c'est tout. N'est-ce pas, madame la baronne, qu'elle a ce sens qui manque à une jeune fille et qui fait qu'entourée de garçons dont les intentions ne sont pas avouées mais qui ne cachent pas leur nature, elle ne se sent ni outragée ni effleurée. Elle fait exactement ce qu'il faut faire, ce qui ne manque pas d'élégance, n'est-ce pas, Lorenzo ?

— Je ne l'ai pas encore sautée, dis-je, mais je ne suis plus un tout jeune garçon. Il y a donc des chances pour que ça ne se fasse pas. Peu importe, puisque la comtesse est sautable et que Spielberg n'en est pas jaloux.

— Lorenzo ! Vous êtes odieux ! Pas devant la baronne ! Elle ne sait pas tout de notre histoire récente. Parlons plutôt de sa fille qui a le cul en feu.

— Le cul en feu, c'est beaucoup dire, fait la baronne. Disons qu'elle a quelque chose à éteindre. Bof, c'est l'hérédité qui la tourmente. On y passe tous un jour ou l'autre. Je suis aussi passée par là et à son âge, je ne savais pas tout, et puis c'était la guerre et les privations... enfin, j'ai assumé ce qu'il faut assumer. Ce trognon de baron ne m'a donné qu'une fille. Il s'est vite fatigué de me faire plaisir.

— Oh ! baronne ! baronne ! baronne ! m'exclamai-je, répétant encore une fois le triolet shakespearien ce qui l'impressionna jusqu'aux larmes.

— Je vois que vous comprenez mon malheur, renifla-t-elle dans mon épaule hospitalière. Je ne parle pas de la panne de voiture ni de la nymphomanie de ma fille. Enfin ! enfin ! enfin ! fit-elle pour m'imiter. Le baron ne viendra pas au bal où nous sommes pourtant conviés comme il faut.

— On n'y mangera pas non plus, murmure la comtesse.

— Qu'à cela ne tienne ! lançai-je à la cantonade. Nous serons trois et j'aurai deux cavalières. Ça me fera passer peut-être le goût de Spielberg qui écœure tant l'âme prude de madame. Si ces dames voulaient bien se lever et se pendre ensemble à ces bras, chacune le sien... mon amour, les coussins, madame votre mouchoir, Spielberg, les verres... allons de ce pas déranger la cuisine. C'est l'heure de triper et vous n'en parlez pas !

Question bidoche, Spielberg avait mis le paquet. Et aux petits oignons avec ça, rissolés comme il faut. Et là-dessus un Saint-émilion qui me papilla tout entier. Du coup, je voyais deux comtesses et je voulais m'en faire une. La baronne émoustillée m'en empêcha à coups de fourchette.

— Alors ? On y va ou on n'y va pas, à ce bal ? glazoutait la baronne en suçant les os.

— Mais puisque je vous dis qu'il n'y aura pas de bal ! affirmait la comtesse une fois de plus. N'est-ce pas, Lorenzo, qu'il n'y aura pas de bal ?

— Il n'y aura que de l'élégance, dis-je, et on ne trouvera que de l'élégance à se mettre sous la dent, rien que de l'élégance, et on ne dansera pas.

— Dommage ! dit la baronne. Mais quel dommage ! Ça fait vingt ans que je n'ai pas levé la jambe. À mon âge, c'est un peu difficile. Mais admettez qu'il y a de quoi être déçue !

— Et vous l'êtes comme il faut qu'on le soit, dis-je à la baronne en ajustant mes manchettes.

— Donc, c'est entendu comme on a dit, lança-t-elle de la voiture en nous quittant sur le somptueux perron du château de Bélissens.

La comtesse se débarrassa de ses encombrants coussins et escalada toute nue l'escalier vers la porte qui dressait son ombre majestueuse sous le fronton dynastique du château de Bélissens. Au passage, Spielberg lui tapota les fesses, car cette nuit elle avait décidé de se donner à lui juste pour voir et se satisfaire de ce qui semblait me combler pleinement. La baronne ajusta la scène de la lunette arrière, relevant d'une main tremblante le pendentif aux yeux de chiens qui gênait sa vision. Je lui fis un grand signe de la main auquel elle répondit par un coup de klaxon. La comtesse braqua son cul comme un canon et Spielberg s'aboucha pour enfler aussitôt. J'allais me réfugier dans les écuries et je me mis à aspirer nerveusement l'air animal dans toutes les pailles qui me tombaient sous la main jusqu'à ce que le vertige me fît valser entre les pattes d'une jument endormie. Mes créatures pouvaient désormais me hanter.

nuit

Et maintenant tu me dis que je ne suis pas le comte Lorenzo de Bélissens ! Je n'ai pas de château ancestral dans la bonne vieille campagne française et la femme que je hais chaque fois qu'elle franchit le seuil de cette porte n'est pas l'amante dont je parle ! Cette femme n'est pas cette femme et tu me le dis avec fermeté ! Cette femme n'est pas toi et je me la mets dans la tête, cette vérité toute nouvelle pour moi. Et je continue de la haïr de toutes mes forces, cette femme que je ne reconnais pas, cette femme qui ne me rappelle rien excepté la haine que je lui dois.. enfin, j'imagine que c'est sa dette et je ne peux pas croire un instant que cette femme, c'est ma mère. Je ne crois pas un mot de ce que vous me dites à propos de cette femme que je hais et qui me rend visite chaque semaine, remuant la boue de ma mémoire avec un sachet de bonbons aux fruits qu'elle balance au bout de son long bras, n'osant franchir le seuil et finalement se laissant arracher le petit paquet ficelé de couleurs par une infirmière toujours impatiente qui lui parle de mes caries dentaires.

Je ne suis pas le comte Lorenzo de Bélissens ! Ce que j'ai dit à ce sujet doit être oublié ? Est-ce que celui qui a lu avec attention les choses compliquées que j'ai écrites à ce sujet, est-ce que celui-là peut oublier à ma place ?

Je lui demande de ne pas se souvenir, mais à quoi servent les livres, répond-il, si tu veux que j'oublie à ta place ? Je lui réponds calmement que je n'arrive pas à me souvenir d'autre chose.

Chaque fois que je me souviens, je suis le comte Lorenzo de Bélissens. J'ai un château en province et un magnifique appartement à Paris. J'ai aimé une femme plus que toutes les autres. Cela m'est arrivé en toute sincérité, ce qui est rare et j'en ai conscience. Je ne me souviens pas de l'avoir tuée. Pourquoi l'aurais-je tuée d'ailleurs ? C'est ce qui arrive quand on perd la tête, m'explique-t-on en me montrant des photos, mais je ne reconnais pas ses jambes. Ses yeux photographiques ne me disent rien. Que se passe-t-il entre ces photos et moi ?

C'est ce que je demande et on me répond qu'on n'en sait rien, qu'on aimerait savoir et qu'on fait ce qu'on peut. En tout cas, je ne suis pas le comte Lorenzo de Bélissens. Je n'ai jamais été à Bagdad pour y vivre une guerre insensée. Je ne suis pas un héros du témoignage journalistique.

Bon.

— Vous êtes ce que vous êtes, me dit-on. Un point c'est tout et à la ligne. Et si vous n'êtes pas fou à lier, on pourrait dire que vous êtes un assassin mais bien sûr, les mères ne disent jamais cela de leur fils.

Moi, je vais vous dire comment je fais : je m'assois dans un coin du parc (il y a quatre coins absolument identiques et dans chaque coin identique, le jardinier a installé des châssis au verre humide). Je m'assois donc près des châssis et j'attends que le jardinier s'amène. Il ne manque pas d'arriver en secouant la tête.

— Non, missié, faut pas 'estez là ! Vous faites de l'omb' à mes 'osiers. Je commence à en avoi' assez de vous le ' épétez chaque jou' ! Allez zou ! fichez-moi le camp.

Et il secoue son infâme moignon sous mon nez et je ne bouge pas. Je le regarde bien en face. S'il veut que je me bouge de là, il faut qu'il demande de l'aide. Je ne suis pas facile à déplacer comme un point dans une phrase.

— Ne faites pas d'hitoi'e', missié le comte.

— Je ne suis pas le comte dont tu parles, espèce de sale nègre dégoûtant !

— Premié'e nouvelle ! s'écrie le nègre. C'est la premiè'e nouvelle de la jou'née, espèce de sale nabot !

— Je ne suis pas un nabot ! Tu es noir, et manchot par-dessus le marché ! Ça ne te donne pas le droit de me dire la vérité.

— Tu n'es pas le comte Lorenzo de Bélissen' ! ça alo' ! Pas le comte que tout le monde c'oyait, mais tu es toujou' aussi petit.

— Sale nègre dégueulasse ! Vieux pédé de manchot ! Laisse-moi tranquille maintenant ! Je me fiche de ne pas être le comte ! Je me fiche d'être un nain ! Je me fiche d'avoir perdu la mémoire !

— Tu ne te fiches de 'ien, mon pauv' vieux. Si tu étais comte et bien g'and et la tête toute 'emplie de mémoi'e, tu ne se'ais pas ici à fai'e chier le monde ! Ti'e toi de là, espèce de mange me'de ! Tu fais de l'omb'e à ma cultu'e. Va p'end'e le soleil avec les oiseaux. Tu les vois, les oiseaux, dans les a'b'es ? Est-ce que tu les vois au moins ?

Je les vois. Je vois tous les oiseaux. Il y en a des milliers. Les arbres se mélangent à leurs ailes et délicatement ils se posent. C'est une plage de sable fin avec un ciel qui bouge, sans écume, et les oiseaux surgissent du ciel. Je n'ai pas le temps de les compter. Est-ce qu'on peut compter tous les oiseaux ?

— Alo' ! tu les vois, ces nom de dieu d'oiseaux ! fait le nègre en essayant de me soulever. Mais ce n'est pas facile avec un seul bras et je sens son souffle dans mon cou.

— Fiche-moi la paix sale nègre ! Je ne suis pas la femme dont tu rêves !

Le soir, je me glisse le long du toit. Il y a une brèche dans le mur de la chapelle, une brèche juste à ma taille, et je me glisse le long du toit à la lumière de la lune.

— Dis donc ! sale nabot ! fait le nègre en me mordant une oreille (ses dents sont blanches, j'aime ses dents), et il me soulève avec son bras, avec le cou, il a glissé sa tête sous mon épaule et il me transporte dans l'allée feuillue et il me balance sur un banc humide qui me réveille un peu.

C'est chaque fois la même chose. Je m'endors un peu, il vient me chercher et je l'insulte. Je sais bien que je suis le comte Lorenzo de Bélissens mais ils ne veulent pas d'un nain dans la famille et ils m'ont arraché la mémoire. Voilà ce qui m'arrive et je le dis au nègre. Il s'amuse avec un oiseau qu'il tient en équilibre sur sa tête.

— Je vous comp'ends, dit-il. C'est pas facile d'êt'e plus petit que les aut'es, su'tout si on est un comte de la vieille F'ance, pas facile, je vous c'ois, continue-t-il agaçant l'oiseau qui picore son moignon.

La femme que j'aime est deux fois plus haute que moi. Je n'ai pas de chance avec les femmes. Elles ont toujours été plus grandes que moi, ce qui ne m'a pas empêché de les aimer, mais pour ce qui est de leur faire des enfants, macache !

— Me'de, fait le nègre en me regardant, tout compte fait, vous n'êtes pas plus g'and que l'oiseau qui habite ma tête.

— Non, c'est vrai, remarquai-je avec lui, et l'oiseau descend à mon niveau, il étend ses ailes et on mesure : il est même plus grand que moi !

— Je regrette d'être plus grand que toi, dit l'oiseau en remontant sur la tête du nègre. Je regrette de te faire de la peine.

— Ce n'est pas toi qui me fais de la peine.

Il voudrait savoir de qui je parle mais il ne demande rien et tous les soirs, je me glisse sur le toit, à la lumière de la lune. Il y a une brèche dans le mur de la chapelle, une brèche aux arêtes de pierre et j'en emprunte le passage pour me glisser le long du toit, ce qui ne fait de mal à personne puisque personne ne le sait.

— Si tu l'écris, tout le monde va le savoir, me dit l'oiseau dans l'oreille pour que le nègre n'entende pas.

Et j'efface ce que j'ai écrit. L'oiseau a raison. Je ne dois pas tout écrire. Le problème n'est pas de donner à tout savoir ni de tout donner à savoir. On sait ce qu'on sait. Tout le monde est nègre et manchot et pédé par-dessus le marché.

— Maintenant que tu as effacé ce que tout le monde ne saura pas, qu'est-ce que tu vas dire ? fait remarquer l'oiseau devant tout le monde.

Et tout le monde ne comprend pas ce qu'il veut dire.

— Il a effacé quelque chose ? demande-t-on à la ronde. Est-ce que c'est vrai ce qu'on dit, qu'il a effacé quelque chose d'important.

L'oiseau leur a fait croire qu'il s'agissait de la mémoire mais il était question d'autre chose. L'oiseau n'est pas aussi sincère que je croyais. Le nègre manchot est son ami, pas moi.

— Bon, très bien, je n'efface plus, dis-je en réécrivant ce que j'avais effacé, et je me glisse le long du toit et tout le monde se demande pourquoi.

Je ne le sais pas moi-même. J'ai écrit ça comme ça, sans savoir, sans vraiment vouloir l'écrire, mais le jardinier est bien le nègre que j'ai décrit, grand, peut-être géant, manchot jusqu'au coude et pédé comme il sait que je l'aime. L'oiseau est le symbole de notre amour mais c'est sur sa tête qu'il picore les poux qui font la fête.

Je me gratte la tête presque avec fureur, ce qui n'inquiète personne des habitants qui l'inspirent quelquefois.

— P'omets-moi de ne plus fai'e de l'omb'e à mes fleu', me dit le nègre en se penchant.

— Je ne veux rien promettre, dis-je. Je ferai des promesses à tout le monde quand j'aurai retrouvé ma mémoire.

— Je c'oyais que tu n'en voulais pas de cette mémoi'e qui te va comme un gant !

— Je ferai de toi un nabot !

— Je te jette'ai un so't, et tu deviend'as tout noi' ! et peut-êt'e même que je me se'vi'ai de ton b'as pou' nou'i' la mémoi'e de mes ancêt'es !

— Je ne veux pas te ressembler !

— Tu me ressembleras si je veux ! C'est moi le sorcier prince de l'Afrique et personne ne résiste à mes sorts.

— Sale nè'e manchot et puant ! a'ache cet oiseau de ma bouche. Je veux pa'ler comme tout le monde !

— Tu parleras comme je veux que tu parles. C'est moi qui ordonne à présent et c'est à moi que l'oiseau obéit.

Oiseau noi' et blanc, pou'quoi ! Pou'quoi ce défaut de langue. Je ne suis pas le comte Lo'enzo de Bélissens. Je suis un nain qui pa'le nèg'e à cause d'un nèg'e qui pa'le nain. Au secou's ! Je deviens fou !

— La folie, c'est autre chose, dit le type qui m'accompagnait. Je vous assure que c'est vraiment autre chose.

Et la femme que j'avais p'ise pou' mon amante m'emb'asse chaudement su' le f'ont.

— Aut'echose ! m'éc'iai-je en m'éc'oulant. Expliquez-moi le sens de cette dispa'ition !

Et du 'eve's de la main, j'essuie tout t'ace de salive et de 'ouge. Le nèg'e pédé et manchot sou'it :

— Si j'avais une mère, dit-il, mais je n'en ai pas... je sais bien ce que je ferais.

— Et qu'est-ce que tu fe'ais ? dis-je en 'epoussant d'aut'es ét'eintes.

— Ce que je ferais, c'est l'amour, dit le nègre. Je n'ai jamais fait l'amour avec une femme. Voilà ce que je ferais avec une mère si j'en avais une. Mais je n'en ai pas.

— Dégoûtant ! s'éc'ia l'oiseau en 'ec'achant un pou. Ce que c'est dégoûtant une tignasse d'homme !

— Si tu n'es pas content, dit le nèg'e, va donc te faire voir entre les cuisses de cette femme.

Et d'un fo'midable 'eve's de la main, il envoie l'oiseau se balader ent'e les cuisses de la femme dont on me dit qu'elle est ma mè'e.

— Ah ! non, dit-elle en a'achant les plumes qui vi'evoltent ent'e ses cuisses, je ne veux pas d'oiseau entre mes cuisses ! En tout cas pas ce genre d'oiseau, si vous voyez ce que je veux dire.

Tout le monde voit t'ès bien ce qu'elle veut di'e et pe'sonne ne dit 'ien, sauf peut-êt'e l'oiseau qui boite maintenant, laissant t'aîner une aile ent'e les t'aces pa'allèles de ses pas.

— Ce sera pour une autre fois, me dit l'oiseau. Je ne promets rien mais on peut espérer.

Le nèg'e se g'atte la tête :

— Si l'oiseau me quitte, bonjour les poux !

Mais c'est moi que l'oiseau a quitté. C'est moi qu'il abandonne ent'e un nèg'e qui me baise'a le cul et une femme que je ne baise'ai pas et pe'sonne ne se pose la question de savoi' ce que je vais deveni'.

— Quand tu seras grand, tu seras petit ! me dit le type qui m'accompagnait.

— Ah bon ? fais-je en éca'quillant les yeux pa'ce qu'en p'incipe on dit la même chose mais à l'enve's et j'ai envie de demander pou'quoi c'est à l'enve's pou' moi et pas pou' les aut'es et je demande :

— Est-ce que je se'ai noi' aussi ?

Le type qui m'accompagnait me 'ega'da d'un ai' étonné.

— On ne change pas de couleur, m'expliqua-t-il.

Enfin moi, je c'oyais que c'était une explication et je savais que quand je se'ais g'and, je se'ai exactement petit et blanc.

— Est-ce que j'au'ai deux b'as ! demandai-je enco'e une fois pa'ce que je voulais tout savoi' de mon aveni' et su' ce sujet là le type qui m'accompagnait avait l'ai' d'en savoi' un sac'é bout !

— Bien sûr que tu auras deux bras ! me dit le type qui m'accompagnait. Tout le monde a deux bras sauf les manchots.

— Est-ce que je suis manchot ?

— Non, puisque tu as deux bras.

Et moi je savais que ce n'était pas toujou's le cas pa'ce que le nèg'e m'avait jeté un so't pou' que je ne lui 'essemble pas tout à fait.

Je se'ais un jou' noi', petit et manchot et je se'ais victime d'une ét'ange dispa'ition qui me vaud'ait bien de l'incomp'éhension de la pa't de mes semblables qui se'aient g'ands, blancs et deux b'as (je ne sais pas comme on appelle les ceusses qui ont deux b'as ; est-ce qu'on peut les appeler « deux b'as » ?)

— Est-ce que je se'ai pédé ? demandai-je au type qui m'accompagnait.

— Il n'y a pas de pédé dans la famille, dit-il en maniè'e d'explication. Mais je ne comp'enais pas pou'quoi c'était la cause que je ne se'ais pas moi-même et j'avais te'iblement envie de le deveni'.

— Si on parlait d'autre chose ? me dit le type qui m'accompagnait.

— On peut pa'ler de l'oiseau si tu veux.

— Il n'y a pas d'oiseau dans la famille. Demande à ta mère de t'en parler, si toutefois elle arrive à mettre un mot devant l'autre, ce dont je me permets de douter.

— Alo's je ne sais pas ce qu'un pè'e et un fils peuvent se di'e à pa't pa'ler des oiseaux et des pédés. Je ne vois v'aiment pas ce qu'on peut se di'e.

— Il y a un tas de choses dont on peut parler. Parlons de la guerre, voilà un sujet.

— Est-ce que les pédés font de bons soldats ?

— Je ne veux rien savoir de ce que font les pédés et de ce qu'ils ne font pas ! en voilà un sujet de conversation entre un père et son fils.

— Est-ce que les oiseaux meu'ent comme les hommes ?

— Ah ! ça suffit ! Sale nabot noir et manchot ! Si tu veux me parler de la vie, laisse-moi en choisir le sujet !

— Mais moi, il n'y a que deux sujets qui m'inté'essent : les oiseaux et les pédés.

— Ce n'est pas suffisant pour faire un livre !

— Mais je ne veux pas fai'e un liv'e !

— Tu feras ce que je te dirai !

Ah bon !

J'aime tant les oiseaux et j'aime'ais tant aimer les hommes. Est-ce que c'est pa'eil d'aimer un oiseau et d'aimer un homme ? Est-ce qu'on aime un homme comme on aime une femme ? Autant de questions qui 'este'ont sans 'éponse si je ne deviens pas pédé.

Donc, je se'ai pédé.

Et je deviens pédé comme ça. Je le dis à l'oiseau qui me dit :

— C'est bien d'être pédé mais c'est mieux d'être oiseau.

— C'est facile d'êt'e pédé, répondis-je avec cla'té, mais est-ce qu'on devient oiseau si on le veut ?

— On est oiseau ou on l'est pas !

Je se'ai donc un sale nabot noi', manchot, pédé, ce qui est loin de l'oiseau nécessai'e.

— À'ête de 'êver ! me dit le nègre. Tu es un nabot blanc, deux b'as, non-pédé (est-ce qu'on peut appeler « non-pédé » ce qui est non pédé ?).

Et je m'arrête de rêver à ce rêve impossible. Je suis assis sur un banc humide et froid à côté d'un nègre manchot qui jardine tous les jours les lieux de nos promenades sans fin.

En clignant des yeux et en regardant à travers l'écran de mes cils qui font de l'ombre à mon regard, je ressemble bien au comte Lorenzo de Bélissens. Bien sûr, je suis debout sur une chaise pour atteindre mon image dans le miroir au-dessus du lavabo. Je dois accepter la réalité.

Je ne l'accepte pas.

Mais si je veux ressembler à ce prince de l'Afrique, je reste le nain que j'ai toujours été, et si je m'approche de l'image de ce comte provincial, alors l'amour s'éloigne de moi comme l'oiseau de la maladie honteuse.

Je ne suis qu'un nain sans mémoire.

Non.

Je suis Bortek, prince de l'Afrique.

Non.

Je suis Lorenzo, comte de Bélissens.

Non.

Oui.

Je suis un nain sans mémoire. J'ai la couleur de l'oubli et deux bras raccourcis pour l'étreindre, Fleur, qui n'est pas une femme que je pourrai aimer.

— Bon alo's voyons ! s'écrie le nègre. Vous foutez le camp oui ou non ? Vous ne pouvez pas 'estez là. Ce sont mes fleu's que vous empêchez de fleu'i'.

Vous n'avez pas le d'oit d'agi' comme ça.

J'agis comment quand j'agis ? Est-ce que je fais des pirouettes ? C'est facile, les pirouettes, vue ma taille. C'est tellement facile. Je n'ai pas peur de me casser la tête. Est-ce que je peux faire des pirouettes ? Laissez-moi faire au moins une pirouette !

— Mais toutes les pirouettes que tu veux, Lorenzo, à l'endroit, à l'envers, à droite, à gauche, rien ne t'interdit de faire ce que tu veux de ton sens de l'équilibre.

— C'est vrai, dis-je sans y croire. C'est vrai que je peux et personne ne m'en empêchera.

Attendez.

Est-ce que je suis petit parce que je suis petit ou est-ce que je suis petit même si je suis grand ?

— Hein ? Qu'est-ce que tu dis ? Pirouette ! Mais vas-y, pirouette c'est amusant.

Je suis petit ou je suis grand ? Est-ce que les petits ont envie des femmes à ce point ? Est-ce que c'est quand on est grand qu'on ne les aime plus ?

— Hein ? Pirouette ! Pirouette ! Vas-y ! Ne te gêne pas pour nous. Tu ne veux pas qu'on regarde ? D'accord, on ne regarde pas.

Et hop ! Je fais couler mon sperme sur le fauteuil. On regarde le sperme sur le fauteuil. Dommage que ce ne soit pas pour faire des enfants qu'on fait ce genre de pirouettes. Pourquoi est-ce qu'on fait des pirouettes quand on le demande ?

Qu'est-ce que ça me fait plaisir !

— Encore une pirouette, Lorenzo.

— D'accord, mais pas tout seul.

— Ah non ! C'est pas le jeu ! C'est tout seul qu'on pirouette sinon ce n'est plus une pirouette.

Qu'est-ce qu'on fait quand on ne pirouette pas ?

— On fait l'amour, me dit-on.

Qui me le dit ?

— Je suis pédé, me répond-on. Ça fait longtemps que je ne pirouette plus mais pour ce qui est de faire l'amour, alors là, chapeau !

Chapeau quoi ?

— Et bien, chapeau, quoi ! Chapeau ! Chapeau !

Ah ! chapeau...

Ben oui, chapeau, chapeau quoi, avec qui ? avec quoi ? chapeau ! chapeau !

— Il a passé l'âge des pirouettes, constate-t-on d'un coup. Tant pis pour les pirouettes et tant pis pour les enfants !

Oui, tant pis pour les enfants et tant pis aussi pour les oiseaux.

— Bon ! dit le nègre, je vais che'cher de l'aide ! Comme s'il n'était pas assez grand pour s'occuper d'un nain de ma taille !

— Ce n'est pas ce que je veux di'e ! dit-il, et il revient avec deux solides gaillards qui ont l'air vachement heureux de me revoir.

— Lorenzo, me dit l'un d'eux en souriant, pourquoi est-ce que tu ennuies ce pauvre jardinier ?

— Je ne suis pas pauv'e ! s'exclame le nègre.

— Allons, Lorenzo. Retourne dans ta chambre. On va parler de ce que personne ne veut comprendre.

Je les suis. Ils ne sont pas pédés. Quelquefois, ils parlent des femmes. Je n'ai jamais vu leurs sexes de géants ni les femmes géantes qu'ils disent aimer. D'ailleurs, tout le monde est géant ici, sauf l'oiseau qui est à peu près de ma taille.

Je le rejoins sur le toit après avoir emprunté la brèche dans le mur de la chapelle. C'est la lune qui nous éclaire cette fois.

— Qu'est-ce qu'ils t'ont raconté ? me demande l'oiseau.

— Ils m'ont parlé des femmes parce que je voulais savoir si je pouvais en fabriquer une si ce n'est pas interdit par le règlement.

— Tu es fou ! Et alors ?

— Et alors je peux.

— Ah ? C'est bien.

— Et je leur ai demandé avec quoi on fabrique les femmes qu'on aime.

— Et qu'est-ce qu'ils t'ont répondu ?

— Ils m'ont dit que ça dépendait des raisons pour lesquelles on les aime.

— C'est une bonne réponse. J'aurais fait la même.

— Alors tu vas pouvoir m'expliquer.

— Que veux-tu savoir ?

— Je veux savoir ce que ça veut dire.

— Ce que veut dire quoi ?

— Ce que sont ces raisons !

— Je comprends que tu n'as pas compris.

— Et je te demande de m'expliquer !

Mais c'est chaque fois la même chose avec ce maudit oiseau ! Chaque fois que je lui demande de m'expliquer pouf ! il disparaît sans réponse et je reste sur le toit du château, pantois comme on peut l'être quand une pareille chose vous arrive et zip ! je glisse entre les tuiles et pour la première fois, je manque la gouttière, j'entends le cri de Spielberg qui m'aime et Crincrin qui rapplique en hurlant à la mort.

— Non de dieu de non de dieu de non de dieu ! fait le nègre en écartant les fleurs autour de mon corps disloqué. Non de dieu de non de dieu, missié le comte ! Mais qu'est-ce qui vous a p'is de monter su' le toit ?

Je ne réponds pas à cette question. Je monte sur le toit depuis des générations et il ne m'est jamais rien arrivé. Cette nuit, j'ai voulu innover. Il n'y avait pas de femme pour me donner un enfant, alors j'ai tenté l'impossible glissade et cette fois, je n'ai pas eu de chance. Nous avons eu de la chance depuis des générations et jamais nous n'en avons manqué mais enfin, comme dit mon père, qui est un expert en matière de générations, il n'y a jamais eu de nains dans la famille.

Un jour ou l'autre, on ne se débarrasse pas vraiment du descendant qui fait de l'ombre à la perfection théorique d'un arbre généalogique qui est tout ce qui reste au bout du compte. Cet attachement à la géométrie familiale, à la grammaire héréditaire, connaissance machinale, pensée réduite à une idée par l'action d'une histoire qui colle à l'histoire comme un papillon au carreau, cette symbolique du sexe, cette entente des jours et des nuits dans le sens de l'avenir, reflet du peu de changement, brèche visible seulement par l'écarquillement des yeux au moment d'une enfance différente par la volonté indiscutable et jamais évoquée d'un dieu à la tête de roi... ce sentiment du nous a bien fini par me mettre à ma place, sur le chemin d'une mémoire-impasse.

Le problème — vous comprenez ? — c'est que je n'ai pas compris tout de suite où on allait dans ce vieil autocar vert et bleu. J'ai demandé comme ça autour de moi : On va où ? Eh ! On va où ? Mais personne ne m'a répondu et j'ai pensé qu'on allait quelque part et qu'on finirait bien par le savoir.

L'autocar vert et bleu a franchi la haute grille de fer que le gardien a refermé derrière nous toussant un peu à cause de la fumée du vieil autocar vert et bleu.

On était monté dans l'autocar vert et bleu sans faire de commentaires.

— Ceux qui ne veulent pas venir restent !

On est tous venus, enfin ceux qui avaient été désignés parce que les autres ne sauraient jamais ce que ça représente vraiment, un voyage en autocar vers quelque part dont on ne sait rien.

Et l'autocar vert et bleu cahote, il tourne, il vire, il s'élance, il s'arrête. On est en train de rouler et chaque fois qu'il s'arrête, on se demande si c'est là qu'on va. Eh bien non, ce n'est pas là, c'est plus loin. Ce qu'il faut avoir comme patience !

Et la campagne arrive d'un coup. Ça change des murs et des alignements de vitrines, et des portes cochères à chaque croisement de notre route avec une autre route dont on se demande où elle va. Il y a un arbre ou deux qui ont l'air de veiller à cette superposition.

— Olivier ! me dit le nègre qui vient vers moi titubant dans l'allée. Je ne m'appelle pas Olivier mais Lorenzo. Peu importe ce qu'ils pensent de mon nom. Je voudrais tant savoir où je vais.

— Alo' mon vieux ? me dit le jardinier qui a voulu profiter de l'aubaine et qui a obtenu l'autorisation de venir avec nous. Son bras unique s'accroche aux dossiers. Et bien quoi : alors mon vieux ?

— 'ien, dit le jardinier, c'est juste pou' savoi' si tu n'as pas la nausée. La de'niè'e fois que tu es monté dans un autobus, tu m'as vomi su' les genoux. Je m'inquiétais de savoi' si tu allais 'ecommencer.

Je lui montre les dragées. Il secoue la tête.

— Ne les tiens pas dans ta main ! Elles vont fond'e, tu ve'as.

Je ne verrai rien.

— Fais comme tu veux.

C'est toujours ce que je fais.

Il s'assoit près de moi et me v'là tout aplati contre la vitre. Mais je ne dis rien et je regarde le paysage le plus loin possible. Il semble que nous sommes arrêtés. L'horizon est immobile et puis d'un coup, je regarde le bord de la chaussée et vlan ! me v'là à cent à l'heure et forcément, j'ai mal au cœur.

— Je vois que vous êtes malade, dit le jardinier doucement en faisant pivoter ma tête d'une main experte. P'enez donc une aut'e d'agée. Ça vous fe'a le plus g'and bien.

À l'autre bout de l'autocar vert et bleu, mon ami Kateb joue avec son oiseau empaillé, son oiseau qui perd des plumes et qui a une drôle d'odeur et qui regarde tout le monde de son regard de verre. Je vois la nuque de Kateb, ses cheveux noirs qui bouclent et l'oiseau semble regarder par la fenêtre ce que Kateb ne veut pas regarder, le paysage qui défile et qui s'immobilise à l'horizon et qui ralentit doucement chaque fois que le regard s'éloigne pour aller se fixer sur le dernier arbre visible.

— Où va-t-on ? je demande au jardinier qui n'a pas l'air d'en savoir plus que moi. Ce qu'il sait, il le sait comme tout le monde, comme moi, comme les autres. C'est que le père de Kateb est venu le chercher et que Kateb a refusé de le suivre. Alors aujourd'hui, il a l'air un peu triste, mais il n'a jamais fait d'histoires et il a été autorisé à venir avec nous. Ça, le nègre le sait comme tout le monde et personne n'a empêché Kateb d'amener son oiseau de paille, personne ne sait où on va, tout le monde voudrait le savoir, même le nègre qui fanfaronne. Il n'y a que Kateb qui s'en fiche et ce que lui dit l'oiseau, tandis qu'il joue à ralentir le paysage jusqu'à l'immobilisation horizontale, ne semble pas l'intéresser plus que ça. Il pense à la profondeur de son être. Ça le rend triste de ne pouvoir qu'une pensée.

— Où va-t-on ? je répète et le jardinier hausse les épaules une fois de plus.

— Comment voulez-vous que je le sache ? me dit-il en claquant des mains. On le sau'a quand on se'a a'ivé. C'est une belle ballade, non ?

Moi aussi, je joue au paysage comme l'oiseau ou comme Kateb et ça me soulève le cœur. Quand on arrivera où on va, je serai tellement malade qu'il faudra m'étendre sur l'herbe et me secouer la tête pour que je ne dorme pas. En attendant, je ne peux pas dormir. Le nègre a pris toute la place sur le siège. Je suis comme une mouche sur la vitre et l'oiseau me regarde d'un air étrange.

— Quelle idée, cet oiseau ! dit le nègre. Non, mais quelle idée ! Heu'eusement, ça ne sent pas mauvais. Ça une d'ôle d'odeu', vous ne t'ouvez pas ?

Moi, j'aurais dû faire empailler Crincrin et puis Spielberg par la même occasion. On m'empaillera bien un jour si ça continue.

— Qu'est-ce que vous me 'acontez là ? s'écrie le nègre en éclatant de rire. On n'empaille pas les êt'es humains dans ce pays.

On en fait quoi alors ?

— On les met dans un autoca' ve' et bleu et hop ! à la campagne ! Un aller et 'etou' ve' l'ho'izon avec un oiseau empaillé su' les genoux.

Ou un nègre manchot et gigantesque qui prend toute la place !

— Alo' là excusez-moi, missié Olivier, je ne m'étais pas 'endu compte.

Mais je prends moins de place que le bras qui lui manque. Il sourit en me regardant. Il a terriblement envie de me tapoter la tête. C'est toujours ce que j'inspire quand je montre ma mauvaise humeur. J'ai tellement envie d'empailler tout le monde.

— Et qu'est-ce que vous fe'ez dans un monde d'empaillés ? dit le nègre en secouant la tête.

Je me le demande. J'y mettrai le feu sans doute. Non pas par goût du feu. Un grand nègre empaillé ne ressemble pas à un oiseau empaillé. Non. Je préserverai les oiseaux du feu ou peut-être même que je leur rendrai leur chair afin qu'ils puissent de nouveau voler. Est-ce que c'est un oiseau cette poupée de paille ? Kateb ne répondra pas à cette question. L'oiseau qu'il retient ne vole pas.

J'imagine qu'il me regarde pour m'interroger. On va où Lorenzo ? Je voudrais le savoir.

On va au musée des Oiseaux Empaillés. Le MOE.

Quelle blague ! dit l'oiseau qui voudrait secouer ses plumes et se gratter les articulations du bout du bec. Quelle blague, ce musée qui n'existe pas, répète-t-il sans changer de regard.

— Avez-vous donc fini de 'ega'der cet oiseau ! dit le nègre en me donnant un coup d'épaule. Vous n'allez pas vous y mett'e vous aussi !

Me mettre à empailler les oiseaux ! Je ne sais pas ce que ça veut dire.

— Il faud'a bien qu'on a'ive t'ès vite, sinon on ne se'a pas 'ent'é avant la nuit, et tout le monde n'aime pas la nuit. Ça fe'ait de ces histoi'es ! Non mais, je ne vous dis que ça ! Quelles histoi'es ça fe'ait !

L'autocar ralentit encore une fois mais il ne s'arrête pas. Il vire d'un coup sur la droite et il ralentit encore. Le chauffeur rentre les vitesses. On grimpe une sacrée côte bordée de saules dont les branches caressent l'autocar, crachant leur chlorophylle contre les vitres. Je me soulève un peu pour regarder. Le nègre a posé sa tête sur la mienne.

— On est a'ivé ! On est a'ivé ! s'écrie-t-il.

On est arrivé où ? Tout le monde s'écrase contre les fenêtres. C'est quoi, ces arbres verts et cette allée ? On croise un autre jardinier qui salue et puis un groupe de femmes dont une nous fait un pied de nez et puis soudain tout s'éclaire. On quitte l'allée d'ombre verte. La terre s'horizontalise sous l'autocar. Une vive clarté nous entoure. On est arrivé !

L'autocar s'arrête. Le moteur est coupé. Les portes s'ouvrent. On s'aligne contre le flanc de l'autocar. L'oiseau de Kateb est posé par terre.

— Tu ne vas pas le laisser là. Pose-le sur un siège. Je le surveillerai.

— Mon cul !

Bon. À une centaine de mètres, un gigantesque édifice de fer et de béton. Tout le monde est un peu déçu. C'est l'observatoire astronomique. On l'a déjà vu mille fois. On rouscaille un peu mais sans plus. Ça nous fait de l'air, voilà tout. Il n'y a que Kateb qui lève la tête. Il tient son oiseau contre lui. Je sens son odeur étrange. Il regarde la tourelle d'acier et le tube qui surgit comme un doigt, désignant la vastitude et son pouvoir de l'investir pour satisfaire notre curiosité maladive.

— Et on se tient tranquille. On ne crache pas par terre. On ne regarde pas les gens dans les yeux. On évite de les toucher. On ne répond pas aux remarques. On se contente de regarder et d'écouter.

On a l'habitude. La bonne femme du guichet nous salue. C'est une grosse femme à la peau douce, un de nos nombreux phantasmes. Ça fait plaisir de la revoir et de constater qu'elle n'y voit pas d'inconvénient. Il n'y a que Kateb qui l'intrigue. Quand elle le regarde, elle cesse de sourire un moment et puis elle sourit de nouveau et Kateb lui montre l'oiseau empaillé.

— C'est lui qui s'appelle Kateb, dit-il.

Elle sourit gentiment. Elle fait oui de la tête comme si elle savait déjà et Kateb lui tourne le dos et il montre l'installation à l'oiseau, le tube de métal, les mécanismes, les rotatives, les échelles qui courent et le grand écran vidéo où l'infini a l'air d'un tableau de Rauschenberg, mais l'oiseau préfère écouter la musique électronique.

Il y a une femme qui me regarde. Si on regarde Kateb, c'est à cause de sa tête frisée ; le nègre à cause de sa couleur ou de son bras ou de son incroyable altitude ; on regarde celui-là parce qu'il bave un peu et cet autre qui a de la morve au nez ou celui-ci qui rigole étrangement du fond de la gorge — mais on me regarde parce que je prends deux fois moins de place que les autres. Je suis deux fois moins haut, je pèse deux fois moins, j'ai besoin d'une chaise pour m'asseoir mais je peux partager le dossier. On n'est pas là pour observer les autres mais c'est pourtant ce qu'on fait et je la regarde droit dans les yeux. On dirait qu'elle a peur du type qui l'accompagne. Il me regarde durement. Je ne le regarde pas. Je regarde sa femme. Elle n'arrive pas à détourner son regard. Le type commence à s'énerver. Il s'agite au bord de mon image dont elle est le centre et puis l'oiseau traverse cette image, répandant son odeur de formol. Il se demande ce que c'est, cet oiseau. Elle aussi se met à le regarder. Je m'enfuis en courant et le nègre m'arrête gentiment. Elle ne me regarde plus. Elle discute de l'oiseau avec lui et il secoue la tête pour lui dire non. Elle veut l'acheter ou quoi ? Il ne se souvient pas du nom de l'oiseau. Il reconnaît les couleurs, le bec, la crête. Il voit bien le dessin de l'aile mais le nom ne lui revient pas et il hausse les épaules en souriant. Il a déjà rencontré ce genre d'oiseau. Elle trouve ça fantastique. Elle a envie de poser la question à Kateb mais Kateb passe sans la regarder. Ce qui intéresse Kateb, c'est le tube et ce que tout le monde regarde dedans. Il s'approche, il s'éloigne de nous, quelqu'un l'appelle doucement. Le nègre me flatte le crâne. Il va s'occuper de Kateb.

— Tu ne veux pas que je tienne l'oiseau ? demande-t-il à Kateb qui répond non. Si tu veux voi' quelque chose, l'oiseau va te gêner. Donne-le-moi le temps d'aller voi'.

Mais c'est non, pas sans l'oiseau. Le nègre hausse les épaules en nous regardant et il pose une main sur le dos de l'oiseau. C'est juste pour le caresser. Kateb ne s'inquiète pas. Il dirige le regard de l'oiseau vers le tube et en s'approchant encore, il comprend que ce truc énorme, c'est une sorte de longue vue et il se tourne vers moi en souriant : Eh Lorenzo ! Une longue-vue ! Moi je savais déjà depuis longtemps mais l'étonnement de Kateb me ravit et je me rapproche de lui.

— C'est un peu ça, dis-je. Est-ce que tu vas regarder dedans ?

— Si personne ne m'en empêche, oui, dit Kateb en me tendant l'oiseau.

— C'est bon, dit le nègre, c'est bon, c'est bon. Allez donc 'ega'der dans cette c'te foutue machine. Ce qu'il y a voi' ne vous 'enseigne'a su' 'ien.

— Moi j'ai déjà vu, dis-je au nègre. C'est Kateb qui veut voir. L'oiseau est empaillé, vous comprenez ?

— Je comp'ends, je comp'ends, dit le nègre, et c'est beaucoup mieux comme ça.

Il tend la main à Kateb qui me regarde et comme je ne manifeste aucune contestation, Kateb prend le poignet du nègre et il se laisse conduire au pied de la machine. Là, un type en tablier blanc leur sourit. Il leur dit quelque chose qui fait rire le nègre mais Kateb est déjà dans le tube. Il glisse doucement le long de son regard jusqu'à l'infini qui l'absorbe.

Moi, j'ai l'oiseau dans les bras. Tout le monde me regarde. L'oiseau est aussi grand que moi mais ça n'ajoute rien à mes dimensions. La femme que j'avais regardée s'étonne. Elle montre l'oiseau du doigt et le type qui l'accompagne se souvient du nom.

— Paparouette ! s'écrie-t-il et tout le monde le prend pour un fou — ce qu'il n'est pas — et sa femme se met à rire doucement et il rougit jusqu'à la cravate.

— C'est un paparouette, dit-il en élevant un peu la voix et montrant l'oiseau pour que tout le monde comprenne qu'il parlait de l'oiseau et qu'il avait prononcé son nom, non pas pour que tout le monde sache mais parce que sa femme voulait savoir.

— Paparouette ! répète sa femme en gloussant.

— Et oui : paparouette, oiseau des îles !

Mais de quelle île parle-t-il ? Est-ce qu'il va se mettre à le dire ?

— Oui, c'est un paparouette de Pitousie.

C'est Kateb qui va être content de le savoir. À moins qu'il le sache déjà. En attendant, il est couché sur une espèce de fauteuil et le type en tablier blanc lui a branché un tuyau dans l'œil droit, ce qui ne semble pas le faire souffrir, au contraire. Il parle sans arrêt, de ce qu'il voit sans doute, je n'en sais rien, je ne comprends pas ou alors il s'exprime dans sa langue maternelle tant sa joie est profonde.

Le nègre a l'air ravi. C'est toujours l'air qu'il prend quand l'un d'entre nous vit un moment de bonheur. Il se gratte le moignon en souriant. Il regarde la bouche de Kateb et il ne pense plus du tout à l'oiseau.

Moi, j'ai envie de parler à la femme. Bon d'accord, c'est un paparouette de Pitousie. Le type qui l'accompagne et qui a l'air de l'aimer ne fait pas semblant de s'y connaître en matière de faune pitousiaque. Je m'avise de ne pas en discuter mais elle n'arrive pas à décrocher son regard du plumage de ce maudit oiseau et le type qui l'accompagne lui tient un discours tellement savant que d'autres personnes se mettent à l'écouter, secouant la tête en prononçant les mots Pitousie et paparouette.

Je m'approche de la femme et elle, elle voit l'oiseau s'approcher, ce qui la ravit et maintenant, le type touche les plumes du bout du doigt, donnant des noms aux couleurs, aux formes, parlant du cri de l'oiseau et l'imitant sans doute parfaitement, ce qui fait rire sa femme, et d'autres personnes se mettent à rire.

— Rrricoulette ! Rrrirrriicoulette ! fait le type en pointant le menton et avec les bras, il secoue des ailes imaginaires et il gratte le sol du bout du pied rrricoulette ricoulette ricoulette et contre mon bras humide, je sens là aussi la femme qui rit. Elle ne sait pas que je la sens. Elle ne pense qu'à l'oiseau que son mari imite si bien. Enfin, comment savoir s'il l'imite aussi bien que ça ? Il est le seul à tenir ce langage et on dirait qu'il va se mettre à voler et je touche le genou de la femme et c'est moi qui m'envole vers le plafond et je retombe sur l'oiseau qui craque, qui se transforme, qui sent la même odeur mais en plus fort.

— Non mais ! dit le type en s'éloignant, et la femme boitille en tentant de remettre son pied dans la chaussure.

— Merde ! L'oiseau ! fait le nègre.

— C'est encore Lorenzo qui a fait peur à une femme.

— Merde, merde et merde. On rentre.

— Et Kateb qui a l'air si heureux !

L'oiseau ne ressemble plus à un oiseau. Le nègre le soulève par un coin de la peau et ça a l'air d'un sac avec du sable dedans et un morceau de bec ouvert.

Kateb a toujours son tuyau dans l'œil, un sacré tuyau qui s'enfonce dans son cerveau, et les images font d'étranges connexions dans sa mémoire.

— Bon, ça suffit. On voudrait regarder nous aussi.

— On ne regarde plus rien. On s'en va.

— Est-ce qu'on va lui faire une piqûre ?

En ce qui me concerne, on vient de m'en faire une. J'aime bien ce genre de piqûre. Remarquez bien que je ne me suis pas énervé. On s'excuse auprès de la femme qui sourit. Le type fait un geste pour rassurer tout le monde et le nègre montre le paparouette de Pitousie qui ne ressemble même plus à un oiseau. Il faudra faire une piqûre à Kateb quand on lui aura sorti le tuyau de la tête. Il n'aimera pas du tout ce qui est arrivé à l'oiseau. On lui expliquera que le genou de la femme m'a atteint en pleine figure et que je n'ai rien pu faire pour éviter de tomber sur l'oiseau et l'oiseau est mort sans que personne ne puisse rien faire et d'ailleurs, personne n'a rien fait.

— Eh Kateb, il faut sortir le tuyau. Tu as assez regardé là-dedans. On s'en va.

— On s'en va ? dit Kateb tandis que le type en tablier blanc lui enlève le tuyau de la tête.

Kateb me regarde en souriant. Il accepte de partir sans faire d'histoires. Des histoires, moi, j'en ai fait. Je fais tellement d'histoires à cause des femmes. C'est bien leur faute si j'en suis là à regarder Kateb pour lui demander pardon et Kateb ne comprend rien. il quitte le fauteuil, contemple encore une fois la machine et il s'amène et le v'là tout contre moi. il ne voit pas l'oiseau dans mes bras.

— Il s'est envolé ? me demande-t-il.

— Oui, dit le nègre en planquant les restes au fond de sa poche.

— Il fallait bien que ça arrive, dit Kateb. Il aurait pu choisir un autre moment mais enfin ! il fait ce qu'il veut. Lorenzo peut-il regarder dans le tube ?

Ça alors ! pas une larme, pas un cri donc pas de piqûre ! et moi qui commence à tourner de l'œil.

— Mais qu'est-ce qu'il a, Lorenzo ! fait Kateb en soutenant mon petit corps.

— C'est l'autocar, explique le nègre.

Au fond de sa poche, l'oiseau sent toujours aussi mauvais et il fait un drôle de bruit, comme si les os s'entrechoquaient, mais Kateb ne fait pas la relation et il m'aide à m'installer dans l'autocar.

— On lui a fait une piqûre ou quoi ? demande-t-il à la ronde. Il comprend qu'on m'en a fait une. Il sait pourquoi. Il ne sait pas tout. Il sait au sujet des femmes. Il ne sait rien au sujet de l'oiseau.

— Pauvre Lorenzo, dit-il en me tenant la tête, est-ce que la femme a eu très peur cette fois ?

Non, elle n'a pas eu très peur. Il ne s'est peut-être rien passé d'ailleurs. Elle a cru que Lorenzo la chatouillait. Sans doute était-elle impressionnée par son corps. Lorenzo a aussi un drôle de regard. Non, il ne s'est rien passé mais enfin, on ne sait jamais ! Et puis, il y avait l'histoire de l'oiseau. Ah oui ? Il s'est envolé... C'est bien ! C'est bien ! Oui, c'est ça, il s'est envolé et le type qui expliquait à sa femme quel genre d'oiseau c'était et la femme qui riait parce que le type imitait le cri de l'oiseau et il grattait le sol du bout du pied pour montrer comment se nourrissent ces oiseaux-là. Bien sûr, celui-là n'avait pas faim. Les oiseaux empaillés ne mangent pas mais ils volent, la preuve !

— Je suis triste, dit Kateb. Ce qui arrive à Lorenzo me rend triste. Je vais avoir besoin d'une piqûre moi aussi.

— Mais non, mais non, dit-on à la ronde. Occupe-toi bien de ton ami.

Je vois le nègre qui me jette un regard de dépit. Il semble me dire que je n'ai pas de chance avec les femmes et que lui n'a pas de chance avec les oiseaux. Il va en faire quoi de l'oiseau ? Il est irréparable. Il est vraiment sacrément cassé. Il aurait pu le réparer et le poser sur le lit de Kateb et Kateb aurait pensé que l'oiseau en avait assez de voler et il attendrait que l'envie le reprenne. Il fallait avoir ce genre de patience avec l'oiseau et Kateb qui était arabe et qui avait appris la patience. Il n'en manquait pas.

Je vois le dossier de moleskine, les bras de Kateb m'entourent affectueusement. J'ai vraiment besoin de ça en ce moment. Cette femme n'a rien compris. Elle aurait pu comprendre mais c'est l'oiseau qui la faisait rire. Moi, je lui faisais horreur.

J'ai aimé sa chair. Enfin, ce que j'en ai connu, cette longue cuisse chaude et la peau qui mentait bah ! ne pensons plus à ça, ne pensons plus à l'oiseau non plus. Le problème est réglé, je crois. Le nègre le jettera dans une poubelle et Kateb pensera qu'il vole. Entre le vol et la poubelle, il y aura toujours ma différence.

— Quand est-ce qu'on arrive ? demande-t-on à la ronde. On arrivera quand on arrivera, merde ! C'est que tout le monde est un peu énervé à cause de l'histoire que Lorenzo n'a pas manqué de faire (c'est chaque fois la même chose).

— Ça t'a plu l'obse'vatoi'e, Kateb ? demande le nègre qui dissimule la vérité.

— Il faudra que j'y retourne, dit Kateb.

— Il n'y a pas de 'aison que ça n'a'ive pas.

— Alors ça arrivera, dit Kateb, et il faudra que ça arrive aussi à Lorenzo. Il a besoin de voir du monde. Il ne faut plus qu'on lui fasse de piqûres mais pour ça, il faudrait qu'il arrête d'embêter les femmes. Il a eu de la chance avec celle-là. C'est l'oiseau qui lui plaisait. Elle n'a pas bien mesuré l'outrage.

— On arrive quand ? demandai-je, luttant contre l'endormissement tandis que la tranquillité descendait sur moi.

— On est presque arrivé, dit Kateb. Si tu pouvais regarder par la fenêtre, tu pourrais apercevoir la ville à l'horizon, la ville qui ne bouge pas maintenant. Ils ont allumé toutes les lumières. tu ne veux pas regarder ?

— Non, je n'ai pas la force. Je regrette pour l'oiseau.

— Il n'y a rien à regretter. Il vole parce que c'est un oiseau et toi, tu aimes les femmes parce que tu es un homme.

— Tu parles d'un homme !

— Le problème, c'est que les femmes sont plus grandes que toi. Les petites filles ne font pas l'amour et si on le leur fait (ce qui n'est pas normal), alors le monde change et il faut faire l'amour tout seul.

— Mais le monde n'a pas changé, je m'écrie, repoussant la tranquillité que me cherche le sommeil. Je n'ai jamais fait l'amour à une petite fille, à une femme encore moins et le monde est toujours le même et je fais l'amour tout seul.

— On le fera ensemble si tu veux.

— Est-ce que le monde change si ça arrive ?

— Je ne sais pas, dit Kateb. Comment le savoir ?

— Demande-le au nègre, dis-je. Il sait un tas de choses au sujet de l'amour.

— Je lui demanderai s'il me parle de l'oiseau.

— Il t'en parlera, dis-je. Sûr qu'il t'en parlera.

On est en train de parler de quoi au juste ? De l'amour, des femmes, de l'oiseau ? Je n'ai pas envie d'être pédé. Les petites filles ne me font pas lever la queue. Ce sont les femmes que j'aime.

Mais Kateb est déjà en train de me caresser. Le nègre regarde faire. Il ne bouge pas. Il regarde mon sexe énorme maintenant. La tranquillité se change en volupté. Je ferme les yeux. Les femmes s'approchent. Ce n'est pas un rêve.

C'était du temps de ma grandeur. J'étais comte de Bélissens et je possédais un magnifique château dans une province dont je tairai le nom. Il y avait une femme dans ma vie et mon père a eu l'idée du télescope et mon rêve s'est écroulé.

— C'est une bonne idée, expliquait-il au représentant du gouvernement. Et celui-ci approuvait sans réticences. Mon fils est un nain, autrement dit sa présence physique est une injure à ma nature d'homme. Il est de plus un malade mental, ce qui doit constituer une injure encore plus grave. Je ne compte plus sur ma semence pour repeupler ce château et encore moins sur la comtesse pour qui les jeux de l'amour ne s'accompagnent pas de la production de cette même semence. Autrement dit, une fois morts et enterrés, je veux parler de la comtesse et de moi-même, ce château n'aura plus de raison d'être. Alors je vous le propose en héritage et je vous laisse le choix de sa destination.

Allez Hop ! Regardez-moi bien en face. Vous en ferez quoi de ce château : un asile de fous ou un observatoire astronomique ?

Devinez !

C'est devenu un chantier. La vie devient un chantier chaque fois qu'on veut en améliorer la mélancolie. C'est exactement ce qui est arrivé à notre vie familiale.

— Bon. Et maintenant on fait quoi ? dat mon père tandis que les truelles et la pierre se gratouillaient.

Moi, j'avais atteint ma taille maximum. On savait que je ne grandirais plus. Tout le monde le savait et tout le monde se taisait. J'avais la plus grosse tête de l'école et pour cause !

— On fait quoi maintenant ? demande mon père en sortant du cimetière. Il avait serré toutes les mains et maintenant il se demandait ce qu'on allait faire, enfin... il parlait de lui. Moi, j'ai eu du mal à entrer dans la voiture. Personne ne m'a aidé.

— On fait rien ? dit mon père. Ah si... on mange. Il faut manger. Ça creuse, les enterrements. N'est-ce pas mon fils ?

Moi, je peux manger tout ce que je veux. La seule chose qui grossit, c'est ma tête déjà énorme. Alors un repas de plus ou de moins ! Et puis maman est morte, alors...

Je voulais regarder les maçons, leurs tabliers gris et le seau plein de mortier rose couleur du marbre qui l'entoure, mais mon père avait fait signe au chauffeur et le moteur de la voiture était démarré quand mon père me poussa dans les sièges.

— Qu'est-ce qu'on peut faire ? dit quelqu'un qui savait très bien qu'il n'y avait rien à faire.

On est rentré au château où les gens de l'observatoire 1 étaient en train de s'installer. Une fois, j'avais entendu mon père dire : ad lui faudra sans doute un médecin, et plus tard bien après sa mort, ils ont fait venir un médecin et c'est lui qui a eu l'idée d'occuper la partie inhabitée du château avec des gens qu'il appelait ses malades et c'est comme ça que le château est devenu ce qu'il est aujourd'hui.

La partie centrale était un musée ou plutôt une espèce de résumé très documenté de la vie de mon père qui avait été aventureuse. Tous les étés, des touristes venaient gratter les tapisseries de cuir ou rayer du bout de leur clé de contact le vernis impeccable d'une table ou d'une console. Cette partie du château était à l'image de mon père qui avait non seulement le goût du luxe mais aussi celui du mystère. Ainsi la lionne dans la bibliothèque, une lionne qu'il avait tuée de ses propres mains et qu'il avait fait empailler. Elle rugissait silencieusement entre deux chandeliers en forme de nègres laquais. Et puis il y avait les sentences qui couraient au ras des murs et dont le sens n'était pas établi d'une manière certaine. Il y avait aussi la chambre d'ébène et de cuir que Napoléon III n'occupa jamais bien qu'elle lui fut destinée, et ce salon aux murs tendus de peau d'éléphant, et cette chapelle qu'un pape avait consacrée. Il y avait l'autel de marbre au pied duquel ils reposaient maintenant côte à côte dans le même cercueil sous une épaisse couche de marbre qui leur ressemblait cruellement. On ne donnait plus la messe dans cette chapelle. Tous les paysans avaient changé. Et puis au fond de la chapelle, faisant face à l'autel mais le dominant, le balcon ciselé, incrusté, qui donnait sur la chambre de ma mère. C'est là qu'elle assistait aux offices, vêtue d'une chemise et d'une robe de chambre et on lui montait dans une coupe d'argent l' hostie salvatrice qu'elle suçait avec ferveur.

De tout cela, de toute cette vie d'aventures sans doute, on avait fait un musée très visité. Non pas que les choses qu'on y montrait y fussent exceptionnelles (il n'y avait pas d'œuvres d'art par exemple) mais c'était un montage luxueux autour de la personnalité de mon père dont on ne pouvait ignorer qu'il avait été réellement aimé par une femme qui était ma mère. Leurs initiales curieusement cadelées s'enchevêtraient amoureusement sur la grille à l'entrée du château et tout le monde s'imaginait sans peine ce qu'il fallait d'amour véritable pour s'enchevêtrer à ce point.

Et puis ils avaient installé l'observatoire astronomique. C'est-à-dire un télescope, un honnête télescope, et la machinerie qui l'accompagnait, dans laquelle il fallait bien compter une bonne dizaine d'êtres humains.

En arrivant au château, une fois refermée la grille initiatique au bout de l'allée bordée de peupliers, la gigantesque porte s'entrouvrait et le gardien montrait la coquille St Jacques à hauteur d'homme près de la porte et on pouvait supposer que mon père avait été un fameux pèlerin du temps de Nicolas et de Pernelle. Quel rapport y avait-il entre les deux crocodiles de pierre qui descendaient lentement de chaque côté de l'escalier ? Le nègre faisait pivoter la coquille et on apercevait le trou qu'elle cachait et on se posait la question de savoir à quoi pouvait bien servir ce trou.

— Vous allez le savoir, disait le nègre qui était à la fois jardinier gardien et guide, et il conduisait le groupe émoustillé dans le labyrinthe du musée, montrant de temps en temps sur un mur une semblable coquille St Jacques qu'un des visiteurs soulevait en plaisantant, sachant qu'il ne pouvait pas manquer d'y avoir un trou à cet endroit du mur et tout le monde s'émerveillait et chaque fois qu'on apercevait une coquille, on allait la soulever et on regardait béatement le trou, se demandant ce que pouvait bien signifier cette drôle d'excentricité.

Et c'est ainsi que le nègre conduisait les visiteurs. On visitait chaque pièce attentivement, toujours à la recherche d'une coquille et d'un trou, et quand la visite du musée était terminée, on ne savait toujours rien de ce mystère, et le nègre s'amusait comme un fou, ne s'avisant jamais toutefois de décourager tout le monde en faisant durer le mystère d'une manière exagérée. Il fallait pourtant que quelqu'un se décourageât, ce qui ne manquait pas d'arriver.

— Si on allait voir le télescope ? demandait cette personne qui en avait assez des coquilles St Jacques. Et tout le monde participait soudain à son découragement et levait la tête vers le haut d'un escalier tandis que le nègre, souriant de toutes ses dents, en désignait le bas d'un doigt noir et impératif. Et tout le monde se fatiguait alors. On n'avait pas du tout envie de visiter les caves du château. On allait jeter un coup d'œil au télescope, écouter vaguement les explications de l'étudiant préposé à cette tâche et même lui acheter quelques exemplaires du bulletin annuel de l'observatoire dont on ne ferait rien bien sûr faute de s'intéresser à l'astronomie mais enfin, on avait vu le château, on avait vaguement rêvé de l'Afrique, regretté toutefois les yeux de verre de la lionne, fantasmé sans doute un peu sur la proximité d'une chambre et d'une chapelle et on allait repartir pour une autre destination à bord de l'autocar bondissant qui effaçait doucement la mémoire.

— Tout le monde descend ! ordonnait le nègre.

Qu'y avait-il en bas ? S'il s'agissait de bouteilles, on en viderait quelques-unes ou bien s'agissait-il plutôt d'une salle de torture. Dans ce cas, on rigolerait un peu.

Mais rien de tout cela ! Une fois arrivé en bas de l'escalier, on se bousculait devant la porte métallique dans laquelle le nègre faisait tourner une étrange clé lumineuse en forme de carte bancaire et la porte s'ouvrait sur le sourire incomparable d'un étudiant maigre et chevelu qui souhaitait la bienvenue à tout le monde et, d'une main fière de l'être, il montrait l'incroyable machine que tout le monde s'était attendu à voir sur le toit du château et non pas dans le sous-sol et tout le monde supposait que le télescope ne fonctionnait pas, que c'était une excentricité du comte mon père, sans intérêt celle-là (à ce moment de la visite du château, on commençait à se fatiguer en matière d'excentricité), ou bien alors qu'il n'y avait plus d'observatoire, qu'on l'avait déménagé du toit pour en installer les restes dans cette cave, en quoi on se foutait bien de la gueule du visiteur !

— Mais pas du tout ! jubilait le nègre qui avait composé ce petit drame. Pas du tout ! Pas du tout !

Mais comme on était fatigué par les pitreries de ce nègre fantasque (qui après tout n'était qu'un jardinier), on se mettait à trépigner sur place tandis que l'étudiant attendait sûrement que le nègre s'expliquât encore sur la raison de ses curieux agissements.

Et quand il l'avait fait, tout le monde était franchement émerveillé. Il avait tout expliqué : l'installation de l'observatoire dans la cour du château et le jeu des coquilles St Jacques n'était pas sans rapport ; il n'y avait plus qu'à écouter le discours ennuyeux du jovial étudiant qui avait l'air de prendre un malin plaisir à brouiller les cartes du ciel. On ne comprenait rien à ce qu'il disait. On s'en fichait un peu d'ailleurs et on regardait le nègre avec admiration. On ne l'admirait pas lui personnellement mais les paroles de l'étudiant vous éloignaient tellement de l'atmosphère merveilleuse que le nègre avait su soutenir jusqu'au bout, qu'on se fiait encore à sa présence d'un large coup d'œil dans son regard blanc, par quoi on insistait sur ce qu'on lui devait et qu'on n'oublierait sans doute jamais.

Mais l'étudiant ne permettait en aucune façon qu'on s'allongeât à sa place sur la couchette et qu'on se vissât l'optique dans l'œil pour recevoir du ciel les rayons lumineux qui, captés à travers un trou pratiqué dans le toit, de trou en trou à travers le château, parvenait jusqu'à la dernière lentille.

C'était vraiment dommage de ne pas pouvoir essayer ce regard. Le nègre disait qu'il était prêt à soulever toutes les coquilles St Jacques afin que tout le monde pût se rendre compte de l'efficacité du système inventé par le comte mon père, mais l'étudiant secouait son doigt d'une manière impérative. On avait un peu envie de l'étrangler mais on s'en gardait bien et il triomphait en poussant tout le monde dehors sur le palier de l'escalier qu'on remontait en grommelant. La bonne ambiance que le nègre avait su créer n'était plus et cela à cause d'un stupide étudiant qui appliquait le règlement à la lettre.

Mais le nègre avait calculé cela aussi. Il fallait que tout le monde fût déçu pour s'émerveiller encore davantage de ce qui allait lui être révélé maintenant. On avait vaguement rêvé de l'Afrique, regretté toutefois les yeux de verre de la lionne, fantasmé sans doute un peu sur la proximité d'une chambre et d'une chapelle et maintenant on savait tout du mystère des coquilles St Jacques et on était terriblement déçu de n'en connaître que la théorie. Et le nègre avait l'air de s'en amuser. On le regardait en baissant la tête. On s'attendait à entendre le moteur de l'autocar et les pneus crisser sur les graviers de l'allée et on n'avait pas du tout envie de recommencer. Et puis il y avait ce sale nègre qui n'était qu'un jardinier. Il se moquait visiblement de ce qui leur arrivait. Il allait éclater de rire avant leur départ et il fallait accepter sans rien dire qu'il ait du plaisir à leur place. Bien sûr, ils n'avaient rien payé pour visiter ce stupide château de cartes et ça expliquait parfaitement qu'on fît jouer le rôle d'initiateur à un jardinier qui ne savait pas son rôle jusqu'au bout. On pouvait accepter les faits et espérer avoir du plaisir d'une autre manière mais ce n'était pas facile de résister à la tentation de lui taper sur la tête et on le faisait...

Immanquablement, à la fin de chaque visite, le nègre gisait sur les dalles de l'entrée du château. L'autocar finissait de vrombir dans l'allée et c'est moi qui fermais la grille tandis que l'étudiant tentait de ranimer le nègre qui avait énervé tout le monde avec ses jeux stupides.

— Ils n'ont pas de patience, disait-il. Alo's ce qui leur manque, c'est la patience.

— Alors, tu ne leur as rien dit ? faisait l'étudiant.

— Je n'ai pas eu le temps, disait le nègre. Ils ont perdu patience avant la fin. C'est toujours comme ça que ça se passe et personne n'a eu le plaisir qui était recherché.

Souviens-toi : quand ils ont commencé à installer l'observatoire astronomique, ma mère a eu envie de mourir (elle s'en est longuement expliquée dans un écrit que je ne relis pas sans terreur) et elle est morte avant que les travaux n'aient été terminés. Et donc, le jour de l'inauguration, elle a manqué à tout le monde et le ministre qui était chargé de remercier mon père pour le don qu'il faisait à l'état, le ministre versa une larme bien chaude sur le manuscrit de son discours. Alors moi, vous comprenez, je n'arrive pas à distinguer le repas qui suivit immédiatement le discours de celui à la fin duquel tout le monde se quitta en renouvelant ses condoléances à mon père.

Le ministre acheva donc son discours et mon père entreprit de l'applaudir et tout le monde l'imita avec ferveur parce que le ministre avait tout dit et plus tard, quand mon père est mort, c'est le ministre qui a fait installer le musée à la mémoire de mon père qui ne l'avait pas vraiment voulu et donc, on pouvait reconnaître l'utilité de l'observatoire et tout savoir de la légende de mon père. C'est à ce moment-là que je me suis aperçu de la présence du nègre.

En fait, ce nègre avait toujours été là, mais il a fallu qu'on inaugure le musée pour que je me rende vraiment compte de son impatience.

Comme quelques années avant : le ministre était monté sur l'estrade et il avait réglé la hauteur du micro. Il avait versé une larme attentive à la mémoire du grand homme qu'était mon père, rappelant l'Afrique puis le château, l'installation inoubliable de l'observatoire et enfin l'initiative qui avait fait tiquer plus d'un ministre, à savoir ce musée à la mémoire du donateur de comte qui était mon père.

Moi, évidemment, je n'avais pas grandi parce qu'il était prévu dans ma chimie que je resterais petit toute ma vie. Je le savais. Je ne m'en accommodais pas mais il n'y avait rien à faire et personne ne faisait rien.

On ne parla pas de moi. On parla du nègre.

J'avais une chambre dans l'aile droite du château puisque ma véritable chambre, la seule que j'acceptasse, se trouvait maintenant faire partie du musée dans la partie centrale du château. C'était la seule chambre que ne traversaient pas les rayons lumineux qui enthousiasmaient tant de gens dans les caves du château, exactement sous la partie muséale.

L'aile gauche n'était constituée que de deux couloirs superposés qui représentaient une enfilade de chambres dans lesquelles couchaient les astronomes et les personnes qui venaient les visiter. Il y avait aussi une cave mais personne n'y allait jamais parce que c'était là qu'on avait entassé tous les objets sans intérêt que des générations de comtes de Bélissens avaient accumulés sans véritable goût. Tout cela pourrissait lentement et comme je n'avais pas droit à la parole, cela pourrirait jusqu'au bout, anéantissant ce qui me restait d'histoire.

La seule histoire qui demeurât était celle de mon père, disons plutôt de sa légende, de la légende que le ministre avait construite avec une équipe de spécialistes méticuleux.

Quant à moi, n'ayant plus ni père ni mère et rien à ajouter à la légende de mon père qui effaçait par force tous les autres, mais sans que ce fût là un effet de sa volonté, et bien j'habitais dans l'aile droite du château qui donnait sur le soleil levant.

Cette partie du château était construite exactement comme l'aile gauche et on m'avait laissé choisir ma chambre pour compenser l'énorme chagrin que j'avais éprouvé lorsqu'on m'avait expliqué que ma véritable chambre faisait désormais partie du musée et que je ne pouvais plus coucher dedans.

Quant au nègre, dont il fut beaucoup question lors de l'inauguration du musée, il avait élu domicile dans le charmant pavillon qui avait été jadis le lieu des rendez-vous amoureux du plus amoureux de mes ancêtres. Mon père y avait toujours logé des domestiques et puisque le nègre s'y installait, j'en concluais qu'il était un domestique et je ne comprenais pas qu'on fît un cas aussi grand d'une nature aussi petite.

De moi, il ne fut pas question un seul instant, sauf pour me justifier l'occupation de ma véritable chambre par un morceau de la légende de mon père.

Je pris donc une amante que je ne choisis pas. Elle était plus grande que moi. Pas beaucoup, mais ça se voyait. Aussi, je me montrais rarement avec elle et elle me rendait visite chaque soir, s'éclipsant au matin pour retourner aux travaux de la ferme qui lui donnaient cette odeur de terre que je n'arrivais pas vraiment à accepter.

Et donc, on parla du nègre et je compris toute l'importance qu'on lui donnait. C'était une légende. Je la rapporterai plus tard, au moment d'en finir avec ce roman. Le faire maintenant compliquerait le déroulement impeccable du récit qui plonge encore dans mon enfance pour en extraire une explication de ma situation présente.

Naguère, tu m'as raconté cet accident (chapitre III — deuxième partie de la section I) où mon père a trouvé la mort qui t'a épargnée sans doute pour que tu reviennes hanter ma mémoire. Peut-être consentiras-tu à te montrer plus explicite un de ces jours que je redoute parce que tu ne mens jamais. Un autre accident a marqué mon enfance. L'arbre était tombé en travers de la route (en fait, quand on a quitté l'observatoire, un peu vite à cause de moi, c'est vrai, il s'est mis à pleuvoir et l'orage s'est déchaîné. On roulait donc à faible allure, luttant contre l'eau et le bruit. Il faisait presque nuit. Les phares s'accrochaient à nos cheveux et c'est vrai qu'on avait un peu peur. Le nègre jouait de l'harmonica dans l'allée, occupant de temps en temps un strapontin et soufflant dans l'oreille du compagnon le plus proche qui essayait de dominer sa peur en sifflotant le même air.

Le coup de frein nous a projetés en avant et si le nègre ne s'était pas levé pour faire une pirouette dans l'allée, je crois qu'on aurait crié tellement fort que l'orage aurait cessé d'exister pour nous.

L'arbre raturait la route exactement en travers et tous les véhicules étaient arrêtés, tous feux allumés, en panne sur la route ravagée par la pluie.

— C'est un arbre qui est tombé, dit le chauffeur en augmentant la vitesse des essuie-glaces.

— Est-ce que c'est un chêne ? fit le nègre pour amuser tout le monde.

— Qu'est-ce que ça peut me foutre ! dit le chauffeur qui agitait une manette.

L'arbre ne coupait pas toute la route. Il restait suffisamment de place pour passer en mordant un peu dans le talus. Le chauffeur passa la première petite et engagea l'autocar en avant, moitié sur la route, moitié dans le talus.

Et tout d'un coup, l'autocar se penche. Cette fois, le nègre n'a pas le temps de nous amuser et la bête continue de pencher. Elle se couche sur le côté et on s'accroche aux vitres qui se mettent à exploser et l'odeur de la terre se répand autour de nous. Le moteur s'est emballé. On n'entend pas nos cris. On ne voit plus le nègre ni le chauffeur. Je crie mon nom à tout hasard. Personne ne répond. J'ai l'impression que je vais mourir. Je sens des mains me triturer, un pied immense m'empêche de respirer et puis la tête du nègre apparaît entre les nœuds que font les bras, les jambes. Il me dit quelque chose que je ne comprends pas. Je ne pense plus à la mort. Le moteur hurle. Les lumières s'éteignent à l'intérieur. Dehors, on dirait qu'il fait jour ou qu'un incendie s'est allumé. C'est ça ! c'est ça ! c'est ça ! Tout brûle ! Il y a des gens qui commencent à brûler et le moteur s'arrête de hurler et les cris de douleur lui succèdent.

Le nègre me tire par les cheveux. Il ne veut pas que je meure. Je me demande où est Kateb, et puis on le voit, Kateb. Il grimpe sur les corps et d'un coup de poing, il brise une vitre en haut et il sort de l'autocar en flammes. Kateb ne mourra pas.

Et puis boum ! l'autocar explose ! Je n'ai pas droit à la vie éternelle ! Je me mets soudain à penser à ce genre de choses et le nègre me tire par les cheveux, il tire de toutes ses forces, il veut me sauver à tout prix et les cheveux se détachent de ma tête. Ça me fait un mal atroce tandis que le feu me dévore les jambes. Le nègre regarde la touffe de cheveux dans sa main. Il a l'air complètement abasourdi. Il y a quelque chose au bout des cheveux. C'est ma mémoire. Et les flammes m'entourent tout entier. Je ne vois plus ni le nègre ni ma mémoire. Je fonds comme un morceau de métal. Mon corps se dilue dans le feu.

Mais le nègre n'a pas renoncé. Il a jeté les cheveux et la mémoire. Il saisit ma cheville enflammée et il tire de toutes ses forces. Cette fois, il me tire du feu. Je me recompose doucement tandis que mon eau s'évapore en abondantes vapeurs.

Et je sens l'herbe humide. Mon métal se fige. J'ai changé de forme. J'ai perdu la mémoire. Je me mets à pleurer et on me fait une piqûre dans la tête.

Il avait dit quoi mon père, quand on lui a amené le manuscrit que ma mère nous laissait ? Quelque chose au sujet de cette manie qu'elle avait d'écrire à propos de n'importe quoi et il avait balancé le paquet soigneusement ficelé sur le canapé de la bibliothèque.

C'est donc moi qui l'ai lu le premier. Il ne m'était pas destiné. Il ne s'adressait pas non plus à mon père. Il parlait à tout le monde, ce manuscrit, et j'ai lu ce que tout le monde lirait un jour.

Je n'avais pas terminé au matin quand mon père a surgi dans la bibliothèque, s'étonnant que je ne fusse pas couché. Il aperçut le manuscrit sur mes genoux. Il entra dans une colère terrible et il referma la porte violemment.

Moi, j'étais petit et sans force. Je ne pouvais pas lutter contre une pareille violence que je ne comprenais d'ailleurs pas. Ma mère avait décidé de mourir et elle était morte comme elle avait dit, sans se faire violence. Mais je n'avais rien pu faire non plus contre cette absence de violence, non pas parce que j'étais petit, mais pour une autre raison qui m'échappait et qui m'échapperait sans doute toujours.

Et à midi j'avais tout lu. Et je ne savais rien de mon impuissance et tout à propos de ma mère. Je le dis à mon père. Il ne répondit pas et, me laissant seul dans la salle à manger, il retourna au chantier dans les sous-sols. Je rangeais le manuscrit sur un rayon de la bibliothèque et on n'en parla plus. On ne le regarda même plus. Je ne le relus jamais et il n'en fut pas question, lors de l'inauguration de l'observatoire astronomique, dans le beau discours que le ministre adressa à tout le monde et particulièrement à mon père qui s'énervait jusqu'aux larmes.

Maintenant, il y avait une salle d'exposition à la place de la bibliothèque dont les livres et les étagères avaient été déménagés dans le pavillon que le nègre occupait depuis.

L'accident continuait malgré moi et de penser à ce manuscrit ne m'aida pas à arrêter ce manège infernal qui finissait de me rendre fou.

— Tu vas vivre, me dit le nègre. Avec ou sans mémoire, tu vas vivre.

Moi, je ne savais plus que j'étais petit. J'étais couché dans une espèce de bac et mon corps était immergé dans un liquide qui pouvait être de l'eau. Rien ne bougeait de mon corps, à part ma bouche et mes yeux que je contrôlais parfaitement. Je pouvais répondre au nègre. Je pouvais répondre à toutes ses questions, sauf celles qui concernaient ma mémoire, parce que je l'avais perdue. Un peu par sa faute, il le reconnaissait. C'est lui qui avait jeté ma mémoire dans le feu, ne sachant pas ce que c'était, et ne se posant même pas la question.

Maintenant, il mouillait mon front brûlant avec une éponge qu'il trempait dans le liquide où je m'immobilisais. Il me regardait d'un air malheureux et il choisissait à ma place ce que ma mémoire avait déjà peut-être effacé, je veux dire la vie.

— Il faut que tu vives, mon vieux nabot. Tu n'as vraiment pas eu de chance mais je suis un bon nègre fidèle et je serai là tout le temps auprès de toi pour t'aider à remonter la pente.

Je regarde son corps. J'imagine que je lui ressemble. Je ne vois rien de moi-même. Je laisse faire mon imagination puisque ma mémoire lui a fait toute la place à cause de ce nègre qui veut que je vive.

— La té mo nu ra mi té té té !

— C'est ça mon vieux ! parle ! je comprends tout ce que tu dis.

— Mé da ca ba lé ri do mu ! !

— Il n'y a pas que moi qui peut comprendre ! parle-moi pour tout me dire. Peu importe les mots. On parle la même langue.

— Dé mi ra za cé du bon da ! ! !

— Vous voyez qu'il n'est pas complètement fichu ! Ce vieux nabot vivra encore. Il vivra autant que c'est possible. Non mais ! Entendez-le parler ! N'est-ce pas que ça tient du miracle ? Le feu n'a pas tout brûlé !

— Gué gué gué do ta mi lé gué gué gué !...

— Parle, mon vieux nabot ! Parle ! Je comprends ce que les autres ne comprennent pas. Ne te soucie pas de la fièvre. C'est une brûlure sans importance. Elle ne t'arrachera rien. Je suis là pour veiller au grain.

Il avait l'air sacrément heureux, le nègre ! Et moi, je souriais de toute ma gueule. Lui, il parlait de ce qui me passait par la tête gué gué mo do la té ba et il me répondait que ça n'avait pas d'importance et j'étais d'accord avec lui. Ça n'avait vraiment pas d'importance. Tout restait à dire et alors là, ça deviendrait important, cette sacrée chose qu'est la vie !

J'avais mal. Qu'est-ce qui me faisait mal ? Je ne savais pas. L'absence de peau peut-être. Et ça m'empêchait de penser à autre chose. J'avais envie de penser à ce que je savais de la vie et le nègre m'y aidait de toutes ses forces. Il appréciait mon langage.

Qu'est-ce qui restait de l'autobus ?

Cette chose flasque qui ressemblait à un oiseau empaillé qu'on aurait détruit sans le faire exprès — c'était Kateb.

À l'hôpital, le temps n'avait plus d'importance. C'est toujours comme ça que ça se passe quand on a failli mourir pour de bon. N'as-tu pas ce sentiment toi aussi ? J'ai appris à déambuler dans cet accoutrement mécanique. Tu as eu plus de chance que moi. Et puis, il me tardait de revoir une femme, n'importe quelle femme pourvu que ce fût une femme. Ils avaient évité de m'en montrer. Je ne sais pour quelles raisons. Et ça avait duré des mois et des mois et ils avaient passé tout ce temps à recomposer la peau dont mon corps avait besoin pour exister, et lorsque cela fut fait et presque parfait, ils m'ont assis sur un fauteuil roulant que le nègre a tenu à pousser et ils m'ont amené dans le parc pour que je voie la première femme depuis mon effroyable accident.

Le nègre arrêta la chaise sous un arbre. Il n'y avait pas de femme. Je le lui dis. Il me répondit qu'il y en aurait et qu'elles seraient sans doute à mon goût, mais le temps passa sans que j'en visse aucune et je fus terriblement déçu, jusqu'à en pleurer.

On m'a ramené dans ma chambre et je me suis couché en silence. L'infirmière qui me fit la dernière piqûre avant la nuit me demanda si j'avais vu une femme je lui répondis que non.

C'était le premier jour. Il fallait avoir de la patience. J'en verrais une demain.

Elle sourit.

Au château, les astronomes n'avaient pas l'usage du patio. Cet usage nous était réservé et les touristes ne pouvaient qu'y jeter un coup d'œil depuis la fenêtre intérieure du musée, et toute la partie du parc qui jouxtait cette aile du château nous appartenait. C'était notre univers commun et ils avaient installé la bibliothèque entre la laverie et le réfectoire sous les colonnades immuables.

Kateb se prenait pour un oiseau. Moi, pour un cheval. Et on était amoureux de la même femme. C'était une femme mentale et non pas une femme de terre. Je veux dire que ce n'était pas une vraie femme pour tout le monde et puis ils avaient tellement honte de moi ! Ma petitesse qui les dégoûtait et mon esprit qui les épouvantait ! Ils avaient honte que je sois le seul véritable héritier et ils me disaient : non, tu n'es pas le comte de Bélissens. On t'appelle Lorenzo mais toi, c'est Lorenzo Gnafron, et Kateb m'expliquait que c'était une marionnette et que lui, quelquefois, on l'appelait Guignol Kateb. Guignol ! Voilà ce qu'ils disaient, mais ils n'auraient pas existé s'ils s'étaient mis à comprendre. Or, il fallait qu'ils existassent. Voilà ce que je me disais.

Nous, on n'avait pas l'usage ni du musée ni de l'observatoire. Les visiteurs trouvaient étrange cet assemblage de folie, de mémoire et d'étoiles, mais c'est comme ça qu'il était le château maintenant que mon père était mort et que l'observatoire fonctionnait comme il voulait et comme le garantissait l'état et que le ministre avait tenu à rendre hommage à sa mémoire blessée (je suis la blessure) en installant ce musée sans œuvre d'art et nous, on allait visiter tous les musées de la région et jamais il ne leur est venu à l'idée de nous introduire dans celui-là et je croyais que c'était à cause des femmes, parce que mon père les avait beaucoup aimées, ce qui avait sans doute provoqué la décision de ma mère (la mort) et puis je savais tout de l'observatoire, du télescope et de l'ordinateur et comment les étoiles traversaient le musée pour entrer dans votre mémoire et créer de nouvelles connexions ou les détruire si vous n'avez pas compris. Le problème était de savoir si j'inventais tous ces détails ou s'ils correspondaient exactement à la réalité. Personne ne croyait vraiment à mon identité de comte déshérité. C'était bon d'y croire parce que ça expliquait le château. Ça lui donnait une signification à la hauteur des maux qui rongeaient nos esprits. Ça oui, c'était apprécié, et on me serrait la main en me disant que je n'étais pas aussi petit que j'en avais l'air mais que si je voulais guérir totalement (pourquoi voulez-vous que je guérisse ? Si je guéris, on me rendra mon château ? Non, n'est-ce pas ? Il n'en est pas question. Alors je reste comme je suis. Je n'ai aucune envie d'habiter un pavillon de banlieue) il fallait que j'acceptasse l'identité qu'on me proposait.

— Bon, d'accord. C'est une sale histoire d'argent. Tu es bien l'héritier de Bélissens mais tu es le seul à le savoir. Personne ne croit un mot de ce que tu racontes.

En tout cas, je ne m'appelle pas Gnafron. Je ne suis pas une marionnette.

Et le nouveau qui arrivait entendait mon histoire immobile au centre du patio près du bassin où le jet d'eau redescendait. Il levait la tête pour regarder la façade impénétrable du musée, son alignement de fenêtres opaques, et je lui parlais de ce qu'il n'aurait jamais l'occasion de voir, les crocodiles descendant l'escalier et la première coquille St-Jacques sous les initiales enchevêtrées de ce qui avait été de l'amour et qui n'existait plus maintenant. Puis il regardait, rêveur, l'aile en angle droit, le même alignement de fenêtres, une autre opacité et, à mon invitation, son regard revenait au musée, observait attentif les soupiraux derrière lesquels on contemplait le ciel, et puis le regard montait vers le toit et il pouvait s'imaginer le dernier trou dans lequel les étoiles pénétraient pour se faire voir, en quoi le château était comme une femme dont on n'habitait que les bras et dont le sexe et l'âme, à l'image de l'observatoire et du musée n'existaient, que comme fruit de l'imagination. D'ailleurs, mon père était imaginaire. Exactement comme le sexe de la femme dont il a bien fallu que je sorte un jour. Et son âme était contenue dans un musée invisitable.

— C'est pas clair, dit le nouveau qui s'appelait Olivier, mais comme il avait l'âme d'un gentilhomme, il s'empressa d'ajouter qu'il comprenait.

— Tu peux m'appeler Lorenzo, dis-je en lui serrant la main.

— Ça m'embêterait de t'appeler monsieur le comte.

— Ça m'embêterait aussi.

Et puis, je lui montrai la bibliothèque entre la laverie et le réfectoire (curieux endroit pour situer une bibliothèque, me dit-il en riant un peu) et je lui expliquai que ce n'était pas la véritable bibliothèque, que c'était le nègre qui y habitait maintenant. Le nègre avait hérité des livres de mon père. Enfin, il habitait dedans mais on ne pouvait pas voir le pavillon où il invitait des femmes dont l'usage était purement sexuel.

— Hein ? fit Olivier me regardant comme si je l'avais choqué.

Et j'ai compris qu'il ne fallait pas lui parler des femmes. J'ai compris que c'était ça qu'il fallait comprendre.

— Est-ce que c'est le vrai réfectoire ? me dit-il en tentant de maîtriser son trouble sexuel.

Et je lui parlai de la véritable bibliothèque, des murs tendus de peau d'éléphant et de la lionne aux yeux de verre qui expliquaient la nature courageuse de mon père.

— Est-ce qu'il y a une laverie dans le musée ?

Non. La laverie a toujours été là. C'est l'endroit où un palefrenier a violé la mère de mon père, mais fort heureusement, il était déjà né, ce qui a fortement atténué les bruits qui couraient et qui étaient arrivés aux oreilles de mon grand-père qui avait interdit qu'on n’en discutât jamais plus. Quelqu'un avait pendu le palefrenier à une poutre des écuries mais c'était juste après la guerre et il n'y eut ni enquête, ni procès, de telle sorte que personne ne fut inquiété ni par la police, ni par la justice.

— Cette fenêtre que tu vois là, au deuxième, la deuxième en partant de la gauche (il compte sur ses doigts), c'était ma chambre et avant d'être ma chambre, elle a été celle de mon cousin Arthur qui est mort empalé au royaume des Apaches.

— Tu es un oiseau, dis-je à Kateb, mais tu ne voles pas

— Un peu comme les poules, dit Olivier.

— Tout à fait ! Tout à fait !

Et Kateb mit un pied dans le vide pour en essayer la consistance.

— Il y avait un cheval nommé Oznerol, un sacré bon cheval qui aimait l'homme, commençai-je tandis que Kateb, cette fois plus sûr de lui, éprouvait l'instabilité de son équilibre.

— Moi, je suis nouveau, dit Olivier au type qui nous accompagnait. Alors forcément, je découvre.

— C'est bien de découvrir, dit le type qui nous accompagnait, mais n'écoutez pas trop ce que raconte ce nabot. Tout ce qu'il veut, c'est baiser.

Olivier me regarda d'un drôle d'air.

— Ah bon ! fit-il, et il entra dans la bibliothèque.

L'air y était étouffant à cause des étuves et des cuisines, des odeurs de lessive et des odeurs de gratiné.

— Qu'est-ce qu'on lit dans cet endroit ? dit Olivier qui dominait tout le monde quand il posait ce genre de question.

Je lui montrai le Cervantès qui me plaisait tant.

— J'aime beaucoup aussi, dit-il. Asseyons-nous pour le compulser, là !

Plus tard, ils ont amené des filles. Combien de temps plus tard ? Je ne sais pas. Un jour les fenêtres de l'aile où couchaient les astronomes se sont ouvertes les unes après les autres et chaque fois le même type qu'on n'avait jamais vu apparaissait entre les deux battants et toutes les fenêtres se sont ouvertes et ils ont monté les échafaudages pour installer des grilles semblables à celles qui ornaient nos propres fenêtres et le bruit s'est mis à courir qu'ils amenaient des filles qui avaient l'usage du patio.

— Et le musée ? demanda Olivier. Ils en font quoi, du musée ?

— Et le télescope ? Merde, le télescope !

— On ferme le musée et on garde le télescope ! expliquait une affiche sur la porte de la bibliothèque.

— Et les filles, c'est pourquoi faire ?

Elles devaient se poser la même question.

— Eh ! Lorenzo ? Raconte-nous un souvenir sexuel, histoire de nous rafraîchir la mémoire. On va en avoir besoin !...

La porte du musée qui donnait sur le patio et qui avait toujours été fermée et sur laquelle on avait gratouillé des noms, soudain s'est ouverte et une étrange clarté a envahi le patio. On s'est approché. On a vu le couloir inondé de lumière et l'autre porte au bout du couloir et la lumière envahissante qui courait sur les écailles des crocodiles de pierre et j'ai tout de suite vu le rayon d'étoiles qui traversait le couloir. Je l'ai montré à tout le monde. On commençait à me croire. Je n'avais pas raconté des bêtises, du moins à ce sujet-là, et pourquoi aurais-je menti sur les autres ?

Et puis on s'est égaillé. Les uns ont descendu l'escalier aux crocodiles pour aller s'ébattre amoureusement dans la partie occulte du parc, d'autres sont descendus dans les caves, guidés par le rayon d'étoiles, d'autres encore ont choisi d'aller voir la lionne, mais la majorité d'entre nous voulait voir les filles.

— Vous les verrez, dirent les types qui nous accompagnaient. Vous les verrez et elles vous verront.

Et tout le monde les attendait au pied de l'escalier.

Moi, je voulais voir le pavillon où le nègre couchait. J'avais déjà vu le musée et je savais tout de l'observatoire. Je me réjouissais simplement de ce que tout le monde allait enfin reconnaître la réalité de mes mensonges.

Le nègre était avec une femme. Il buvait de l'alcool avec elle, assis sur le canapé où j'avais dévoré les écrits de ma mère. Je jetai un regard circulaire, constatant avec soulagement que la totalité de la bibliothèque était là. De loin, je vis le dos de cuir noir du livre que j'étais venu chercher, si le nègre toutefois ne s'y opposait pas. Le problème, c'était mes mains dont le nègre regrettait la terrible absence, parce que pendant qu'il tirait ma cheville, mes mains ont rencontré le feu et il a fallu qu'elles brûlent et qu'on m'ampute de ce qu'il en restait.

Tandis que je flottais dans ce liquide silencieux, mes moignons s'imbibaient doucement pour m'empêcher de mourir. Le nègre n'a rien oublié de cette histoire. Je n'étais déjà pas gâté par la nature dont mon père et ma mère avaient sans doute abusé. Il a fallu que la vie me détruise encore un peu et le feu a donné à ma peau une couleur atroce, m'empêchant de fermer les yeux que j'ai toujours larmoyants à force d'instillations.

— Ne bouge pas, me dit le nègre, je vais t'aider.

Et il sort le livre d'entre les livres.

— Ah ! celui-là, fait-il en jouant avec les pages, celui-là si tu veux mon ami !

La femme ne me regarde pas. Les femmes ne regardent pas les monstres. Pour qui se prennent-elles ?

— Bon, dit le nègre, on t'a assez vu. Emporte le livre avec toi si tu veux mais n'oublie pas de me le ramener.

— Ils vont en faire quoi, de la bibliothèque ? lui demandai-je.

— Je ne suis pas dans le secret des dieux. Ils vont amener tous les bouquins ici ou les remettre tous où ils ont toujours été. Je n'en sais vraiment rien.

— Mais que se passe-t-il ? dis-je en m'en allant.

Le manuscrit sous le bras, je me dirigeai vers l'aile gauche du château et je vis aux fenêtres les visages guillerets de mes compagnons.

— Elles sont arrivées ? demandai-je tandis que ceux que je croisais jetaient un coup d'œil sur la couverture.

— Ils ont amené les draps et les couvertures et toutes les portes des armoires sont ouvertes ! me cria Olivier du bout du couloir. Un type nous montra sa bite gonflée en la secouant. Voilà ce qu'il pensait des filles.

— Moi je couche ici ce soir, dit Olivier. Je me couche dans n'importe quel lit et demain, je me réveille dans les bras d'une sacrée merde bordel de fille !

Je gratouille mes moignons sur le mur. J'essaie de ne pas me regarder dans le reflet où les fenêtres m'invitent. L'air vagabonde dans le couloir. Il n'y a plus personne dans le patio et le cuisinier est assis sur l'embase d'une colonne, secouant un torchon sans nous regarder.

— Des filles ! merde ! des filles ! des filles avec de la chair et des os ! surtout de la chair ! de la chair de fille !

Et moi je flottais encore dans le liquide silencieux tandis que le nègre regardait mon immobilité. Il y avait une femme dans ma tête. C'est pour ça que je suis un homme. La femme n'avait pas de visage. Ce n'est pas facile de donner un visage à une femme. Non. Ce n'est pas facile d'aimer. Et je me disais qu'il me restait la vie, qu'il fallait que j'en fisse quelque chose, mais quoi ? Quoi faire de cette crasse de vie, de cette vie qui m'a arraché la beauté ? Je ne pourrai plus aimer personne, jamais !

— C'est vite dégoûtée, une fille, dit quelqu'un.

Et on s'est séparé en deux groupes : d'un côté, ceux qui avaient une apparence normale, ceux qu'on aurait mis dans la rue sans effrayer personne ; bien sûr, il aurait fallu les empêcher de parler dans ce cas, mais ici, ils pouvaient parler ; ça n'enlevait rien à leur beauté.

Et de l'autre côté, ceux que la vie a transformés en marionnettes, en poupées amusantes ou épouvantables, ceux qui bavent en parlant, ceux qui se grattent la tête sans arrêt, ceux qui balayent, ceux qui font de la moto sans moto, les estropiés, les brûlés, les édentés.

Autrement dit, ceux qui avaient des chances de baiser et ceux qui continueraient à se faire plaisir tout seul — seul Olivier parlait d'amour mais personne ne le comprenait, pas même moi.

Moi, je ne demande pas qu'on s'apitoie sur ma nature et sur mon être. Je suis petit, laid, difforme, en morceaux. Je n'existe même pas par la pensée et encore ! par des croyances béates. Je joue simplement avec la mémoire et la mienne est toute contenue dans mon imagination. Le jour où Kateb s'est ramené avec cette seringue, moi, je croyais qu'il s'était échappé de l'infirmerie où on lui faisait tous les jours une piqûre dans la tête et que c'était cette piqûre qu'il transportait et qu'il secouait en nous montrant la seringue. J'ai compris qu'il n'en était rien quand il a sorti de sa poche une boîte et répandu le contenu de la boîte sur la table. C'était des ampoules de verre pleines du même liquide et il y avait écrit à l'encre rouge le nom du liquide qu'on allait se fourrer dans les veines et ce nom nous ravissait et on s'est mis à baiser les pieds de Kateb qui prétendait avoir trouvé un filon inépuisable. Ce que lui a dit Olivier au sujet des poules l'a salement énervé et il se balance sur un pied au bord de la fenêtre, une main solidement ancrée aux barreaux sciés et il s'énerve parce qu'Olivier continue de lui parler de l'impossibilité pour les poules de voler. Moi, j'essaie de lui faire comprendre que ce n'est pas le genre d'argument qui retiendra Kateb parmi les vivants. Il sait bien qu'il ne peut pas voler. Il a simplement envie de se tuer et nous, on aimerait que ça n'arrive pas.

À ce moment-là, je ne suis pas encore estropié. Je suis petit et laid mais pas estropié. Ce n'est pas à ce moment-là que je suis estropié. C'est plus tard, quand Kateb rencontrera la mort. Moi, je croyais qu'il avait réussi à sortir de l'autocar mais il n'en est rien. Il ne sortait pas. Il brûlait comme un morceau de bois. Il brûlait avec le plastique du fauteuil et personne ne pouvait rien pour lui et il a brûlé entièrement et mes mains ont brûlé avec lui mais ce jour-là, j'avais mes mains, Kateb n'avait pas encore brûlé, il ne savait pas qu'il allait brûler un jour, c'est le genre de choses qu'on ne peut pas savoir et je lui montrais mes mains pour le supplier de ne pas faire le con, de ne pas faire l'oiseau, de ne pas faire le vol et choc ! c'est un souvenir de mon père qui me revient mais il n'était pas là pour l'arrêter et elle s'est écrasée sur la terre de Beyrouth sans que personne ne pût rien et je dis à Kateb qu'il ne le fera pas, que ce n'est pas possible, qu'il le fasse. Il ne peut pas croire qu'il est un oiseau et que ça lui donne le droit de voler.

On a tendu le tapis en bas. Le jeu consiste à menacer de sauter par la fenêtre, à attendre qu'ils tendent le tapis en bas et à sauter dedans en hurlant de plaisir. De l'autre côté, les filles sont aux fenêtres. Elles font des signes à Kateb, des signes de sauter et qu'on en finisse maintenant qu'il n'y a plus de danger. Difficile de sauter à côté du tapis.

Il saute. Le tapis se tend. Ils sentent la force de Kateb dans leurs bras tendus. Kateb s'élève, il vole, il retombe, s'élève encore, moins haut, mais il vole, il a fait la preuve de ce qu'il croit, enfin, je crois, il arrête de voler. On lui attache les bras dans le dos et on lui fait une piqûre dans la tête.

— C'est qui qui l'a poussé ? demande un des types qui nous accompagnait. C'est toi ou c'est lui ?

— C'est personne, dit le nègre. Foutez-leur la paix !

Et les types qui nous accompagnaient s'en vont en riant tandis que le nègre se met à clouer des planches sur les battants de la fenêtre aux vitres brisées.

— Il est foutu, l'ami Kateb, dit-il. S'il continue comme ça, il est foutu.

Et Kateb est revenu avec l'oiseau empaillé (j'essaie de vous expliquer) mais il n'y avait pas de filles à ce moment-là. Il y avait un observatoire astronomique dans le sous-sol du musée et les astronomes couchaient dans l'aile gauche, à moins que ce ne fût dans l'aile droite, en tout cas la chapelle était fermée et la porte de la chambre de ma mère qui débouchait sur le balcon dont je me souviens très bien, était fermée aussi avec la même clé. On nous a expliqué que c'était parce qu'il n'y avait pas de curé.

La drogue était cachée dans l'oiseau empaillé. Voilà ce qu'ils ne surent jamais.

— Et ta mère et ton père sont couchés là-dedans ? fit Olivier en montrant la porte de la chapelle.

L'oiseau ne pouvait pas voler. Kateb non plus personne ne peut voler. Il suffit d'attendre le tapis et hop ! ça n'amuse personne mais ça fait du bien. Et Kateb a voulu recommencer le même jeu mais cette fois, ils l'ont entendu scier les barreaux et ils l'ont arrêté, piquousé et hop ! l'oiseau empaillé ne volait toujours pas.

................................................................. ....................................

— Lorenzo, réveille-toi, c'est l'heure ! Il ne faut pas rater le train. Tu sais comme sont les trains... ils n'attendent pas.

— Oui, maman.


 

FICTION FASCINÉE

Dix mille milliards de cités pour rien

Au Buffet, on servait de la bière fraîche avec un assortiment d'olives. On se regardait attendre dans un miroir, semblant regarder ceux qui lui tournaient le dos et contemplaient le Pas de tir à travers la baie vitrée dont le reflet vous révélait l'imminence du départ. Constance était en retard. Elle l'avait habitué aux désagréments de l'attente. Comme il ne fumait plus, il occupait son intérieur dans la digestion lente d'apéritifs aussi variés que les types de pensées qu'il cultivait pour ne pas perdre patience. Il y avait peu de clients et aucun, à part Fabrice de Vermort, n'était du voyage. Il venait de les interroger et ils lui avaient à peine répondu. Ils consommaient leur petit déjeuner sans s'intéresser à la conversation que Fabrice leur proposait pour tuer le temps. On était à une heure du départ. Les fusées lâchaient des fumées blanches. On sentait la vibration sur le dallage et la surface de la table. Le barman, assis sur un tabouret, consultait un annuaire sans y trouver ce qu'il cherchait. Depuis que Fabrice lui avait commandé la bière, sachant qu'on lui servirait aussi un assortiment d'olives, spécialité de la maison, personne ne s'était adressé à lui pour compléter un petit déjeuner apparemment habituel. Les verres de vin blanc renvoyaient des reflets verts.

Fabrice acheva sa bière après la dernière olive. Condamné depuis longtemps aux petits plaisirs ordinaires, malgré la présence de Constance ou plutôt à cause de ce qu'elle imposait à sa présence, il en connaissait l'inventaire désuet sans en avoir jamais parlé à personne. Il éprouvait depuis peu la sensation d'être au fond ce que tout le monde finit par devenir en l'absence d'aventure. Ce voyage, pour infini qu'il fût, continuerait la même vie sans lui révéler les dangers de l'inconnu. Le dépliant de l'Agence de voyages était clair sur ce point précis du contrat. Constance était d'ailleurs rassurée. Elle s'était imaginé que l'espace réservait encore des surprises à la tranquillité du voyageur saturé de géométrie. En fait, dans ce genre de voyage, tout se passait à l'intérieur du vaisseau. Celui-ci était méticuleusement décrit par l'Agence. On évitait le mot « croisière » comme si ce mot contenait l'idée de retour. Fabrice avait pensé à « glissement » mais la docte Constance avait pris le temps de dénaturer un commencement de sensation qui promettait. « Émigration » était réservé aux ouvriers au chômage qui eux s'engageaient sciemment dans une aventure. On avait trouvé le charme de l'ancien au mot « partance » et on l'avait finalement adopté pour ce genre de voyage. Le panneau lumineux qui tournoyait sur le Pas de tir indiquait le numéro de la partance et l'heure prévue pour le départ. Constance avait peut-être changé d'avis. On condamnait durement ceux qui renonçaient au dernier moment. L'organisation des voyages exigeait de la méthode et une participation résolue. Le voyageur devait avoir la sensation d'une parfaite corrélation entre le temps défini par les responsables de l'Agence et l'espace qui avait ses propres lois et des possibilités d'infini aussi variées que le permettaient les ressources d'une imagination contrôlée. Constance n'était pas le genre de femme capable de se confronter aux conséquences d'un manquement. Elle était en général moins facilement influençable que Fabrice lui-même qui en savait trop sur ses velléités d'ex-aventurier. C'était elle qui craignait de constater au dernier moment qu'elle n'avait plus d'autres choix que celui de partir seule.

Les perspectives de rencontres sentimentales étaient limitées à la fois par les convenances et par la structure des groupes formés essentiellement de couples. Une femme seule ne pouvait qu'attirer des pusillanimités polies que l'intuition finissait par dénaturer. On ne pouvait tout de même pas refuser à une femme de monter à bord sous le prétexte qu'on venait de l'abandonner à cinq minutes du départ ! C'était en général tout le temps dont on disposait pour estimer la situation. Les autres femmes dissimulaient mal leur trouble. On avait rarement connu le cas où, un homme et une femme étant simultanément abandonnés par son conjoint respectif, on pouvait envisager l'avenir dans une relative tranquillité... Constance avait meublé leurs conversations des derniers jours d'un tissu d'hypothèses aussi imperméable que son intransigeance. On frisait l'acrimonie. Elle admettait que le cas de l'homme seul était si complexe qu'on ne quittait pas la terre sans vérifier l'état des sangles de la camisole de force qui faisait partie de la panoplie médicale.

Maintenant, c'était lui qui conjecturait. Le silence imposé par les autres consommateurs le condamnait à extérioriser son impatience. Il joua cinq minutes avec les noyaux d'olives dans le cendrier puis le verre attira son attention et il le fit glisser dans la lumière qui partageait la surface de la table. Si elle ne venait pas, il renoncerait lui aussi. Comme ils ne formaient pas un couple légitime, ils auraient peu de chances de se revoir. Le droit au voyage leur serait supprimé. Les romans racontaient ce genre de choses. Il y avait une grande variété de drames et il semblait que les romanciers n'arriveraient jamais à épuiser le sujet. Fabrice préférait les documents. Il avait d'ailleurs emporté sa collection complète des œuvres de Norbert Casteret. Enfant, il avait exprimé ce désir pour répondre à un sujet de dissertation. La situation se présentait finalement et il demeurait fidèle à sa promesse d'enfant. Il était sans doute le seul à se souvenir du caractère obligatoire de ce qu'un professeur avait pris pour une tentative de se distinguer des autres élèves. Constance connaissait l'anecdote.

I

Un robot entra. Depuis quelques années, on ne se souciait plus de ressemblance. On avait tellement poussé loin la perfection que la mode en était passée, semblait-il, définitivement. Même les greffons avaient perdu leur apparence de moignons. Le sexe de Fabrice, appartenant à des temps plus anciens, relevait encore de l'imitation. Il n'avait aucune idée de ce que Constance pensait de cet anachronisme. Ce n'était pas là le genre de conversation qu'il entretenait avec elle. On se limitait généralement à l'exploitation systématique du plaisir sans en tirer des conclusions jugées hâtives par avance.

Le robot se dirigea d'abord vers le comptoir dont il heurta légèrement le repose-pied semi-circulaire. C'était un robot de métal et de cuir, de ceux qu'on trouve dans les boutiques de prêt-à-porter où ils assurent les contraintes de la caisse enregistreuse. On les achète par un pur effet du caprice qui envenime votre relation à l'autre. Fabrice avait assisté en spectateur blasé à la transaction. Ils étaient entrés dans la boutique pour essayer des chaussures aperçues dans les reflets et les éclairs de la vitrine. Fabrice avait nonchalamment examiné les siennes sans se déchausser. Constance, plus perspicace, contemplait ses chevilles dans un miroir oblique posé par terre. Une vendeuse, un robot sans doute, vantait le cuir et son vernis. Le côté ancien de la chose ravissait Constance qui s'exclamait, donnant la désagréable impression qu'elle parlait de ses pieds. Fabrice s'était éloigné entre les rayons et feignait de s'intéresser à des patins à roulettes arrachés aux mains douteuses d'une enfant. Le robot, assis derrière la caisse, calculait la remise proposée par la vendeuse. C'était pour une soirée, précisait Constance. L'enfant déguerpit sous le regard concupiscent de Fabrice. La vendeuse, à l'affût des désirs, proclama que les patins à roulettes étaient très appréciés dans les soirées.

— Ah ! Oui ? dit Fabrice. Et par qui ?

— Tu ne vas tout de même pas te distinguer ! fit Constance qui trouvait ses nouvelles chaussures moins attractives depuis que la vendeuse calculait mentalement la remise possible sur le prix des patins.

— Je ne veux pas les acheter, dit Fabrice. J'ai cru que cette enfant était une voleuse. Je ne sais pas pourquoi j'ai agi aussi bêtement.

L'enfant traversait la rue à travers la vitrine.

— Nous avons aussi des bottes de cheval, dit la vendeuse.

Le visage de Fabrice s'éclaira. Elle avait visé juste.

— Un cheval ? s'écria Constance. Tu ne m'en avais pas parlé !

La vendeuse échangea un sourire avec Fabrice. C'est drôle ce qu'elles sont attirantes quand nous ne les possédons pas encore, pensa-t-il négligemment. Le robot manœuvra le levier de la caisse :

— Nous faisons dix pour cent sur les accessoires équestres, prononça-t-il.

Il déploya un foulard aux couleurs du derby d'Aston, pensant peut-être émerveiller Constance par l'étalage de ses connaissances hippiques. Fabrice se rapprocha pour tâter la soie.

— Un foulard de circonstance, dit-il obscurément.

Le robot, incapable de deviner de quelles circonstances il s'agissait, risqua une proposition de prix :

— S'il s'agit d'une cérémonie, dit-il, nous offrons le peigne.

Il exhiba le peigne, une corne espagnole surmontée d'un scarabée vert et or.

— Nous sommes invités à l'ambassade d'Ologique, susurra Constance qui adorait surprendre à son avantage.

En général, les robots détestaient l'idée même d'Ologique. Elle se comportait en perverse capricieuse, ce qui n'était peut-être pas le meilleur moyen d'obtenir la remise maximum autorisée par le service de gestion comptable de la boutique. Fabrice s'interposa :

— J'ai écrit quelque chose là-dessus sous l'influence des robots, dit-il comme s'il comblait une lacune de l'article en question.

Le robot, qui ressemblait à la caisse enregistreuse, en referma le tiroir musical. Des chiffres s'affichèrent sur le cadran. On était loin de ce qu'on pouvait raisonnablement obtenir de son impatience.

— C'est sans compter le foulard, précisa-t-il.

La vendeuse, moins sensible aux perspectives d'Ologique, se hissa sur la pointe des pieds pour attraper ce qui semblait être la queue d'une souris habitant le plafond.

— Je n'y avais pas pensé, dit le robot précipitamment.

Le bras d'ivoire de la vendeuse, très ressemblant s'il ressemblait à quelque chose, se plia tandis qu'un écran descendait sur elle. Aussitôt, la lumière baissa et un faisceau lumineux inonda à la fois l'écran et la chair soudain évidente de la vendeuse. Un cheval traversa le rectangle de lumière.

— Nous sommes sur Ologique, récita la vendeuse, en un jour particulièrement réussi de reproduction d'un évènement terrestre que personne ne veut rater sous aucun prétexte. Voici le vainqueur de la course.

On distinguait bien le robot sur l'échine du cheval. L'enthousiasme de Constance monta de plusieurs crans. Elle atteignait le sommet de l'émotion. Fabrice, subjugué par cette apparition inattendue, lança un prix qui fit tinter la caisse enregistreuse.

— Après tout, pourquoi pas ? dit le robot en sautant par-dessus la caisse dont le tiroir bâillait.

— Je suis... hésita Constance.

— Aux anges ! clama Fabrice qui se laissait envahir par le même bonheur.

Le soir même, à l'ambassade d'Ologique, on admira la nouvelle acquisition de Constance qui dissimulait ses pieds dans les volants d'une robe exagérément longue. Fabrice, qu'on questionnait, n'envisageait plus le voyage sans cet excédent de bagages. On arriva à l'ambassade sous une pluie de confettis destinés à de plus communicatives personnalités. On agissait dans les marges de mondanités auxquelles Constance était habituée depuis son enfance passée dans le giron d'un couple de fonctionnaires zélés et malades des nerfs. Fabrice, qui n'avait jamais pénétré les cercles restreints de la haute société, ne s'en était jamais tenu qu'au cliché fugace et à l'attente d'un entretien dont le contenu était dicté par une bienséance venue d'en haut. Les passagers de Friendship VII se rassemblèrent, sous la poussée câline des cerbères, derrière les grilles que l'étiquette réservait à leur curiosité. Partant définitivement pour l'infini à défaut de conquérir ou de simplement rencontrer l'éternité, ils étaient encore animés par la curiosité et le goût des échos qui retombaient régulièrement des sphères les mieux informées et les plus satisfaites de cette société pour laquelle Fabrice n'éprouvait plus que de l'indifférence. Elle était encore agitée par les liens du sang. Elle avait consulté une devineresse pour lui arracher ce qu'elle considérait comme un aveu. Elle avait utilisé le robot pour analyser les contenus de sa recherche. Fabrice, vêtu du complet de circonstance, saluait les bustes des femmes surgis d'un amoncellement de voiles et de plis. On entra finalement dans la salle de réception où on eut tout loisir de se mélanger. Constance dansa avec un militaire et reprocha à Fabrice de se laisser entraîner par une politicienne aux allures de cocotte. On toucha au buffet avec une croissante angoisse. Les boissons perdaient peu à peu leur identité. On assista bruyamment à la projection d'un court-métrage où le précédent exemplaire de Friendship VII emportait des moribonds dans une verticale qui entrerait en circularité après leur mort certaine. La précision de l'ouvrage laissait pantois un Fabrice qui s'attendait aux pires circonstances mais certainement pas au spectacle d'un calcul aussi inutile que vulgaire. Constance était enchantée par le raccourci et en discutait avec des ministres du gouvernement d'elle ne savait plus quelle nation du monde. L'ambassadeur d'Ologique, juché sur une estrade comme un maître d'école, distribuait des reconnaissances dorées ou des petits écrins scintillants ne contenant probablement rien de bien sérieux. Fabrice traînait le robot et l'empêchait de croiser les autres chiens. Il agissait d'une main pour se goinfrer et conduire des corps faciles. Constance lui fut confiée par un secrétaire osseux qui dinguait sur une patte. Il enleva des négresses géantes à de scrupuleux musulmans qui le photographiaient en riant. L'étourdissement se prolongea au bord d'une piscine remplie de statues. Le robot le soutenait nonchalamment.

— Ils n'apprécieront pas votre comportement, dit celui-ci en arrondissant son échine sous la pression du corps de Fabrice qui se liquéfiait à l'approche de l'eau.

— Ils savent parfaitement que j'ai toujours fait mon travail, balbutia Fabrice en cherchant le robot qui avait disparu de son champ de vision.

— Vous n'avez pas choisi la femme qui convient à ce genre de mission.

— Je n'ai jamais choisi. J'ai toujours eu beaucoup de chance et on s'est imaginé que j'avais choisi la femme convenant parfaitement à la mission qui m'était confiée. Constance ne convient pas parce que je n'ai pas de chance cette fois-ci. Dommage que ce soit la dernière !

— Vous ne parlez pas sérieusement.

— Je n'ai jamais parlé à un robot ni de femmes ni de dernière chance !

— Vous vous ridiculisez ce soir. L'ambassadeur lui-même a demandé si vous étiez du voyage.

— Répondez-lui que je me demande ce que nous fabriquons dans l'ambassade d'une planète qui ne figure pas sur notre plan de voyage.

— Les explications vous seront fournies en temps utile.

— Dites-lui aussi qu'il arrête de reluquer la femme que j'aime.

— Je vais vous faire vomir...

— Sans café ?

Quelqu'un alluma l'intérieur de la piscine. Les baies vitrées de la salle de réception s'ouvrirent en grand. Constance était en maillot de bain !

— Vous n'avez pas choisi la femme qui convient... dit le robot dont la voix se perdit dans la foule.

Constance plongea dans le bleu électrique. Les statues s'agitèrent pour éviter l'éclaboussement.

— Qui est-ce ? demandait l'ambassadeur en considérant les déformations optiques que l'eau exerçait sur le corps de Constance qui touchait le fond pour y cueillir une pièce d'or.

— J'ignorais la conservation de ces reliques de l'envie, fit l'ambassadeur à l'adresse de ses proches.

On lui montra un autre maravédis. Il se moqua du profil qui apparaissait dans les reflets verts.

— Il vous ressemble, dit-il à Fabrice.

Sa voix avait imperceptiblement tremblé, comme s'il s'adressait à son successeur légitime. Le robot s'efforça de contenir l'effondrement physique de son maître. Constance jaillit. Elle lança la pièce en direction de l'ambassadeur qui sauta en l'air pour l'attraper.

— Et de deux ! fit-il et il les empocha.

Fabrice fut le premier à en rire. Tandis que Constance entreprenait de sécher son corps dégoulinant, l'ambassadeur toucha Fabrice du bout des doigts.

— Nous agissons bizarrement, ce soir, constata-t-il. Je vous souhaite un bon voyage et tout le bonheur qu'on peut imaginer dans les circonstances de l'infini.

Il s'éloigna avec sa cour.

— Il te les a données ? demanda Constance qui grelottait.

La main de Fabrice s'ouvrit. Elle ne contenait rien.

— La voilà ! dit le chien.

Elle arrivait sur la piste. Une navette venait de la déposer. Un caddy la suivait. Elle luttait contre le vent qui poussait contre elle la fumée de la fusée en partance. Le chien commanda une fine à l'eau et la déposa sur le guéridon où Fabrice s'était accoudé pour observer sa compagne.

— C'est ce qu'elle préfère, précisa-t-il.

— Une fine à l'eau ? demanda Fabrice en posant un œil maussade sur le verre rempli de lumière.

Elle entra. Le caddy fit le tour des tables et se posta contre la balustrade où fleurissaient des rosiers artificiels.

— Mon ami, dit-elle, j'ai bien cru que nous n'arriverions jamais !

Le chien la débarrassait de sa cape en reniflant. Elle allait raconter son aventure avec le chauffeur de taxi ou bien avec un agent de la paix. Elle avait souvent des histoires avec les hommes rencontrés sur la route. Elle s'enfonçait dans les complications si on s'avisait de la contredire. Les joues étaient à peine marquées par l'impatience. Elle utilisait un soulignement discret du regard mais la lèvre inférieure, naturellement étroite, était augmentée d'une virgule qui surmontait un menton en galoche. Fabrice, habitué à des observations plus fertiles en réflexions sur la nature de la femme, lui fit remarquer qu'elle avait oublié un peu de crème sur le lobe de l'oreille. Le chien frémit.

— Vous ne devinerez jamais ce qui nous arrive ! s'écria enfin Constance.

Fabrice relationnait lentement l'absence d'autres voyageurs en partance avec l'excitation de Constance. Il redoutait vaguement une entourloupette de dernière heure. En général, il vivait assez bien les petites imperfections qui inaugurent les projets de longue date. Il ne leur avait pas fallu longtemps pour concevoir celui-ci. S'agissait-il d'un effet de la douce précipitation qui avait présidé aux derniers jours ? L'ambassadeur d'Ologique s'était-il plaint de leur comportement ? On l'accusait peut-être d'avoir volé les maravédis sans la permission de leur propriétaire légitime. Qu'en pensait le chien qui était doté d'un pouvoir de prémonition ?

— Le vol est retardé ? demanda-t-il négligemment.

— Vous ne remarquez rien ? fit Constance en sifflotant dans son verre.

— Ils servent des olives d'Aragon, dit Fabrice.

Non, il n'avait rien remarqué à part l'absence des autres voyageurs. Ils attendaient dans le hall, sans doute. Voulait-elle qu'on les rejoignît ? Avait-elle pensé au billet du chien ? Les robots voyageaient en cabine comme les êtres humains. D'ailleurs, il ne connaissait pas de véritable chien. Avait-elle possédé un de ces toutous dans son enfance ? Il se souvenait des bêtes empaillées, notamment des oiseaux et une lionne qui empestait discrètement...

— Nous ne voyageons plus avec nos amis ! déclara Constance que la fine empourprait passablement.

Elle considérait depuis la soirée chez l'ambassadeur que c'étaient leurs nouveaux amis, arguant qu'ils n'en auraient plus d'autres. Il les envisageait plutôt dans la perspective des mondanités sommaires auxquelles il se soumettrait à date fixe. Il ne lui avait pas encore proposé de limiter leur sociabilité aux vendredis qu'il jeûnait irrégulièrement mais qu'il se promettait de respecter désormais avec la fidélité silencieuse du croyant peu enclin aux abus de la fidélité.

— Je ne comprends pas, finit-il par dire.

— Vous ne comprenez pas ! répéta-t-elle pour constater qu'il n'avait pas l'intention de changer comme il l'avait promis. Ils ont chamboulé tout le projet !

— En quel sens, ma mie ?

— Nous ne voyageons plus avec ceux que j'avais préparés à cette épreuve !

Elle ironisait.

— Nous accompagnerons des enfants jusqu'à la fin de nos jours ! conclut-elle en achevant sa fine.

— Oh ! fit-il. Ils grandiront si ce sont des enfants.

Il la désespérait à dessein. Qu'est-ce que c'était que cette histoire d'enfants ? Il allait se renseigner lui-même. Le chien n'avait pas l'air instruit de l'affaire.

— Voulez-vous consommer un autre verre ? proposa-t-il.

— Mesurez-vous la gravité des faits ? articula-t-elle en le regardant au fond des yeux.

Il ne mesurait rien. Il craignait simplement que des enfants fussent de trop dans leur vie. Il ne savait pas. Il n'avait jamais eu d'enfants.

— Vous aurez trop parlé, lui reprocha-t-elle.

Il avait plutôt eu l'impression que l'ambassadeur avait apprécié sa conversation. De quoi avait-il parlé ?

— Quelqu'un a cru qu'il ne pouvait rien te refuser.

Elle le tutoyait. Il la voussoya.

— Je vous assure...

— Vous savez quelque chose, vous ? demanda-t-elle au chien.

Celui-ci clignota.

— Si j'avais su... vous pensez bien... des enfants...

Les enfants aiment les joujoux. Le chien pouvait se rassurer sur ce point particulier de sa relation à l'enfance. Il ne risquait qu'une curiosité malsaine, peu de choses en regard de ce qu'ils exigeraient de leurs aînés. Il fallait se le dire.

— Mais qu'avez-vous prévu ? demanda Constance.

— Prévoir ? fit Fabrice comme si ce verbe entrait dans son vocabulaire par la grande porte.

— Vous ne pouvez tout de même pas demeurer indifférent !

— Tranquille, dit Fabrice, tranquille, mon amour.

Il avait déjà soutenu avec elle ce genre de conversation sur à peu près le même sujet. Il croyait l'avoir renseignée sur sa philosophie. Il n'avait pas consenti à y adhérer sans discussion mais elle avait promis de ne plus chercher à le convaincre de son égoïsme. Il avait inventé pour elle le mot tranquillité.

— Allons nous renseigner, dit-il fermement.

Le chien, surpris par la célérité du mouvement amorcé par son maître, les suivit hors du buffet qu'il quittait à regret. L'abondance des reflets n'y était pas innocente.

On se dirigeait vers les bureaux de l'Agence de voyages. Sur le Pas de tir, le vaisseau avait l'air d'une araignée avec ses huit fusées et la toile tissée par l'enroulement des fumées. Fabrice ne put réprimer un geste d'impatience en se retrouvant sur le chemin de la salle des pas perdus. Un garde vérifia leurs papiers d'identité et leurs billets. Le chien et le caddy suivaient en se concertant.

— Où sont les enfants ? dit Fabrice en jetant un regard dans la salle où personne n'attendait.

Constance prit les devants. Les guichets commençaient à s'allumer. On reconnaissait l'Agence de voyages à son logo agité de spasmes. Ses couleurs d'arc-en-ciel rebondissaient sur le dallage comme des gouttes de pluie. La chemise d'un employé venait de se refermer dans l'obliquité d'un miroir. Fabrice s'accouda sur le bord glissant du comptoir et attendit que l'employé eût achevé de se coiffer. Constance avala le contenu d'un tube avec la précipitation d'un suicidé de la dernière heure.

— Vous exagérez, dit Fabrice.

— Vous voyez une autre solution ?

— Une solution à quel problème ? demanda l'employé en s'approchant.

Il sentait la fraise. Il rajusta ses lorgnons et contempla le couple qui s'adressait à lui.

— Nous sommes... commença Fabrice, comment dire ?

— Nous ne comprenons pas ! fit Constance.

L'employé se gonfla comme un dindon.

— Si vous voulez parler de ce qui arrive aux enfants... dit-il.

— Aux enfants ? dit Constance. Mais il s'agit de nous !

— Nous voulons dire que nous ignorons ce qui est arrivé à nos compagnons de route, dit Fabrice.

— Ils doivent bien le savoir, eux ! gloussa Constance en s'adressant à une multiplicité dont Fabrice redoutait les explications.

— Soyons clairs, dit l'employé.

Il alluma un écran. Le chien était en arrêt.

— Nous avons tout prévu, dit l'employé qui ne prétendait rien d'autre que rassurer les passagers tremblants que le destin poussait devant sa porte.

Fabrice observa le rétrécissement de la bouche de Constance. Elle commençait toujours par cette contraction. Ses yeux s'étaient remplis de larmes.

— Nous ne contestons pas, précisa Fabrice. Nous sommes un peu décontenancés par la perspective d'un tel changement dont nous ne pouvons pour l'instant mesurer la portée, débita-t-il tandis que l'employé réglait le contraste de l'écran.

— Dites au chien de se connecter, dit-il.

Les codes défilèrent comme les chiffres du Loto.

— C'est exact, dit l'employé.

— Qu'est-ce qui est exact ? demanda Constance comme si aucune opération d'importance ne venait d'être effectuée.

— Ce ne sont pas des enfants, dit l'employé.

— On m'a pourtant dit... grogna Constance.

— On vous a mal renseignée, continua l'employé.

— Ou tu as mal compris, ajouta Fabrice sans intention polémique.

Le chien couina.

— Faut-il que je vous explique en quoi consiste le changement de programme ? proposa l'employé.

— Le programme ? fit Constance.

La colocaïne perturbait son jugement. Fabrice ne pouvait évidemment rien tenter pour la tranquilliser. Si la colocaïne, qu'on appelle le Lotho parce que c'est sa meilleure marque de distribution sur le marché libre, ne réussit pas à vous calmer, on ne peut plus rien tenter pour vous convaincre du contraire de ce qui fait de vous un consommateur de colocaïne. Ce type de message s'inscrivait sur les transparences pour vous avertir que vous filiez du mauvais coton mais vous étiez seul à pouvoir les lire, le chien se chargeant de vous connecter à la couche de réalité correspondant à votre existence. Fabrice, de son côté, relisait des conseils de prudence inspirés de l'expérience.

— Je ne sais pas si nous avons le temps de discuter de tout ça, proposa-t-il au silence imposé par la crispation de Constance.

Recherchait-il maintenant l'approbation de l'employé ? Constance se pencha pour regarder l'écran qui venait de se figer sur les données de son projet.

— Vous devriez embarquer, conseilla l'employé. Les enfants ne peuvent pas partir sans vous. Ce serait inimaginable.

— Les enfants sont à bord ? demanda Fabrice avec son air triste de consommateur qui commence à mesurer la portée de son achat. C'est pour ça que nous ne les avons pas trouvés, dit-il à Constance comme s'il lui fournissait enfin l'explication qu'elle attendait de lui.

— Oui, dit l'employé, la régression a toujours lieu à l'intérieur du vaisseau. Ils ont embarqué hier au soir, comme d'habitude.

— Après la soirée chez l'ambassadeur ? susurra Constance.

— Vous jouiez à la nymphe, pendant ce temps !

— Pendant quel temps ?

— Je veux dire que nous nous sommes attardés dans le salon privé de l'ambassadeur. Ils ont dû nous quitter à ce moment-là. Nous ne savions pas...

— Vous ne vous souvenez de rien ! cracha Constance pour couper court à la conversation.

— Voulez-vous embarquer ? dit l'employé en éteignant l'écran. Comme je vous l'ai dit, vous ne pouvez plus renoncer. Les termes du contrat...

— Tu as signé un contrat, toi ? grinça Constance.

— Je ne me souviens plus !

La conversation devenait hermétique. Le chien s'approcha pour récupérer sa connexion perdue avec les entrailles de l'Agence. Il n'avait pas de conseil à donner mais sa montre-bracelet indiquait qu'on avait tout juste le temps d'embarquer. On avait bien le loisir de mettre de l'ordre dans un récit qu'aucune conversation, à sa connaissance, ne réussirait à éclairer.

— Nous allons encore perdre du temps à nous expliquer ! grimaça Constance.

— Il ne s'agit pas de nous ! s'écria Fabrice.

— De qui alors, s'il vous plaît ? Je commence à comprendre.

— Comprendre ?

— Il vous a bel et bien payé pendant que je me trompais sur vos intentions.

— Madame ! Monsieur ! Le moment est mal choisi...

— Vous choisissez, vous ? râla Constance au bord de l'effondrement.

— Par pitié ! gémit Fabrice.

Les brancards automatiques surgirent des placards.

— Il y a encore une autre solution ! cria le chien en s'interposant entre les corps humains qui luttaient avec les mains et les brancards qui se positionnaient pour effectuer une manœuvre compliquée par l'intrication des transparences correspondant aux antagonismes mis en jeu.

Le premier pétard explosa à ce moment-là. On utilisait les feux d'artifice pour signaler le départ imminent. Les bombes s'élevaient verticalement au-dessus du Pas de tir puis leur trajectoire s'arrondissait dans la direction de la ville toujours ravie de pouvoir s'extasier comme au beau temps de l'enfance. Les brancards automatiques marquèrent le pas. L'employé était au téléphone. Les gouttes de sueur sautillaient sur ses joues.

— Un problème — oui — quel genre de problème ? — vous voulez dire quel code ? — comment voulez-vous que je mémorise le code de tous les incidents possibles ? — oui j'ai dit incident — comment ce n'est rien ! — une femme oui — quel type de femme ? — l'homme n'est pas en état de me le dire — il est avec le chien — je ne sais pas — le chien tente une injection directement dans la thyroïde — elle se défend la bougresse — je ne dispose pas de moyens suffisants — les brancards reculent devant la difficulté — à moins que le chien ne les contrôle — le caddy se tient tranquille — oui c'est un rapport ! — je suis en train de vous dicter un rapport ! — appuyez sur le bouton « enregistrement des conversations extérieures relatives au service » — ne me dites pas que je dois recommencer !

L'aiguille atteignit le tissu crispé de la glande. Fabrice ferma les yeux devant le spectacle d'une douleur incommensurable. À quel endroit de la souffrance retrouverait-il la femme qui l'accompagnait ? Le chien tirait la langue pour verser les gouttes d'une deuxième substance destinée à brouiller les pistes.

— Comme ça, dit-il, ils n'auront pas les moyens de retrouver le fil de la conversation.

De qui parlait-il ? Le corps de Constance se ramollit. Fabrice se tourna vers les brancards pour leur adresser une dernière semonce. Ils étaient immobiles comme les éléments d'un décor. L'employé reposa le combiné dans son logement. La vie était constituée de gestes précis. Fabrice se demanda si le chien avait le pouvoir de changer les détails d'un historique des faits. Le chien s'arc-bouta pour achever la course du piston qu'il poussait de l'intérieur. L'aiguille réapparut dans la lumière hOlographique. Une goutte glissa rapidement le long de cette verticale.

— Nous pouvons embarquer, dit-il. Elle ne se souviendra de rien.

— Elle tenait tant à mémoriser ces derniers instants passés sur la Terre, pleurnicha Fabrice en constatant que les brancards regagnaient leurs glissières.

— Nous lui inventerons ce bonheur, dit le chien.

— Je n'ai pas parlé de bonheur ! fit Fabrice.

L'employé ricana.

— Vous n'avez rien résolu, constata-t-il.

Un fauteuil roulant se présenta. Elle était équipée d'un porte-bagages. Le caddy s'activa et disparut.

— Si vous voulez, dit le chien, je peux encore la réveiller.

— Qui êtes-vous ? demanda Fabrice sur le ton de quelqu'un qui n'attend pas de réponse.

Ils suivirent les flèches. La chaise roulait devant eux, les contraignant à une marche forcée. Le chien tirait sa langue bleue.

— Elle n'acceptera jamais les faits, ânonnait Fabrice. Je ne l'ai jamais vue se soumettre à l'opinion générale.

— Il ne s'agit pas d'opinion, dit le chien, mais d'un endroit précis du cerveau sur lequel je peux exercer mon influence. Je ne vois pas d'autres solutions.

— Il n'y aura plus de réalité pour elle, dit Fabrice.

Il attendit une seconde de désespoir avant de soupirer :

— Je suis le seul témoin !

— Exact ! dit le chien.

L'air vif du Pas de tir contenait en outre tous les éléments nécessaires à un contrôle raisonnable des sentiments. Fabrice se mit à respirer comme dans la chambre à gaz d'un supplicié.

— Si vous ne venez pas, prévint le chien, elle vous manquera tôt ou tard.

Le vaisseau cracha un escalier.

— C'est beau ! dit Fabrice.

Les huit fusées s'allumèrent.

— Il est encore temps, dit le chien.

Le corps de Constance montait sur l'escalator. Le chien laissait glisser la rampe dans sa main. Ils étaient environnés d'une fumée lente et bleue. Fabrice toucha le chien comme pour s'assurer que son existence n'était pas le fruit de son imagination.

— Elle ne sera jamais heureuse, dit-il.

Le chien referma sa main. Il montait.

— Comme vous voulez, disait-il.

Il montait rapidement.

— Hé ! fit Fabrice. Il vous en reste encore ?

Le chien fit gicler une goutte cristalline dans l'air saturé. En haut, sur la passerelle, des enfants tiraient le corps de Constance à l'intérieur.

 

À défaut de jours et de nuits, il fallait se fier à l'horloge du salon principal, seul endroit du vaisseau où l'heure pouvait être consultée en toute discrétion. Les parois latérales étaient percées d'un alignement de hublots près desquels il était de bon ton d'apporter sa chaise. La Compagnie offrait les binoculaires avec une capacité de mémoire réduite à une centaine de clichés. On découvrait ses approches visuelles de l'espace en connectant l'appareil à des machines à sous qui proposaient des agrandissements à des prix que Fabrice trouva exagérés sans toutefois chercher à en discuter. D'ailleurs un enfant comprendrait-il de quoi il était question ? Constance n'avait pas de soucis pécuniaires. Sa pension alimentaire couvrait toutes ses petites folies. Depuis deux jours, sa passion pour la photographie avait diminué au point qu'elle oubliait d'apporter son appareil. Elle calait sa chaise contre celle de Fabrice et croyait se plonger avec lui dans un infini passablement assimilé à l'inconnu. Comme elle croyait aussi partager avec lui sa nouvelle sensation de néant inspiré par le disque parfaitement noir du hublot, elle parlait peu, n'exigeant que la caresse de ses cheveux ou la confirmation verbale de sa beauté. Il collait ses chewing-gums sur le carreau pour briser l'absence de perspective. Au-dessus de la cheminée, un panneau promettait la rencontre prochaine d'une planète solitaire. À cette occasion, et parce qu'on voguait depuis plusieurs semaines dans ce que l'esprit avait fini par confondre avec le vide, on lancerait des bouteilles remplies de petits messages destinés à d'autres voyageurs. Constance avait rédigé le sien sans en révéler la substance à un Fabrice qui commençait à souffrir de ces enfantillages. L'interdiction de fumer devenait intolérable. Il mastiquait toute la journée des chewing-gums qu'on lui reprochait de coller n'importe où. Il détestait que ce fût un enfant qui lui adressât ces remontrances. On le menaça même de bloquer sa carte de crédit. Son pécule, limité à une indemnité pour service rendu à la Presse, le condamnait à des calculs incessants qu'il reportait sur un carnet. Cette habitude du crayon intriguait mais les dessins retenaient l'attention même des plus ludopathes. Au rythme qu'il s'était imposé, sa consommation de carnets s'interromprait dans un an. Les douaniers du Pas de tir les avaient comptés sans trop savoir à quoi diable pouvaient bien conduire ces calculs. Prévenu que cet objet ne figurait pas dans le stock des marchandises emportées par le vaisseau à des fins commerciales, Fabrice avait demandé à doubler la quantité. Une discussion s'en était suivie entre les douaniers et leur directeur. La gérante du kiosque, pendant ce temps, inventoriait son arrière-boutique pour y dénicher les carnets manquants. Il n'en fallait pas plus à Constance pour sombrer dans la mélancolie. Le spectacle de l'absurdité la détruisait facilement. Volant à son secours alors qu'il était lui-même en difficulté, ce qui ajoutait à l'absurde de la situation, Fabrice déclara que le doublement était une exigence peu raisonnable compte tenu du temps qui restait à égrener jusqu'au moment du départ. Constance avait éclaté en sanglots à l'annonce, par la gérante, du nombre de carnets encore disponible à cette heure précise de son exploitation comptable. Sur le Pas de tir, les fusées, accrochées au vaisseau comme de gros insectes à une branche, entraient dans la phase de réchauffement. Fabrice avait alors éprouvé un vertige et Constance, alarmée par ce fin déséquilibre, avait cessé de pleurer.

Le front contre le hublot glacial, Fabrice tenta une impossible mise au point sur le chewing-gum. Ce fut sans doute le petit vertige causé par l'effort des orbiculaires qui ramena son esprit au moment du départ. Il n'aimait pas se souvenir de ces circonstances. Constance savait bien à quel point le ridicule pouvait ruiner cet homme encore secret. La petite planète rose formée par le chewing-gum fut, l'espace d'une seconde, leur seul point commun puis elle se détacha de lui et se réfugia dans l'antre d'une machine à sous qui proposait sa musique.

Il y avait longtemps qu'on ne l'avait conduite au rythme d'une valse. Fabrice était plutôt gauche en la matière. De plus, il n'aurait pas aimé l'idée de la voir danser avec un enfant. Elle ne s'aperçut de cette aversion qu'au deuxième jour du voyage. L'espace était encore peuplé d'objets. L'esprit pouvait s'exercer à la géométrie. On ne se doutait pas que ce nécessaire recours aux lois du plan serait bientôt annulé par la traversée du néant et de la densité. Un enfant avait émis une théorie du hasard. Fabrice, qui avait professé le contraire, avait demandé à l'enfant de cesser d'influencer les autres. Constance avait voulu s'en mêler, ce qui aggrava le cas de l'enfant terrifié par une agression apparemment sans rapport avec le contenu de sa conférence sur le pouce. Le visage de Fabrice s'était dangereusement coloré. Son poing écrasa un chewing-gum sur la vitre du hublot dont il avait pris possession.

— C'est insensé ! dit l'enfant dans une tentative de réagir à sa propre inertie.

Constance s'élança. En dehors des situations absurdes, elle savait se montrer efficace. Elle n'avait évidemment rien compris aux théories de l'enfant et n'entendait pas plus la réaction inattendue de Fabrice qui s'en prenait maintenant aux boutons de son appareil photographique pour leur reprocher une obscure ergonomie. Constance souleva l'enfant.

— Vous ne savez pas de quoi vous parlez, lui dit-elle en caressant ses boucles.

L'enfant lui opposa un visage étonné. Elle cligna d'un œil complice. Rassis sur sa chaise, Fabrice vitupérait en contemplant les entrailles noires de son appareil.

— Il est fichu, dit l'enfant.

— Qu'est-ce qui est fichu ? fit Fabrice brusquement.

— Vous avez perdu les photos du jour, dit Constance qui croyait tout expliquer.

— De quel diable de jour me parlez-vous ! dit Fabrice avant de se replonger dans l'observation de l'espace.

Le soir, dans le lit, il lui confia qu'il avait peur de la disparition des objets dans l'espace.

— Sans eux, nous n'aurons d'autre choix que de regarder à l'intérieur.

Ce projet ravissait Constance. Elle appela son chien. Il habitait maintenant derrière le radiateur. La proximité de la chaleur le rendait nonchalant. Il répondait rarement au premier appel. On entendait les pulsions hydrauliques pendant une bonne minute qui agaçait passablement la patiente Constance. Fabrice, peu loquace en la matière, se contentait de l'entretien de la mécanique qui se limitait à la vérification quotidienne des niveaux de liquides. Il ignorait parfaitement le rôle joué par ces liquides dont le nom de code figurait sur des étiquettes rivées à l'intérieur de la carapace. Il se livrait à cette obligation sans en discuter, avec Constance, la triste nécessité. Le robot, conscient de l'importance que l'homme avait acquise sans la rechercher, émettait en échange toutes les hypothèses d'amour que lui inspirait la promiscuité du vaisseau. Fabrice ne répondait pas à ces provocations. Le chien entrait dans le lit pour servir sa maîtresse et l'homme, proche du sommeil, se demandait si un enfant occuperait la même place.

— Le monde s'est sacrément réduit, dit Constance après avoir appelé le chien dont la carcasse tirait des éléments du radiateur une série presque harmonique.

— Le monde a disparu, dit Fabrice en claquant la langue.

— Bientôt, dit-elle en ôtant sa chemise, il n'y aura plus rien au-delà des murs.

— Vous oubliez la croissance des enfants.

— Ils ont si peu grandi depuis que nous sommes partis ! Vous ne les aimez pas.

— Je ne les ai pas comptés !

Le chien se gratta contre le tuyau du robinet qui arrachait un grincement intolérable aux écailles de sa carcasse. Son regard de caméra sondait les draps.

— Si vous voulez, proposa Constance, nous déjeunerons avec eux demain. Ils seront ravis de faire votre connaissance.

Il savait bien qu'elle les connaissait et qu'il n'avait pas la moindre idée de leur futur de voyageurs sur cette portion de l'infini qui s'achevait avec lui. Il caressa le sein que Constance pointait dans sa direction. Le chien, attentif aux détails de leurs rapports intimes, cliqueta comme une boîte à musique.

— Il ne vous restera plus qu'eux quand je serais vieille, dit Constance.

— Nous ne pouvons pas vivre si nous ne savons pas ce qui se trouve derrière les murs. Les hublots se transformeront en miroir. Les instruments renverront des fonctions chiffrées que nous ne saurons pas interpréter.

— D'où l'importance des enfants et la nécessité de se faire aimer d'eux.

Le chien cogna le radiateur avec la queue. Son regard le renseignait en ce moment sur la difficulté de traverser le tapis.

— Vous avez adopté un corniaud, murmura Fabrice en enfonçant sa tête dans le coussin. Pour le même prix, je vous aurais trouvé un modèle plus récent. Cet animal va me rendre fou !

— Vous n'avez plus que moi, dit Constance tristement.

Le chien se verticalisa pour observer la surface du lit.

— Quelle différence ? demanda Constance.

— Entre quoi et quoi ? dit Fabrice dans le coussin.

— Entre un robot et un véritable chien ?

— La même qu'entre moi-même et un de ces maudits enfants qui vont assister à notre vieillissement.

— Vous êtes amer...

Elle aimait bien, Constance, lui décerner des adjectifs. Il les collectionnait.

— Montez, vous ! dit-elle au chien.

Celui-ci prit son élan avant de bondir. Elle le reçut sur les genoux. Immédiatement, elle déclencha le mécanisme du sommeil. Le chien attendit qu'elle glissât entre lui et l'homme qui reniflait dans l'espoir de détecter l'odeur de la drogue. Elle eut le temps de lui confier qu'elle sombrait dans un plaisir facile. Le chien se pelotonna dans le creux de ses reins.

— Lumière ! fit Fabrice.

Et tout s'éteignit. Il garda les yeux ouverts pour se remplir de ce néant. Il constatait que la lumière était tout ce qui leur restait depuis que les étoiles menaçaient de disparaître des hublots.

Il rencontra les enfants finalement. Ils l'attendaient dans le salon principal, celui qu'on réservait aux conversations et aux échanges. Constance les avait préparés à une rencontre peut-être déroutante.

— Mon ami, avait-elle expliqué, n'est pas un homme comme les autres.

Il n'y avait là aucune allusion à la greffe sexuelle qui la dérangeait pourtant dans ses rapports charnels. Il n'était pas question non plus de l'aspect physique de Fabrice qui portait un chapeau démodé et mâchait des chewing-gums à saveur fruitée quand le commun des mortels préférait les effets dévastateurs du Lotho. Il se servait des mains pour exprimer les nuances de son discours aux hommes. Les fragrances du chewing-gum se mêlaient à celle de son après-rasage. Il n'était pas vraiment imberbe mais le rasoir n'effleurait qu'une peau assez peu rebelle aux soins négligés qu'il accordait à son apparence. Ses bottes avaient appartenu à un officier nègre dont il était le légataire universel. En Afrique, un château de bambou portait les armes des Vermort et Fabrice ne voyait pas d'inconvénient à en exhiber la photographie craquelée.

— Sinon, dit Constance, c'est un homme tout ce qu'il y a de charmant et de compréhensif.

Satisfaite de la présentation, elle inspira les questions les mieux adaptées aux circonstances telles qu'elle croyait que Fabrice les vivait. L'homme fit son apparition au beau milieu d'un silence gêné. Cerné par des regards fuyants, il prit place au centre de l'assemblée. Constance se leva et caressa le cuir chevelu mis à nu par un récent rasage. Le chapeau de conquérant, posé sur le genou encore pointu à cette époque de la vie de Fabrice, exhibait un ruban aux couleurs de l'Empire d'Afrique. On s'extasia doucement.

— Voici les enfants, dit simplement Constance. Ce n'est pas un effet du hasard (elle lorgna le petit amateur des produits du hasard pour qu'il se tût sagement pour l'instant) si nous sommes réunis tous ici dans ce salon qui est notre bien commun. Fabrice, je te présente les enfants qui vont grandir tandis que nous vieillirons.

Ils ne bougeaient pas. Fabrice commença même à les compter. Constance l'interrompit :

— Ils ont sans doute des questions à poser à leur... père de circonstance.

Fabrice s'ébroua. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas fait le cheval devant les autres. Elle s'attendait toujours à le voir ruer pour se séparer de la foule à quoi elle prétendait l'associer. Un enfant brandit un sextant et demanda ce que c'était. La question était naturellement pour Fabrice qui renâclait et montrait sa dentition d'initié. Le sextant changea de main plusieurs fois avant de s'immobiliser dans les mains de Fabrice.

— Où diable l'avez-vous trouvé ? s'écria-t-il.

La réponse était à la hauteur du personnage. Constance, qui était à l'origine de ce prétexte, tenta de relativiser l'importance de l'objet.

— Je ne savais pas, dit-elle, qu'il y avait une histoire entre cet objet et vous. Avez-vous voyagé sur les mers ?

Les enfants s'accoudèrent sur leurs genoux. Fabrice avait fréquenté des pirates mais s'agissait-il des flibustiers de la légende ou des obscurs adeptes du cyberespace ? Il mit son œil dans le viseur et dirigea l'instrument vers une hypothétique étoile dans un ciel qu'il donnait à imaginer.

— Leur avez-vous raconté, dit-il, comment vous vous êtes baignée toute nue dans la piscine de l'ambassadeur ?

Constance rougit. Il sortit les doublons de sa poche. Les yeux des enfants se remplirent de cet or.

— Nous ne savons pas grand-chose de Constance, votre... mère. Nous connaissons son adolescence agitée mais nous n'avons rien découvert sur son enfance. Elle a été l'épouse, successivement, d'un luthier de la Cour, d'un secrétaire d'État aux Affaires étrangères et du directeur de l'Hôpital Saint-Patrick. Je ne l'ai pas épousée. Nous vivons dans la « constance » du péché de mauvaise chair.

— Fabrice ! Ce ne sont pas des choses à raconter aux enfants !

Elle rougissait lentement, exactement comme si elle était capable de lutter contre la montée de la pression artérielle. Cette nuit encore, les deux pièces, bourrées d'électronique, avaient roulé sur son petit corps rondelet. Le chien commandait une partie du graphe mais Fabrice pouvait prétendre à une maîtrise totale du plaisir.

— Il n'y a qu'un enfant dans mon existence, dit Fabrice. Je l'ai à peine vu grandir tant j'étais petit moi-même. Ce fragment de l'autre m'obsède et m'angoisse au point que je ne suis plus en mesure de m'intéresser à l'existence des enfants qui fascinent ma compagne parce qu'elle ne les possède pas vraiment. Merci pour le sextant. Il est la reproduction exacte de celui que j'utilisais à la fenêtre de ma chambre transformée en vaisseau d'un autre temps. Je voyageais par-dessus les arbres du parc, des chênes centenaires qui portaient les blessures de l'histoire. Je ne connaissais pas encore l'existence des femmes. Je m'imaginais que l'enfance était celle d'un animal en voie de disparition. Des oiseaux témoignaient de mon avance sur mon temps. Malheureusement pour vous, nous ne sommes pas dans un château et il n'y a pas de fenêtre pour s'avancer hors de soi. Les sextants ont disparu de notre existence mais vous connaissez parfaitement le produit de remplacement. Je vous conseille la pratique de la masturbation et l'usage de la force dans les rapports verbaux. Les maravédis seront exposés pendant une semaine dans la vitrine blindée du salon dit des Idées reçues. Une participation de dix centimes sera demandée au visiteur et versée au profit des chiens qu'on nous réserve en haut lieu.

L'humour de Fabrice était rarement du goût de Constance mais elle n'attendait rien d'autre de son désespoir. Les maravédis furent exposés comme l'avait proposé Fabrice. Le salon n'était pas celui des « Idées reçues ». Il n'y avait aucun salon de ce nom dans le vaisseau. De plus, le règlement intérieur stipulait que toute activité commerciale de la part des passagers était rigoureusement interdite. Craignant le bris plus que le vol, Fabrice se contenta de mettre son trésor sous clé dans une vitrine que personne n'oserait briser. On se limitait à laisser la trace humide de sa main sur le carreau. Pendant ce temps, Fabrice manipulait le sextant aux yeux de tous. Il n'avait pas l'intention d'entrer en communication avec les enfants. Rien ne l'y obligeait. Constance fournissait aux enfants des explications fleuves. On se réunissait dans les couloirs, par petits groupes, pour en discuter presque silencieusement tant Fabrice inspirait de la crainte. On venait de franchir le Point de non-retour, moment toujours difficile à expliquer et qui plongeait certains passagers de l'infini dans une mélancolie communicative. Apparemment, Fabrice était le seul concerné. Les capteurs signalaient sa présence sur les écrans, ce qui l'agaçait. Il avait cessé sa recherche d'un équipage de pilotes et de techniciens. Cette folie avait présidé à tous ses discours depuis le départ. Il avait fini par soupçonner les enfants eux-mêmes de fournir l'énergie et les compétences nécessaires pour l'évaluation physique du voyage. Ces fréquentes injustices n'entamèrent pas le moral des enfants que Constance couvait méticuleusement, autre sujet de discorde. Les secousses magnétiques, fréquentes dans les environs du Point de non-retour, répandaient des terreurs prémonitoires. Maintenant, on avait la sensation de s'être immobilisé et par conséquent celle, moins facile à vivre, d'attendre un évènement dont Fabrice changeait la nature au gré de son inspiration.

— J'ai déjà vécu cette attente, débitait-il dans les haut-parleurs (ce n'était pas interdit). Nous attendons par crainte d'oublier. Au début, sans doute par mimétisme, nous sommes postés comme des guetteurs. On nous dérange sans cesse pour savoir ce qui nous arrive. On craint le pire à votre cerveau d'enfant. On s'approche comme des prédateurs. On prend le risque de détruire le silence imposé à l'attente par l'équivalent en mesure de temps. Imaginez l'enfant au point de rencontre parfaitement géométrique d'une fenêtre que la pluie agite de petits cris de gouttes et du prolongement abstrait de ce corps à l'essai du plaisir et du néant. Le plaisir et le néant. Ce serait le titre, non pas du recueil de toutes les imbécillités que j'ai écrites pour entrer en communication avec mon époque, mais d'un livre commencé le matin et achevé le soir, entre l'aubade et la sérénade, simplement en prévision de la nuit que nous sommes en train de traverser. Je ne devrais parler que de moi, pas de vous ni de celle qui vous crée malgré moi. Nous ne sommes plus capables de calculer l'équidistance, moment prévisible et redouté en son temps mais jamais estimé avec autant de précision. C'est fini ! Je voudrais ne plus entendre parler d'elle ni de vous mais les leçons du chien m'enseignent l'évidence de votre présence future. Vous ferez tout désormais pour me couper du passé qui me fonde. Je ne sais pas de quoi vous nourrissez votre originalité.

On entendait le léger sifflement des becs de gaz ouverts dans la chaudière. D'habitude, les flammes bleues se projetaient en grand sur les murs et le plafond. Ce soir-là, il avait éteint la veilleuse de sécurité et le gaz envahissait lentement ses poumons. Il jouait avec le fil tendu entre les deux réalités de son existence, sur le point de choisir mais paralysé par cette perspective. Jean promenait sa solitude de célibataire dans les rues de Castelpu ou de Vermort. Il y avait une rivière entre les deux villages et un pont que les crues emportaient régulièrement. « Quand résoudrons-nous la question de ce pont ? » avait proposé Jean pendant la campagne électorale. Il y avait d'autres questions cruciales et Fabrice les avait répertoriées pour y réfléchir. Jean briguait le poste de conseiller général. Le comte de Vermort avait assumé la fonction de sénateur. Le maire, en général, était un métayer, rarement un notable. Tout s'organisait sans cesse dans la même optique. Il suffisait d'en comprendre le principe. Mais ce n'était plus aussi important après l'expérience de l'angoisse. La mort remplaçait avantageusement le futur. Elle commençait par un voyage dans l'espace. Plus rien ne la remplaçait et personne ne s'apercevait que quelque chose avait changé dans le cerveau de l'enfant. Il guettait la seconde d'inadvertance, posté près de la fenêtre, sentant la vie comme on devine la mort, par les mêmes pores, sous la même influence.

— Et vous avez renoncé à la mort, demanda un enfant sur qui ces explications tombaient comme la neige au printemps.

Fabrice virevolta dans un effort pour s'extraire de ce dialogue insensé. Il reçut le reflet des maravédis.

— Nous ne sommes peut-être pas seuls, dit un autre enfant.

Était-il important que ce fût un autre et pas le même ? Il les compta et une fois de plus Constance interrompit son calcul :

— Nous ne saurons jamais si nous avons eu raison d'entreprendre ce voyage, dit-elle comme si elle professait une nouvelle religion.

— Nous n'avons rien entrepris, dit Fabrice. Vous n'étiez pas des enfants. Il n'était pas encore question de vous. Nous avions le cerveau rempli de mythes vous concernant, dont le premier n'est pas flatteur. Nous n'avons pas eu le temps de reconsidérer notre engagement.

— Vous avez usé de la force pour ne pas partir seul ! dit Constance entre les dents.

— Seul avec qui ? s'écria Fabrice.

— Oui, avec qui ? demandèrent les enfants d'une seule voix.

Constance eût été bien incapable de répondre à une pareille exigence d'amour. Elle limitait ses rapports à l'enfance à des caresses et autres attentions qui procurent des plaisirs de surface. Ils s'en rendraient compte tôt ou tard.

— Quelle force ? répétèrent les enfants.

Fabrice inspira longuement cet air saturé de bonnes résolutions.

— Nous perdrons notre temps sur le fil des énigmes, proclama-t-il obscurément.

— C'est tout ce que vous avez à dire à des enfants qui vous demandent de vous exprimer sur votre propre enfance ? dit Constance agacée par le contenu de l'attente.

— Nous avons exploré tout le vaisseau, dit-il, ne laissant rien au hasard. Nous n'avons rien trouvé pour étayer la thèse d'un automatisme intégral. Les codes sont déchiffrables. Nous suivons un trajet rectiligne et il n'y a rien de prévu sur notre route. Nous décrivons le néant par le temps passé à ne pas changer les données du voyage. Les enfants sont arrivés à la même conclusion que moi. N'est-ce pas les néfants ?

— Oooooooouuuuuuuuuuiiiiiiiii !

— Papa ! cria Constance.

Les enfants dévalèrent les escalators. À leur passage, les lampes faiblissaient comme s'ils avaient le pouvoir de compenser la perte d'énergie causée par leur agitation. Constance les avait suivis jusqu'au bord du premier escalator. Elle renonçait toujours à aller plus loin avec eux. Elle revenait vers Fabrice en lui reprochant son inconséquence et il se haussait sur la pointe des pieds comme s'il craignait qu'elle le dépassât dans ces moments de confrontation lente.

— Nous ne consultons plus le calendrier, murmura-t-elle.

Ils regagnèrent leur cabine. Le chien somnolait. Il leur injecta une dose de colocaïne en leur conseillant de cesser leur agitation. Ils se rapprochèrent. Le sexe de Fabrice émit la petite sonorité qui indiquait que la préparation était insuffisante. Cette option avait perdu sa saveur des premiers jours. Constance avait même pris l'habitude de presser elle-même le bouton qui mettait fin à l'alarme. Fabrice se tranquillisait aussitôt. Le chien plongea la sonde dans un anus béant. Il ne rencontra que l'apathie des tissus et de la matière fécale. Les données furent immédiatement transmises à Constance.

— Vous ne vous comprendrez jamais, observa le chien.

— D'après vous, lequel de nous deux existe et lequel est le produit de l'imagination de l'autre ?

— Doux Jésus ! s'écria le chien. Nous n'en sommes pas là ! Vous anticipez. Il y a loin de l'existence à l'imagination. On ne franchit pas ces distances à cheval. La qasida est un art, ma chère Constance.

— Êtes-vous l'ambassadeur d'Ologique ?

— Je suis le chien du Chausseur, vous le savez.

— Qui est le Chausseur ?

— Nous parlions d'autre chose.

— Je veux parler du Chausseur, de l'Ambassadeur, de vous.

— Vous allez compliquer le récit.

— Je veux profiter de tous ses sommeils pour prendre de l'avance.

— Vous êtes étrangère à ce temps.

— De quel temps ne le suis-je plus ?

Les codes continuaient d'affluer par paquets. Aucune trace de cette incohérence qu'on leur avait reprochée quand ils avaient rempli le formulaire de sollicitude de voyage. L'employée de l'Agence leur avait demandé s'ils avaient conscience de la différence qui sépare la sensation de l'infini de sa réalité physique. Fabrice avait pris la parole pour condamner Constance au silence. Que craignait-il de son ignorance ? Le chien ne répondait pas à cette question. Il augmentait à la fois la dose et la durée. On avait éprouvé les conditions du voyage dans un simulateur. Des miroirs figuraient la présence des autres passagers. On ne distinguait pas leurs visages. Le glissement durait le temps de vous convaincre de la difficulté d'exister loin de chez soi. Fabrice était ravi de renouer avec d'anciennes satisfactions. Il évoqua la brousse et des lacs interminables, des chutes d'eau, des nuits bruyantes comme des ailes, les tentatives d'atteindre le soleil avec des flèches. Ils avaient subi avec succès toutes les épreuves. Ils formaient désormais un couple presque légitime. Il renonça cependant à l'épouser au dernier moment. Elle venait d'obtenir le divorce et versait ses larmes dans l'arrêt qui l'autorisait à se remarier. Il demeura sourd à une demande non exprimée avec la clarté et la précision qu'elle s'était souhaitées en ouvrant la discussion judiciaire. Il ne s'était même pas intéressé à la personnalité du défendeur. Elle pouvait compter sur lui pour franchir les obstacles inventés par l'Agence de voyages dans la discutable intention de limiter l'aventure aux dimensions du possible et de la certitude. Il connaissait toutes les ficelles de la conversation. Elle devait maintenant reconnaître qu'il avait tenu ses promesses.

— Contentez-vous de cette approximation du bonheur, conseillait le chien en injectant la matière nécessaire.

Au matin, en prévision de la rencontre spatiale avec O, Fabrice se rendit dans la Salle des gravités pour vérifier la préparation de l'évènement. Les flacons flottaient dans l'air bleu. Il franchit le sas et traversa la masse cliquetante des flacons en direction du canon d'éjection. Un coup d’œil dans le collimateur lui indiqua qu'on ne tarderait pas à entrer dans la ligne de mire de la planète. Pour l'heure, l'espace était noir et sans aucune profondeur. Cette sensation de néant continuait de le harceler. Il lança un flacon vide. Le jet atteignit une distance impossible à apprécier. Le flacon tournoyait dans tous les sens. Avec la focale variable du hublot derrière lequel il tentait de se concentrer, il s'en rapprocha, pénétra même à l'intérieur de ce contenu contenant tout. Tout à l'heure, le canon cracherait le nombre de flacons correspondant à celui des enfants, plus deux. Le chien ne jouait pas selon le principe non vérifié que ce genre de distraction ne peut avoir aucun sens pour un être issu de l'industrie. Fabrice bénéficiait du sceau de l'artisanat hospitalier, d'autant que sa création remontait à plus de quarante ans, à une époque où on était loin de se douter que les clones finiraient dans l'oubli une vie commencée dans l'espoir. Il actionna plusieurs fois, à vide, la manette du canon. Des bulles d'un air passant du bleu au vert éclataient dans le vide. Il n'était pas possible de vérifier la composition de ce qu'on respirait dans ces vaisseaux. C'était bleu, avec du jaune et de l'orange dans l'ombre. Le regard souffrait au début puis le cerveau envoyait des signaux positifs et on retrouvait sa bonne humeur du départ. Il n'avait pas eu la chance d'exprimer son bonheur dans la bouche de Constance au moment où la poussée était devenue la seule force agissante. Le chien avait inversé la structure de la colocaïne et le cerveau de Constance en avait conçu un autre bonheur. Il y a des bonheurs incompatibles, c'est absurde à dire mais c'est pourtant la vérité. Fabrice vérifiait tous les jours cette hypothèse rebelle à l'analyse. Depuis, elle cultivait cette prudence de l'expression et il s'efforçait de ne pas l'interrompre. Chacun son tour. Ils se côtoyaient à défaut de s'aimer. Il avait seulement pris le temps d'accepter la présence des enfants. Elle avait œuvré chaque jour pour les mettre sur son chemin sans le surprendre au beau milieu d'une partie d'angoisse. La structure de l'anticolocaïne avait atteint un point de perfection qui remplissait le chien d'une satisfaction spectaculaire. Elle ne savait rien de la nature de ce bonheur et lançait les os dans les corridors où la précipitation du chien en disait long sur le plaisir qu'il éprouvait à jouer avec elle. Fabrice mesurait scrupuleusement la dose de colocaïne qui lui était destinée. Il n'était pas possible de s'en passer. Le chien modifiait rarement la composition, consacrant toute son énergie créatrice aux questions de structure auxquelles Fabrice ne comprenait pas grand-chose.

Les enfants adoreraient la sensation d'apesanteur. On jouerait avec l'abondance de flacons en attendant de les remplir de ces petits papiers qui émoustillaient la pensée de Constance. Le compte devait être exact. Le chien arriverait le premier pour contrôler les données. Fabrice avait le temps de se consacrer à la première prise. Il préférait s'en occuper lui-même mais dans les moments de grande angoisse, c'était le chien qui intervenait et alors il n'était pas possible de discuter des questions de composition et de structure. Le chien agissait en automate de l'instant tandis que Fabrice savait s'appliquer à retrouver la durée. Il se colla à la paroi, repoussant les flacons qui voltigeaient devant lui. La sonde était incorporée à son système génital. Il calcula la dose en fonction du temps qui restait à soustraire avant de retrouver le sommeil. La tête forait la matière vivante. La vitesse d'exécution était relative au facteur « âge de l'individu encore adepte de ces pratiques révolues ». L'unique constante avait quelque chose à voir avec l'enfance. Il glissa. Les flacons renvoyaient des reflets verts. Le chien penserait-il à apporter les paperoles ? Il était inconcevable de confier cette tâche à quelqu'un d'autre. Les petits crayons s'agitaient dans un pli de la carapace. On avait l'habitude de ce concert de petits bruits secs. Le rire de Constance s'accroîtrait à chaque lancement. Elle ne procédait pas autrement. L'espace se remplirait de flacons bleus environnés de bulles d'air se multipliant. Rien n'aurait lieu avant l'apparition de la planète signalée par les calculateurs. Elle en parlait depuis des jours. Quand avaient-ils vécu le même bonheur ? Il ne la privait jamais de ces petits détails de la vie quotidienne. Le chien d'abord, puis Constance en habit de soirée suivie des enfants alignés comme des perles sur le fil du bonheur. Fabrice allait-il jouir d'une attente interminable ? Il perdait toute notion de travail à accomplir quand le moment était venu de se consacrer à l'emploi des autres.

 

On avait l'impression de revenir chez soi. Seule, la couleur du ciel indiquait qu'on était trompé par les apparences. Comme on n'avait pas pu modifier les reliefs environnants, le regard était attiré par l'étrangeté de ces présences minérales et l'esprit s'attardait malgré soi dans l'observation de ces premières différences. On traversait alors l'épaisse fumée crachée par les fusées. L'intensité du bruit était telle que toute conversation, portant forcément sur l'étonnement éprouvé au contact de cette espèce de réminiscence, se terminait par un geste d'impatience. Une plate-forme se présenta de flanc. Un escalier se déplia. Fabrice offrit son coude à Constance qui toussait. Elle était moins médusée. Son foulard venait de s'accrocher au rancher. Fabrice avait lutté à la fois contre la résistance du foulard et contre l'envahissement de la fumée. Un employé rassurait les passagers :

— 1) La fumée n'était pas toxique.

— 2) On était bien à Ologique et non pas chez soi (il montrait les collines rouges et le ciel passablement jaune au-dessus de la ville).

— 3) L'étape durerait le temps de réparer une avarie sans importance.

— 4) Tout serait mis en œuvre pour rendre leur séjour forcé à Ologique aussi agréable que possible.

Fabrice laissa le mot « possible » se diluer dans un esprit qu'il aurait voulu à la hauteur de l'évènement.

— Une avarie ? dit-il. Il n'a jamais été question d'une avarie !

— Voyons, dit l'employé, vous êtes les parents ou les accompagnateurs ?

— Nous n'avons rien à voir avec ces enfants ! s'écria Fabrice.

L'employé porta un sifflet à sa bouche.

— Comment voulez-vous que je le sache ? dit-il. Je ne m'occupe pas des papiers.

Constance commençait à entrer dans ce monde parallèle. Une convulsion ravagea son visage.

— Ologique ? dit-elle. Nous avons changé de route ?

Elle se mit à fouiller dans son sac à main. Le dépliant de l'Agence de voyages ne mentionnait pas Ologique dans ses plans de route.

— Était-il prévu qu'on s'y arrêtât ? fit Fabrice dans une tentative désespérée d'accepter les faits.

Les enfants s'étaient alignés sur les bancs. On n'emportait rien avec soi que sa trousse de toilette et le portefeuille contenant l'argent du voyage et la documentation civile. Constance, repoussant les volutes blanches qui s'interposaient entre elle et Fabrice, s'assit enfin.

— Vous n'avez pas répondu à ma question, dit Fabrice à l'employé qui gonflait ses joues.

— Je ne viens pas avec vous, dit celui-ci. Le pilote est automatique. En cas de déviation, tirez sur le cordon de la sonnette d'alarme.

La plate-forme s'ébranla au son du sifflet. Avant de disparaître dans la fumée, Fabrice eut le temps de crier :

— Comment saurons-nous que nous nous sommes déviés ?

— Où allons-nous ? demanda Constance.

— Que personne ne touche à ce cordon, dit Fabrice aux enfants.

La plate-forme cahotait dans la fumée. De temps en temps, un signal lumineux se mettait à clignoter au passage. Fabrice cherchait des explications et exprimait à haute voix sa déconvenue.

— Méfiez-vous de ne pas dépenser tout votre argent, dit-il aux enfants. Ces étapes sont prévues pour nous arracher le peu qu'on possède. Attendez-vous à être sollicités par des marchands sans scrupules.

Un ralentissement l'intrigua.

— On va prendre votre foulard pour un drapeau, dit-il à Constance.

Deux coups de sifflet provoquèrent une nouvelle accélération. Il n'avait pas vu l'employé responsable de ce qui était aussi bien un croisement qu'une bifurcation.

— Nous ne savons rien, dit-il amèrement.

Constance vit la lumière avant lui. Le halo, secoué par la fumée, révéla le train arrière d'une autre plate-forme On distinguait parfaitement les casquettes des enfants. Fabrice se souleva un peu sur un coude pour apercevoir son homOlogue.

— Nous aurons de la conversation, dit-il, soudain réjoui par cette perspective.

— Si c'est pour parler de la même chose... fit Constance distraite par l'annonce d'une rencontre qu'elle ne souhaitait pas.

— Vous n'êtes jamais contente ! dit Fabrice.

— Nous allons au même endroit, dit-elle.

On entra sous terre. Le tunnel s'annonçait par des feux giratoires. Les enfants, tancés par Fabrice, retenaient leur émerveillement.

— Ça les endurcit, dit Fabrice.

Le tunnel était éclairé. On découvrit le contenu de la plate-forme qu'on suivait. La tentation était grande de leur demander s'ils savaient où on allait.

— Ils ont peut-être l'habitude, risqua Constance.

Des affiches publicitaires défilaient sur les parois. Les enfants levaient des yeux coutumiers de cette pratique abusive de l'information. Une musique commença à pénétrer leur imagination.

— Vous connaissiez ce tunnel ? demanda Constance.

Fabrice soupira :

— Nous ne sommes pas chez nous, ma chère ! dit-il.

— Oh ! Où avais-je la tête ?

Il ne connaissait pas le tunnel pour la bonne raison qu'il n'avait jamais voyagé dans l'espace.

— Mes voyages, dit-il comme si on ne l'écoutait pas, ont refait tous les chemins de la surface de la Terre. Il faudra que je raconte ça dans un livre. L'Afrique surtout. Nous sommes des nègres dénaturés.

— Quelle horreur ! dit Constance.

Le tunnel s'acheva par le tournoiement des affiches livrées à une combinatoire fascinante pour le moment. La plate-forme ralentit jusqu'à l'arrêt sur l'image. Une crème coula dans une abondance virtuelle de couleurs, réduisant les enfants au silence. Puis de nouveau la nuit.

La route était bordée de platanes et de réverbères en alternance. La façade de la spaciogare apparut dans le balayage des projecteurs. Une fusée était couchée sur le talus, secouée de spasmes.

— C'est peut-être la nôtre, dit Constance.

La plate-forme avançait maintenant dans un flot de plates-formes. La circulation était fluide. Fabrice eut même la sensation qu'on avait augmenté la vitesse.

— Tout est calculé, dit-il sans chercher à dissimuler son admiration pour la performance technOlogique qu'on leur offrait en prime.

Il ne s'intéressait pas aux calculs. Seul l'aspect des choses motivait son intérêt. Il aimait assister en spectateur critique aux changements visibles de la matière et des objets. Il était facilement fasciné par les lois rhéOlogiques qu'il pensait retrouver malgré son défaut de connaissances scientifiques. Il s'estimait à la hauteur de ses découvertes. On pouvait alors le surprendre dans un silence et une immobilité de mortifié. Le chien de Constance était sans doute le plus attentif à ces contemplations intérieures. D'ailleurs Constance le consultait régulièrement sur le sujet. Les masques de Fabrice ne l'inquiétaient plus depuis longtemps mais elle continuait de leur accorder l'importance des premiers temps de leur aventure sentimentale. Bien sûr, songea Fabrice en traversant la fumée secouée par le flot des véhicules, elle n'a pas oublié son chien. Il n'y avait plus de vie commune sans cette mécanique élevée au rang de l'humain. La bête agitait ce qu'il fallait bien considérer comme un œil électronique. Une espèce de paupière en iris métallique clignotait régulièrement dans un jet de liquide aux cristaux miroitants. La main de Constance caressait un dos d'écailles, ses bijoux y rencontrant la dureté des transparences qui la fascinaient. Fabrice ne luttait pas contre la jalousie. Il se tenait à distance dès que la femme et la machine entraient en communication. Devant lui, les têtes des enfants, parfaitement alignées en carré, formaient un potager dont il avait l'habitude d'observer la croissance.

— Quel manque de chance ! dit-il au robot.

— Vous ne lui parliez plus depuis le bris de votre bouteille d'eau-de-vie, constata Constance.

— Je me demande à quoi il peut bien servir, dit Fabrice qui recherchait l'approbation des enfants.

Il n'avait fait aucun effort pour les acquérir à sa cause, aussi se montraient-ils le plus souvent indifférents, quelquefois critiques, jamais obscènes comme il l'avait été lui-même dans les pires moments de son enfance. Il avait rêvé de voyages tout en parcourant les cercles et les vis sans fin d'une sédentarité éprouvante. Personne ne lui avait jamais proposé l'aventure des départs, hormis quelques coups de rames dans le canal et les approches prudentes du lit de la rivière où les joncs étaient agités par des poissons invisibles. Sa ligne ramenait de petits êtres hystériques. Il n'avait jamais trouvé aucun plaisir à ces fritures, d'autant qu'elles le retenaient jusqu'à la tombée de la nuit dans une herbe soigneusement fauchée par ce qu'il convenait d'appeler des domestiques.

— Nous arrivons, dit une voix dans la fumée.

Les enfants se mirent aussitôt à piailler. Leurs chevelures, rouges et noires, brouillaient la surface géométrique que Fabrice venait à peine d'inventer pour se raisonner.

— On se calme ! dit-il sans espoir d'influencer la légitime agitation du groupe.

Le chien leva un membre et le pointa en direction d'une tour qui s'extrayait de la fumée.

— Il y aura des sucettes ! lança Fabrice désespérément.

Un cahot lui coupa les jambes. Le chien veillait sur lui en permanence. On le vit proposer sa bosse au corps de Fabrice qui s'écroulait sur le siège. La plate-forme vira de bord.

— J'ai cru qu'il vous mordait ! dit Constance en riant.

Les enfants préféraient toujours s'amuser de Fabrice quand elle se moquait de lui. Le chien examinait la cheville de Fabrice qui s'en plaignait.

— Ça commence bien ! dit Fabrice.

— Pour vous, peut-être ! continua Constance dont le rire gagnait les enfants.

La plate-forme s'arrêta.

— Nous ne descendons pas avant d'y avoir été invités, précisa Fabrice.

— Je ne sais pas ce que j'ai oublié, dit Constance.

Le chien se redressa. Ses écailles frémissaient.

— Qu'avez-vous deviné, mon ami ? lui demandait Constance.

On s'élevait, comme au partage des eaux entre Castelpu et Vermort. Fabrice n'avait jamais parlé aux enfants du temps passé sur le canal. Il connaissait précisément la mécanique des écluses et des ascenseurs. L'utilisation des eaux était au moins aussi géniale que celle de la roue, pensait-il. Il n'avait évoqué pour eux que l'hélice ancestrale et les poussées incalculables avec les moyens ordinaires de la multiplication.

— Je ne sais toujours pas ce que j'ai oublié, répéta Constance.

Les plates-formes défilèrent pendant ces longues minutes d'attentes. Aucun employé n'apparut. La tour traversait une obscurité coupée horizontalement par les fumées. Une lampe semblait flotter à une distance impossible à apprécier.

— Nous sommes seuls, dit un enfant.

— Il va peut-être falloir, ma chère, que nous prenions l'initiative, proposa Fabrice.

— Et par quoi commencerons-nous ? demanda Constance qui ne riait plus.

On entendit nettement le rideau métallique s'enrouler autour de son axe, glisser dans les rails, communiquant sa vibration à des parois qui entraient en phase. La plate-forme reprit un chemin semé d'incertitudes.

— On veut nous impressionner, dit Fabrice.

Le chien examinait sa cheville. Constance retenait la chaussure sur le banc. La plate-forme venait de s'incliner de son côté.

— On ne s'inquiète pas, dit la voix d'un employé, voix standard des fonctionnaires du régime en place à cette époque de tranquillité relative.

C'était cette relativité qui avait essentiellement motivé la partance (voyage définitif) de Fabrice en compagnie d'une Constance qui fuyait les effets pervers d'une fin d'aventure conjugale qu'elle avait provoquée elle-même. La plate-forme continua de s'incliner sans explication. À quelle force centrifuge était-on soumis ? La question était tombée lamentablement de la bouche de Fabrice qui subissait les assauts affectifs du robot.

— Vous êtes horizontaux, dit la voix publique, et malgré votre sensation de chute, vous n'avez pas quitté vos sièges. Le système évolue maintenant vers la verticalité contraire. On n'a même pas besoin de se concentrer. Tout le système est automatisé. L'impression de marcher sur la tête sera compensée par l'absorption d'un comprimé de Lotho.

— Adsorption ? demanda Constance qui avait envie de vomir. De quel liquide s'agit-il ? De quel gaz ? Sommes-nous encore des êtres humains ?

Elle décontenançait toujours Fabrice dans les moments délicats. Facilement verticalisé dans la position du yogi à la recherche de l'équilibre fondamental, il repoussa le chien qui injectait des liquides dans sa cheville. La plate-forme s'immobilisa. On entendit le bruit des pièces sur un sol qui prenait logiquement la place du plafond.

— Qu'est-ce que ceci ? fit la voix publique. Des maravédis appartenant à l'histoire de notre mère patrie ! Il faut en informer la hiérarchie !

— Sapristi ! s'écria Fabrice presque en même temps.

— Que vous arrive-t-il ? gloussa Constance occupée à remettre le chien à l'endroit.

— Mes pièces ! gueulait Fabrice. Les pièces de l'ambassadeur ! La vôtre !

— Et bien ?

Il y eut un bruit de bottes. On se rassemblait sous le véhicule agité par les enfants.

— Vos pièces ? fit une voix guère différente de la première.

Fabrice se mordit la langue. Il parlait toujours trop vite quand on lui arrachait un bien. Sa chronique du bien était criblée d'évènements qu'un peu de jugeote eût épargnés à son esprit.

— Descendez ! fit la voix.

— Par quelle voie ? demanda Fabrice qui s'amadouait en prévision de la conversation à tenir.

— Ne réfléchissez plus, conseilla la voix. Déployez l'escabeau et descendez comme si vous étiez chez vous.

Fabrice actionna le mécanisme agissant sur l'escabeau. Le chien s'était approché pour aider à la manœuvre.

— Laissez-le faire ! ordonna la voix.

Fabrice rencontra un homme qui pouvait être humain ou pas. Il le salua comme s'il s'agissait d'une personnalité importante pour la suite de son aventure extraterrestre. Il tenait sa documentation civile dans une main et tendait l'autre pour recevoir son bien en retour mais la main ouverte du fonctionnaire continua d'exhiber les doublons.

— Quel prix est-ce là ? demanda celui-ci.

— Je suis ravi que vous ne m'en contestiez pas la propriété, s'empressa de préciser Fabrice. Je les ai reçues de Monsieur l'ambassadeur au cours de la réception donnée aux voyageurs en partance. Je ne savais pas à ce moment-là que nous serions seuls, Constance et moi, au milieu d'un nombre incalculable d'enfants en croissance.

— Le nombre a été fixé à trente-trois comme dans La divine comédie, dit le fonctionnaire.

— Il m'a pourtant semblé que ce nombre pouvait être dépassé par la réalité.

— Quel rapport avec ces deux pièces, s'il vous plaît ?

— L'ambassadeur... recommença Fabrice.

La main se referma.

— Vous avez une justification ? Facture, titre de propriété, diplôme, article de presse, extrait de l'arbre généalogique ? Je vois que vous appartenez aux Vermort. Nous avons tous un ancêtre ayant servi une de ces vieilles familles de France. Madame doit avoir des traces de cette roture dans son dossier de position, n'est-ce pas ?

Le visage de Constance découpa un ovale dans la fumée horizontale.

— La piscine... s'apprêtait-elle à raconter de nouveau.

Le fonctionnaire claqua des doigts pour qu'on lui apportât un sachet hermétique et la pince à plomber.

— Je n'aurais pas la clé ? demanda timidement Fabrice.

Les enfants l'observaient à travers la fumée.

— On ne descend que sur indication expresse d'un accompagnateur ! lança-t-il à leur adresse.

Ils cessèrent d'impliquer au véhicule l'oscillation caractéristique provoquée par ce mélange de doute et de curiosité qui est en quelque sorte la justification patente du temps consacré à l'enfance.

— Voici le récépissé, dit le fonctionnaire en remettant une puce noire à Fabrice qui la colla avec les autres sur la carte poisseuse de sa mémoire.

— La prunelle de mes yeux, susurra Fabrice en conduisant Constance sur l'oblique de l'escabeau.

— Vous orientez l'esprit en direction de notre intimité, murmura-t-elle dans son oreille. Vous oubliez légèrement la présence des enfants. Ce n'est pas ainsi que nous les éduquerons.

— Savez-vous au moins à quoi est destinée cette éducation ?

Elle ne répondait jamais à cette question, tant et si bien qu'il se demandait légitimement si elle n'en savait pas plus que lui sur la finalité de ce voyage.

Il marcha en tête du cortège qui se dirigeait inconsciemment vers l'hôtel. Constance clapotait dans les flaques d'une pluie verte. Des plaques d'égout miroitaient dans les nuances bleu inox, comme à la maison, pensa Fabrice. Son esprit semblait se satisfaire des rencontres oiseuses qu'ils firent sur le trottoir. On traversait des vitrines convexes. Des arbres clignotaient dans l'air sirupeux saturé d'étincelles. Un véhicule les frôla en klaxonnant, la tête du chauffeur jaillit un moment de cette matière accélérée au fil des feux balisant la chaussée. Fabrice portait le sextant en sautoir. Des passants l'interrogeaient et il leur répondait qu'il était étranger à la ville. Constance en doutait maintenant tant la ressemblance était parfaite. C'était les mêmes boutiques, le même croisement hurlant, le même morceau de ciel tournoyant autour de la flèche d'une église. Les enfants venaient d'ailleurs. Ils découvraient la ville, feuilletant la plaquette aux pages cristallines. Fabrice ne voulait pas reconnaître qu'il savait exactement où il allait. Il tirait du tuyau de sa pipe des bouffées noires qui le transfiguraient dans les reflets des vitrines. L'hôpital Saint-Patrick dominait cette partie de la ville. Les trottoirs, envahis par une incohérence de vélos, montaient tous vers la colline que l'Hôpital couronnait comme un décor pâtissier.

— Dites-moi que je rêve ! fit-elle dans le dos de Fabrice.

— N'avez-vous jamais rien lu de tel ? lui demanda Fabrice qui connaissait les goûts littéraires de sa compagne.

— Imaginez un moment qu'il descende de là-haut dans son automobile verte et noire ?

— Ils n'ont reproduit que les murs, dit Fabrice. Regardez dans les boutiques. Reconnaissez-vous vos commerçants ? Non, n'est-ce pas ? Nous sommes en milieu touristique. Il n'y a rien à craindre de notre imagination.

— Vous n'expliquez pas la nécessité d'une telle expérience. Je vous répète que j'ai peur de tomber sur lui à n'importe quel moment !

— Je croyais que vous l'aviez oublié.

— Oublier vingt ans de vie commune !

— Qu'est-ce que la vie quand elle n'est pas commune ?

— Donnez-moi une explication plus convaincante !

— Par ici, les enfants ! cria Fabrice par-dessus le chapeau de Constance.

On entra dans un hôtel pyramidal, ce qui encouragea les spéculations sur l'espèce de hiérarchie qui promettait de régir les prochains jours. Les enfants dormiraient dans un dortoir équipé du sommeil automatique, solution facile que Constance reprocha à Fabrice sans toutefois en discuter l'opportunité. Elle choisit une chambre où elle avait déjà couché. Fabrice consulta les horaires des repas et se plaignit de l'abondance des sauces. Il enferma les enfants dans le dortoir et actionna la manette du Distributeur de Nuits Tranquilles.

— Avec les enfants, expliqua-t-il au maître d'hôtel qui les accompagnait, il faut tout le temps savoir quelle heure il est !

— Vous exagérez, dit Constance.

— Monsieur saura ce qui convient aux enfants, susurra le maître d'hôtel, et Madame se chargera de corriger les défauts d'une éducation destinée à compliquer l'humanité d'un accroissement inexplicable autrement que par l'existence d'un réel à la portée de tous.

— Les enfants n'ont pas d'avenir si nous régressons nous-mêmes, dit Fabrice tout en continuant à réfléchir aux propos abscons du maître d'hôtel. Nous ne savons même pas ce qu'on attend de nous.

— Madame doit bien le savoir, dit le maître d'hôtel.

Il souriait dans les lueurs des veilleuses. Fabrice réfléchissait toujours.

— Les dames, renchérit le maître d'hôtel, en savent plus que nous sur ce sujet.

Constance se frotta le nez. Il l'agaçait. Elle s'arrêta devant la porte.

— Ouvrez ! dit-elle.

Il se plia pour atteindre le paillasson. La clé était dessous.

— C'est provisoire, dit-il.

Un œil électronique descendit à la hauteur du chien pour le renifler.

— Les chiens couchent sur les tapis, dit le maître d'hôtel.

La porte céda. Il empocha la clé. Il était déjà au pied du lit et secouait une bouteille de champagne.

— La Maison vous souhaite un agréable séjour parmi nous.

De qui parlait-il ? Le goulot fusa. Constance penchait un verre aux ciselures arabesques.

— Buvez ! dit-elle à Fabrice qui examinait le programme de la fenêtre.

— Vous ne vous ennuierez pas, certifia le maître d'hôtel. Nous en avons pour tous les goûts. Notre clientèle est essentiellement composée de claustrophobes et d'agoraphobes. Les programmes se partagent cette population hétérogène.

— C'est ravissant, fit Constance en pelotant les courbes d'un vase rempli de fleurs rouges qui saignaient sur un napperon de dentelle.

Fabrice trempa sa langue dans le verre qu'elle lui tendait.

— Champagne de France ! dit le maître d'hôtel.

— Nous sommes français, dit Fabrice toujours réfléchissant aux reproductions qui l'entouraient.

— Souvenez-vous ! dit Constance dans le verre.

Il avait oublié. Elle ne pouvait pas le confondre avec un autre. Elle lui mentait rarement.

— Le lit est fait pour toutes sortes d'occupations, précisa le maître d'hôtel.

— Dans ma jeunesse, dit Fabrice avec un petit air de nostalgie qui flatta le maître d'hôtel, la technOlogie promettait, sinon un monde meilleur, du moins des facilités pour le traverser avec un minimum de difficultés. On s'imaginait les désastres d'une application erronée ou même frauduleuse des nouvelles règles qui s'imposaient désormais à la vie avec autant de rigueur qu'à notre imagination. Nous avons oublié toute cette littérature de l'angoisse. Nos petits malheurs psychosomatiques ne sont rien à côté des dimensions prises par cette fertilité romanesque qui n'appartient plus à notre culture miroitante.

— Je vous assure, répéta le maître d'hôtel, que le lit ne vous décevra pas ! Nous l'avons conçu pour les couples complémentaires. Est-ce Madame, l'agoraphobe, ou bien Monsieur ? Il est important d'entrer les données exactes. Je ne voudrais pas vous décevoir à cause d'une erreur d'appréciation.

Le lit entra en phase. Un liquide jaune surmontait l'expérience d'un sommeil donné en exemple. Le maître d'hôtel agita une fiole contenant l'antidote.

— Notre expérience en la matière est reconnue dans tout l'univers, continua-t-il.

En doutaient-ils, ces voyageurs de la croissance imposée aux enfants ? Le chien examina la fiole sans la toucher. Des cristaux voltigeaient dans une huile gazeuse.

— Êtes-vous sûr que les enfants dormiront jusqu'à demain ? s'inquiéta Constance.

Ses yeux trahissaient un retour à la lubricité. Elle plongea un œil maussade à l'intérieur de la bouteille.

— Notre Livre d'Or est vierge de tout reproche ! s'exclama le maître d'hôtel.

Elle le caressa sans cesser de lorgner dans le fond de la bouteille. Le chien préparait une solution compatible avec l'antidote. Les données étaient puisées directement dans l'oreille du maître d'hôtel, ce qui lui arrachait des grimaces de douleurs, d'où son nom, expliquait-il en retenant des gémissements simulés par les yeux : Muescas.

— Je m'appelle Muescas (en espagnol : moscas + muecas), une idée du Cinquième Laboratoire. Nous sommes tous des énigmes pour ceux qui se souviennent de nous en commençant par le nom.

Il les quitta sur cette espèce de devinette. Constance en riait sans cesser d'explorer l'espace clos de la bouteille.

— Lui avez-vous parlé de nous ? demanda-t-elle comme si cette question cruciale l'avait abandonnée un moment au profit de l'envahissement croissant des liquides et qu'elle revenait avec une force désormais inimaginable.

— Que savez-vous du Cinquième Laboratoire ?

Elle se coucha, peu soucieuse de ce peu de tenue qu'il exigeait d'elle-même dans l'intimité. Il se retourna pour ne pas la voir. Le contenu de la fenêtre ne correspondait pas non plus à ce qu'il attendait du repos. Pourquoi avaient-ils interrompu ce voyage ? L'avarie était un prétexte à une analyse approfondie de l'être qu'il était en train de devenir malgré lui. On ne peut pas changer à ce point, pensa-t-il. Le chien était sur elle, agité par l'action simultanée des pistons et des sondes. La bouteille avait roulé sur un tapis représentant une scène de combat avec des chevaux noirs et des nuages verts. Des hommes nus surgissaient de cet accroissement interminable de l'ombre. Il devina les épées dans l'abondance des lignes coupant la perspective en fragments d'histoire. Elle avait raison. Il était déjà venu ici mais pas avec elle, ni même avec une autre. Il était seul, à fleur d'un pourrissement qu'il héritait de sa croissance. À cette époque, la cheminée était réelle et son feu répandait une chaleur tournoyante. Comment savaient-ils pour le feu ? Ils avaient préparé les bûches mais ne l'avaient pas allumé. Il restait des cendres de l'embrasement précédent. Ils amenaient ici les types ayant un rapport anormal avec le feu. Que savaient-ils de cette tentative d'élimination du temps ? Il ne s'était jamais confié à elle. Elle disposait de tous les liquides capables d'arracher la vérité même au plus obstiné des obsédés. Il toucha la cendre bleue sous les bûches. Elle le voyait à travers la géométrie des visions contrôlées par le chien. Comment imaginer une pareille ascension de ce qui vous obsède à ce point ? L'amour consistait à profiter de la fertilité de l'autre. Le nombre des enfants n'était d'ailleurs pas exact comme il le lui prouvait chaque jour sur le tableau noir de leurs différences. Elle hurlait pour ne plus l'entendre débiter des certitudes qui n'avaient plus aucun rapport avec le voyage. Les fusées avaient cessé d'agir sur la parabole inachevée des écrans de contrôles. Elle n'en avait conçu aucune angoisse alors qu'il se morfondait même en présence des enfants. Elle lui reprocha mollement la honte qu'il lui inspirait maintenant parce qu'il se comportait en enfant devant des enfants qui attendaient de lui l'exemple incontestable de la maturité. Il avait ensuite changé d'attitude et elle l'avait félicité. C'était une heure avant l'arrivée à Ologique. Il n'avait jamais été question d'Ologique mais il devait reconnaître que son esprit se demandait encore ce que l'ambassadeur d'Ologique lui avait confié avant de quitter ses invités.

— Je l'ai aimée, avait dit l'ambassadeur. Promettez-moi de ne jamais l'aimer vous-même et le voyage vous sera entièrement consacré.

— Nous n'allons pas à Ologique, avait grincé Fabrice.

— Vous n'irez nulle part si vous l'aimez.

— Que peut bien valoir cet or aujourd'hui ? avait demandé Fabrice et l'ambassadeur l'avait quitté sans lui donner la réponse.

— De quoi vous souciez-vous ? dit enfin Constance.

Elle croisait des jambes obscènes. Il ne put s'empêcher de lui dire :

— J'y tiens, moi, à ces doublons !

Ce serait l'obsession des prochains jours. Tous les mots y étaient : je, moi, doublons, tenir, posséder ! Rien sur moi ! Sur ce qui nous arrive ! Il entrait encore en circularité, cherchait à se mordre la queue en public, se crucifierait avant toute tentative de leur part de le raisonner. Il n'avait jamais agi autrement. Elle se confia à Muescas qui portait un costume médiéval et participait à un cortège. On la trouva assez jolie pour l'inviter sous la tente. Elle goûta à des plats et se laissa embobiner par des beaux parleurs. Muescas promettait de se taire. Il fumait des cigares et buvait des vins épais. Elle voyait le ciel traversé de guirlandes. Des lampions se balançaient comme des morts. D'autres femmes bavardaient avec des hommes en armes. Un char de fleurs versa dans la rigole un flot de pétales que le vent souleva comme à l'automne les feuilles rousses de son enfance. Fabrice n'était pas là pour expliquer aux autres qu'elle souffrait chaque fois que le temps se répétait. Elle collectionnait les blessures et abusait de la patience des autres. Elle parlait de lui, de son hypocrisie, de son égoïsme, mais les autres ne voyaient pas apparaître le personnage et ils doutaient de son existence. On fouillait sous sa robe pour savoir si elle était encore vierge. On lui proposait le sang des chiens.

Pendant ce temps, il la cherchait. Il avait appris la disparition de Muescas. Passant devant le dortoir des enfants, il contrôla les instruments du sommeil.

— Vous ne pouvez pas les condamner au sommeil, dit le chien qui avait perdu un peu de sang dans une lutte sans merci sur le trottoir d'en face.

Ils entendaient les bruits de la fête et de temps en temps une fusée explosait dans le ciel aux rideaux tirés. Une pluie d'étincelles retombait sur la foule immobile à cette distance. Il constata qu'elle avait emporté son sac à main.

— Vous ne l'avez pas vu sortir ? demandait-il encore au chien.

— Les chiens ne sortent pas dans cette ville, dit le chien en montrant ses dents.

Ses plaies giclaient. Il avait rencontré un autre chien et des voyous les avaient attaqués pour leur pomper le sang. Il voulait dire que les chiens ne sortent pas la nuit dans cette ville extravagante.

— Si vous voulez, dit-il, je peux contacter le système.

— Je ne veux pas laisser ma trace, dit Fabrice.

— Vous la laisserez de toute façon.

— Elle ne saura pas que je l'ai cherchée parce que j'ai l'impression d'être dépossédé.

— J'aime bien l'expression, dit le chien qui glougloutait.

Ils étaient assis sur le balcon de chaque côté d'un guéridon aux torsades blanches.

— L'ambassadeur aussi s'appelait Muescas, dit Fabrice.

Le chien connaissait un chien qui s'appelait lui aussi Muescas. Tous les chiens du dog-boom s'appellent Muescas. Le baby-boom a donné des millions de Fabrice et de Constance. Ologique n'a pas toujours été une copie de la Terre. Les Ologs ont survécu à la colonisation. Ils se battent dans l'ombre pour sauver leur culture. La conversation subissait l'influence du sang que le chien acceptait de partager avec l'homme en crise. Celui-ci utilisait une longue-vue pour tenter de la distinguer du reste de la foule en liesse. La musique des bandas montait jusqu'à eux. Le chien lança un jet de sang qui atteignit le promontoire où les officiels se consultaient pour la distribution des prix.

— Vous allez nous faire remarquer, lui reprocha Fabrice.

En même temps, il aperçut Constance qui dinguait sur un fil. Deux nains en uniformes de gendarmes pendaient par le cou aux extrémités de la barre d'équilibre. Des oiseaux suçaient leur semence et des petites filles déguisées en mandragores ouvraient des gueules de piafs affamés. On s'égosillait pour encourager la funambule qui agissait sous l'influence d'une goutte de sang injecté sous les yeux, le meilleur moyen d'en finir avec la réalité peut-être définitivement. Fabrice se dressa :

— Elle est folle ! s'écria-t-il.

Le chien le suivit dans l'air. On descendait le long d'un fil intermittent. Aux intervalles surgissaient des banderoles avec des slogans publicitaires.

— Si vous voulez, proposait le chien, je peux encore vous injecter l'antidote.

Il vit Muescas entouré de filles qui le nourrissaient. Elles agissaient directement dans la matière cérébrale. Des poupées étaient lancées dans l'air trembleur.

— Les enfants dormiront tant qu'elle s'obstinera à leur survivre ! déclara Fabrice à Muescas qui venait de reconnaître que lui et l'ambassadeur ne faisaient qu'une seule et même personne.

— Vous avez les doublons ? demanda Fabrice qui refusait les propositions de matières.

— Je vais vous signer un habeas corpus, dit l'ambassadeur.

Le chien offrait l'encre.

— Vous avez vu Constance ? demanda Fabrice.

— Elle est inquiète pour les enfants, dit Muescas. Elle veut porter plainte contre vous pour abus de sommeil. Vous savez ce qu'on pense du sommeil en temps de guerre.

— Nous sommes en guerre ?

Première nouvelle ! Il retourna à l'hôtel. Le chien avait renoncé à le suivre, attiré dans un traquenard peut-être. L'horloge du sommeil indiquait que les enfants avaient dépassé la limite autorisée. Le chien n'était plus là pour trafiquer les chiffres. L'alarme se déclencherait dans une demi-heure. C'était tout le temps qu'il lui donnait pour revenir dans le giron familial. Dans le lit, il eut une suée qui l'obligea à se lever pour se rafraîchir sous le robinet. Il n'aimait pas la solitude, haïssait sa propre nudité et ne parvenait plus à penser dans ces circonstances. Il relut le writ. Il n'avait aucune valeur si Muescas n'était plus l'ambassadeur au moment de présenter le document aux autorités compétentes. Le chien avait émis des doutes en dernières instances, juste avant de disparaître dans la complexité d'un groupe hétérogène.

— Constance ! hurla-t-il à la surface du miroir.

Il prenait le risque d'ameuter les cerbères mais sa voix était diminuée par l'abus des matières qu'il avait dû accepter pour tranquilliser les distributeurs sur lesquels le chien avouait n'exercer aucune influence. L'alarme du dortoir n'allait pas tarder à rassembler en pleine nuit tous les esprits susceptibles de s'interroger sur le dépassement de la dose de sommeil autorisée dans le cadre d'une éducation conforme aux règles de base.

— Constance, dit Fabrice à son image dans le miroir.

Le robinet coulait dans l'infinie blancheur de la céramique, sans éclaboussure de sang ni crachat porteur des germes de la peste schizoïde. La nuit s'achèverait en explications aux autorités. Constance reviendrait de la fête avec un autre embryon. Ils hésiteraient à jeter en prison le facteur d'une telle multiplication.

— Au diable les hallucinations ! jeta-t-il au miroir dégoulinant.

 

Fabrice porta la nouvelle à une Constance déjà déprimée par les incertitudes de l'attente : le départ était prévu dans la soirée, la circulaire ne précisait pas l'heure exacte de l'arrachement, aucun passager n'était autorisé à demeurer sur Ologique. Constance finit de s'effondrer sur le sofa que la direction de l'hôtel avait exceptionnellement et gracieusement mis à sa disposition. Fabrice arrangea les coussins sans ajouter à sa gaucherie, effleurant le visage comme si la caresse retournait à ses premiers instants. Leurs projets tombaient à l'eau.

Ayant lu la circulaire punaisée sur le panneau d'affichage de la réception, il avait tout de suite demandé des explications à un maître d'hôtel médusé qui fouilla un moment dans un classeur avant d'en extraire une fiche de réclamation. Fabrice parcourut le tableau de questions et de cases à cocher, désespéré de ne pas y trouver les données de son cas particulier. Le maître d'hôtel, cérémonieusement penché sur le comptoir, lorgnait la descente du liquide dans le verre que Fabrice étreignait comme une main. Une lampe verte éclairait ce visage sommaire d'intermédiaire des puissances souterraines de la démocratie en vigueur.

— Rien qui nous concerne, dit Fabrice.

— S'il s'agit d'une communauté, dit le maître d'hôtel, l'imprimé est différent.

Il se replongea dans les désordres parallèles du tiroir resté ouvert.

— Constance ne renonce pas à l'éternité, expliqua Fabrice. Elle ne désire que cet allongement d'un séjour que moi-même je ne peux lui refuser.

— Vous voilà bien à l'aise, dit le maître d'hôtel, puisque la contrainte ne vient pas de vous.

— Elle s'attendait à une certaine souplesse du règlement. Je ne sais pas ce qui la retient ici.

— Votre réclamation sera examinée avant ce soir.

— Je n'ai pas réclamé ! Il faut d'abord que je la consulte. Il ne s'agit peut-être que d'un caprice. Nous n'avons pas choisi de voyager avec des enfants. Nous avions plutôt pensé à une expédition de retraités.

— Les enfants grandiront, dit le maître d'hôtel en se redressant. De quelle communauté s'agit-il ?

Il exhibait plusieurs formulaires en éventail comme une main. Fabrice n'avait aucun désir de jouer avec le hasard. Il secoua la tête pour exprimer son retour à des idées plus conforme à son statut de voyageur en partance.

— Dans ce cas, dit le maître d'hôtel et il referma le tiroir.

Il était agacé par les atermoiements de Fabrice. Le temps perdu clignotait à son poignet. Un coup d'éponge effaça les bavures, rendant à la surface du comptoir ses projets de miroir.

— Il y a bien une manière de lui annoncer la nouvelle, continua-t-il.

— Ce matin encore... commença Fabrice.

Il sombrait de nouveau dans la mélancolie comme chaque fois que les heures futures se mettaient à dépendre de la psychOlogie d'un autre que lui-même. Les évènements avaient moins de prise sur sa complexion. Il les subissait comme si leur influence demeurait sans véritable profondeur. Mais n'y avait-il pas toujours quelqu'un pour contrecarrer ses dispositions à la tranquillité ? Il n'envisageait plus de la quitter.

— À ma connaissance, dit le maître d'hôtel, aucune dérogation n'a jamais été accordée à un voyageur. Nous avons eu le cas d'un assassin qu'il a fallu juger in extremis avant de le condamner à séjourner dans nos prisons. Mais je ne crois pas que cet individu avait projeté de demeurer parmi nous. En tout cas pas dans les conditions d'un enfermement. La vie humaine est sacrée, autant que les conditions d'existence. En principe donc, les voyageurs en partance se tiennent tranquilles. Les Croisières sont plus riches en anecdotes mais elles sont en général au-dessus de nos moyens. C'est presque absurde de se sentir plus libres de ses actes simplement parce qu'on possède plus que la moyenne des mortels. Notez qu'on en revient moins riche et quelquefois plus pauvre. Voulez-vous que je vous raconte MA croisière ?

À quel moment de ce récit Fabrice avait-il pris la poudre d'escampette ? Comment imaginer qu'une croisière fût interminable à ce point ? Dans l'ascenseur, il lutta contre une puce et eut le temps de l'écraser entre les ongles de ses pouces. Les puces investissaient les corps humains en été si la Terre vous concernait encore d'aussi près. Ailleurs, à l'intérieur de ces immenses reproductions qui flirtaient avec la perfection, les saisons suivaient les caprices de la mémoire emmagasinée dans les circuits sans cesse alimentés par une électricité produite au détriment du silence et de la transparence. Toute la matière, tous les objets subissaient cette électrisation nécessaire au déroulement cohérent du temps. Fabrice recherchait ce contact dans l'intention de brouiller un peu les repères de sa propre mémoire. L'ascenseur, au bout de sa course, le cracha dans un couloir orange où clignotaient des lampes vertes. Les portes s'ouvraient à son passage, petit dysfonctionnement qu'on avait signalé à la direction dans la soirée d'hier. Des techniciens aux visages endurcis par l'expérience de la contradiction avaient passé une partie de la nuit à examiner les boîtiers vissés aux murs au-dessus des portes. Les couloirs se remplissaient des grincements des yeux électroniques. Dans leur chambre, Fabrice et Constance n'avaient pas trouvé le sommeil, du moins quand l'un veillait, il lui semblait que l'autre ne dormait pas.

La porte s'ouvrit donc sans nécessité d'introduire le passe dans la fente. Elle coulissa presque sans bruit. La lumière de l'entrée forma un demi-cercle dans le corridor. Il s'avança, surpris de ne pas se trouver en présence du chien de Constance. La lumière orange de la salle de bain, réduite à une raie sous la porte, irisait la surface de la moquette. Il buta contre le pied du miroir. Elle l'appela. Elle était sous la douche. Il entendit alors le jet languissant. Entrant dans la chambre, il ne reconnut pas les lieux. La fenêtre montrait un vieux film qui se passait pour le moment à l'intérieur d'une vieille voiture automobile. Elle se nourrissait des fantasmes des autres. Elle appréciait particulièrement les feuilletons inachevables. Que s'était-il donc passé ici ? Il s'approcha du lit pour constater qu'elle n'avait pas oublié d'y répandre son odeur de fruit ouvert. Le sofa avait disparu. Avait-elle changé d'idée ? Où est le chien ? pensa-t-il. Il s'attendait à une apparition précédant le bruit des rotations et des translations expliquant cette mécanique inouïe. Le moteur ronflait sur l'écran de la fenêtre. Un personnage brandissait un revolver et s'en servait contre un ennemi invisible qui lui arrachait des grimaces. Le jet fouettait le carrelage.

— Alors ? demanda-t-elle derrière la porte.

Il ôta son chapeau et le jeta sur le lit.

— Je crains, dit-il, que nous ne soyons obligés de continuer notre voyage. Je suis désolé pour vous, mon amie.

Elle se plaignit. Le jet cessa. Il entendit les glissements de la serviette, la rotation du miroir, les frottements.

— Nous reprenons ce soir ce voyage insensé, dit-il. Nous n'avons plus le choix.

— Ne l'avons-nous jamais eu ? dit-elle.

— Ils n'ont rien dit sur l'heure du départ. C'est inquiétant.

— Avez-vous précisé que je suis atteinte de mélancolie ?

— Il y aura peut-être un autre arrêt technique.

— Il y a 1014 cités dans cet espace maudit !

— Vous ne savez même pas ce que cela veut dire !

— Je sais que nous jouons avec la chance et que nous n'en aurons peut-être plus. Réfléchissez.

Ces dialogues le fatiguaient. Elle sortit de la salle de bain. C'était bien elle. Pourquoi craignait-il une autre femme à la place de celle qu'il n'aimait plus ? La chambre n'avait peut-être pas changé. Il n'avait rien consommé pour expliquer son hallucination. Il lui demanda si elle percevait le même changement.

— Fermez la fenêtre ! ordonna-t-elle.

Un dernier coup de feu l'ébranla puis le moteur s'éteignit. Les meneaux réapparurent sur fond de neige.

— Ouvrez la fenêtre !

Il manœuvra l'espagnolette et tira les vantaux. Une brise tiède passa au-dessus des géraniums. La lumière tournoyait dans le ciel. Il était étonné, peut-être déçu, qu'elle renonçât à voir la fin du film. Le lit, surmonté d'une estampe champêtre, s'ouvrit dès qu'elle l'eut touché.

— Toby a disparu, dit-elle comme si cet évènement ne pouvait pas la toucher.

— Avez-vous regardé derrière le radiateur ? proposa-t-il.

— J'ai regardé partout.

Sans le chien, il s'ennuierait. Il regarda sous le lit, couché entre les jambes de cette femme qui n'était peut-être plus la sienne.

— Nous ne le trouverons pas si nous perdons notre calme, dit-elle.

Elle expliquait son apparente indifférence. Il se recroquevilla sur le tapis. Il vit les jambes se croiser et disparaître sous le drap.

— Vous vous couchez ? demanda-t-il.

— Il faudra bien qu'ils acceptent les faits, dit-elle comme si elle se défendait déjà devant la Commission. Je suis mélancolique et vous n'avez pas réussi à les convaincre.

— Chérie... supplia-t-il.

Il continua de chercher le chien.

— Vous ne le trouverez pas, dit-elle.

Où l'avait-elle caché ? Qu'espérait-elle de cette ruse désespérée ? Il était lui-même à la recherche d'un moyen de les contraindre à accepter le fait qu'il n'avait plus le désir de voyager, qu'il prétendait revenir tranquillement à une vie de sédentaire, avec ou sans elle. Son esprit était en marche depuis qu'il s'était extrait du récit du maître d'hôtel. Il trouva une écaille sous une chaise et s'imagina qu'elle avait lutté avec lui avant de le faire disparaître.

— Les enfants sont enchantés, dit-il. Ils ont mal vécu ce séjour forcé. Ils les ont emmenés dans l'atelier et ils ont constaté que les réparations ont été effectuées. Je les voyais tournoyer devant le hangar entre les flaques de ciel, vous savez ?

Il trouva une autre écaille. Il l'examina pour tenter d'y déceler des traces de lutte. Combien d'écailles lui avait-elle arrachées avant de le réduire ? L'avait-elle réduit ou détruit ? Elle n'avait peut-être jamais aimé ce chien de pacotille. Lui-même n'avait jamais avoué sa légitime jalousie à l'égard d'un objet qui pouvait passer pour un être.

— Retournez les voir, dit-elle. Dites-leur que je suis alitée. Décrivez-leur une crise de mélancolie. Vous savez être convaincant dans vos bons moments. Ne partez pas sans fermer la fenêtre. Et ne tirez pas le rideau. Je veux voir la fin du film.

— Vous la verrez, promit-il en s'en allant.

Il n'errait pas, contrairement à ce qu'elle pensait de lui en praticienne des procédures. En arrivant dans le vestibule de l'hôtel où son maître s'étonnait encore de le revoir, il trouva le changement presque visible. Il n'était pas inquiet. Aucune question ne traversait son esprit pour exiger des réponses précises et contraignantes. Il salua le maître d'hôtel qui balayait derrière son comptoir. Un client était accoudé et parlait à une entraîneuse qui feignait une douce paresse. Les verres scintillaient dans les fuseaux de laser bleu. Le changement n'avait rien à voir avec l'aspect habituel des choses. Il plongea la main dans sa poche pour y chercher les pièces de l'ambassadeur, fétiche double qu'il invoquait régulièrement du bout des doigts quand le temps menaçait de s'inverser. Les troubles temporels avaient commencé au fond de l'enfance au cours d'une crise d'agoraphobie. Il remplaçait l'écoulement par des histoires et les aiguilles par des personnages. Dans le vaisseau, elle lui avait même transmis sa claustrophobie. Les changements étaient purement abstraits. La présence des objets demeurait la même mais quelque chose changeait à leur surface. Il se méfiait particulièrement des miroirs.

En tout cas, sa décision était prise : elle pouvait bien consacrer les dernières heures de la journée à tenter de les convaincre qu'elle n'était plus en état de continuer le voyage et que par conséquent on ne pouvait plus envisager qu'il continuât sans elle (que devenaient les enfants dans ces conditions ? qui étaient-ils en vérité ?), il était décidé à tout mettre en œuvre pour en finir par ses propres moyens avec cette idée absurde du temps qui reste à vivre et peu importait qu'ils ne crussent finalement pas opportun de l'associer à ses bonnes raisons de s'arrêter à Ologique pour une période correspondant sans doute au temps dont il disposait raisonnablement.

Les maravédis glissaient entre ses doigts au fond de la poche. Il rencontra la fillette au milieu des présentoirs d'une librairie. La devanture renvoyait l'image d'une créature en proie au désir de connaissance et d'action. Il évita de s'intéresser à son aspect physique. On a vite fait de les trouver belles et d'en tenir compte, pensa-t-il rapidement tandis qu'il s'approchait d'elle. Il l'aida à atteindre un livre sur le tourniquet. Elle était légère comme un cadavre d'oiseau. Il la déposa tandis qu'elle le remerciait en rougissant. Il sortit vivement la main de sa poche. Elle vit les doublons et s'émerveilla aussitôt.

— Vous ne nous en aviez jamais parlé ! dit-elle en tentant de ne pas extérioriser les sentiments que lui inspiraient les pièces glissantes.

— Je ne m'en sépare plus, dit Fabrice sur un ton doctoral. Vous ne vous souvenez plus de l'épisode de la spaciogare ?

Il eut un moment de doute :

— Ne faites-vous donc pas partie du voyage ?

— Je ne sais vraiment pas de quoi vous prétendez m'entretenir.

— Êtes-vous Alice ?

— Non ! Évidemment !

Elle lisait Alice mais ne l'était pas ! Comme c'était étrange ! Elle intégrait peut-être le changement perceptible depuis tout à l'heure. Quelle heure était-il justement ? Il se renfrogna pour y réfléchir. Elle se pencha sur sa main pour y observer les pièces qu'il lui montrait ostensiblement.

— Vous possédez deux bien beaux objets, déclara-t-elle.

Il comprenait « de bien beaux... » sans se douter qu'il existât une autre possibilité.

— L'adverbe... l'adjectif... continua-t-elle pour le dérouter encore.

Il rougit à son tour. De quoi parlait-elle ? Il entra avec elle dans la librairie. Elle le conduisit dans le rayon des nouveautés.

— Vous ne lisez plus ? demanda-t-elle.

Elle avait bien dû s'en apercevoir depuis qu'ils voyageaient ! Il s'ébroua pour la confondre.

— Ni oui, ni non, fit-elle en ouvrant un livre.

Elle pratique la lecture verticale, pensa-t-il et il se pencha à son tour sur le livre.

— Vous ne portez pas de lunettes ? demanda-t-il.

Elle ne parut pas étonnée de la question et referma le livre sans y être autorisée. Il ébaucha un geste de révolte.

— Vous n'avez jamais rien acheté avec ces pièces, constata-t-elle.

Il voulait lui affirmer le contraire mais ne possédait plus aucune preuve de ces acquisitions frauduleuses.

— Je m'en sers, finit-il par dire.

Et il envoya en l'air les deux pièces successivement. Il jonglait d'une main depuis la cour de l'école.

— Il y avait une cour et un préau pour les jours de pluie, observa-t-il.

— Ce devait être merveilleux ! s'écria-t-elle.

Il la fascinait. Il acheta le livre avec des bons de ravitaillement. Il venait de perdre une petite fortune. Le marchand le considérait mollement derrière des lorgnons d'une autre époque. Il le singea en sortant, portant les pièces en lorgnons et ne voyant plus où elle le conduisait.

— Nous repartons ce soir, dit-il tristement.

Elle savait. Elle se dépêchait d'acheter les livres et des parfums qui manquaient à ses bagages.

— Vous pourriez acheter tous les livres ! s'exclama-t-elle, jugeant sans doute assez opportunément qu'il s'intéressait moins aux parfums.

— Je n'achète jamais rien avec ces pièces, fit-il brusquement. Je les possède sans avoir le moindre désir de m'en séparer !

Il la clouait sur sa propre croix et lui arrachait maintenant une grimace de douleur.

— Vous ne trouvez pas que quelque chose a changé ? demanda-t-il pour ne plus parler de la même chose.

— Rien ne change, dit-elle doctement. Une chose est remplacée par une autre et ainsi de suite. On ne vous l'a pas enseigné dans votre école de village ?

Il était moins sûr de son propre futur d'enfant. Le gaz avait-il finalement eu raison de son impatience ? Il se souvenait mal de cette tentative. Peut-être même n'était-ce jamais arrivé. Que savait-elle de ce village qu'il ne reverrait plus ? Il saisit la main qu'elle lui tendait et la guida dans un coin obscur que des plantes vertes soustrayaient au regard. L'endroit était humide et tiède. Les maravédis lançaient leurs éclats.

— On raconte que vous ne voulez plus continuer ce voyage, dit-elle.

— Qui ça, « on » ? fit-il.

Il pouvait voir ses yeux de chatte.

— « On », poursuivit-elle, c'est-à-dire nous et eux !

Elle le sidérait. Il ferma la main pour mettre fin au scintillement.

— J'ai parlé trop vite, ou trop facilement... murmura-t-il tandis qu'elle pénétrait à l'intérieur de lui-même.

Il eût préféré la rencontrer dans une fête foraine. Le bruit de la foule et des machines à sous les eût isolés de la curiosité légitime du passant qui se demande si c'est le père et si c'est la fille. Il s'ébroua, indifférent à l'effet qu'il produisait sur elle en redevenant le cheval de Jean. Elle était à l'intérieur, dans la région la plus profonde de ce corps en désuétude. Elle explorait en attendant de devenir la voyageuse que laissait deviner son regard de chatte-chienne-tourterelle.

— Je tiens à ces doublons, dit-il presque fermement. Ce sont des souvenirs-fétiches. Par contre, je possède une fortune en bons de ravitaillement.

— J'ai quelque chose à vendre, à part ce petit corps ?

Elle le décontenançait.

— Il ne s'agit pas de votre corps, s'empressa-t-il de préciser.

Elle en doutait. Son expérience était purement livresque.

— De quoi s'agit-il alors ? dit-elle en commençant la perforation des organes.

— Comme vous l'avez deviné, vous et eux, je n'ai pas l'intention de reprendre le cours de ce voyage insensé.

— Vous l'abandonnez ?

— Elle prétend demeurer avec moi. Je ne sais plus si je désire prolonger ce séjour jusqu'à me dégoûter d'elle ou si j'ai besoin de ces lieux où j'ai déjà vécu ce qui m'obsède.

Il débitait un discours.

— Voulez-vous que nous recherchions le chien ensemble ?

— Comment savez-vous que je le cherche ?

— D'ailleurs s'est-il perdu ?

Elle avait trouvé une écaille tout à l'heure en descendant. Elle la montra.

— Vous me parlerez en marchant, dit-elle. Nous allons sans doute parcourir une distance appréciable.

— Nous ne pouvons pas dépasser l'horaire prévu pour le départ. Il n'est pas question que vous vous joigniez à nous.

— Vous en parlez comme si vous aviez vraiment l'intention de continuer avec elle. Nous savons tous que c'est elle qui ne veut plus voyager. Nous ne savons pas pourquoi.

— Il faut une bonne excuse pour interrompre ce qui a été programmé malgré nous !

— Elle n'a aucune excuse ni même aucune chance d'en trouver une aussi facilement que vous.

— De quoi parlez-vous ?

Ils traversaient des corridors de lumière. Elle se métamorphosait en chienne de chasse. Sa main glissait sur les parois, produisant un sifflement continu.

— De quoi parlez-vous ? répéta-t-il.

— Vous connaissiez ce couloir ? demanda-t-elle comme si elle le jugeait incapable de répondre à cette question.

— Jean souffrait derrière cette maudite porte ! s'écria-t-il.

— Jean avait oublié votre existence, ajouta-t-elle à ce cri de désespoir.

— Comment pouvez-vous affirmer une pareille monstruosité ?

Il la tenait par les épaules et la rapprochait de lui. Il entendait cliqueter les petits flacons de parfum. Les livres étaient suspendus à la ceinture comme des oiseaux morts. Elle appliquait sa dose d'acide au métal de ses organes. L'hydrogène le grisait.

— Nous savons presque tout, dit-elle, mais ils ne se doutent de rien.

Le chien demeurait introuvable. De qui parlait-elle ? Des enfants qui savaient ? Mais que savaient-ils exactement ? Les autres étaient-ils si étrangers aux faits ? Constance les avait embobinés. Il étreignait les maravédis dans sa poche.

— Je ne peux plus rien pour elle, avoua-t-il.

Elle sourit.

— Vous l'abandonnez, dit-elle en reprenant la marche forcée à travers le labyrinthe.

Il le reconnaissait. Il avait réfléchi et sa décision était prise. Il l'abandonnait parce qu'il ne pouvait plus rien pour elle. Il se le reprocherait peut-être un jour mais quelle importance prendrait-elle s'il refaisait sa vie avec ou sans une autre ?

— Ils vous enfermeront, n'est-ce pas ? demanda-t-elle comme si cette perspective la terrorisait déjà.

— Vous voyez une autre solution ?

Elle secoua la tête au lieu de répondre clairement.

— Il faut une bonne raison pour les convaincre, continua-t-il. Jamais ils n'accepteront l'excuse d'une recherche du temps perdu. Ils sont étrangers au temps. Je dois commettre l'irréparable.

— La tuer ?

— Je suis incapable d'une telle abomination ! Et puis, n'est-il pas important qu'elle continue sans moi ?

— Que me voulez-vous ? dit la fillette en enlevant son masque.

Il considéra la chair rose des joues.

— Vous pourriez leur mentir, proposa-t-il.

— Me déshonorer ? Et les autres ? Et elle ? Ce qui me reste d'enfance ? Mon futur de femme ? La fin du voyage ?

Il n'avait pas pensé à tout mais ces questions lui semblaient anodines. Il n'avait jamais entendu parler de pareilles complications. Elle pouvait mentir sans redouter d'en payer le prix. De son côté, il avait prévu la triste traversée d'un procès qui se conclurait par une condamnation aussi humiliante que définitive.

— Je ne sais pas si je pourrais mentir aussi facilement, déclara-t-elle. Et s'ils exigent ma présence au procès ?

— Il y aura un autre voyage !

— Et si leur perspicacité met à jour la fausseté de mon témoignage ? Ils me condamneront.

Allait-il devoir la violer pour de bon ? Elle lui échappait.

— J'ai pensé à tout, dit-il en la ralentissant. Mes aveux suffiront à ouvrir l'instance qui me condamnera. Votre témoignage ne constituera qu'une confirmation. Je connais les pratiques judiciaires.

Il lui demandait d'avoir confiance en lui. Sans cette confiance, il la violait et peut-être même la tuait pour aller au bout de son raisonnement.

— Je ne peux pas aider quelqu'un d'aussi... commença-t-elle.

— D'aussi calculateur, proposa-t-il.

Elle le désespérait.

— Imaginez le cœur de Constance en apprenant la nouvelle, dit-elle.

Il se fichait du cœur de Constance. Il avait de bonnes raisons de finir sa vie à Ologique et aucune procédure administrative ne l'y autoriserait. Il n'avait pas besoin de Constance. Il ne la trahissait pas. Il ne la désirait pas à ce point. La fillette comprenait-elle qu'il ne se laisserait pas enfermer dans un voyage ?

— Suivez-moi, fit-elle.

Était-elle sur la piste du chien ou l'entraînait-elle sur les lieux supposés de l'agression ? Il se laissa guider dans le dédale métallique, suffoqué par les bouffées d'hydrogène qui envahissaient son environnement immédiat. Elle brisa un flacon de violette derrière eux, premier indice d'une lutte dont il ne savait plus si elle devait avoir lieu ou pas. Des cheveux voletèrent un moment autour de lui puis se déposèrent sur l'épaulement d'une glissière. Ils avançaient dans un décor parfaitement géométrique. Les reflets étaient tempérés par le polissage circulaire des concavités. Elle lança un livre vers les linteaux supportant les feux qui les éclairaient. Il entendit la chute glissante dans les vapeurs toxiques puis le glissement le long des plinthes. Le chien n'apparaissait pas. Ils ne rencontrèrent personne. Il la vit coller sa bouche sur la paroi et répandre sa trace sur une longueur correspondant à la durée de l'acte sexuel qu'il n'avait pas l'intention de perpétrer dans ces conditions imaginaires. Il ne l'arrêterait plus. Il sentit à quel point il n'y avait plus rien à faire pour revenir à un comportement arbitraire, condition des voyages en couple. Elle savait exactement ce qu'il convenait de créer à la surface des lieux normalement voués au passage. Exigerait-elle qu'il répandît sa semence et dans quelles circonstances ? Le chien n'était plus là pour injecter ses liquides. Il l'appela comme s'il le cherchait avec elle. Ses organes se liquéfiaient sous l'action des acides. Quelle composition insinuait-elle en lui ? Il ne savait rien de cette science imaginaire. Il avait toujours vécu après les faits. Il n'avait rien inventé, pas même le château sis au partage des eaux ni le village de bambou où se continuerait toujours sa trace de contemplateur des évènements.

— Ne regardez pas ! cria-t-elle comme s'il était en train d'agir sur elle.

Il appela le chien. Sa voix ne portait pas. Les flacons de parfum roulèrent sur le dallage. On entendit les pas des curieux qui se métamorphosaient lentement en témoins de l'irréparable. Le chien était parmi eux, brandissant un doigt accusateur qui giclait. Fabrice se coucha. « Que recherchent-ils dans la fabrication des miroirs ? pensa-t-il en subissant les morsures du chien. Ils polissent jusqu'à se voir parfaitement. L'abîme les conforte dans leur appréciation verbale de la masse mise en perspective. Ils redoutent seulement d'avoir à enfermer l'autre dans leur propre prison. C'est ainsi que le fou sort de chez lui et constate qu'il n'est pas seul en cause. »

— Où est-elle ? gémit-il tandis qu'on le transportait loin des lieux de l'agression.

Une poire d'angoisse le condamna au silence. À l'intérieur, ses acides continuaient d'agir sur le métal. Le chien injectait les antidotes, à cheval sur le brancard qui valsait entre les parois rapides des corridors. Ils suivaient le fil d'un tube au néon clignotant aux interruptions. Des visages préoccupés se penchaient sans exprimer leurs sentiments, comme si maintenant il était plus important de ramener l'agresseur à un niveau de conscience compatible avec la procédure judiciaire envisagée dès la découverte du mannequin ayant servi au simulacre. Il l'avait un moment tenue par les cheveux et il leur expliquait que ce n'était qu'un mannequin. Ils l'avaient douloureusement contraint à lâcher cette chevelure trop abondante pour être fausse comme le reste du corps qui continuait d'exister par intermittence bleue. Le bleu était la couleur de sa chance. Il avait trouvé cette révélation au fond d'un cornet de berlingots. Jean entretenait des superstitions fondées sur l'interprétation des couleurs et des transparences. Ils augmentaient progressivement le volume de la poire d'angoisse. Muescas s'amena.

— Monsieur de Vermort ! gloussait-il aux environs du brancard en mouvement.

Fabrice ouvrit les yeux. Il pouvait voir le masque de Muescas, son entaille verticale qui figurait une blessure de guerre ou d'honneur, les trous triangulaires au fond desquels les yeux subissaient un tournoiement rapide comme les doigts à la surface du verre, les lèvres apparaissaient dans une fente surmontée d'une moustache exagérément touffue. Muescas lui étreignit la main comme s'il allait pleurer au chevet.

— Vous n'avez pas mesuré la portée de votre geste, psalmodiait-il tandis qu'on ajustait un train de roulettes au brancard toujours en translation.

— D'où venez-vous ? Où allez-vous ? Qui êtes-vous ? grognait le chien en s'activant aux commandes des seringues.

— Le départ est prévu pour dans une demi-heure, dit Muescas.

— Mon Dieu ! s'écria Fabrice. Comme le temps ne passe pas !

— Normal, dit le chien à Muescas, la dose est extrême.

On glissait sur le Pas de tir. Les fumées devenaient obsédantes. Fabrice considéra l'escalator qui élevait des enfants à la hauteur des miroirs.

— Ce n'était qu'un mannequin, confirmait Muescas en signant les décharges que lui présentaient des huissiers gambadant autour du brancard.

— Poupée ! Parodie ! Faux-semblant ! Rien n'a eu lieu en dehors de moi-même ! hurlait Fabrice en s'accrochant au soubassement de l'escalator.

On s'acharnait dans les nœuds de ses mains avec le métal pénétrant malgré l'abondance d'acide. Des clercs agitaient des rasoirs. Un peu plus loin, sur la butte où se formaient les feux de position, des carabins remontaient le robot qui avait servi à réduire Fabrice à ce néant de l'expression où il continuait d'émettre.

— Taisez-vous ! conseillait Muescas en caressant la surface crevassée de Fabrice. N'aggravez pas votre cas !

L'escalator appliquait sa poussée oblique au brancard sans toutefois l'arracher aux forces qui le retenaient. Quelle était la contribution de Muescas et du chien à cette tentative de s'opposer à l'embarquement ? Constance n'apparaissait pas comme on l'avait annoncé en arrivant sur le Pas de tir.

— A-t-il conscience de la gravité de son acte ? questionnait un instructeur parallèle au brancard.

Muescas répondait par des signes.

— Nous ne pouvons pas retarder le départ, précisait un employé de la spaciogare.

— Vous me donnez une demi-heure pour décider du sort de cet homme ! gueulait l'instructeur aux huissiers qui poussaient leurs clercs devant eux.

— Était-ce une poupée, oui ou non, répondez ?

Les carabins remontaient une horlogerie complexe. Les feux barbouillaient leurs visages inquiets.

— J'ai atteint l'hypophyse ! s'exclama le chien.

Un liquide fusa. Muescas se nourrissait quelquefois des gouttes entropiques qui coulaient sur sa bedaine.

— Prenez vous-même la décision ! menaçait l'instructeur en considérant la reconstitution du corps de la victime.

Le visage portait les stigmates de l'horreur. Les carabins vissaient des esquilles d'os dans les plaies. Les huissiers alignaient des colonnes de chiffres sur des écrans palpitant comme des organes. Un clerc recueillit un cristal dont il proposa l'examen attentif.

— Vous avez une décision à prendre ! rappelait Muescas sans se couper du brancard où Fabrice se contorsionnait sous l'effet d'une douleur inexplicable autrement que par son expression verbale.

La poire d'angoisse continuait d'écarter les mâchoires, brisant des dents et meurtrissant la langue.

— Je ne sais pas, déclarait un carabin. Il nous faudrait plus de temps.

— Mais nous n'avons pas le temps ! prévenait l'employé dont le sifflet roucoulait.

— Dites au chien de sonder la rétine ! s'écria Muescas.

Fabrice se sentit perdu. S'il s'agissait d'un mannequin, Constance le lui reprocherait jusqu'au jour de leur séparation définitive quelque part à l'autre bout de cet espace interminable. Muescas lui suggérait qu'il avait peut-être violé Constance dans un moment de désespoir.

— Demandez-lui ce qu'elle en pense ! cria Fabrice dans l'oreille d'un huissier qui se penchait sur lui pour constater qu'il n'avait pas souffert physiquement de l'agression.

Ils lui arrachaient des poils et des écailles pour les mettre dans des bocaux. Les grattements de sa surface devenaient intolérables.

— N'y pensez plus, conseilla Muescas qui devenait doux comme une femme.

Les feux des buttes se mirent à tracer des routes dans le ciel. Les carabins revenaient avec des morceaux de mannequins. Les clercs taillaient dans cette chair artificielle.

— Où est-elle ? beugla l'instructeur en enfonçant son crayon dans le sein de Fabrice. Comment expliquez-vous à la fois la présence de ce mannequin sur les lieux de l'agression et la disparition simultanée de votre compagne de voyage ? Nous n'avons plus le temps d'instruire cette affaire, dit-il aux huissiers. Embarquez-le et qu'il aille au diable !

Muescas s'interposa, tiède comme la guimauve.

— Lui et les enfants ? Vous n'y pensez pas ? gémit-il en se caressant le menton.

— À quoi voulez-vous donc que je pense ? crissa l'instructeur qui s'éloignait.

— C'est inconcevable ! Inconcevable, vous comprenez ? Vous ne pouvez pas fonder cette instruction sur les morceaux d'un mannequin et la constatation que Constance a disparu.

— Il n'y a plus d'instruction, dit un clerc qui brandissait un rasoir. Embarquez ce minus habens et dégagez la piste !

— Vous ne prétendez tout de même pas abandonner les enfants à leur sort d'orphelin ? interrogeait un huissier qui s'épanchait comme une tache d'huile.

— Ce n'est qu'un mannequin ! geignit Muescas. Donnez-vous le temps de la trouver, elle ! Elle est sur le point de le vaincre.

— Nous ne connaissons rien à ce genre de victoire, dit le clerc qui cisaillait la fumée.

— Je vous assure qu'il n'est pas en état de continuer ce voyage dans ces conditions insensées, continuait Muescas comme s'il n'avait pas perdu l'espoir de sauver Fabrice du sort terrible qui lui était réservé.

Une sirène se déclencha. Une première bombe s'éleva dans le ciel. Les clameurs de la foule parvenaient dans le cerveau épuisé de Fabrice toujours accroché à la structure de l'escalator. Le clerc menaçait de lui couper les mains. Le rasoir l'effleura.

— Dix minutes, fit l'employé en allumant ses feux giratoires.

Il décrivit le graphe réglementaire. La foule adorait ce genre de démonstration, autant que les défilés militaires.

— Je suis perdu, dit Fabrice qui sentait le rasoir pénétrer à la rencontre des acides qui gicleraient au dernier moment.

— Je suis désolé, dit Muescas. Constance est introuvable. Ils la trouveront tôt ou tard. Elle embarquera pour un autre voyage. Vous et les enfants...

Il s'interrompit pour essuyer une larme qui roulait sur son masque.

— Moi et les enfants, dit Fabrice rêveusement.

L'employé atteignit le paroxysme de la procédure préludant à l'allumage des fusées. Le brancard s'élevait. Fabrice venait de renoncer à lutter. Muescas déposa ses lourdes lèvres sur les siennes. En même temps, le chien se retira du cerveau.

— Nous n'avons plus le temps, prévint l'employé.

Derrière les barrières et sous les lampions, la foule se demandait ce qui se passait. Ni la poupée démontée ni le brancard n'étaient prévus dans les programmes agités par les enfants.

— Pauvres bougres, dit Fabrice. Ils ne savent pas ce qu'ils font.

— Le mot exact était : Ils ne savent pas ce qui les attend, corrigea Muescas.

On ne pouvait plus guère compter que sur les cinq minutes restantes pour inverser le processus. Muescas écarquilla ses yeux pour considérer à la fois le mannequin éparpillé sur le sol crasseux du Pas de tir et le brancard dans lequel Fabrice semblait avoir retrouvé la paix intérieure.

II

Quiconque se trouvait pour la première fois en présence d'un Olog éprouvait un sentiment agréable de curiosité. L'anatomie de cet être du fond de l'infini différait de l'identité biOlogique qui structure la vie sur terre. Nous avons l'habitude d'un corps divisé grossièrement en tête, tronc et membre(s), chacune de ces parties s'étant développée dans le cadre de proportions laissées apparemment au hasard de l'évolution. Nous avons même une vague idée de ce qui apparente la cellule au corps et les correspondances nous apparaissent quelquefois clairement. La représentation de l'Être suprême relève du même schéma. Ce tribut anatomique, triple par vocation, nous définit assez bien d'ailleurs quand il s'agit de savoir ce que nous sommes : une capacité à penser, un entretien de la vie, limité toutefois à la durée, et la possibilité de déplacement qui est le vecteur primordial des voyages. Nous avons beau, soit réduire notre humanité à une dualité empirique, soit au contraire nous multiplier dans les solutions imaginaires, il ne nous est pas possible de nous égarer longtemps : nous revenons à notre nature trinitaire, je, tu, il ou elle, multipliée par une quantité qui au fond n'a aucune importance ontOlogique. L'humanité est et restera toujours une affaire strictement personnelle. Ce qui, Fabrice en eut immédiatement l'impression, nous éloigne de la nature Ologique et de ses créatures. Cette vie incontestable, cette présence aux multiples témoignages inspirait généralement au visiteur, qu'il fût résident permanent (citoyen libre ou prisonnier) ou voyageur (vierge ou récidiviste), une énergie cognitive bien au-dessus des chatouillements mystiques. Une espèce de foi s'installait presque sournoisement en vous. Le culte de cet autre était tout ce qui restait de l'aventure. Des rites s'imposaient, comme le service rendu quotidiennement à leur silence. Il n'y avait pas d'autres possibilités de communiquer « oralement » avec eux que d'accepter la perforation de votre crâne et l'installation, dans cet orifice, d'une « prise » sur votre conscience, ne sachant pas clairement si cette intrusion s'arrêtait au seuil de votre être secret comme le garantissait une Administration coloniale soupçonnée d'en savoir plus que vous sur ce sujet délicat et peut-être même plus que les Ologs eux-mêmes.

Fabrice fut incarcéré dans la Section Rock-Drill réservée aux criminels contre l'enfance. Destiné à fréquenter des pédophiles, des infanticides, des mauvais penseurs, il avait eu le temps de s'y préparer pendant son procès. Son avocat, peu convaincu de son innocence, l'avait renseigné sans dépasser les limites de la connaissance permise aux hommes libres. Fabrice avait lu une Anatomie de l'Olog et un Essai sur une théorie de la conscience Ologique. En arrivant au port (la prison était un port), il avait tout de suite sollicité la perforation de son crâne et l'installation de la sonde humanOlogique. L'opération nécessitait trois jours d'hospitalisation. On l'emmena en véhicule sanitaire à l'Hôpital Saint-Patrick où se pratiquait ce genre d'intervention. Le service était saturé. Comme l'attente risquait d'être longue, on vous installait une perfusion dans le bras et votre brancard était stationné dans un interminable couloir où les conversations allaient bon train. Vous aviez un voisin de pied et un autre de tête et si l'attente s'annonçait aussi indéfinissable que l'espace agoraphobique qui vous condamnait à un silence agité, une deuxième file de brancards s'étirait depuis le point de fuite et vous vous trouviez en compagnie d'un voisin de côté, auquel vous réduisiez bientôt votre conversation. Fabrice n'avait conservé qu'un souvenir fragmentaire de ce séjour, de ses attentes, de ses conversations, de ses fenêtres ouvertes sur une lumière peut-être artificielle. Les premiers essais de communication avaient eu lieu dès le lendemain de l'opération. On avait amené un Olog dans la chambre et il s'était assis au bord du lit comme s'il avait une habitude lassée de cette espèce de rite. Une infirmière avait vissé les câbles et les avait connectés à une machine clignotante.

— Hello ! dit l'Olog dans la tête de Fabrice.

— Je rêve ! dit celui-ci.

— Essayons d'avoir une conversation suivie, dit l'Olog qui agissait en véritable professionnel.

— De quoi voulez-vous parler ? « demanda » Fabrice qui n'en croyait pas ses oreilles.

— Voyons d'abord si nous pouvons compter, dit l'Olog. Un et un...

— Deux, dit Fabrice. Deux et deux...

— Quatre ! dit l'Olog.

Il cocha une case sur le formulaire déplié sur ses « genoux ».

— Jusqu'où peut-on aller ? dit Fabrice qui commençait à s'inquiéter des limites du système.

— Nous verrons bien, dit l'Olog.

Il y avait différentes qualités de communication. Les meilleures étaient réservées à des fins guerrières. Fabrice n'en savait encore rien. Il était animé par le souci d'aller le plus loin possible dans la perfection de ce nouveau système de communication.

Heureusement pour lui, il sombra avant d'atteindre la zone militaire. Il fut choisi pour ses qualités d'écrivain. On avait besoin de rédacteurs dans le Service de la propagande et de la publicité. On lui laissa le temps de se décider pour la Politique ou le Commerce. Il n'était pas assez doué pour la Littérature. Il opta pour le Commerce. On l'avertit qu'il ne s'enrichirait pas et qu'il serait sévèrement châtié s'il se rendait jaloux de ses maîtres. Il jura d'agir en bon esclave. La promesse d'une retraite tranquille fut tenue par un médecin qui se trompa sur l'orthographe du nom de Vermort. Fabrice quitta l'Hôpital Saint-Patrick avec le sentiment d'avoir obtenu ce qu'il espérait. On le déposa sur le trottoir d'une boutique. Le marchand l'attendait sur le seuil.

— On ne vous attendait plus, dit-il en tendant sa grosse main à Fabrice.

C'était un accidenté complètement appareillé. Ses membres cliquetèrent.

— Nous n'avons plus le choix, continua-t-il en poussant la porte de la boutique.

Fabrice entra dans un capharnaüm. L'odeur de l'ail frit l'étourdit. Le marchand s'empara de son baluchon et le lança dans l'escalier.

— J'avais demandé un apprenti avec l'idée d'en obtenir un jeune. Vous n'avez pas l'air solide non plus.

Le baluchon redescendit deux marches puis s'immobilisa au bord de la troisième. Le marchand siffla. On entendit nettement la progression prudente du chien sur le plancher à l'étage. Une tête clignotante apparut en haut de l'escalier.

— Il vaut mieux qu'il vous connaisse tout de suite, dit le marchand. Ces choses-là ne sont pas réglées pour mordre mais il y a un tas de choses qu'elles peuvent vous faire si vous ne leur plaisez pas. Toby ! Viens reconnaître le nouveau locataire (le marchand se cala contre le ventre creux de Fabrice pour se confesser :) Je vous ai déclaré comme locataire à l'Office et comme apprenti à la Chambre. Toby !

Le chien aiguisait l'extrémité de ses membres antérieurs.

— Ils ne sont pas agressifs, précisa le marchand. Ils ne se méfient pas non plus. Ils sont possédés par l'attente des procédures. Vous vous y habituerez.

Le chien, qui descendait, renifla au passage le baluchon de Fabrice.

— Je vous mettrai à la comptabilité, dit le marchand, dès que je me serai fait une idée de la confiance que je peux vous accorder. Vous verrez que ce métier, qui est un métier de voleur, repose sur cette sacrée confiance avec la différence que si on la trahit, on risque d'y perdre la vie. Viens, Toby !

Le chien commença par les pieds.

— Je vois que vous êtes greffé, constata le marchand en reluquant la coupelle de la sonde. Je n'ai qu'une seule connexion. Vous tâcherez de ne pas en abuser. D'ailleurs vous n'aurez pas beaucoup de temps à vous. Vermort, hein ? Vous avez déposé une réclamation pour récupérer la particule. De quoi vous accuse-t-on ?

— De pédophilie, monsieur, avoua Fabrice dans l'espoir d’écœurer un peu le boutiquier.

— J'aime les enfants moi aussi, mais pas à ce point !

Il aurait pu rire de sa plaisanterie. Il se baissa pour caresser le chien à rebrousse-écaille.

— Je n'aime pas le passé, dit-il. Avez-vous déjà mesuré le coût de cette vie ? Et ce qu'il reste à payer ? Si vous avez le sentiment d'avoir définitivement réglé ces problèmes, c'est que vous n'avez pas compris le sens profond de la sentence. (Il s'expliqua enfin :) Peu importe la nature du crime qu'on vous reproche.

Le chien pouita pour signaler que son analyse était terminée.

— Vous pouvez le caresser maintenant, conseilla le marchand.

Il entreprit l'ascension de l'escalier. Ses prothèses guinchaient sur l'oblique. Le chien le précédait, attentif aux paramètres qu'il était peut-être le seul à pouvoir calculer dans une telle complication de mouvement. Fabrice se sentit beaucoup plus simple. Il ramassa son baluchon et le jeta négligemment sur son épaule.

— Vous aurez peut-être besoin d'un chien un de ces jours, ânonna le marchand à la recherche du point d'application de sa gravité.

— J'en ai eu un, clama Fabrice, mais c'était un caprice de femme.

— Vous avez été marié ?

— Nous étions concubins !

— Et vous l'avez trahie !

— Oh ! Ce n'était pas elle que je trahissais... dit Fabrice qui redevenait mélancolique.

— Je vous présenterai l'héritière à qui je dois ma situation, ricana le marchand.

Le chien vérifia le dernier segment de son calcul et l'homme put enfin se déposer sur le tapis déroulé dans un corridor obscur. Fabrice suivit cette masse contradictoire. Le chien actionna le levier d'une fenêtre. Au passage, Fabrice vérifia qu'il s'agissait bien d'une cour commune. Il se demanda s'il y aurait accès comme les locataires légitimes. Il n'ironisa pas sur le caractère bâtard de sa location. Le marchand était assez répugnant pour ne pas inspirer des velléités d'intimité. Le chien poussa une porte et sauta sur un lit surmonté d'un lourd édredon.

— C'est comme dans un roman de Dickens ! s'écria Fabrice.

Une lampe s'alluma. La tapisserie coulait sur les murs. Une fenêtre avait des allures de bouche édentée. Le lavabo, ébréché, exhibait un robinet de cuivre rouge dont l'image était renvoyée par un fragment de miroir. Ici, l'armoire posée sur un tapis aux franges agitées d'insectes. Une chaise portait encore un vêtement soigneusement plié que le marchand arracha en grognant.

— Vous voyez là le réchaud que je mets à votre disposition pour cuisiner vos aliments, dit le marchand. De quoi vous nourrissez-vous ?

L'athanor, discret comme une forge, se dressait sous une hotte dont le linteau alignait des bibelots poussiéreux.

— On m'a habitué à la bouillie, dit Fabrice pour répondre à la question. Il y a belle lurette que je n'ai pas avalé un morceau de viande.

Il devenait lubrique en présence d'une casserole. Celle-ci portait les traces d'un récent repas. Le marchand la joignit au vêtement sur son avant-bras métallique.

— Si vous trouvez autre chose appartenant à votre prédécesseur, dit-il, remettez-le-moi sans poser de questions. Votre treillis est écœurant et vous ne paraissez pas avoir apporté de quoi cuisiner. Voulez-vous que je vous procure un vêtement et une casserole ?

Il exhibait les objets qu'il venait de substituer au décor maussade de la chambre.

— Je vous donnerai aussi un jeton pour la connexion, ajouta-t-il comme s'il était en train de traiter une affaire importante. Vous avez de quoi payer ? Il n'est pas rare que les prisonniers possèdent plus que nous. Avec un nom pareil !

— Je suis déshérité, dit Fabrice avec un air coupable.

— Je ne peux rien vous donner à part un jeton si vous me payez ce treillis et la casserole. Il était question de deux pièces d'or dans le journal. Nous avons été les premiers sur la liste. Je vous croyais plus jeune.

— Ce sont des porte-bonheurs, dit Fabrice en montrant les maravédis.

Le marchand se pencha cérémonieusement.

— Une seule suffira, dit-il. Pour l'autre, je peux vous proposer un second jeton.

— Je ne veux pas m'en séparer.

— De quel bonheur s'agit-il, hein ? fit le marchand qui entrait de plain-pied dans la conversation qu'il avait prévu de conclure par la dépossession.

— Je suis heureux, fit Fabrice comme si c'était évident.

— Heureux ! Vous ne possédez rien !

— J'ai les deux pièces ! Et je ne veux pas m'en séparer. Jean disait que c'était le bonheur !

— Jean ! Il est mort, Jean ! Mort et enterré ! grogna le marchand.

— J'ai fait tout ce chemin pour demeurer en possession de ce qui m'appartient encore ! L'ambassadeur avait jeté celle-ci dans la piscine (il montra les éraflures causées par les dents de Constance).

— Les journaux parlaient d'un vol, remarqua le marchand comme s'il s'adressait au chien.

Fabrice rempocha les doublons. Il prétendait maintenant ouvrir le robinet du lavabo.

— J'ai connu un prisonnier qui disait posséder deux pièces et qui en réalité en possédait dix ! dit le marchand. J'ai découvert sa cachette. Toby a du flair. Toby est un bon chien. Toby aime son maître, continua le marchand en frottant le nez du robot.

— Je ne sais pas si je pourrai rester, dit Fabrice.

Il referma le robinet qui cessa en même temps de chuinter.

— Je ne suis pas un voleur, expliqua le marchand en suivant Fabrice dans l'escalier. Vous êtes libre de coucher où vous voulez. Vous ont-ils proposé un abri ? Ils représentent une sérieuse concurrence. Dites-leur que le chien est agressif et qu'il vous rappelle de mauvais souvenirs. Ils comprendront. Vous ne m'avez même pas laissé le temps de vous présenter mon épouse.

Ils étaient de nouveau sur le seuil. Fabrice considéra la nuit.

— Vous avez tort de vous en prendre à mon trésor, dit-il comme si la conversation pouvait encore durer avec cet opiniâtre marchand de tout.

— Ils ne vous ouvriront pas à cette heure. Vous pouvez passer la nuit avec le chien. Pas question de dormir dans un lit. Vous vous passerez aussi de dîner. Vous ne pourrez même pas vous connecter avant de vous coucher, ce qui augure un sommeil de piètre qualité. Le chien veillera sur votre bien si vous savez lui parler. On dit dans les journaux que les aristocrates savent parler aux chiens et que ceux-ci finissent toujours par leur rendre le service qu'ils attendent d'eux. Toby ne m'a jamais trahi. Je crois même qu'il n'a jamais trahi personne.

— C'est sur son témoignage que j'ai été condamné ! hurla Fabrice.

Le marchand se gratta le menton.

— Ce n'est pas ce que disaient les journaux, insinua-t-il. Toby a eu au contraire un comportement digne de son intelligence.

— Ah ! Oui ! Et comment expliquez-vous que je le retrouve chez vous ?

— Il n'y a pas d'explication, dit le marchand. Il n'y a que des questions. Ce sont les vôtres, bien sûr. Jamais Toby ne se permettrait de questionner qui que ce soit. Mais c'est peut-être moi que vous accusez ! De quoi ? J'aimerais bien le savoir !

Un réverbère s'alluma au-dessus d'eux.

— Vous voyez, dit le marchand sur le ton de la confidence, vous nous avez plongés dans une autre époque. Suis-je indiscret si je dis qu'elle est révolue ? Ils n'ont rien dit sur ce sujet dans les journaux. Toby en est témoin.

Le robot était assis sur le seuil de la boutique, comme à la frontière de deux mondes que le marchand, lui, n'avait pas hésité à franchir. Fabrice leva les yeux vers la lampe. Le gaz crachait de l'eau. De petites flammes bleues jaillissaient du bec et se précipitaient sur les carreaux. La nuit paraissait impénétrable. Il ne voyait plus les façades environnantes. Seule la devanture de la boutique était éclairée. Le regard considérait un chaos gisant sous une poussière rarement dérangée par les explorations. Ce n'était pourtant pas l'endroit où il désirait dépenser sa petite fortune mais avait-il le choix ? L'arrêt du Juge d'application des peines précisait que le prisonnier avait le choix entre l'hospitalité de l'employeur désigné comme Généreux Donateur et celle, moins recherchée par la justice, des Ologs eux-mêmes qui défendaient jalousement le privilège de s'aventurer dans les dédales de ce qu'ils pensaient appartenir en propre à l'homme et à son destin de voyageur. La nuit, en principe tombée au beau milieu de la conversation avec le marchand, mettait généralement fin à toute velléité de fuite en avant. Les Ologs étaient presque à coup sûr privés de matériel génétique. On était condamné à suer sang et eau pour se payer les connexions humanOlogiques qui palliaient le défaut de relations véritables avec ce peuple conquis. Les juges savaient où ils projetaient les prisonniers de la Colonie. Jean avait inventé toutes les règles du jeu sans savoir qu'un jour elles deviendraient la loi commune.

— Jean est mort, répéta le marchand. Vous ne savez même pas s'il a existé. En admettant que vous ayez raison, quelle différence pouvez-vous mesurer entre Jean et Jean ? Pourquoi ne pas plutôt consacrer votre vie à la recherche du plaisir et au partage des idées ? Nous vous offrons la possibilité de changer le temps sans démolir la vie des autres. Vous pouvez réfléchir dehors si ça vous chante. Moi, je vais allumer la cheminée comme au bon vieux temps et me couler dans un lit qui sent la braise et le pipi de femme. Voulez-vous que Toby veille sur votre sécurité ? La nuit est peuplée de rôdeurs. Je ne vous propose pas de mettre votre trésor à l'abri. Toby ne dort jamais. D'où son éternité.

Dans la nuit, Fabrice rencontra le peuple des noctambules, veilleurs de nuit, fêtards, insomniaques, rêveurs. Il était lui-même à la recherche d'un lit. Il interrogea des êtres sur le déclin. Aucune beauté ne se manifestait. Même le plaisir semblait laisser la place aux conditions de la nuit. Les rues ne formaient pas des quartiers. Il aurait le loisir de s'apercevoir que les quartiers eux-mêmes ne composaient pas la ville. La nuit s'appuyait sur des alignements de réverbères, les enseignes défilaient, les angles étaient secoués de spasmes lumineux. Sur un pont, il se pencha avec les autres pour contempler les reflets des cathédrales et des tours de guet. On entendait le glissement des barques obscènes. Il traversa des terrasses bondées de personnages occupés à se remplir la bouche au-dessus des plats fumants. Les miroirs des cafés, légèrement obliques, renvoyaient le monde plat des cuirs chevelus et des disques de liquide inerte dans les verres. On lui confia des errements interminables, des quêtes désormais sans objets, des pensées châtrées par l'attente. Il ne s'attardait pas. Il acceptait des éclats d'acide promotionnel. Levant les yeux, il participait à l'ombre des fenêtres, devinant d'autres attentes de rideaux et de tringles. Des cochers impatients sautillaient sur le bord des trottoirs. Les chevaux, harnachés de feux giratoires, caguaient tranquillement dans la rigole.

Il atteignit le canal et considéra les opportunités offertes par les péniches recyclées. Des poissons exerçaient leurs ailes d'or sur la berge, couchant l'herbe des prés. L'endroit était vide de connexions. Il fut trompé par une ancienne fontaine qui exhibait une pompe à eau d'un autre temps. Des vapeurs surgissaient des grilles au ras des trottoirs, fourrageant la chevelure embroussaillée des dormeurs alignés dans la rigole. Des passants le touchaient comme pour vérifier sa réalité. Ils l'avaient acculé au canal. Il reconnut immédiatement les lieux. Des bouffées brûlantes de mémoire lui colorèrent les joues. Il se souvenait d'y avoir souvent songé dans la perspective d'un texte jamais planifié ni même soupçonné. Plus loin, le canal partageait ses eaux avec une autre branche où les vieux toueurs bénéficiaient encore d'une certaine estime. On remontait des câbles piégés par l'abondance des algues. Une roue, couchée dans les feuillages d'un églantier, émettait des lueurs aiguës qui tournoyaient sur les piliers du pont. On le suivait.

Il reconnut Muescas. Celui-ci revêtait son uniforme d'hôtelier, portant la casquette sur l’œil. Peut-être jouait-il au proxénète pendant la nuit ou bien était-il un joueur de cartes.

— Ni l'un ni l'autre, confessa Muescas. Je ne suis même pas chargé de veiller à votre insertion dans la matière pénitentiaire. Je préfère partager des glaces au chocolat avec des filles qui pourraient être les miennes. Je suis ce qu'on appelle un vieux cochon. Je nourris les proxénètes et les joueurs de cartes voient en moi un pigeon.

Il reluqua le corps instable de Fabrice qui retenait les tremblements.

— Vous auriez dû accepter l'hospitalité de ce vieux filou, dit-il en reprenant sa marche tranquille. Vos doublons ne vous serviront plus à rien.

Il se retourna le temps de dire :

— Vous ne m'avez même pas remercié.

Fabrice avait-il eu le temps, entre les interrogatoires et les dépositions, de rendre grâce à la présence d'esprit de Muescas qui l'avait finalement sauvé d'un voyage impossible ?

— Merci, dit simplement Fabrice.

Le vaisseau était parti sans lui. À la question de savoir si Constance avait été embarquée, personne n'avait jamais répondu clairement. Le témoignage de la fillette, qu'on récupérait dans un respirateur automatique, avait été recueilli par les clercs et authentifié par les huissiers. L'instructeur n'en demandait pas plus. Il avait effleuré Fabrice pour lui dire que la chance était de son côté, sans préciser toutefois de qui il parlait aussi énigmatiquement. Muescas, satisfait par son succès, répondait aux questions des journalistes. Le nom des Vermort devint aussi pratiqué que celui des produits de première nécessité. Maintenant que tout était fini, Fabrice remerciait Muescas mais il ne le questionnait pas sur le destin de Constance. Il n'en avait jamais été question au cours du procès.

— Ce sont des porte-bonheurs, dit Fabrice en enfonçant sa main dans sa poche.

— Personne ne vous autorisera à errer dans les rues, dit Muescas.

On filait sur le chemin de halage, le long des câbles environnés d'algues desséchées.

— Vous savez sans doute que les Ologs ne donnent rien sans rien, continua Muescas. On leur fiche la paix et ils en profitent pour augmenter leur connaissance de l'homme. Il y a des types comme vous qui se prêtent à leurs expériences. Aucun ne s'est plaint à ce jour. Quand on les interroge, ils répondent qu'ils sont presque heureux. C'est tout juste s'ils ne les remercient pas.

— Je vous ai bien remercié, moi, lâcha Fabrice.

Muescas ne tiqua pas. Les ornements dorés de sa casquette changeaient sans cesse de forme. On aurait dit des serpents ou quelque autre animal capable de contorsions.

— Ils nourrissent leur homme, généreusement à ce qu'on dit, débitait Muescas tandis que Fabrice contemplait les effets de la casquette sur le talus agité d'autres ombres. Vous n'avez guère le choix. Personne ne reprochera à votre employeur de tenter de vous voler ce qui vous reste de bien. On lui donnera même raison si vous abusez de sa patience. Par contre, votre éventuelle fréquentation des indigènes n'inspirera que des commentaires distraits.

Muescas alluma sa lampe torche. On sortait des faubourgs de la ville. Le dernier réverbère crachait dans l'eau immobile. Fabrice demanda si le chemin était encore long. Il marchait dans des godillots passablement émincés. Le chemin devenait caillouteux. Le désert s'annonçait par des pétrifications couchées. Muescas les enjambait alertement. Fabrice suivait sans y croire.

— À quel moment de la journée dormez-vous ? demanda Fabrice.

Muescas se mit à rire. Il ne s'arrêtait pas pour prendre le temps de répondre aux questions indiscrètes.

— Si vous pensez que je ne suis pas Muescas ou que Muescas est une créature de l'imagination des autres, vous perdez votre temps et je ne vous ferai pas l'injure de vous rappeler qu'il vous est précieux.

Il opéra un savant ralentissement, ce qui lui permit de baisser un peu la voix, parlant presque dans le giron de Fabrice qui redoutait les proximités au moment des confidences.

— Je ne dors pas, dit Muescas. Je vous laisse imaginer ce que j'ai consenti à la mort. Remarquez que je parle d'elle comme si elle était seule et que nous étions plusieurs. Nous nous multiplions uniquement par la conjugaison de nos verbes.

Un fardier peinait dans la pente. Ils le dépassèrent. Fabrice souleva la bâche au passage. La matière transportée en pleine nuit vers le désert était innommable. Les chevaux brandissaient des culs forcenés.

— Nous sommes possesseurs des deux types de matière qui déterminent notre durée commune, professa Muescas : celle que nous transformons et celle dont nous n'avons plus l'utilité. Les Ologs prétendent avoir mis la main sur un troisième aspect du concret. Vous ne saurez pas plus que nous de quoi il s'agit. Ces convois nocturnes font partie du rite destiné à nous tromper. Vous en verrez d'autres.

Le désert s'étalait maintenant à leurs pieds, à trois cents mètres au-dessous d'eux et jusqu'à l'horizon secoué de lueurs vespérales. D'après Muescas, le soir s'éternisait aux portes d'un autre monde qu'il restait à explorer. Les Ologs n'en connaissaient que les légendes méticuleuses. Ils agissaient entre la ville et le futur, en plein désert, le reconstruisant et le peuplant, ramenant des curiosités destinées aux touristes toujours friands de denrées intellectuelles. Muescas montra fièrement l'ascenseur qu'on avait construit pour permettre aux deux mondes de communiquer. Des chiens veillaient à son fonctionnement.

— Il n'y a qu'en eux qu'on peut avoir confiance, dit Muescas en les avertissant de son intention.

Ils descendirent. Le liftier les toisa sans pousser plus loin son investigation. La porte coulissa sur un paysage noir. Une route se déployait entre des buttes surmontées de feuillages jaunes. Les bêtes se traînaient dans le fossé. Des cornacs balisaient la chaussée derrière elles. Il y avait la queue devant l'ascenseur, des hommes en treillis pour la plupart et quelques Ologs nus qui perfectionnaient leur posture. Des chiens rôdaient sans se mêler à la foule. L'un d'eux fit signe à Muescas de s'approcher. Il portait l'insigne des anciens combattants. Fabrice avait vu leurs cadavres dans la brousse. Il se souvenait de leur douleur silencieuse. Les nègres les transportaient dans leur case comme si c'étaient des êtres humains. Ils se fiaient à leur regard de bêtes traquées. Plus tard, la Société avait procédé à la distribution solennelle des médailles et autres trophées.

— Nous arrivons, dit Muescas sans saluer le chien.

Il passa devant lui et ouvrit la porte d'un transporteur.

— Entrez et connectez-vous, dit-il.

Fabrice lubrifia le filetage de la sonde et se mit en position devant une console. On le connecta.

— Que voyez-vous ? demanda Muescas.

Rien pour l'instant. Il percevait les battements de cœur de la femme.

— La connexion est établie, dit Muescas au chien qui les observait depuis le marche-pied.

On roulait sur une piste en direction des installations portuaires. L'air transportait des embruns.

— C'est une femme, fit Fabrice comme s'il ne s'en était pas douté.

Muescas chercha à améliorer la réception des données.

— Je ne savais pas que vous vous y connaissiez, dit candidement Fabrice.

En même temps, il se demandait qui pouvait bien être ce personnage protéiforme. Il conservait sa tenue de maître d'hôtel sans rien changer à ses manières de serviteur précis et rapide. Les torsades dorées semblaient l'étreindre comme un boa passé à la déchiqueteuse. Il surveillait l'apparition des paramètres.

— Nous arrivons, dit-il en calant ses fesses dans le baquet.

L'écran agissait en maître. Les rayons l'exploraient méthodiquement. Il ne restait plus qu'à traduire ce charabia en données humaines.

— Heureusement, dit Muescas, que vous avez conservé vos affinités avec ce passé redoutable.

De quoi parlait-il ? On avait convenu de prendre tout le temps nécessaire à des retrouvailles virtuelles. Il finit par s'égosiller sur le clavier tant l'attente le tenaillait. Fabrice mesurait des douleurs obscures, inexplicables. Les cahots rythmaient la recherche.

— Ils se servaient d'une femme pour contrôler la pénétration du cerveau, dit Muescas qui retrouvait son calme à l'apparition des premières données. Ils injectaient des substances primitives, des protosubstances qui déclenchaient une série d'effets secondaires dont les graphes étaient parfaitement incontrôlables. Cela se finissait souvent par la mort pourrissante. La mort momificatrice demeurait une énigme tant elle était rare. Par contre, les rares cas de survie n'avaient pas permis de conclure à une approximation encourageante du sujet. Jean était un cobaye parmi d'autres. Ils se demandèrent plus tard ce qui le différenciait. Il était trop tard.

Fabrice secrétait de l'acide maintenant, mauvais signe selon le chien qui s'appliquait à injecter du métal. Les hommes prenaient rapidement du poids. Il se mettait à grossir dès la première minute d'expérience. La graisse faussait les calculs. Jean n'avait pas grossi. C'était la différence. Mais on n'avait plus le temps de rechercher la raison de ce phénomène unique. La femme, à l'autre bout de la connexion, réagissait aux instances du désir.

— Ils se sont dit que puisque vous êtes son frère, continua Muescas, il y a des chances pour que l'expérience se continue là où Jean l'a interrompue.

— C'est fascinant, gloussa Fabrice que les remplissages de l'écran tranquillisaient progressivement.

Le chien dosait le métal en fonction de la croissance du bonheur.

— Ils ont appris votre existence dans les journaux, narrait Muescas sans cesser de surveiller l'écran. Ils ont suivi tout le procès. Ils ont compris que votre intention était de retrouver le temps perdu. Ils ignoraient les circonstances de cet effondrement de la mémoire. On n'était pas loin du déni de justice à cause de leur influence parallèle. Ils soudoyaient les greffiers pour accéder au dossier de l'instruction. Ils m'ont contacté pour vous empêcher de trahir votre secret. Sans eux, Constance devenait le témoin primordial.

— Est-ce Constance ? demanda faiblement Fabrice qui devinait la présence féminine sur les fibres de la connexion.

— Nous ne savons pas ce qui est né de cette femme, conclut Muescas avant de se casquer.

Il était maintenant entièrement dédié aux paquets qui arrivaient sans intervalles de silence. Le chien fumait aux interstices. Fabrice se laissa couler. Il changeait de forme. On l'avait prévenu. La douleur serait précédée d'une sensation infinie de bien-être. Il aurait l'impression de n'avoir plus aucun effort à fournir pour sombrer corps et âme dans un plaisir aussi beau que convulsif. Un poussoir était maintenu à portée de sa main. Il caressait cette surface convexe. Ses doigts étaient devenus insensibles. Qu'en était-il du reste de la masse musculaire, de la complexité des organes, des glandes qui s'agitaient, des os, des tissus ? Le cerveau avait été scindé au scalpel. Quelle quantité de matière avait fini dans les étuves des stérilisateurs ?

— Concentrez-vous ! beugla Muescas.

La femme gicla. Fabrice sentit une petite crispation de l’œil.

— Reconnaissez-vous les lieux ? demanda Muescas qui retrouvait son calme de maître d'hôtel.

Fabrice donnait des signes d'inquiétude. On était peut-être aux antipodes des reconnaissances auxquelles son enfance l'avait habitué. Que deviendrait-il si Muescas se trompait ?

— Parlez-moi des personnages qui viennent à votre rencontre, demandait encore Muescas.

Quels personnages ? La rétine renvoyait les tourbillons d'une eau noire. Sur le pont détruit par la crue, seuls les chiens s'étaient rassemblés.

— Quelle confusion ! s'écria Muescas en arrachant son casque.

Il secoua la sonde dans le crâne. Fabrice perçut le jaillissement bleu des étincelles.

— Pas assez de métal, dit le chien. Trop d'hydrogène.

— Recommençons, proposa Muescas.

Il se rassit aux commandes.

— La dernière fois, dit-il, vous voyiez les témoins de l'accident. Vous étiez parfaitement conscient que vous ne pouviez pas être parmi eux compte tenu de la date des évènements. On vous a prouvé par a plus b que la dernière crue a précédé votre naissance de quarante ans. Quel était donc l'âge de Jean quand vous êtes né ?

— Je vois, dit Fabrice, le corps d'un nouveau-né. On arrête la mère, une fille de treize ans.

— Merde ! s'écria Muescas. Il recommence.

Le chien se mordit les babines.

— Il n'est pas né de sa mère, dit-il. Je vous ai déjà dit de mesurer la croissance d'un type qui est né seulement de son père. Le père était mort depuis longtemps. Nous connaissons les dates. Rien n'est plus possible si l'expérience s'arrête sans un chiffre exact. Demandez-lui s'il connaît l'âge de son frère.

— Mais que croyez-vous que je suis en train de boulotter ?

 

Les repères de Fabrice étaient essentiellement verbaux. Cette prépondérance inquiéta les Ologs qui se fiaient plutôt à des figurations symboliques de la réalité. Il apparut dès les premières expériences que le monde intérieur de Jean opposait à leur tentative de synthèse une complexité chatoyante qui était comme le conservatoire de la mémoire.

La première difficulté résidait dans la différence d'âge. Plus de dix ans d'existence familiale manquaient à la mémoire de Fabrice qui s'efforçait continuellement de pallier ce manque avec le contenu de conversations le plus souvent surprises entre sa mère et son frère. Ces dialogues n'étaient pas datés aussi précisément que l'exigeait la méthode de recherche. On ne trouva aucun moyen de procéder à leur classement. À cette difficulté s'ajouta celle du flot verbal qui se déversait presque chaque jour dans cette possibilité de reconstruire le passé. La matière devenait lentement illisible. Des propositions de synthèse furent rejetées par Fabrice qui ne cachait pas son agacement. On se résolut à la perspective d'une incohérence qui rendrait finalement inutile l'effort commun. Loin de s'en inquiéter, Fabrice prenait plaisir à réciter ces morceaux de bravoure. Son talent d'interprète réussissait quelquefois à toucher le cœur de ses auditeurs. Cependant, une étrange fatigue succédait à ces représentations. On s'inquiétait sans laisser rien paraître de ce qu'augurait cette pratique dérisoire du souvenir.

Les conversations que le sujet entretint avec ses familiers au sujet de cette même période donnaient une idée assez précise du mal que l'enfant s'infligeait pour atteindre une réalité définitivement inaccessible autrement que par l'intermédiaire des autres. C'était un exercice quotidien. L'épuisement de l'esprit s'annonçait par une propension aux larmes qu'on se mettait à lui arracher pour des motifs complètement étrangers à sa volonté de savoir ce qui s'était passé avant que lui-même ne devînt partie intégrante de cette comédie. L'enfant y développa un sens aigu de la prudence en matière de dialogue avec ses proches. Il acquit très vite une certaine adresse qui promettait de se transformer en connaissance s'il ne finissait pas lui-même par perdre la tête à ce jeu dangereux de la trahison. On ne lui reprochait pas directement ses intrusions, ses tentatives de pénétration, les silences dont il ponctuait sa réflexion d'enfant médusé par l'opiniâtreté des faits. On le harcelait plutôt, dans l'espoir de l'affaiblir tant il paraissait chaque jour plus capable de comprendre. On ne s'étonna peut-être jamais du fait qu'il ne poussait pas ses investigations en deçà de la naissance de Jean. On ne sut pas plus qu'il filochait depuis longtemps. Personne ne le surprit jamais en flagrant délit de complot contre une différence d'âge qu'en cas de question on aurait simplement mesurée sans avoir la moindre idée de ce qu'elle inspirait à cet enfant ordinaire.

On perdit beaucoup de temps à compiler ces deux types de dialogues. Fabrice s'acharnait avec une vitalité désespérante pour les autres, lesquels n'étaient constitués que d'Ologs en mal de ressemblance. On consacra moins de temps au reste de la matière autobiographique et encore fallût-il se laisser limiter par la majorité de Jean, comme si, à partir de ce moment, le temps changeait de nature pour devenir ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être. Au moins, se consolait-on à l'idée qu'on avait, à défaut d'un plan, un ordre de grandeur de l'exercice qui restait à définir avant une application pure et simple sur l'existence de cet être humain condamné par ses semblables pour des raisons parfaitement étrangères à sa véritable altérité.

Fabrice vivait maintenant dans un cagibi réquisitionné par lui-même quelque part dans la complexité tranquille du laboratoire. Il côtoyait des blattes et les multipliait sournoisement en les laissant terminer les restes de ses repas. On le surprenait souvent en extase devant ce monde grouillant dont il semblait connaître le fonctionnement. Des couvercles renversés contenaient encore des miettes de pain et des gouttes de vin. Les cahiers, alignés contre la plinthe, étaient miraculeusement préservés des visites. On dénichait des araignées en retirant les volumes pour les consulter. Les absences de Fabrice se limitaient à ses horaires de travail. Il revenait harassé par l'ennui et se plongeait aussitôt dans les mots d'une conversation qui n'en finissait pas de changer au fil de l'attente, cette attente intolérable à quoi il fallait se résoudre sous peine de briser le fragile équilibre qui reliait l'homme à sa connaissance. On s'efforçait tous les jours de remettre un peu d'ordre, guidés par les indications fébriles de Fabrice qui s'excusait régulièrement de perdre patience : les conversations filochées et revues par la distance, celles où l'enfant devenait le fayot de la mémoire familiale et le récit circonstancié d'une fréquentation certes imposée par les lois familiales mais surtout vécue comme la preuve des seules années de communication entre frères. Il n'était plus question de modifier les conditions de la métaphore. Chaque jour, en ouvrant la porte du cagibi, on était épouvanté par l'odeur qui s'en échappait et par l'aspect répugnant des objets qui y étaient méticuleusement rangés. Les cafards, habitués au respect qui leur était dû désormais, agitaient leurs antennes dans les brèches et les interstices. Une araignée, surprise au filage de son obstination, était écrasée par ce qu'un œil humain eût pu assimiler à un membre. En tout cas, les Ologs se servaient souvent de cette excroissance pour toucher, saisir et manipuler. Fabrice, dans ses notes, n'en parlait jamais que comme une espèce de main mais son désir d'anatomiser l'Olog s'arrêtait heureusement où commençait sa volonté de se servir d'eux pour explorer sa propre existence.

Le chien avait suivi toutes les pistes sans succès. Son maître commençait à parler de la détérioration de son comportement depuis qu'il s'était mis dans la tête de trouver où Fabrice passait le plus clair de son temps quand il ne travaillait pas à la boutique. Fabrice évitait ce genre de conversation, craignant les indices. Le soir, il quittait la boutique et rejoignait son cagibi par des chemins détournés. Que savait-il du fonctionnement interne du chien, de ce qu'on appelait la conscience du chien ? En tout cas, le chien perdait sa piste et revenait triste comme un pêcheur bredouille. Il se couchait sur un tapis au pied de ce qui avait été le lit de Fabrice. Cette chambre avait conservé l'odeur de l'homme. La savonnette semblait indiquer la durée de ce séjour inachevé. On ne touchait plus au robinet ni au miroir définitivement incliné à la hauteur du visage de Fabrice. Le marchand ne s'intéressait pas à ces calculs. Il considérait le chien pour le plaindre mais il ignorait la nature de cette souffrance. Il continuait d'injecter les liquides dans les valves que le chien lui présentait quand il se sentait en manque d'on ne savait quel besoin ou désir obscur. Quelquefois la fenêtre vibrait comme si on la secouait de l'extérieur et le chien se dressait pour capter les ondes. Le marchand n'intervenait pas. Il savait que c'était le vent, seulement le vent, mais le chien prenait plaisir à se raconter des histoires. Puis la fenêtre cessait de claquer et le chien se recouchait devant sa gamelle où les seringues formaient un cercle parfait. Patiemment, le marchand vérifiait les niveaux et exprimait ses conseils d'ami en actionnant les pistons pour amener la goutte à l'extrémité des aiguilles. Les liquides n'avaient pas d'odeur, seulement des couleurs différentes, les variations de consistance étaient imperceptibles sauf à la longue et le marchand avait une savante expérience de l'injection. Il tenta plusieurs fois d'attirer Fabrice dans le giron du chien mais le commis se montrait ardent au travail et ne laissait aucune place aux sentiments. La question demeurait de savoir ce qu'il fabriquait en dehors de la boutique, le chien avait parfaitement raison sur ce plan. Fabrice se branchait rarement aux terminaux. On avait beau lui donner la pièce, il n'acceptait de se connecter que dans le cadre d'une recherche concernant directement ce qu'il appelait son sacré boulot. Il consultait des catalogues et des listes d'acheteurs potentiels. Rien sur les chiens. Et il était conscient d'avoir jeté le trouble dans la maison. Quand le marchand recevait une carte postale de son épouse (il s'agissait toujours d'une vue ensoleillée des alentours du sanatorium), il la posait sur le comptoir à l'attention des clients avec le vain espoir d'intéresser Fabrice qui se contentait de deviner la saison à la seule constatation de la nature des fleurs épanouies en corolle pour centrer le sujet. Il ne retournait pas la carte. Les clients ne se gênaient pas pour lire ce que l'épouse du marchand pensait de son éloignement. On aimait évoquer ces espèces de voyages qui vous conduisent à deux pas de chez vous dans des endroits réservés à la convalescence. Fabrice ironisait. On ne répondait pas à ses provocations.

— Dommage, avait remarqué le marchand, que ces sondes ne soient pas prévues pour la connexion entre humains.

Il n'y avait rien de possible non plus entre le chien et l'homme. D'ailleurs on ne disposait pas de câbles et il était illusoire de penser en confectionner un comme l'avait proposé le marchand qui vendait du câble et des embouts.

— Ce serait trop facile, avait dit Fabrice en scotchant le papier des emballages.

— Trop facile, avait répété le chien.

Entre les humains et les chiens, il n'y avait que les seringues.

— Et entre nous ? demanda le marchand.

Le chien se tut et remonta l'escalier.

— Fabrice ! fit le marchand. Dites quelque chose !

Fabrice se taisait aussi. Personne n'avait prononcé le mot « Olog ». Il cisaillait la bande adhésive avec une dextérité éprouvante pour le spectateur qui attendait une réponse à sa tremblante question.

— Toby ! lança Fabrice. Apporte un autre rouleau. C'est toujours comme ça à Noël : on consomme des kilomètres de rubans.

Il venait de se connecter au fournisseur de Scotch et on lui avait communiqué une légère augmentation des tarifs.

— Ça alors ! s'était écrié le marchand. Et vous avez demandé au chien de recalculer nos prix ?

Dans la poche de Fabrice, il n'y avait plus qu'un maravédis. Le chien avait procédé plusieurs fois à une radiographie à la demande du marchand qui savait trop bien qui était la destinataire du doublon manquant. Une crise de jalousie s'en était suivie. Intense et silencieuse, elle avait détruit à jamais l'esprit du marchand en quelques jours. Il avait conservé la plaque radiographique pour continuer de se convaincre car il n'était pas allé au bout de sa pensée. Le chien, qu'il négligeait, prit soin de l'entretien des prothèses. Le soir, devant la cheminée, le robot s'installait sur le ventre du marchand et il sortait son attirail de seringues, de pompes et de scarificateurs. La femme du marchand montait se coucher et on l'entendait bouger dans son lit. Fabrice avait quitté la boutique avant la nuit, un quart d'heure avant la nuit précisait le chien quand le marchand réfléchissait tout haut. Un quart d'heure de marche ou d'autobus ? Les seringues giclaient sur le plastron du marchand. Là-haut, la femme se comportait en dormeuse. Quand il montait à son tour, il entrait dans la matière d'un parfum auquel il ne s'était jamais habitué. Il se déshabillait dans le noir parfait et entrait dans le lit aussi parfaitement nu, cliquetant comme une chignole à monter les œufs en neige. Elle ne donnait aucun signe du désir qui s'allumait pourtant sur son visage quand elle était en présence de Fabrice. Le chien avait numérisé toutes ces poses. Elles défilaient sur une écaille de sa carapace, vides de sens. On pompait les substances cérébrales pour les réinjecter dans les veines. Le cœur battait la chamade comme si on se soumettait au funambulisme ou à la tentation du feu. Elle dormait dans une chemise, couchée sur le dos, il devinait les yeux ouverts d'une morte dont l'âme est en cours de transfert. Le chien fermait les fenêtres de l'étage avant de se retirer dans la chambre que Fabrice avait renoncé à occuper soi-disant pour économiser la valeur du maravédis que le marchand estimait être le juste prix de son hospitalité. Il la payait ! Cette constatation était éprouvante. Pédophilie, inceste, adultère, le prisonnier d'Ologique accumulait les motifs de recommencer son procès. Le chien conseillait le marchand. Ce n'était jamais le moment d'intervenir pour mettre fin à la douleur. Des morceaux de tissu cérébral flottaient dans le liquide des seringues. La jugulaire s'infectait au niveau des canules qui formaient une broussaille hérissée sur le cou. Les embouts étaient crasseux, les capsules se balançaient comme des fétiches, les tests se fripaient lamentablement dans les pliures de ce qui restait de chair. Le chien s'efforçait de maintenir le marchand à un niveau raisonnable de cohérence sans quoi son commerce eût souffert de déviations du discours aux autres. Les préjudices étaient d'ordre intime pour l'instant. Rien ne filtrait en présence de la clientèle. Le chien avait retrouvé son rôle de caisse enregistreuse et s'en tirait aussi bien que la femme soumise dès lors à l'oisiveté. Elle ne s'était pas révoltée contre cette décision de l'écarter du fonctionnement de la boutique. Elle semblait même mettre à profit ce surcroît de temps pour améliorer sensiblement sa froide beauté. Fabrice n'avait rien changé à son comportement stéréotypé de commis payé au mois. Il s'adressait au chien exactement comme s'il n'avait jamais accordé aucune importance à la femme. Les clients adoraient Fabrice. Ils ne s'aventuraient jamais dans le capharnaüm sans être précédés par le commis qui connaissait le détail des pistes à suivre quand on prétendait trouver ce que justement on n'était pas venu chercher. Depuis que Fabrice agissait en vecteur de ce commerce, et non plus en parallèle comme l'avait souhaité le marchand, la clientèle était plus joviale, elle venait pour le plaisir, jamais déçue de ne rien trouver et satisfaite de n'avoir pas cherché. On regardait la femme passer dans des toilettes recherchées et on la plaignait en aparté, Fabrice se trouvant toujours dans le champ des bouches qui s'activaient à l'oblique. Le chien surveillait de près ces glissements, soupçonnant Fabrice de n'être qu'un vulgaire maître chanteur. Il savait tout du procès et du mensonge de Fabrice à ses juges. Il ne l'admirait pas pour autant. Le marchand était-il certain d'avoir vu deux pièces dans la main de Fabrice le jour de son arrivée ?

— Vous me faites douter maintenant ! disait le marchand en se grattant les coudes.

— Je ne comprends pas, continuait le chien. Si la petite fille a reçu une des pièces en paiement de son faux témoignage, d'où Fabrice tenait-il cette troisième pièce ?

— En possède-t-il d'autres ? demanda négligemment le marchand.

— L'athanor ! s'écriait le chien. Il faut trouver l'athanor ! Ce diable a un secret.

Les liquides giclaient à cause de l'usure des segments. L'esprit était arrêté par l'immobilité géométrique du regard. Le comportement de Fabrice était impeccable, il fallait le reconnaître avec la foule des clients qui témoigneraient en sa faveur. Il était d'autant plus difficile de l'accuser de quoi que ce fût que la femme du marchand séjournait dans un sanatorium pour soigner ses problèmes respiratoires. Le chien redoublait d'effort pour tenir la caisse. Fabrice établissait les listes de prix, corrigeait les inventaires, balançait des comptes sans arrêt pour échapper à l'impôt. Il se démenait comme un diable mais c'était tout le démoniaque qu'on pouvait lui reprocher. Le marchand examinait la dernière épreuve montrant clairement le spectre d'un maravédis marqué par les dents de Constance qui s'éloignait à une vitesse telle qu'elle régressait sensiblement chaque jour. Capable de ce calcul complexe, Fabrice était évidemment à l'aise à l'heure de comparer les totaux des colonnes de la partie double soumise à son attention. Le chien calculait plus vite encore mais se gardait de distancer Fabrice sur ce terrain sensible.

— Suivez-le ! suppliait quelquefois le marchand qui savait que c'était impossible.

Il ne demandait pas pourquoi. Le chien ne répondait pas. Il montait à l'étage et se planquait en guetteur crispé derrière une fenêtre, rectangle de lumière maintenant rapidement décroissante dont Fabrice se rapprochait de l'horizon à une vitesse telle qu'il atteignait son but à chaque essai. Le chien plongeait alors dans la nuit et se perdait dans des calculs sans fin. La femme n'était plus là pour lui demander ce qu'il fabriquait ainsi, le front contre la fenêtre, triste comme un convalescent qui vient de s'arracher à l'influence de ses congénères. Elle actionnait rarement les mécanismes opportuns. Elle se contentait de torsions de surface et souriait à une douleur qui ne devait pas dépasser le pincement.

— Alors ? questionnait le marchand.

— Alors : rien ! murmurait le chien en essuyant la buée de la vitre.

— Il est impossible que cette perspective...

— Pourtant, constatait le chien, je n'y comprends rien. Voulez-vous voir le dernier cliché ?

Elle n'était plus là pour les observer à travers le judas. On n'entendait plus le coulissement puis le claquement amorti du volet. Ils étaient seuls, l'un assis sur l'autre, et ils abusaient des liquides, de la matière en fragments, de la durée nécessaire et de celle qui échappe à toute cohérence.

— Ripez ! hurlait le chien. Je me dénature !

Un soir, ils décidèrent de joindre leurs efforts et ils s'équipèrent comme pour une randonnée dans les montagnes. Le marchand avait pris un bain de liquides régénérateurs. Il sortait du hammam en tenue de grimpeur. Ses prothèses étincelaient. Il brisa plusieurs noix pour vérifier les moments de ses articulations. Le chien s'était contenté de l'aspirateur. Il revenait en guinchant pour favoriser les caresses. Fabrice, qui était sur le point de partir, le rencontra sur le paillasson. Il remarqua la netteté du poil et l’œil vif et clair. Les rayons émis par l'animal craquelèrent la doublure de sa poche. Il s'éloigna en imitant le bonheur apparent du Cybérien qui fanfaronnait en se frottant le cuir contre les volets entrecroisés de la boutique et sauta en marche dans l'omnibus qui descendait vers le canal avant de bifurquer en direction du désert où il couchait sur les quais d'un terminal peuplé de marginaux exotiques. Le marchand clignota. Il grattait le carreau avec sa pince. Un papillon lui rappelait qu'on se prend quelquefois aux pièges de la nuit. Il avait l'expérience des combats nocturnes. Il se déplaçait dans la lumière reconstituée avec une aisance qui favorisait l'assassinat sans bavures. L'omnibus disparut dans les feuillages des tilleuls. Quelques boutiques restaient ouvertes et répandaient leurs feux sur le trottoir qu'on vidait de ses derniers badauds. Un véhicule de la police pompait les ressources d'un égout au profit des oiseaux collés dans les arbres. Le chien cessa de se comporter comme un idiot. Il n'y avait plus personne pour admirer le spectacle. Il lissa une dernière écaille et siffla dans l'air immobile. Le marchand répondit par un grattement de la vitre. Ils attendaient que la nuit fût complète.

Ils progressèrent d'abord dans les faubourgs. De temps en temps, une fusée jetait une lumière tremblante sur les murs décrépis de la banlieue. Ils filaient en douce devant les portes cochères, soignant l'enjambement des bouches d'égout qui s'ouvraient comme des huîtres à leur passage. Le chien connaissait ces sensations. Il conseillait la glissade et la marche sur le côté. Le marchand suivait en cliquetant aux encolures. Il attendait les premières végétations dont lui avait parlé le chien, des broussailles fleuries où dormaient des nymphettes. Il n'avait jamais promené ses désirs dans ces endroits instables. Le chien l'avait prévenu de possibles émergences d'un monde souterrain. Il confondait les insectes et les objets du plaisir. Une grande avenue interrompit la lente progression dans la pierraille. Elle n'était pas asphaltée et dissimulait ses nids de poule dans l'ombre des bornes et des panneaux. Les carrosses ne franchissaient pas cette zone en pleine nuit. On en trouvait garés sous les arbres. Les cochers roupillaient sur les bancs, couverts de parasites qui zézayaient. Ils optèrent pour le glissement avec toute la prudence qui s'impose en pareilles circonstances. Après le trottoir d'en face, les façades s'écroulaient lentement depuis des siècles. Les projecteurs de la brigade des mœurs balayaient le secteur. Ils s'engagèrent dans une ouverture, après quoi il n'y avait plus qu'à se laisser glisser jusqu'au canal. Le marchand s'arrêta un moment pour contempler la surface de l'eau. Il aimait l'immobilité, se nourrissait de cette géométrie du temps. Le chien le tira par la manche. Il l'emmena jusqu'à l'écluse numéro Zéro, dernier arrêt avant le désert. Plus loin, une tour signalait les ascenseurs. Il n'était pas question d'utiliser ce moyen. On nagerait dans le courant jusqu'au partage des eaux et ensuite il faudrait plonger dans l'obscurité totale. Le chien n'avait jamais été plus loin. Ils entrèrent dans l'eau tiède du canal. Le marchand redoutait la corrosion et les algues électriques. Le chien était moins sensible à l'environnement. Ils s'accrochèrent à un radeau de fortune et attendirent l'ouverture de l'écluse pour se laisser emporter par les eaux. Le marchand éteignit ses feux. Un rayon lumineux éclairait les vérins. Ils entendirent les pas de l'éclusier sur la grille. Le flanc d'une péniche les coupa du monde pendant dix longues minutes puis le flot s'immobilisa de nouveau.

— Nageons, proposa le chien.

Ils se propulsèrent dans la nuit. Le marchand demanda si le désert commençait avec le tarissement du canal. Le chien n'en savait rien. Il se fiait à son instinct.

Pendant ce temps, Fabrice franchissait en éclaireur le mur du sanatorium. Il atterrissait sur les fleurs et filait vers les fenêtres encore éclairées. Des employés rangeaient les fauteuils sur la terrasse. Il les salua comme s'il les connaissait. Dans le vestibule, Muescas briquait des cuivres alignés sur le comptoir de son poste de travail. Derrière lui, le panneau de clés donnait une idée de la fréquentation. Les boîtes à lettres étincelaient. Le maître d'hôtel était toujours ravi de revoir le terrien. Il tira la langue pour signifier qu'il arrivait au bout d'une dure journée.

— Elle vous attend, dit Muescas en tendant une main acide.

Son petit chiffon voleta en direction de l'escalier.

— Je ne me sens pas ce soir, avoua Fabrice en se lissant les pommettes.

— Elle s'impatiente toute la journée, dit Muescas. Elle est presque heureuse de pouvoir vous en parler.

Il versa le détergent sur une surface grise et frotta aussitôt la zone infectée par l'oxygène.

— Ils m'ont suivi, dit Fabrice.

— Ils n'iront pas loin, dit Muescas, pas plus loin que prévu.

— Ils pensent à un adultère. Un beau motif pour augmenter ma peine. Ils sont motivés. Ils me surveillent du matin au soir. J'ai peur de me trahir.

— Ils ne trouveront pas le chemin, dit Muescas en reluquant les effets de sa trogne sur la bosse parfaitement patinée de l'objet.

— Elle ne se souvient pas de tout, dit Fabrice que les reflets agaçaient. Jean achevait sa vie avec une autre femme. Elle a du mal à exprimer sa douleur.

Muescas finissait le lustrage d'une anse particulièrement compliquée. On fermait les volets des grandes baies vitrées remplies des stupeurs de la nuit. Les employés agissaient avec une lenteur de condamnés. Quelqu'un vissa la vanne de commande du jet d'eau qui fouetta la surface de l'eau. L'air se remplissait de glissements et de chuchotements et Muescas n'en finissait pas de parfaire son portrait dans les grotesques de ce qui semblait être un verre à boire.

— Montez, dit-il en donnant un coup de manche rapide au corps du verre qui tournait dans sa main experte.

Il vérifia l'état des lieux sur un écran et son pouce se dressa au milieu du chiffon tortillé en oiseau effrayé.

— La voie est libre, dit-il en sourdine. Vous pouvez passer avec elle tout le temps nécessaire.

— Et les autres ? demanda Fabrice qui croyait à leur capacité de franchir le mur du silence.

— Ils n'ont aucune chance, dit Muescas. Montez et faites ce que vous avez à faire.

Il monta. Un employé qui cirait les marches se recroquevilla pour le laisser passer. Le couloir était éclairé par les miroirs chargés de la lumière du jour. Il n'entrait jamais dans cette lumière sans frissonner à l'idée qu'il en avait déjà reçu les nuances. Il se sentait dépossédé de la nuit mais c'était le choix des gérants de l'établissement dont il était chaque nuit, grâce à la complicité de Muescas, le passager clandestin. Il évitait de se regarder et se pointait en chien haletant devant la porte qu'elle se résignait à laisser entrouverte. Il la refermait sans bruit et entrait dans une chambre qui sentait les essences destinées à dégager les bronches de la convalescente. Elle était toujours assise dans le même fauteuil, face à la cheminée éteinte, contemplant il ne savait quel tableau à faire dans les cendres que les gouttes de pluie éparpillaient sur la fonte noire où gambadaient sur place deux chenets chevauchés par des diablotins hilares.

— Vous avez bien vendu aujourd'hui ? demandait-elle en offrant ses lèvres dures.

Il avait rêvé toute son enfance de rencontrer la seule femme dont Jean consentait à parler et maintenant qu'il la côtoyait tous les jours, il ne trouvait plus les mots, du moins ces mots demeuraient obstinément accrochés à ce qui restait de cette enfance compliquée par l'aventure des autres. Il s'approcha d'elle comme d'un objet d'art qu'on s'apprête à observer de plus près pour enfin découvrir ce qui l'impose comme œuvre de création. L'imaginaire s'annonçait par des douleurs diffuses, une grande dispersion des tentatives de comprendre au lieu de prendre plaisir. Elle se laissa baiser, ouvrant des lèvres de statue, sur les dents courait la langue rapide.

— Voulez-vous que nous partagions un verre ? proposa-t-elle comme d'habitude.

Il était assis sur l'accoudoir, se souvenant qu'il en avait peint la perspective cylindrique dans un moment de reconnaissance du passé. Elle désigna la console au plateau de verre qui portait la carafe et les gobelets. Il voyait ses mains travailler dans le miroir. Les parfums de la liqueur envahissaient leur conversation.

— J'ai écrit aujourd'hui, dit-elle en reprenant l'ouvrage qu'il n'avait pas constaté jusque-là.

Elle avait écrit une lettre et l'avait achevée.

— Je devrais écrire tous les jours, dit-elle.

La liqueur contenait la part infime du plaisir par quoi commençait le tournoiement.

— Je rêve de vous entendre, confessa-t-elle dans l'oreille du bagnard.

La dentelle glissa sur le corps tendu du fauteuil.

— Vous entendez ? fit-elle en se mordant un doigt.

Ils arrivaient. Muescas les retenait dans le vestibule. On entendait sa voix de crécelle. Fabrice baissa la lumière en soufflant la moitié des chandelles qui se consumaient sur le linteau de la cheminée. Elle se rapetissait, remontant les jambes qu'il n'avait pas eu le temps d'ouvrir.

— Ils m'accuseront d'adultère, murmura-t-il comme si elle ne pouvait pas l'entendre.

La porte céda à une pression prudente de l'épaule du chien qui giclait pour prévenir le malheur. Le bras du marchand grinça en fendant cette ombre immobile de couple en attente projeté sur les murs qui les enferment. Il se frotta les yeux comme un enfant devant un sapin de Noël. Les pieds de la femme se dissimulaient dans un coussin. Il toisa l'homme qui reculait. Il considéra le tison qui ne le menaçait pas encore. Le chien s'interposa, bardé de vecteurs transcendants qui gigotaient comme des méduses. Muescas observait la scène depuis le milieu du couloir, se reflétant dans un miroir rempli d'un beau jaune solaire.

— Pas de scandale, s'il vous plaît, messieurs ! bavait-il entre les dents qui claquaient.

Fabrice se voyait perdu. Il étreignait le manche d'un tison dont la pointe raclait le parquet. Il ne trouvait pas la force de le brandir pour tenter de se sauver de cette situation grotesque.

— Ce n'est pas ce que vous croyez, finit-il par proposer à la colère du marchand.

Elle ouvrit la bouche comme si l'argument lui semblait à la hauteur des circonstances. Fabrice parut lutter pour ne pas la détruire.

— Allons ! dit Muescas du fond du miroir. Laissez cette dame sortir de là !

Le chien le foudroya. Muescas insistait.

— Ça va, dit le marchand. Sortez, dit-il à la femme.

Muescas plia son bras pour offrir son coude nu à la femme qui rampait sur le tapis. Il dut se baisser. Son regard s'expliquait lamentablement. Il la conduisit vers l'escalier et disparut avec elle. Dans le vestibule, le personnel de nuit s'était rassemblé autour de l'écran. Il les éloigna et éteignit l'écran. La femme s'écroula sur une banquette qu'il venait de glisser sur le dallage. Il ferma le portillon sans s'adresser au personnel. Les bruits de la lutte leur parvenaient à travers le plancher. Là haut, Fabrice subissait l'outrage de la réduction à l'impuissance. Le marchand s'arc-boutait sur un corps paralysé. Le chien éclairait le visage tranquille de Fabrice.

— Réfléchissez avant d'agir, conseillait-il au marchand. Il représente à lui seul soixante pour cent de votre chiffre d'affaires. La leçon lui suffira peut-être.

— Peut-être ! crissa le marchand qui se refermait.

Ses articulations arrivaient en bout de course.

— Elle aussi comprendra, dit le chien.

— Et la rumeur ? Ma réputation ? Mon image de moi-même ?

Le chien salivait sur la joue de Fabrice.

— Personne ne croira à vos explications, dit le marchand qui mesurait maintenant la pression exercée sur le corps ramassé de Fabrice.

— Descendez et dites-leur que vous vous êtes trompé de femme, dit le chien qui s'y connaissait en matière de fiction. Ils vous croiront si la femme ne vous reconnaît pas. Nous sommes loin de la ville. Muescas les enfermera dans l'erreur.

Le marchand réfléchissait sans desserrer son étreinte. Fabrice côtoyait une douleur difficile à mesurer. Il ne contrôlait plus sa respiration. Le boa n'était pas un rêve.

— Où sommes-nous ? demanda curieusement le marchand.

Le chien referma doucement la porte. Il eut le temps d'apercevoir les sommets des crânes qui s'accumulaient dans l'escalier. Muescas fendait cette foule lente.

— Qui êtes-vous ? demandait encore le marchand à un Fabrice qui geignait en guise de réponse.

On grattait à la porte.

— Muescas, fit le chien.

Le grattement explorait une transparence inconnue. Le chien se figea sur place.

— Pourquoi elle ?

Le marchand avait crié. Fabrice entra à peine dans la douleur pour en ressortir aussitôt. Ce fut comme un pincement d'une intensité atroce. Sa prothèse entrait en communication avec les appareillages complexes de l'agresseur. Le chien jappa.

— Elle ne sait pas qui vous êtes, disait Muescas à travers la porte.

Le marchand comprit qu'il était lui aussi en communication avec le chien. Il ouvrit une bouche noire.

— Muescas a raison, dit le chien. Nous avons été trop loin. La situation pourrait nous échapper si nous continuons à nous entêter pour des questions d'orgueil.

— Ce n'est pas elle ? demanda le marchand comme s'il revenait de loin.

— Elle ne sait même pas de quoi vous parlez, disait Muescas.

Le marchand se détendit d'un coup. Fabrice roula sur le tapis. Les flammes des chandelles agitaient leurs ombres.

— J'entre, dit Muescas en apparaissant dans l'écran de la porte.

Il s'approcha du marchand qui luttait avec des spasmes.

— Elle dit qu'elle ne comprend pas pourquoi vous entrez violemment dans sa vie de convalescente, expliquait-il au marchand sous le contrôle du chien.

Fabrice se recroquevilla autour du pied d'une table. Le tapis sentait la poussière de printemps.

— Nous nous en irons par un autre chemin, dit le chien.

Muescas secoua sa tête chiffonnée pour confirmer.

— Et moi ? gémit Fabrice.

Muescas lui écrasa une main avec le pied.

— Vous connaissez le chemin, dit-il au chien.

Dans le couloir, le tapis n'arrêtait pas de glisser. Fabrice reconnut la voix de la femme. Elle montait.

— Éclipsez-vous ! conseilla Muescas en montrant l'interstice d'une porte secrète.

— Fabrice ! disait la femme en montant.

Elle arrivait.

— Vous l'avez échappé belle ! constata Muescas quand elle fût entrée.

Fabrice refusait de se relever. Il pleurait.

— Ils sont partis ? demanda la femme.

Muescas donna un coup de menton vers la paroi. Elle acheva d'en refermer le vantail. L'assemblage était maintenant parfait. Fabrice redouta la fermeture de l'autre porte, celle par laquelle elle était revenue. Muescas venait d'en franchir le seuil et il s'adressait au personnel pour le convier à retourner au travail ou au lit selon le cas. Il faisait des signes pour diriger la remise en place du tapis.

— Nous sommes seuls, mentit la femme.

Fabrice ne la regardait pas de peur de ne pas la reconnaître. Il avait souvent confondu les femmes avec sa propre mère. Elle lui griffait le visage quand elles n'étaient plus là pour le protéger.

— Ça va, dit Muescas qui sourit pour montrer sa satisfaction d'employeur.

Il ne put s'empêcher de cligner de l’œil en direction de Fabrice puis il les laissa seuls. La femme gratta une allumette et la promena sur le visage de Fabrice.

— Venez vous coucher, dit-elle.

 

Fabrice ne se déplaçait jamais sans sa clé de huit. Le serrage du contre-écrou avait son importance. La sonde était facilement bloquée par une pression raisonnable du pouce contre l'index. La main gauche suffisait à cette première phase de l'assujettissement, laquelle ne réclamait pas de précision. On avait l'impression de mettre en place la valve d'une roue de bicyclette sauf que tout ceci se passait sur le sommet de votre crâne et que vous vous regardiez agir dans un miroir. Cependant, Fabrice avait acquis assez d'expérience en la matière pour se passer du miroir. Il écrasait soigneusement son chapeau, le rangeait profondément dans une poche latérale de son treillis et, sans se pencher comme faisaient les débutants, se mettait à visser la sonde dans son support. Celui-ci scintillait généralement, l'absence de cheveux facilitant d'autre part l'entretien de cette zone fragilisée du cuir chevelu. Il n'était pas rare de rencontrer un tel privilège sur le crâne de ses semblables mais le port du chapeau s'était généralisé, non pas par souci de garder le secret de son pouvoir sur les Ologs mais parce qu'on vieillissait et que les crânes, sollicités par les travaux forcés en plein soleil, se dégarnissaient. Les scintillements dans le désert indiquaient en principe qu'une communication était en cours. Les véhicules de la Police s'approchaient discrètement du point suspect, n'intervenant qu'en cas d'abus manifeste. En effet, les proxénètes se multipliaient. On les appelait ainsi par analogie. Ils étaient lourdement condamnés, aussi Fabrice prenait-il de savantes précautions avant d'ôter son chapeau, même pour saluer. La clé de huit, aussi indispensable que les lorgnons dans lesquels apparaissaient les cars de police, était accrochée à une chaîne soudée autour de son cou. Il eût fallu trancher celui-ci pour s'en emparer, perspective qui naissait dans les cerveaux des taupes qui étaient d'ailleurs plus des malades que des délinquants et traités comme tels par une police étrangement précautionneuse quand elle avait affaire à eux.

Fabrice avait pris de la brioche. Il manquait singulièrement d'exercice. Le dimanche, on les emmenait au bord du canal pour des flexions. Les cérémonies religieuses avaient avalé la plus grande partie de la population. Seuls quelques Ologs déambulaient à la recherche de lignes perdues sur le rivage. Ces pêcheurs se retrouvaient plus tard sur le pont, alignés comme des fruits sur le parapet, les lignes obliques miroitant dans le soleil électrique. Fabrice s'abandonnait à ces exercices de mauvaise grâce. Il ne craignait pas les remontrances. Fléchi sur ses deux boudins, il observait le comportement des gardiens. Il était alors traversé par la pensée d'une future évasion. Après tout, il n'était pas coupable du crime qui le condamnait à cette perpétuité lancinante comme un ulcère. Sa tâche accomplie respectivement à ce qu'il considérait comme un devoir familial, il s'expliquerait avec les autorités judiciaires. Il ne serait pas difficile de reprendre contact avec la prétendue victime qui ne risquait rien si on l'accusait de faux témoignage. Fabrice apparaîtrait alors comme la victime d'un complot enfantin et Friendship VII continuerait inexorablement sa route vers l'inconnu.

Mais on était loin de ce dénouement. Les années avaient passé et Fabrice avait engraissé. On reconnaissait de loin sa silhouette boulotte sur quoi se penchait un chapeau frondeur. Sa proximité avec les Ologs lui avait permis de pénétrer significativement dans les profondeurs de la matière familiale. Il ne se suçait jamais les doigts sans renouer avec un ou l'autre de ces instants privilégiés. Ce matin, des traces de chocolat trahissaient son plaisir. Il suintait. L'Olog qui l'accompagnait reluquait les commissures sans cacher son propre plaisir. Les Ologs étaient très voyeurs. Fabrice abusait volontiers de ce défaut et jouait d'autant plus facilement avec leur désir. Son haleine empestait le cacao tandis que l'Olog, chamboulé par le rêve, répandait la fumée de sa pipe sans mesurer l'exagération de son comportement. À l'entrée du palais, le garde s'attarda sur l'aspect de cette équipée. Le laissez-passer était en ordre. Fabrice subissait les pincements de l'Olog sans broncher. Il avait une aversion particulière pour les gardes et autres serviteurs de l'orgueil humain. Le cachet fut plusieurs fois soumis à l'analyse d'un numériseur qui renvoyait les mêmes résultats. Le garde demandait qu'on reconnût avec lui que la procédure l'autorisait à répéter l'opération autant de fois qu'il le jugeait nécessaire. Fabrice se retint de critiquer les incohérences du système. Les écailles de chocolat demeuraient sans effet sur le garde. Heureusement, le passage d'un véhicule officiel changea la donne. Munis de leur laissez-passer à double entrée, Fabrice et son Olog traversèrent la Cour d'Honneur du palais. Fabrice aimait ce faste pourvu qu'il en demeurât le visiteur médusé. Un escalier montant les situa dans la perspective d'un couvert légèrement courbe. On passa devant des portes qui donnaient sur des patios agités de croisements anonymes. De l'autre côté, une interminable balustrade recevait les coudes de visiteurs fascinés par le rayon du cercle dont ils étaient provisoirement le centre. Fabrice ne se pressait pas et l'Olog l'accompagnait sans commentaires. Celui-ci connaissait les lieux pour y avoir été jugé une fois. Il ne souhaitait à personne d'en passer par une description aussi peu flatteuse de sa personne. Fabrice comprenait qu'il était difficile d'être à la fois Olog et coupable même d'un délit mineur et l'Olog savait déjà que l'homme est plus facilement oublieur des effets de ses mauvaises actions et de ce qu'en pensent les professionnels de la culpabilité.

Ils trouvèrent la porte les concernant. Un autre garde, en tout point semblable au premier, les soumit à un examen fébrile. Fabrice essuyait des gouttes de sueur sur ses joues. Les traces de chocolat figuraient maintenant sur le dos de sa main.

— Vous devriez vous laver avant de répondre à un rendez-vous aussi important, dit le garde.

Le patio les éclaboussa. L'abondance des fleurs provoquait des tournoiements du récit. Les jets d'eau retombaient sur le regard. Ils gagnèrent la promenade sous les arcades. Des statues exhibaient leurs sexes, regards condescendants. L'Olog révisait la leçon de son plaidoyer. Fabrice savait exactement à quel moment il interromprait ces conclusions pour faire part à la présidence de sa demande exceptionnelle.

L'huissier était un chien. Mêmes écailles, clignotements identiques, l’œil électronique tournoyait sur un axe grinçant.

— C'est le troisième chien de mon existence, souffla Fabrice dans ce qui lui semblait être l'oreille de l'Olog.

— Et si vous vous trompiez dans ce compte ? fit l'Olog.

— Avant... hésita Fabrice, avant c'était des chevaux et ils étaient en chair et en os.

Il avait presque crié. Le robot allait-il s'offusquer comme le redoutait l'avocat ? On n'évoquait jamais ni la chair ni les os en présence de ces inventions de l'esprit. Fabrice reçut comme un coup de coude dans les côtes. Le chien dit :

— Je n'ai jamais vu quelqu'un se tromper dans ce genre particulier du compte, vous pouvez compter sur mon expérience.

— Je n'ai pas douté de votre expérience mais de la sienne, dit vivement l'avocat qui promettait de mémorables empoignades avec les gérants du droit.

Le chien secoua ses écailles :

— Vous avez les pièces ? demanda-t-il brusquement.

— Les pièces ? fit Fabrice qui avait du mal à s'arracher à l'enfance où on venait de le plonger.

— Nous appelons ainsi les documents de la procédure, précisa le chien qui adorait qu'on prît des leçons de sa superbe.

L'avocat présenta les pièces, lourd document de plus de dix mille pages que Fabrice fut invité à extraire de la brouette pour le déposer, par morceaux, sur le comptoir du greffe. L'huissier ouvrit une mallette et en sortit une chignole qu'il brancha directement sur ses circuits. Le foret siffla dans cet air saturé de pelure et s'enfonça dans les angles des liasses. Un autre chien enfila aussitôt des bouts de ficelle dans ces chas.

— Vous paierez plus tard, dit l'huissier et il remit le droit d'entrer à l'avocat.

On entra. Un couloir haut de plafond s'inclinait vers une grande porte d'où surgissaient des diablotins amusés. Fabrice frémit. Il y avait un tribunal dans son enfance, il ne savait pas à quel sujet. Il se souvenait de l'attente, des colonnes, du grincement des portes qu'on lui interdisait de franchir, il tournait autour des colonnes, sa main glissait sur ces ventres froids. L'avocat tenait à le précéder. Il balançait sa sacoche dans le déploiement de la toge. Fabrice, en tenue de bagnard, se sentait déjà coupable. On croisa des avocats satisfaits et d'autres qui poussaient devant eux des témoins désolés. Un lustre répandait des éclats de verre sur cette société en mouvement. Sur les bancs latéraux, des femmes se morfondaient. Il y avait peu d'Ologs parmi ces tristes mais l'avocat de Fabrice les saluait tous d'un large épanchement de sa manche et ils lui répondaient en s'arrondissant comme des bulles. Fabrice frissonnait au passage des fenêtres qui, il le redoutait, accentuaient les traits du désespoir sur son visage. Le chien les suivait, poussant la brouette.

— Deux chiens, disait-il, ce n'est pas énorme pour un homme de votre âge.

— Méfiez-vous, dit l'avocat sans interrompre son glissement parfait sur le dallage, ils se ressemblent tous !

Fabrice offrit un sourire gêné au chien qui ânonnait.

— Dix mille pages, dit le chien, ce n'est pas beaucoup non plus.

— Il n'y a eu qu'une femme dans ma vie, s'empressa de préciser Fabrice.

Le chien en doutait.

— Vous comptez la femme qui compte mais ce n'est pas compter justement que de soustraire les autres aux yeux de la justice.

— Nous avons bien compté, dit l'avocat.

On était devant la porte.

— Avez-vous expliqué à votre client que tout ce qu'il pourra dire sera vérifié et que toutes les preuves seront soumises à son seul jugement ?

— Hein ? fit Fabrice.

L'avocat poussa la porte en grommelant. Il attira Fabrice dans son giron.

— Laissez la brouette LÀ ! fit-il à l'adresse du chien.

— Je sais où je dois LA laisser ! dit le chien. Dix mille pages, ce n'est rien et une seule femme, ça ne compte pas !

— Pourtant... fit Fabrice.

— Vous oubliez votre mère, murmura l'avocat.

— Qu'est-ce que je disais ! lança le chien en s'en allant.

La chambre était vide de monde. La porte se referma derrière eux. Une lampe brillait au-dessus du trône. De grands tableaux historiques alternaient avec des fenêtres aux persiennes closes. Une scène apocalyptique décrivait l'arrivée de l'humanité dans le monde Ologique. Une autre exhibait des trophées de guerre convoités par une perspective de soldats en armes. Quelques portraits de notables embellissaient les zones où n'arrivaient pas les tentures. Ils étaient de plus petites dimensions mais les personnages, tous tronqués, étaient plus grands que nature. Des Ologs apparaissaient aux seconds plans, serviteurs ou zélateurs attentifs. Une sentence gravée dans un linteau indiquait que la justice était sur la voie de la vérité et que la science était sur celle du bonheur. L'association de ces deux thèmes constituait la base de la Nouvelle Société. Quiconque s'écartait de ces chemins risquait les foudres du Pouvoir. N'étant ni magistrat, ni redresseur de torts, mais seulement un coupable sexuel, Fabrice invoquait quelquefois, pour sa défense improbable, le côté scientifique de ses recherches littéraires, provoquant ainsi la raillerie et la violence verbale de ses juges au lieu de la reconnaissance publique qui s'appliquait plus facilement aux cas d'insuffisance textuelle telle qu'on les concevait encore dans cette époque fatalement future. Il exigeait vainement qu'on comprît sa difficulté à vivre (ou revivre) dans un temps totalement invérifiable alors que son éducation l'avait préparé à l'opportunisme et à la pratique de l'histoire. Ces plaidoiries n'avaient aucun effet sur la cohérence des faits établis par l'Accusation. La Requête précisait que le prévenu reproduisait certains faits appartenant au vécu de son donateur mais que la défense n'avait en aucune manière ni à aucun moment démontré qu'il s'agissait là d'une fatalité.

— Je suis futur ! s'était écrié Fabrice à l'audience.

— Et alors ? avait demandé le Procureur à la Cour.

— Oui. Et alors ? avait répété le Juge.

— Alors, dit Fabrice, à quel moment de ce futur situez-vous ma faute passée ?

La réplique avait provoqué l'agitation de l'assemblée. Cependant, l'avocat de Fabrice avait tenu à nuancer le propos de son client :

— Nous n'avons pas l'intention, lança-t-il par-dessus l'épaule de Fabrice, de renouer avec cet ancien débat, du moins pas dans le cadre de cette discussion (entendez qu'il invitait les juges à en parler au Café et à l'Université).

Fabrice avait alors quitté la Salle. Il manqua volontairement plusieurs audiences. De retour sur le Banc, il s'inclina et reconnut même la gravité des faits.

— Pour l'instant, avait psalmodié l'avocat en sortant du procès conclu par la « condamnation de Fabrice aux travaux Forcés en attendant d'être exécuté à une date qui restait à déterminer en fonction de la difficulté évidente de concevoir le futur du futur », pour l'instant nous nous contenterons de ces conclusions. Pouvez-vous me payer ? Un maravédis suffirait amplement à mes dépenses.

Fabrice continuait de répandre la légende selon laquelle il n'avait jamais touché que deux maravédis des mains de l'ambassadeur. Il tenait particulièrement à celui que Constance avait marqué de ses dents.

— Dans ce cas, fit l'avocat, donnez-moi l'autre.

Fabrice avait-il payé les services de son avocat ? De nouveau dans la Chambre, il attendait l'ouverture de l'audience. Un chien entra. C'était le Greffier. L'avocat posa les mains sur le document qu'il comptait soumettre à l'intelligence des juges. Le chien toisa Fabrice qui grattait ses pustules.

— Vous avez les pièces ? demanda le chien.

L'avocat montra sa nuque.

— Les pièces ? fit Fabrice. Voilà toutes les pièces.

Il désignait l'épais document avec ses ficelles effilochées.

— Je veux parler du paiement, dit le chien. Le dossier évoque deux pièces. Les Juges veulent en apprécier l'importance.

— L'importance ? dit Fabrice en se tournant vers la nuque de l'avocat.

— Vous avez bu ce soir-là, dit le Greffier en feuilletant le dossier, et vous avez abusé de la patience des femmes. Nous connaissons l'anecdote des pièces et désirons en apprécier...

— ... l'importance, fit l'avocat sans se retourner.

— Vous les avez toujours ? demanda le Greffier sur le ton de quelqu'un qui commence à en douter.

Fabrice agita sa clé.

— Puis-je utiliser mon droit à une connexion ? dit-il.

— Vous avez un jeton ? dit le Greffier.

— Je... je croyais...

— Vous croyiez, fit le Greffier en insistant sur l'i de l'imparfait.

— Nous pensions, corrigea l'avocat.

Le Greffier secoua ses écailles.

— Je ne veux rien compliquer, dit-il, mais les Juges ont besoin d'asseoir leur sentiment sur des bases solides. Ces pièces vous appartiennent ?

— S'il les possède encore, oui, dit l'avocat.

— Les dents de Constance, commença le Greffier.

— Je ne me souviens plus de l'instant, dit Fabrice que l'angoisse infiltrait doucement. Les dents, oui, le jaillissement hors de l'eau de ce corps que l'ambassadeur désirait sans même tenter de dissimuler ses impressions. Nous avions un peu exagéré. Le voyage impliquait certaines restrictions et nous ne savions rien encore des enfants ! Constance avait cueilli la pièce avec les dents. Son visage dégoulinant souriait à la surface de l'eau. La pièce renvoyait toutes les lumières de ce lieu intranquille.

— Avez-vous menti à Constance quand elle vous a demandé si l'ambassadeur vous avait finalement donné les pièces ?

— Est-ce si important que ça ! s'écria Fabrice.

— Je le crains, murmura l'avocat en présentant un masque de circonstance. Dites aux Juges, continua-t-il à l'adresse du chien, que je n'ai pas été payé moi-même.

— Non ? fit le chien en se dressant sur la pointe des griffes.

— Je le crains, répéta l'avocat.

Fabrice trouva un jeton dans une rainure du parquet. Ses yeux cherchaient déjà le terminal. Il croisa le regard inquisiteur des guerriers immobiles sur les toiles. C'étaient des hommes caparaçonnés brandissant des armes à feu. Des cadavres blancs jonchaient la terre. Le ciel était envahi de planeurs virant sur l'aile.

— Ce n'est pas le moment, dit l'avocat en saisissant la main de Fabrice.

Le jeton roula sur le comptoir. Le chien attendit de l'avoir à portée pour l'aplatir.

— Vous ne possédez pas ce que vous trouvez, dit-il, récitant la trente-troisième règle du Comportement minimum.

— Nous attendrons jusqu'à midi, proposa l'avocat qui rentrait en possession du jeton.

Le chien, satisfait de la scène qui venait de se dérouler sans épisodes d'hystérie, emporta le dossier de dix mille pages et un portrait hOlographique pris à l'insu du plaignant.

— Je ne peux pas croire que Jean ait inventé tout ça, fit Fabrice qui cherchait un autre jeton sur le parquet.

— Jean possédait une mémoire phénoménale, dit l'avocat. La ville a été entièrement construite selon ses indications. La colonisation n'a rien changé, un peu éberluée par le procédé. Nous avons perdu toutes les batailles.

Ils étaient seuls dans la chambre et n'osaient s'asseoir. Fabrice curait ses plaies nonchalamment tandis que l'avocat, habitué à ces attentes interminables, se préparait en sourdine à l'audience.

— Je suis un peu étonné de votre naïveté, psalmodiait-il en pivotant sur ses récepteurs.

Fabrice lui renvoya les frémissements de son sourire.

— Quand je serai un citoyen libre, commença-t-il.

Le chien revenait avec le dossier. Il avait l'air harassé mais il ne haletait pas. Il poussa la brouette jusqu'au comptoir et se mit en posture pour les explications.

— La requête est rejetée, dit-il. Une erreur s'est glissée dans la procédure. Le Juge était furieux.

L'avocat frissonna.

— Vous voulez dire que je dois revenir ? fit Fabrice qui s'accroupissait pour observer le parquet.

Le chien haussa les épaules. Il ouvrit le portillon et manœuvra la brouette. Fabrice frottait les lames avec la paume de la main, suivant les jointures avec méthode.

— Dites à votre client que l'affaire ne se présente pas sous un jour favorable, continua le chien. Les révisions de procès exigent de la rigueur. Il ne semble pas que les faits nouveaux puissent modifier un jugement aussi circonstancié. Je vous conseille un approfondissement systématique de la totalité du dossier.

— Mon client est pressé, bredouilla l'avocat.

Le chien était satisfait. Il referma le portillon et lissa le dessus du comptoir avec le coude.

— Votre client n'est tout de même pas venu ici pour trouver des jetons, dit-il en se penchant.

Fabrice explorait sans se soucier des regards.

— Je n'ai pas perdu un autre jeton, dit l'avocat dans l'espoir de le raisonner.

Le chien ricanait. Fabrice réfléchissait.

— Vous devriez fouiller dans ses poches, dit le chien.

— Donnez-moi une piste, dit l'avocat.

— Ces gens profitent du système, dit le chien qui postillonnait sur le dos tendu de Fabrice.

Il avait l'air d'un insecte pris au piège d'une goutte de miel. L'avocat trouva l'image délicieuse. Il avait souvent des conversations tranquilles avec les greffiers de la Haute Chambre. Il les flattait dans l'espoir de tuer le temps qu'ils le condamnaient à perdre avec eux.

— Il faut trois jetons pour ce genre de connexion, dit Fabrice sans modifier son attitude.

— Vous ne payez jamais ce que vous nous devez, scanda le chien.

— Comment voulez-vous qu'on vous aide ? renchérit l'avocat.

Fabrice enfonça un doigt dans une brèche. Trois jetons, c'était beaucoup, surtout depuis qu'il était au chômage. Il trafiquait un peu dans les liquides mais sans y trouver de quoi payer ce que lui coûtait l'hygiène. Il ne possédait même pas un jeton. Il explorait les trottoirs de la ville sans succès. On le bousculait pour le pousser dans la rigole où finissaient les types dans son genre. Il trouvait des clés qui n'avaient aucune utilité. Il négligeait les morceaux de nourriture ou les ramassait pour les donner aux oiseaux. De temps en temps, il allait consulter les panneaux des Condamnations pour mesurer le temps qui lui restait avant l'exécution. Il croisait des assassins notoires qui étaient devenus doux comme des enfants. La perspective des exécutions réduisait le monde au silence. Fabrice n'avait subi aucune extraction d'organes. Des médecins avaient examiné l'état des tissus. Sur les murs de l'Ambulatoire, on avait affiché des scènes d'arrachement. Des listes additionnaient les résultats en poids et en surface. Le nombre des condamnés étant connu, il n'était pas difficile d'en déduire, en fonction des besoins exprimés, la durée qui était tout ce qui restait du temps ainsi simplifié à l'extrême. Fabrice faisait soigner son stress dans un cabinet ouvert aux indigents. Il y exprimait sa vision des choses et se faisait bousculer par des types qui croyaient ainsi gagner les faveurs des autorités. Le spectacle de pénitences ainsi versées dans la rue complétait assez efficacement l'appareil répressif. Seul, Fabrice paraissait n'avoir pas compris la leçon. On l'attirait dans des guet-apens pour le réduire à l'angoisse mais sa résistance épuisait les durées. S'il avait du temps à perdre, il allait voir les écorchés dans les vitrines où on les exposait jusqu'aux premiers signes de putréfaction. Les mutilés sortaient des salles d'opération en rasant les murs. Les morts, plus discrets, passaient dans les brancards dont les draps claquaient comme des drapeaux. Fabrice se laissait piéger par ceux qui le suivaient. Ils prenaient soin de le torturer sans abîmer la peau ni les os. On ne savait pas à quoi on était voué. La détérioration était sévèrement punie. Dans le cas de Fabrice, la syphilis le sauvait des extractions et des écorchements. Un professeur d'anatomie avait retenu son squelette mais n'avait pas précisé de date. Fabrice trouva le nom du professeur à force de recherche dans les réseaux pédophiles. Il se rendit à son adresse et frappa à sa porte. Le professeur apparut sur l'écran du portier. Il lui demanda son chemin. Courtois et soucieux de rendre le service sollicité, le professeur avait pris le temps de décrire le parcours qui semblait être celui sur lequel Fabrice s'engageait avec une imprudence de voyageur de commerce. L'écran s'était éteint sur un visage serein. Fabrice, pétrifié par son silence, avait continué dans le sens indiqué par le futur propriétaire de ses os. Il arriva devant le Tribunal. Le patio était traversé d'agitations précises. Un garde s'interposa pour examiner le chancre qui défigurait son profil gauche. L'analyse révéla une recrudescence bactérienne. On l'empêcha de pénétrer dans l'Athanor. Il lut dans une brochure que la procédure le condamnait à l'immersion dans une eau bouillante jusqu'à mise à nu des os et disparition des chairs. Il avait le choix entre se jeter lui-même dans le chaudron ou y être introduit une fois mort de sa maladie.

Tout ceci appartenait à l'imaginaire des magazines et n'avait aucun rapport avec la réalité mais Fabrice, intellectuellement déchu, n'avait pas d'autres lectures. Il utilisait les jetons pour renouveler ses abonnements. Aussi l'avocat surveillait-il cette consommation superflue. Ce défenseur rigoureux souffrait sincèrement du déclin mental de son client. Il l'accompagnait aussi souvent que possible dans ses démarches administratives et judiciaires, lesquelles se multipliaient depuis que Fabrice était réduit à la mendicité. Entre ses aventures sexuelles et les navigations virtuelles dans le monde numérisé de Jean, Fabrice avait fini par perdre la mesure de ses dons. Il avait sombré dans la déliquescence et inspirait rarement la sympathie. Dans le désert, il effrayait les charognards.

L'audience était donc remise à plus tard. Fabrice finit par abandonner la recherche d'un jeton. L'avocat détestait ces attentes. Il consultait nerveusement son oignon mais n'intervenait pas pour raisonner Fabrice. Ils sortirent du Palais avant midi. L'avocat essora sa sueur à l'ombre d'un tamaris. Fabrice toisait les passants. Dans la rigole, l'eau sulfureuse des ménages emportait les excréments des chiens.

— Vous devriez vous coiffer, dit l'avocat en montrant les soleils.

Fabrice ouvrit une bouche édentée. Il était effrayant et non pas misérable comme se l'imaginait l'avocat. Il défroissa son chapeau sur le tronc d'un arbre. Chacun de ses gestes devenait interminable. Il ne s'appliquait pas, il ne recherchait aucune perfection, aucun équilibre. Il passait du temps dès qu'on lui en donnait l'occasion et il fallait alors attendre pendant qu'il vivait des accélérations inouïes. L'avocat refusait de sombrer dans le désespoir. Il avait la sensation d'être sur le point de mettre à jour le fait indiscutable qui sauverait Fabrice de la destruction. Il connaissait le dossier, ses limites, presque ses possibilités.

— Nous devrions rentrer chez nous, finit-il par dire.

Il marcha devant. Fabrice s'arrêtait dans les kiosques. Il se baissait pour examiner un reflet, reprenait sa marche haletante, s'arrêtait encore pour respirer dans les feuillages. L'avocat faisait des signes désespérés aux omnibus mais Fabrice ne répondait plus à ses appels.

— Nous reviendrons avec cent mille pages, dit Fabrice triomphalement à un policier qui surveillait la circulation tranquille d'une piste cyclable.

— Cent mille pages ! s'écria l'avocat dans un élan de bonheur. Un million ! Un milliard ! Des milliards !

Le policier les considéra d'un œil maussade.

— Une seule suffira si vous continuez de troubler l'ordre public, claironna-t-il en secouant sa plume.

Fabrice et l'avocat s'éclipsèrent. Au-dessus d'eux, accrochés à la paroi verticale, les monuments institutionnels crachaient une lumière de verre. Ils sautèrent dans un tramway et se mélangèrent à la matière obstinée des voyageurs. Fabrice adorait les promenades en omnibus. Il comptait les poteaux pour demeurer à la surface du voyage. En profondeur, il retournait aux allées-venues de l'enfance dans cette ville où ils étaient venus s'installer parce que Jean y avait trouvé une situation professionnelle. On avait abandonné le château à ses serviteurs. Le même omnibus traversait la forêt le dimanche. On retournait au château pour participer aux travaux domestiques. L'été, on déjeunait sur l'herbe à la confluence du canal et de la rivière. Des tentes bleues attendaient la pluie des fins d'après-midi. Jean calfeutrait la barque ou la plongeait dans l'eau noire et immobile et alors il fallait la regarder se rapetisser. Personne ne parlait. L'enfant que rencontrait Fabrice dans ses visions humanOlogiques se limitait à des jeux pacifiques. On lui apportait des insectes criards mais il se contentait d'en observer l'agitation sans ouvrir le bocal. Il introduisait des herbes longues et rouges dans ces bouches monstrueuses. La répétition le fascinait, le mouvement d'horloge des mâchoires, la pression des pattes sur la paroi ou sur la carapace d'un autre insecte, le déploiement interrompu des ailes qui quelquefois crissaient. On voguait rarement sur le canal, la barque de Jean ne transportant pas plus de deux personnes. La barque était abandonnée aux soins des domestiques. Ils la tiraient hors de l'eau et la hissaient sur des tréteaux et ils se mettaient à la calfeutrer si c'était ce que Jean avait décidé. Un tonneau les ramenait à la gare. L'enfant que Fabrice reconnaissait sans en pénétrer la profondeur maintenant abstraite était assis sur le banc entre une valise et un voyageur qui lui souriait. Le train sortait d'un tunnel comme d'un autre monde. On ne retournait pas au tunnel, on cahotait entre des arbres nus puis la rivière apparaissait et le canal en était l'excroissance naturelle. Le train entrait dans la ville à la tombée de la nuit. Les écluses étaient éclairées par des feux suspendus à l'oblique au sommet de poteaux qu'on ne voyait plus. Le temps changeait encore. On n'avait pas l'impression de vivre deux vies mais les intervalles forcément consacrés aux voyages étaient vécus comme un temps nécessaire à l'explication du temps qui rapprochait la ville du château si l'imaginaire remplaçait la méthode flagrante que la mère et le fils aîné imposaient à un enfant incapable de partager leur sens des apparences. La table de la salle à manger, couverte d'une toile aux motifs passablement usés, portait les traces d'une activité judiciaire aussi intense que fébrile. Les classeurs, quand ils s'ouvraient pour occuper toute la surface du rectangle débarrassé de ses couverts, annonçaient une audience particulièrement délicate. Jean fumait intensément au-dessus de ce monde grouillant dont l'enfant n'avait qu'une idée provisoire. Leur mère installait un repas frugal sur la table basse du salon et on pouvait manger debout et même se déplacer avec les morceaux de nourriture dans la bouche, espèce de liberté que l'enfant mettait à profit pour mesurer son importance relative. On prenait l'omnibus pour se rendre aux convocations des juges et des greffiers. On emportait avec soi l'essentiel des dossiers. Un vestibule particulièrement grandiose éblouissait l'enfant. Le silence étouffait les conversations. Un jeu de colonnes compliquait les relations graphiques du dallage et des plafonds qui coïncidaient derrière la lumière des lustres. À un moment que l'enfant ne réussissait pas à prévoir malgré les efforts imaginaires, les portes de la salle d'audience glissaient dans le mur, ajoutant une lumière tournoyante à la lumière verticale du vestibule. L'enfant ne percevait plus alors la réalité qu'à travers les courbures du masque à oxygène. Des greffiers se penchaient sur lui et collaient leurs oreilles poilues sur ses lèvres. Que trahissait-il ? Il n'avait conservé aucun souvenir de ces textes réduits à la gesticulation. Une éprouvette remplie d'un liquide jaune changeait de mains puis revenait au même endroit qui pouvait être le pupitre du Juge ou les tréteaux où s'accumulaient les preuves de quel témoignage me concernant de près ?

— Voici le désert, dit l'avocat en appliquant son front à la vitre tiède.

On attelait de nouvelles voitures aux arrêts. Dans les courbes, Fabrice contemplait l'effort horizontal de la locomotive. Des animaux suivaient le même chemin.

— Elle vous attend ce soir, dit l'avocat.

Ils trouvèrent Muescas, l'entremetteur, sur le quai d'une gare. Il était précédé d'un porteur. On marcha précipitamment vers la correspondance. Muescas commentait une journée consacrée aux petits travaux quotidiens. L'avocat surveillait les tranches du dossier qui bringuebalait sur le chariot du porteur.

— Elle écrivait, dit Muescas.

Ils montèrent tous les trois dans la navette rouge. Des paysans étaient assis sur des cages d'oiseaux.

— Restons sur la passerelle, proposa Muescas. Elle écrivait, répéta-t-il.

Le paysage défila de nouveau, créant d'autres fils conducteurs. Fabrice lorgnait le strapontin qui était surmonté d'un ballot crasseux. La cabine des toilettes était occupée. Il baissa le carreau et plongea sa tête dans le vent. Les poteaux déchiraient l'air.

— Elle marchait, dit Muescas.

L'avocat caressait les oiseaux.

— Vous allez vous enrhumer, dit-il en tapotant l'échine de Fabrice.

— Nous arriverons à dix heures, dit Muescas.

Il consultait l'horaire en se grattant le nez.

— J'ai toujours craint les déraillements, dit-il.

— Les avions, commença l'avocat.

Un paysan toussa. Il souriait en regardant l'oiseau caressé par l'Olog. Les excréments giclaient à travers les barreaux.

— Elle regardait, dit Muescas.

La pliure formait une double croix. Il ne retrouvait pas le pliage. Il travaillait dans l'ombre mais le carreau renvoyait le reflet de son obstination. L'avocat continuait de caresser l'oiseau.

— Vous devriez fermer cette vitre, demandait-il en cherchant l'approbation du paysan qui avait remonté le col de sa vareuse.

Les tunnels assourdissaient. Pourquoi fermer les yeux pendant ce temps ? La lumière qui interrompait ces intrusions dans l'ombre était de moins en moins pénétrante.

— Vous l'avez rencontrée ? demanda l'avocat.

Muescas était trop occupé. Il s'acharnait.

— Elle n'est pas en meilleure santé que moi, dit Fabrice qui parlait avec la contrainte du vent glissant sur son visage.

— Vous allez enrhumer tout le monde ! s'écria l'avocat.

Le paysan sursauta comme si l'Olog venait de l'arracher à un rêve. Il frotta sa semelle contre les excréments, les réduisant à une bouillie grise qu'il tentait de rassembler dans les interstices du plancher. L'oiseau pissait dans la bouillie.

— Ce matin, dit Muescas. Elle est descendue pour avoir confirmation de son absence. Ce voyage était prévu depuis une semaine. Ils ont passé la nuit ensemble, ce qui expliquait sa nervosité. Elle voulait que j'appelle la gare pour confirmer qu'il était bien monté dans le train.

— Vous croyez qu'il se doute de quelque chose ? dit l'avocat.

Ils agissaient comme des complices.

— Elle ne l'a jamais trompé, continua Muescas. C'est du moins ce qu'elle prétend. Elle n'a jamais profité de la liberté qu'il lui consent. Elle s'est ennuyée au lieu de transformer ce temps mis à sa disposition. Elle s'imaginait un retour avancé ne fût-ce que d'une minute, ce qui peut se passer en un instant aussi inattendu. Elle préférait écrire. Elle passait des heures devant le miroir pour trouver l'inspiration dans son propre regard. Elle finissait par halluciner. Elle n'écrivait peut-être pas. On la voit mal dans la peau d'un personnage. Il faut un corps à proximité si on veut écrire quelque chose d'intéressant. Elle ne pensait pas être lue. Elle détruisait ce travail de l'attente dans la minute précédant le retour de celui qu'elle désirait ne plus attendre. Il pouvait voir les cendres dans le plateau de cuivre. Il ne demandait rien. À quoi pensait-il en reprenant possession de ce corps ? La nuit les emportait. Elle se réveillait pour constater qu'elle n'avait pas rêvé.

— Je me souviens, dit Fabrice dans le vent forcené, qu'elle ne regardait pas les autres. Elle marchait, en effet. Il la poussait dans les allées, soucieux de paraître se promener alors qu'elle se laissait emporter. Il saluait des promeneurs à cheval. Elle les hélait quand ils avaient disparu derrière les haies d'un parcours aux intervalles d'eau et de boue. Des cygnes se rapprochaient d'elle comme s'ils se souvenaient de la promenade précédente. Comment mesurer les différences maintenant ? Comment distinguer le précédent du suivant dans ce passé interminable à force de répétition ? Elle n'avait aucune ambition. Il portait tous les espoirs du ménage. Durant ses courts voyages dans un monde dont elle ignorait la fonction créatrice, elle perdait le temps qu'il lui concédait par l'effet de l'abandon provisoire. Il la promenait ensuite parmi les autres et elle ne reconnaissait personne. Je la croisai mille fois sans qu'elle me remarquât. Les chevaux éclaboussaient les promeneurs. Je les suivais sans projet précis à opposer à la question de savoir si je la désirais. « L'adultère ! avait reproché maman à Jean. Mais à quoi penses-tu ? »

Le train s'arrêta. Les paysans descendirent avec leurs oiseaux en cage. L'avocat continuait. Il salua Fabrice et Muescas qui s'éloignaient sur le quai.

— Jamais elle n'a attendu de cette façon, avait constaté Muescas tandis que les paroles de Fabrice étaient emportées par le vent.

Des chiens erraient à une pareille distance de la ville. On changeait de trottoir pour ne pas subir leur influence. Un taxi les déposa devant la grille du Sanatorium. Ils traversèrent l'allée sans rencontrer personne.

— C'est l'heure du repas, expliqua Muescas.

Dans le vestibule, un domestique ralentissait la progression d'une fourmilière, toussant dans les émanations d'un atomiseur. Muescas passa derrière le comptoir. Tout est à sa place, pensa Fabrice en s'asseyant un peu plus loin sur la banquette d'une conversation rouge et or. Les molécules d'insecticides le rendirent rapidement fébrile.

— Vous avez abusé de cette fenêtre, rappelait Muescas qui consultait le courrier et contrôlait les jeux de clés sur le panneau.

Le domestique complétait l'action de l'atomiseur par des écrasements.

— Vous n'avez pas entendu ce que je disais ? demanda Fabrice.

— Votre fenêtre faisait un bruit d'enfer, dit Muescas sans cesser de s'activer.

— Je ne supporte pas l'odeur des oiseaux, dit Fabrice.

— Les oiseaux ? Quels oiseaux ?

La nuit venait de supprimer le paysage derrière le verre des baies vitrées.

— Elle vous a attendu toute la journée, dit Muescas. Il ne rentrera pas avant trois jours.

Muescas parlait trop en présence des domestiques. Fabrice se leva comme s'il était possible de sortir du vestibule pour échapper aux conséquences de la conversation de Muescas. Le domestique considéra ce corps instable.

— L'ambassadeur reçoit les voyageurs demain soir, dit Muescas comme si le domestique n'existait pas. Le lendemain, très exactement, vous quittez notre monde figé. Elle a parlé de bonheur aujourd'hui, ajouta Muescas avec une expression de satisfaction.

— C'est ce que je lui ai promis, dit Fabrice.

— Oh ! fit Muescas. Vous, les autres, tout le monde a sa part de responsabilité dans ce qui est arrivé.

— Je ne voudrais pas recommencer ce qui nous a si mal réussi, dit Fabrice qui se rapprochait du domestique.

— N'y pensez plus, dit Muescas.

Les clés tintaient.

— Vous ! s'écria Fabrice en touchant le domestique.

Muescas fusa.

— Vous ne pouvez pas vous en prendre ainsi à la domesticité ! dit-elle en arrivant.

Elle rayonnait.

— Colocaïne, dit Muescas en l'accueillant sur le tapis où Fabrice luttait avec le domestique.

Elle leva les yeux pour exprimer sa lassitude.

— Ce voyage n'aura jamais lieu, soupira-t-elle, je désespère de partir un jour.

Le domestique luttait avec acharnement mais sans violence tandis que Fabrice cherchait à le blesser.

— Je suis désolé, dit Muescas.

Il donna un coup de pied sur la cuisse de Fabrice qui se contorsionna aussitôt sous l'effet d'une douleur extrême. Le domestique en profita pour se dégager de son étreinte.

— Faites-le taire, je vous en supplie ! dit-elle en aidant le domestique à se relever.

Muescas injecta les liquides directement dans le cœur. Fabrice demanda alors clairement à retourner chez lui. Ils avaient d'autres projets.

 

Après dix bonnes minutes d'angoisse, Fabrice entreprit d'explorer la chambre. Il observa d'abord la fenêtre qui semblait s'ouvrir sur un paysage vaguement reconnaissable. Des géraniums formaient une tache rouge et agitée derrière les premiers carreaux. Les deux carreaux supérieurs étaient verts et trahissaient une perspective. Trois autres rangées montraient un ciel orange tourmenté en son milieu par un tournoiement de verts et de rouges. La lumière qui pénétrait dans la chambre projetait des ombres instables. Les murs se chargeaient de motifs spectraux. Comme la table était parfaitement vernissée, la fenêtre et les murs s'y rejoignaient en un volume secoué de spasmes. Fabrice, luttant encore contre l'angoisse qui l'avait saisi en entrant dans la chambre, s'efforça de retrouver le plafond dans ce reflet imaginaire. Un lustre baroque, aux pendentifs giratoires, formait un cercle bleu au centre de la table. Le parallélisme de ce cercle avec celui décrit par le bord de la table révélait des imperfections. Le choix de Fabrice hésitait entre l'ovalisation et la quadrature. Le souvenir d'une douceur de Constance le traversa. Je ne suis pas seul, pensa-t-il.

L'approche de la fenêtre s'annonçait délicate. Il désirait cette ouverture. L'air frais du dehors lui ferait le plus grand bien. Les bruits de la rue promettaient de le réveiller de sa torpeur. Il avait été prévenu des difficultés de locomotion. Le parquet renvoyait un personnage affecté d'une lenteur tremblante. Le bord du tapis coupait les lames de parquet sans qu'il fût possible d'y trouver la cohérence graphique que l'esprit inspirait encore. De près, la fenêtre n'était plus aussi géométrique et les couleurs, à part le rouge des géraniums, coulaient sur une surface rugueuse tendue verticalement entre les yeux et ce qui se cachait derrière ces apparences. Il n'eut pas de mal à manœuvrer l'espagnolette. Les battants s'entrouvrirent sous la pression de l'extérieur. La main démontra facilement la véracité des géraniums et de la balustrade de fer forgé. Le rebord était bien constitué d'une pierre patinée légèrement pentue. Les montants exhibaient une surface décrépie aux jointures percées de trous d'insectes. Le linteau, avec sa clé de voûte en acier noir, n'avait pas changé. Une lampe bouillonnait, lâchant des traits horizontaux de fumée noire.

Il se pencha. La rue était déserte. Remontant de l'autre côté, il rencontra la façade grise des écuries dont les portes cochères étaient ouvertes. Le trottoir, maculé de crottin, descendait lentement vers ce qu'il savait être la place principale. Il ne connaissait pas ce côté du paysage. Il avait entendu parler du temps où des diligences se croisaient sans cesse dans cette rue pratiquée à une époque où on interdisait aux voitures de stationner devant les boutiques et les portes cochères. Enfant, il avait côtoyé ces fantômes sans amuser ses camarades. On ne jouait plus dans la rigole. Le ciel était rarement évoqué pour parler du temps mieux rendu par les changements des façades.

— Si vous le désirez, dit une voix, nous pouvons augmenter le son.

Fabrice ne se retourna pas pour répondre.

— La dernière fois que vous êtes venu ici, dit la voix, vous avez demandé le bruit des chevaux. Je me souviens de votre déception.

— Mon père a connu la station de diligences au temps de sa splendeur, dit Fabrice. Quelle heure est-il ?

— Nous avons choisi un dimanche, à la tombée de la nuit.

— Je ne sais rien de ce dimanche !

La voix ne répliqua pas à cette provocation.

— Il y a combien de temps que je fréquente ces lieux ? dit Fabrice.

La voix sembla prendre le temps de répondre :

— Vous avez eu une crise d'angoisse, dit-elle. Nous vous avons injecté un tranquillisant. Nous ne tenons pas à recommencer !

Fabrice revit la scène comme s'il venait de la vivre. L'angoisse, tassée au fond de lui-même, coulissait comme un ver.

— Remarquez bien, dit la voix, que vous finirez par m'ouvrir.

— Je n'ai jamais ouvert !

— Votre père a ouvert.

— Jamais aucune conversation sur ce sujet. Vous avez la possibilité de me mentir.

— Ouvrez la porte pour le savoir.

— Je vous ai entendu frapper. Je ne dormais pas. Une angoisse rapide comme un insecte, vous comprenez ?

Pas de réponse. Le silence de nouveau. Une solitude de l'autre côté de soi. Fabrice entrecroisa la fenêtre. La lumière vacilla.

— Vous êtes toujours là ? demanda-t-il à la porte.

— Où voulez-vous que je sois ? Vous ne me laissez pas entrer.

— Vous pouvez vous en aller !

— Je ne suis pas ce personnage.

— Qui, alors ?

Quelles étaient les questions sans réponses ? Fabrice chercha son carnet pour commencer à les répertorier.

— Ça n'aura pas de sens, dit la voix.

— Qu'est-ce que vous en savez ?

Tiens, encore un silence. Notons. Trois coups résonnèrent.

— Qui voulez-vous que ce soit ? demanda la voix qui anticipait encore une fois.

Fabrice ne répondit pas.

— Si nous parlions des chevaux ? dit la voix.

— Jean aimait les chevaux. Je n'ai pas hérité de cette passion.

— Vous êtes pourtant l'image exacte du père. Vous êtes-vous déjà demandé quel était l'impact de cette parfaite reproduction sur l'enfance de votre frère ?

— J'étais moi-même un enfant !

— Il vous voyait avec les yeux de votre mère et vous mesurait avec ses propres moyens.

— Je savais exactement pourquoi sa majorité civile avait tant d'importance pour lui.

— J'ai un objet en ma possession, appartenant à cette époque. Voulez-vous le voir ?

Était-ce l'objet en question qui cognait la porte maintenant ?

— À quelle heure la prochaine injection ? demanda Fabrice sur le ton de celui qui change le sujet de la conversation.

La porte cessa d'émettre. Il était seul de nouveau. Il trouva de la nourriture dans le tiroir de la table. Le morceau de pain était une reproduction exacte. Il en arracha une croûte.

— C'est bon, hein ? dit la voix qui n'en était pas à sa première ruse.

Le visage de Fabrice s'éclaira. Il eût aimé à ce moment-là que la présence derrière la porte eût le moyen de considérer cette expression de bonheur.

— Vous jouez ! lança aussitôt la voix.

Le jeu consiste à s'autodétruire, pensa Fabrice.

— Êtes-vous le chien ? demanda-t-il enfin.

Quel silence ! se dit-il. Le chien, si c'était un chien, se taisait.

— Si vous êtes le chien, continua Fabrice, de quel chien s'agit-il ?

Il est en train de changer le temps, pensa-t-il. Je ne dois pas le laisser agir contre le temps. Je suis parfaitement étranger au temps.

— Temps ! Temps ! Temps ! dit enfin la voix derrière la porte.

À quel jeu jouait-elle ? Quelle parodie se tramait à l'intérieur d'un temps qui s'imposait de plus en plus à l'imagination ?

— Si vous êtes le chien, répéta Fabrice, de quel chien s'agit-il ?

— Ouah ! fit la voix.

Fabrice chercha le lit. Y avait-il un lit dans le choix d'une chambre pour dernier séjour ? Il regarda dans le miroir où son enfance avait trouvé l'essentiel de sa cohérence. Le lit trônait au milieu d'un tapis circulaire. Une lampe grillait sous le ciel, environnée d'insectes rapides. Les draps formaient le triangle blanc qu'il exigeait encore des maîtresses de maison quand il leur rendait visite en catimini. Un grattement anima la porte d'une légère ondulation.

— Je sais que vous êtes toujours là, dit Fabrice en s'approchant du lit.

— Ce n'est pas votre lit, remarqua la voix.

— Il n'y avait pas de chien dans mon enfance, à part la meute et les gardiens des portes. Je me souviendrais d'un chien s'il avait eu de l'importance pour l'enfant solitaire que j'étais. Le premier chien fut celui de Constance, parfait robot de cuir et d'acier que j'ai payé de ma propre poche. Le chien de la marchande était différent. Je n'ai rien vécu d'important avec cette femme, croyez-moi. Quant au chien du tribunal, je n'ai jamais pu le localiser avec autant de précision. Êtes-vous le chien du tribunal ? Il y a combien de chiens dans le tribunal ? Je croyais qu'on avait abandonné la fabrication des chiens à cause d'un défaut de conception. Je ne désire pas le chien. Je demande seulement à mourir dans l'abondance des souvenirs. J'aurais dû consacrer ma vie à une œuvre de création. Les poètes n'ont pas de chiens !

La porte cessa de vibrer. Fabrice quitta le lit à peine touché. La pesanteur était nulle. Il progressait par glissement, par tâtonnements, les spasmes étaient le moteur de son avancement. Il atteignit la porte.

— Ouvrez, dit la voix. J'ai un objet pour vous. Je ne peux pas vous le décrire. Il faut absolument que vous le voyiez. Soyez raisonnable !

Pourquoi ce besoin de pleurer maintenant ? se demanda Fabrice. Avait-il régressé à ce point ? Dans le miroir, le temps n'avait pas changé. Il portait le treillis des condamnés à mort. La sonde avait été fermée par un amalgame, comme une dent malade. On avait scié la chaîne et supprimé la clé. Il vit ses mains tremblantes qui exploraient ce corps absurde. Je n'ai pas désiré l'évasion par la métamorphose, cria-t-il dans sa tête. La voix était douée pour l'interception des pensées ; elle dit :

— Personne ne vous a accusé d'une pareille absurdité ! Vous avez épuisé toutes les procédures. Il faut maintenant accepter votre destin. Il est entre les mains d'une poignée d'hommes qui procéderont à votre exécution sans en changer le moindre détail prévu par les textes. Ouvrez cette maudite porte et jetez un œil sur ce que je vous ai apporté !

L'objet glissait derrière la porte, rebondissant sur les moulures. La tentation était grande de céder au désir d'en finir avec cette phase du droit.

— Tout le monde finit par ouvrir la porte, dit la voix. L'expérience le prouve.

Ce n'est donc pas un pouvoir, cette possibilité de ne pas ouvrir, constata Fabrice en regagnant le lit. Il brisa consciencieusement le triangle blanc des draps repliés comme à l'hôtel. Un bouquet de lavande apparut sous le traversin.

— Personne ne se couche jamais ! observa la voix.

— Êtes-vous un chien ? demanda calmement Fabrice.

— Il n'y a plus d'humanité, dit la voix. Vous le savez bien. Nous communiquons avec la matière. Réveillez-vous du rêve de l'enfance !

La procédure avait-elle prévu le cri ? Que savait-elle de son intensité ? Il y avait longtemps que Fabrice n'avait pas crié. Il pouvait mesurer ce temps, preuve qu'il rejoignait les autres sur le terrain de la durée. Cela se terminait-il toujours par cette entropie ? Ce sont donc les autres qui reprennent la vie où vous l'avez laissée... Fabrice, qu'as-tu laissé pour qu'on accorde tant de soin à ta propre mort ?

— La difficulté, expliqua la voix, c'est d'être la vivante expression du personnage que la mémoire va retenir pendant un temps impossible à déterminer. Ce personnage-temps continue la trajectoire des erreurs sur le fil du lieu-écriture. Choisissez la procréation si vous voulez avoir une idée plus précise du bonheur.

Tac tac tac. L'objet cognait la porte. Il reconnaissait cette tranche dure pour l'avoir utilisée dans les mêmes circonstances. Il frappait aux portes avec la tranche d'une pièce et demandait qu'on lui ouvrît sans se satisfaire de cette reconnaissance abstraite.

— Vous avez deviné ! reconnut la voix. Je vous rapporte le maravédis. J'ai un message pour vous. Elle veut vous revoir. Elle a évoqué devant moi des instants d'un bonheur difficilement oubliable. Sortez dans le couloir et connectez-vous avec elle. Le terminal fonctionne avec des jetons. Avez-vous un jeton ?

Il manquait un mur à l'encerclement, comme si la menace d'un miroir pouvait affecter la vision de la porte. Fabrice était fasciné par la nouvelle géométrie de la chambre. Le mur manquant commençait son épanchement sur la perpendiculaire, face à la fenêtre. Il tenta d'analyser le processus en observant les changements du plafond qui n'était plus soutenu par les quatre angles habituels.

— Trois suffisent, dit la voix. Deux pour la ligne, trois pour le plan, quatre pour l'espace. Un personnage, vivant ou mort, nécessite une gravité exacte appliquée au miroir-plancher où vous vous déplacez depuis que votre enfance s'est terminée par un suicide.

— Je suis vivant !

— Vous avez disparu de leur vie en supprimant la vôtre. Vous avez tort de vous entêter. Vous perdez votre temps. Il y a tant de choses que vous pourriez faire et posséder si vous acceptiez la réalité. Les faits doivent s'imposer à votre conscience. Ils continuent de vivre sans vous. La tradition est respectée. Jean traverse le cimetière en accumulant les petits portraits de céramique qui hantent sa mémoire. Elle est plus minutieuse à l'heure d'indiquer au maçon les interstices par où s'infiltre l'eau des pluies.

— Je vois, dit Fabrice, une quantité incalculable d'hommes et une seule femme. C'était l'idée que je me faisais de la guerre et de l'amour. Je construisais des jeux circulaires. Personne ne jouait avec moi. La mort revenait souvent dans la conversation de Jean. Il évoquait de rares moments de tranquillité. Je pouvais le voir attablé à la terrasse du café. Son gros nez rouge était une offense. Le fauteuil d'osier craquait sous lui. Nous passions notre chemin de l'autre côté de la rue, glissant sur les vitrines comme des reflets, rapides et insaisissables. Je n'avais aucune raison de désirer la mort. Je me suis déjà expliqué sur ce sujet pendant le procès.

— Qui vous parle de désirer la mort ? Elle était un simple objet de curiosité. Elle n'avait pas plus d'importance qu'un insecte dans un bocal ou qu'une tache évocatrice sur le mur de votre chambre.

— La tache n'évoquait rien de précis. Elle n'était pas dans la chambre mais dans le couloir au niveau de la frise. Elle courait entre l'angle du plafond et la baguette dorée qui se décollait au-dessus de l'armoire. On passait devant le miroir d'une console pour réviser sa tenue. Je ne pensais pas à la mort. J'étais seulement déçu de ne pas trouver la cohérence des faits. Je me doutais que jamais je ne saurais tout comme c'était nécessaire à la poursuite du jeu commencé avec un seul personnage créateur de tous les autres. J'étais peut-être fou mais pas mort !

— Tac tac tac ! Je suis toujours là ! À côté du terminal qu'elle interroge désespérément. Je peux vous donner le jeton nécessaire. Ce n'est rien pour moi de remettre votre connexion en état. Voulez-vous que je lui annonce votre arrivée imminente ? Vous reprendrez possession du maravédis égaré dans des circonstances que nous renonçons à éclairer. Nous avons parfaitement conscience que la justice produit du feu et non de la lumière. Nous avons beaucoup appris de l'histoire. Nous sommes devenus prudents à défaut d'être raisonnables. Sortez !

C'était impossible. La chambre se modifiait sans cesse. Les chemins se perdaient dans la conscience. Il n'avait plus cette noire sensation de s'écouler dans un trou. Il voyait le trou et le contemplait sans lui donner de sens. Le pain avait le goût du pain. C'était la seule nouveauté. La programmation changeait le film toutes les deux minutes. La fenêtre battait comme si le vent appartenait à cette existence. Le parfum des fleurs tournoyait. Il voyait l'avenir dans le miroir, une seconde seulement commençant l'avenir, fragment glissant interrompu par la possibilité de penser. Il savait ce qui interdisait la seconde après la mort. Quelle distance entre le texte accumulé par les jours de l'existence et cette dernière approche des reflets ! Il avait aiguisé la tranche du dernier doublon sur le rebord du réchaud. Il n'avait aucun désir de lui parler avant de mettre fin à ses jours. L'autre, sans doute le chien convoqué par les puissances externes, continuait de fragmenter le texte dans l'intention de le faire passer pour un dialogue. Il n'avait jamais écrit ce dialogue. Il s'était contenté de reproduire les conversations arrachées au silence et celles qu'il avait tenté de maîtriser comme on approche les chevaux. Il vérifia le contenu du tiroir. Il possédait maintenant assez de nourriture pour continuer sans eux. La pièce, maintenant, c'était ce morceau de théâtre représentant l'intérieur d'une chambre où un personnage seul dialogue avec celui qui se trouve derrière la porte et demande à entrer sans justifier ce désir inexplicable autrement que par la réapparition d'un être ayant été capable de changer la tranquillité en bonheur. Le terminal cyberspacial est une invention de la routine. L'imagination de Fabrice concevait la vie comme un pur espace. Les données étaient instantanées. Nous avons réussi, disait les journaux où il écrivait, à mettre le doigt entre le temps qui nous réduit et l'espace dont nous naissons. Comme c'est convaincant ! avait crié Fabrice dans la salle de Rédaction. Et il avait cérémonieusement pissé sur le Catalogue des Sciences Alternatives, l'ASC comme on l'appelait.

— Impossible ! dit la voix derrière la porte. Vous étiez déjà mort depuis longtemps.

— Je n'étais pas mort, dit Fabrice qui articulait soigneusement parce que son visage était la proie d'une paralysie croissante, j'étais une seconde avant la mort, parfaitement conscient de l'effet que je produisais sur eux. Ils allaient et venaient dans la lumière que j'imposais à leur imagination.

— Une seconde avant ou après la mort, dit la voix, l'intervalle de mon existence.

Elle riait. Ce genre de personnage est capable de produire ce rire qui ne tient qu'à l'étirement des lèvres, à l'humidité des yeux, à la rougeur tremblante des joues. Ils coupaient le son si vous étiez sur le point de perdre le contrôle de votre pensée. Le corps ressentait cette absence comme une injustice.

— Je sors ! dit soudain Fabrice.

Il prétendait sortir pour se connecter avec elle. Il savait ce qui se passait généralement si on sortait. Personne ne s'imaginait qu'on était ainsi récompensé. Que pouvaient-ils donner en échange d'une fraction du temps sacrifié au consentement ? Ils pratiquaient la douleur infinie, une douleur sans douleur, un mal qui devenait aussi nécessaire que la nourriture et l'air. Avant cet instant précis, seul le feu pouvait paraître indispensable à la survie, le feu des aliments, mais surtout celui des stérilisations et autres purifications du futur immédiat. La voix cessa de ricaner silencieusement. Il imaginait ce masque de circonstance comme la seule surface visible des témoins qu'ils envoyaient sur le seuil de votre porte pour vous tenir une conversation définitive. Il frotta la poignée parce qu'il se voyait dedans.

— Je sors, répéta-t-il comme s'il craignait de ne pas s'être exprimé à haute voix une seconde avant cet autre instant de panique.

La voix glissa de l'autre côté. Il poussa la porte. Le corridor était éclairé par des appliques murales. La minuterie venait de se déclencher. Il possédait un crédit de quatre minutes, temps qu'il consacrerait essentiellement à la connexion qu'elle lui proposait. Le terminal clignotait, répandant son alternance de feu et de néant dans cet espace vu de l'intérieur. Il ne s'était jamais fait d'illusions sur sa capacité à percevoir la réalité exacte. Il s'était le plus souvent contenté d'approximations. Cette fragmentation imaginaire le déroutait quelquefois. Il s'avança dans la lumière rose aux ombres vertes. La porte se referma doucement. Il n'y avait pas d'autres solutions.

— C'est moi, fit-il.

Il l'entendait respirer.

— Je suis désolé pour hier, dit-il. J'espère que tu me pardonneras.

Elle l'avait toujours pardonné.

— Je suis bien ici, continua-t-il. J'ai une chambre confortable. La connexion est extérieure mais ce n'est pas difficile de sortir. J'ai trouvé un jeton par terre. Je pourrais te rappeler en cas d'urgence.

Elle s'éloignait à la vitesse de la lumière. Il calcula la distance mentalement.

— Vous allez bien ? demanda-t-elle.

Les données ne traduisent pas les émotions que la voix trahit en l'absence de visage.

— Comment vont les enfants ? demanda-t-il alors qu'il n'y pensait plus depuis un temps difficilement mesurable.

— Ils jouent avec votre hOlographie, dit-elle. Nous avons conservé le noyau de votre mémoire. Vous n'existez plus que comme enveloppe du passé. Nous possédons la substance de votre quotidien. Les traversées sont verticales. Nous n'avons pas encore envisagé un voyage centripète. Nous attendons l'intégralité du calcul. Avez-vous besoin de quelque chose qui soit en notre pouvoir ?

Pouvoir, possession. Elle parlait comme si je n'existais que pour eux.

— J'ai ce qu'il me faut, dit-il en retenant les données de la crise. Nous partageons la connexion et la salle de bain. Nous avons chacun notre fenêtre. La nourriture est contenue dans le tiroir de la table. Je n'ai pas mangé depuis hier.

Quel temps s'était écoulé depuis ? Ce genre de nuit peut durer des années, comme le coma.

— Je vous en veux de nous avoir abandonnés, dit-elle.

Elle exprimait enfin un sentiment. Le « nous » était une précaution relative à la surveillance des lignes. Il revit le visage terrorisé de la petite fille, sachant qu'il ne s'était rien passé de tel, qu'elle avait joué son rôle à merveille. Comment l'avait-il convaincue ?

— Je pense à elle tous les jours, bredouilla-t-il.

Il pianotait rapidement sur la console. Des jours ? On était à moins d'une journée de la veille. Il ne se débarrasserait pas de cette sensation de durée avant longtemps. On l'avait prévenu que le traitement en profondeur pouvait exiger une totale collaboration des coordonnées relatives. Ils le réduisaient tous les jours au graphe d'une fonction qui entrait dans la norme.

— Nous ne parlons pas du même temps, dit-elle comme si elle s'adressait aux enfants.

Combien de temps avaient-ils passé ensemble avant l'avarie qui avait marqué le début de la fin ?

— Pourquoi m'appelez-vous aujourd'hui ? demanda-t-il.

Elle n'avait pas de réponse à cette question. Par contre, elle pouvait le renseigner sur le niveau atteint par les enfants en son absence.

— Vous vous méprenez sur mes intentions, précisa-t-il comme on le lui avait recommandé en cas de difficulté à comprendre le sens que l'autre imposait à la conversation.

Ils injectaient des liquides et conseillaient de s'en tenir à la surface des choses pour l'instant. Ils insistaient sur l'instant. On ne savait jamais comment ils avaient réussi à mettre en communication le dernier instant du jour précédent et le premier du jour en question. Ils n'expliquaient pas leur présence. Ils comblaient les défaillances de votre propre mémoire avec les récits de leur Histoire.

— J'ai hésité, avoua-t-il.

Elle appréciait les confessions tardives. Il profita d'un instant d'émotion pour pénétrer en elle.

— Je vois, dit-elle.

Elle ne voyait rien. Il était en elle et il l'envahissait. Elle connaissait ces impressions de mort prochaine.

— Qu'espériez-vous ? demanda-t-elle.

— Dites-lui de se connecter. Son témoignage...

— Oh ! Vous n'allez pas recommencer !

Il la désespérait.

— L'ambassadeur a-t-il reçu ma lettre ?

Elle ne répondait pas aux questions importantes parce qu'ils intervenaient dans la conversation. Il considéra la porte qui venait de se refermer. Ce n'était jamais arrivé. D'habitude, la porte demeurait ouverte et il n'allait pas plus loin que le terminal.

— Nous rêvions d'un monde soumis aux complots comme si l'universalité pouvait admettre une pareille hypothèse. Nous nourrissions l'imagination au lieu de la laisser agir.

— Je suis heureuse d'avoir pu vous parler même si la résonance naturelle n'est plus la règle d'or.

— Les enfants naissaient d'une confrontation du désir à l'espérance géométrique.

— Je vous en prie, Fabrice ! Cessez de...

De quoi ? Les mots coulaient de source. Que demandait-elle à la vie ? Qu'exigeait-elle des enfants ? Quelle relation entretenait-elle avec les créatures de l'imagination collective ? Il y avait un rapport géométrique entre ce qu'il savait d'elle et ce qu'ils voulaient savoir de leur relation sentimentale. Ils proposaient des solutions empiriques du type colocaïne et autres liquides cristallins que des chiens acceptaient de multiplier au détriment du bonheur.

— Nous ne pouvons rester connectés trop longtemps, dit-elle parce qu'il la fatiguait encore avec ses descriptions d'une aventure intérieure parfaitement contenue dans un extérieur qu'elle traversait malgré elle, malgré son désir d'attente, contre toute disposition contraire au plaisir de l'instant.

Il visita le casier qui avait contenu un annuaire. Il trouvait des écailles qu'une dilution appropriée reconstituerait.

— À demain, fit-elle.

Demain ? Comme si c'était inévitable. Comme si elle exerçait encore ce pouvoir divinateur.

— Quand vous aurez fini de brailler ! beuglait une voix qui remontait l'escalier.

La communication était coupée par une grosse main qui pesait lourdement sur l'interrupteur.

— Vous ne pouvez pas brailler comme ça dans un téléphone, disait la voix.

Il actionna l'interrupteur. Un visage prit la place de la main.

— Faut être raisonnable, dit le visage. Vous ne pouvez pas déranger tout le monde avec vos communications interminables.

— Vous ne savez même pas de quoi nous parlions, dit Fabrice qui était prêt à relever le défi.

— Nous savons tout depuis que vous envahissez nos communications avec vos affaires personnelles. Vous ne pouvez pas...

Des corps se déplaçaient dans sa direction. Ils projetaient des ombres peuplées de rictus.

— Je ne suis là que depuis hier, dit Fabrice qui entrait déjà dans les explications.

— Justement, dit une ombre. Vous ne pouvez pas mobiliser le terminal pour un usage strictement personnel. Nous avons des enfants à nourrir.

Ils s'interposaient entre le terminal et la porte qui semblait fermée. Le jeton coulissait encore.

— Il a utilisé le jeton, dit quelqu'un.

— Parasite !

Le visage alternait profil et face, contrôlant la fente et le casier.

— Que cherchait-il là-dedans ?

Ils ignoraient ce qu'on pouvait trouver comme résidus. Il exhiba la raclure d'un ongle.

— Il gratte, dit une ombre.

— En tout cas, dit le visage, vous ne pouvez pas utiliser le téléphone sans arrêt. Vous feriez mieux de retourner chez vous.

— La porte est fermée, dit Fabrice qui ne put réprimer une expression ironique.

Le visage pivota. Il voyait la nuque maintenant. Aucune trace de branchement.

— Vous n'avez pas la clé ? dit la nuque.

— Elle est à l'intérieur, dit quelqu'un qui collait son œil au trou de la serrure.

— Qu'est-ce que vous voyez ? demanda Fabrice sans intention de railler l'attente qui l'oppressait plus que les autres.

Ils s'étaient rassemblés devant la porte, bons voisins de palier. L'un d'eux poussait du pied le paillasson pour le repositionner dans sa poussière. Le relais de la minuterie se mit à vibrer.

— Quatre minutes, dit quelqu'un.

On attendit que la seconde s'écoulât. Ils disparurent comme ils étaient venus. L'obscurité se remplissait de leurs pas traînant sur le tapis central. Il sentit leur respiration, le frôlement de leurs chemises. Un rai de lumière apparut sous la porte. Le paillasson s'irradia.

— C'est la nuit, dit une voix qui pouvait être la même.

Fabrice expliqua que la clé était restée à l'intérieur et que le courant d'air avait refermé la porte. À qui adressait-il cette supplique ?

— La clé est effectivement sur la porte, dit la même voix, mais ce n'est pas le courant d'air qui l'a fermée, c'est moi !

Fabrice rechercha aussitôt l'approbation générale.

— Si quelqu'un veut bien allumer, dit-il en se demandant de quel côté du couloir le hasard l'avait orienté, les choses seraient plus faciles !

Il s'attendait à une demande d'explications. Les choses étaient plongées dans la couleur noire de l'absence de lumière. Qu'entendait-il par facilité ?

— Ils ne sont peut-être plus là pour vous écouter, dit la voix.

— Ouvrez-moi ! supplia Fabrice.

Le rai sous la porte était agité de rapides allées-venues sur le plancher glissant de la chambre.

— Tout à l'heure, dit Fabrice qui espérait encore, vous étiez dans le couloir et vous me demandiez de sortir de la chambre.

La voix se taisait comme si elle attendait que Fabrice eût achevé de raisonner. Il tâta le mur aux environs de la porte. Il ruisselait.

— Je ne voudrais pas rester ici dans le noir, dit Fabrice au lieu de satisfaire la curiosité esthétique de la voix. Vous ne pouvez pas me condamner à cette attente.

Il ne demanda pas à la voix de décrire ses mouvements à l'intérieur de la pièce.

— Pièce du procès, pièce d'or, pièce du théâtre, pièce où nous sommes.

La voix badinait derrière la porte, l'effleurant de sa tessiture de violoncelle.

— Je me suis connecté à elle, annonça Fabrice.

— C'était moi !

Fabrice commençait à brûler de l'intérieur, petite maladie que l'enfance avait apportée avec les jouets.

— Nous ne pouvons pas demeurer éternellement en dehors de la chambre, s'écria-t-il dans une tentative de généralisation du sujet qu'on abordait en ces circonstances particulières de l'entropie.

La voix se gargarisait. Ce n'était peut-être plus celle des haut-parleurs. Fabrice ne se souvenait toutefois pas d'un flacon aussi évident.

— Les voyez-vous ? questionna la voix entre deux borborygmes.

Fabrice avait toujours détesté les manifestations des organes de la digestion. Il était outré comme une poupée. De quelle poupée s'agissait-il ? Il n'avait jamais été une fille et n'en avait pas fréquenté d'aussi près dans son enfance de châtelain. La fille du chasseur peut-être. Non, c'était un fils.

— Vous êtes de nouveau perdu dans vos souvenirs, constata la voix.

— Qu'en savez-vous ? dit Fabrice qui voyait sa mémoire se simplifier à l'extrême pour mettre en évidence le fait primitif.

Il y avait des fleurs à proximité. Il avait peut-être plongé sa main dans ce vase au lieu d'explorer la surface des murs. Il craignait les algues et les animalcules des vases qu'il préférait opaques. La terre vernissée avait sa préférence.

— Laissez-moi entrer, murmura-t-il comme s'il craignait de les attirer encore.

— Vous beugliez dans le micro, dit la voix qui prétendait revenir aux évènements récents.

— Je ne m'en suis pas rendu compte, avoua Fabrice qui était prêt à reconnaître les faits sans les discuter.

— Vous beugliez, sinon ils ne seraient pas sortis de leurs chez-soi. Ils ne sortent pas si on ne les attire pas dehors. Ce sont des personnages d'intérieur. Ils s'appliquent aux fenêtres et ne franchissent pas les seuils qu'on leur a imposés. Ils sortent si vous beuglez dans les terminaux du réseau spécialement conçu pour les contenir. Vous ne devriez pas sortir vous non plus.

— Vous... commença Fabrice.

Il avait perdu l'habitude de raisonner. Il cherchait encore le bouton de la minuterie. D'habitude, une petite lumière signale ces positions. Ils avaient omis ce détail.

— Ce n'était pas elle, dit la voix.

Fabrice se hérissa.

— Qui alors ? demanda-t-il sur le ton des défis.

— Dialogue de sourds, fit la voix.

— Quel dialogue ? demanda Fabrice qui coulissait dans l'angoisse.

Il y avait plusieurs dialogues. Il en était le vecteur commun.

— Elle pense que les enfants... dit Fabrice.

— Elle ne pense pas, interrompit la voix. Les morts ne pensent pas. Vous imaginez cette pensée de mort.

— Ouvrez-moi !

À quelle distance de la porte se trouvait-il maintenant ? Il avait rencontré des reliefs parfaitement reconnaissables mais aucun ne correspondait au bouton de la minuterie. Était-ce un poussoir ou une clé ?

— Si vous voulez, proposa-t-il, je peux m'expliquer aussi longuement que nécessaire.

— J'aime la variété des mots, menaça la voix.

La tapisserie se terminait par une oblique qui pouvait être celle de la rampe d'escalier. Il avait glissé à la surface d'un miroir. Il ne confondait jamais les miroirs avec les fenêtres.

— La chambre, dit la voix, pas l'escalier qui descend.

Était-ce un avertissement ? Il trouva une pastille de colocaïne dans un interstice. C'était peut-être l'heure. Il ne demanda pas plus de précisions. La rampe se continuait par une succession de panneaux bordés de moulures. Il ne pouvait pas avancer dans le noir sans finir par trouver de la lumière. Il n'y a pas de monde sans cette alternance.

— Lumière ! fit la voix.

Fabrice se frotta les yeux.

— Vous voyez ? dit la voix. Vous n'êtes pas sorti !

Fabrice ouvrit une bouche étonnée en même temps que les yeux. La chambre n'avait pas changé.

— Elle a changé ou pas, dit la voix, ce n'est pas la question. Vous n'êtes pas sorti, c'est plus précis.

— Et eux ? demanda Fabrice. Je beuglais.

— Ou plutôt elle, n'est-ce pas ?

Elle. Je voulais dire elle. Entre elle et moi.

— Vous mangerez bien quelque chose, non ? dit la voix.

Même le contenu du flacon n'avait pas diminué.

— Dites plutôt que je n'y ai pas touché, précisa la voix.

D'une chiquenaude, elle envoya la pastille de colocaïne directement dans la bouche béante de Fabrice.

— C'est l'heure ! dit-elle.

 

Vingt ans après, la communication avec Friendship VII devenait problématique. On avait conservé les modules de transmission de ce type de vaisseau mais leur usage réclamait une bonne connaissance des anciennes normes. Un rapport complet fut remis à l'avocat de Fabrice. Dans sa chambre, celui-ci avait retrouvé un certain équilibre mental. Depuis un an, il mangeait à des heures régulières et dormait presque toutes les nuits. Il lisait des romans, s'inquiétait de l'actualité, recherchait l'aventure sentimentale avec les employées, connaissait assez bien le labyrinthe des corridors et accédait même quelquefois au parc par ses propres moyens. On avait acquis une tranquille habitude de ces déambulations. La vie était rythmée par les sonneries. Fabrice avait réussi à déchiffrer celles qui étaient destinées au personnel. Il s'informait sans menacer la communauté d'une de ces dénonciations que certains, plus combatifs que lui, parvenaient à transmettre à la presse parallèle qui était d'ailleurs interdite de lecture ici, du moins était-il conseillé de ne pas s'exhiber avec ce genre de papier entre les mains, sauf pour aller au cabinet. Le directeur était assez jovial quand cela arrivait. Par contre, toute résistance était anéantie sans crainte des conséquences personnelles. Fabrice, enclin à parfaire l'expression, perdait beaucoup de temps et on le savait. Les évènements de l'actualité, presque tous externes, avaient sombré depuis longtemps dans l'oubli quand son papier atteignait le niveau d'achèvement qui le faisait sortir de sa tour d'ivoire. Ces décalages n'empoisonnaient pas la vie de Fabrice. Il soignait lui-même ses ulcères pourrissants. De l'obésité caractéristique de sa personne avant le procès, il était passé à la maladie de peau et maintenant que son esprit avait renoué avec la cohérence, des ulcères s'installaient aux endroits visibles de son apparence, ce qui le rendait peu convaincant dans les moments courtois qu'il multipliait néanmoins parce qu'elles le ménageaient et qu'il en tirait une grande satisfaction. Il avait seulement limité la pratique du miroir à la mise en place de la sonde qui, à cause d'une infection continuelle, lui interdisait le positionnement à l'aveuglette comme au bon vieux temps. On désinfectait nonchalamment tout ce qui était passé entre ses mains, notamment les livres qu'on jetait quelquefois dans le crématoire tant ses pages étaient surchargées de notes obscures. Comme il se nourrissait de ce qu'on lui proposait, il n'était pas rare qu'on cherchât à lui faire plaisir. Il participait joyeusement à ces excès, sombrant même dans la mélancolie quand la nuit tombait sur son existence de patachon. On ne savait pas grand-chose de ces anéantissements. Il en revenait comme on cesse d'y penser. Il ramenait alors les livres empruntés à la bibliothèque et en profitait pour courtiser l'androgyne qui veillait aux prêts dans son guichet. La vision d'un sein ravigotait toujours le courtisan. On ne tournait jamais la clé dans sa serrure sans se demander jusqu'où il était encore capable de pousser sa recherche solitaire du plaisir. Le directeur avait interdit ce type de surveillance, ce qui n'empêchait pas le personnel de conseiller aux pensionnaires la plus grande discrétion sur ce sujet. Considérant les coins et les recoins de sa chambre, Fabrice en concluait qu'il n'était pas possible de vérifier sur le terrain la sincérité d'un directeur qui pratiquait en plein jour des exercices moins statiques, comme l'interrogatoire et la menace. On le savait vicieux à ce point. Fabrice s'entourait d'un drap et regardait la télévision jusqu'à la fin des épisodes dramatiques dont la succession suivait un fil de moins en moins proche d'une conclusion. Il s'endormait dans le fauteuil. Sa pipe continuait de fumer dangereusement. Des enregistrements trahissaient ses derniers mots : Je suis humain... je suis humain... paroles empruntées à un condamné à mort qui s'adressait à ses bourreaux pour mettre en évidence le peu de justice qui motivait leur effroyable sentence.

L'avocat, qui avait mal vieilli ces dernières années après avoir promis au sexe faible une maturité sans fin, s'amena un matin de bonne heure. La porte de Fabrice, toujours ouverte s'il avait rêvé tout haut, pivotait lentement dans le va-et-vient des courants d'air. La lampe était encore allumée et répandait ses lueurs vertes dans la lumière des persiennes. Sur la table, guéridon d'un bar, des journaux étaient feuilletés par les mêmes jeux de l'air. La pipe éteinte exhalait son odeur intime. Fabrice, couché sur le côté, considérait un ulcère envahissant sa lèvre inférieure. Un petit miroir circulaire recevait l'expression de ses sentiments. L'avocat s'annonça par un grattement de gorge.

— Je ne vous attendais pas, dit Fabrice sans se quitter des yeux.

Il regrettait instantanément ces impolitesses à l'égard d'un juriste qui avait changé son destin mais il refusait encore de le considérer comme un ami.

— J'ai reçu le rapport, dit l'avocat sans s'asseoir sur le tabouret qui s'approchait de lui dans un bruit de roulettes.

— Nous ne l'attendions plus, dit Fabrice.

— Je n'ai trouvé personne pour établir la communication, dit l'avocat. Ils sont tous ou trop vieux ou trop fous. Nous allons devoir nous charger du fonctionnement de cette technOlogie du passé.

— Il ne s'agit que des vingt ans qui nous séparent des évènements ! dit Fabrice qui commençait à s'exciter.

— Vous ne comprendrez jamais l'importance du temps !

— Je mesure parfaitement le temps qu'il faudra perdre pour étudier le contenu de ce rapport. D'ici là, nous serons vieux et les modules de communication auront rouillé. Je suis foutu.

— Vous êtes foutu depuis vos aveux. Le témoignage de cette fillette est aujourd'hui difficilement contestable, à moins de la retrouver. Imaginez qu'elle ne se rétracte pas...

— J'ai tout imaginé ! dit Fabrice.

Il se redressa. Le petit miroir promenait son reflet pointu sur la joue de l'avocat.

— Vous croyez peut-être que je m'amuse, continua Fabrice.

— Vous manquez de... de sérieux !

— On ne peut pas être à la fois imaginatif et sérieux. Soyez sérieux et laissez-moi imaginer.

— Je ne vous sauverai pas si vous continuez de jeter le temps par les fenêtres.

— Parlons-en, des fenêtres ! Vous direz à l'administration de changer le décor. À part la nuit qui est quelquefois totale et qui me surprend toujours quand elle le devient, j'assiste à la même immobilité depuis vingt ans !

L'avocat alluma sa pipe. Les fragrances d'un savant mélange ne tardèrent pas à environner l'esprit de Fabrice qui refusait encore de se concentrer sur les moyens. Le chien, qui était entré avec l'avocat, s'était couché sur une chaise près de la fenêtre. Fabrice le regardait comme s'il s'agissait d'une nouvelle hallucination.

— Ne perdons pas espoir, dit l'avocat en ouvrant sa sacoche. Nous avons le temps de décortiquer ce langage du passé. Mon Dieu comme le temps passe vite depuis que la langue des hommes ne nous est plus d'aucune utilité.

Fabrice se souvenait d'avoir cherché à composer de belles phrases. C'était un plaisir infini. Il empruntait beaucoup et inventait à la surface de ce frottement avec la langue. Il repoussait les flatteries en se contorsionnant comme une fille approchée de trop près. Le rapport valsa sur le lit en plusieurs fragments lourds et lents.

— J'ai supprimé ce qui m'a paru superflu, dit l'avocat. Vous en jugerez vous-même. L'exécution est prévue pour la dernière heure de la semaine. Nous disposons de... (il consulta sa montre-temps dinguant au bout d'une chaîne) neuf mille six cent soixante minutes. Voici notre emploi du temps. Je consacrerai les dernières minutes à les convaincre que nous avons raison et qu'ils prennent le risque d'une injustice. Vous connaissez, vous, de meilleurs arguments contre la peine de mort ? D'ailleurs, qu'appelons-nous la mort par les temps qui courent ? Ils vous destinent à l'expérience du non-retour. Vous serez farci d'électronique et de capteurs biOlogiques. Voilà ce que je leur ai reproché pour commencer. Qu'en pensez-vous ?

Le chien examinait tranquillement le regard de Fabrice. Celui-ci acceptait l'attente d'un verdict plus circonstancié. Le chien ne l'avait jamais abandonné. Il promettait d'aller au bout de son aventure.

— La première idée, dit Fabrice, fut de limiter leur existence à un temps raisonnablement acceptable par l'esprit humain. Nous n'avons pas d'explication à fournir maintenant en constatant que leur éternité ne nous importune pas autant que nos prédécesseurs l'ont craint. Je me souviens de ces débats. Nous écrivions l'infini sur ce sujet. Pendant ce temps, l'idée de chien grandissait en nous. Je limiterai mes pensées aux résultats de mon observation tranquille des faits.

— Comment pouvez-vous imaginer que ce terrible moment inspire une aussi naïve tranquillité ? Nous sommes tous passés par là. Vous n'oublierez jamais les termes de l'arrêt de grâce si ça vous arrive.

— Pourquoi cette chance ? Je ne m'explique pas qu'on joue encore avec le feu. Il serait plus simple de limiter l'existence et de l'achever sans douleur. Nous ne serions pas soumis au jugement des autres. Nous accomplirions la parabole dans une perspective purement géométrique.

— Nous ne sommes pas tous le portrait craché du père ! Votre cas est un cas particulier. Nous nous efforçons de mettre en évidence les particularités de chacun. Les trajectoires se multiplient selon une conception circulaire du droit.

— Jean m'a vu prendre la place physique de son père. J'imagine la croissance de mon corps sur la scène de son enfance blessée. J'ignorais à quel point j'étais la seule donnée paramétrable de cette traversée de l'ordre social. Une fois, ils m'ont anesthésié pour entrer dans mes fibres nerveuses. Ils étaient au cœur de mon existence. Ils cherchaient des traces de mon donateur, la preuve enfin irréfutable que le présent est une facilité rhétorique. Il était le passé et je perdurais dans un futur sans transition. Je me demandais ce que Jean représentait, s'il existait uniquement comme procédé récurrent, ou comme catalyseur. Notre mère distribuait des petits fours. La douleur s'annonçait par l'impression d'un allongement physique. Je prévenais les chercheurs qui reculaient pour laisser la place à l'anesthésiste. Le jet pénétrait comme une lame à l’œuvre d'un patient découpage. Jean observait la scène sans intervenir. Je pouvais le voir siroter son café et mordiller la tangente des biscuits au gingembre. Il laissait les cigarettes se consumer dans le cendrier. Nous n'avions toujours rien à nous dire et les chercheurs se concertaient sans nous consulter. Ma mère manipulait la portière du four en s'exclamant. J'entendais la translation du plat dans les glissières. Des liquides chauds se répandaient sous moi. J'étais aux anges. La sonde commençait par traverser les zones héritées directement du donateur. On pouvait ressembler à n'importe qui. Le moment le plus agréable était celui des rencontres avec l'histoire. Le cœur y était !

« Ramonez ! » gueulait celui qui portait des galons dorés sur son bonnet de nuit. « Ramonez ! Je vous dis ! »

Ils accomplissaient leur tâche avec un sens aigu du rapport de force. Ils bavaient sur moi, tournicotant la vis sans fin dans son étau.

« Avez-vous trouvé quelque chose ? » demandait ma mère en revenant de la cuisine les bras chargés de biscuits reconstituants.

« Nous sommes au point H, » précisait celui qui correspondait directement avec le gradé.

Ce qui ne disait rien à la pauvre femme.

« Le temps continue mais pas dans le même espace », ajouta le gradé en se servant dans le plat que lui tendait la femme.

Il considéra les bras nus et les manches retroussées. Elle virevolta jusqu'à Jean qui posait à l'observateur tranquille.

« Qu'est-ce que vous voyez ? » me demandait le manipulateur le plus proche.

« Je vois... » Je ne voyais rien mais j'aurais pu dire ce que je ressentais à la place des visions. Jean pensait que j'agissais sous l'empire de la drogue. Un savant détaché du groupe des chercheurs silencieux, ceux-là mêmes qui avaient inventé le procédé dont j'étais le souffre-douleur extasié, expliquait à Jean que la drogue ne servait qu'à anesthésier le regard. Un senseur optique était branché sur le nerf conducteur du faisceau lumineux géré par une lampe microscopique qu'on appelait le microbe pour ne pas la confondre avec les dégâts causés par sa précision. Je sentais qu'on avançait en moi. La douleur était spectrale.

« Mangez ! » proposait ma mère.

Le four claquait, grattait, cognant, glissant. L'air circulait selon une parabole amorcée visuellement par les franges du rideau.

« Vous ne le raisonnerez pas, » dit Jean en soufflant dans le culot de sa pipe.

Le technique mise en œuvre ce jour-là était aussi récente qu'incertaine mais elle avait fonctionné sur des singes. Le chien montrait les coupures de presse. « Un schizophrène linéaire reconnaît ses parents. » Jean parcourait le texte sans le commenter comme à son habitude, signe d'attente.

« S'il est sage », dit le chien, « je lui donnerai ce vieux doublon du temps des boucaniers des mers du Sud. »

Présent-futur, imparfait-conditionnel, je me répétais la leçon sur la concordance des temps. Le cahier était encore ouvert à la page d'innombrables exercices sur la phrase en deux temps.

« Si vous voulez exprimer votre autorité, construisez toujours des phrases en deux temps, » avait conseillé le maître d'école le matin même. « Fab ! Vous oubliez votre rendez-vous ! »

Il fallait que je sortisse de ce milieu aqueux augmenté par la croissance des connaissances.

« Rendez-vous ? » fit mon voisin de table. « Avec qui ? »

« Avec les fées, » plaisantai-je.

Je n'avais pas le désir de m'expliquer. Ils auraient pensé que je méritais ce qui m'arrivait. Ma mère avait remué ciel et terre pour qu'on acceptât ma présence en milieu scolaire. Elle traînait partout ces rapports circonstanciés et parfaitement argumentés.

« C'est trop long », avait dit Jean. « Ils ne prendront jamais le temps de les écouter jusqu'au bout. »

Parce que la vieille parlait. Elle ne les laissait pas lire.

« Les fées ? » questionna mon voisin.

« Les faits ! » dit le maître.

On voyait les bouches s'efforcer d'exprimer cette infime différence.

« Si vous voulez passer pour quelqu'un de minutieux (c'est utile en cas de recherche d'emploi), marquez les différences, traitez la nuance comme une différence et regardez votre interlocuteur dans les yeux ! »

Je sortis de l'école. J'avais huit ans. Je suçais des pastilles de réglisse. J'avais rendez-vous avec les fées. C'était tout ce que j'avais voulu dire. Je pris l'omnibus qui était vide à part le chauffeur et un garde mobile qui regardait tristement le paysage urbain.

« Où allez-vous cette fois ? » me demanda le chauffeur-caissier à travers la vitre blindée.

Il savait où j'allais mais il voulait inspirer l'improbable au garde mobile qui suivait du regard les détritus de la rigole. Les chiens passaient en analysant les mouvements de la foule. J'ouvris ma chemise et me tournais dedans pour exhiber la blessure circulaire laissée par la précédente exploration. Le chauffeur grimaça. Il n'y avait pas de schizophrène dans sa famille, juste une petite propension à l'inquiétude surtout relative à l'emploi.

« Je ne passe plus par là, » dit-il pour plaisanter.

Le garde mobile ne broncha pas. Je m'assis derrière lui pour regarder sa nuque. Le chauffeur m'observait dans son rétroviseur intérieur. Il klaxonna en arrivant sur la place. Ma mère le salua passablement. Elle était accompagnée des chercheurs.

« J'espère que tu n'as pas oublié ces messieurs, » gloussa-t-elle tandis que l'omnibus s'éloignait.

Ils transportaient la sonde dans une brouette. Je cherchais Jean. Je devais avoir l'air désespéré. Ma mère me poussa.

« Nous avons sensiblement amélioré la technique, » argumentait le gradé qui marchait devant tout le monde.

Le quartier était maussade. On passait devant des boutiques aux volets décharnés. Des chiens contrôlaient l'hygiène sous le regard amorphe des marchands. Des gosses se disputaient une vieille prothèse. Jean apparut sous le porche. Il venait de jouir dans le giron d'une fille qui s'enfuyait. Le sperme coulait sur le pli impeccable de son pantalon. Ma mère détestait ces visions. Elle ouvrit la porte d'un coup de pied et s'engouffra dans le corridor. Les chercheurs connaissaient le chemin. Ils appréciaient particulièrement les reliques de la marquise. Ils levaient la tête pour se griser de coulures. Je commençais à grimper sur le brancard à cet instant précis. L'ascension durait tout le temps nécessaire à atteindre le vestibule commun derrière les baies vitrées elles aussi marquées par des coulures obliques, terre des murs qui disparaissaient avec l'histoire. On me brancarda dans l'escalier. Jean visionnait sa jouissance dans une mémoire greffée entre l'index et le majeur, minuscule prothèse qui servait aussi dans les poignées de main. La sonde entra entre la quatrième et la cinquième lombaire. Elle provoqua une douleur inexprimable même par le cri. C'était ainsi que je me paralysais, en commençant par l'amorce du cri et finissant dans la reconnaissance de l'instant.

« C'est parti ! » jubilait le manipulateur.

Le chien caressait la surface du maravédis en répétant les règles du jeu. Je ne l'avais pas encore gagnée. La dernière fois, j'ai cédé à la douleur une seconde avant la fin de l'exploration. La fois d'avant, je ne me souviens pas de ce qui a motivé la décision du chien de remettre à plus tard la récompense inspirée d'une reproduction d'une carte traçant toutes les routes empruntées par les anciens voyageurs.

« Hardi ! » criai-je avant que le cri ne devînt un problème.

Le rapport contenait des précisions d'horloger. Fabrice s'était rapproché du bord du lit pour jeter un œil narquois dans ces contenus de spécialiste. Il tourna les pages sans s'attarder aux détails d'une écriture aussi descriptive qu'ennuyeuse. Les personnages apparaissaient quelquefois sous forme de comparaisons graphiques. Les dialogues, précieuse matière des instants, étaient écrits à l'encre verte et mis en italique. Rien sur la manière exacte de se connecter aux modules. La majorité des branchements demeurait sans légende. Quelqu'un avait commencé à tracer les relations entre les branchements connus.

— Ils ont travaillé sincèrement, dit l'avocat.

Fabrice avait maintenant envie d'entrer dans sa robe de chambre. Il montra la soie rouge d'une chaise. L'avocat plongea une main experte dans ces moires.

— Nous n'avons plus le temps nécessaire, dit-il.

Il envoya la robe sur le lit. Fabrice dressa un corps nu que le cerveau avait du mal à équilibrer sur les gros genoux malmenés par la maladie. La peau semblait sur le point de se détacher. Des taches grises maculaient le drap. Il montra un anus équipé d'un support de sonde.

— Je vais me mettre au travail, dit-il. Le temps finit toujours par ressembler à quelque chose d'aussi précis que l'impossibilité d'en savoir plus.

Le corps ripa, marquant le drap d'un faisceau de plis où la lumière commença son jeu de massacre. L'avocat ne supportait plus depuis longtemps ces menus détails que Fabrice lui avait signalés.

— Comment s'est terminée la séance ? demanda-t-il.

— Ils extrayaient une espèce de salive, dit Fabrice. Les coulures chatouillaient mes cuisses. Quelqu'un cria que mes jours étaient en danger. Je n'avais aucune idée de ce que cela pouvait signifier. Les instruments tombaient par terre avec des bruits de verre. Ils m'écrasaient avec le plafond.

— Avec le plafond ?

— Ils n'avaient pas d'autre moyen de m'immobiliser. Ils vissaient quelque chose dans l'air et le plafond se rapprochait de moi.

— Vous n'étiez plus dans votre chambre ?

— Je gisais dans un cloaque de mousse oxygénée. La sonde explorait encore la région du cœur. Elle cisaillait les chairs avec une précision qui les laissa pantois.

« Surtout, dit l'un d'eux, qu'il ne bouge pas ! »

Ma mère tirait sur le drap. Ses gros bras faisaient l'admiration du toubib. Elle s'échinait comme une ouvrière et hallucinait tout en facilitant le glissement vrillé de la sonde. Ils n'injecteraient rien avant d'être sûr que je ne simulais pas.

— Dans le rapport, il n'est question que du chemin suivi par la sonde. On est à l'intérieur de ce corps d'enfant.

— Moi j'étais à l'extérieur. Le plafond descendait et je ne pouvais rien faire pour l'en empêcher. Je me disais qu'ils agissaient pour mon bien. Je ne me souviens plus quel personnage j'ai inventé pour pallier l'absence d'amour. Qu'en disent-ils dans le rapport ?

— Rien sur les anciennes technOlogies. Comme si ce passé n'avait pas existé. Pas étonnant qu'ils ressentent une certaine satisfaction chaque fois qu'un témoin de ces temps protohistoriques est sur le point de disparaître.

— Regardez bien le circuit principal. Au centre, vous voyez cette dépression de la matière binaire ?

— Je vois un défaut de surfaçage en lumière rasante.

— Projetez le faisceau sur l'environnement cellulaire.

— Il y a des traces, des grattements nucléaires. À l'époque, ils utilisaient des malades en phase terminale pour procéder à des expériences illégales.

— J'ai cherché toute ma vie. Ils revenaient dans mon sommeil et m'enfonçaient ce métal dans le corps. Personne ne m'a jamais demandé mon consentement.

— Le plafond était un effet d'optique. Ils agissaient en plein air, sur les terrasses de l'hôpital.

— Vous parlez d'une science de l'homme !

Fabrice boutonnait la robe de chambre tandis que l'avocat tournait les pages du rapport. L'air transportait des acidités relatives. Fabrice ajusta un masque sur son visage, un vieux masque qui portait les traces d'un usage habituel. Il gonfla ses tristes poumons devant la fenêtre.

— Personne ne s'en va sans laisser sa patte, dit-il en baladant un pinceau imaginaire sur les surfaces intriquées du paysage.

Il recula comme un peintre et modifia mentalement la touche.

— Quel est le dernier jour de la semaine ? demanda-t-il à un avocat qui ne l'écoutait plus tant les révélations du rapport le stupéfiaient.

Il grognait comme un chien en proie au rêve.

— Ils n'ont jamais cessé leur expérience sur moi, dit Fabrice qui écartait les rideaux comme si c'étaient les jambes d'une femme.

Il pouvait voir la rue s'animer. L'avocat arrivait toujours un peu avant le début des activités. Un marchand des quatre saisons installait ses tréteaux à l'ombre d'un panthéon.

— Je les suppliais de m'épargner, dit Fabrice en se penchant.

« Ce n'est pas la réalité, criaient-ils à travers la paroi qui me différenciait. On vous dira quand ce sera réel. »

La souffrance n'existe que par comparaison. Or, je perdais toute notion de souffrance infligée aux autres. Les insectes de mes expériences se tortillaient silencieusement sans me faciliter l'accès à cette connaissance de la cruauté.

« Ce que vous voyez maintenant est un morceau de la réalité. Attendez-vous à une recherche patiente des complémentarités. »

Ils perçaient de petits trous d'où jaillissaient des jets de sang.

« Maintenant, vous êtes à deux doigts de comprendre. Retenez votre souffle. »

Comme à la foire. Jean déboulait avec les trophées de ses victoires. Il m'offrait des poupons remplis de paille et je suçais les sucres d'orge sur ses doigts.

« Nous reviendrons le mois prochain, » promettaient-ils sur le seuil de la maison.

« N'abusez pas du sucre, » me conseillaient-ils.

Je me gavais jusqu'à m'infliger des douleurs dentaires très au-dessus de mes espérances.

— Il y a un détail qui me chiffonne, dit l'avocat.

Fabrice s'arracha à ses impressions colorées.

— En quoi consistait la douleur ?

Il était sur la piste.

— Je n'ai jamais souffert en l'absence de ces observations, confessa Fabrice.

Une pustule éclata sur sa joue. Il en répandit les liquides dans un mouchoir. La blessure suintait à proximité du mouchoir qui tamponnait régulièrement le derme ulcéré. Muescas entra. Il était pressé. Il amenait de la matière. Le bocal contenait les reliques des interventions. Fabrice observa des impuretés.

— Je ne sais pas, murmurait l'avocat qui regardait les morceaux de réalité à travers l'épaisseur déformante du verre.

Muescas avait pourtant dévissé le couvercle. Fabrice plongea une main fébrile dans ce qui ressemblait à des pétales. L'avocat voyait les doigts s'agiter dans la démesure. Il montra le rapport à Muescas qui siffla.

— De quel temps disposons-nous ? demanda-t-il.

— Nous n'avons plus le temps, dit l'avocat.

Fabrice observait les transparences d'un morceau de tissu.

— Est-il conscient de l'enjeu ? fit Muescas dans l'oreille de l'avocat.

Fabrice surveillait ces grimaces à travers le tissu desséché. Derrière lui, deux étages plus bas, le marchand vantait la peau de ses pommes. Fabrice connaissait ce coup de dents spectaculaire.

— Le témoignage de cette petite ne peut plus être modifié, dit l'avocat.

— Je vois, dit Muescas.

Il consultait le rapport. Des gouttes de sueur roulaient sous les yeux.

— Quel âge a-t-elle aujourd'hui ? demanda-t-il en sourdine.

L'avocat le lui dit. C'était le genre de détail que Fabrice négligeait. Muescas suivait la circuiterie d'une installation complexe qui avait servi dans une expérience sur la vie extraterrestre.

— Vous étiez pourtant convaincant quand vous avez évoqué les conditions imaginées par les responsables de la convalescence.

— Je n'ai convaincu personne.

Muescas voyait Fabrice dans un reflet annexe de ses lorgnons de maître d'hôtel.

— Il n'y a plus d'aventure collective, dit-il.

C'était l'idée la plus répandue. Il s'informait dans les journaux.

— Nous exécutons des milliers d'irresponsables chaque jour, dit-il. Voilà comment on réduit l'humanité aux dimensions de la personne. Que croyez-vous qu'il est en train de se raconter ? Il s'imagine très bien en adulte n'ayant jamais eu à supporter les abus de la science. Une vie normale consisterait à se passer des outils mis à notre disposition autant par les partisans du progrès que par les fournisseurs de métaphysique. Nous avons tous rêvé de ce bonheur.

Muescas souffrait quand il s'exprimait sur ce sujet. Fabrice le toucha comme si c'était un personnage qui tentait de s'extraire du texte.

— Je ne vous ai pas entendu parler de notre problème, dit-il.

Muescas était pressé. Il avait perdu du temps ce matin devant son miroir.

— Le monde doit continuer de se purifier, dit Fabrice.

L'avocat s'efforçait de ne pas intervenir dans les conversations interminables que Fabrice arrachait à Muescas.

— Ça va, dit celui-ci, il faut que je m'en aille.

Il savait qu'il prenait le risque de ne plus revoir Fabrice. L'avocat attendait une réponse à cette question de savoir si Muescas comptait s'impliquer dans le dernier fragment d'une existence dont ils demeureraient les témoins hallucinés. Muescas n'expliquait pas pourquoi il essuyait ses pieds sur le paillasson quand il sortait, l'ayant négligemment enjambé à son entrée.

— Pressé, répéta-t-il. Je n'ai plus le temps.

— Alice, dit Fabrice, quand je lui ai demandé si elle était Alice, elle m'a répondu que non, évidemment.

— Pas de complot, dit l'avocat qui regardait Muescas s'éloigner dans la rue, rien que cette solitude face à la diversité.

Muescas sauta dans un tramway.

— Il ne reviendra pas, dit Fabrice. Il vient d'autoriser la suite des évènements. Je ne me souviens plus de son degré de parenté.

On les entendait monter l'escalier. Ils amenaient leur matériel. Ils étaient presque solennels.

— Neuf mille six cent soixante minutes, dit l'avocat quand ils entrèrent. Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, on pourrait fixer le temps à neuf mille six cent soixante minutes.

— Soixante minutes ? fit Fabrice.

— Neuf mille six cent soixante, dit celui qui semblait les guider.

Il réglait les pointeurs en tirant la langue. L'avocat donna le signal. Il possédait le même instrument de mesure. Ils examinèrent la surface du lit.

— Il n'a toujours pas terminé son récit, dit l'avocat.

— On s'en passera, dit l'autre.

Il dirigeait la manœuvre. Le chien signala un pli. C'était étrange de les voir s'inquiéter d'une pareille imperfection de la surface. Quelqu'un lissait le drap avec une espèce de règle. Un autre vissait un tube dans un autre tube. Fabrice s'éloigna de la fenêtre. Le tramway venait de démarrer dans une giclée d'étincelles. Muescas faisait des signes à travers une vitre ouverte. Fabrice s'approcha du lit pour constater qu'ils avaient fait leur travail.

— Couchez-vous, dit celui qui les dirigeait.

Fabrice se laissa tomber sur la surface parfaitement plane du lit. Ils écartaient ses jambes.

— Il ne semble pas se souvenir de ce qui s'est passé ensuite, dit l'avocat. Il ne franchit pas cette limite du récit. La sonde n'en finit pas d'explorer une enfance circulaire.

L'autre se renfrogna. Il vérifia l'implantation de la sonde anale. Ses mains connaissaient ces gestes précis. Fabrice s'empêchait doucement de respirer cette haleine mais il s'efforçait de ne pas fermer les yeux. Ils ne fermaient jamais les yeux. Ils se contentaient de ramener des échantillons sans expliquer à quoi était destinée cette moisson. Fabrice produisait une quantité appréciable de matière depuis que sa thyroïde se comportait en maîtresse des lieux.

— Vous voyez, disait l'avocat en se penchant sur lui, c'est comme quand vous étiez cet enfant dont nous ne savons rien.

— Ce n'est pas faute pour moi d'en parler, ironisa Fabrice.

— Ni pour eux de chercher à savoir, continua l'avocat.

Quelqu'un atomisait l'air pour contenir l'invasion de moustiques.

— Ils vont recommencer, dit l'avocat, exactement comme s'ils n'avaient jamais achevé ce travail. Vous souvenez-vous de ce moment ?

— Il est impossible qu'il ne s'en souvienne pas.

— Ils vont recommencer, répéta l'avocat.

Ils promettaient une douleur profonde, un mal incomparable. Des visages attentifs se rencontraient pour échanger des informations. La rotation de la sonde s'imposa au bruit des conversations souterraines.

— Je ne suis jamais entré là-dedans, dit Fabrice comme s'il était en train de parler d'un simple fait de la vie quotidienne, constata l'avocat.

— Il ruse, dit l'autre.

Jean fumait sa pipe sans commenter la scène. Son poing était immobile devant le visage. Il regardait les dos qui se déplaçaient sur le périmètre du lit. Fabrice interrogea l'avocat du regard. Celui-ci secoua la tête pour signifier qu'il ne comprenait pas. Jean n'avait pas été prévenu. On lui avait juste communiqué la date de l'exécution.

— Je ne comprends pas, dit l'avocat à Jean.

— Expliquez-lui qu'il ne décidera plus de rien désormais, dit Jean sans sortir la pipe de sa bouche.

La rotation de la sonde s'accélérait.

— Où a-t-il choppé cette maladie ? demanda Jean. En Afrique, je suppose. Il paraît qu'il y a construit un château. Vous avez entendu parler de ce virus ?

— Muescas vous a parlé ? dit l'avocat.

Fabrice avait du mal à les entendre maintenant que la sonde pénétrait en lui. Le chien injectait les liquides et la sonde ramenait des extraits de cette chair tétanisée par la stupeur.

— Nous ne saurons rien de plus, dit l'avocat.

— Il faut pourtant aller au bout de la procédure, dit l'autre.

— Vous voyez une autre solution ? dit Jean qui envoyait sa fumée sur le visage inexpressif de l'avocat.

— Pas d'autre solution, dit le chien.

— Demandez-lui s'il me reconnaît, dit Jean.

Le corps de Fabrice commençait à peine à changer.

— Ce n'est pas une expérience, dit l'autre. Nous avons toujours obtenu des résultats. Les familles sont reconnaissantes et la Justice est satisfaite.

— Que demander de plus ? fit Jean qui rallumait son chalumeau.

L'avocat ouvrit la bouche comme s'il allait répondre à cette question.

— Ce n'était pas une vie, dit Jean.

Il demanda un siège. On s'empressa de le satisfaire. Il remercia des automates.

— Hier encore, dit l'avocat, nous évoquions ce passage de l'enfance à la mort et je me demandais qui était responsable de cette survie.

— Aucune loi ne condamne l'antimort, dit Jean qui luttait avec l'extinction de sa pipe.

Il se plaignit du courant d'air. On entendait les tramways au croisement des caténaires.

— Il a demandé à la revoir, dit l'avocat. Nous ne savions pas si c'était une bonne idée.

— Il a parlé des enfants ? Il n'en parlait jamais. Quand il est revenu d'Afrique, il ne pensait qu'à cette sacrée opération et à la quantité de travail à fournir pour pouvoir se la payer.

— De quoi parlez-vous ? dit faiblement Fabrice.

Il s'enfonçait. La sonde n'avait plus aucune importance. Elle supposait un accroissement des liquides. Le chien s'activait.

— Qu'est-ce que vous voyez ? demanda l'autre qui surveillait les manomètres.

Ils espéraient des images du bonheur. Il n'y a pas d'enfance sans au moins un instant de bonheur. Le bonheur détruirait ses défenses. Une seule seconde suffirait. Ils épiaient les manifestations cutanées. Leurs yeux étaient grossis par les loupes.

— Réinjectez la substance aléatoire, ordonna l'autre.

Fabrice avait souvent aperçu ce détail mais sans chercher à en approfondir les apparences. Il tournoyait comme un avertissement. Il était sur le point d'en parler.

— Il est toujours comme ça ? demanda Jean.

L'autre lui montra le rapport.

— Nous ne savons rien, disait l'avocat. Nous sommes allés trop loin et cependant nous n'avons pas réussi à en savoir plus que ce que tout le monde peut savoir par une simple conversation.

— Qu'est-ce qui est aléatoire là-dedans ? demanda Jean.

L'autre montra le flacon. Jean se concentra sur les reflets jouant entre le liquide et la paroi de verre.

— Jamais nous ne parviendrons à savoir ce qui le sauverait de...

— Ou alors nous sommes allés trop loin.

Comment savoir ? se demandait Fabrice tandis que sa conscience s'éparpillait. Il entendit les pas dans l'escalier.

— Vous ne voulez pas savoir qui c'est ? fit l'avocat avec son petit air innocent.

Il espérait ainsi « qu'une fraction de bonheur présent eût une influence sur la probabilité d'un bonheur appartenant à un passé de moins en moins projeté sur l'écran du futur. »

— Pas scientifique ça, ricana l'autre.

Jean eut un spasme mais aucune larme ne coula sur sa grosse joue.

— Il est toujours revenu, dit l'avocat.

— Pour ce que ça nous avance, dit Jean.

— Le retour est prévu à deux heures, dit l'autre.

Il avait l'air certain de son affaire. Jean les salua et sortit. Sa mère l'attendait dans le couloir.

— Alors ? demanda-t-elle.

Elle marchait devant lui, descendant dans le vestibule où elle avait confié son caniche à un domestique.

— Il revient à deux heures, dit Jean.

 

Dès l'aube, les colons s'étaient rassemblés dans la cour sous les palmiers. L'exécution était prévue pour vingt heures. De la fenêtre de sa chambre, Fabrice contemplait l'agitation des chapeaux dans les allées en croix. Le bassin renvoyait un ciel jaune. Quelques oiseaux badinaient dans la vigne montant sur les colonnes du couvert. Fabrice s'était levé dans la nuit, poussé par un rêve noir. Il aurait préféré être seul mais les Ologs avaient insisté pour passer la nuit à son chevet. Ils s'étaient endormis avant lui et il avait supporté leurs ronflements avant de sombrer lui-même dans cette espèce de néant qui avait pris la place du sommeil depuis la prononciation de la sentence définitive. Les vingt ans passés à ne pas y croire s'étaient aussitôt perdus dans la mémoire. La mort était devenue un personnage qu'il n'aurait bien sûr pas le temps de connaître à fond. Incapable de fixer sa pensée, il avait abandonné l'idée de s'exprimer sur ce sujet, ce qui scandalisait ses amis. Il ne les écoutait plus et ils continuaient de le harceler comme si un dernier effort vers la pensée pouvait l'arracher à l'angoisse croissante. Il avait plutôt imaginé ce moment comme un soulagement. L'imagination était elle aussi balayée par la vision du dernier personnage possible. Debout devant la fenêtre, il avait observé les lueurs de la nuit sur les façades. Il n'avait pas eu le choix de cette pénultième vision. Finalement, le masque lui interdirait un dernier regard sur l'humanité en attente de la conclusion du supplice. On viendrait le chercher à six heures pour la dernière injection de tranquillisant. Celle-ci, plus puissante que les autres, le plongerait sans doute dans un état de demi-conscience proche de l'euphorie sans toutefois anéantir l'espoir d'une grâce qui pouvait intervenir même dans la dernière seconde. Il pensait à cette seconde, sa division infinie, la place du temps nécessaire à exprimer la grâce, l'erreur fatale dans ce calcul condamné à une précision impossible à abstraire. L'horloge du patio indiquait que le soleil n'était pas loin de se lever. On consultait les tables au passage des promenades destinées à l'ennui. Il connaissait aussi les marées bien que leur influence ne se fît pas sentir au niveau du canal et de la rivière. Il avait perdu beaucoup de temps en occupations inutiles. Il avait peut-être eu tort de ne pas s'intéresser à l'attente.

À six heures, les colons commencèrent à arriver. Ils sortaient du réfectoire ou venaient directement du hall d'entrée. Ils se massaient docilement autour du bassin circulaire et peu à peu les quatre allées en croix se remplirent de cette tranquille agitation. Ils l'avaient vaincu. Ils n'avaient plus aucune raison de se presser. Il ne distinguait pas leurs visages et leurs conversations se transformaient en murmure continu, égal, pénétrant comme l'avant-garde du vent qui s'est déjà annoncé par des gouttes de pluie. Ils ne levèrent pas la tête pour l'obliger à quitter son observatoire. Derrière lui, les Ologs ronflaient toujours. Le petit déjeuner serait monté comme depuis deux jours. On s'attablerait en silence. Seuls les organes internes des Ologs continueraient en sourdine le murmure montant du patio. Cela s'était passé hier et n'aurait plus lieu demain. On avait prévu une journée ensoleillée. C'était un bon signe, d'après l'avocat. Les statistiques démontraient qu'on graciait plus facilement les jours de grand soleil. Imaginez l'angoisse du condamné qui se lève pour constater à sa fenêtre qu'il pleuvra toute la journée. Le ciel jaunissait rapidement. Le noir de la nuit s'estompait sur les toits. Une pratique superstitieuse consistait à compter les oiseaux. S'ensuivait un calcul au bout duquel votre chiffre pouvait correspondre au résultat et dans ce cas vous pouviez laisser toute la place à l'espoir. Fabrice avait oublié les formules. Il ne fit aucun effort pour se les rappeler. Il n'avait jamais cru, il s'était souvent interdit d'abandonner sa pensée à l'illusion. Il avait préféré l'imagination et elle disparaissait avant lui. Il avala la première pilule cinq minutes avant l'horaire prévu.

Il se sentait presque tranquille quand les premiers colons arrivèrent dans le patio. Ils ne se dirigèrent pas tout de suite vers le bassin central. Ils s'attardèrent sous le couvert, glissant comme des ombres. Le signal leur fut-il donné de dégager la promenade ? L'esprit de Fabrice ressentait les premiers chocs de la chimie qu'il venait d'absorber. Les oiseaux apparurent. Il ne put s'empêcher de les additionner au soleil prometteur. Il vécut une seconde de bonheur. Comment trouver la force, maintenant, d'oublier la permanence de ce plaisir ? Circulairement, la nuit s'ouvrait. Il redoutait d'autres plaisirs. Belle expérience d'une attente assez particulière pour être intransmissible, à moins d'une saisie instantanée de l'instant, mais avait-elle jamais été possible avec les moyens de l'écrit ? Sa préférence pour le dessin, durant toute cette vie passée à se défendre, n'avait-elle pas constitué le meilleur des avertissements ? Il avait négligé son talent naturel et peut-être eu tort de forcer ses facilités verbales. Il était trop tard pour y penser. Le futur lui avait été supprimé par la lecture solennelle du verdict. Celui-ci prétendait réduire les deux jours restant à vivre à un présent interminable. Il disparaîtrait dans cet inachèvement.

Les oiseaux virevoltèrent au passage du chien. Il trottinait sous le couvert, sautant par-dessus les flaques de lumière. Combien de chiens dans ma vie ? pensa Fabrice. Avaient-ils finalement réussi à en trouver un dans son enfance ? De dix mille pages, le dossier judiciaire avait atteint les cent mille, limite que les juges d'instruction ne se risquaient jamais à franchir pour d'obscures ou inavouables raisons liées à la prétention à la retraite. Les maisons des Juges s'alignaient derrière les saules le long du canal, rive droite. De petits sentiers jaunes gravissaient des monticules couverts de lavande et de chênes nains. Les carrioles qui descendaient de ces havres de paix transportaient des jeunes filles chapeautées de fleurs. Fabrice se souvenait avec tristesse de ces observations crispées. Sa mère le condamnait déjà au silence et à l'immobilité. Il se promettait une exploration stricte des lieux où la bourgeoisie vieillissante finissait ses jours comme un bouquet dans un pot. Le ciel, qui était celui d'une autre planète, peut-être celle où tout avait commencé pour tout le monde, se remplissait d'oiseaux plongeurs. Il avait remarqué que certains d'entre eux agissaient en guetteur, immobiles dans le vent au-dessus de l'écluse, tandis que les autres s'élevaient presque verticalement, aussitôt chutant comme des pierres et redevenant oiseaux à proximité du sol où il avait d'abord cru qu'ils rebondissaient. Les mêmes oiseaux, plus calculateurs, envahissaient le ciel des patios en ces temps de disette mentale. Le chien les avait effrayés et ils surgissaient des palmes et des tuiles. Il considéra les colons sans s'approcher d'eux. Quelle était sa mission ? Fabrice n'était pas véritablement cloîtré dans cette chambre tiède sonorisée par le sommeil des Ologs. Il ouvrit la porte et se coula dans le corridor. Sur les portes, des affiches annonçaient les dates des exécutions. On utilisait des croix ou des tirets pour ne pas donner à lire le mot terrible. C'était selon la religion. Mort, dit Fabrice. Morts, dit-il encore. Donner, prendre, conserver, murmurait-il en avançant dans le couloir. De petites lampes jaunes éclairaient les affiches, tremblants halos circulaires avec des signes clairs à la surface des mots environnants la photographie d'identité. Il recula pour se voir. La photo datait de son arrivée à Ologique. L'artiste avait ajouté au pinceau un reflet bleu dans la pupille. Il avait la gueule de l'emploi. Le tiret précédait la date du jour. Il avait pourtant opté pour le rite du Livre, qu'on signalait par la croix mystique. Il préférait la croix, l'addition, l'épée stylisée, le signe indicatif. Le tiret n'inspirait aucune abstraction. On perdait rarement son temps à le couvrir de mots pour lui donner un sens. Il reprit son chemin. Derrière les portes, on sortait lentement du sommeil léthargique. Quelle dose d'oubli le concernait encore ? Il atteignit le palier d'un escalier plongé dans l'ignescence des veilleuses. Il descendit.

L'instant reproduisait scrupuleusement un moment tragique de l'enfance. Il pensait avoir contracté la maladie de Jean. Ce n'était pas la première fois que ça arrivait. Cela était même arrivé un nombre incalculable de fois. Il entendait les oiseaux sur la corniche, des hirondelles probablement. Le chat rapportait ces cadavres chauds. L'image du chat associée à la sensation de chaleur s'imposa pendant qu'il descendait un escalier inconnu. Il rêvait peut-être, ou bien le rêve continuait d'influencer sa conscience de petit fugueur. L'avocat avait évoqué l'évènement au procès. Il ne connaissait pas la conclusion de l'anecdote en question. Il avait seulement conclu en racontant comment les policiers avaient pénétré dans le tuyau, glissé jusqu'au bout de cette distance inconnue et débouché sur la nouvelle vie de Fabrice qui fricotait avec des animaux au fond d'un égout. Ils les avaient mis en fuite et Fabrice avait reçu une dose de tranquillisant par l'intermédiaire d'une flèche qui avait atteint sa cuisse sans douleur. Le policier qui avait tiré avait aussitôt rechargé son arme, prêt à augmenter la dose si l'ordre lui était donné par un autre policier qui examinait le fond de l’œil de Fabrice. On avait remonté la pente dans le tuyau. Le temps n'avait plus d'importance, seule comptait cette présence dans le tuyau, pour combien de temps encore ? En haut, Jean demandait si les maladies des égouts étaient contagieuses. Fabrice sentait la corde autour de sa poitrine. Il respirait difficilement. Quand il était entré dans le tuyau deux jours auparavant, le temps avait été supprimé par la rapidité de la descente. Il avait surpris les animaux en plein festin. Ils ne l'avaient adopté que le lendemain, après mille approches qui avaient un peu épuisé son imagination. La voix de Jean descendait dans le tuyau. Elle avait parcouru plusieurs fois cette distance pour dire que les recherches demeuraient infructueuses. Les mastications incessantes des animaux avaient fini par attirer son attention et il avait appelé les policiers spécialistes de l'exploration des égouts de la ville. La lumière de leurs torches se déversait dans la gadoue. On entendit en même temps leur glissement rapide et précis. Les animaux s'enfuirent en empruntant tous les orifices possibles excepté celui qui s'éclairait in crescendo. Fabrice, réduit à l'attente par sa mauvaise conscience, retira la flèche pour constater qu'elle s'était vidée de son contenu. Le tireur l'observait, assis au bord du trou. Son glissement avait été ralenti par un coude et il avait tranquillement visé la cuisse pétrifiée de Fabrice. C'est Fabrice ! hurlait Jean à l'adresse sans doute de sa mère. Fabrice expliquait déjà qu'ils n'avaient en commun qu'un père mort depuis longtemps et qu'il en était la reproduction parfaite.

— Sacré bon sang ! s'écria le policier qui le poussait dans le tuyau. Encore un cas de clonation qui se termine mal.

Jean recula devant la matière qui recouvrait le corps endormi de Fabrice. Escalier, tuyau, fente, sillon des chasses aux alouettes, entrecroisement des vantaux de l'écluse, l'esprit de Fabrice, arrivé au seuil de la mort, inventoriait méticuleusement les objets de son incontinence verbale, car il n'avait, selon ce qu'il proposait à ses juges, jamais souffert d'autre chose. Il tomba sur le chien qui attendait qu'on ouvrît la porte pour monter à l'étage des condamnés. Criminel, prévenu, condamné, supplicié, mort, mort, MORT ! Sexe, tribunal, prison, échafaud, ENFER ! Une histoire sans le début et la fin peut-elle avoir un sens ? C'est pourtant ce qu'on raconte toujours.

— Passez, dit-il au chien.

Il était impossible se savoir à quel chien on avait affaire. On connaissait l'existence d'un réseau de chiens mais on ne pouvait pas affirmer que tous les chiens y étaient connectés. L'homme ne possédait pas l'interface nécessaire pour entrer dans ce monde parallèle. Certains hommes peut-être, les concepteurs comme on les appelait, mais l'homme commun était exclu des réseaux de compréhension. On ne le rencontrait que sur les surfaces extensibles du système, fasciné, obsédé, craintif. Les chiens contrôlaient la profondeur. L'homme glissait comme donnée complexe. Fabrice ne s'interrogeait plus depuis la conclusion tragique du procès. Il n'avait d'ailleurs plus eu affaire avec un chien depuis. Il saluait le chien dans l'escalier et lui laissait le passage parce qu'il descendait et que le chien montait. Il n'avait pas pu s'empêcher de se demander ce que le chien pensait de lui, de la mort, du destin du corps et de l'inexplicable évidence de l'esprit. Il n'avait jamais eu une conversation avec un chien sur des sujets aussi essentiels. Qu'est-ce qu'un chien ? Un produit industriel aux données confidentielles. On les croisait sans cesse, de gré ou de force. Fabrice avait plusieurs fois tenté de les éviter mais sans exprimer sa révolte, ce qui l'avait sauvé d'un renouvellement de l'expérience de la sonde au tréfonds de soi. Il répondait aux questions des chiens et les suivait jusqu'au Bureau de Vérification si, pour une raison ou une autre, il n'était pas en mesure de répondre. Les sondes étaient conservées dans des sacs transparents et hermétiques. Si on était désigné pour être sondé, dans le cadre d'un supplément d'enquête ou sur le fil d'une expérience scientifique, on allait chercher la sonde dans les bureaux de la Section des Masques et ils vous expliquaient ce que vous aviez à faire, comme si vous ne saviez pas ! Fabrice croisait un chien au matin du dernier jour de sa vie. Il n'avait aucune envie de provoquer sa curiosité toujours en éveil. L'idée même d'être sondé au seuil de la mort était insupportable. Le chien s'arrêta. Fabrice entendit la rotation des roulements. Le chien savait-il qu'il explorait machinalement le prochain supplicié ? Fabrice ouvrit la bouche pour dire quelque chose à ce sujet. Le chien cliquetait.

— Je suis désolé, dit-il simplement.

Les chiens n'étaient jamais affectés par ce qui vous arrivait de bon ou de mauvais. Ils étaient incapables d'exprimer des sentiments.

— Je vous remercie, dit Fabrice.

Les hommes remerciaient facilement. Ils vous remerciaient si vous étiez de leur côté au moins le temps d'exprimer votre sentiment.

— Je suis désolé et vous êtes désespéré, dit le chien. Personne ne remercie personne s'il est désespéré. Mon expérience de chien, soustractive par définition, me renseigne éternellement sur la psychOlogie de l'homme dont je suis le produit imaginaire. Cessez de dire ce que vous ne pensez pas. De quoi avez-vous peur plus que du supplice et de la mort qui s'ensuit ?

C'était un chien mâtiné de brouillon, le genre de chien qu'on ne tient pas à rencontrer au dernier moment. Avec ces chiens, on finissait par céder au besoin de confidences.

— J'espère que je peux encore aller dans le parc, dit Fabrice qui ignorait jusqu'où il pouvait s'aventurer à quelques heures de son exécution.

Le chien s'effaça. Fabrice continua sa descente. Je ne reviendrais plus dans la chambre, pensa-t-il.

— Il y a encore une possibilité, dit le chien.

Fabrice sentait son haleine tiède sur son cou.

— Je suis venu vous parler, continua le chien.

Fabrice ne voulait pas se retourner. Il ne pouvait pas descendre. Cette double posture l'immobilisait. Le chien exhalait l'odeur forte des moments de combats. Avoir une dernière conversation sensée relevait de l'impossible.

— Nous pourrions parler, vous et moi, dit le chien.

Fabrice n'avait jamais mesuré la portée des conversations qu'on pouvait avoir avec un chien. Avec qui entriez-vous en communication si un chien n'était que l'intermédiaire d'un rapport de l'homme avec ce qui le dépasse ?

— Dans l'escalier ? fit Fabrice.

Le chien avait posé son espèce de patte sur l'épaule de l'homme qui frémissait.

— S'il s'agit de mes croyances religieuses, dit Fabrice, j'ai déjà rempli le formulaire.

— Nous réparerons l'erreur commise sous l'influence d'une averse de printemps, dit le chien.

Il parlait de la croix. Les chiens parlaient souvent au nom de la société. Ils reconnaissaient facilement les erreurs et les réparaient. Il n'y avait pas d'autre solution.

— Mais il serait inutile de réparer l'erreur si vous consentiez à m'écouter, dit le chien.

Avais-je le choix ? pensa Fabrice comme s'il était déjà entré dans la peau du personnage futur.

— Vous ne désirez donc pas continuer de vivre ? dit le chien qui s'échauffait.

Je désirais le recommencement mais pas sans la connaissance exacte du risque pris plus tard pour échapper aux contraintes du voyage, pensa Fabrice qui situait sa pensée au-delà même de la mort conçue comme un instant proche de zéro.

— Ils ont obturé l'ouverture de ma sonde, dit-il comme si le chien ne le savait pas.

— Vous n'avez plus le droit de communiquer avec l'indigène, dit le chien sur un ton sentencieux.

— On ne m'a même pas dit à quoi je pourrais consacrer ce dernier fragment de temps.

— Vous mentiriez à vos bourreaux aussi facilement qu'à vos juges ?

— Je sais qu'elle est vivante, quelque part à la limite du temps et de l'espace, inchangée, éternelle.

— Elle n'a pas survécu à l'expérience. Les journaux ont répandu cette mauvaise nouvelle quand vous étiez interdit de communication avec l'extérieur. Son dernier message vous accusait.

— J'ai conservé la trace de ses dents.

— Nous le savons. Nous ne vous avons pas privé de cet objet. Avez-vous pensé à le léguer à quelqu'un ? Il est interdit de désigner les Ologs comme héritiers. Si vous mourez ab intestat, nous nous chargerons de la répartition équitable de vos biens.

— Mes biens ? fit Fabrice comme s'il possédait quelque chose.

Il sortit le maravédis de sa poche. On voyait nettement les éraflures causées par les dents obscènes de Constance. Le chien ne put contenir son écœurement. La scène avait été décrite en détail au cours du procès. On s'en inspirait dans les mélodrames. Le chien n'entrait dans les théâtres que pour y mesurer la fidélité des reproductions proposées.

— Ma pièce dans un musée ? dit Fabrice.

Le chien acquiesça.

— À moins que vous ne décidiez de vivre, ajouta-t-il.

— Il y a donc ENCORE une chance ? dit Fabrice qui n'y croyait pas.

— Saisissez-la ! s'écria le chien au risque de réveiller la maisonnée.

Je me demandais pourquoi on m'envoyait un chien pour me proposer de vivre dans des conditions inacceptables, pensa Fabrice qui commençait à entrer dans la peau du personnage.

— Je ne comprends pas votre entêtement, dit le chien au sommet d'une phase.

— Je ne comprends pas qu'on veuille me sauver de la mort uniquement pour me permettre de vivre !

— Nous sommes sincères, dit le chien.

— Je voudrais me connecter une dernière fois.

— Elle est morte, je vous dis !

Ce n'était pas la première fois que je l'agaçais.

— Je n'ai jamais assisté à une exécution, dit Fabrice.

— Je ne sais même pas s'ils accepteront une rétractation, dit le chien.

Ils entrèrent dans le parc. L'ombre était encore peuplée d'attentes. Les animaux devenaient lentement visibles.

— Le chemin montait dans les bruyères, dit Fabrice.

Le chien considéra les frondaisons.

— Je n'étais jamais seul, dit Fabrice. Quelqu'un couchait dans ma chambre. Il m'accompagnait.

Ils atteignirent cet endroit admirable du parc où l'on entretient les ruines d'une chapelle. Le soleil produit de beaux effets sur cet effondrement. Les ronces croissent sous les frênes. Une première abeille traverse le ciel.

— Après l'affaire du tuyau...

— Vous voulez dire après cette fugue insensée...

— On ne m'a plus jamais laissé seul. Il m'accompagnait. Je me souviens d'un être silencieux à qui ma mère avait fait la leçon d'une surveillance fidèle. Il n'avait posé aucune question.

Le chien entra dans le périmètre. Que cherchait-il ?

— Parlez-moi des circonstances de sa mort, dit Fabrice comme s'il venait de croire à cette mort impossible.

Elle voyageait dans un temps parallèle.

— Le vaisseau a fait une mauvaise rencontre, dit le chien. Nous n'en savons pas plus.

— L'ambassadeur jetait les pièces dans la piscine et les femmes plongeaient dans l'eau en riant.

Il y avait des coquelicots sur le talus.

— Le signal s'est perdu, dit le chien. Nous savons que personne n'a survécu à l'abordage.

Il parlait comme quelqu'un qui n'a pas le droit de dire autre chose, pensa Fabrice.

— De deux choses l'une, dit le chien : ou bien Ologique est une réalité future et vous êtes un visionnaire ; ou bien c'est un produit de votre imagination et nous sommes en droit de nous demander de quelle imagination il s'agit.

— Il y a une troisième solution, dit Fabrice qui rejoignait le chien dans le périmètre.

Des insectes tournoyaient.

— Ah oui ? fit le chien.

Un passé sans futur, rien que du passé, ce ne pouvait être une question d'imagination. L'enfant se suicide à huit ans. Plus tard, il apparaît dans le récit d'un voyage qu'une femme entreprend pour se divertir. Qui est l'homme qui l'accompagne ?

— Nous n'aimons pas les complications, dit le chien.

Il voulait maintenant sortir du périmètre. Fabrice se situa au milieu de ce qui avait dû être la travée principale.

— On parle d'autre chose que de futur ou de fiction, dit Fabrice. Jean a existé, existe peut-être en ce moment et dans ce cas existera. J'ai existé, je n'existe plus, je ne suis pas un personnage.

Il jubilait. Il y avait longtemps qu'il désirait exprimer cette idée. Ils entretenaient l'idée de fugue à la place de celle de suicide infantile.

— Ologique existera ou pas, dit le chien. Sinon, ce sont vos propres personnages que nous devons distinguer de la réalité.

— Je suis le personnage. Vous ne pouvez pas être un chien.

— Vous ne vous préparez pas convenablement à l'exécution, constata le chien en enjambant le mur.

Il avait du mal à contenir la pression des liquides. En cas d'incohérence, les liquides remontaient à la surface. Fabrice lorgna ces possibilités.

— Rien d'autre sur l'enfant qu'une fugue qui aurait pu mal se terminer, dit le chien qui reprenait le chemin dans l'autre sens.

— Le tuyau est une réalité, dit Fabrice, mais ce n'est pas le même épisode.

Il avait de nouveau cette tête renfrognée par le doute. Il détestait qu'on le forçât à arracher ce masque.

— J'ai traversé toute la ville, dit-il comme s'il parlait d'un exploit.

— Nous savons exactement jusqu'où vous êtes allé, dit le chien.

Il trottinait dans l'ornière des fardiers. La végétation était recouverte d'une légère pellicule de la poudre provenant du sciage du marbre. Si je me souviens bien, la carrière se situe derrière ces chênes.

— Le tuyau est une allégorie, dit Fabrice.

— Nous n'avons jamais identifié le virus, dit le chien. Un autre cas a été signalé mais nous sommes arrivés trop tard.

— Vous ne voulez pas voir la réalité, s'écria Fabrice. Il n'y eut ni virus, ni fugue, ni vision d'un futur probable. Nous étions à la surface d'une existence vouée à la multiplication des difficultés. Je me suicidais par vocation.

— Vous n'avez jamais commis cet acte...

— J'ai profité d'un moment de relâchement de la surveillance.

— Ils vous ont sorti du tuyau et l'analyse du sang a révélé l'action d'un virus. Nous avons lutté toute notre vie pour vous sauver. Il n'a jamais été question d'autre chose. Vous avez eu une existence de cobaye.

Le chien répétait la leçon. Il n'avait jamais été un interlocuteur facile. C'était pourtant le seul. À quel moment ont-ils renoncé à l'accompagnement ? Le chien existait déjà. Ils y puisaient une inspiration maussade.

— Jean est mort il y a des années, dit le chien. Vous agissiez comme s'il n'existait pas. Il est mort dans vos bras. Vous étiez poussé par la curiosité. On vous a reproché votre froideur. Vous narguiez les commentateurs.

Le chien bavait. Il ne pouvait pas exprimer tant de choses en si peu de propositions verbales. Fabrice sautillait en avançant.

— Connectez-moi, dit-il.

— Impossible ! Elle est morte. Toutes les connexions étaient le fruit de votre imagination.

— L'imagination est un concept aussi aléatoire que l'existence de Dieu ! Nous ne sommes certains que des visions. Mais moi, je vous dis que j'ai vécu autre chose !

— Vous ne vivrez plus maintenant, dit le chien presque tristement.

— Je suis déjà mort. Vous vous adressez à un personnage. Je m'appelle personnage en attendant de trouver le mot qui convient à ce que je suis précisément.

— Vous aurez droit à un dernier repas. Je vous conseille une crème glacée au chocolat.

— Imaginaire ? Vision ? Vous limitez la pensée au probable et à l'indiscutable. L'enfant que j'étais a vécu ce qui constitue la clé de voûte de l'existence.

— Vous avez peut-être songé à vous suicider mais c'est dans un tuyau d'égout que vous avez achevé votre existence d'innocent. Le virus était inconnu. On a détecté un seul cas supposé similaire. Nous sommes arrivés trop tard. Aucune autre infection de ce type n'a été signalée depuis. Nous allons détruire toute une vie d'expériences. Ils en ont assez des cobayes !

Le chien finissait par aboyer si la conversation devenait précise à ce point. Il s'arrêta pour reprendre son souffle.

— Il ne restera rien, dit-il. Vous emporterez nos existences. Ils nous réduisent à cette mutilation du passé. Vous ne sentirez plus rien.

— Ils vous ont agités comme des marionnettes, dit Fabrice que l'air du matin remplissait d'une sérénité rapide comme un insecte ailé.

— Nous savons que c'est un virus, dit le chien.

Il s'assit sur le talus. Les coquelicots l'environnaient.

— Si nous voulons progresser, dit-il, il faudra revenir à la loi naturelle.

Il contempla le ciel pendant un moment. Les stations étincelaient.

— Nous ne pouvons plus nous laisser arrêter par des considérations éthiques.

Dans la bouche d'un chien, si cet organe de métal pouvait être considéré comme une bouche, puits de la parole en principe réservée à l'homme, de pareils propos n'étaient plus aussi déplacés qu'ils l'eussent été dix ans plus tôt. J'avais huit ans.

Les colons s'accumulaient sur la butte. Ils venaient prendre le soleil. Leurs chapeaux projetaient des ombres triangulaires sur les remparts éclairés de plein fouet. Ils voyaient le chien et l'homme, se demandant ce qu'un homme au seuil de la mort peut encore fricoter avec un chien. Ils croisaient leurs bras nus sur des chemises parfaitement blanches et amidonnées. Ils paraissaient lents et précis comme des oiseaux. L'herbe folle environnait leurs jambes solides. Fabrice s'efforçait de ne pas les regarder. Il caressait un chien docile. Les fourrés portaient les traces du passage des animaux. Il lorgna du côté de la forêt qui commençait par des feuillages éclaboussés de lumière. Il s'était arrêté sur le chemin. Une clôture courait sur le talus, délimitant les prés où se dressaient de loin en loin les merisiers en fleurs. Des bêtes pataugeaient sur la rive. On entendait la tension des câbles dans le canal. Il retourna sur ses pas.

Les colons le regardaient monter la pente. Il ne portait pas de fusil. Le chien suivait en tirant la langue. La lumière s'infiltrait horizontalement dans le regain. Plus loin, le talus amorçait la roche complexe puis la pente disparaissait dans les aubépines. Il entra dans le cercle qu'ils lui imposaient. Eux non plus ne portaient pas de fusils. Ils n'avaient pas amené leurs chiens. Ils étaient vêtus comme un dimanche. Aucune femme ne les accompagnait. Ils mâchaient du tabac et crachaient dans l'herbe au pied des arbres. Il y avait de grands tilleuls le long des remparts et des oiseaux rapides y disparaissaient. Fabrice ne les salua pas. Il pouvait sentir leur odeur de cuir et d'encaustique. Ils sentaient aussi le tabac et le vin. Leurs visages se rassemblaient. Il pénétra dans le château par le pont. Les douves empestaient. Il n'allait plus jouer dans les roseaux depuis qu'il y avait perdu le sens de l'orientation. La barque trempait sa poupe dans une eau noire et immobile, la proue s'enfonçait dans la broussaille. Il franchit la grille. La cour était plongée dans une ombre jaune. Un domestique traversa le dallage. Il se dirigeait vers les écuries. On entendait le frémissement continuel des chevaux. Au milieu de la cour, un chêne répandait une ombre grise. Un billot portait la trace des fesses. Un clou, planté dans l'aubier mis à nu, servait au sacrifice des petits animaux.

Fabrice regagna sa chambre. Il n'avait rencontré personne à part les colons et le domestique. Il traversa le couloir sans déranger le sommeil. Les portes étaient entrouvertes parce que c'était l'été. Au bout du corridor, une fenêtre demeurait ouverte jusqu'aux premiers vents d'automne. Quand il pleuvait, il s'y postait pour assister à l'écorchement des châtaigniers. Il aimait la sarabande des animaux à la surface d'une terre facilement emportée par les rigoles contradictoires. Les pluies de juillet dévastaient la cour. On se laissait toujours surprendre et les bâches tendues entre la muraille et les arbres étaient arrachées par un vent tenace. Il avait venté ces derniers jours. On avait subi l'acharnement incompréhensible des averses mais les fenêtres étaient restées ouvertes. On n'avait pas craint l'orage parce qu'il empruntait toujours d'autres chemins. Il fallait marcher longtemps avant de trouver un arbre foudroyé. Fabrice les connaissait tous. Il aimait ces grandes déchirures noires à l'orée des bois. Il n'avait jamais vu la foudre courir à une vitesse prodigieuse sur les clôtures mais il s'imaginait ce spectacle sans avoir recours à la crispation douloureuse du visage autour des yeux. Des milliers de détails pouvaient être mémorisés sans difficulté. Il laissait ces mots l'envahir au seuil de ce qu'il avait convenu de reconnaître comme étant la raison. Il entra dans sa chambre et referma la porte. Il avançait sur le tapis, prenant soin de ne pas mettre le pied sur une imperfection d'assemblage. Il évitait toujours de se regarder dans le miroir s'il était en mouvement. L'observation des traits personnels dans le miroir exigeait une préparation mentale. Il souffla sur la lampe, la tenant par le col et l'inclinant pour amener la flamme à la hauteur de sa bouche. L'huile répandait alors ses grésillements tièdes et acides. Il ne tira pas le rideau de crainte d'éveiller l'attention des domestiques traversant le matin à la surface de la cour. Il contempla la poussière qu'ils venaient de soulever. Personne ne se doutait de rien. Comme la fenêtre demeurait ouverte, le gaz n'atteindrait pas le degré de concentration nécessaire à l'étouffement. Il faudrait surveiller les effets d'un empoisonnement lent et imprécis. Le vent envoyait de petits tournoiements à l'intérieur de la chambre. Les rubans de la lampe accrochée au plafond étaient agités comme des papillons au seuil infranchissable des carreaux de la fenêtre. Fabrice ouvrit le robinet. Le gaz l'étourdit aussitôt. Il se coucha sur le lit. Il ignorait combien de temps était nécessaire. Il n'avait pas pensé à la mort. Il n'avait désiré que l'oubli. L'expérience, si elle échouait, l'obséderait jusqu'à la prochaine tentative. Il y aurait peut-être plusieurs tentatives de mettre fin à cette attente. Il envisageait une expérience tranquille de la suppression de soi et imaginait la stupeur des autres, peut-être leur révolte. J'ai trop lu, pensa-t-il, pas assez vécu. La nature se refermerait comme un poing sur sa petite existence de vaincu. Ne pas avoir vécu, c'était avoir renoncé aux luttes prévues par le destin commun. La mort n'est que le mort qui ne bouge plus, qu'on déplace vers des lieux rituels et qui finit par ne plus concerner les pratiques. Je n'ai aucune explication, leur dirait-il s'il échouait dans son essai de décomposition.

Il finissait par se réveiller. Sa mère racontait aux médecins qu'elle avait eu une prémonition. Elle ne se souvenait plus du signe intervenu dans son sommeil. Ils la regardaient se concentrer tandis que le respirateur envahissait la pièce. Un domestique surveillait la pression. On était obsédé par la fréquence croissante des membranes. Des jets s'immisçaient. Flanqué de cet appareillage, il essayait de réfléchir à ces signaux qu'elle captait malgré lui. Elle s'en vantait presque, mettant mal à l'aise ses interlocuteurs. Ils l'écoutaient parce qu'ils voulaient connaître les circonstances exactes. Elle évitait de parler de leur petite histoire. On la sentait préoccupée par l'effet de sa découverte sur ces enquêteurs venus d'un autre monde. Ils remplissaient l'écran de données chiffrées. Ils ne commentaient pas le phénomène parapsychique qu'elle proposait à leur analyse des faits. Elle croyait les avoir vaincus. Il n'était plus question d'envisager un voyage dans un foyer plus respectueux des règles qui régissent l'éducation des enfants. Ils ne la contredisaient pas, sachant qu'elle exercerait son influence le moment venu. Ils étaient prudents et ne semblaient pas vouloir lutter avec elle. Un plombier était déjà à l’œuvre pour démonter l'installation du gaz d'éclairage.

 

Le type ne se souvenait pas de la fin du film, mais il était d'accord avec le récit que Fabrice venait d'injecter dans la conversation.

Je suis comme vous, dit-il à l'attention des autres. Un autre film commençait assez bien aussi : on voyait un pauvre type ficelé sur une chaise et un autre qui reliait les fils d'une bombe à une minuterie. Le type qui était sur la chaise remerciait l'autre. Il avait l'air parfaitement détendu de celui qu'on va délivrer d'une grosse facture ou d'une responsabilité qui dépasse les limites de sa patience. L'autre épissait lentement ses fils sans rien dire. Il faisait exactement ce qu'il était venu faire dans ce sacré film. Il savait comment cela allait se terminer pour l'autre et on pouvait déjà se dire que le film allait consister dans la recherche du bonheur à peine exprimé par un personnage qui ne pouvait pas disparaître aussi facilement. Il n'en fut rien évidemment. Le film était une poursuite d'une tout autre nature. Je ne me souviens pas de cette histoire aristotélicienne mais la rencontre de ces deux personnages m'a laissé au bord de quelque chose qui aurait pu être un film capable de m'émouvoir au lieu de me secouer.

Le film que Fabrice avait pris comme exemple commençait ainsi : à travers la vitrine d'une laverie automatique, on voyait un type sortir un ours en peluche du séchoir. Une femme, qui était seule avec lui mais qui ne l'accompagnait pas, le regardait en coin avec une expression de terreur qui en disait long sur le genre de film qu'on allait voir. L'ours s'agitait dans les mains de l'homme qui en vérifiait les articulations. Ses gestes paraissaient obscènes, ce qui était sans doute dû à l'expression de son visage. Il finit par s'expliquer : Il est propre, dit-il à la femme. Si vous saviez ce qui lui est arrivé ! La suite du film ne racontait pas le moins du monde ce qui était arrivé à cet ours.

C'est encore plus frustrant que de ne pas savoir ce qui rend ce type aussi heureux de quitter notre monde, avoua le type qui prenait un verre avec Fabrice en attendant le départ du vaisseau.

D'autres consommateurs avaient rapproché leurs chaises. On formait un petit groupe contre la baie vitrée. Sur le pas de tir, les pousseurs amenaient les passagers et les laissaient dans un enclos que des gardes parcouraient sans répondre aux questions. Fabrice surveillait l'arrivée de Constance.

Un ours en peluche, dit le type, ça suppose un enfant. Il peut arriver un tas de choses à un enfant, presque autant qu'à un adulte.

Les autres approuvaient. Ils n'avaient pas été attirés par Fabrice mais celui-ci avait fini par leur offrir le verre qu'ils étreignaient. Fabrice leur semblait être un de ces types nerveux à cause d'une femme qui risque de ne pas être là au moment prévu. Ils n'avaient aucune idée de ce que ce moment pouvait être mais ils en avaient peut-être vécu de semblables. Ils avaient vu des films dans leur jeunesse mais depuis l'apparition des Machines à écrire, ils avaient consacré leurs loisirs à s'y connecter de la manière la plus passive qui leur était possible d'imaginer. En cela, ils suivaient à la lettre les conseils d'utilisation qui étaient affichés à côté des machines. Fabrice avait abusé de leur patience en affirmant qu'il préférait les films même si ceux-ci n'avaient plus grand-chose à voir avec la réalité d'aujourd'hui. On était d'accord avec lui sur ce point. Il prenait un risque. Par contre, chercher à violer les règles du jeu était soit une vantardise soit la preuve, s'il fallait en trouver une, que ce type en partance qui s'inquiétait parce que sa compagne de voyage conservait malgré lui sa faculté de lui faire faux bond n'était pas différent de la majorité des représentants du sexe fort dans les aventures proposées par les Agences. On souriait sans commenter. Fabrice avait agité un billet de 10 maravédis mais le barman attendait le renouvellement de la tournée.

Je suis comme vous, disait le type qui buvait à la même table que Fabrice. Je n'ai jamais trop apprécié ces machines. Vous avez déjà essayé de tricher aux cartes ?

Fabrice avait triché avec toutes sortes de jeux.

On ne peut pas s'empêcher d'en vouloir aux tricheurs, dit le type. Il ne s'agit pourtant que d'un jeu.

En plus, dit Fabrice, c'est un jeu avec soi-même. On peut comprendre qu'on se mette à la place du joueur qui subit la tricherie mais quand il s'agit de soi-même et de personne d'autre, alors l'inquiétude des autres me rend morose.

Vous appelez ça de l'inquiétude ? fit le type qui ne comprenait pas plus que les autres.

Fabrice cherchait visiblement à laisser un souvenir de sa dernière instance sur terre. Il dépensait un argent précieux et se laissait pénétrer par l'intelligence sournoise de pauvres types qui étaient venus non pas pour assister au lancement des fusées mais simplement pour se faire payer un verre par un cinglé qui craignait de ne plus pouvoir le faire une fois embarqué dans un voyage interminable. Il s'était branché à la machine et pendant une heure, on avait écouté ses commentaires sibyllins. En tout cas, amateur de cinéma ou pas, il s'était fait greffer la connexion indispensable à ce genre d'activité. On savait ce que ça lui avait coûté. Il avait aligné des pièces sur la tablette prévue à cet effet et il n'avait cessé de jouer qu'après épuisement de ce petit trésor. C'est ensuite qu'il s'était mis à parler du film qui avait commencé comme un film et qui s'était terminé comme un spectacle de cirque. Un type avait amené son verre et lui avait demandé la permission de s'asseoir à sa table. Fabrice n'y avait pas vu d'inconvénient. Il avait sorti un billet de sa poche et au lieu de le convertir en pièces, il avait proposé une tournée. Personne n'avait dit non.

Vous partez ? demanda le type qui ne partait pas.

Je pars avec une femme, dit Fabrice qui était heureux de parler de cette femme.

C'est souvent avec une femme qu'on part, dit le type qui voulait montrer qu'il savait de quoi il parlait.

Fabrice approuva.

On va se souvenir longtemps de la dernière image, dit le type qui parlait maintenant de ce qu'il avait vu sur l'écran de la machine. Vous n'aviez plus de pièces, dit-il pour expliquer lui-même l'incongruité de cette dernière vision de l'enfance.

Fabrice montra plusieurs billets avec un geste vague qui signifiait qu'il en possédait d'autres. Le type était ravi de n'avoir pas affaire à un minus habens mais il regrettait les incohérences du récit auquel il avait assisté avec la distance de l'interprétation.

Je partirai peut-être un jour, dit-il.

Il avait l'air triste de ceux qui savent que les voyages ne résoudront pas leur problème. Fabrice était peut-être l'un de ceux-là mais il partait et une femme l'accompagnait.

C'est dommage de ne pas pouvoir revenir, dit le type de plus en plus triste.

Ça n'aurait pas de sens de revenir d'un voyage dont on ne revient pas, ricana Fabrice qui mesurait la portée de son ironie.

Ils acceptèrent de rire de cette plaisanterie. Ils ignoraient ce qu'on pouvait ressentir à l'idée qu'on ne remettrait plus les pieds sur terre. On avait construit Ologique pour traiter les cas de névrose dus au mal du pays. Il y avait un nombre considérable de reproductions sur les parcours. On comptait sur une certaine conception de la circularité pour s'arrêter un jour de reproduire ce qui ne cessait de changer avec le temps. Ce même temps parcourait les trajets comme une vague. On lançait tous les projets à partir de la terre mais un jour, il faudrait se résoudre à l'idée de concéder une certaine autonomie aux Colonies.

Je n'avais jamais vu quelqu'un jouer avec le voyage prévu pour tout de suite, dit le type.

Il jouait rarement, sa connexion n'étant pas définitive. Il n'économisait pas pour se connecter. C'était un argent sans destination précise. Il voyait d'autres types se connecter et il se connectait à son tour sans espérer atteindre le bonheur promis par la publicité.

Je ne sais même pas si vous êtes autorisé à conserver votre connexion, dit le type.

Les autres frissonnaient à chacune de ses observations. Fabrice redoutait un fâcheux qui s'autorise une virée avant de retourner à ses habitudes de travail. Le type sentait l'ouvrier qui ne peut pas payer des vacances à sa famille parce que sa femme ne travaille pas. Fabrice éprouvait un sage mépris pour les envieux. Il était disposé à craquer un billet pour satisfaire ses derniers interlocuteurs avant l'insertion dans il ne savait quelle communauté où il aurait un rôle à jouer jusqu'à la fin de son propre voyage.

Vous avez pensé aux garanties ? demanda le type qui avait réfléchi à ce genre de question.

Les autres aussi avaient mesuré le risque d'une publicité mensongère. Ils plongèrent en même temps dans leurs verres.

Votre femme se charge de ces petits détails, fit le type qui commençait à apprécier l'approbation des autres.

La vie de couple n'a pas de secret pour vous, dit Fabrice ironiquement.

Le type montra sa dentition parfaite. Il ne souffrait pas de malnutrition.

Elle est en retard, dit-il en jetant un regard amusé sur l'enclos où les passagers s'impatientaient.

Je ne pensais pas me connecter une dernière fois, dit Fabrice.

Il sourit aux autres. Il ne les émouvait pas. Ils le regardaient comme s'ils allaient se revoir dans les jours prochains. C'était ce qui arriverait si elle ne venait pas. Il renoncerait au voyage, il ne la reverrait plus et il paierait le prix de son erreur. Ils avaient connu un tas de types à qui c'était arrivé. Le monde se remplissait de types qui n'avaient pas franchi le sas. Le monde de ceux qui ne partaient pas pour l'instant ne communiquait pas avec le monde circulaire de ceux qui revenaient du pas de tir avec une dette à payer à la société.

Il va vous rester de l'argent si vous ne partez pas, dit le type qui mesurait l'effort d'épargne qui avait conditionné les derniers mois de l'existence de Fabrice.

Ils sont prêts, dit quelqu'un en frottant la vitre.

Plusieurs visages se rassemblèrent dans le cercle tracé dans la buée. Fabrice traça lui-même un autre cercle mais la tête du type qui l'accompagnait s'y installa pour observer l'alignement des passagers qui obéissaient aux ordres des gardiens.

C'est fou ce qu'on peut être obéissant dans ces circonstances ! dit-il.

Les autres rirent, soufflant leur haleine humide sur la vitre que leurs mains frottaient circulairement.

Faudrait peut-être commencer à vous inquiéter, dit le type.

Sa tête avait pivoté comme celle d'une marionnette dont le corps se disloque sous l'effet d'exigences contradictoires.

Il n'y a pas de raisons, commença Fabrice.

Il était encore sur le point de s'expliquer.

Si vous partez sans elle, dit le type, pensez que ce n'est pas si simple de refaire sa vie, surtout dans les conditions d'un voyage.

L'aventure... dit Fabrice sans chercher à achever une phrase qui ne lui appartenait pas.

L'ambassadeur vous a reçu, non ? dit le type dont la tête avait de nouveau pivoté pour placer le visage contre la vitre. Ils promettent mais on n'a pas les moyens de savoir s'ils tiennent leurs promesses. Vous comprenez qu'on hésite. Ce n'est pas seulement une question d'argent. Ils devraient forcer les femmes à embarquer avec les bagages !

Il riait. Les autres accompagnaient ce rire franc de borborygmes.

Qui est-elle ? demanda le type qui eut soudain l'air d'un flic.

Interloqué, Fabrice fit signe au barman de se rapprocher pour encaisser le prix des consommations.

Merci, dit le type dont la tête avait pivoté encore pour se placer cette fois dans la perspective du barman qui comptait la monnaie à rendre.

Les autres marmonnèrent aussi des remerciements. Ils n'attendaient plus rien. Ils avaient déjà vécu ce genre de situation. Ils regrettaient peut-être de n'être pas tombés sur quelqu'un de