I – LE GORILLE URINANT

Premier épisode

L’EXPÉRIENCE DU MAL

Deuxième épisode

QUI EST QUI ?

Troisième épisode

PÈRE ET FILS

Quatrième épisode

DES FOIS QUEUE

Cinquième épisode

TRIP TRIP TRIP !

Sixième épisode

DEUX FOIS QU’UN

Septième épisode

MOURIR ET

Huitième épisode

TROIS-EN-UN

II – LE DIEU QUE VOUS AIMEREZ HAÏR

Neuvième épisode

LE ROCHER DE CICADA

Dixième épisode

PAPAPA !

Onzième épisode

AVEC DES KOPEKS ET DES YUANS !

Douzième épisode

BLIMP !

Treizième épisode

PAS DE TRANSE POR FA’ !

Quatorzième épisode

SPIELBERG & CIE !

Quinzième épisode

TU POURRAIS ÊTRE MON FILS

Seizième épisode

RIEN POUR BLESSER


 
 

 

 

I – LE GORILLE URINANT

Le philosophe racompte en mouvant la question,

pourquoy cest que leau de la mer est sallee ?

Pantagruel.

Premier épisode

L’EXPÉRIENCE DU MAL

À peine arrivé, Frank Chercos me dit : « Je ne suis pas Frank Chercos. Il est sorti. En ce moment, il médite sur le mont Vallier. Soyez patient. »

Patient, je l’étais. Combien de flics avaient sombré dans la folie depuis cette guerre avortée ? J’étais témoin du lent déclin de cet excellent professionnel de l’enquête criminelle. En parlant de crime, ce jour-là j’étais plutôt sur la piste d’Anaïs Kling que je soupçonnais personnellement d’avoir commis un homicide. Sans compter que j’avais moi-même un problème à régler avant la fin de la journée. Bref, à peine réveillé, je tombe sur Frank que je ne cherchais pas. Complètement fêlé !

— Je ne l’ai jamais vu accepter une visite, me dit celui qui était Frank Chercos lui-même. Dévissez la fenêtre et vous le verrez prier sur la montagne.

— Je croyais qu’il méditait…

— Pour lui, c’est pareil.

Il roulait une cigarette avec une application de vieillard. Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’il était édenté à cause de cette putain de machine électrique. Je dis électrique parce que je ne connais rien à l’informatique. Anaïs Kling m’attendait avec un fusil à pompe. Je connaissais la cour grise où donnaient toutes ses fenêtres.

— Avec lui, dit-il, il faut s’attendre à toutes les permissions de sortie.

C’est dur d’avoir affaire à un type qui ergote pour ne pas dire ce qu’on attend de lui, mais Frank était plutôt du genre à en dire trop sur des sujets qu’il ne maîtrisait plus depuis qu’il était mort.

— Je ne suis pas mort ! Je ne reviens pas !

Mort, il l’était. Personne ne pouvait dire le contraire. Il suffisait de le regarder. Combien pesait-il ? On aurait dit que sa substance avait été évacuée par la blessure du 38. Il n’avait plus de dents à cause de l’infection. On lui avait collé un dentier ayant appartenu à un autre. Enfin, c’est ce qu’il prétendait.

— Qui êtes-vous ? me demanda-t-il.

Il savait très bien qui j’étais. Il m’avait inventé du temps de sa gloire. Je craignais de finir comme lui, la gueule ouverte dans la conversation des autres.

— Il y a deux sortes d’êtres vivants dans ce monde : ceux qui vivent et ceux qui vont mourir. Qu’en pensez-vous ?

J’en étais encore au stade où on pense qu’il y a ceux qui vivotent et ceux qui profitent de la vie à pleines dents, tous animaux confondus. Je croyais même qu’on finirait par trouver une âme aux plantes. Mais qu’est-ce qui lui avait pris, à Anaïs Kling, de buter ce type qui avait des raisons de lui en vouloir ?

— Je reviendrai, dis-je. Je n’ai pas trop le temps aujourd’hui.

— Je le lui dirais.

Il me raccompagne. On traverse une cour ombragée, presque le paradis. Il s’arrête sur la ligne blanche. Il a compris. Il ne la dépassera plus jamais. Quand on a vécu ce genre de circonstances, on se tasse.

— Je reviendrai demain, dis-je en lui serrant la main.

— Il y a des jours vides et d’autres qui débordent tant on y met de choses.

Ça doit être l’effet de la colocaïne qu’on leur donne à tous les repas. Ils suivent le fil d’une autre conversation qui ne vous concerne pas. Il retourne alors vite sur ses pas et disparaît dans une porte. Voilà comment on se retrouve seul. Je continue.

 

J’aime le matin. Cette fraîcheur appartient à tout le monde, je le sais, mais je m’en sens propriétaire. Il faut dire que je reviens de loin moi aussi. Pas d’aussi loin que Frank qui ne reviendra plus. Je reviens tous les jours, le mors aux dents.

Remarquez bien que je ne m’accroche pas à la vie. Je devrais dire à l’existence, car la vie appartient aux médecins qu’on rencontre inévitablement. L’existence, c’est les autres, et c’est un sacré enfer. J’en ai marre quelquefois, mais ça ne dure pas assez pour que je prête le flanc à l’aventure dont on ne revient pas. J’en ai tenté quelques-unes, mais pas au point d’avoir quelque chose de sérieux à en dire. J’ai un gosse qui en témoigne tous les jours et une femme qui ne veut pas en parler sans témoins. Je les cognerais tous les jours si je n’étais pas du côté de la Loi.

 

À huit heures, je prends un café chez Bernie qui m’attend avec les clopes de la journée et une petite gâterie dont j’aurais besoin pour terminer la journée ailleurs que dans l’angoisse. Je n’ai pas peur de la nuit, mais je dors seul. Je devrais plutôt dire avec moi-même, mais ça ne se dit pas facilement. Enfin, pas comme ça. Salut, Bernie !

— Ya un type qui te demande.

— Je sais qui c’est.

— Ah, ouais ?

Ce type m’attend au tournant. Je sais trop de choses sur Anaïs Kling. En plus, l’enquête n’a rien d’officiel. Je manœuvre dans les marges d’un complot avec la prudence d’une fourmi dans un bocal. Je ne m’en sors pas et on m’observe à travers une espèce de transparence sans tain.

— Si je vous connais ! Des types comme vous, on devrait s’en débarrasser sans permission !

— Vous charriez, dit le type. J’en sais trop. Vous tenez tous à moi. Aux p’tits oagnons ! Prenez quelque chose.

Je ne prends rien aux minus habens qui se font passer pour des fous pour toucher une pension. Je m’assois quand même à la même table. Le type est déjà beurré, prêt à me confier que son père ne valait pas mieux.

— Quand je vous dirai ce que je sais, me souffle-t-il à deux doigts de ma propre bouche, vous aurez de la considération pour moi.

— C’est ce que vous cherchez, l’estime ?

— J’ai pas dit ça ! Je veux plutôt qu’on m’admire. Je veux être ce type-là !

— C’est pas demain la veille !

Ce genre de type vous reproche de boire de l’eau parce qu’il n’en boit pas. J’allume une clope, une vraie, pas une roulée avec les doigts de la misère ou de l’avarice. Ils les fabriquent maintenant en Afrique avec la peau des nègres. Ça se sent.

— Vous voulez du fric ?

— Du fric, j’en ai, me dit le type, et vous le savez que j’en ai un tas haut comme ça !

Encore un qui s’imagine que le pognon, ça s’entasse. Moi, je l’étale pour faire plus riche. Connard ! Il a l’air riche, je dois l’avouer.

— Vous voulez une vengeance ?

— Je veux qu’elle me foute la paix ! L’autre, elle l’a descendu.

— C’est ce que vous dites.

— Elle l’a descendu, je vous dis ! Elle me descendra si vous ne faites rien.

Je n’ai pas vraiment envie de bosser pour ce genre de minable, d’autant qu’Anaïs Kling me plaît. Je me verrais bien en vacances avec elle, au bout du monde. Pourquoi rêver au moment même où un minable vous propose de ruiner votre rêve ? Il y a des questions que je me pose sans arrêt et ça me rend nerveux. Pas seulement morose.

— Je pourrais vous interroger dans mon bureau, fais-je.

Mon sourire n’est pas engageant, c’est le moins qu’on puisse dire. Le type refuse tous les rendez-vous risqués. La dernière fois qu’il est entré dans le bureau minable d’un flic, il en est ressorti avec un blâme. Une trace que personne n’effacera jamais de son esprit. Pas plus que la gueule de bois.

— Puisqu’on peut tout savoir et rien payer, dis-je, pourquoi se montrer difficile sur le choix des balances ?

— Ne me méprisez pas ! J’ai des ressources.

— Moi j’ai ça et je sais m’en servir !

Le patron du café en est témoin et ça le rend discret. Chiffonne en attendant de t’en prendre une toi aussi. C’est ça mon problème : je réfléchis après. Avant, j’ai seulement envie de savoir, une envie qui me fait crever comme le sperme que je porte en moi. C’était deux types de trop dans ma vie.

— Dans votre existence… Vous venez de dire…

— Je sais très bien ce que j’ai dit ! J’ai pas besoin d’une minable comme toi pour le savoir. J’ai payé assez cher !

— Vous n’avez rien payé…

Anaïs Kling n’attendait pas mon sperme, mais je pouvais lui en parler. Je lui en parlerais avant ou après ? Il fallait que je commence par une approche prudente pour laquelle je n’étais pas doué. La nature m’a joué plusieurs tours avant de me mettre au monde. Avec une mère pareille, on ne va jamais loin.

— Elle me descendra si vous ne l’enfermez pas.

— Vous la connaissez mieux que moi.

— Je l’ai assez pratiquée !

Quand je pense que ce type minable avait répandu son sperme avant moi ! J’imaginais les seins et l’entrecuisse. Et ce type en train de se faire caresser pour que ça gicle. Elle l’avait peut-être admiré, qui sait ?

— Je l’ai aimée, confessait-il au miroir que j’avais au-dessus de la tête.

Il ne pouvait pas se voir dedans. Je calculais, je n’arrêtais pas de calculer, et le patron me regardait dans une cuillère, l’air de rien. Il briquait, ce salaud !

— Expliquez-moi en quoi ça consiste, me demandait le type avec une insistance de moignon dont on est condamné à imaginer la partie morte du membre considéré.

— C’est pas moi qui explique. Moi, j’écoute et je n’entends rien, je demande encore. J’ai pas peur de me montrer attentif, si vous voyez ce que je veux dire.

— Vous êtes tous pareils ! Quand j’étais une gonzesse, j’ai connu ça moi aussi.

— Je veux pas savoir ce que tu étais avant ni ce que tu seras si tu sors d’ici vivant !

— Vous n’ferez pas ça ! Vous avez besoin de moi. Sans moi, c’est vous le minable.

On avait assez prononcé ce mot-là aujourd’hui. Si on passait à autre chose ? Il avait des photos qui ne prouvaient rien. Ça commençait mal et ça allait mal finir. Le patron rangea la cuillère dans un tiroir. Maintenant, il nous observait à travers une bouteille.

— C’est des photos de première importance ! gloussa le type qui comptait sur la pertinence du patron.

— C’est des photos de merde ! Personne n’en croira un mot.

Elles parlaient, d’accord, mais de quoi ? Elles ne prouvaient pas qu’Anaïs Kling avait descendu son avant-dernier amant. Comment s’appelait le type qui en faisait une fille de joie avant que ça ne soit vraiment plus possible ? À force de se plâtrer pour ressembler encore à une femme, elle finirait peut-être par me dégoûter. C’est ce que m’avait laissé entendre Kol Panglas, le procureur.

— Je veux le voir, dit le type en se grattant les ailes d’un nez particulièrement épaté. Vous êtes un minable.

— On est tous des minables, rétorqué-je.

Je ne sais pas ce que ce genre d’aveu provoque dans la cervelle de ces minables qui vous prennent pour un minable. Je ne veux même pas le savoir. Kol Panglas avait fait allusion à mon désir en plein discours sur l’enquête en cours. Il devait avoir une idée du personnage que je finirais par devenir si je continuais de m’intéresser à l’amour.

— Des types comme vous, couine le type, ça ne peut pas comprendre ce que c’est !

— Ce que c’est quoi ?

— Si je ne vois pas le procureur aujourd’hui, je suis fichu !

— Tout le monde est fichu, connard ! Je suis même pour l’élargissement des assassins, vu que ce n’est un crime qu’aux yeux des humains. On finit tous par crever. Si la vie est une propriété, alors j’ai tort.

— Vous êtes un type dangereux ! J’avais demandé de l’aide, une protection efficace, avant que cette sacrée journée se termine sans moi. Arrêtez-la !

— On ne peut pas arrêter sans preuve concrète. Fini le temps où on faisait exactement ce que voulaient les types comme toi.

— Je ne suis pas ce genre de type. Le procureur m’écoutera…

— Il veut d’abord savoir ce que tu sais. Ensuite, il ne verra aucun inconvénient à entendre tout ce dont il se fout.

Le type grimace dans le miroir, je le sens. Je n’aime pas qu’on grimace dans mon dos. Je déteste qu’on me force à imaginer ce qui se passe réellement dans les miroirs qu’on agite dans mon dos. Le patron actionne le percolateur. Ça donne une ambiance de film à une scène qui n’a pour moi rien d’original.

— En admettant que le procureur accepte de t’entendre dire ce que tu ne veux pas me dire… je dis en admettant… il faut que je motive ma demande. Tu la motives comment, toi, ta demande ?

— Elle veut me buter !

— C’est toi qui le dis. Pas moi. Le procureur veut d’abord m’entendre dire quelque chose de réel. J’en ai marre de tes fictions !

— Des fictions ?…

— Ouais. Des fictions. J’ me casse ! Et toi ?

Lui, il restait ici, à se farcir le miroir dans lequel je pouvais le voir maintenant. Il étreignait son verre comme une troisième main. Moi, c’était le troisième œil. Une sacrée différence entre un minable qui va crever parce qu’une femme le veut et un pauvre type qui ne crèvera pas de ne pas y toucher et qui passera une nuit blanche de plus. Comment je fais pour ne pas dormir la nuit et y penser toute la sainte journée ?

— Vous ne pouvez pas me laisser seul !

Voilà comment je me les colle, tous ces minables qui s’accrochent à la vie dès qu’elle est menacée de disparition. Ces types me suivent partout où je vais. Ensuite, soit je les bavure, soit ils se font buter comme ils le craignaient sans toutefois convaincre les autorités que je représente malgré ma sale gueule de bois.

— Où vous allez ? me demande le type avec une angoisse légitime.

— Je vais la voir, pardi !

— Vous ne pouvez pas faire ça, pas en ma compagnie !

Là, je m’énerve patiemment :

— En effet, paumé (faut changer de vocabulaire de temps en temps), je ne peux pas te protéger malgré moi et assister à ta mort qui me servira de preuve pour l’arrêter.

— Vous allez l’arrêter ?

— Si elle te bute, ouais.

Mais le type ne veut pas me lâcher. Il y a deux mois, elle aurait buté l’autre type, celui qui le précédait. Elle a fait comment pour le rater ? Je le secoue :

— Écoute, pied-plat, si tu ne réponds pas à cette question, c’est moi qui te descends !

— Elle me tuera, pas vous !

— N’importe qui peut le descendre. T’es assez minable pour ça.

— Vous n’avez aucune raison d’y penser, me murmure le type en me touchant. Amenez-moi chez le procureur qui me protégera à votre place. Vous pourrez alors aller la voir sans mettre ma vie en danger.

— Ton existence, connard ! Laisse la vie aux chirurgiens.

Le type ne comprend pas. Il a amené le verre avec lui et le patron du café court après. Qu’est-ce qu’il y a dedans ? Moi, j’appelle pas ça un breuvage. Il y manque le meilleur. Je me mets à réfléchir dans un abribus. Il y a des témoins.

— On ne peut pas accuser les gens aussi facilement, pensai-je à voix haute.

— On peut tout faire quand la vie est menacée, me répond le type à qui je n’ai rien demandé.

Des gens descendent d’un bus. Je consulte le numéro. C’est pas le bon.

— Vous ne pouvez pas m’amener, décrète le type.

Je regarde son reflet dans l’affiche. C’est un type ordinaire. On est tous devenus ordinaires avec le mélange systématique des races. C’est peut-être pour ça qu’on ne trouve plus le sommeil. On ne trouve plus grand-chose, mais ça n’a peut-être rien à voir avec cette nouvelle vie de compromis et de petits sacrifices. Ils sont tellement petits, ces sacrifices, qu’ils feraient réfléchir ceux qui nous ont précédés sur l’importance de leurs calculs. Je n’ai jamais bien compris où ils voulaient en venir. On ne nous enseigne que des conneries. Au fond, il n’y a que ce type pour se révolter. Enfin… à ma connaissance.

— Elle ne vous assassinera pas dans un abribus, dis-je avant de passer la porte d’un bus qui démarre.

Peine perdue. Le type est sur le marchepied, s’accrochant au rétroviseur. Le chauffeur ne prête plus aucune attention à ce genre de péripéties. On voit tout de suite qu’il en sait plus que moi. Il est plus jeune aussi, moins sensible à tout ce qui ne le concerne pas. J’ai un fils comme ça. Il mange comme un chancre alors que sa mère est anorexique. Moi, je ne peux pas.

— Vous n’allez pas dans la bonne direction, me dit le chauffeur que je viens d’interroger.

— C’est vous qui n’y allez pas !

Je n’aime pas m’éloigner d’Anaïs Kling. Chaque fois que je m’éloigne d’elle, alors que je ne l’ai jamais approchée d’aussi près, je m’angoisse, je bande et je m’en prends aux petites filles. Ils le savent. Une petite imperfection du mental qu’on arrive à corriger, mais par temps ordinaire. Or, il fait une chaleur d’enfer. J’éponge un front dégoulinant avec la manche de mon voisin qui a l’habitude.

— Au prochain arrêt, me renseigne le chauffeur, vous prenez le 5 sur le trottoir d’en face. Ya pas plus simple !

Il est content d’avoir l’impression de satisfaire ma curiosité. Des types comme lui, j’en rencontre au moins un chaque jour. Il me complique l’existence. Le type me regarde à travers la portière.

— Dites-lui de sauter avant arrêt complet, conseille le chauffeur, sinon il va se coincer les doigts.

Il ne se coince pas les doigts. Il sautille sur le bord du trottoir, mettant le pied dans la rigole quand c’est nécessaire. Je n’arrive jamais à trouver ce genre d’équilibre. Ce n’est pas faute de m’y appliquer. C’est bon, l’équilibre, quand on est condamné à l’incohérence. Je le suis. On ne traverse pas la rue.

— On va où, là ? je demande.

— Chez le procureur. C’est juste… là !

 

On y est. Kol Panglas commence par m’engueuler. Je dérange ses plans. Il finit par s’intéresser au type qu’il enfourne dans son bureau. La porte se referme. Code secret. Frank Chercos entrait quelquefois. Il avait ce privilège réservé aux morts. Moi, je suis bien vivant et je m’efforce tous les jours de le rester. Frank avait abandonné cette idée il y avait belle lurette. Voilà comment on meurt. Et voilà comment un procureur vous laisse entrer dans son capharnaüm. Je n’en savais pas assez.

 

Dehors, c’est la réalité qui accueille mon angoisse. Je mange sur le pouce, celui des autres. Je continue ensuite, toujours par habitude. J’ai besoin de me dégourdir les jambes avant de baiser. C’est le jour où j’ai fini par mettre les pieds chez Anaïs Kling. Une boniche m’annonce qu’elle est en voyage.

— En voyage ! Où ?

— Chez elle.

— C’est où, chez elle ?

— J’en sais rien ! On est ici aussi chez elle. Ces gens-là, Monsieur, ils ont des chez-soi en pagaille.

Je jette un œil dans l’appartement qui commence par un hall accueillant comme jadis dans les films destinés à émerveiller l’homme du commun. Il y a une odeur de fleurs, mais je ne saurais dire lesquelles. Pas de la violette en tout cas. Des miroirs se renvoient les murs. Un parquet impose la perspective. Dois-je allumer une cigarette en attendant ? Quelquefois, on se tape la bonne parce qu’il n’y a rien d’autre à espérer de l’attente. Le sperme, ya que ça de vrai, au fond.

— Vous pouvez attendre si vous voulez, dit la bonne en époussetant un siège qui sent l’Espagne et ses conquêtes.

— Si elle rentre avant ce soir…

— Non ! Mais Monsieur rentre toujours avant midi, surtout si elle n’est pas là.

Une explication qui en vaut une autre. Je m’assois dans l’andalousie. Enfin, j’imagine que c’est comme ça qu’on appelle ce genre de siège, une andalousie. Il y a de l’imagination dans l’air. On se sent bien dans ce hall. Au plafond, un dôme de verre éclabousse l’ambiance. La bonne revient avec un plateau et dans le plateau, un verre qui contient… Peu importe après tout ce que je bois. Je le bois. Je dis merci. Je dis que oui c’est bon, vu l’interdiction formelle de fumer. Je lui montre mon paquet de clopes, des fois qu’elle croirait que je suis un larbin. Pas un cri d’admiration et aucune envie de l’asperger. On est quitte.

— Monsieur passe par l’office.

Ce qui voulait dire qu’il me surprendrait. Sensation détestable qui s’ajoute à l’angoisse. Mais l’andalousie me maintient le dos à la verticale. Je croise mes jambes. Dans le miroir, j’ai l’air d’un malade qui attend son tour. D’ailleurs, Monsieur est médecin. Je n’ai pas vu la plaque ?

Pourtant, j’étais à côté. C’est le genre de détail qui échappe à mon attention toujours en éveil sur le terrain des mots. Les gens, ça ne manque pas de mots. Avec l’air et les mots, ça compose des mensonges. J’ai l’habitude de ces échafaudages. J’adore ces constructions faites pour brouiller les pistes. Ou plutôt, je m’intéresse au temps qu’ils mettent à les peaufiner en ma présence ou dans l’ombre caniculaire de leur solitude. Les gens sont seuls. Ils tuent et continuent de se sentir seuls alors que je peuple mon obscurité de cadavres têtus. Il faut bien parler à quelqu’un.

— Ouais, ouais. J’ai vu la plaque.

Ma plaque n’est pas dans la rue. Elle est sur ma porte. La porte de l’endroit où je bosse. Je ne fais pas semblant de bosser. Je me demande ce que le procureur est en train de tirer du nez de son interlocuteur. Qu’est-ce qu’il attend en attendant ? Je ne me pose jamais la question, de peur d’y répondre à voix haute dans ces salles d’attente où je fais preuve d’une patience d’ange.

Monsieur Kling arrive à midi pétant. Il ne s’appelle pas monsieur Kling. C’est Madame qui s’appelle madame Kling. J’ai toujours peur de ne pas mettre les majuscules au bon endroit. Je suis meilleur à l’oral. Monsieur s’appelle Monsieur. J’en prends bonne note.

— Entrons dans mon bureau, dit-il en s’effaçant.

J’aime ces souplesses du pied et du regard, ces glissements impromptus, cette grâce d’antan. Le bureau en question est tapissé de bouquins. Il faut aller à la Bibliothèque pour apprécier la même chose chez les particuliers qui peuplent notre existence de nos attentes. J’apprécie toujours un cigare.

— Mon épouse est chez elle, me confie le carabin.

On est donc chez lui. J’admire un instant sa cravate d’or.

— Je ne savais pas que vous étiez mariés.

— Nous le sommes depuis toujours.

— Vous êtes musulmans.

— Nous sommes amoureux.

Qui était le type qu’elle avait prétendument assassiné ? Un ami de passage ?

— Muescas raconte des histoires, dit le carabin.

Comment connaissait-il le nom du seul témoin qu’on avait entre les mains ?

— J’ai appelé mon ami Kol Panglas.

Belle révélation de bourgeois influent. Il attendait un commentaire. Je hais les types qui me marchent sur la tête. Celui-là souriait dans une barbichette qu’on avait envie de tenir à pleine main. Mais il venait de me prévenir que je ferais bien de ne pas lui secouer la tête de cette manière. Je pouvais toujours essayer de m’y prendre avec des pincettes comme m’y conviait son attente. Il fallait que je répondisse.

— C’est madame Kling que je veux voir, à moins que votre… ami m’ait raconté des craques. J’ai un ordre de mission. Vous voulez le voir ?

— Je ne veux rien voir du tout !

Il agite son propre cigare comme s’il allait ferrailler avec le mien. Je suis prêt à tout dans ces circonstances. J’attends une proposition. Elle arrive avec un verre d’Amontillado. Ça me rappelle des choses.

— Vous allez recevoir un autre ordre de mission, commence mon hôte.

— Ça arrive en permanence.

— Nous rejoindrons Anaïs dès demain.

— Ah, ouais ?

— Vous l’interrogerez, cela va de soi.

Je ne m’étonne plus de rien. On a beau être tous du même sang depuis le mélange des races, les différences sautent aux yeux si on consent à les ouvrir. La plupart des gens n’ouvrent plus les yeux, mais mon métier m’y contraint tous les jours. Je vois bien que rien n’a changé dans le rapport entre les êtres humains. Il y a toujours des patrons, des minables et des cons. Ça fait une catégorie de trop, mais il est trop tard pour en changer. Ou alors il n’y aurait que des cons pour me servir d’exutoire et ils me rendraient la vie impossible. L’existence, veux-je dire, mais y aurait-il encore des carabins dans ce monde où je serai le seul à ne pas être malade ?

 

Je quitte le bonhomme et sa bonhomie sans lâcher le cigare qui dure, qui dure…. Je le fume encore le lendemain matin quand je revois Frank Chercos. Il est toujours prisonnier de son apagogie. Mais dans ce monde qui n’est pas fait pour moi, il n’y a plus de maladies. Il n’y a plus que des raisons. On n’explique plus rien, on constate. Forcément, ça vous change un homme fait pour la contradiction en une langue étrangère que personne ne comprend. Évidemment, je ne m’appelle pas Frank Chercos. En ce moment, il médite sur le mont Vallier en compagnie de sa seule solitude. Dans une heure, je prends le train avec ce carabin dont j’ai oublié le nom. En attendant, Frank me bassine avec des histoires à dormir debout. Moi qui ne dors pas, même couché. Et qui devrais dormir debout, en toute logique.

 

Post-scriptum : Bon. Je n’avais pas rencontré celle que je cherchais, mais ce n’était que partie remise. Comme je le disais plus haut, j’avais un autre problème à régler ce jour-là. En principe, je ne règle rien. Je croise les gens à problèmes et je ne m’en mêle pas. Mais dès qu’il s’agit de problèmes personnels, les principes sont bons pour la poubelle. Hélas.

D’abord, tant qu’une journée n’est pas finie, surtout quand on sort du boulot à midi, tout peut arriver. À midi, à peine jeté à la rue par ce carabin qui n’attendait rien de moi sinon que je la ferme, un bus manque de m’écraser. Je cours comme un dératé jusqu’à l’abribus où il s’est arrêté pour embarquer une vieille qui a du mal à lever la jambe. Or, depuis la guerre qui a eu lieu, contrairement à celle de Troie, mais qui ne s’est pas terminée malgré des apparences de paix retrouvée, comme la plupart des guerres modernes, les marchepieds des bus ne sont plus ce qu’ils étaient, peut-être parce qu’il n’y a plus personne pour avoir l’idée de les adapter aux handicapés et aux vieillards, voire aux enfants en bas âge. Donc, quand j’arrive sous l’abribus, je me mets à patienter en attendant que cette connasse trouve le moyen de monter dans le bus.

— Filez-lui un coup de main ! beugle le chauffeur.

— C’est vrai, quoi ! gémit la vieille.

C’est un complot. Je m’enfuis.

On va trouver ça bizarre parce que ce bus, j’en avais besoin, et un besoin urgent. Je me rends compte de ma bêtise cent mètres plus loin. Il est trop tard. Plus de correspondance avant deux heures, quatorze comme on dit maintenant. Je me mets à courir avec le fol espoir que je serai à l’heure à mon rendez-vous. Dans ces moments d’affolements, je ne calcule plus, ce qui explique mes cadavres. Je fonce à travers des rues qui se dépeuplent pour laisser la place aux animaux.

Quand j’arrive, il n’y a plus rien dans mon assiette. C’est encore ce foutu gosse qui l’a vidé sous le regard dégoûté de sa mère qui cuisine pourtant bien, je dois l’avouer. Je me mets tout de suite en rogne, je cherche une petite fille, je tabasse ma moitié, rien n’y fait. Mon gosse ne veut même pas dégueuler comme je l’exige, non pas que je me nourrisse de ses restes, mais l’idée qu’il ait encore remporté une victoire sur son vieux père me rend marteau au point de les haïr l’un comme l’autre. Je perds toujours. Je me contente de leur manger ce qui leur reste de cerveau. Il n’en restera plus grand-chose bientôt. J’ai besoin de cette solitude.

Mais mon problème, ce jour-là, n’avait rien à voir avec la bouffe. Le ventre vide et le cœur rempli de haine, j’enfile mon costume de cérémonie et cette fois, comme il est plus de deux heures, j’attrape un bus au vol. Il me dépose devant le cimetière. Une odeur de pierre chauffée à blanc m’approche un instant de l’évanouissement. Je m’appuie sur une croix dont les bras retrouvent leur vraie signification et, enfin, je suis à l’heure. Elle est là, toute droite dans sa salopette bleue, la clé à la main. Elle me trouve beau. Mais deux gosses, c’est beaucoup. Il faut que je lui avoue cette triste vérité. Je peux vivre avec deux femmes, deux gosses, c’est quelque chose que mon esprit ne peut pas concevoir. Elle s’effondre.

— Je savais qu’il arriverait quelque chose aujourd’hui, pleurniche-t-elle sans doute parce qu’elle veut me faire plier.

— Je ne le savais pas moi-même, m’étonné-je.

— Je ne me laisserai pas faire ! menace-t-elle.

Bon. Le discours des femmes aux hommes de bonne volonté. Je passe sur les détails. Je feins la compassion pour échapper au pire. Elle finit par se calmer. Je caresse son visage comme je le faisais du temps où elle comptait pour moi. Elle n’est pas insensible à cette intention frauduleuse.

— Tu ne m’as jamais aimée…

…ce qui est vrai…

— Je te hais…

...c’est réciproque...

— Tu mérites de crever…

…mais je n’en ai pas envie, du moins pas avec toi.

Je l’abandonne. Elle me suit, me menaçant avec la clé. Il se met à pleuvoir. Il ne manquait plus que ça ! Mais enfin, c’est fait. Jamais je ne pourrais commencer un récit sans régler mes comptes avec la femme qui me fait chier.

 

Vous êtes toujours là ?…

 

L’idée de voyager en compagnie d’un carabin ne m’enthousiasmait pas vraiment, mais je n’avais pas le choix. J’ai bien essayé d’en discuter avec le patron. Il m’a écouté. Il faisait une chaleur d’enfer. Si je n’avais pas eu cette obsession d’ouvrir une fenêtre qui est restée fermée, je l’aurais peut-être emportée, cette petite victoire sur la hiérarchie. Je ne suis pas un lutteur, c’est mon défaut. Je sais me défendre. On me le reproche assez.

Je n’ai pas fait le tour du monde, mais je connais l’Afrique où j’ai servi, comme on dit. On ne devrait pas travailler quand on a faim. On ne devrait pas baiser quand on a vraiment besoin d’amour. On devrait haïr une bonne fois pour toutes au lieu de se laisser envahir par le remords, les regrets et même ce besoin d’être bien considéré qui finit par faire de nous des larbins. Évidemment, je dis tout le contraire de ce que je pense et au bout du compte je ne sais même pas ce qu’on pense de moi. Je n’ai jamais tenté d’être gentil, dans le genre serviable et généreux. Je me suis contenté de raser les murs sans ouvrir les portes. Chaque fois que j’ai pris une porte, c’est qu’on m’y invitait et je ne cherche jamais à la fermer derrière moi tant je suis claustrophobe par nécessité. On me trouve toujours un peu sirupeux, sauf quand je me sens menacé.

Des menaces, il en vient de toute part, y compris chez soi. Ma femme menace de me quitter si je continue de me moquer de son anorexie. Mon fils menace de me donner une bonne occasion de le tuer. Même ma porte est un enfer.

 

Je ne sais pas si vous êtes toujours là. C’est simple : ou bien il y a quelqu’un et on ne le voit pas, ou bien c’est personne et on le prend pour quelqu’un. Je me demande s’il m’arrive de jouer ce rôle. Je ne connais pas ces coulisses. La nuit m’envahit comme du mauvais vin. Je ne couche pas avec elle. Je ne supporte plus ses os. J’entends mon fils qui arrache des cris à sa propre nuit. Il finira par me ressembler. Goutte à goutte, le transfert de la nuit de l’enfance à cet âge que j’ai atteint parce que je ne suis pas cet enfant qui me hante. J’imagine que mon fils est une copie, ou alors j’ignore ce qui le détruit, quelque chose qu’il tient de sa mère, entre la faim et le suicide. Entre le plaisir et la mort. Entre l’incontestable beauté du plaisir et sa disparition complète, inconditionnelle et parfaite.

Je couche au bout d’un couloir, à l’endroit même où il se termine par l’issue de secours. J’aime cet endroit qui ne sert pas. Il a bien failli servir pendant cette guerre absurde qui ne s’est pas terminée. Mais les bombardements de matière fissible étaient lointains. On vérifiait méticuleusement l’étanchéité des joints. L’écran de contrôle est toujours resté au beau fixe. On sortait sur la coursive et on regardait les voisins hébétés qu’on ne saluait pas. Dans ce pays de merde, on est tous des étrangers sans solidarité. Et puis je suis flic et fliqué jusqu’à l’os. Je ne peux pas être cet anarchiste ni ce pratiquant. Pharisien étatique.

La nuit ne porte jamais conseil, sinon on l’enfermerait pour la faire parler. Ce trou noir tavelé de ville est l’image de soi. D'abord, le lieu s’impose, avec ses personnages malades de la furtivité. Ils ne fuient pas, ils glissent à fleur de l’improbable. Je les suis quelquefois, manie d’enquête. Notre conseiller me harcèle des mêmes questions, comme si j’étais responsable de la tuerie quotidienne dont je ne suis qu’un élément furtif. La nuit rassemble ces lieux et cela s’appelle la nuit. Une angoisse douloureuse marque cette limite qu’on ne franchit que par lassitude. On s’y abandonne avant de devenir fou par manque de sommeil. Pourquoi s’imposerait-on cette torture ? Et pourquoi ne pas l’imposer aux autres ? Pendant la guerre, on vous torturait facilement si vous aviez des convictions intimes et s’ils trouvaient le moyen de le savoir avant vous. Je n’ai pas eu l’occasion de me révéler de cette manière parce que je surveillais les surfaces. C’est fou ce qu’on trouve à la surface, ces indices de l’intimité de l’autre, ces poils du secret bien gardé, la preuve que le monde est humain jusque dans l’animal qui ne peut pas savoir de quoi il est composé, là, au fond de lui-même.

Je ne dors que d’un œil. Je sais que c’est parfaitement impossible. Mais l’œil reste ouvert, ma femme me l’a dit, elle a surtout dit que je ne devais pas être normal, la preuve, l’œil était ouvert, même que l’autre paupière frémissait à la surface du rêve, invitée par la nuit à rejoindre sa symétrie. Sur le terrain sensible des conversations nocturnes, elle est à ce jour invaincue, je l’avoue. Le soir venu, elle entre dans les draps et s’y confond avec le blanc qui m’obsède jusqu’au sommeil. Ce bout de couloir m’a rendu fou d’elle, alors que je n’en étais que passablement amoureux.

Le fils est imberbe à l’heure où je vous parle. Je n’ai jamais compris cette exigence. Il semble n’avoir jamais connu la joie, pas même celle de la caresse de la merde au trou du cul. Il mange comme un chancre, celui qu’elle ne veut pas me communiquer. Elle cuisine à foison, le nourrissant de pléthore et d’envie. Il faudrait chercher des explications dans le passé familial qui, comme la nuit, est l’endroit des passages furtifs et des statues de sel. On n’a jamais poussé le bouchon aussi loin. On essayait de rire, guettant la joie dans cette bouffissure d’un enfer conçu à deux sexes dans un moment d’abandon non pas l’un à l’autre, mais à la face cachée de la vie.

Pas de joie, pas d’intensité, rien que l’attente, la crispation, le resserrement, l’observation des petites déchirures, le sang coagulé des surfaces, les mots qu’on n’a plus besoin d’assembler parce qu’ils ont tous atteint ce degré de signification qu’on ne peut pas sérieusement approfondir. On n’a pas envie de cette illusion qui consiste à persister malgré l’évidence de l’inutilité. À un moment précis de l’existence, toute conquête devient clairement inutile. D’où peut-être ce goût exagéré pour l’enquête. Et ce destin de flic au service d’une imagination que j’imagine proche de la vérité sans en connaître les arcanes.

Par contre, la nuit n’a rien à voir avec le temps qui passe ni avec ce qu’on en dit finalement. Elle ne laisse rien et envahit l’existence de ses sommeils probatoires. Je vois ça comme ça. Si la terre n’était pas une sphère tournant autour de la lumière comme un insecte agacé au-dessus de nos têtes, à quel endroit de cet univers le sommeil trouverait-il sa place ? Et si le sommeil n’était pas une nécessité vitale, toute cette géométrie aurait-elle encore un sens ?

Heureusement, de nos jours, et peut-être grâce à la guerre, les questions ne sont plus de bonnes questions. On ne les pose pas. On se contente de répondre aux attentes qui ne manquent pas. Ce sont les briques de notre construction individuelle. On t’apprend à construire cet édifice de l’instinct. C’est fou ce que je me suis appliqué, mais l’enfant avait vécu, il rendait improbable l’existence de l’homme futur que je suis pourtant devenu. Avec cette seule question que je ne compare pas aux réponses apparentes des autres : cet enfant a-t-il accepté cette existence ?

Si je sors la nuit, je ne descends pas l’échelle de secours à cause de la vibration métallique que lui implique ma progression descendante. Sinon, je m’éloigne avec ce bruit constant dans mon dos et je me perds en route. Non, je descends l’escalier de service qui est assez discret pour ne pas trahir mes désordres. J’ai l’impression de glisser sur l’ombre à peine traversée d’indications topographiques. La porte est lourde à la manœuvre. Le trottoir est un océan de pas et d’ordures. Je file vers la rivière pour m’y noyer et immanquablement je rencontre le noyé qui me raconte sa vie. La ville semble m’accompagner. Je bois ses leçons de lieux et de possibilités.

 

Quand je pense que je vais voyager avec un carabin ! On a un changement à Toulouse. Une heure d’attente. Il ne pourra pas se passer du diagnostic ni moi de mon investigation.  On aura l’air de chiens de faïence au beau milieu d’autres chiens taillés dans le secret et l’inconnu. Je ne promets pas de bien me comporter, mais les vers resteront dans mon nez.

Cette nuit-là, je n’ai même aucune raison de dormir. J’ai eu ma part de sommeil dans l’après-midi. L’horloge interne est déréglée, mais l’esprit est clair, ce qui va bien avec la transparence de l’ombre dont je guette les découvertes. Ces personnages me fascinent. On n’en rencontre pas d’autres. Ils sont peut-être mon aventure, une trace de cette aventure qui hésite entre la flânerie et le déplacement définitif. Il faudrait une douleur prégnante et cette recherche de son point d’application, une dent à soulager par la pression d’un doigt qui sert de capteur de la douleur jusqu’à ce qu’elle revienne à la hauteur du cri, mieux que le cri, l’affolement. J’en suis là.

Il y a de la lumière chez Bernie. Je le salue comme si je ne le connaissais pas. À cette heure, il faut boire du sommeil en bouteille. La verte colocaïne marque les distances. Ça se boit en silence. Quelques-uns se frottent. Tout brille, même les taches. Ce n’est pas normal d’être seul longtemps dans ces conditions. Je ne cherche rien, je rencontre.

— Qu’est-ce que vous mettez dedans ?

— Pas de l’eau comme dans mon vin.

— Paraît que vous voyagez demain…

— Mission secrète.

— Pas si secrète. On dit qu’Anaïs Kling…

— Dites K.

— Je ne dis rien. On vous envoie toujours au bout du monde.

— Je suis le spécialiste des trous perdus.

— Grossier !

Elles se cassent toutes si je me laisse aller à commenter leur imperfection physique. Je suis imparfait moi aussi, mais elles savent que je suis bien monté. Leur aventure tient à ma queue. Des photos circulent, mais je suis incapable de me reconnaître. La rançon des fictions qui limitent mon exubérance naturelle.

— On dit que c’est une belle femme. Vous avez de la chance, Lorenzacio.

— Elle a de la bouteille.

— Quelle importance si elle est belle ?

Pendant la guerre, on buvait de l’eau à travers un filtre offert par la maison. C’était tout ce qu’on connaissait des distances. Le filtre avait l’avantage de vous donner le temps de réfléchir. La guerre finie, je veux dire une fois qu’on s’est fait à l’idée qu’elle ne pouvait pas se terminer autrement, il n’y avait plus aucune raison de se méfier de l’autre et on a laissé tomber la pratique des filtres. On boit dans le même verre. Ça fait des économies de vaisselle. On n’imagine même pas les conséquences. Il faudrait enquêter. Je ne suis pas compétent si ça ne saigne pas. Chacun sa spécialité.

— On ne se choisit pas. Faut vivre avec.

— On appelle ça vivre.

— On ne choisit pas les mots non plus.

— Je ne t’ai pas choisie.

— Tu sais bien ce que je choisis chez toi.

— Son fric ?

— Il n’en a pas. Pas plus que moi en tout cas.

— Je suis un descendant des Vermort.

— Que tu dis !

On ne dit pas n’importe quoi dans ces moments de perdition. Au contraire, on est si proche de la vérité que la douleur est partagée, cas rarissime de communication qu’on a envie de reproduire, mais sans la douleur qui est un spectacle. Finalement, on choisit la discrétion.

— La guerre a changé la donne. Avant, on savait plus ou moins ce qu’on pouvait attendre de l’existence. On avait des passions.

— Des passions destructrices.

— Mais on reconstruisait ce qu’on avait détruit. On savait bien pourquoi on le détruisait. On était libre.

— On l’est encore. On ne nous demande pas de nous battre ni de servir de cobaye dans un champ d’expérimentation.

— Moi qui ai connu les champs de bataille, je peux vous dire que j’enviais les cobayes.

— Certains sont morts. Mon grand-père est mort électrocuté, comme un assassin.

— Moi, je suis contaminée. Je vis sans amour, mais comme je n’ai jamais connu l’amour, je me rends pas bien compte.

— Peine perdue.

Je suis toujours en phase avec l’enquête. Ça ne me rapproche pas des autres, au contraire, mais je peux les toucher. Je ne me prive jamais de ce privilège. Deux paramètres conditionnent mon existence à mon avantage : je suis flic et bien monté. Pour le reste, je suis perdant à tous les coups. Je ne vais tout de même pas leur raconter ma vie !

— Qu’est-ce que vous mettez dans votre colo ?

Bernie emmerde tout le monde avec ça. Il sait bien ce que j’y mets, il sait ce que chacun y met. Il pourrait l’y mettre derrière son comptoir, en toute discrétion. Ça ne change pas la couleur, ce qu’on y met. Il attend une réponse.

— Pas de l’eau comme dans le vin, répète une voix impossible à sexuer.

Je me demande pourquoi les gens attachent tant d’importance à ce qu’ils se mettent sur la peau. Il y en a qui déchirent leurs vêtements à des endroits précis, selon des règles aussi exigeantes. Moi, la nuit, je mets du sperme dans ma colocaïne et je ne veux pas que ça sache. Je fais ça discrètement sous la table en reluquant des genoux dans les déchirures des résilles.

— Rien, je dis, tu le sais bien !

Voilà comment Bernie fait savoir qu’on se connaît. Bernie connaît un flic et il veut que ça se sache ! Bernie est unique en son genre.

— Et toi, Bernie, tu y mets quoi ?

— Rien, je n’en bois pas.

— Tu le mets dans un verre vide ?

Bernie ne peut pas avouer qu’il n’a plus de sperme à cause de sa prostate. C’est un secret que je garde parce qu’il pourrait me servir. En plus, question queue, il est plutôt mesquin. Il n’en sort rien de toute façon. Ah ! si je savais ce qu’il met dans son verre vide. Il fait partie de ceux qui prétendent ne pas consommer de la colocaïne. On distingue alors ceux qui n’en ont pas besoin et ceux qui se cachent pour se coler. Bernie ne livrera jamais ce secret, à moins qu’on le prive de sommeil. C’est ce qu’ils m’ont fait après la guerre, sans preuve évidemment. Ça ne m’a pas empêché de devenir flic. Je ne l’étais pas avant la guerre, une foutue époque où je me posais la question de savoir ce qui me conviendrait comme métier. Ils m’ont installé dans une pièce vide avec un éclairage artificiel. Je ne sais pas qui j’ai trahi, mais je m’en suis sorti. Du coup, ma femme a cessé de s’alimenter et elle s’est mise à gaver le gosse qui ne demandait que ça. Je pensais pouvoir trouver mon bonheur ailleurs. Je ne suis jamais allé plus loin que chez Bernie. Ouvert la nuit.

 

Passer la nuit, traverser le jour. On n’a plus le choix. Les idéologies nous rendent dangereux. Le spectacle du bonheur provoque des ravissements inexplicables. On ne cherche pas à expliquer. Ni l’anorexie, ni la boulimie, ni les dépendances. On peuplait nos conversations de banalités, de coq-à-l’âne, de confessions sommaires. Ensuite je bandais dans une pizza. Et ça se terminait devant un écran, verre en main, sachant ce qu’on avait ajouté à la colocaïne pour lui donner un sens, même symbolique.

— T’as dormi, toi. Moi, je peux pas dormir en plein jour à cause du bruit des autobus. Je connais personne qui peut dormir dans ces conditions, à part toi. Comment j’ai fait pour te connaître ? On finit toujours par rencontrer la personne qui vous empoisonne la vie avec ce genre de détail insupportable. C’est l’idée que je supporte pas. Toi et les autobus.

— Il n’y a pas d’autobus la nuit.

— T’as rien compris !

J’aimerais les enfiler comme des donuts, mais au fond, le temps fini par passer. Il faut rentrer au bercail. Enfin… si vous êtes toujours là.

L’escalier présente des traces d’autres furtivités. Des phosphorescences qui trahissent un usage abusif des substances autorisées. Il y en a qui dégueulent sur mon passage. J’ai mes habitudes. Mes pointes des pieds. Mes catimini. Mon silence de bouche fermée, le feutré de mes orteils crispés jusqu’à la douleur du cuir. La rampe est bornée par les excrétions. Glandes amères comme des olives. Sur le seuil, je me débarrasse des odeurs et des traces. Le type qui entre dans la cuisine est propre comme celui qui vient de prendre un bain. Je répands des parfums de femmes, les seuls que j’ai conservés, pour la rendre jalouse. On ne sait jamais.

Pendant la guerre, on avait pris l’habitude de fréquenter les autres. Le gosse n’était pas encore vorace. Elle n’avait aucune raison de se venger. Elle était même assez joviale si les circonstances se prêtaient à ses exigences. Je ne savais pas tout de ses exigences. Je n’en connaissais que les faits sans conséquence. Le gosse bouffait quand on lui demandait de bouffer et il ne bouffait que ce qu’on lui donnait à bouffer. Le gosse idéal. Je le promenais dans les zones pacifiées, je lui montrais les cadavres en cire des héros terroristes, de temps en temps une paire de miches pour affûter ses goûts en matière de femme, bref, on frisait le bonheur. Je n’y croyais plus. On ramenait des zones contaminées de beaux cadavres qui n’avaient pas souffert, surpris par une mort foudroyante qui valait mieux au fond que celle qu’on attend pour plus tard. Je peux témoigner d’une certaine tranquillité. On m’aurait envoyé dans les zones de combat sans les préliminaires. Y avait-il une autre façon de crever que celle que nous communiquait l’imagerie médiatique ? Les micro-ondes avaient atteint la perfection, mais ils étaient rares, réservés aux plus chanceux. On mourait généralement d’overdose. Un mauvais moment à passer ? Pas du tout. La colocaïne vous évitait les souffrances inutiles. Un de mes oncles s’est même trompé de direction au cours d’un assaut décisif. Il est mort fusillé, ce qui va vite, à part l’attente, les culasses, les pas et surtout le brouillage rituel du regard. On nous a ramené un cadavre si vivant qu’on a hésité à l’incinérer. On lui parlait comme si on l’avait aimé. L’air se raréfiait. On ne le savait pas. Ma femme a commencé à parler de ses os. Elle était plus réceptive que nous. Sous la tonnelle, nous buvions du vin blanc dans des verres ballons qui avaient toujours existé dans la famille. C’est fou ce que la guerre nous a décimés. On se serait cru à la campagne, entouré d’oiseaux et de frondaisons. La nuit, l’horizon nous rappelait le combat et on priait pour qu’il en meure le moins possible. Ce qui n’arrivait jamais, évidemment.

 

Le jour où ils sont venus me chercher, j’étais loin de m’imaginer qu’on pouvait penser de pareilles choses à mon propos.

— Tu nous as trahis ? me demanda ma femme comme si elle connaissait la réponse à cette question qu’elle était la première à me poser.

— On ne parle plus au prévenu, dit le sergent en m’entraînant fermement.

Il y avait un tas de gens dans un enclos. Ils étaient tous suspendus à la clôture. Je suis entré dans un espace central absolument vide. J’étais seul pour la première fois de ma vie. Le mur qui m’entourait me tournait le dos.

— Je n’ai pas trahi, me dit le suivant avant de se mélanger au mur d’une attente que je ne parvenais pas à redouter.

La terre aurait pu s’ouvrir entre les jambes, j’aurais alors permis à mon corps cette chute prévisible. Mais je voulais m’en sortir. Je ne voulais pas finir dans un lupanar pour serviteurs de l’État, tous pouvoirs confondus.

— J’avoue, dit quelqu’un. Mais à quoi ça sert d’avouer ?

Je l’aurais tué. En même temps, je me sentais capable de cet acte extrême et irréductible à la banalité. J’avais de l’avenir et on me disait le contraire.

— Vous connaissez Kol Panglas ?

Je le connaissais. Où voulaient-ils en venir ?

— Que savez-vous de lui ?

Était-ce le trahir que de savoir deux ou trois choses ? Pourquoi pouvais-je le trahir ?

— Dormez !

Et je dormais.

— Réveillez-vous !

Et j’étais d’accord.

— On va mourir, me dit un type à travers une cloison.

— Y a-t-il un moyen de s’en sortir ?

Kol Panglas. Il était déjà procureur. Il aurait pu être mon père. On n’avait qu’un point commun : les petites filles. Pourquoi Dogson et pas nous ?

— Vous êtes libre.

Ils embauchaient dans la police. Ma femme me poussa. Elle ne mangeait plus. Elle me poussait et je me laissais influencer. Un gosse à nourrir. Elle dépensait une fortune en sucreries et il engraissait. Kol Panglas m’examina comme un pioupiou.

— Vous connaissez la multiplication ?

— Assez peu.

— Et la soustraction ?

— Sans me couper les doigts, oui, Monsieur.

— C’est bon. Signez le contrat.

— Pour l’uniforme ?

— Police secrète. Vous avez la tête de l’emploi.

Ce qui explique tout. Au début, j’en ai bavé. On me demandait de faire deux choses à la fois : menteur et flic. J’en étais à me demander s’ils savaient ce qu’ils faisaient. La contradiction m’était tellement évidente !

Ensuite, ils vous arrachent ce que vous avez de plus précieux. Il faut tout donner. Il ne vous reste plus qu’une femme édentée et un gosse fêlé. Pas grand-chose pour assurer le bonheur. Mais au lieu de devenir poivrot comme avant la guerre, on se cole. Ce n’est pas mauvais d’ailleurs. Ça ne me rappelle rien. J’ai beau le lui dire, à ce satané gosse, il me pose la question tous les jours. Quel goût ça  a ? Impossible de procéder par comparaison. J’en étais à souhaiter que ça ait le goût de la merde. Il n’aurait pas mis longtemps à se rendre compte. Tandis que la fraise, qui a le goût du citron, et toutes ces merdes qu’il ingurgitait parce qu’elle le voulait… Il m’arrivait de penser au suicide, comme tout le monde. À l’aventure aussi. À une autre guerre que je ferais cette fois du bon côté. Ma femme, ils ne l’ont même pas tondue. Elle faisait pitié. Je la faisais assez souffrir comme ça. À la maison, ça sentait le poulet frit et le bonbon acidulé.

 

Je dis ça parce que vous êtes là. Sinon, je me tairais. Je me suis toujours tu. J’aurais dû me moi. Mais je n’ai pas la force. Il y a quelque chose de cassé en moi. Il y en a qui se dédoublent. Ça fait deux personnes et un tas d’emmerdements qui au fond donnent un sens à l’existence. Chez moi, c’est à l’intérieur que ça se passe, c’est organique. Je n’ai pas deux cœurs, deux estomacs, deux machins, etc. Les organes sont cassés. Je digère mal, je m’essouffle, j’ai la colique ou je suis constipé, je n’arrive pas à comprendre qu’une idée, ça ne se voit pas. Pour moi, il n’y a jamais deux solutions. J’ai le choix, je le sens bien, mais entre quoi et quoi ? C’est dur d’être soi-même, quelquefois.

— À ton âge, je bouffais des patates bouillies. C’est quoi, cette sauce ?

— Fous-lui la paix. Il mange.

Je vais voir des filles qui me ressemblent et qui par conséquent ne me comprennent pas. Cette nuit-là, juste avant mon voyage avec le carabin qui prétendait me conduire à Anaïs Kling, je n’ai pas fréquenté les filles. Ce n’est pas l’envie qui leur manquait. J’ai bu sans dépasser la limite, éjaculant sous la table en toute discrétion. Bernie me surveillait dans un miroir. Je hais les percolateurs la nuit. Le jour, ils font partie du décor et je les ignore. J’ignorerais les petites filles si elles avaient une existence nocturne.

 

À sept heures pétantes, je suis sur le quai entre deux rames qui grouillent comme deux plaies contaminées par une immigration non contrôlée. Je surveille l’entrée du souterrain qui monte avec les gens. J’ai une sensation d’envahissement jusqu’à l’hypertension. Le carabin se fait désirer. Je ne partirais peut-être pas, ou je partirais seul. Il y a une grosse différence entre un carabin et un bagage. Mon cœur fait des ravages dans mon cerveau, je n’y peux rien, il y a toujours quelque chose de plus fort que moi pour changer leurs projets en travail mal payé. Un type m’observe. Un carabin lui aussi, sans doute. Il guette le symptôme. Il y a un bon moment pour les symptômes et pas toujours un carabin pour changer le destin. Je devrais être content de voyager avec l’un d’eux. Je suis morose. Une couche d’hypertension et une de morosité. Le carabin n’y perdra pas son latin. Ils ont de la psychologie, les carabins, avec des finesses qu’on n’enseigne pas aux flics. Je le sais par expérience. Chez moi, il y a le carabin pour les os et celui pour la graisse. De temps en temps, un carabin pour les overdoses me prodigue des conseils qui trahissent sa déconfiture devant le phénomène de l’exagération.

 

Qu’est-ce que j’attends ? Vous êtes toujours là ? J’aime cette tranquillité, même si je la dois à l’abus de l’artifice et du sommaire. Je n’ai plus de patience, comprenez-vous ? Où en étais-je ? Ah, oui. Sur le quai. Deux rames qui grouillent même si depuis la guerre on est tous de la même race. Où est la différence ? Je peux faire la différence entre ma femme et mon fils. Personne ne peut confondre les os et la graisse. On peut me confondre avec d’autres flics. Je ne prétends pas à l’originalité. Je tue comme je pense. Voilà mon carabin.

Il est chic comme il sied à l’homme d’honneur. Il sent la pastourelle et l’hymne national. Il agite une canne sur les gens. Son impatience le distingue. Il s’excuse, maudissant l’excuse et non pas les raisons de l’excuse. La classe, quoi ! Mon pardessus a des airs d’avant-guerre. Il signale une couture rompue entre deux boutons. J’ai l’habitude.

— Nous serons à l’heure, décrète-t-il.

Sûr. Avec ces trains qui marchent à l’eau bouillie, comme les patates de mon enfance. Mais la campagne n’est plus desservie par les airs et on a comblé tous les souterrains de la guerre. Il y a bien des routes, mais elles servent encore à une drôle de guerre, ce qui complique les relations. Je ne déteste pas le train si je voyage sans arrière-pensées qui ne m’appartiennent pas. Or, ce carabin est une arrière-pensée. Il y a de quoi devenir vraiment malade. J’avouerais une faiblesse ou deux. Allons bon ! Pourquoi chercher à s’humilier dans le détail ? Attendons plutôt une grande occasion. Anaïs Kling par exemple. Dix heures de train, ça va me forger.

— Le procureur est invité aussi, dit le carabin en s’installant à la place que l’administration lui a réservée.

— On est des invités ?

Bonne nouvelle. L’enquête doit rester secrète. Mais pourquoi ont-ils mis au parfum ce carabin qui m’accompagne pour ne pas dire son nom ? Heureusement, on place une petite fille contre moi, entre la fenêtre et mon corps qui sent le pardessus et le bonbon à la menthe.

— Tu me laisseras regarder ?

— La fenêtre est à tout le monde. D’ailleurs, je ne peux l’ouvrir qu’avec le consentement de tous les passagers de ce compartiment. Je ne veux pas l’ouvrir.

La mère ne cache pas son orgueil. Je ne lui parlerais pas de mon fils qui bouffe parce que ça m’obligerait à parler aussi de ma femme qui ne bouffe pas, ce qui gâche toujours les conversations.

— Nous vendons une partie de la propriété, me dit le carabin.

— Ah, oui ? Laquelle ?

Deux coups de sifflet. On entre tout de suite dans un tunnel, ce qui réduit le silence. J’en profite pour renifler la petite fille qui ne m’a pas dit son nom. Vous avez des enfants ?

— Nous en avons deux, dit le carabin. Il en reste un.

Pour l’instant, c’est moi qui pose les questions. Les réponses me renseignent. Que demander de plus au temps que ce voyage va me facturer ?

— Nous aurions pu en avoir trois, soupire le carabin.

Une devinette pour la petite fille. Elle fronce le nez. On en fera un magistrat ; elle n’est pas douée pour les maths.

— Nous ne sommes plus aussi nombreux dans la famille, continue le carabin qui jouxte la portière.

Me suis-je jamais posé ce genre de question, même au plus fort d’une enfance consacrée aux absences répétées ? Que des emmerdements à l’horizon, et pas un calcul. Rien. Du pur présent et de l’attente crispée. Ça peut tomber à tout moment. Et ça tombe au moment où on s’y attend le plus. On devient flic par vocation.

— Anaïs n’a pas tué cet homme et elle ne menace certainement pas cet autre.

— Je suis censé prouver le contraire.

— Je connais cette femme comme si je l’avais faite moi-même.

— J’ai fabriqué un gosse dont je ne suis pas fier. J’ai aussi l’impression d’avoir fabriqué ma femme.

— Il s’agit d’une accusation grave. Heureusement, Kol Panglas est un ami qui comprend notre embarras.

L’embarras du choix. Ça ne m’arrive jamais. Est-ce que je choisis entre ma femme et mon fils ? Je prends le tout et je recommence. Et ça ne change rien, au contraire. Ce n’est pas moi qui recommence, c’est tout.

— Vous avez fait la guerre ?

La question suivante c’est : de quel côté ? Mais on peut pas tout savoir. Par discrétion. On est discret par nature et curieux par formation sur le tas. L’enfant était discret. La preuve : on ne sait rien de ses tentations. L’homme est curieux et on ne sait toujours rien de ce qui motive son choix de vivre encore.

— Vous le trouverez, j’en suis sûr.

— Je fais tout pour ça.

Même ce voyage accompagné. On ne m’a pas mis dans un panier. Je peux m’envoyer en l’air dans mon pardessus qui évoque la guerre et ses raisons. Voilà, c’est fait !

 

Dès le deuxième tunnel, quelqu’un perd le contrôle des circonstances, quelqu’un qu’on se met à maudire parce que le train s’arrête, provoquant des petits cris d’oiseaux, des chuchotements joyeux et surtout l’extinction de la lumière. Vous ne trouvez pas que P.-J. Toulet écrit bien ? me demandait la maman qui étreignait la Nane du Créole. Il est de Pau, comme moi. Je m’étais rapproché d’elle pour la distinguer de l’odeur d’assouplissant de sa fille. On s’est cogné le front au-dessus du livre ouvert à la page d’un dialogue salé. L’obscurité allait me rendre sensible à tout ce qui s’y passe. Heureusement, j’étais accompagné d’un carabin.

La première minute, on écoute les voix, le glissement des portières, l’inexplicable présence de l’inconnu. Puis, on devient réceptif aux questions, à leur inutilité, au bonheur du trou. Enfin, le carabin me toucha. Il était tranquille, mais silencieux. Il me tenait le coude et semblait assis alors que je m’étais levé parce que la maman s’impatientait. On ne fumait plus en public à cette époque, sinon j’aurais allumé une cigarette rien que pour éclairer le joli visage de ma compagne de voyage. Au lieu de cela, c’était le carabin qui m’accompagnait. J’ai déjà signalé ce détail, mais là, dans le noir, debout et hésitant entre la panique et les pommes, rien n’est sorti de ma bouche pour tranquilliser les autres ou demander la sortie la plus proche. Je commençais à respirer par le nez, ce qui chez moi est un signe avant-coureur de la crise.

— Asseyez-vous, dit le carabin. Vous allez effrayer cette enfant.

— J’ai pas peur, fit la fillette qui cherchait à ouvrir la fenêtre.

Que voulait-elle laisser entrer dans ma fiction ?

— On n’entend pas le sifflet, dit sa mère, ce qui fit pouffer le carabin.

— La prochaine fois qu’on prendra le train, j’emporterai ma lampe de poche électrique, dit la fillette.

Ma pile, dit-on chez moi. Pendant la guerre, ils fusillaient les porteurs de piles sur le ballast. C’était la nuit. Je rentrais du boulot. J’étais garçon. C’était tout ce que je savais faire avant de devenir flic. Je ne savais même pas que je deviendrais flic tôt ou tard. J’étais loin de penser à la fin de la guerre. Tout indiquait qu’elle ne se terminerait jamais. Mais je n’étais pas né dans la guerre, moi. J’avais cette nostalgie. C’était un temps de fruits confits et d’arbres à cabane. Heureusement que j’ai ça pour m’accrocher à la vie. On s’instruisait en jouant à des jeux quelquefois cruels pour les plus faibles, mais on respectait les filles. Qu’est-ce qu’elles font maintenant pour inspirer le respect ? Elles arrêtent de bouffer et elles font des gosses. Moi, je suis là devant les miroirs à me demander si je ne ferais pas mieux de tout quitter. Mais par les temps qui courent, tu ne peux rien quitter sans te retrouver au beau milieu d’un combat. Je n’ai jamais traversé ces zones de turbulences. J’ai toujours pris la tangente, à deux doigts de me faire engager. Et le soir, je rentrais du boulot en me disant que j’avais de la chance. Les fouilles révélaient que je ne cachais aucune pile, pas même un briquet pour mes cigarettes.

— Vous allez me faire croire que vous avez des cigarettes et rien pour les allumer ?

— J’ai deux briquets, sergent. Je suis un bon patriote. Un à la maison et l’autre au boulot. Je connais les consignes.

— Vous faites bien.

Et ils me fouillaient le cul et la tignasse. On avait tous le cul à l’air à certaines heures où le soldat devient nerveux, prêt à tout pour sauver sa peau. Je rentrais humilié et patient, alors que l’impatience avait marqué mon enfance et que longtemps je m’étais cru capable de résister ouvertement à toute tentative d’humiliation. L’enfance et l’homme, c’est deux choses distinctes dans mon esprit. Il faut dire que l’enfant était mort et que j’étais vivant. Paradoxe des temps qu’on colle bout à bout pour former le seul temps de notre existence de personnage. J’étais envahi par la perspective du plaisir. C’était tout ce qui me restait. Avec le sens de la prudence et une angoisse de poule dans le noir des cagibis où en temps ordinaire on fumait le fromage.

— Calmez-vous, me dit le carabin. Voulez-vous que je vous donne quelque chose ? J’ai ce qu’il faut.

Il me prenait pour qui, cet intrus ? Je n’aime pas qu’on entre par effraction dans les lieux de ma défaite. Personne n’a gagné la guerre tant qu’elle n’est pas terminée, disaient les journaux. J’avais toujours un de ces trucs dans la poche au cas où les forces de l’Ordre m’intimeraient de me connecter. L’encre numérique n’évoquait jamais la fin du conflit que j’avais entretenu avec l’existence jusqu’à ce que ma queue devînt opérationnelle sans contestation possible. Mais l’enfant avait cessé d’exister bien des années avant. Entre cet enfant qui choisit la mort et l’adolescent qui dresse sa queue dans une existence sans autre promesse que l’orgasme, il ne s’est rien passé d’important, à part ces recherches qui me conduisaient au bord du gouffre et les leçons que je recevais du système éducatif. J’avais de bonnes notes. Seules mes petites voisines pouvaient parler de moi en connaissance de cause. C’était le sperme ou leur pisse, je n’avais pas le choix. Ensuite ils ont voulu m’imposer le métal, mais j’étais rétif. Ils auraient réussi si on m’avait envoyé à la guerre. Je l’aurais étreint comme de la chair, ce métal qui revient toujours dans l’Histoire des hommes, à croire que la Terre finira par nous avoir. Alors il ne sera plus question de la chair, mais des cendres, et on ne sera plus là pour poser la question. Que serait ce monde si nous n’étions pas là pour lui donner sa mesure, seconde après seconde. Rien. Nada.

— Vous feriez bien de m’écouter, disait le carabin.

Il m’effleurait. Ces toubibs, ils ont des mains plus douces que celles des femmes. Pour l’instant, il ne proposait rien au-dessus de mes propres moyens. Je pouvais toujours actionner ma pompe. Le cathéter s’agitait si j’y pensais. Comment on déchire la nuit, petit ?

— Je vais vous faire une injection. On m’a prévenu de votre petit problème. J’ai amené ce qu’il faut.

Il faut toujours qu’ils agissent à la périphérie, à une seringue de distance. Ils s’interposent entre vous et la nuit. On les sent préoccupés, méticuleux, presque sympathiques. J’étais toujours debout, caressant les verres des lampes qui s’obstinaient à se confondre avec la nuit. Il y avait du tilleul dans cet assouplissant. Je ne me trompais pas.

— Piquez-le si ça doit l’empêcher de nous tracasser !

J’entendais le piston et la goutte. Il allait me traverser. Sa main parcourait mes fesses. Je connais l’astuce. Une petite claque à l’endroit de la piqûre, histoire de dérouter le cerveau. J’avais l’habitude. Mon cerveau le savait.

— Détendez-vous ! Le muscle est dur comme la pierre.

— Voulez-vous un coup de main ?

— Ses mains ! Cherchez ses mains !

Leur conversation pendant que je me perds dans la nuit. Un autre carabin m’expliquait qu’il ne faut pas confondre la nuit et l’obscurité. Le contenu est différent, je pouvais comprendre ça à l’époque. La nuit, c’est le sommeil. L’obscurité, c’est une porte fermée qu’on peut toujours ouvrir. La nuit et les cercueils. Le jour et tous les trucs où on vous enferme pour traiter l’angoisse par le travail. Je ne serai jamais heureux.

— Faites une croix et visez le quart supérieur extérieur.

J’aurais pu m’agiter pour les empêcher de trouver l’endroit exact. Au lieu de ça, je me durcissais. La leçon de l’expérience. Si vous fuyez, ils vous rattrapent. Si vous restez, ils ne comprennent pas tout de suite que vous allez leur rendre la tâche difficile. Impossible, non, faut pas rêver. Mais difficile, beaucoup plus difficile que leurs problèmes. Pendant la guerre, je devenais facile quand c’était le moment de glisser entre leurs doigts savonnés. Mais ce carabin n’était pas des leurs. C’était un suspect. Je me méfiais. Un cheminot passa dans le couloir, jetant des lueurs sur nos reflets immobiles. Ma fesse était à nu, disponible et tranquille. L’aiguille la traversa à l’endroit précis que le carabin avait indiqué. La maman me piquait avec une application d’écolière.

— Vous vous sentez mieux ?

Beaucoup mieux. Comme en plein jour. J’ai l’impression de voir vos visages attentifs. Il y a longtemps qu’on s’occupe de moi, mais on ne peut pas supprimer tous les tunnels de France. En l’air, les trous me filent les chocottes, pas plus. Vos visages sont aguerris. Je ne trouvais plus le mot. J’y avais pensé pendant une alerte. Les rues étaient silencieuses. Je descendais à peine de l’autobus. J’étais seul sur le trottoir. Les alertes clignotaient sur leurs piquets chromés. Vous disposez d’une minute, disaient les robots à mon passage, comme si le temps ne passait pas et que j’étais le seul à passer. Une drôle de sensation. Le temps passait et on me mentait. Mais j’allais tranquillement. Une fois le porche refermé, on m’a demandé si je me sentais mieux. Une voix de robot, posée sur le la, bien plus tranquille que mon apparence. Dans le sas, une douce lumière me rappelait que je n’étais pas seul et qu’on se battait aussi pour moi. Le monde est vraiment dangereux, à tout moment.

— Dès que vous vous sentirez mieux, asseyez-vous sur mes genoux.

J’obéissais. La fillette se marrait en douce. On n’avait pas besoin de la piquer, elle. Elle était déjà au courant. Le conditionnement commence par cette ablation. Bien malin qui pourrait distinguer la cicatrice des traces de la couronne. Enfants-rois de notre existence bornée par l’orgasme, n’écoutez que votre conscience. J’étais de la vieille école, pas révolté, mais critique. De cette critique qui amène les ennuis sans vraiment vous déraciner. Sinon, on vous déracinait sans prendre ces précautions qui ne vous mettaient même pas la puce à l’oreille. Mais attention, ces deux derniers noms ont complètement changé de sens. Vous n’impressionnerez personne en prononçant cette expression d’antan. Parce que c’est devenu une évidence et que ça ne prouve plus rien. Les romans de mon enfance n’ont plus le même sens. Et pourtant, on n’en a pas changé un seul mot. Ça, c’est impressionnant. Et je ne peux rien en dire. Ce n’est pas mon boulot. Les genoux du carabin étaient aussi doux que ses mains.

— On a passé la minute, dit la maman. Je vais me renseigner.

Elle poursuivit le cheminot qui examinait les soufflets de la passerelle. On en profitait pour utiliser les toilettes en vitesse.

— Elle est impatiente, m’expliqua le carabin. Une minute, ce n’est rien.

— J’ai connu pire que ça, dit quelqu’un.

— Ça ne peut pas être pire, renchérit quelqu’un d’autre.

La guerre, toujours la guerre. On s’attend à ses exigences. On passe le mot. La moitié de la population, celle qui a connu l’avant-guerre, a traversé ces temps difficiles avec les moyens du bord. On évoque les zones avec une prudence de rat. On persiste dans les égouts de l’existence. Les noms de rue sont les mêmes. La même odeur de merde, les mêmes débris de la fonction familiale, les échos des conversations qui entretiennent la même conversation. Les trains n’y changeront rien. Ils ont perdu leur magie de paysages rapides, de ralentissements à l’heure prévue, de nocturnes en fa majeur. J’ai connu ça et ça ne sert à rien. Les quais sont toujours bondés, mais ce ne sont plus les mêmes voyageurs. Les racines, c’est l’enfance. Pas la connaissance des lieux.

— Je me sens mieux, dis-je pour rassurer tout le monde.

— Moi, c’est le vertige, dit quelqu’un.

— La pluie, quelquefois, à cause de la tristesse des murs mouillés…

 

Confidences. C’est conseillé. Confiez-vous au lieu d’imaginer. Une littérature de la confidence à lire dans le train. Une autre de la connaissance. Et rien autour que ce vide qui nous envahit sans donner de sens à l’angoisse. J’ai besoin d’une doctrine pour occuper mon esprit à autre chose. Je lis des prospectus qui n’emportent pas mon adhésion. Comment faites-vous, merde !

— Le tunnel mesure 1200 mètres de long, dit la maman en revenant.

Il y a une petite lumière dans son regard. Elle hérite de tout quand elle voyage. Une sucrerie passe devant mon nez sans s’arrêter. Quel goût ça a ? me demande mon fils quand je ne suis pas en voyage avec des carabins et des binbins. La fillette suçote. Ça la réduit au silence, cette langue occupée à éroder le bonbon. Que sait-elle de plus, de mieux, de plus parfaitement utile ? Elle prétend se voir dans la fenêtre sans s’y pencher. Un jeu d’enfant. C’est dangereux, marquant, disponible. Je jouais avec des animaux pour leur transmettre mes sensations. J’expérimentais ma propre mort sans cruauté. Mais au fond, ce n’était qu’un spectacle dont l’acteur me ressemblait.

— Redosez-le, conseilla la maman.

Mais le carabin ne connaissait pas le code. Je surdosais moi-même. La molette change l’impatience et le tremblement en circulation de l’information. Heureusement qu’on a ces intermédiaires mécaniques. Mais le code, mon carabin, c’est secret.

— N’abusez pas, me dit-il presque discrètement.

Un coup de tampon nous ramène à la réalité. La fillette se met à cracher. Il y a encore de l’enfant en elle. Cette surprise le prouve. Le train s’ébranle lentement. Bientôt la lumière et les explications claires. Je m’impatiente. On pénètre un jour sans fin, gris et lent. Voilà le visage de la maman, celui de son voisin qui redécouvre les pages de son livre avec une joie contenue, le visage convulsé de la fillette qui essuie ses larmes de dépit. Mais pas une trace du sourire avenant du carabin. Je ne l’ai pas senti m’échapper. Un regard dans le couloir me renseigne sur ses intentions. Il est en fuite !

— Êtes-vous fou ? crie la maman.

Je fonce, révolver au poing.  Un coup de semonce crève le plafond. J’ai vu l’ombre furtive changer de reflet. Je peux me tromper. Un steward s’étonne. Je renverse une partie de dames. Je deviens agressif, pas facile à comprendre. Un type en uniforme s’interrompt, fier et glacé. Je ne sais pas si la poussette était pleine, mais je l’ai vidée. Le train avance au pas, sans doute précédé d’un porteur de drapeau. J’ai le temps de voir le carabin dans un champ de blé en herbe. La Nationale offre ses possibilités de brouillage des pistes. Je téléphone dans l’action. Mon souffle témoigne d’un certain désarroi. Le type qui m’accompagnait est en fuite. On avait prévu le contraire. Je ne me sens pas manipulé. Je suis dans la réalité. Je suis réel. Personne ne me dira le contraire.

— Vous êtes surdosé ! crie la maman.

Je le sais bien que je suis surdosé ! Ça me ralentit. Du coup, le train s’arrête en pleine lumière. Ses reflets me déroutent. Il y a d’autres reflets dans le blé. Des outils. Je prends le temps d’inverser le processus de communication avec mon cerveau. Tourne la molette, Frank. Sans précipitation. Ta vie tient à ce fil d’Ariane. Fragile comme une araignée que l’insecte refuse de satisfaire. Je me traîne.

— Vous êtes fou ! dit le cheminot en cognant mon crâne avec la lampe.

— C’est un flic ! prévient quelqu’un.

— Un flic ?

Soyez logique avec les types qui vous cognent. Protégez vos dents et vos bonbons. Vous n’avez rien à leur cacher. On me ramène près du train qui halète comme si c’était lui qui venait de courir à travers champs.

— Ce type savait que le train s’arrêterait, expliqué-je au cheminot.

— Je ne le savais pas moi-même ! On a cramé un thyristor. Vous sentez pas l’odeur ?

Je ne sentais que MON odeur. Un mélange d’écossais et de congolais. Qu’est-ce que je foutais dans ce pardessus ?

— Vous êtes qui, vous ? me demande moins gentiment un autre cheminot.

Il agite sa casquette et son drapeau en même temps.

— Il a un télef de flic.

— Donc, c’est un flic.

— En quoi pouvons-nous vous aider, Monsieur ?

La maman se penche dangereusement à la fenêtre.

— L’autre se fait passer pour un médecin, crie-t-elle à l’adresse des cheminots qui sont maires chez eux.

— Mais c’est un médecin, Madame ! crié-je à mon tour.

— Donc, vous n’êtes pas un flic, conclut le cheminot en goguette.

— N’exagérons pas, conseille l’autre qui contient des traces de sulfite.

— J’y comprends rien, dit quelqu’un, moi sans doute.

— Voilà l’hélicoptère !

C’est Kol.

— Vous n’avez pas chaud avec ce pardessus ? demande-t-il en arrivant.

La fillette me déshabille du regard derrière la vitre tachée. Ses petits doigts continuent de souiller cette surface translucide. On devine un regard amusé. La maman s’impatiente :

— Vous allez prendre froid, me dit-elle sans quitter les marches du wagon.

Kol se renseigne auprès des cheminots qui ne refusent pas de l’accompagner. Dans ces foutues enquêtes, il y en a toujours un qui accompagne l’autre. Mais en principe, c’est l’autre qui se barre. Il explique tout ça aux cheminots qui opinent. Moi, je communique avec la fillette. Elle sait quelque chose que je ne sais pas et qu’elle n’a pas l’intention de me cacher. Au passage, la maman me reboutonne. J’enfile le couloir noir de monde. La petite fille, elle, est restée à sa place, seule dans le compartiment. Elle me confie son secret :

— Ce n’était pas lui, dit-elle en se mordant les lèvres. Il est toujours dans le train.

— Qui c’était alors ?

Je veux le savoir. C’était qui celui qui traversait le champ de blé en herbe sans ma permission ? Elle ne le sait pas. Elle sait que ce n’était pas le carabin. Il était dans le train, profitant de la confusion pour m’échapper vraiment. J’en rends compte à Kol.

— Rendez-moi votre pétard, dit-il en tendant une main impatiente comme un bénitier. Je ne veux pas de problèmes.

Sans mon pardessus, je peux me sentir pudique, mais sans mon arme, je suis nu comme un ver sur un hameçon. J’obéis. Mon existence est bornée de soumissions. Je suis tantôt rusé, humilié ou en fuite. Là, il me prend au dépourvu, le patron.

— Allez boire un coup à ma santé, dit-il.

Je rejoins les cheminots.

— Vous y comprenez quelque chose, vous ? me demande l’un d’entre eux, je ne sais plus lequel, le poivrot ou le dipsomane, peu importe.

— Ouais, renchérit l’autre qui est peut-être l’un.

Colocaïne en surdose, à la limite de l’over, piquouse de substance appartenant à la famille des tranquillisants, épuisement suite à une course à pied dans la mollesse d’un champ de blé en herbe, rencontre avec mon type, révélation du véritable sens à accorder à la réalité, mise à l’écart sans explication honnête, conversation alcoolisée et pour couronner le tout, invisibilité du suspect rendu possible par un complice dont l’identité n’a pas pu être relevée pour cause de fuite. Ça fait beaucoup pour un seul homme.

— Vous avez pensé à l’orgasme ?

J’entends des voix. Mais les choses sont claires. Le carabin est suspect, sa gonzesse, qui se fait appeler Anaïs Kling, nous attend dans son château au fin fond de la province. Un troisième homme navigue au pif sur la Nationale 20.

— Patron, j’ai une idée.

Il a déjà fait venir la troupe. Le carabin, à moins d’être vraiment invisible à l’œil nu et surtout aux capteurs sensoriels, ne s’en sortira pas sans égratignures. Kol a beau être son ami, c’est un professionnel soumis à des pulsions électroniques. Reste Anaïs Kling. On envoie la gendarmerie provinciale visiter le château des Vermort et sa pensionnaire indélicate. Quant au fuyard de la 20, je m’en charge. J’ai besoin d’un véhicule, d’une arme chargée et d’une petite fille.

— Pas pour ce que vous croyez, patron. Elle a vu ce type. Elle le reconnaîtra dans le premier bistrot.

— On peut venir aussi ? proposent les cheminots.

 

Me voilà parti. Sans la fillette qui n’est pas à ma pointure selon sa maman. Tant pis. Je me fie à une description verbale. Je ne prends même pas le temps d’un dessin. La route est bonne sous les platanes. La campagne exhibe ses ruines, mais ce n’est pas vilain, ce retour à la nature. Il y a encore du monde dans les villages, à moins que ce soit l’effet des anciennes affiches de cinéma. Je ne suis pas anxieux. J’écoute la radio sur ondes courtes, on ne sait jamais. Je m’arrête dans le premier bistrot. Que des cons qui mâchent de l’herbe au lieu de la fumer. Je dessine ma cible sur un coin de nappe, pas dans le style Picasso qu’ils ne comprendraient pas.

— Ça ressemble à rien que je connais, dit un bouffi qui trempe son nez dans la merde du matin au soir.

— C’est pas une chose, dit un autre.

— Avec les yeux qu’il a, ça m’étonnerait, grincé-je.

Bon, on recommence. Ça, c’est les yeux. Ouais, au milieu du visage. Je sais que ça fait bizarre sur un dessin, mais dans la réalité, les yeux sont au milieu du visage. Ça, c’est les cheveux sur les oreilles. Et ça, c’est top secret !

— Oh ! Putain !

Elle aurait dû venir avec moi. Elle aurait su y faire, elle. Mais maman ne veut pas. Comme le train n’a pas été bien loin, je reviens vite à la ville qui me nourrit. Le type a dû faire comme moi, prendre le plus court chemin. On fait tous la même chose dans ce monde de merde. On se devine à coup sûr. Yen a pas un pour cacher l’autre. D’où les erreurs judiciaires. Mais qui c’est, ce type ? Kol ne m’a pas dit où je mettais les pieds. Il m’a simplement conseillé de ne pas les mettre dans la merde. L’avertissement n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. C’est encore le petit matin frais et tranquille quand j’arrive dans le quartier chaud. On me connaît. Si je traîne par là, la journée ne se terminera pas sans moi. Chez Bernie, on ne sait rien. Même Bernie est vide comme un pot à l’heure du ménage.

— Me secoue pas, dit-il en manipulant le robinet. Des histoires, j’en connais à foison. Tu peux pas savoir ce que mon cerveau en fait. Ça ne te regarde pas.

— Ce type est la clé du problème, merde !

— J’ai pas de problème, Frank. Rien où tu peux foutre ton nez crasseux de flic véreux.

— Quand tu manques de courtoisie, Bernie, c’est que tu caches quelque chose.

— Tu sais bien que j’en cache, des choses. Mais c’est des choses dont tu ne ferais rien. C’est des histoires de fric, mon pote. Tu n’y connais rien, question fric, à part que c’est cette chose qui te file entre les doigts.

— Je m’y connaîtrais si j’en avais autant que toi.

— C’est exactement ce que je voulais dire, mec. T’as besoin d’une prothèse ? Frank m’a dit que t’en cherchais une. Rien que du platine et du titane. Un pur chef-d’œuvre. Je te fais un prix d’ami.

— T’es pas un ami, Bernie. Pour moi, t’es du fric, et pas du meilleur. J’en ai rien à foutre de tes mécanos. Qu’est-ce que j’en ferais ?

— Tu pourrais toujours te la foutre dans le cul, ma prothèse ! T’es vraiment un con. Tout le monde sait que t’es nase.

— J’suis pas nase ! Je t’emmerde ! Si c’est ça un con, alors oui, je suis con. Mais dans ce cas, t’es beaucoup moins con que moi.

— Tu cherches quoi ? demande Sally qui est comme qui dirait la boniche de Bernie, question boulot, dodo et il paraît même dans le métro.

— Je t’charrie, bébé. Faut pas m’en vouloir si j’aime pas ton pied-plat.

— Pied-plat, Bernie ? Un phénomène, oui. Une barre. LE trip !

— Tout le monde peut se tromper, Sally, mais Bernie n’est pas un con. C’est moi le con. Demande-lui qu’il t’explique.

Ça les fait marrer. C’est comme ça tous les jours. On déconne parce qu’on a connu la guerre, moi à la maison, pas si pénard que ça, et Bernie dans une zone contaminée par l’industrie minière. Il surveillait des trous et respirait de la poussière aux propriétés corrosives. D’où sa voix de crécelle. Sally est plutôt du genre distingué, appréciée des musiciens qui lui promettent monts et merveilles quand elle ouvre sa gueule. Ce qui rend Bernie fou de jalousie. Il en a marre de ces soirées troisième âge. De temps en temps, il fait venir des petits culs et me fait payer cher ma curiosité.

— Anaïs Kling est une pute, dit Sally qui connaît toutes les putes, y compris celles qui ne reviennent jamais des zones. Justement, la Anaïs, elle en revient.

— Ne lui dis pas ça ! fait Bernie. Il a le béguin pour elle. Lui qui ne regarderait pas même l’affiche de BB dans son dernier film.

Marrez-vous, connards ! On se reverra à la retraite, en toute équité. Elle vous emmerde, ma vie de fonctionnaire. Il est temps de reprendre la route. J’ai un temps de retard, celui d’une réflexion cohérente qui m’indiquerait les raccourcis. J’ai pas de plan. Je ne sais même pas si je suis dans la bonne direction, dans la bonne ville.

— C’est vrai, ça, dit Bernie. Tu sais même pas qui sait.

— Ça fait deux, connard.

— Trois, dit la pulpeuse Sally qui sent le dessous-de-bras et l’orteil mariné aux petits oignons.

Y a-t-il un quatrième pour continuer cette conversation à la con ? Personne. Bon, je me barre. À pied. J’abandonne la caisse sur trottoir, entre deux péripatéticiennes qui ont connu Aristote et qui répandent les principes du droit à la compréhension et à l’émotion. Est-ce que je fréquente ces pétroleuses ?

 

De ce que j’ai demandé à Kol avant de me lancer dans cette poursuite du bien qui revient à la société par la force de l’enquête, il me reste le flingue et son contenu. Rien d’autre à ajouter pour l’instant. C’est maigre et le bonhomme a la dalle. J’ai confiance. Ça se termine toujours mal pour les merles. J’ai mes petits oignons moi aussi, comme Sally, mais ils sont comestibles avec les précautions d’usage. Kol prétendait, à la dernière commission chargée d’affiner les moyens du système, que je devais, par exception, tirer le second. Je me voyais déjà plein de trous. Heureusement, sa proposition a fait chou blanc. Ça fait plaisir, des fois, d’avoir une majorité de son côté. C’est rare en plus. Je ne suis pas un élu, après tout. Un peu béni-oui-oui, mais faut pas exagérer. Je ne lui en veux pas.

 

Il est presque midi. À un jour près, je suis chez le carabin qui me truande d’une Anaïs Kling. On est con, des fois. J’étais loin de me douter qu’il y avait un troisième homme, comme dans les bons films. Bernie sait quelque chose. Il y a aussi ce Muescas qui craint pour son existence. En quoi Anaïs Kling la menace-t-elle ? L’annuaire indique qu’il habite les beaux quartiers. On les appelle comme ça parce qu’ils sont balayés tous les jours grâce une subvention destinée à protéger le patrimoine des mauvaises influences de la guerre. Ça sent la choucroute, quelquefois. Aujourd’hui ils ont mis le paquet sur le couscous. J’en ai l’eau à la bouche quand il se décide enfin à m’ouvrir sa porte blindée.

— Vous m’avez lâchement abandonné ! me reproche-t-il tout de suite.

— Lâchement, peut-être, mais je ne vous ai pas abandonné. Je n’abandonne jamais une idée, la preuve. Je peux entrer ?

— Vous êtes armé ?

— Ouais.

— Alors entrez !

C’est pas si rare, les proprios qui vous ouvrent la porte parce que vous êtes armés. Suffit d’avoir une bonne gueule.

— Il paraît que vous êtes bien monté, dit l’hôte qui me conduit dans le salon des conversations secrètes. Votre passage au music-hall a laissé des traces. J’ai des photos.

Ils ont tous des photos. Ils savent tous que je regrette, mais il n’y a rien à faire pour les convaincre que ce n’était pas moi. On est un autre au moins une fois dans sa vie. J’étais celui-là, rien d’autre. Connards !

— J’ai appris pour ce matin. On vous a vu à la télé. On a vu le train et les petites filles.

Il y en avait d’autres, mais moi je n’avais d’yeux que pour celle-là. Allez donc savoir pourquoi.

— C’est la maman qui vous intéresse. Elle communique avec votre inconscient. Enfin… c’est son inconscient qui communique avec le vôtre. Ils ont des choses à se dire !

Ça le fait marrer, ce blèche. Ces bourges se marrent en présence des flics en plein commencement d’enquête. Ils vous font chier pendant et se cassent sans payer à la fin. Pas de reconnaissance chez les rupins. Ils finissent toujours par posséder votre fond de commerce. Vous partez à la retraite et ils en reviennent les mains pleines. Pas d’existence dans un ailleurs qui ne peut pas non plus exister sans eux.

— Donc, vous cherchez un inconnu ? dit-il en se tapotant le bout des lèvres.

— Je me demande si c’est pas vous que je cherche.

Ça l’assomme une fraction de seconde, mais le type est bourré de prothèses et il revient avec les mêmes mains faites pour la possession et les trafics boursiers.

— Vous vous avancez un peu, se contente-t-il de dire à mon petit cerveau qui se doute que mes pieds sont en terrain miné.

— Comprenez-moi, dis-je. J’ai personne d’autre sous la main. Je commence par ce qui est plausible. C’est professionnel. Par quoi vous commencez quand ça sent le fric à plein nez ? Le premier venu se retrouve à poil, non ?

— Je n’ai aucune envie de vous enseigner mes petits secrets. Vous deviez refermer votre pardessus. Il fait chaud, je sais, mais l’endroit est mal choisi.

— Comment un minable de domestique devient-il un nabab ploutocrate introverti ?

— Vous ne réussirez pas à m’intimider, caquette-t-il. Vous êtes à mon service.

— N’empêche que vous êtes mon seul suspect pour l’instant.

Mes communications me conseillaient le contraire, mais avec une marge d’erreur qui me mettait à l’abri des ennuis administratifs. Sinon, je me serais écrasé. Même sous les pieds de ce profiteur. Je n’ai même pas besoin de me fier à mon cerveau qui peut se tromper sans garantie, la pire des choses qui puisse arriver à un agent patrogène. Ah ! les réseaux, c’est autre chose. Ça vous renseigne et ça vous met à l’ombre tant que c’est pas sûr. La pleine lumière, ça s’attend et ça se mérite. J’en étais à 0.88 chance. Suffisant pour continuer de harceler ce puissant.  À 0.87, je bats en retraite. 0.89. Enfin, si rien ne beugue les ressources. Je ne suis pas non plus responsable de ce genre de pépins. Je me fie à un cadran holographique que je suis le seul à voir.

— Vous allez me suivre, dis-je assez fermement pour ne pas inspirer la contestation toujours légitime chez les princes de ce monde.

Il n’a plus qu’à s’habiller. Je ne sors jamais sans mes habits. Les autres n’ont qu’à faire comme moi, les puissants comme les misérables. Mais nuance, les amigos : misérable peut-être, mais pas inutile. Il ne peut pas en dire autant.

 

— Vous êtes un parasite, Frank!

 

Ce n’est pas Roger Russel en personne qui me le dit, mais sa secrétaire, sa poupée, son doigt de fée doté d’un réel pouvoir sur les autres, ceux qu’il domine de sa prestance et de sa connaissance du monde. Je ne l’ai jamais entendu qualifier les gens de ceci ou de cela. Pourtant, ce ne sont pas les occasions qui lui manquent. C’est sa secrétaire qui le dit. Il ne fréquente que des cons, à l’entendre, mais le service fonctionne bien et Rog Ru, comme on l’appelle dans les journaux, est un type dont la réputation n’est plus à faire. À part le ramassis de minables que nous sommes, la secrétaire exceptée, il fréquente le beau monde au moins une fois par jour, pour recevoir les consignes destinées à maintenir l’Ordre, qui n’est toujours pas en paix, et le Pouvoir, qui n’a pas changé de main, une chose expliquant sans doute l’autre. Il nous aime comme on aime le pain, ce qui conserve les distances et les rituels. Je ne l’ai jamais vu se mettre à table, rien, pas un mot, pas la moindre miette d’intimité, rien que de la surface et de l’opacité. Il fréquente les Urinants de Gor Ur, le Gorille Urinant, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Moi je suis plutôt du côté de K. K. Kronprinz, un mélange de religion et de show-business qui liquéfie le métal sans le chauffer. Miracle sur miracle, cette existence de merde !

Je leur ai remis Muescas pour les préparatifs de l’interrogatoire. Un simple agent ne peut pas interroger sans ce qu’on appelle la Préparation Scientifique du Mis en Examen, la PSME, une spécialité en psychotechnique policière. En principe, la formation a lieu à l’étranger, dans les zones où la population peut servir de matériel d’expérimentation. Il paraît que le stage est agrémenté de pratiques sexuelles dont on n’a pas idée ici. Il faut dire qu’on a abandonné l’idée du jeu pour se concentrer sur les techniques de reproduction. On nous promet un retour à la normale après la guerre. C’est pas demain la veille ! En attendant, les femmes ne se nourrissent plus et les gosses s’empiffrent jusqu’à trouver le sommeil. Moi, j’utilise des artefacts au milieu des expériences de la solitude. C’est comme ça : plus on en a envie et plus on devient seul. Heureusement, j’ai un bon boulot et un esprit assez souple pour en accepter les petites humiliations et les primes topiques. Mais je ne suis pas du genre à fermer ma gueule si on me pousse à l’ouvrir. Je suis métal, moi.

— Alors ton disciple de Gor Ur, il peut se la mettre où je pense !

— Vous ne changez pas, Frank ! susurre la secrétaire qui est une espèce de poupée à peine habillée. Vous n’en faites qu’à votre tête et c’est moi qui me fait engueuler.

— J’ai pas dit que ce type était coupable. Je veux seulement l’interroger dans les conditions de l’Interrogatoire Sommaire. Ya rien comme un IS pour encourager les flics. Qu’est-ce qu’il comprend pas, le vieux ?

C’est toujours le moment que choisit Rog Ru pour apparaître, aux yeux des autres, dans votre dos.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? dit-il de sa voix tranquille.

Ah l’influence de l’urine sur les fonctions cérébrales ! Il me tend une main sèche que je gratouille comme on fait chez les compagnons. Il aime bien qu’on le flatte. Je ne fais pas vraiment partie de la maison vu que je n’y exerce aucun pouvoir, comme la secrétaire, par exemple, qui peut vous jeter dehors si elle estime que c’est le meilleur moyen de vous réduire au silence et à l’inaction.

— Je demande un IS et j’ai besoin d’une PSME, patron.

— Vous voulez parler de mon ami Muescas ?

 

Tous des potes ! Je l’ai toujours dit : Gor Ur et K. K. K., c’est du vent pour nous donner les ailes de l’illusion. On n’en demande pas plus, remarquez. C’est pas mauvais, le vent, mais des fois, ça me rend nerveux. Je deviens mariole. J’essaie d’aller plus loin avec les moyens de l’intelligence. Mais la question qu’il faut d’abord se poser, c’est : qu’est-ce que ça leur coûte ? Tu n’en sais jamais rien. Tu sens à peine la limite à ne pas dépasser. J’ai pas assez d’instinct. Je finirais par me faire avoir. À la veille de la retraite, ils vous jouent des tours et vous expliquent que vous avez de la chance. J’en ai marre de ces manipulations. Elles me rendent malade. Mais je m’accroche à la vie comme à un bien patrimonial, alors que l’existence prouve le contraire. Ça devrait couler, la vie, comme une suite de bons moments et d’emmerdements, sans trop de contraste et jamais sans les petites douleurs prometteuses d’orgasme maximum. Au lieu de ça, rien ne suit et tout se ressemble. On en vient à souhaiter l’emmerdement pour avoir un motif de se reposer. Ils ne vous refusent jamais l’arrêt de travail si l’emmerdement mérite leur considération distinguée. Et vous faites savoir en haut lieu, avec avis de réception, que vous jouissez parfaitement entre les doses, ce qui ne serait pas totalement faux si vous dormiez moins. Ces lettres mentales me tuent à petit feu. Mais je les expédie dans la conversation courante. Rog m’aime bien. Il m’appelle Bozo dans l’intimité.

— Vous allez trop loin, me dit-il en m’entraînant dans son bureau qui sent la pisse. Vous ne pouvez pas entrer chez les gens pour les arrêter. Vous êtes un mouchard, pas un enquêteur. Voulez-vous que je vous inscrive sur la liste pour le prochain concours ?

C’est toujours sympa d’attendre que la porte se referme pour évoquer ces petits détails de ma vie privée.

— Je vous offre un verre ?

— Ça ne se refuse pas !

Des verres, j’en bois quand c’est le moment. Tout dépend de ce que vous ajoutez à la colocaïne qui ne se boit pas sans eau. L’Eau, c’est ce que vous voulez. Vous êtes libre d’y penser. Et si vous pensez mal, ils le savent. La plupart des cons que je croise par habitude gardent le secret de ce complément libérateur. Dans l’anisette, tu mets de l’eau du robinet ou tu n’en mets pas. Tout le monde peut le savoir. Selon la couleur de ton nez, on te catalogue. Pas besoin de service de police sophistiqué pour ça. Le voisinage suffit. C’est économe pour l’État. Par contre, la colocaïne te désigne comme fidèle au principe fondateur de la République. Ça fait de toi un membre d’une association de malfaiteurs, au bas de l’échelle. Tu peux mettre de l’eau, de la vraie, du robinet ou du robinet de la source, peu importe. Ou autre chose, quelque chose qui témoigne que tu n’as aucune imagination. C’est exactement ce qu’ils veulent, que tu sois incapable d’imaginer la suite. Moi, j’y mets le gland jusqu’à ce que ça gicle. Et sans la secouer, vu l’indice de pénétration.

— Vous allez vite en besogne, constate Rog Ru en tâtant mon muscle mental.

— J’en ai marre, patron. J’en peux plus. Je vais vite parce que ça ne m’intéresse plus.

— On ne peut pas dire que vous ne vous intéressez pas à mon ami Muescas ?

— Il est l’ami de tout le monde !

— Vous vous trompez, Frank. Il choisit ses amis. C’est fichu pour vous. Il vous hait. J’essaie simplement de vous protéger. Rendez-moi le pardessus. Vous pouvez garder votre arme et votre insigne.

Je descends d’un cran. En dessous du mouchard, le choix est limité. Me voilà à poil, à la merci du regard et des jugements hâtifs.

— Gardez la voiture aussi. Un petit privilège.

— Je l’oublierai pas, patron.

J’avais besoin d’une bagnole et il le savait, il savait, me connaissant comme si j’étais le rejeton de sa pensée et de celle qu’il servait en urinant soigneusement sur les pistes, il savait que je n’abandonnerais pas, que j’irais jusqu’au bout de la connerie, à deux doigts de la vérité que personne ne veut entendre. Je quittai le pardessus de mon vieux père. Il s’en empara comme d’un drapeau et le déposa sur le siège qu’il ne m’avait pas offert pour marquer clairement la différence. Où ne voulait-il pas que je mette les pieds ?

— Dans la merde, Frank. Dans la merde.

 

Je sors. Il faut en traverser, des choses, pour sortir. Voilà ce qu’il m’enseignait. Mon costume me donnait des allures de représentant de commerce. J’étais peut-être ce représentant. J’avais le produit entre les mains, les moyens de le vendre, une paye à rendre malade un patriote, et je ne savais rien de l’industrie qui nourrissait ma connerie ambiante. Je suis une ambiance de fête nationale à moi seul. Ça se voit mieux maintenant, sans pardessus et sans illusion, sans imagination, sans rien à donner aux oiseaux qui picorent mon pain dur. Je retourne chez Bernie. Personne à cette heure-ci. Sally se fait les pieds au-dessus d’un bidet ébréché comme sa cervelle.

— On touche pas à la came, dit Bernie. Tu veux manger un bout ?

— Un bout de quoi ?

Il palpe mon costume.

— On se moque pas de toi, fait-il.

Il prétend s’y connaître. Son père taillait des costumes aux généraux capturés dans les combats lointains. On ne fusillait pas sans ces costumes. Les corps étaient exhibés en bordure de route ou dans les jardins publics, selon qu’on avait transporté les villes à la campagne ou le contraire.

— T’améliores toujours les bonnes blagues, hein, Bernie ?

Sally éclate de son rire poisseux comme un essieu.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? dit Bernie.

— Ils m’ont sucré mon boulot.

— Ton boulot de flic ?

— J’en ai pas d’autre.

— Merde ! fait Sally qui n’aime pas rire du malheur des autres.

Pourquoi leur dire toute la vérité. Je suis investi d’une mission secrète. En secret. Je ne veux rien changer à cette situation. Et je ne peux rien pour la réduction du salaire. Elle demandera le divorce et me débarrassera de ce gosse qui continuera de me gâcher l’existence en faisant des dettes.

— Ça devrait être interdit, dit Sally qui secoue des petits pieds rouges comme des poissons dans l’eau.

— Je te fais crédit, décide Bernie qui a le sens de l’amitié.

— Il me faut de l’essence.

— Tu vas loin ?

— Pas au bout du monde. Je te rembourserai.

Bernie se met à pomper. Il a le rythme de ceux qui savent que le client ne peut pas manquer. Il est cher mais à l’heure. La bonne odeur d’hydrocarbure nous seringue le bien-être des voyages. Par quoi je vais commencer ? Le carabin est en cavale. Soi-disant. Kol confirmera-t-il ? Anaïs Kling a été mise au parfum, n’en doutons pas. Et Muescas est retourné chez lui avec une escorte. Qu’est-ce qui reste ? Le cadavre. Avec au moins un an d’existence sous la terre, il doit pas être beau à voir. Et silencieux avec ça, impossible à intimider ou à soudoyer. Les avantages de la mort quand on a quelque chose à cacher. Il s’est peut-être suicidé. Le rapport d’autopsie dit le contraire. Le profiling désigne la main d’une femme qui ressemble à Anaïs Kling, mais les concordances sont à 0.23 de probabilité, pas assez pour l’inculper. Je me demande quel rôle a joué le carabin. Il était décidé à ne pas m’en parler. Y a-t-il un quatrième personnage ? C’est à partir de ce quatrième élément vivant que tout commence en principe. Faut que je mette la main dessus. Je dois commencer par là. Mais qui faire parler, de gré ou de force ? Sans mon pardessus, j’ai l’air de ne pas m’en soucier, mais à l’intérieur, ça me travaille, ça me ronge, ça va me rendre difficile à vivre, ce qui changera à peine les choses. Il y a des différences qu’on est seul à apprécier. Les autres ne vous regardent pas de cet œil. Ils ne vous regardent pas d’ailleurs. Ils estiment votre utilité et vous payent en proportion, si ce sont de bons payeurs, en affaire comme en amour.

Il fait une chaleur de haut-fourneau. Des vapeurs visitent vos jambes et remontent au cerveau par des voies capillaires. La circulation s’est ralentie, raréfiée, peut-être apaisée. C’est l’heure des siestes bien méritées après l’effort du repas lui aussi bien mérité de la patrie. Ça ne dure pas. Ça menace de ne pas durer aussi longtemps qu’on en a envie ou besoin. Ça vous regarde. Ça ne regarde personne d’autre que vous. La solitude dans le bain. C’est fou ce qu’on prend comme bains dans une journée de travail. Le repos correspond d’ailleurs à une certaine saleté qui serait au fond celle de la paresse. Il m’a donné quoi à manger, Bernie ?

 

À trois heures, je suis plongé dans les archives de l’affaire. Deux heures plus tard, je suis en possession d’un dossier qui me parle à voix haute. J’entends aussi les messes basses de ce que je ne dois pas savoir. Ce n’est pas encore un dialogue, mais je sens que je suis sur la bonne voix. Ajouté aux ondes courtes qui me traversent la tête, ça me pare pour les grandes aventures de la vérité établie une bonne fois pour toutes. On a beau être un minable, l’ambition est la même. On n’a pas d’autre intention que de nourrir son compte en banque des retombées de l’enquête, après suppression des collaborateurs occasionnels, cela va sans dire. Je n’y manque jamais. Je flaire l’affaire juteuse, l’affaire qui fera de moi un proscrit invisible à l’œil nu des systèmes bancaires. Rien que du liquide et pas une perte dans la fréquentation des parités et des soudoiements. J’ai toujours rêvé d’être ce type-là, moi qu’on vient de descendre d’un cran, à l’étage des rez-de-chaussée. J’ai besoin d’une compensation. Je me contenterai d’un symbole, même si je ne suis pas en mesure d’en comprendre toutes les finesses. Je ne suis pas un autre.

 

Je vais voir la veuve. Sur la banquette arrière, le dossier, et là, sous l’os, toute l’idée que je me fais. Il y a des connexions, je les sens. L’instinct prépare le terrain des déductions indiscutables, celles qui accusent et préparent elles-mêmes le terrain des jugements définitifs prononcés au nom de ce peuple de crétins. Je veux bien être un crétin, congénital de préférence pour ne rien rejeter de ce qui fonde ma chair et la prison de mon esprit, mais pas aussi crétin que le dernier des crétins. Je ne demande pas non plus à être le premier. Je veux me situer dans une bonne moyenne. Visible, mais pas autant qu’une cible.

Un beau brin de femme. C’est ce qu’on dit quand elles ne sont pas trop éloignées du modèle idéal. Habillée de noir jusqu’aux poignets. Les chevilles sont nues dans des sandalettes de cuir rouges, comme je les aime. Elle connaît peut-être mes goûts. On ne sait jamais dans ce monde de réseaux accessibles à tous. Je ne la connais que parce que le dossier en parle longuement. Elle a été la première suspecte. Le cadavre gisait dans sa mare de sang au beau milieu d’un tapis imperméable, face tournée contre terre, la gueule à moitié arrachée par la combustion instantanée d’une dose de C4 scotchée sous le menton. Ce qui a fait croire d’abord à un crime terroriste. Les enquêteurs ont perdu trois mois avant d’accuser la veuve éplorée qui a cessé d’un coup de pleurer pour laisser toute la place à une contre-enquête. Les choses auraient mal tourné pour Kol Panglas si la hiérarchie urinante n’était pas intervenue pour couper les cordes vocales d’un avocat bien renseigné. Par qui ? Par la veuve elle-même qui ne se contentait pas de connaître du monde. Elle connaissait le monde. Mais par quel bout ? Celui de la lorgnette ou celui du bâton ? Il n’y a pas une expérience qui vaille ces deux instruments de la connaissance. J’en suis la preuve vivante. Tout de suite, elle me prend pour un con.

— J’ai pas d’insigne, Madame. Je suis aussi secret qu’un cerneau pour son frère jumeau. Mais vous pouvez vous connecter.

Elle m’enfonce un jack dans le cul. Je clignote. C’est la bonne série. La voilà tranquillisée. Elle sait que je ne mens pas. Mon cucul en est tout guincheux. C’est comme ça depuis l’enfance. Ah ! quand elle me connaîtra comme je me connais.

— Kol est mon ami. Rog aussi.

— Muescas… ?

— Je suis l’amie de tous ceux qui ont de l’importance dans ce monde. Vous savez que la guerre n’est pas finie ?

— J’ai appris la nouvelle, oui. Vous connaissez Bernie ?

— Qui ne le connaît pas ?

Elle fricotait avec Bernie. Métacolocaïne d’Iran ? Essence vénézuélienne ? Urine des Grands d’Espagne conservée en ampoule autoinjectable ? Elle s’y connaissant, mais le vieux Frankie avait de l’expérience et une habitude exercée de ce qu’il faut en déduire avant que les autres apportent leurs grains de sable.

— Vous étiez dans le train ce matin ?

— J’étais dans la voiture.

— Vous conduisiez ?

— Non. Il a pris le volant.

— Vous savez que je pourrais vous arrêter pour cet aveu.

— Vous n’êtes pas flic. Vous ne l’êtes plus.

J’ai clignoté dans le mauvais sens ? Je me regarde trop dans les miroirs. Il y en a un derrière elle, au-dessus d’une cheminée qui fume en plein été, signe du temps.

— Roger m’a prévenue. Je vous dis que c’est un ami.

— Il vous a dit que j’étais un minable du rez-de-chaussée ?

— Il m’a dit que le pauvre type qui a pris votre place n’est pas au bout de ses peines.

Elle sait tout, la salope. Elle a la gueule de l’emploi. Pas étonnant que Rog s’intéresse à elle. Kol, je sais pas. On dit qu’il a des mœurs contre nature. Mais lesquels ? Je ne suis pas très naturel moi non plus.

— Je ne suis pas venu pour entendre ce genre de salade, dis-je en lui caressant le regard.

— Il semble que oui.

— Vous portez le deuil ou un enfant ?

Elle n’a jamais eu d’enfant, si j’en juge par la cheminée qui fume sans portraits sous verre. Qu’est-ce qui fume, au fait ?

— De vieux papiers qui ne vous concernent pas.

— Des factures ? Je pourrais faire analyser les cendres. La guerre n’a pas mobilisé tous les laboratoires.

— Elle ne vous a pas mobilisé non plus.

Je suis de l’arrière. Je l’ai toujours été. À qui la faute ? Il est mort comment, ton Jules ? Au combat ?

Il s’était peut-être battu, mais sans traces de lutte, comment savoir ? Elle avait changé le tapis uniquement parce que la Justice ne le lui avait pas rendu. Il était dans un bocal, le tapis, avec les tifs et les entrailles. Bien perdu pour qu’on ne le retrouve pas. J’avais un besoin urgent de ces traces. J’en avais le vertige. Je vomissais d’avance en prévision de la plus grande déception de ma carrière de flic. Et je n’étais plus flic. On ne m’avait même pas dit ce que j’étais. Elle ne le savait pas non plus et s’en excusait. Rog ne lui confiait pas ce genre de choses. Ils avaient donc un oreiller en commun. Tu mets la main dessus et tu deviens maître-chanteur et riche. Elle ne manquait pas d’allure ni de pognon. Pour certain, l’épouse idéale. Je ne dis pas la femme, au cas où l’enfant qu’elle n’a pas fait ne serait pas du même homme.

— Un petit verre vous fera du bien.

Elle a plein de petits verres enfermés dans une cage aux barreaux solides. Le cadavre picolait et elle dosait les gouttes. Elle a même une petite clé dorée, comme Barbe-Bleu. Mais pas pingre, la rupine. Homophonie qui me fait penser que l’heure tourne et que je n’ai pas que ça à faire. Elle ne me verra pas tremper ma queue dans son verre. Mais j’en vide la moitié comme si j’étais d’accord pour lui donner ce plaisir. Rog lui fait ces confidences sur l’oreiller. Elle en sait plus sur moi que moi sur elle. J’ai beau posséder le bon dossier, et même en savoir assez sur le codage des bonnes manières, elle me précède, elle sait peut-être même qui est l’assassin de son seigneur et maître. Ya pas d’mystère.

— Rien n’annonçait une pareille tragédie, dit-elle. Non, vraiment, rien !

— Et pourtant, c’est arrivé. Voulez-vous dire que votre époux était un type sans histoires ?

— Nous n’avions aucune histoire ni l’un ni l’autre !

— Vous auriez donc pu être la victime à sa place.

— Ou nous aurions été victimes tous les deux.

— Sans enfant, c’était à chier.

Elle sourit. Elle cache peut-être un enfant. C’est souvent le cas avec les veuves sans enfant. Il y a souvent un enfant derrière les fagots de la respectabilité. Un enfant de Rog, ou de Gor Ur lui-même. Personne ne sait qui est Gor Ur, mais j’ai fini par croire à son existence, un peu comme l’athée se met à croire en Dieu au dernier moment, le seul qu’on ne choisit pas à cet âge-là.

— Oui, dit-elle en soupirant. L’enfant a bien existé, mais pas assez pour notre bonheur. Il est mort né.

— Comme la sauce, je sais. Je ne suis pas vraiment sensible à ce genre de disparition. Vous comprendrez pourquoi quand vous saurez que je porte le prénom de mon frère mort-né. Ça vous vous marque, ce genre de détails.

Mais il n’y avait pas eu d’autre enfant et ils n’avaient pas été confrontés à ce dilemme. Si je faisais fausse route en complétant le dossier sur ce chapitre, elle finirait par hausser les épaules avant de me reconduire à sa porte. J’étais entré par la fenêtre, ce qui changeait la donne. Je n’avais même pas l’air de me laisser mener par le bout du nez question sentiment et consorts. Elle me respectait comme on tient à distance un intrus qui s’est annoncé par un bris de glace. Encore un petit verre et je raconte n’importe quoi.

— Admettons que vous n’ayez pas d’enfant et que Rog Ru n’y est pour rien (elle me suivait). De quoi est-il mort ?

— L’enfant ?

— Non. Monsieur.

— Le rapport d’autopsie dit que…

— Le rapport d’autopsie, je le connais ! Ce que je ne sais pas, c’est ce que vous savez. Je ne sais rien de ce qui fait la différence entre le rapport du médecin légiste et vous. Je ne sortirais pas d’ici avant de le savoir.

— Vous me faites peur… Rog m’a dit qu’on peut compter sur votre…

— …innocuité, je sais. C’est Rog qui ne sait pas tout à mon sujet. Je me fais passer pour un con parce que je ne le suis pas. Devinez pourquoi je ne suis pas un con.

— Je ne sais pas… je…

— En principe j’arrache la figure des gens avant de les jeter à la poubelle. Je t’emporte, ma belle.

— Moi !

Et je l’emporte. Elle pèse rien à poil, à peine plus dans une chemise. Elle ne sortira pas de la bagnole dans cette tenue. Ou alors, il faudra tellement de temps à tous ces cons pour comprendre que j’aurais pris la poudre, l’escampette et l’Anglaise qui va avec. Pas con, Frankie, pas con.

Sur la route, je suis le plus élégant des hommes, question conversation et petits fours. Elle m’écoute comme si j’avais quelque chose à lui apprendre.

— Je suis en manque, dit-elle en pleine cambrouse.

— Tu préférerais pas savoir où on va ?

— Je suis en manque, vous dis-je ?

— Putain, tu pouvais pas prévoir ! Métacolocaïne d’Iran ?

— Non. De Russie.

— Du plagiat !

Tous ces drogués se ressemblent et on ne les reconnaît pas du premier coup. C’est toujours la même histoire. Je les collectionne. Je vais être obligé de descendre un pauvre dealer pour satisfaire cette connasse. Un bon dealer qui bosse pour le bien de l’humanité contre une junckie qui ne sert à rien sinon à compliquer la compréhension des choses. Est-ce que j’ai de la chance, moi ?

— Je vous en prie ! Je n’y ai pas pensé. Vous avez été si brutal.

— Mais ça n’a rien à voir avec la brutalité, connasse ! De la pseudo d’Arabie saoudite, ça irait ?

— Je ne sais pas. Vous savez, vous ?

— C’est pas décevant, c’est tout ce que je peux vous dire, et encore, je l’ai lu.

— Je veux bien essayer.

— Vous lui sauvez la vie !

Double dose. Une de plus et tu récites le Coran par cœur sans te tromper. Elle s’appuie sur mon épaule protectrice. À part la bandoulière de mon sac de voyage et la tête des femmes, je n’ai pas trouvé d’autre utilité à ce que je considère comme un organe. Je couche dessus toutes les nuits. L’autre sert à épauler les ustensiles de mon combat quotidien contre le Mal.

— Comment vous sentez-vous ? J’ai pas vérifié l’origine. C’est dérivé du pétrole et du Coran. D’où la confiance que j’éprouve devant cette chimie qui sinon me laisse indifférent. Vous en pensez quoi, vous ?

— Vous êtes chou.

J’en ai laissé tomber pour moins que ça. Mais j’ai besoin d’elle. Un besoin physique que j’exprime avec des idées. Qui est-elle ? Qui est cette femme que je ne connais pas ? Le dossier l’appelle Constance. Il s’appelait Fabrice. Il était mon lointain cousin. On n’assassine jamais deux fois la même personne. Elle va me rendre fou.

— On s’arrête pour manger ?

C’est elle ou moi qui le dit, ça ne vous regarde pas. Tant pis si vous êtes de ces lecteurs qu’il faut renseigner pied à pied, dans le clair comme dans l’obscur.

— Je vois de la lumière, dit-elle en fronçant le front.

En pleine nuit, c’est pas difficile de faire la différence entre une enseigne lumineuse et un ovni. Le type qui nous reçoit a des airs d’Anthony Perkins, mais la comparaison s’arrête là.

— Vous couchez ensemble ?

— Pas vraiment.

— Ça veut dire quoi, « pas vraiment » ?

— Ça veut dire que je n’en sais rien encore.

Le type entend ça tous les jours. Il remet la clé et la cafetière.

— Vous trouverez les verres, conclut-il.

On les trouve. Je mélange le café et une troisième dose d’aka. Elle s’endort ou elle vient de crever. Je vérifie pas. L’odeur me réveillera si je m’endors, sinon je la guetterai toute la nuit, jusqu’au petit matin si c’est ce qu’on attend de moi. Par précaution, j’attache un de ses poignets au montant du lit. L’autre est réservée à mon attente. C’est fou ce que j’attends, la nuit, avant de prendre le plaisir par la queue. Mais je couche dans un fauteuil, des fois qu’elle dégueule. Avec un verre à la main, colocaïne de pure origine (yen a pas d’autres chez les fonctionnaires sans distinction d’étage) avec une giclée du meilleur sperme et un doigt de café bouilli. Avec ça, si je dors, j’ai de la chance. Elle ronfle comme un homme.

 

Qu’est-ce que je fous dans cette existence de merde ? Je n’y tiens pas. Je ne crains que la douleur. Ça ne me dérangerait pas de marcher sur la tête si c’est le prix à payer pour ne pas souffrir. Même la mort ne me fait pas peur. Qu’est-ce que mourir, sinon disparaître une bonne fois pour toutes ? Le malheur sans la douleur, je supporterais aussi. Tout sauf la douleur. Le jour où on réussira à nous insensibiliser à vie, on sera heureux comme des princes. Ya pas de princes sans cette insensibilisation. Attention, je parle pas d’anesthésie. La colocaïne est un anesthésiant hypoépidermique. Rien ne traverse cette carapace. Ni dans un sens, ni dans l’autre. Mais la peau est en contact avec le pire et ça fait mal, très mal. D’où la surcouche des métas et des pseudos. Enfin… c’est ce que j’ai compris. Je n’abuse pas, voilà le secret de ma bonne humeur.

Mais la bonne humeur, ça t’empêche de dormir. Tu dors en partie. L’autre partie continue de travailler. Et on ne te paie pas pour ça. D’où les superbénéfices des uns et le malheur des autres. Je vois ça comme ça. Maintenant que j’habite au rez-de-chaussée, il faut que je m’attende à fréquenter une surdose de minus habens. Ce qui ne me sort pas de la famille que je compose avec les os et la graisse. Muscle, matière grise, j’ai le choix. Je serai peut-être concierge, qui sait ? Avec du bol.

 

Dehors, ça s’active. J’aime pas coucher dans ces hôtels. Les gens s’emmerdent et finissent par les habiter jusqu’au lever du soleil. Ils enculent des automobiles toute la journée et se laissent enculer par des ordinateurs. La nuit, ils voyagent. Mais ce n’est pas eux qui m’empêchent de dormir. Je voyage moi aussi, moins loin, avec moins d’espoir, la même hâte peut-être de finir dans un lit avec un bon moment qui finit par passer et même par faire chier. Cette nuit-là, comme elle dormait et que j’en voulais au monde d’être le monde à ma place, je n’ai pas traîné avec les autres, au fil des substances et des conversations, épuisé jusqu’au silence, jusqu’au vide. Ce monde m’accablait. Je n’en voyais pas la fin. Qu’est-ce que ça pouvait leur foutre que je découvre l’assassin ? Ils n’avaient pas le sens du pied de nez. Ils se condamnaient à dessein à la ressemblance exacte avec les modèles proposés par la publicité. On pouvait les confondre ou les reconnaître. Et ils vendaient votre peau si vous n’étiez pas vraiment des leurs, même pour un chouia de révolte qui ne ferait pourtant pas de mal à un enfant. Ils n’en avaient rien à foutre des enfants qui ont mal. L’enfant était mort non pas en eux, mais avant qu’ils se mettent à exister sans les rêves d’enfant, et avec des flashs hérités du harcèlement publicitaire. Je leur ressemblais à un détail près : on ne pouvait pas compter sur moi. En tout cas à toute heure du jour et de la nuit. Ça se lisait dans mon regard. Elle y avait lu l’incompréhensible associé à l’inutilité. J’étais cet homme, pas encore haï, mais inexplicablement doué pour la chair qui est le bien commun en attendant qu’on l’anéantisse sciemment.

 

Quand je me réveille, il est onze heures. J’ai dormi comme le gros bébé que je suis quand on s’occupe de moi. Une douche froide et je suis partant pour deux mille kilomètres à la journée. À un détail près : je peux commencer à tourner en rond tout de suite : elle a filé. Une seringue de DSA explique mes babillages. La Drogue Sexuelle Admissible. Le coup des femmes en manque d’amour. On en trouve à tous les coins de rue et pourtant c’est interdit aux mineurs. Elle m’a piqué dans le dos. Ensuite elle a fait de moi sa poupée sexuelle. Dans mon cas particulier, elle m’a abandonné au cauchemar du priapisme. Je me souviens d’avoir regardé l’heure : il était trois. Elle a huit heures d’avance sur moi. Une journée de production de Papa quand il était accroc à l’usine et aux matières en fusion. Pendant que mon cerveau croyait visiter clé en main des lupanars de rêve, elle est retournée chez elle ou elle est allée dans un endroit dont je n’ai pas la moindre idée. En tout cas, elle n’a pas prévenu les flics, sinon je ne me réveillerais pas dans le même hôtel. C’est fou ce que je suis en forme. L’eau froide m’éclaircit un peu l’esprit. J’en ai besoin, de mon esprit calculateur et prévoyant. Le fuyard, c’est moi. Je cours devant les autres. J’ai fourré mon nez dans une histoire dont je ne connais pas les tenants ni les aboutissants, ce qu’on appelle une enquête criminelle. Le problème, c’est que l’enquête en question est close. Il faudrait du nouveau pour ouvrir ce dossier encore chaud. Et surtout, il faudrait absolument que je sois un flic. Or, je suis le concierge de mon immeuble. J’ai une femme anorexique qui me fait payer ma propre angoisse et un gosse gras comme un confit et sucré comme une barbe à Papa. Moi-même, à part mes crises de priapisme dues à l’excès de DSA et autres babioles de la pharmacopée antiguerreréelle, j’étais sous-flic, presque flic et il a fallu que je ramène ma gueule à cause d’un rupin qui se plaint d’assassinat sans la moindre tentative. Je fais du zèle et personne n’apprécie. Ya tout de même un cadavre, donc un assassin. C’est mon fantôme, mais je suis le seul à le voir. Il hante mes nuits et mes jours et sa veuve m’a injecté la seule toxine qui peut me faire du mal en agissant sur le rapport GMPc/PDE5 que mon cerveau n’a pas appris à contrôler quand il en était encore temps. Il faut dire que j’ai été un enfant problématique. On a su assez tard que j’étais un enfant comme les autres, ce qui n’a pas manqué de me signaler à tout jamais comme un problème social à ne pas négliger sous peine de me voir faire des victimes. J’ai été alors catalogué comme agent potentiel de victimes. Ils avaient écrit ça, non pas au fer rouge sur mon épaule, mais au fronton de mon petit palais subliminal, ce qui limitait les entrées et me condamnait à la victime innocente tombant dans les pièges de mon baratin. J’ai grandi avec cette idée de l’autre, cet autre dont on a un besoin intense et inexplicable, une intensité surveillée de près comme si ça suffisait pour qu’elle ne diminue jamais, surtout au mauvais moment, et l’inexplicable qui doit le rester parce que les seules explications valables sont celles de l’expertise médicale et/ou judiciaire. Ils font de vous un enfant improbable et ensuite ils vous poussent à rechercher sans repos les preuves mêmes d’une normalité dont la question ne se pose plus ouvertement. Il devrait y avoir des lois pour protéger l’enfant qui n’a plus d’enfance et d’autres encore pour leur plonger le nez dans la merde qui leur appartient. Mais qu’est-ce que tu peux foutre dans un monde qui veut te faire croire que la politique n’a pas besoin de la religion et que la religion c’est de la politique ? Les géniteurs se caressent et caressent des rêves de bonheur avant d’essayer d’oublier qu’ils sont à l’origine du malheur. Mais si tous ces cons étaient stérilisés, d’autres cons leur injecteraient ce qu’il faut pour ça, et d’autres enfants passeraient de vie à trépas sans avoir vécu l’enfant normalement doué pour la découverte et le plaisir solitaire à deux à la place de l’amour qui est une connerie politico-religieuse. Les gens s’aiment trop et c’est pas ce qu’il faut accepter en temps de guerre permanente.

 

En attendant, j’étais assis sur un chiotte qui sentait la lavande et j’essayais de me vider, la seule manière de diminuer les effets vasodilatateurs de la DSA. J’aurais dû la fouiller, la contraindre à cette nudité, lui arracher des mensonges pour en faire de la douleur gratuite. Je suis toujours ce type aimable qui finit sa journée dans la générosité au lieu de se nourrir de ce que les autres ont perdu au jeu. La garce me plaisait. On aurait fait fortune dans la séquence porno : l’enfant et les putes, l’enfant et la prostitution de la femme au contact des usages sociaux, l’enfant et sa capacité de lever la queue à la moindre sollicitation avec ou sans DSA à la clé. Mais j’avais tellement bien dormi que j’étais reposé, ce qui favorisait l’activité cérébrale au point de me sentir presque aussi intelligent que ma queue. Du coup, j’ai avalé une surdose d’antidote et j’ai chié comme une retraitée solitaire. Ce connard allait me le payer. Il fallait que quelqu’un payât pour elle et pour tous ceux qui vont finir par avoir ma peau.

 

Il était en train de biner dans un petit jardin. Il portait le chapeau de paille et la chemise aux manches soigneusement retroussées. Le manche de son instrument luisait au soleil. Il avait lui aussi des mains inachevées, des mains de gosse qui cherche le moyen de s’en servir utilement et qui n’obtient que les diplômes d’une nature intransigeante. Il souriait parce que je m’étais fait avoir. Ça lui coûta une dent, celle à laquelle il tenait le plus parce que c’était celle qu’on voyait en premier. Il voulut me rendre la pareille, mais Frankie est une bête sauvage interdite de séjour en Afrique. Je lui assénai un poing calibré dans les côtes au niveau du cœur, provoquant l’ischémie et la mise à genoux.

— Me dis pas que tu l’as aidée, grinçais-je en renouvelant mes appels du pied.

— Si tu parles de ta bourgeoise, connard, elle est partie sans payer. Je suppose que c’est pas toi qui payes, minable !

Il a du ressort, le concierge, mais il est tombé trop bas pour me donner des leçons d’humilité. Je le massacre en une minute de respiration forcée. Cette oxygénation me rend fou. Je m’arrête quand il ne crie plus. J’ai même bousillé son chapeau. Ah ! La rage !

Je l’abandonne dans sa terre labourée et j’entre dans le hall de réception qui sent la patate frite. Une grosse conasse est assise derrière un comptoir crasseux qu’elle frotte avec le torchon qui explique la crasse. J’éclate son gros nez pour l’empêcher de parler. Elle n’a rien à me dire. Je lui pique son pognon et les clés d’un 4x4 qui remplacera ma voiture de service que ma prisonnière en fuite a emportée avec elle.

— Voleur ! Salaud !

— Je réquisitionne. Je suis en service commandé.

— Toi, un flic ? Tu m’épates.

— Ferme-la ! Gros tas de merde.

— Je la fermerai quand tu seras plus là pour m’entendre !

— Là ! Tu m’entends plus.

Une olive dans la jugulaire. Ça les étonne et ils prennent le temps de crever. Elle se tortille sous le comptoir, brisant du verre et répandant un tas de petites cuillères qui scintillent en silence. Je n’aime pas le spectacle de la mort qui est sûre de gagner son combat. Ce n’est un combat que pour l’animal et plus il peut y penser, plus il souffre. Ils donnent l’impression de vouloir se souvenir des bons moments, comme si c’était le moyen de dire merde à la mort, mais c’est la vie qui dit merde finalement parce qu’elle n’a aucun sens. Je te laisse, poids lourd.

La route est tranquille. Il est presque midi. Je vais où mon instinct se sent le mieux. C’est compliqué l’instinct, à cause de la multiplicité des raisons d’en avoir quand c’est vital. Moi qui vis sur la brèche, pas fatigué de me surprendre et de m’aimer au fond, j’en connais assez sur l’instinct pour préférer le risque à l’attente. Je ne suis pas né en même temps que mon intelligence. Il y a eu un décalage entre le cri et le sourire. Je crois qu’ils ont attendu une bonne semaine avant de me voir sourire. On comprend leur déception. J’avais l’air d’un chiot et ils ne se rendaient pas compte qu’ils étaient des chiens avant même d’aboyer. J’avais de l’avance.

Dans une station, on me rencarde sur ma bagnole de service. On ne peut pas la rater. On a même vu le portrait craché de ma prisonnière en cavale.

— Vous avez eu de la chance, dis-je à ces cons prêts à tomber à la renverse. Elle est dangereuse. C’est une praticienne de l’injection létale.

Mais dans le journal, c’est mon portrait qui trône en première page sur cinq colonnes. Alors forcément on a du mal à me croire. Vite, une banlieue ! Faut que je me planque chez mes amis arabes.

— Et ce joli 4x4x, il est à toi ? me demande un blanc-bec qui n’a pas compris que, passé un certain âge, on tire sur tout ce qui bouge.

Je lui fais mal. À mon avis, c’est la première fois qu’il souffre. La première véritable douleur ne cache pas la peur surprise de n’être pas ce qu’on pensait qu’elle était. Ils ne font pas assez la guerre. On les remplace par des immigrés. Toute cette culture de la douleur et de la peur se déplace dans les pays pauvres qui deviennent forts à défaut de nourrir leurs bouches édentées par le manque de protéines.

— Injectez-lui de la DSA si c’est tout ce que vous avez, dis-je à celui qui semblait être le père de la victime.

— On ne se drogue pas ici, Monsieur !

— Alors on crève. Vous êtes sûr d’avoir vu cette bagnole ?

— Puisque je vous le dis ! 22 litres. 22 kopeks.

— Pas tant que ça, connard ! 8 peut-être. Et pas un kopek.

Le gosse vient de crever la gueule ouverte. C’est une bavure policière, que j’explique. Est-ce que j’ai le temps d’expliquer ? Ils veulent arrêter le type dont le portrait inonde la première page du journal de détails revus et corrigés par le sens de l’exagération. Un manchot revient avec un fusil à pompe. Une gonzesse en culotte courte agite un bout de corde à linge. J’ai mis les pieds chez des Gitans qui vendent de l’essence frelatée.

— Faites pas les marioles, dis-je en posant ma voix sur la corde à linge. Reprenez la route avant d’avoir affaire aux services de l’Hygiène.

— On est sédentaire, dit la gonzesse. On va te sédentariser, connard, parce que tu voyages trop et que tu nous emmerdes.

Ça la fait marrer, un type coincé qui se pisse dessus. Dans deux minutes, les flics m’embarquent. J’ai rien sur moi pour les convaincre de me foutre la paix, à part ce flingue qui me brûle les doigts et qui ne vaudra rien dans un tir croisé.

— Tu vas me le payer, fumier ! dit le vieux.

— On te pendra par les couilles, dit la gonzesse.

— Ça n’a pas de couilles, ces évadés de l’asile. Ils appellent ça la castration chimique.

— Donc il a des couilles. Les flics refuseront pas de me les donner.

Que des illusions. Et pas une dose de colocaïne pour détourner leur attention.

— On est tous de la même race, dis-je.

— Ça m’ferait gerber, dit la gonzesse.

Voilà les flics. Toujours à l’heure. Il n’y a qu’une victime.

— C’est vous, Frank Chercos ? me demande le brigadier qui compare ma gueule et mon portrait.

— Je peux vous le présenter, si vous voulez, ricané-je. On se ressemble comme l’envers et l’endroit.

— Pas d’humour en présence d’une victime. Donnez-moi votre arme.

— Viens la chercher.

— Je l’éclate ou je l’éclate pas ? gueule le manchot qui n’a jamais tué un homme.

Si je m’en sors, cette fois, j’aurais du pot. Ça ne vaut pas cher, un flingue, contre un arsenal de haine et de plomb. Les circonstances ne m’autorisent même pas à penser que je m’en sortirais avec des explications. J’ai une minute devant moi avant que la haine l’emporte sur la Loi. Je ne les hais pas, je les vois détruits comme des animaux d’abattoirs. Mais avec quoi ?

— Bon d’accord, dit le brigadier. Vous ne me rendez pas votre arme et vous montez dans ma voiture.

— À la place du mort ?

— Si vous voulez.

Il ne faut pas que je tourne le dos. Tournez la voiture. Je monte et on se casse. J’en ai marre de ces conversations inutiles. Je vous expliquerai.

— C’est des sauvages, dit le brigadier dans la voiture.

On arrive devant un cirque. Kol Panglas est déguisé en clown. Il m’attend chez les éléphants. Je n’ai jamais vu autant de merde de ma vie, sauf dans la mienne, bien sûr. Mais je n’y regarde jamais longtemps, des fois qu’on en profite pour m’enculer.

— Je ne vous en veux pas, dit Kol Panglas. Je ne vous en veux pas personnellement. Vous savez que j’estimais votre père et que je tiens toujours mes promesses.

— J’ignorais cette histoire d’amour. C’était qui, l’enculé ?

— Frank ! Je fais tout ce que je peux pour vous éviter la conciergerie. Vous êtes un mouchard de première. Que du bonheur pour le flic que vous rêvez de devenir avec l’aval de l’État et de ses familles princières. Je vous propose d’aller vous reposer dans une maison dont je suis le principal actionnaire. 51 %. Vous y serez soigné aux petits oignons. Je m’en charge.

— Ya rien à soigner chez moi. Je suis un cas désespéré. Vous fatiguez pas.

— Ça ne me fatigue pas, Frank. Pas autant que de vous savoir aux prises avec une réalité qui vous dépasse. Seul un flic peut comprendre ce que je dis, pas vrai, brigadier ?

— Oui, Chef.

— Faudrait voir à pas m’enfermer longtemps. C’est quoi, ce costume ?

— Vous avez failli empêcher un mariage auquel je suis invité comme témoin.

— À charge ou à décharge ? Je me marre. Me dites pas que la mariée, c’est…

— C’est elle. Imaginez ma surprise quand je l’ai vu arriver avec la voiture de service que je vous avais confiée.

— Et c’est qui, l’heureux élu ?

Pas de réponse, comme si j’étais censé savoir ou comme si je ne devais pas le savoir. Ça fait un personnage de plus ou je le confonds avec un autre. Il n’ont même pas la décence de laisser une place au cadavre. Elle se remarie et le tour est joué. Papa Frank se repose les méninges et le braquemart dans une retraite bien méritée et aux frais de la princesse. Ça ne peut pas se terminer comme ça ! Vous savez pourquoi ? Parce que je connais la suite, connards !

— Ne vous énervez pas, Frank. Ne l’énervez pas. On a encore un peu de temps devant nous.

Les snipers n’attendaient que ça, qu’on laisse du temps au temps, une brèche assez large pour laisser passer une seringue volante. Je connaissais cette douleur, cette défaite inacceptable, le réveil dans les courroies et le feutre.

— Asseyez-vous, Frank. Vous avez vu Frank hier, non ?

— En quoi ça nous concerne vous et moi ?

— Je l’ai vu aussi. Il ne m’a rien dit.

— À propos de quoi ?

— Je voulais savoir si ça allait mieux pour lui.

— Il m’a dit le contraire.

— Le contraire de quoi, Frank ?

— Le contraire de ce que vous avez dit, Kol.

— Vous ne savez pas ce que j’ai dit, Frank. Vous n’étiez pas là.

— Il m’a tout raconté.

— Je suis venu après vous, Frank. C’est lui qui m’a raconté ce que vous lui avez dit.

 

Distorsion du temps. Ils m’ont injecté une dose de TP (Temps Poreux) sans que je m’en rende compte, sans doute dans la voiture des flics, à travers le siège, une aiguille si fine que même une mouche ne sentirait rien. C’est déjà arrivé, plus d’une fois. Je ne compte plus. Je comprends tout de travers jusqu’à ce qu’une question m’atteigne en plein centre. Je suis une cible facile. Et tant que je le serais, on ne me donnera pas la permission d’enquêter comme un flic.

— Vous venez de tuer un innocent, Frank.

— Il n’était pas de ma race !

— Il n’y a plus de race, Frank. Vous rêvez parce que vous avez connu l’époque où un Blanc pouvait haïr un Noir, et vice-versa. Une ablation est nécessaire. Ce n’est pas douloureux ni invalidant. C’est toujours ce qu’on fait quand les autres méthodes ne fonctionnent pas.

— On m’opère au début ou à la fin ?

— Au début ou à la fin de quoi, Frank ?

— Vous m’avez proposé une maison avec des larbins pour me servir.

— Ils vous serviront, Frank. C’est leur boulot.

— Les gens qui ont un boulot ne savent faire que ça.

— Vous appelez ça un boulot ! Moucharder et se moucher dans les doigts ! Et pire si vous m’avez descendu comme me le dit mon petit doigt. J’ai pas une vocation de concierge !

— Vous le voulez, ce boulot de flic ?

— Vous savez bien que c’est ce que je désire le plus au monde ! Je n’ai jamais connu le bonheur, moi !

— Vous le connaîtrez, Frank. On vous opère demain et ensuite vous vous reposez jusqu’à ce que vous vous sentiez assez fort pour devenir flic.

— Que demande le peuple !

Je me laisse enchaîner. Bondage party pour commencer. Ensuite on vous pique aux parfums exotiques et on vous donne à bouffer des purées de légumes du jardin. Une fenêtre est alimentée par un programmateur qui connaît la nuit et le jour. On peut caresser les seins de l’infirmière après avoir glissé une pièce dans la fente.

— Je vais faire la fête et je reviens, dit Kol en montant dans son carrosse.

Petite poussière des routes provinciales. Nous aussi on file, mais dans l’autre sens. Le brigadier m’explique que K. K. Kronprinz a besoin de moi. Comme accessoiriste ou souffleur ? Je connais toutes ses chansons.

— Vous ferez ce qu’il vous dira, grogne le brigadier.

Il y a des gens comme ça, qui se mettent à rouspéter alors que jusque-là ils se sont comportés comme  des enfants de chœur. Avec eux, la difficulté est de savoir jusqu’où vous pouvez aller sans les énerver. Vous franchissez la limite quand c’est trop tard pour reculer. Me voilà accompagné d’un agité du bocal qui ne prendra pas sa dose de DSA avant ce soir. K. K. K. comprendra que je deviens sarcastique sans ces conditions. Il m’offrira un poster avec la fille qui va avec. Et un verre de cette gnole qui nous rappellera des souvenirs.

 

La première chose qu’il fait, c’est d’inviter le brigadier à changer de véhicule.

— Il va où ? demande le brigadier en toisant le chauffeur couvert de paillettes.

— Où vous avez toujours voulu vous rendre, dit K. K. K.

Il n’a pas dit « aller ». Le flic ne saisit pas la nuance, mais elle n’est pas tombée dans l’oreille d’un muet. J’ouvre une bouche que la vaste main noire que K. K. K. ferme hermétiquement. Le carrosse démarre et disparaît dans la poussière d’un environnement désertique que je découvre en même temps. La main de K. K. K. est noire parce que c’est un des rares êtres encore vivants autorisés à conserver sa race. Il faut comprendre que K. K. K. est un dieu. Il est noir comme la nuit et brillant comme le jour. Sa bouche est d’une profondeur inouïe. On la voit s’ouvrir sur les écrans, noire et rouge et profonde, et sa voix traverse les foyers où le sentiment familial est une théorie obsolète. K. K. K. en a sauvé plus d’un de la merde, c’est pour ça qu’il est noir, qu’il peut l’être et que ça ne contredit pas la théorie nationale. En plus, c’est un type charmant qui connaît toutes les filles sur le point de devenir des femmes.

— Frankie, me dit-il en me prenant par l’épaule que je réserve à mon sommeil, j’ai quelque chose pour toi.

— Ce flic te fait confiance ou j’ai encore mis les pieds dans un traquenard ?

— Tu me fais plus confiance, Frankie ?

— Pas depuis que t’as empoisonné ma femme avec mon jus de chaussette. Elle avait pas besoin de savoir ce que je faisais de mon after-shave.

— Je ne trahis jamais les amis, Frankie. Je leur ouvre les yeux.

— C’est les yeux de ma femme que t’as ouverts !

— Pour ouvrir les tiens, Frankie ! Qu’est-ce que tu serais sans ces injections de métal ? Un minable de boulotteur dans une merde d’usine d’armement. T’en veux ? Sers-toi, mon ami. L’aiguille est de verre. Fais vite ! Le métal est liquide comme la voix quand elle touche la fleur du sentiment. Ces types te veulent du mal. Tu veux travailler pour moi ?

— Rog Ru me tordra le cou ! J’ai pas tellement envie de finir comme donneur de tripes dans une cérémonie rituelle. Gor Ur me surveille quand je ne suis pas chez moi. Il a le monde dans sa pogne, ce pisseur de merde ! Ne me pousse pas à bout, K. K. K. ! Ils veulent me retaper dans une maison qui n’a rien d’un lupanar.

— Tu travailles pour le gros K. K. K. et le gros K. K. K. fait de toi l’être métallique que l’urine ne peut pas oxyder, même si elle vient directement de la vessie de Gor Ur, sans intermédiaire, si tu vois ce que je veux dire. Acide plus métal, Frankie, chez moi c’est encore du métal. Tu m’as déjà vu bavasser avec l’hydrogène ?

— Tu sales bien ta vinaigrette, non ? Tu me racontes des salades. Pour quoi ce flic m’a laissé chez toi sans bridages ? Il obéit directement à Kol qui est le serviteur de Rog qui est le vassal de Gor Ur. La chaîne du moi ! Je connais cette souffrance. Ils te jettent tout nu dans un essaim de petites filles amorcées au KT.

— T’es vraiment en rade, Frankie ! Je sais pas quoi faire.

Le voilà, le vrai K. K. K., un type qui se penche sur votre passé avec les moyens du futur. Un type qui vous plaint en vous injectant un mélange de lithium et de fer, avec ce qu’il faut d’hydrogène pour rester discret, que la dette soit pas urgente à rembourser. Il a un goût de calendes grecques, il est épicé comme un Arabe et parfumé comme un Perse. C’est du noir pur, du noir d’ébène, de la couleur vivante, de l’ombre fraîche comme la vigne. On entend les chocs des tubes et les tensions des câbles. Un hélicoptère danse au-dessus d’une fourmilière qui prépare le spectacle de ce soir. De temps en temps, il parle dans le mégaphone pour encourager cette piétaille vivace comme le chiendent. D’en haut, ça s’active à la voix. En bas, ils les piquent constamment pour soutenir des corps qui giclent le métal de poutres et de câbles qui s’élève en construction éphémère chaque soir dans un endroit différent, reconnaissant les endroits à l’herbe qui ne repousse plus. Sur la route, on ralentit, chaîne à fond, déjà filouté par les substances et prévenu par les familles qui n’ont pas fait autre chose de leur jeunesse. C’est à vomir. Et K. K. K. me demande de travailler pour lui alors que mon bonheur relatif, c’est qu’on continue de me pisser sur la gueule pour me transformer en gaz naturel.

— T’exagères ! dit K. K. K. en coupant un cigare en deux.

— Si j’aimais travailler, je dis pas, mais avec mes goûts de luxe, j’hésite.

— Pose ton cul sur le métal au moins une fois dans ta vie pour te rendre compte de l’effet sur ton compte en banque.

— Ils me tueront avant.

— Ils ne tuent plus personne. J’ai numérisé leurs propositions. Tu veux voir ce qu’il vaut, ton Kol Panglas, quand il s’agit de traiter avec mes traders ?

— J’en doute pas, K. K. K., mais ils ont le nombre. Si t’additionnes les chrétiens, les musulmans et les bouddhistes, t’as le monde dans la main, et c’est ce qu’ils font. Qu’est-ce qu’il te reste ? Des prunes !

— Le métal résiste. C’est le contenant ! Il contiendra tout.

En attendant, il charme les adolescentes et fait la nique à l’adolescent qui n’a aucune chance de devenir noir, en tout cas de ce noir profond qui promet la queue et le sperme qui va avec. La vie me fait chier, l’existence se retourne comme un gant pour me proposer les poisons naturels. Le métal et l’urine, c’est l’attente. J’en ai marre d’attendre. Mais j’attends, je ne sais pas faire autre chose. Je n’attendrais pas si j’avais quelque chose à faire de mes dix doigts et de l’esprit qui les empêche de se décomposer. Des solutions, j’en ai cherché, et pas seulement pour ne pas m’ennuyer. Il n’y a rien d’autre que le plaisir de posséder et de s’en servir, comme nourriture terrestre, et les superstitions religieuses, paradis et autres conneries, pour alimenter l’esprit en proie à la peur du vide. Rien, il n’y a rien d’autre, K. K. Kronprinz, Gor Ur et les autres que je ne connais pas encore parce qu’on ne me les a pas présentés. Je ne suis pas libre parce que je peux choisir, je choisis parce que je ne suis pas libre. C’est comme ça avec les dogmes philosophiques : ils veulent dire exactement le contraire de ce qu’ils disent : je ne suis pas, donc je pense. Allez tous vous faire enculer !

La crise, quoi. K. K. K. en souffre peut-être plus que moi tant il est brave, ce bon gros noir qui reste noir parce qu’il y a du blanc dans l’idée de Dieu. Les grandes religions, comme on les appelle, sont toutes des religions de blanc. Mahomet, Jésus et Bouddha étaient des blancs. Même les Juifs sont blancs. La religion des noirs, c’est du blanc. Et des jaunes, du blanc ! Le monde est blanc comme la neige de ses montagnes et de ses plaines en hiver, blanc comme un ciel de désert, comme les draps de la pureté ou du deuil. Il est où, mon blanc, maintenant qu’il n’y a plus de races ? Je me saigne en rouge, je meurs en noir, je suis heureux en bleu ou en rose (plutôt rose chez moi), j’ai le vert de ma nourriture et le jaune du rire. Rien d’autre, K. K. K., rien qui donne raison à la vie et tort à l’existence.

— Ton problème, Frankie, c’est la tristesse, rien d’autre.

— Celle de la mélancolie ou celle du découragement ? J’hésite entre la psychose et la névrose, entre l’intérieur et l’extérieur, entre l’oubli et l’attente, entre l’organe et le sens des réalités. Si j’étais plusieurs, comme tu l’es peut-être, je deviendrais fou.

— Ils te payent une misère pour que tu ne le deviennes pas. Moi, je paierai une fortune pour que tu te donnes en spectacle.

Je ne vois pas la différence. Je n’aime pas quitter les amis sur une impression d’échec, mais il faut que je quitte K. K. Kronprinz avant la fin du jour. Je suis flic, quoiqu’ils en disent. Je suis flic et j’ai un cadavre à mettre sous la dent de ma curiosité légitime. Il me faut une bagnole et un flingue. K. K. K., il en a des tas de bagnoles, mais pas de flingue. Si j’avais gardé le flic, je lui aurais piqué son flingue. Pas la bagnole. On est pas en Amérique ici. Les bagnoles de flics, c’est du poussif et pas blindé. Rien que du sport, chez K. K. K. Des châssis à ras de terre et des pots chromés comme des ongles. Je ferais sans flingue, mais à toute vitesse. K. K. K. ne voit pas ça d’un mauvais œil. La bagnole qui va vite en ne laissant que ses raclures de métal et de caoutchouc, il faudra la voler à son propriétaire. Ce n’est pas qu’il rechigne à l’idée de ne plus jamais la revoir, mais il ne veut pas donner l’impression de l’avoir offert en échange de rien. Faut-il briser un peu l’unité de ce crâne parfaitement coiffé pour éviter à son propriétaire des ennuis avec une police entièrement au service du Gorille Urinant ? Je n’aime pas faire saigner les gens, seulement les blesser à mort. Je frappe quand même, avec un cul de bouteille qui explose dans les frisures.

 

C’est comme ça qu’on quitte ses amis dans les moments difficiles que l’existence et l’Histoire ménagent dans le temps qui nous est consacré. Qu’est-ce qu’elle file, cette bagnole ! La nuit s’installe sur une route qui ne mène nulle part pour le moment. Je réfléchis, je n’arrête pas de réfléchir, je vais finir par me tuer à réfléchir si je continue de réfléchir à ce point ! Et je suis encore seul, terriblement cloîtré dans ma solitude. Leurs phares m’éblouissent. Devant comme derrière. Je crie en serrant le volant ajouré. J’aperçois les montagnes de l’horizon, mais sans leur donner le sens précis qu’elles imposent pourtant à ma connaissance de l’horizon. Et pas un flic dans cet horizon qui recule. Comme si on ne me cherchait plus. Comme si on attendait de savoir quel pacte je venais de passer avec le Métal. Il y avait un tas de choses qu’ils ignoraient de moi. Ils ne voulaient d’ailleurs pas tout savoir. Ils savaient se servir de leur mémoire à coup sûr. Il y avait longtemps qu’ils ne jouaient plus avec les séquences et les clés. La chance commençait à leur sourire en quantité non négligeable. Mais j’étais trop seul pour y comprendre quelque chose de concret. Trop con aussi.


 

Deuxième épisode

QUI EST QUI ?

Je suis dans les rues de la ville, au volant de la décapotable de K. K. K. Elle prend un peu la pluie, mais c’est une pluie de nuit tranquille, pas une de ces nuits d’exercice où on marche dans le noir en attendant que ça finisse. On se croirait alors dans une zone. Même ceux qui ne sont jamais allés dans une zone ont cette impression. Je ne sais pas pour les autres, mais après coup, ça pose des questions, toujours les mêmes, avec les mêmes réponses qui sentent la trahison et le retour à la case départ, en dessous de la conciergerie, avec les rats et les objets mis au rencart de la vie quotidienne. On ne sait rien de cette existence souterraine qui semble pourtant grouiller sous nos pieds, sauf quand ils remontent un condamné à mort qui a finalement choisi d’aller se battre dans les zones. À mon avis, ils finissent tous comme ça après un temps plus ou moins long passé à reconsidérer ce qui les a amenés dans ces endroits bannis de la pensée. On en a tous un dans la famille. Je me demande comment ça arrive, si ce ne n’est pas provoqué et pourquoi ça n’est pas tombé sur moi. J’ai peut-être de la chance d’être marié avec une enfant. Tout le reste n’a peut-être aucune importance. Je me fais du mouron pour rien. Si je continue, ils vont me soigner. C’est peut-être ce qu’ils sont en train de faire en ce moment, au moment même où je distingue nettement mon pardessus des poubelles qui lui ressemblent. Mon pardessus marche avec quelqu’un dedans. Il marche vite dans une direction qui ne lui est pas inconnue. Je coupe les phares et passe en mode silencieux, mais il est en train d’observer mon manège. Ça le rend nerveux. Il se met à filer comme une ombre.

À la fin, il ne peut pas aller plus loin. L’impasse est fermée par un mur haut de dix mètres et toutes les portes sont verrouillées. Je double l’intensité des phares. Le pardessus est ouvert sur un corps de rêve, un corps de femme que je connais bien pour y avoir trouvé le bonheur en un temps où la question de l’amour ne se posait pas. La Sibylle me sourit. Elle n’a pas changé. Elle ne changera jamais.

— Salut, Frank.

Même la nuit ne change rien. Mon esprit fatigué par une journée de poursuites et d’échecs qui ne me conseille même pas la prudence. Le corps élimine la question du pardessus. J’ai besoin de sommeil.

— Ça fait un bail, dis-je en sautant par-dessus la portière.

— Ça fait des années, Frank. Il s’en est passé des choses depuis.

— T’es toujours la Sibylle, Sibylle.

— Tu n’es plus tout à fait le Frank que j’ai connu.

Le pardessus se referme. On ne voit plus que lui. La Sibylle se planque quand elle parle de vous. On peut voir ses yeux, mais pas le regard qui vous scrute comme si vous conteniez le futur de vos dents.

— Fabrication chinoise, dit-elle en palpant le tissu de ses doigts d’acier. J’ai su qu’ils t’avaient confisqué le tien. J’ai pensé à toi.

Elle me tend le pardessus, parfaitement nue.

— Tu t’en sortiras, Frank.

— Ça alors, Sibylle ! Je te reconnais comme si je ne t’avais jamais quittée.

— Mais tu m’as quittée, Frank.

— Tu dois m’en vouloir à mort…

— En vouloir à un mort ? Frank ! Pour qui me prends-tu ?

— Ça se voit tant que ça ? Tu connais l’explication ? Maintenant je poursuis un type qui ne pourra pas m’échapper. En ce moment, il fait la noce. C’est lui, le marié.

— O.K., Frank, on fait un bout de chemin ensemble.

— Comme ça ? À poil ?

— C’est toi qui es à poil, Frank.

En tout cas, j’ai retrouvé mon pardessus ou quelque chose qui y ressemble. La Sibylle me raconte ce que je ne sais pas de sa vie. Je lui raconte à mon tour ce qu’elle sait déjà à propos de ma vie conjugale, des sentiments que je ne maîtrise plus à cause d’une première ablation correctionnelle, du travail qui sent les lendemains qui ne chantent pas, de cette manie que j’ai de foutre le nez dans ce qui ne me regarde pas avec une joyeuseté qui m’éloigne toujours plus d’un bonheur que je ne partagerais pas s’il m’était donné sans condition. Ses petits seins fendent le vent.

— J’ai plus que le pardessus, Frank.

— Pourquoi fuyais-tu ?

— Pour te rendre fou, Frank. Je ne m’y prends jamais autrement avec les amis perdus et retrouvés.

— Je t’enfilerai.

— C’est la seule chose que tu fais bien, Frank. La montrer et t’en servir.

Un tas de souvenirs remontaient à la surface. Dans ces moments rares, je communique avec le monde et ce que j’y ai vraiment trouvé de propice à ma joie de camé du bout.

— C’est le priapisme, Sibylle. Rien d’autre. La taille et le priapisme. Je peux bien te le dire à toi, mais tu le sais peut-être déjà. Tu l’as toujours su.

— Je ne sais pas tout de toi, Frank. Parlons d’autre chose.

C’est bien la Sibylle, la preuve ! Le pardessus n’est pas mon pardessus, mais une copie chinoise du temps où les Chinois se contentaient d’un gosse pour ne pas finir dans la merde du temps historique. Une vraie Sibylle et une copie de pardessus. Elle a aussi pensé au flingot. Un Beretta à visée laser. Chaque balle est un four à micro-ondes. C’est plus douloureux que l’idée de la douleur.

— T’es bien la seule qui m’encourage à continuer, Sibylle.

— Je ne t’encourage pas, Frank. Je veux savoir comment ça va se terminer. Tu ne resteras pas longtemps poursuivi et poursuivant. Cette situation est intenable. On rattrape toujours le type qu’on poursuit. T’as même pas réfléchi à ça, Frank !

— T’es là pour me le rappeler.

— Tu ne l’as jamais su, Frank. Tu viens de l’apprendre.

Exact. Et ça m’angoisse. J’ai besoin de me foutre une balle dans la tête. J’ai la balle, le besoin, mais pas l’envie. Tout ce qu’il faut pour réussir, sauf l’ambition. Je suis un veinard qui ne connaît pas sa chance. Tu sais pourquoi, Sibylle ?

— Tu vas me le dire.

— Parce que je n’aime que toi.

— Tu es le roi des apparences, Frank.

— Tu es la reine de la Réalité.

— Fais gaffe au feu rouge !

Où m’emmène-t-elle ? Ensemble, on a déjà traversé l’enfer. Je n’ai pas envie d’y retourner. On a connu le paradis aussi, le bon côté des choses pourries par l’existence. Je ne l’ai jamais demandée en mariage. J’aurais fait quoi, marié avec elle, obsédé par ses prouesses, épuisé par la répétition du mieux possible et la rareté des confidences qui servent normalement de garde-fous ? Je n’ai pas fait mieux, mais je ne savais pas ce que je faisais, ce qui me laisse de la marge, au fond, chaque fois que je me lance dans l’aventure de la nuit et de ses lendemains. On ne peut pas vivre au sommet sans finir par s’y ennuyer. Ou alors il faut disparaître au bon moment, en plein orgasme, choisir l’orgasme avec la peur d’être trompé par ce qu’il annonce, prenant le risque de sortir finalement par la petite porte. Une existence d’attention portée à l’instant, à chaque instant. Mais qu’est-ce qu’on veut au corps de l’autre ? Qu’est-ce qu’il nous demande lui-même ? J’étais destiné à errer entre le corps malade et le corps d’une autre que la maladie ne pouvait pas réduire à la supplication.

— C’est tout ce qu’elle souhaite, Frank.

— Je sais, Sibylle. Je le sais trop. Je n’en demandais pas tant de la connaissance de l’autre. Je deviens fou par le petit bout de la lorgnette.

— Tu deviendras fou si je te le demande.

 

On n’arrive pas trop tard. Il y a encore des invités dans le hall. Des paumés qui ont fait la fête pour en arriver là, les yeux dans les yeux avec leurs semblables, confrontés à la misère de la joie. Kol est parmi eux.

— Qu’est-ce que tu fous là, Frank !

Il m’entraîne à l’écart, le verre à la main, l’œil tournoyant. Mais ce sont les seuls détails qui le distinguent du Kol de la vie ordinaire. Avec une haleine verte et un tremblement de l’autre main qui étreint mon épaule. Il ne me veut pas de mal. Il a aperçu la Sibylle et son métal vivant.

— Frank, laisse tomber cette enquête. Personne ne te veut du mal.

Curieuse association d’idées. Mais il dit toujours la vérité à son petit Frank. La Sibylle le toise parce qu’elle est sur des talons aiguilles. Il n’aime pas ce regard de haut. Il n’aime que son petit Frank qui a mis les pieds dans la merde.

— C’est pas une affaire pour toi, Frank.

— Ça me motive.

— Je peux te mettre sur d’autres pistes.

Ah, ouais ? Celle de la voleuse de petits pains au lait ? On se fout de moi dans ce monde qui n’arrête pas de se compliquer pour devenir complètement inexplicable. Mais moi je sais qu’il n’y a pas grand-chose d’inexplicable, que ce sont de grandes choses et que l’être humain ne peut pas avoir de réponse. Chaque réponse est une trace de question humaine. Les vraies questions ne sont pas posées par les humains. Il suffit de mettre le nez dehors pour faire la différence. Il en est encore temps. Tout va disparaître. Il n’y a d’humain que la différence entre le pouvoir et l’exécution. Sinon, ce sont les étoiles qui nous enseignent l’essentiel et l’essentiel a un nom : survie.

— Ils sont où les mariés ? demande la Sibylle. Au lit ? À leur âge ?

Kol prend la mouche chaque fois que la Sibylle met les pieds dans le plat de sa cervelle en feu. Il n’en a jamais été autrement et il en sera toujours de même. Je n’ai pas vécu le milieu de leur histoire commune, mais je sais que rien n’empêchera la Sibylle de m’aider si c’est ce qu’elle a décidé. Kol voit que j’ai changé de pardessus. Il maudit les Chinois occidentalisés et les blancs qui chinoisent à outrance pour se remplir les poches. Il a beau médire, c’est une copie qui vaut l’original, sauf qu’il est interdit de s’en procurer sur un marché forcément noir.

— Chambre 1954, dit-il en donnant le passe à la Sibylle. 19e étage, palier 5, porte 4. Code : janvier. Utilisateur : Gor Ur.

— Quoi !

Kol jubile. Il dit la vérité. Si tu t’approches encore, tu brûles. La veuve de la victime a épousé Gor Ur, le Gorille Urinant qui se multiplie comme les affiches. La Sibylle le savait. Elle m’avait caché ce détail capital. D’où le pardessus qui est peut-être le mien et non pas cette copie qui est une idée de Kol lui-même ou de Rog Russel qui établit les plans comme les inventeurs de la religion décident du destin de chacun.

— Pour la cérémonie, dit Kol qui veut aller au bout des révélations, on a utilisé une doublure.

— Combien de doublures, Kol ?

— Pour être franc, deux. Trois avec moi. Vous parlez à une doublure.

La Sibylle me caresse pour que je n’ai pas l’idée saugrenue de la prendre pour une doublure. Je suis la doublure de Frank Chercos. Je ne joue pas. Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

— On monte ?

 

On trouve deux personnes dans lit, crâne fracassé par la même balle tournoyante. Du sang partout, même dans les verres où il s’est coagulé au contact de la colocaïne, la drogue des moments choisis. La Sibylle inspecte les tiroirs et les fonds de tiroirs. Rien. Pas une trace d’intention. On ne saura rien de plus. On descend. Kol est en conversation avec des politiciens beurrés. Il nous salue mollement tandis qu’on met les voiles. Dehors, la nuit est violette comme l’encre d’une enfance qu’on n’a pas connue. J’interroge un garçon préposé au parking. Rien. Ils ne savent rien. Ils ne savent jamais rien quand Gor Ur descend sur terre pour revoir un détail de son enseignement. La Sibylle est furieuse. Langue d’acier portée au blanc. Elle m’en veut.

— Roule, je te dis ! Roule. On a perdu du temps.

Je sais ce que ça veut dire. Elle prend les choses en main et le petit Frankie lui sert de chauffeur. On a déjà vécu ça. On était deux à l’époque. Elle veut être seule maintenant. C’est toute la différence. Des gaz, elle veut des gaz et de la vitesse. Dans la nuit, j’ai l’impression de ne pas avancer. Elle sait où on va. Gor Ur est partout son ennemi. Dans le ciel, K. K. K. répand ses feux d’artifice. Personne n’est encore couché. Il y a de la lumière dans toutes les fenêtres, de la lumière qui marche sur les trottoirs, de la lumière dans les jardins d’acclimatation et dans les cours d’hôtel. La Sibylle croit que Gor Ur est un homme (ou une femme) qui se fait passer pour un dieu. Gor Ur. Ru Rog. Rog Ru. Roger Russel. Voilà ce qu’elle sait de ce qu’on peut savoir sans se faire égorger par les terroristes d’État. Trouve le véritable Roger Russel et tu sauras ce qui lui est arrivé. Elle n’en démord pas, la devineresse.

— J’ai connu Roggie du temps de sa splendeur sexuelle, me confie-t-elle. Il aimait déjà la pisse, j’en sais quelque chose.

— Moi, tu sais, les jeux sexuels…

— Je sais, Frankie, que tu ne joues pas.

Qui ne le sait pas ? Elle se mordille le bout de la langue pour retenir les mots. On ne joue pas avec Frankie, voulait-elle dire.

— Est-ce que ce que je sais ce qu’il faut savoir ? lui demandé-je dans un virage négocié à la limite de la vie.

— Ce que tu sais : il y a un mort dont on ne connaît pas l’assassin. On ne le cherche plus d’ailleurs. On ignore pourquoi on ne le cherche plus. On est condamné aux supputations. Ça te rend fou. Sa veuve épouse Gor Ur en secondes noces. La seule suspecte n’est pas inquiétée. Pourtant, un de ses anciens amants l’accuse de chercher à le tuer. Elle vit avec un carabin qui possède un château. Les deux sont en cavale. Rien dans le château, ni dans tous les endroits où on avait une chance de les trouver. Tu as des liens de parenté avec certains de ces protagonistes. Gor Ur est peut-être l’un d’eux. On ne le saura jamais si c’est Gor Ur. Il faut chercher ailleurs. Chez Roggie pour commencer.

— J’y avais pas pensé, merde !

Du coup, le cadran fait un tour. On manque de renverser un piéton égaré sur les chemins de la nuit, ceux qui ne mènent nulle part si c’est ce qu’on désire le plus sur le coup du moment. On ne se supprime pas si on n’emporte pas un peu de temps avec soi. Je suis du genre à oublier ce détail et à me retrouver dans la nuit sans les moyens d’en finir. La Sibylle le sait. Elle allume mes cigarettes, l’une sur l’autre.

— Roule, Cancer !

 

Voilà une nuit qui ne se terminera pas sans nous. On arrive devant les portes du château des Vermort, propriété du carabin, et donc aussi un peu la mienne. Ils n’y ont pas trouvé les fuyards. On y trouve Rog qui fume tranquillement un cigare devant une cheminée éteinte. Il boit avec la même tranquillité du type qui prend le temps de penser avant de se jeter à l’eau. Il n’a pas l’air surpris de nous voir pénétrer dans sa villégiature. Depuis combien de temps est-il là, les jambes croisées dans un fauteuil de cuir qui sent l’encaustique du bon vieux temps des domestiques à genoux ? La Sibylle se sert un verre sans me servir. Il va falloir que je me contente du second rôle. Il faut dire que je ne connais pas les bonnes questions. On est en marge de l’enquête. En plein dans la merde mondiale reglobalisée avec des moyens que je ne peux pas comprendre aussi bien que je comprends les raisons de la douleur. Roggie, comme elle l’appelle, répond a ses questions avec l’amabilité des grands de ce monde qui ne se font aucune illusion sur leur destinée post-mortem. La DPM qui est l’enjeu des rituels religieux. Il faut la distinguer de l’Histoire Officielle, la HO qu’on se contente d’appeler H, Histoire avec un grand. Un verre me fera le plus grand bien, Roggie n’y voit pas d’inconvénient. Si ce rond-de-cuir est un dieu, même un faux, je donne mon pardessus à un SDF. Il n’a pas épousé Anaïs Kling. Qu’est-ce qu’il ferait d’une courtisane ? Il ne s’est jamais marié. On connaît ses mœurs. Mais la Sibylle veut aller au bout de son raisonnement. Elle harcèle le vieux Roggie. Il se laisse harceler parce qu’il ne craint pas la féminité du métal. Personne ne nous a invités, mais on se sent chez soi dans ces murs historiques qui servent de décor à la fantaisie familiale.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir, concrètement ? dit Roggie qui joue trop visiblement à celui qui va passer aux aveux.

— Je veux savoir qui est Gor Ur, dit la Sibylle sans hésitation.

— Je veux savoir qui a tué Fabrice de Vermort, mon cousin éloigné.

— Parce qu’il est votre cousin éloigné ou parce que les dessous de l’affaire vous attirent comme la merde attire les mouches ?

— Peu importe ce qu’il veut, lui, dit la Sibylle qui est dure comme une queue que personne n’empêchera de gicler maintenant qu’elle est excitée.

— Je ne peux pas répondre aux deux en même temps, soupire Roggie. Je ne peux pas être l’otage des deux à la fois.

— Vous n’êtes pas mon otage, patron ! m’empressé-je de préciser au cas où il serait encore vivant demain.

La Sibylle sort son attirail des grands jours. Je serai témoin, à tout casser. Frank, que s’est-il passé ?

— J’ai peut-être pas tout compris, Kol, mais je n’avais pas d’autre intention que de la voir aller jusqu’au bout de ce qu’elle m’obligeait à entreprendre avec elle.

Pour l’occasion, je l’appellerai monsieur Panglas et je m’en sortirai avec un blâme. J’en ai déjà plein, de blâmes, comme s’il ne s’était jamais rien passé.

— Où est-elle ? demande la Sibylle, patience à fleur de peau.

— Constance ? Je l’ignore. Dans un lit avec le patron quelque part en France et en Navarre. Dans ce monde de nations et de zones, les coins de paradis sont bien cachés. Vous n’en fréquentez pas au moins un, chère Sibylle ? Avec un corps pareil, vous trouverez toujours de l’embauche.

Il rit. Ça l’amuse. Ça m’amuserait moi aussi si je n’étais pas impliqué. J’ai mis les doigts dans la porte et j’ai mal au crâne. Toujours ce comportement déphasé qui me rend difficilement compréhensible au moment des explications. On ne me fouette plus les doigts avec une badine de peuplier. J’ai passé l’âge des douleurs relatives. Quand ils vous enlèvent une partie du cerveau, ils ne la remplacent pas par une greffe qui vous changerait la vie si vous aviez les moyens de vous la payer. Au sortir du Service des Grands Atteints, le SGA, vous êtes un empoté qui a conscience d’être condamné à ne plus retrouver la matière ni la poubelle où elle a fini par ne plus servir à rien. Si vous atteignez un jour la perfection, ce sera celle des pauvres. Elle ne vous conduira nulle part. Vous serez parfait d’être cons, c’est tout et ce n’est rien comparé aux rêves fous des rupins qui expérimentent le mieux avec la conscience nette de ne jamais approcher la perfection que de loin.

— Vous pouvez vous en aller tranquille, dit Roggie quand la Sibylle retire l’aiguille à piston.

— Je vais te faire dormir, dit la Sibylle. Tu auras tout loisir de te pisser dessus.

Il la regarde comme s’il ne la craignait pas. Elle lui retourne des regards désespérés. Elle m’en veut parce que je suis témoin des limites de son pouvoir sur les autres. Moi, elle m’aurait réduit à la vérité. Elle l’a peut-être déjà fait. Je ne me souviens que des moments de transe. Ensuite, je passe beaucoup de temps à chercher l’ersatz et je ne trouve que ma femme et ses os.

— Qu’est-ce que tu cherches, Sibylle ?

— Ce que tu ne cherches pas.

 

On traverse la même nuit avec les mêmes moyens. Je suis un peu plus angoissé. Elle a l’air triste. Je conduis moins vite, plus précisément, d’autant plus tranquillement que je ne sais pas où on va. La tranquillité des anxieux dans le noir, dans les trous, ailleurs qu’à la surface et surtout qu’aujourd’hui.

— Ça en fait, des personnages, dans ta petite tête, dit la Sibylle pour détendre l’atmosphère. T’as pas peur de perdre du temps ?

Elle sait tout de mon œil de verre. Elle me procurera le composant manquant avant qu’il ne soit trop tard pour me servir de cet outil d’observation déconnecté à la suite d’une faute professionnelle. Du chinois.

— Je me demande qui on va trouver dans le lit de Constance, dit-elle. Tu as une idée, toi ? Tu sais qui est Gor Ur, hein, Frankie ?

— Je ne sais rien, Sibylle, sinon je ne serais pas là à avoir envie de te faire l’amour.

— Belle queue, Frankie, belle queue.

On fait comment pour aller où ne sait pas ? On dirait que le jour se lève. Des contrebandiers traversent les champs de blé en herbe. Je ne peux rien contre l’angoisse. Qui peut quelque chose contre ce mal du temps ? J’attends toujours avant de tourner le potentiomètre. Comment aller au bout de cette curiosité sans risquer la panne de secteur ? La sibylle contient tout le savoir colok. Elle parle d’autre chose, mais revient toujours à sa science du koloc. On ne lui en demande pas plus. Seulement, au fond de lui-même, l’humain a encore son mot à dire. Elle cherche ce que je ne trouve pas et trouve ce que je ne cherche pas. On n’est pas fait pour s’aimer.

— On va avoir affaire aux flics, dit-elle.

— Je suis flic. Ils comprendront. Nous, les flics, on a tous les mêmes problèmes.

— Ils ne comprennent que ce qui les emmerde. Par exemple, la doublure de Frank Chercos dans la décapotable de K. K. Kronprinz en compagnie d’un canon de la beauté. Tu me trahiras ?

— Je peux pas dire, Sibylle. J’ai l’esprit embrouillé.

— Tu ne sais plus ce que tu cherches ?

— Je sais plus si je cherche. J’ai envie de conduire cette caisse au bout du monde et qu’on me foute la paix. Tu viens avec moi, Sibylle ?

Elle a un beau sourire de créature qu’on a envie de posséder.

— Ta queue est longue comme un jour sans pain, Frank. On va bouffer.

Elle a faim, la Sibylle, quand elle a faim. J’ai faim moi aussi, mais rien n’entrera dans ce corps de merde que je changerai bien pour celui d’un animal domestique. Il n’y a personne chez Bernie et Sally ne s’est pas levée. Bernie a l’air de son torchon. On vient de le décrocher de son clou. Il s’aperçoit qu’il pue.

— J’ai vu ta photo dans le journal, Frank, dit-il comme s’il parlait à un ami.

— C’était hier, Bernie.

— Ce matin on parle encore de toi, en troisième page. Ils disent que t’es fichu. T’as dépassé les bornes. Expliquez-lui, Madame. Il a une femme et un gosse. Vous pouvez comprendre ça, vous.

— Je comprends rien, dit la Sibylle. Si je comprenais, je serais pas là à bouffer ta merde.

— Vous n’êtes pas raisonnables, les amis. Dans cinq minutes, une petite sonnerie me demandera d’enlever mon tablier qui empêche la caméra de voir et d’entendre.

— T’aimes pas qu’on te voye faire ce que ta grosse ne fait pas.

Les fuyards, ça n’inspire jamais une totale confiance, d’autant que ces deux-là poursuivent la même idée.

— Fous-te-la dans le cul, dit la Sibylle en agitant une saucisse qui ne lui donne pas faim.

— Vous êtes des cons, gueule Bernie quand on sort. Vous aussi, Madame !

Il sait pas à quel point on s’en fout. Je jette un regard de mépris sur un ramasseur d’ordures, plus par principe que par conviction. Ça fait marrer la Sibylle, ces détails de ma personnalité. C’est vrai que je ne sais rien d’elle et que je n’ai donc pas les moyens de la saigner à blanc. Mais ça me ferait mal d’en arriver là. Ils me le demanderont un jour, Sibylle, tu le sais bien, mais tu n’en parles pas. Ils détruisent toujours votre seule raison d’aimer encore les tourments de la chair. Sur la route, on croise les camions de la tournée de K. K. Kronprinz. Les chauffeurs reconnaissent la décapotable unique au monde. Leur salut est discret, à la hauteur de la confiance que K. K. K. leur accorde. On se croise sans laisser de trace. Le prince du show est en train de raconter des histoires à des gendarmes qui de toute façon s’en foutent. Ils ont d’autres chats à fouetter, les gendarmes, surtout depuis que la jeunesse a les moyens de son anarchie. Elle vous explose à la gueule sans prévenir. Tous les préfets savent cela et se tiennent à l’écart des zones que la jeunesse contrôle sans se laisser contrôler. On croirait à un mythe.

— Où tu m’emmènes, Sibylle ?

— La première zone est là, Frankie, derrière les bois.

La voilà, l’intention. Avec mon pardessus, je vais avoir l’air d’un con. Il paraît qu’il fait chaud au milieu des combats. Pourquoi les combats, Sibylle ? Ils n’ont jamais voulu de moi. Je ne connais pas la guerre. Elle mange encore de la saucisse à Bernie, presque voluptueuse, le front collé au pare-brise. Elle surveille les signes. Pour moi, ce que je vois est une forêt de signes et je n’y comprends rien. Je sais seulement que je n’ai pas envie de changer. Je suis pas bien comme je suis, mais je suis, disait René Descartes à des lycéens éberlués par la quantité de temps qui les séparait du philosophe en herbe. Un soldat surgit. Il y a plus de peur que de mal. On échange rapidement des impressions.

— Faut pas aller par là, Madame. Ils ont déversé des produits toxiques.

— Les Chinois ?

— Non, Monsieur, nos généraux.

Entre les branches, on peut voir l’importance des dégâts.

— J’ai de la chance d’être de garde, Madame.

— Ça te donne l’occasion de bavarder avec des braves gens comme nous, dit la Sibylle de son air de garce.

— C’est pas ça, Madame. Eux, ils en chient, les mains et les pieds dans la merde. Je parle pas de la respiration.

Ça grouille, en bas, les pioupious qu’on fouette comme des animaux pour les empêcher de dégueuler. Vous ne multiplierez pas les emmerdes avec vos déjections, semblait gueuler le général dans son mégaphone. Continuez comme si c’était hier.

— La trouille, je vous dis, couinait le soldat sentinelle. Une trouille !

Ça se voyait. Mais c’était ça ou l’angoisse des nations. Je n’avais pas choisi et je n’étais pas content d’avoir à revenir sur ce choix. La sibylle me fascinait à ce point. Le soldat insista sans nous menacer. Il ne tenait pas tellement à menacer les gens. Il avait des ordres, mais il était le seul à être contraint de les respecter. Il regrettait que des gens apparemment sans histoires tiennent à foutre leur nez dans une merde qui ne concernait même pas l’ennemi. Il nous laissa passer sans faire usage d’une arme peut-être redoutable. Dans mon froc, Gor Ur voisinait avec un dieu dont personne n’avait encore eu l’idée. Qu’est-ce que je pouvais puer !

On traversa une ligne virtuelle marquée par des spasmes de la surface terrestre. Des vaisseaux tournoyaient sans se poser. On croisait des troupes fraîches, qui ne le resteraient pas longtemps. Que venait chercher la Sibylle dans ce cloaque de la pensée et de la chair ? Du gothique pur, pas encore faisandé par les pratiques citadines. Il n’y avait pas de villes dans les zones ou alors elles croupissaient sous la terre remuée comme le ciel. On avait envie de prier. On se foutait que ça se finisse. On voulait seulement ne plus en être. Dans les nations, on avait droit au futur. Ici, on vivait au jour le jour, et même avec la seconde de retard qui fait de toi un être encore vivant. Je n’avais jamais vu autant de visages. C’est fou ce qu’ils se raréfient quand on habite en ville. Je ne reconnaissais personne, heureusement. Une popote nous envahit de ses odeurs de ragoût. On mangeait chaud quand on mangeait. On n’était pas venu pour recueillir des témoignages. La décapotable ressemblait aux navettes qui sillonnaient le champ de bataille, en moins rapide, en plus linéaire aussi. L’une d’elles nous indiquait le chemin à suivre pour ne pas finir en tas de ferraille et de chair. La Sibylle insistait. Elle était debout, une main solidement arrimée au pare-brise, l’autre agitant ce qui pouvait paraître un plan ou un ordre de mission. Peut-être qu’ils avaient décidé de m’envoyer à la guerre. Elle riait en m’entendant penser tout haut et répondait aux sifflets par des cris d’une joie que je n’étais pas prêt à partager. J’avais chaud, je maudissais les Chinois qui avaient fabriqué ce pardessus insensé en temps de guerre. On était tous de la même race, sauf une poignée de noirs, peut-être plus, qui parcouraient le monde en répandant leur art de la dissimulation. Je n’étais pas noir, j’aurais voulu l’être, je vénérais K. K. Kronpintz et je craignais Gor Ur. Je possédais une bonne quantité de métal acquis sur les marchés réguliers. Je trempais mes doigts dans les bénitiers de Gor Ur, j’acceptais sans rouspéter les ablutions de Gor Ur, et même son encens tibétain qui était le produit d’une combustion secrète qui devait le rester. Je n’avais pas l’intention de mourir pour quelque chose, mais DE quelque chose de pas trop douloureux. La Sibylle me connaissait à fond et je n’en connaissais que l’anecdote. Je ne devinais rien. Je suivais les chemins qu’elle m’indiquait, zone après zone, jamais infidèle, toujours docile jusqu’à l’encrassement et la démangeaison. C’est horrible la guerre, surtout pour un type qui tenait à savoir comment un homme comme lui disparaît de la surface pour ne pas réapparaître dans les profondeurs imaginaires et imaginables par tout le monde.

 

Je ne savais rien des zones. Je fais partie des cons qui ne bougent pas le cul de leur assiette. On sait que la guerre n’est pas finie et que c’est pour cette raison que les zones existent. On parle aussi de zones paradisiaques, mais on nous fait tellement sentir leur côté mythique qu’on n’y croit que dans les moments de colère. Le Colonel était d’accord avec moi. Il connaissait la Nation et même d’autres nations. Il avait combattu dans deux zones distinctes et quelqu’un de son entourage avait séjourné dans une zone de vacances, ce qui meublait les mornes soirées d’hiver quand on lui lassait le temps de s’emmerder.

— Je crois que la vie n’a plus de sens quand on commence à parler aux murs, dit-il en parlant au domestique.

Il parlait par geste, précisant que ce n’était pas un domestique, mais un aide de camp, un paysan de Mandchourie qui avait des ancêtres anglais. Le paysan avait l’air fier de ce détail chronologique.

— Allez hop ! fit le colonel. À la santé des zonards !

— Prosit ! fit la Sibylle.

— Vous portez pas de toast… Frankie ?

— À la santé de ceux qui ne meurent pas sans raison valable !

— Vous plaisantez à peine, mon cher ami. Dans les zones, les raisons de mourir ne manquent pas, les bonnes comme les mauvaises. Hier, les généraux ont envoyé les planeurs d’ordures dans nos lignes. Un opérateur a été fusillé sur-le-champ, accusé d’avoir planqué le disque dur. J’ai rouspété, en vain. Il faut à tout prix que les généraux meurent dans leur lit. On ne veut pas faire mentir cette lapalissade.

— Alors au petit opérateur qui a trinqué ! lance la Sibylle.

— À lui et à tous ceux qui n’ont aucune raison de mourir ! criai-je dans les oreilles de l’aide de camp qui levait un verre à l’amitié.

J’aime pas les larbins. Il faut être maudit par l’hérédité pour devenir laquais. Il paraît que l’usage de la colocaïne fait ressortir ces traits pour donner tort à la généalogie qu’on vous colle à la peau dès la naissance. On a trouvé des correctifs. Encore faut-il s’y prendre à temps. Ils m’ont raté de peu à cause d’une mère qui ne s’intéressait pas aux détails. Du coup, je sais deux ou trois choses qui me portent malheur.

— Je vous plains, Frankie, dit le Colonel qui mâchouille des olives avec les dents de devant. Je n’ai pas idée de ce que ça vous coûte, parce que de mon côté, je suis clair comme de l’eau de roche. Je n’ai jamais soigné que des rhumes et des bobos à la cheville. Une fragilité par-ci, une résistance chimique par-là, rien de très alarmant pour le suivi des jours.

Il lorgnait le corps parfait de la Sibylle qui avait changé sa chemise pour un treillis. Le larbin avait soigneusement récuré mon pardessus et pendant ce temps j’avais essayé des combinaisons NBC dernier modèle importées de Chine sous garantie étasunienne. Elles vous injectaient des saveurs d’antan, style attente de la récompense sucrée ou jingle de votre émission favorite.

— Quand vous êtes pris là-dedans, dit le Colonel qui savait plusieurs fois de quoi il parlait, vous remerciez le Ciel plutôt deux fois qu’une.

La toxicité répandue hier par des généraux capables de tout pour mourir dans leur lit avait atteint un pic dans la nuit. On avait augmenté la dose de satisfaction bien au-delà de ce qu’on avait l’habitude de pratiquer dans ces circonstances. J’avais l’impression d’avoir traversé l’écran.

— De la réalité, dit le Colonel qui acceptait aussi les caresses.

Le larbin semblait s’en donner à cœur joie. La réalité dégoulinait dans les camouflages. L’odeur me rappelait la térébenthine des planchers que des larbins appartenant à ma famille frottaient du matin au soir pour que je puisse me voir dedans. Comme ils étaient salariés, ils se sentaient libres. Ça aussi, ça faisait marrer la famille. Libres ! s’écriait mon oncle Raoul. Et il se mettait à parler des vases communicantes de sa pensée, chronomètre en main. On pêchait dans l’Arize que les larbins peuplaient de leurs ordures. Je m’y connaissais, question ordure. Le Colonel me félicita.

— Et les bombardements ? s’enquit la Sibylle qui avait des idées derrière la tête.

— On traversera une zone de bombardement en allant à la recherche de votre assassin. Personnellement, ça sent le tir d’exercice. Je ne sais pas pourquoi j’ai cette sensation d’être bluffé chaque fois que ça barde. Il pleut toutes sortes de matières combustibles, toxiques, rémanentes ou pas, plus ou moins efficaces sur le moral des troupes. On se demande ce qu’on attend. Peut-être la fin de l’expérience. L’ennemi doit se marrer derrière les lignes infranchissables autant pour lui que pour nous. Je ne suis pas mécontent de vous accompagner.

La Sibylle rêvait d’un repas chaud. On nous servit des tranches roses et une purée aux reflets bleus.

— Croquez les biscuits, conseilla le Colonel. C’est de l’énergie pour longtemps. On va en avoir besoin.

— Le cyberespace n’a pas eu le temps d’exister, constata la Sibylle qui avait aussi tâté du gothique.

— Manque de créativité, dit le Colonel en rousiquant ce qui pouvait paraître un os aux yeux du profane qu’il était en matière de gastronomie. C’est comme ça qu’ils nous baisent. Ils nous soufflent des solutions opposables sans les moyens d’en faire quelque chose de vraiment contre-culturel. Ils nous vendent les objets, les fables et même une chronique qu’on mélange à l’amour. Au bout du compte, t’as perdu ton histoire et le fil dont tu pensais qu’il te mènerait quelque part avec tes potes de circonstances. Les idées du monde moderne font un tour dans les romans qui se mettent à promettre une nouvelle littérature, puis le cinéma les réduit au spectacle et tu te rends même pas compte que tu fais partie des choristes. Tout le monde a son idée du costume à porter au quotidien. Mais où que tu te ranges, tu pratiques la même religion de la rémission. Corps de rêve, pardessus, treillis de combat, même irrésistible envie de tout foutre en l’air, ce qui arrive un jour ou l’autre, pas vrai, Frankie ? Vous êtes le seul de nous quatre à avoir franchi la limite du raisonnable.

— Il vient avec nous !

Le larbin, Christ des banlieues de la guerre, venait avec nous lui aussi. Il conduirait. On abandonnerait la décapotable de K. K. K. à son destin. Je ne savais plus si le Prince me l’avait donnée ou seulement prêtée. La Sibylle m’injecta un doigt de Porto directement dans le nerf optique. Je me posais trop de questions ces temps-ci. On m’accorda la place du mort parce que le Colonel pensait pouvoir s’envoyer en l’air avec la Sibylle sur le siège arrière encombré de victuailles et de boissons de contrebande. On avait (moi) déjà débouché la dernière bouteille avant de mourir sous la mitraille ou dans les gaz. La Nation ne te dit rien de la mort venue d’ailleurs, surtout si elle vient de chez nous. On roulait sur une route bornée de cadavres tranquilles. Ils les ramenaient d’un brouillard épais qui sentait la cerise ou la fraise. Le Colonel nous expliqua que ce type qu’on recherchait était passé hier avant que les planeurs se mettent à rebondir dans les prés fleuris où paissaient des vaches paisibles. Il avait observé les vaches à la lunette infrarouge. Personne ne lui demandait ce qu’il foutait là dans ce décor idyllique à reluquer des vaches qui n’avaient aucune expérience à partager avec lui. Le Colonel avait lui-même vérifié sa documentation. Le type venait de se marier. Il prétendait avoir passé une nuit de noces fantastique. On ne lui demandait pas les détails. On voulait juste savoir si sa tronche correspondait aux vecteurs décrits dans sa puce nominale. On ne se doutait pas que finalement le danger viendrait du ciel. Cinquante bons gros planeurs bourrés de produits toxiques que l’ennemi avait balancés dans une zone de décontamination qui faisait l’objet d’un litige. Les planeurs avaient surgi d’un ciel où se baladaient des petits nuages blancs. Personne ne comprenait qu’ils allaient s’écraser et non pas se poser pour nous amener des filles et du vin. Les responsables des pistes pensaient maîtriser la situation. Le premier planeur a atteint les distributeurs de petites munitions, provoquant l’expansion d’un nuage de cendres qui a recouvert les bataillons de première ligne. Ensuite, tous les planeurs ont atteint la zone. Une incessante suite d’impacts. C’était l’impression que ça donnait, que ça n’allait jamais se terminer. On a mis le temps à comprendre que ce silence qui s’éternisait marquait la fin des crashes. On s’est relevé dans un mélange de brouillard et de matières sèches pulvérulentes.

— Je n’en ramenais pas large, dit le Colonel. Ils ont fusillé l’opérateur une heure plus tard. Votre assassin avait disparu. Vous ne m’en voudrez pas si on ne l’a pas cherché. On avait d’autres chats à fouetter. Mille hommes sur le tapis vert, crevés comme des insectes surpris par l’évidence de la mort, et dix mille autres prêts à forcer les lignes pour rejoindre les zones pacifiées. On appelle comme ça les nations. J’ai lancé les fusées d’alerte et des troupes fraîches ont maintenu un ordre toujours fragile à l’heure où je vous parle. Personne n’a encore songé à me rendre responsable du désordre latent. Aucune fuite dans ce sens pour le moment.

C’était impressionnant de voir des hommes obéir dans ces conditions. De temps en temps, une mine sautait. On avait perdu le sens de l’orientation. Sans boussole, on n’est plus rien. Heureusement, le Colonel connaissait la route. Si notre cavaleur en avait pris une, ce que le Colonel ne garantissait pas, ce ne pouvait être que celle-là.

— Vous savez pourquoi ? demanda le Colonel.

— Langue au chat !

— Parce que c’est la seule qui mène autre part.

— Vous savez où ?

— Ce que je sais ne vous regarde pas encore, ma belle !

Le vieux avait besoin de confidences sur l’oreiller. Il ne savait pas qu’il avait affaire à Lorenzo Dla, la queue du monde.

— Vous n’êtes pas Frank Chercos ?

— Celui dont vous parlez sans le connaître n’est plus en mesure de raisonner. Je préviens, au cas où vous n’auriez pas tout compris.

La Sibylle éclata de rire. Du coup, le Colonel demanda au larbin de camp de rouler moins vite. Il avait mal aux couilles, mais c’était signe qu’il n’était pas encore intoxiqué.

— C’est ce qui le rend fou, expliqua-t-il. La castration chimique. On devrait dire la castration ordurière, vous ne trouvez pas, Lorenzo ?

— Appelez-moi Frank tant que vous n’êtes pas sûr de mon identité.

— O.K., Frankie. Comme si c’était un ordre.

— C’en est un, Colonel.

Après tout, j’étais son supérieur. La Sibylle n’y voyait pas d’inconvénient. De toute façon, elle dominait la situation exactement comme si elle l’avait provoquée. Je voyais ses yeux pers dans le rétroviseur. Le larbin se marrait, étreignant le volant, pouces levés.

— Rien ne manque à ma vie, dit le Colonel, à part cette femme que je n’ai jamais rencontrée.

— Vous en avez rencontré tellement ! dit la Sibylle.

— Pas tant que ça, dit le Colonel. La plupart du temps, j’étais beurré. Elles en profitaient pour me faire les poches que j’ai sous les yeux. Je voyais ce qu’elles voulaient que je voie. Je ne leur en voulais pas.

— Vous parlez comme si ça n’arrivait plus.

— Je ne baise plus. Plus la force. Elles sont de plus en plus jeunes pour des raisons que j’ignore.

— Les soldats aussi sont de plus en plus jeunes.

— Le monde s’infantilise au lieu de rajeunir. C’est pas demain la veille, la Jouvence. Mais on vieillit comme un fruit sur la branche. J’y crois, moi, à ce monde de la diversité et des lieux communs à toutes les pensées, religions et autres inventions de l’angoisse. Les bidonvilles hypertechnologiques n’ont pas eu lieu. Ils relevaient de l’imagination en proie au désir insensé de trouver de nouvelles voies à la fable. Rien ne sera jamais aussi compliqué dans ce monde. On l’a simplement divisé en zones. C’est pratique, les zones, à tous points de vue. La seule question qui reste à résoudre, à mon avis, c’est celle du tirage au sort. Faudrait pouvoir choisir avant de tirer les dés. Et il faudrait aussi vérifier l’équilibre des dés, histoire d’être sûr qu’ils ne sont pas pipés. Mais ça coince dès qu’on ouvre un peu la gueule. Je soigne mes rapports, moi. J’ai pas envie de descendre plus bas.

 

On atteignait la ligne de démarcation. D’un côté, le chaos. De l’autre, la tranquille obédience du plaisir solitaire. Le Colonel s’ébroua.

— Votre type a passé cette ligne, expliqua-t-il, si j’en crois les données croisées de nos observateurs humains. J’ai pas l’impression d’être trompé par d’autres circonstances que par contre vous semblez connaître dans le détail. Je vous abandonne, Sibylle, avec l’espoir de vous retrouver dans de meilleures conditions. Dites-moi que vous n’avez pas perdu votre temps avec moi. Salut… Frankie.

On continue à pied. On a un bon pour un véhicule de loisir. On pourra choisir la couleur et la cylindrée. Le paradis !

— Pas encore, précisa la Sibylle. Ce n’est qu’une colonie de mineurs.

— De mineures !

— Te réjouis pas trop tôt, mon Frank.

On venait à notre rencontre. Un minibus comme dans les aéroports. Le chauffeur nous demanda pourquoi on n’avait pas de bagage.

— On vient faire le plein, dit la Sibylle en lui montrant le bon d’achat gratuit.

Il parut déçu. Il nous conduisit d’abord dans un poste avancé où il fallut renouveler toutes les opérations d’identification. Le fonctionnaire était doué d’une patience à toute épreuve. Jamais pressé, toujours prudent. Je m’impatientais à haute voix, histoire de meubler le silence.

— Vous êtes à la recherche d’un criminel dangereux ? s’enquerrait le vérificateur.

— Dangereux, je sais pas, dit la Sibylle qui aimait le paysage de la fenêtre. Il a peut-être tué un homme.

— Ou il ne l’a peut-être pas tué, dit sans rire l’agent double.

Je n’avais pas envie de rire, moi. Je crevais de chaud dans mon pardessus. Je n’avais plus de cigarettes et j’avais envie de coucher avec quelqu’un. On nous montra de loin le bâtiment où on rencontrerait un autre Colonel. Il y avait de la poussière dans la rue. Des automobiles se calcinaient sous le soleil. Il était peut-être midi. Des types nonchalants attendaient dans l’ombre et des femmes aux bras nus les servaient en silence. Pas un gosse, ni un chien, pas d’oiseaux sur les branches. Rien que des adultes qui jouaient leurs rôles respectifs. Un distributeur de cigarette m’arrêta une minute, le temps d’observer les guetteurs armés de fusils semi-automatiques surmontés de viseurs sophistiqués. La Sibylle les hélait de sa voix de stentor, au bord de l’insulte qui fait mal. On trouva le Colonel dans un hall rafraîchi par une fontaine qui retombait dans un bassin bleu.

— Mon collègue m’a appelé il y a une minute. Non, non ! Ce n’est pas lui, c’est moi. Aucun lien de parenté. Le hasard.

On pénétra dans un bureau rafraîchi par des esclaves nues qui agitaient des palmes.

— Rêve pas, Frank, dit la Sibylle. Et ferme-la. C’est moi qui parle avec ce colonel. Toi, tu secoues la tête pour dire oui.

Le colonel se fendit d’un sourire dont il n’avait pas l’intention de se départir en notre présence. Injection d’un produit paralysant dans les zygomatiques. Il avait pris ses précautions.

— On l’a vu passer à bord d’une navette militaire aux couleurs de la Nation, dit le Colonel qui lisait un prompteur installé derrière les dossiers. On ne lui a pas posé de questions vu que ses papiers étaient en règle. Il n’a rien demandé et il a filé sur la route de la soie.

— Gor Ur ! s’écria la Sibylle.

Le colonel sourit un peu plus, comme s’il venait de faire mal à la seule femme qu’il haïssait. Des informations erronées m’envahissaient dans le pardessus qui me servait de mental en attendant d’être autorisé à vivre ma vie s’il en restait quelque chose après une aventure que je n’avais pas l’autorisation officielle de vivre. Le Colonel le savait sans doute. Il ne me posait pas de questions. Il regardait la Sibylle pour observer les changements qui affectaient sa peau et la couleur de ses cheveux. Elle ne résisterait pas longtemps à cet interrogatoire qui mettait à mal sa connaissance des terrains minés de la Nation.

— Vous ne savez rien de ce type, dit le Colonel, pas plus que moi.

Il disait vrai et la Sibylle le savait. Elle ferait mieux de tourner sept fois la langue dans sa bouche avant d’en dire plus à ce subsistant. Il portait la pucelle des sous-mariniers. Rien ne m‘échappe quand j’habite mon pardessus. Les Chinois avaient fait du bon travail.

— On a besoin d’un véhicule, d’un bon repas et d’une douche, dit la Sibylle qui retrouvait ses repères.

— Vous ne vous reposerez pas ? On a un excellent hôtel…

— Qu’est-ce qu’ils servent comme bouffe ?

— Du mexicain, Madame. Tequila à volonté.

— Tu boiras de l’eau, me dit la Sibylle comme si elle me confiait un secret.

Le Colonel tenait à nous accompagner. Il chaussait des bottes rutilantes, mais son fond de culotte était usé. Il voulut en rire avec la Sibylle.

— Vous aimez le mexicain ? me demanda-t-il.

J’aimais qu’on ne cherchât pas à savoir ce que j’aimais. J’aurais voulu le provoquer en duel, ce Colonel d’opéra, mais la Sibylle me maintenait dans les limites du supportable. À table, elle n’ouvrit la bouche que pour la remplir. Une fois encore, le Colonel avait tenu ses promesses. Je m’étais régalé. Je n’avais même pas touché à la copita offerte par la maison. J’étais frais comme un communiant. Et propre avec ça. Pas une trace d’ordures. Même le pardessus avait des airs de neuf.

— Vous suivez la rue principale jusqu’au bout, expliqua le Colonel en traçant le plan dans la poussière du capot. Une dernière place indique plusieurs directions. Vous allez au Nord, vous. Une route que je ne souhaite à personne.

La Sibylle cracha dans le sable. De la salive, elle en avait à revendre. Personne ne réussirait à l’impressionner. Le Colonel ne put s’empêcher de l’admirer.

— Je vous souhaite bonne route, dit-il en frottant sa moustache dans une cravache. Vous l’aurez, si c’est lui.

— C’est lui ! dit la Sibylle.

Je n’en étais aussi sûr, moi. Ça pouvait être n’importe qui, surtout s’il s’agissait d’un attentat comme le prétendait la version officielle. Fabrice de Vermort n’avait-il pas été secrétaire d’État à une époque où la guerre battait son plein ? Je ne croyais pas à une histoire de famille, ce qui écartait son entourage, à part Muescas qui avait encore des choses à révéler, mais ni le carabin, ni Anaïs Kling, ni Constance ne pouvaient avoir commis ce crime. Restaient le nouveau marié et sa suite de questions auxquelles il était sans doute le seul à pouvoir répondre assez clairement pour que je sois à mon tour le seul à comprendre quelque chose. La Sibylle délirait un peu, mais pour l’instant, elle était ma compagnie.

 

Peu à peu, le paysage se raréfia. On quittait le désert pour le néant. C’était l’endroit idéal pour une forteresse inconnue de tous. Pas un radar ne détaillerait cette uniformité. Si j’étais un de ces puissants qui veulent dominer le monde sans partage, c’est là que j’installerais mes dépendances. Avec une armée de fillettes dangereuses. J’en ai rêvé toutes les nuits à l’époque de ma formation patriotique. J’abusais de tout, en ces temps de disette mentale. Je reviens de loin.

La Sibylle ralentissait dans les couloirs qui avaient servi de lit à des rivières maintenant mythiques et précieuses. Des strates témoignaient d’une occupation des sols laborieuse jusqu’à l’instant qui finit par détruire même les lieux les plus prometteurs. Ils avaient arraché une matière que la nature avait mis des lunes à composer avec les moyens du bord. Il ne restait plus rien de ce témoignage historique que des hommes avaient peut-être fréquenté en des temps moins sujets à dessiccation. Pas un squelette, un morceau de vase, un bijou, quelque chose pour me dire que je n’étais pas seul et pas le seul à angoisser à la surface. La Sibylle semblait insensible. Son instinct et sa connaissance de la lutte la confinaient dans l’observation exacte d’autres surfaces susceptibles de servir de profondeur à un ennemi toujours probable. Elle me décrivait des assauts fulgurants auxquels elle répondait par l’anéantissement de la partie du monde où on l’agressait.

On n’a pas mis longtemps à atteindre les contreforts de ce qui paraissait être une muraille. Des archéologues joyeux nous précédaient à bord de carrioles tirées par des mulets. Ils avaient de l’eau et s’en vantaient. L’un d’eux nous offrit l’hospitalité. La Sibylle accepta sans discuter, ce qui ne lui ressemble pas. Elle avait son idée derrière la tête. Je suivis sans donner les  signes qui me caractérisent toujours dans ce genre de situation où l’essentiel échappe à mon analyse. Le type nous fit entrer dans une structure censée nous protéger de la chaleur.

— Vous pourrez y quitter votre pardessus, me dit-il.

La salle où il nous invitait à occuper les deux uniques sièges était remplie d’objets substitués au passé d’une civilisation inconnue à ce jour. Il préparait le film de son retour avec le même soin qui caractérisait ses méthodes d’extraction. Il demeurait debout, faute d’un troisième siège que personne ne lui apporta. Sa conversation nourrissait notre curiosité, mais sans épuiser les ressources. Il n’avait d’yeux que pour moi. Le désert, ça vous inspire des fringales sexuelles que les rues poussives de votre banlieue ne vous permettraient même pas d’imaginer.

— Je ne vous offre pas de quoi manger, dit notre hôte, car nous ne mangeons pas ici. Nous rentrons tous les soirs au campement. À une heure d’ici dans la fraîcheur de la nuit. Il faut prendre aussi le temps de penser. Nous revenons avant le lever du soleil. C’est l’enfer, ici !

Il y trouvait de quoi satisfaire sa curiosité scientifique. Et même sa curiosité relative. Il avait vu le type que nous cherchions. Est-ce qu’on le poursuivait ? D’après lui, j’avais une tête de flic. Il avait aussi connu des enquêteurs au corps de danseuse nue. Le type témoignait d’une éducation à la hauteur de l’homme. On ne voyait pas ce que ça voulait dire, non, mais on approuva, la Sibylle et moi, en secouant la même tête. Ce type avait dix heures d’avance. Ça lui laissait temps de revenir à la Nation, la nôtre. Il allait disparaître sans laisser de trace.

— Vous avez entendu parler des planeurs ? demanda l’ethnologue.

— On a constaté les dégâts, fait mollement la Sibylle.

— Il paraît que c’est une catastrophe. 270.000 hommes.

— Un vrai chemin des dames.

— Il faut que ça change, se plaignit le savant. On vivait mieux avant.

La vieille rengaine des nostalgiques. Il nous arrivait encore d’empaler leurs effigies sur la place publique. On aimait bien ça, avec ma femme, et on amenait le gosse pour qu’il apprenne. C’était la guerre, une guerre qui n’était pas finie et qui n’allait pas finir de sitôt, détail qui échappait à notre perspicacité de collaborateurs tranquilles à l’époque.

— Ils nous bombardent quelquefois, dit le génie de la truelle. C’est terrifiant. Nous perdons des hommes qu’on ne retrouve plus. Ils n’attendent jamais qu’on ramasse leurs cadavres. On ne peut compter sur personne de nos jours.

La différence, c’est qu’avant on pouvait compter sur les mêmes cons, mais ils étaient plus longs à la détente. Aujourd’hui, même en plein désert, ils reconnaissent les signes avant-coureurs de la mort en masse. Il n’y a pourtant pas une trace de technologie avancée dans ces endroits réservés à la fouille et à la ruine des ressources naturelles. On fouille, on ruine. On ne sait rien faire d’autre. Ça fait crever les uns qui se croient libres et ça enrichit les autres qui profitent à fond de l’existence et de ses plaisirs. Tout le monde meurt, d’accord, mais pas avec la même connaissance du plaisir. Pourquoi tu crois qu’on boit, nous, les damnés de la Terre ? Qu’est-ce qu’ils ont de plus que nous ? Ce sont des tueurs. Nous, on est des trouillards, tous autant que nous sommes.

— Ça fait combien, je demande, dix heures d’avance ?

On reprend la route sur cette réflexion idoine. J’en ai marre de me taper le cul pour des prunes. La Sibylle dit que je ne suis pas fait pour la route. J’ai les pieds plats.

— On se séparera si c’est ce que tu veux, dit la Sibylle en évitant les petits animaux.

Je ne sais pas ce que je veux. Je me suis lancé dans cette affaire parce que je voulais changer de vie. Je me prends facilement pour un autre. J’ai mes héros. Le goût de l’aventure aussi. Jamais j’aurais imaginé m’éloigner autant de ma niche. On est à combien de Paname, Sibylle ?

— Assez loin pour que tu t’inquiètes du voyage retour.

Pas le temps de penser dans l’ordre. Je réagis à l’événement. Une feuille morte, et je pense à écrire. Un vélo, et je t’emmène. Une maison, c’est la nôtre. Haïku du bonheur. Ça fait marrer la Sibylle et la bagnole fait des embardées dans une poussière de coucher de soleil. Ces paysages grandioses m’angoissent, alors que l’homme des cavernes s’en sentait propriétaire. J’ai mon lopin de terre à des milliers d’années de distance. J’ai fait un trou pour trouver de l’eau.

— Qu’est-ce que tu crois ? me demande la Sibylle.

— À quel sujet ?

— Qu’on va trouver.

— Des prunes, comme d’hab.

— T’es pas marrant.

— Toi non plus t’es pas marrante.

Mais ce qu’on voit à l’horizon, c’est pas le soleil ni la lune, c’est le halo de la plus grande ville du monde, bâtie par les Chinois et financée par les Étasuniens. Des tas de films circulent à ce sujet. Je me les passe quand je ne comprends plus rien à cette existence de merde. Elle existe, c’est l’essentiel. Je jubile. J’ai soif. J’ai envie de jouer ma peau dans un combat à mort. Si je perds, je ne meurs pas et si je gagne, je ne perds rien. J’ai toujours aimé ce pays. M’y voilà.

 

On entre par hasard dans les beaux quartiers. Le vent et la vitesse ont effacé le plan tracé dans la poussière du capot par le Colonel. On peut se perdre pendant des jours dans cette mégalopole. En toute liberté. J’en ai le souffle coupé. La Sibylle, elle, s’en fout. Elle connaît toutes les villes. Pour elle, elles se ressemblent toutes. Moi, j’en repère tout de suite les différences. Je sais que je vais me payer du bon temps si je trouve le fric nécessaire. On n’a pas un rond, la Sibylle et moi. On a ce tas de ferraille dont elle ne veut pas se séparer et elle me tuera si je vends mon pardessus. Mon enthousiasme retombe comme ma queue.

— Comment trouver ton aiguille dans cette botte de foin ? demande la Sibylle qui roule au hasard, à mon avis.

— C’est pas une aiguille, répond-elle. C’est lui. Je le sens.

On ne cherche pas la même chose, mais on cherche. Reste à savoir si ce point commun suffira à souder une amitié que je sens fragile. Elle agit en soldat, moi en flic. Ce qu’elle veut, c’est gagner. Moi je veux qu’on me rende ce qu’on m’a volé : ma justice. La justice qui m’a souvent servi de satisfaction à la place des plaisirs de la chair. Ça fait plaisir, la justice rendue. Tandis que l’homme vaincu est une autre question qui se pose pour d’autres victoires qui n’apporteront que la même réponse. C’est ça, la différence entre un soldat et un flic et quoi que tu fasses, tu n’es jamais que ce gosse qui n’a pas d’autres choix : flic ou soldat. Pas pompier, ni chanteur sur un terrain où K. K. Kronprinz fait fureur.

On mange des saucisses sur le trottoir d’un grand boulevard. La Sibylle dévisage. Elle attire les ennuis. Je la connais. Le marchand de saucisse nous gave de pain pour faire des économies de saucisse. Le monde ne change pas. La saucisse est toujours plus chère que le pain et ça rend avares les marchands qui doivent calculer leur marge avec une précision toujours plus grande. On apprend ça à l’école et on ne l’oublie pas. On comprend mieux mon obstination professionnelle. Avec un peu plus de chance, je n’en parlerais pas aujourd'hui tant les choses me souriraient.

— Si vous cherchez quelqu’un, dit le marchand, c’est pas ici que vous le trouverez.

— Où alors ? je demande.

— Nulle part dans les environs. Ici, on ne trouve personne.

C’est pas de chemin qu’on s’est trompé. C’est d’endroit. C’est ce que veut dire ce type qui a des airs de Bernie, mais en plus travailleur.

— On cherche personne, dit la Sibylle qui en a marre de planter ses dents dans un mélange qui n’est pas de son goût.

— Dans ce cas, vous ne trouverez rien non plus.

Ça le fait rire ou quoi ? On s’amuse avec les gens visiblement d’ailleurs ? On a besoin d’une leçon !

— Viens, dit la Sibylle. On a assez bouffé.

Qu’est-ce que j’en laisse derrière moi, des impunis, depuis que la Sibylle me chaperonne ! J’ai jamais été aussi inoffensif. Faudra que j’y réfléchisse. Des fois, je ne la reconnais plus.

— Cherchons une piaule, dit-elle en me prenant le bras. Une dans nos moyens. J’ai pas envie de chercher des ennuis.

— C’est pas ce qu’on cherche, Sibylle. Je te le promets.

Elle devient tendre chaque fois que je suis sur le point de provoquer ce monde de merde humaine. On s’enfonce dans des quartiers moins cossus. Ça devient franchement pauvre, avec des gosses qui jouent à la baballe et qui écoutent une musique de merde. Ils sont fringués comme des personnages de publicité. De mon temps, on imitait les héros, pas les vendeurs.

— On cherche un hôtel, demande la Sibylle à un rouquin qui sent la menthe.

Il la toise. On voit que ce sont les nichons qui l’intéressent. Il en bave.

— Vous me parlez, M’dame ?

— Je te parle pas ! fait la Sibylle. Je te demande.

— T’en veux? que je gueule contra sa face de minable.

J’agite l’ampoule verte.

— T’en auras pas, que je gueule encore.

La Sibylle tape du pied.

— Mais j’ai rien dit, M’dame ! C’est lui qui me cherche !

— Nous on cherche un hôtel, dit tranquillement la Sibylle.

— Un hôtel avec des putes ?

— Sans, de préférence.

— À cause du bruit, dis-je.

Faut bien que je m’explique de temps en temps.

— Yen a un à l’angle de la rue, dit le gosse. On voit pas que c’est un hôtel, mais c’en est un, sans putes, sans musique, sans rien. C’est ce que vous voulez ?

— Exactement, dit la Sibylle pour répondre à ma place.

On y va, à l’hôtel. On a hâte de se laver. On voit bien que ce n’est pas l’amour. Je suis nerveux comme un insecte qui n’arrive pas à trouver comment on passe à travers le bocal. Le gosse me hèle.

— On est copain, hein ?

Sûr qu’on l’est. Mais il ne me vaut pas, comme gosse. J’étais beaucoup plus pressé que lui. Il a senti souffler le vent de ma croissance, le gamin.

 

Il y a avait longtemps que je n’avais pas passé une nuit de rêve avec la femme de mon choix. L’hôtel sentait les frondaisons et les parfums recherchés d’autres femmes dont la lenteur me ravissait. La Sibylle s’était fringuée elle aussi, sans décolleté ni promesse de petite culotte. Elle portait un élégant péplos en toile numérique dont elle avait soigneusement programmé les effets. Je comprends qu’on en veuille toujours plus. Dans la nature, tu ne peux rien exiger que la mort de l’animal et la docilité du végétal. Tu pries pour qu’il n’arrive rien d’autre et que les saisons soient favorables à ton attente. Ici, on te propose tout et tu n’achètes que ce que tu peux acheter. Devenir voleur est dans l’ordre des choses. Tu navigues entre ces deux eaux. Tu n’as pas le choix. Tu n’habites pas dans ta tête, mais dans celle des autres. Tu achètes beaucoup et tu voles peu ou pas du tout. Toute ton existence est bornée par la prudence et la relativité des choix. C’est dans ces conditions qu’on devient domestique, avec des latitudes de bignole ou mieux d’agent secret. Qu’est-ce qui t’est donné ? La propriété, le savoir-faire, la liberté, le privilège, l’autorité, la procuration, la puissance, tout ce qui sert à quelque chose, tout ce qui est fonctionnel, mais rien d’expérimental, de jouable, de nouveau sous le soleil. Si tu t’avisais de sortir du champ où l’éducation t’a envoyé paître avec les autres, non seulement on te laisserait faire, mais on te demanderait des preuves du voyage quand la lassitude ou l’ivresse de la découverte te mettrait en posture de rapatrié. Qu’est-ce qui me communiquerait le mal du pays dans ces zones où il n’y avait peut-être, en ce qui me concernait, rien d’autre à découvrir que la proie de mon vampirisme ? La Sibylle aussi était un vampire, mais sur quel plan jouait-elle son billet de retour ? En tout cas pas sur la vérité d’un seul élément, par exemple le cadavre de Fabrice de Vermort qui réclamait justice alors que l’affaire était classée pour des raisons qui expliquaient ce classement sans suite. On ne poursuivait pas le même objectif. On était sur le même chemin, une fois de plus, à des années de distance des péripéties tournoyantes d’une aventure qui avait fini par nous séparer. Elle volait beaucoup et achetait peu. Je n’achetais pas grand-chose et je ne volais que les miettes, m’imaginant que je les volais et que la série des petits vols finirait par composer le vol qu’on me reprocherait un jour à deux doigts de la retraite. Je connaissais cette stratégie du bonheur partagé en autant de citoyens respectables. Et je m’appliquais à trouver les excuses valables. On n’avait pas grand-chose en commun, la Sibylle et moi, à part cette rage d’exister à la limite des Lois en ce qui la concernait et de la tranquillité en ce qui me touchait de beaucoup plus près.

 

Ce soir-là, dans la chambre à la hauteur de nos moyens, on se regardait en chiens de faïence. Elle ajustait son péplos, me reprochant mon attachement puéril pour ce pardessus qui me rendait fébrile à cause de la chaleur. C’était une chaleur de printemps, grosse et humide, avec des relents de poubelles et de parfums de femme. Je me collais une moustache artificielle. Elle changea la couleur de ses cheveux. Le maître d’hôtel ne nous reconnut pas. Nous, on savait que c’était Muescas et on se demandait ce qu’il foutait là, comment il avait traversé le désert et la zone de vide, et pourquoi on avait confié cet emploi de merde à un type qui était devenu assez riche pour ne plus se donner à fond. On passa devant lui en évitant de le regarder. La Sibylle me montrait le cadran de son terminal. Toutes les données concernant Muescas défilaient en binaire. Elle était capable de lire dans n’importe quelle langue, y compris la mienne. Je la suivais comme un petit chien et elle tenait fermement la laisse.

La mosca, en espagnol, c’est la mouche. La mueca, c’est la grimace. L’intersection de ces deux mots donne muescas, ce qui ne veut rien dire en espagnol. Je suppose que c’est pareil avec tous les noms qu’ils nous donnent. On croit en hériter, mais qui contrôle les maternités ? Nous ? Chercos, c’était le nom d’un village en Andalousie. DLA, c’était l’abréviation de De los Alamos, la branche ibérique des de Vermort, d’où ma lointaine filiation. J’étais l’un ou l’autre. Je n’avais jamais eu d’autres identités. La Sibylle, c’était la Sibylle. On sortit de l’hôtel avec la nette impression d’avoir trompé notre hôte. Il servait des touristes désargentés avec un zèle de rapiate décidé à faire fortune sur le dos des minables. On était peut-être dans ce passé et il y avait une explication à ce voyage dans le temps.

— Déconne pas, Frank, dit la Sibylle.

— On est manipulé, Sibylle. T’as une autre explication ?

— Enlève ce pardessus ! Tu donnes chaud aux autres. Tu vois pas leurs gueules ?

— Je les emmerde !

— Tu emmerdes tout le monde, sauf moi.

J’étais pas chaud de laisser Muescas derrière nous alors qu’il détenait la clé de ce qu’on expliquait pas autrement. La Sibylle suivait mes raisonnements sans en contredire les points faibles. Elle gambergeait elle aussi, ça se voyait. Elle souriait à des hommes qui n’en avaient pas les moyens. Ils me prenaient pour un dragueur, mais l’envie de s’interposer entre elle et moi ne leur venait pas à l’idée ou ils se l’interdisaient pour ne pas risquer l’impossible. On arriva au Casino à l’heure prévue, les poches pleines de faux billets. Qu’est-ce qu’elle manigançait ?

 

Muescas était au rendez-vous, habillé en joueur chanceux, la martingale au vent des basques de son habit de soirée. Je n’étais pas étonné de le revoir. Il ne changeait pas vraiment de rôle. Au passage, il jouait et perdait. Elle l’entraînait dans les toilettes quand ils passaient devant. Je m’étais dégoté la compagnie d’une fille à Papa qui n’avait pas de goût pour le jeu. Elle observait leur manège avec des traces de professionnalisme. Je tentais vainement d’en avertir la Sibylle qui ne pouvait pas avoir les yeux partout.

— C’est dur, la vie, dit ma compagne, quand on ne cherche plus rien.

— On peut toujours chercher les embêtements, philosophé-je.

— Vous voulez dire… sortir, ne plus être là, faire l’objet de recherches ?

— Ce sont des chiens. Ça ne vous amuse pas ?

— Si, si !

Je la tourmentais. Elle était chienne elle aussi et ça l’embêtait vraiment d’avoir affaire à un type qui sait de quoi il parle. La Sibylle me jetait des regards d’une complicité que la chienne ne manquait pas de percevoir comme des insectes sur une lampe. Elle en était toute chiffonnée. Je caressais cette chair du regard. Elle en avait de la chair. Elle aurait pu en faire le commerce sans rien perdre de son arrogance de fille à papa et Cie. Je tenais un coude agité de contradictions. Elle acceptait cependant ma pression manuelle. J’en avais le bout des doigts tout excité. Elle finit par me demander qui était cette dame qui valsait avec son fiancé.

— Vous êtes la fiancée de Muescas ?

— Tous les journaux en parlent, Fifi !

— Vous n’avez pas vu ma photo en première page ?

— Fifi ! Vous voulez me ravir la vedette !

Pas facile à converser, la fille à papa.

— Si j’avais su, dis-je pour pimenter une conversation qui pouvait tourner court à tout moment, je ne me serais pas permis de vous importuner.

— Vous ne m’importunez pas !

Un peu quand même. Elle avait l’intention de se servir de moi. Elle misa sur le rouge et perdit une fortune. Cent ans de salaire ! Qu’est-ce qu’on attend de la vie quand elle vous sourit à ce point ? Baba, le Frankie, et un peu mou de la queue, du coup. Je tentais de retrouver mon flegme légendaire.

— Vous êtes marié ?

Ça se voyait tant que ça ? Je fis oui et non de la tête. Elle comprenait. Elle comprenait tout ce que j’endurais pendant qu’il lui suffisait de lever le petit doigt pour être servie dans les règles. Heureusement d’ailleurs qu’il y a aussi des règles pour ce genre de service rendu à plus veinard que soi, si tant est qu’on ne peut pas être totalement guignard. On devrait encourager cette mixité comme on l’a fait pour les races. Espérons qu’on y pensera avant que le vieux Frankie s’éteigne comme les bougies, soufflé par une fenêtre ouverte.

— Le mariage ne m’enchante pas, dit-elle.

— Le mariage en général ou celui-là en particulier ?

Elle rit. J’avais cet avantage sur Muescas. Et puis je n’étais pas né de la mouche et de la grimace. Elle me reconnaissait le charme des beaux parleurs.

— Vous ne jouez pas ? me demanda-t-elle parce que je ne jouais pas.

— Je regarde, dis-je comme si j’étais dans une boutique à la recherche de n’importe quoi à ajouter à mon existence de merde pour lui donner un je ne sais quoi de personnel.

Je n’osais pas le balancer, ce fric à la gomme. J’aurais balancé n’importe quoi sauf ce fric qui me chauffait les poches, comme si j’avais pas assez chaud ! Elle me baladait à proximité de ses amis. Ils me souriaient. Tout le monde sourit aux provocations qui n’auront pas de conséquence sur l’ordre des choses établies. On sourit parce que les limites sont solidement installées à une distance respectable elle aussi.

— Z’avez pas chaud ? dit-elle négligemment en vérifiant l’authenticité de son propre fric.

Elle avait des doutes sur sa provenance. On sait jamais avec Papa. Au fait, c’était qui son papa ? La boîte ne s’appelait pas Le paradis de l’Enfer parce que c’était un honnête homme. Chez moi, c’était plutôt L’enfer du Paradis. On n’était pas si mal loti au fond. Presque le Paradis. On n’en demandait pas plus. Ne rien risquer et jouer quand même. Le rêve des fonctionnaires. Seulement voilà, rien n’est parfait.

— Je vous plains, dit-elle comme si elle était déjà au courant que ça arrive aux riches avec la même fréquence, ressemblance qui rapproche de la même sensation du cadavre et de la poussière.

Elle me remercia pour cette attention qu’elle ne s’attendait pas à recevoir d’un minable qui ne joue pas sa fausse monnaie en public. On tomba alors nez à nez avec son papa, Rog Ru en personne, fringué comme un Écossais, en grosses chaussettes, prêt à s’envoyer le premier biniou qui ne voit pas d’inconvénient à coucher avec un homme. Je le trouvais moins chic que d’habitude.

— Ce cher Frankie !

— Vous vous connaissez !

— Je connais tous mes employés.

— Je suis le meilleur, patron !

Il n’était pas d’accord, mais ça impressionnait sa fille et il n’en demandait pas plus à la nature.

— En vacances, Frankie ?

Elle ne comprenait pas tout et ça se voyait. Elle avait des doutes. Le papa s’employait à lui inspirer la prudence. Sa conversation ne consistait jamais en autre chose pour elle. Elle avait une maman chargée de combler les vides d’une éducation portée sur l’analyse des intentions de l’autre, surtout si cet autre n’était qu’un employé ordinaire. Elle nous abandonna.

— Votre protégé s’en donne à cœur joie, dit Rog Ru qui observait le manège de la Sibylle et de Muescas.

— C’est elle qui me protège, patron.

— Je parlais de Muescas. Où en êtes-vous?

À des lieues de me douter qu’on comptait encore sur moi.

— J’ai de bonnes nouvelles pour vous, Frankie.

— … ?

— Bernie n’est pas mort.

Bernie ? Quel Bernie ? Et pourquoi n’est-il pas mort ? Je veux dire…

— Du calme, Frankie. On lui arrachera les vers du nez.

De quel nez parlait-il ? Maintenant il surveillait sa fille du coin de l’œil. Ça l’occupait tellement qu’il n’arrivait plus à suivre ma conversation. Je voulais savoir sans paraître le vouloir. Ça compliquait un peu nos rapports. Sur la scène, des gens se dénudaient puis grimpaient dans les voiles de ce gros navire-pirate où on jouait avec le hasard et l’impatience.

— J’admire votre ténacité, Frank. Vous grimperez.

Pas dans les voiles. Pas dans ce décor de pacotille. Pas avec ces gens qui montrent de quoi ils sont capables.

— Vous la trouvez comment, ma fille ?

— Charmante. Délicate. Intelligente.

— Tout ce qu’elle n’est pas.

— J’ai moins de chance que vous !

— Vous avez la chance que vous méritez, Frank. On est tous comme ça. Tributaires et paramétrables.

La conversation devenait savante. Il fallait que je file, du mauvais coton ou autre chose, n’importe quoi pour ne plus à avoir à répondre quelque chose de sensé à ce savant fou. La Sibylle vint à ma rescousse. Elle n’était pas surprise de rencontrer son ennemi sur le terrain des ennemis de toute la vie. Personne ne la surprendrait jamais.

— Vous êtes resplendissante ! s’écria Rog Ru, profitant de l’absence de sa fille pour la comparer à l’incomparable.

— Muescas est en forme ! s’exclama à son tour la Sibylle qui clignait d’un œil dans ma direction.

 

Je m’éclipsai. La fille à Papa Rog avait rejoint son fiancé. J’appris que la date du mariage avait été fixée. Le lieu du voyage de noces était gardé secret. J’imaginais l’île déserte en plein océan. Les domestiques aux yeux et aux tympans crevés. La connectivité des installations aux apparences trompeuses. Muescas n’en demandait pas plus au sexe. Elle le saurait bien assez tôt. En attendant, elle paraissait heureuse, avec des limites discrètes à ce bonheur, des petits détails imperceptibles avec les moyens cérébraux, plus accessibles cependant si les réseaux étaient en jeu comme Rog Russel savait les alimenter de miroirs.

— Vous aurez les plus beaux enfants qu’on puisse souhaiter à une jeune fille, dis-je dans mon verre d’Amontillado.

Perspective qui ne la réjouissait pas vraiment, mais elle se défendait de tout faire pour que ça n’arrive pas. Peu importait d’ailleurs. Muescas avait d’autres projets que la marmaille. Et Anaïs Kling le menaçait d’en rester à l’état de projet. Elle le menaçait quotidiennement. Pourquoi ne pouvait-on rien contre cette criminelle ?

— Ça ne doit pas être bien difficile de l’arrêter, je suppose, dit Muescas sans inquiéter sa fiancée.

— Ce qui est difficile, dis-je, c’est de prouver qu’elle a tué et qu’elle va recommencer. Si j’étais à votre place, Monsieur, je lui ferais moins de publicité.

— Vous savez pertinemment où elle est !

Si Rog le savait, ce n’était pas mes oignons. Je poursuivais le type qui avait épousé Constance de Vermort. Tout ce beau monde avait assisté au mariage. Et personne n’était capable de l’identifier. On se foutait de moi.

— Personne ne se fout de vous, Frank ! Elle a épousé Gor Ur qui était masqué comme Fantômas. Le type que vous pourchassez n’a aucune importance.

— Il l’a tout de même épousée !

— Frank ! Vous saignez !

Foutu pardessus ! Il me saigne toujours dans les phases d’approche. Je n’en saurais pas plus. Ils l’ont formaté pour que je n’en sache jamais plus. Les Chinois ont-ils prévu la parade ? On n’a pas le droit de saigner dans un endroit aussi chic qu’un casino.

— Venez ! Je vous sors de là.

Muescas m’emporte. Rien de s’y oppose. On a toujours rêvé, lui et moi, de faire un bout de chemin ensemble. Le moment est bien choisi. Je saigne comme un blessé par balle. Je me retrouve dans un sofa, environné de senteurs exotiques. Il m’a emmené sur son île !

— Frank, vous ne devriez pas boire autant.

Boire ? J’ai les poches pleines de fric. Il vaut ce qu’il vaut. Mais je n’ai pas besoin de boire. C’était une nuit de sexe, pas de boissons frelatées. Je ne bois jamais si j’ai l’intention de m’envoyer en l’air avec les seuls moyens de la chair. Où a-t-il trouvé la force de m’entraîner jusqu’ici ? Où est la Sibylle que j’adore comme si elle était Dieu lui-même ?

— On avait convenu que vous ne viendriez pas ici, dit Muescas, et vous êtes venu quand même. Ça ne me surprend pas de votre part, mais je ne saisis pas l’intention. Elle est dans les parages ?

— Je la sens !

Anaïs Kling avait le don d’ubiquité. Elle pouvait se trouver où on pensait la trouver. Son arme, c’est le C4. Je confiais à Muescas que j’avais lu le dossier officiel entre les lignes. Il n’était pas seul à la juger coupable.

— Je ne suis qu’un nouveau riche, n’est-ce pas ?

— Vous devez bien le savoir, si vous avez été pauvre avant d’être riche.

— Je n’étais pas vraiment pauvre.

— Ça aide, c’est sûr.

À qui se confiait-il ? À Frankie les bras coupés ou à la barbouze qui crevait dedans ? De chaleur.

— Vous comprenez qu’une fois mariée, elle devra renoncer à me tuer.

Je ne comprenais pas. Ces histoires de famille, c’est compliqué autant par les usages sexuels que par la connaissance pratique du droit civil. Trop compliqué pour moi. Je veux des faits. Je ne les inventerais pas.

— Vous allez mieux ? me demande ce type qui n’a aucune raison de s’inquiéter pour moi en dehors de la question du bouclier dont il exige que je fasse office.

— Je vais sans y aller.

La Sibylle m’avait-elle abandonné ? S’il n’y avait aucun rapport entre le cadavre de Fabrice de Vermort et Anaïs Kling, y en avait-il un entre Rog Ru et Muescas, à part le lien familial par alliance que le mariage allait souder définitivement même en cas de divorce ? Il m’apporta un en-cas.

— Qu’est-ce que vous êtes, Frank ? Un Muescas qui n’a pas réussi ?

— Ça m’étonnerait que ça explique le contraire.

— Frank ! J’ai besoin que vous m’aidiez. Vous êtes le seul. Je ne peux compter sur personne. Le mauvais coton, c’est moi qui le file, pas vous !

Qu’est-ce que je gagnais à trahir mes employeurs ? Il n’y avait pas un endroit au monde où je pourrais profiter des fruits de ma trahison. Mais je n’avais aucun ordre concernant Muescas. On m’avait enlevé l’affaire et je m’étais énervé. Voilà tout.

— Vous savez ce qu’ils cherchent dans le désert, Frank ?

— Des minerais, pas de l’eau. Ils trouvent quelquefois des traces d’anciennes civilisations et les universités occupent les lieux sans se faire prier, ce qui me fait une belle jambe.

— Vous êtes naïf, Frank ! Ce qu’ils cherchent, c’est les types comme vous, ceux qui ont fini par ne plus pouvoir faire autrement que de trouver une solution dans le désert. Personne ne connaît assez le désert pour prétendre y trouver une solution, Frank !

— Et ça veut dire que je dois vous aider ?

— Ça veut dire que sans moi, vous êtes fichu.

— Et sans moi, qu’est-ce que vous êtes ?

Pas facile de convaincre une tête butée comme la mienne, il s’en rendait compte, le nouveau riche. Comme il m’empêchait de boire, j’essayais de me connecter à ses seringues, mais il les conservait dans un bocal fermé à double tour. J’étais mal. La solution dont j’avais un besoin urgent n’avait rien à voir avec ses ennuis. Je tentais de l’amadouer.

— O.K., Muescas. Je pars avec vous.

— Mais on ne part pas, Frank !

— On va où alors ?

J’avais pris l’habitude de voyager, moi ! Les paysages pittoresques, les animaux de la nuit, les habitudes ancestrales avaient déjà laissé des traces dans mon mental. J’y tenais, moi, à cette nouvelle vie ! Il prétendait quoi, ce nabab ? Ou il comprenait et on en restait là, ou il ne comprenait pas et je le laissais tomber. Il n’avait pas le choix. Il renonça brusquement.

— On en parle demain, Frank. Je vois bien que ce n’est pas le moment. Vous pouvez coucher là. C’est douillet, vous verrez.

Douillet sans la Sibylle, ça m’étonnerait. J’ai pas l’intention de m’aimer pour trouver le sommeil réparateur dont ce minable en son genre a besoin pour blouser la société. Mais j’avais ce désir insensé de coincer Anaïs Kling dans le couloir de la mort. Je voulais savoir aussi qui avait épousé Constance. C’était peut-être un secret d’État. J’avais vraiment besoin de goûter à cette merde pour me sentir humain au moins une fois dans mon existence de merde.

— Merci pour l’invitation, dis-je en me levant aussi péniblement qu’un vieillard qui n’a plus rien à prouver.

— Ne faites pas ça, Frank ! Elle n’est pas loin !

— Demandez à la direction de changer le code.

— Ils me trahiront, Frank. Je connais ce métier. C’est comme ça que j’ai fait fortune. Je vous en supplie.

Je n’ai jamais supplié personne, sauf dans les moments de panique. Je suppose que c’est ce qui arrive à ce minable, la panique. Il en a les larmes aux yeux, la morve au nez et de la sueur plein les dessous-de-bras. C’est pitoyable. Dire qu’il nous arrive de ressembler à ça de temps en temps !

— Je fais quoi si elle arrive ? dis-je en refermant la porte.

— Qu’est-ce que vous pouvez faire, à part parlementer ?

— Je suis pas une officine de la mort ! Vous vous trompez d’adresse.

J’avais tellement envie de me faire la Sibylle qu’il n’avait pas réussi à se faire tellement il était obsédé par une mort dont Anaïs Kling avait le secret. Je pensais aussi à sa fiancée fille à papa qui me donnait des idées de violence. Avec une queue pareille, tu peux envisager pas mal de situations favorables. Il n’y avait maintenant que du pire dans son existence pourrie par une Anaïs Kling qui l’avait déjà trompé pour l’approcher de près et tenter de l’assassiner comme elle avait décimé la famille de Vermort. Ça c’était passé comment, au fait, cette tentative d’assassinat ?

— Il n’y a jamais eu tentative. Des menaces que je prends au sérieux et je sais pourquoi.

— Pourquoi ?

C’était trop demander. Le bonhomme se recroquevilla dans le sofa que je venais de quitter avec l’espoir de ne plus entendre parler de lui jusqu’à la fin de la nuit. Je demande toujours trop. On me déçoit toujours. Ça me rend nerveux comme une pucelle qui pense à autre chose quand elle pense.

— Vous ne me facilitez pas les choses, dis-je en me servant dans le bocal miraculeusement ouvert.

Ils dévissent toujours le bocal s’ils n’ont pas d’autre choix. Je profitais de cette aubaine pour multiplier la dose. C’est pas bien dangereux, ces trucs d’enfer, quand on a l’habitude. J’en avais une de spéciale à réserver pour les grandes occasions, et c’en était une. Demain, tu seras riche, Fifi, et pas de faux billets. Rien que de l’or. On irait dans le désert gratter la terre avec les ongles. J’étais pas vraiment chaud, réflexion faite. Il s’embrouilla dans des propositions que je ne pouvais pas prendre au sérieux. Voilà ce qui se passe quand la conversation tourne mal.

— Frank, je ne sais plus quoi vous dire. Vous haïssez le pognon à ce point ?

— Tu les trouves comment, toi, les femmes que tu peux pas te payer ?

— Canon !

Il riait parce qu’il avait mal. J’avais mal moi aussi, mais à un endroit précis de mon anatomie que la Sibylle seule était capable de soulager. J’aurais même pas besoin de la frapper. L’idée de la frapper ne me venait même pas à l’idée. Je pensais plutôt que c’était à elle de se réserver ce privilège.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir, Frank ? dit Muescas comme s’il s’abandonnait à l’idée que Dieu existe.

— Qui est Anaïs Kling ?

— C’est la sœur du type que vous poursuivez.

— Gor Ur ?

— Non, l’autre.

— L’autre ?

— Vous l’avez rencontré. Il vous a entubé. Et maintenant il sait tout ce qu’il voulait savoir de vous. La Sibylle l’a reconnu, mais elle ne vous a rien dit. Ce type ne l’intéresse pas.

— La garce !

Ça le fait rire, Muescas, ces détails de l’aventure. Ce type, c’était l’ethnologue du désert avec ses foutues truelles et son sable à la con ! Des regards convenus me reviennent à l’esprit. La Sibylle n’en est pas à son coup d’essai. Et le Muescas en sait plus que moi sur ce terrain. Je perds les pédales. Avec la quantité de merde que je viens de m’injecter, je ne suis pas vraiment disposé à penser quelque chose de simple.

— Elle vous mène en bateau, dit Muescas. Elle mène tout le monde en bateau. Vous ne la connaissez pas comme je la connais. C’est l’intermédiaire qu’il faut supprimer pour couper les connexions piratées par Anaïs Kling.

Ça ne m’empêchait pas d’avoir envie de coucher avec elle. Faut pas mélanger le plaisir et la responsabilité. Muescas payait bien. Avec ce pognon, j’irais loin, à condition de ne pas trahir mes employeurs. Qu’est-ce qu’ils penseraient de moi si je flinguais la Sibylle ? Ne rien faire avant de répondre à cette question par un que-du-bien. Il comprenait ça, le Muescas ?

— J’ai tout prévu, Frank.

— Je ne vous crois pas sur parole.

— D’abord le fric ?

— Ensuite l’assurance que mes patrons ne m’en voudront pas.

— Elle est métal, Frank. Réfléchissez.

Je ne les avais jamais entendus dire du mal de la Sibylle. Ça jetait un doute sur les affirmations de Muescas. Pourquoi la tuer ? Parce qu’elle m’a menti ? Elle me protégeait, j’en suis sûr. Ce qui se passe entre elle et le nouveau marié dépasse mon imagination. Je suis perdu, mais pas au point de changer mon destin sur un coup de tête. J’en ai marre de Muescas et des coups de ma tête !

— Vous énervez pas, Frank !

Il voulait dire : pas encore. Il avait les doigts dans ma cervelle. Je sentais sa présence tout près des centres épidermiques. Il tentait de se faire passer pour la Sibylle. C’était facile : je ne distinguais plus le vrai du faux. Et j’étais en manque à une seconde près.

— Vous vous foutez tous de ma gueule ! criai-je comme si personne ne pouvait m’entendre.

— Pas moi, Frank. Pas moi.

Qui était-il ? Il devenait doux, sirupeux, c’était un fruit de mon imagination, ou bien je passais vraiment un mauvais moment. Il frottait ma queue avec des substances interdites. Personne ne possède ces substances. C’était même nouveau. Sur quel plan me trahissait-il ? Puis le trou.

 

Quand je reviens à moi, si on peut appeler moi ce personnage que je ne reconnaîtrais même pas sous la torture, je suis dans la rue, à la hauteur du trottoir. Le gosse me rappelle qu’on est copain.

— T’as promis, dit-il en m’offrant son poing.

Je tape sec. Ce gosse, ça pouvait être moi, en plus vieux. Je me mis à le respecter sans condition. C’est rare, chez moi, cette docilité. Avec quoi me piquait-il ?

— Je te pique pas, mec ! T’as besoin de moi ? On est copains

— Copain, sans s. Tu vas pas à l’école ?

— Combien de temps tu y as été, toi ?

— Assez pour te corriger. Qu’est-ce que t’as comme anti ?

— Du café.

— C’est pas grand-chose le café, dans mon cas, petit.

— M’appelle pas petit !

On fera comme il voudra. Muescas m’a jeté par la fenêtre.

— Tentative d’assassinat, dit le gosse qui s’y connaît déjà en nuance.

— J’ai mal au cul !

— T’es tombé d’ssus la tête la première !

J’ai jamais beaucoup aimé les gosses, à cause de leurs exigences. Un chien, si tu joues pas tous les jours avec lui, il finit par ne plus jouer qu’avec les autres. On est tous un peu chien, mais pas autant que les gosses. Ce petit n’avait pas une trace de morve sur les joues et ça me plaisait. Rien sur les coudes non plus.

— Ils t’ont piqué ton pardessus.

— Qui ?

— Les autres.

Ils avaient esquinté les connexions en or chinois.

— Tu peux rouler sans ?

— T’inquiète.

Le gosse me porta à l’abri des regards. Ici, j’étais peinard. Il voulait dire que je pouvais attendre sans donner le spectacle de ma souffrance ni risquer de me retrouver à poil.

— Ton fric, dit le gosse, c’est du faux. Mais ça peut servir.

— Tu as ta part sur le magot ?

— Je prends l’or. On y connaît rien, nous, au chinois.

Je me mis à attendre. On me reprocherait mon inconscience. On n’a pas idée de s’ajouter le carré de la dose maximale. Muescas m’avait jeté par la fenêtre ou je m’étais imaginé que l’ascenseur était une fenêtre. Il avait disparu comme une ampoule qui grille au mauvais moment.

— Ça va, dis-je sans qu’on me demande rien. Je me sens un peu déshydraté.

— Tu buvais l’eau de la rigole quand je suis arrivée.

Arrivée. É. E.

— Il veut pas faire des fautes d’orthographe, dit le gosse qui admirait les seins de la Sibylle.

— Salaud ! me dit-elle. Tu as cru que je pouvais te trahir !

J’ai rien cru. J’ai suivi la trace de l’inspiration. Je ne savais pas ce qui m’inspirait.

— Tu ne m’as pas tout dit, Sibylle. Je me suis cru abandonné. Rien ne me fera plus mal que ça, Sibylle.

— Ferait, corrige le gosse.

Je partagerais bien les seins de la Sibylle avec lui. Il n’a pas idée du temps qu’il faut pour la satisfaire. C’est à cause du métal qui me déboussole.

— Je suppose que tu connais son nom…

— Omar Lobster. C’est l’inventeur de la colocaïne. On peut pas en dire plus devant ce gosse.

— C’est ça, dit le gosse. Faites comme si j’étais pas là.

— Tu y es, dit la Sibylle qui s’accroupit pour lui parler.

— En plein dedans ! dis-je avant de perdre connaissance.

— Il est naze, ton copain, dit le gosse.

— Il est pas naze. Il souffre. Il a trop mal. Il n’arrive pas à dormir pour rêver à autre chose.

Des fois, je me sens porté par autre chose que la pensée, comme si j’étais creux et que ce que je prends pour mon inconscient ne m’appartenait pas. Je ne suis pas habité. J’habite avec quelqu’un d’autre. C’est mon personnage. Il ne manque que le roman pour parfaire cette promiscuité. En cela, je ne dois pas être différent du commun des mortels. Il y a un gosse en moi, mort depuis longtemps, et un vieillard qui n’annonce rien de bon. L’homme que je suis ne pense pas à la place de ces deux-là. Il se bat avec la possibilité d’un autre qui serait seulement plus riche et moins emmerdé par les contingences. Rien de plus. Scatologie des minables.

 

Il fut un temps où le monde n’était connu que par les récits de ses voyageurs. On a eu le temps des historiens et des journalistes au service des corporations. De nos jours, le monde n’est plus discutable. On le prend comme il est, c’est-à-dire comme on vous le donne. On va à la guerre ou on n’y va pas. On voyage pour le compte d’une maison de commerce ou pour aller se reposer ailleurs que chez soi. Il y a des déserteurs et des réfractaires. Des gens qui comprennent qu’il est inutile de discuter et d’autres qui discutent dans leurs têtes. Ceux qui profitent à fond et ceux qui les servent. Des zones de rêve et d’autres où les circonstances vous inspirent l’apathie et la collaboration. Et moi j’étais là dans un lit douillet à me faire soigner le cul par le docteur Bradley qui se trouvait là lui aussi par hasard, là où le hasard et les circonstances l’avaient fixé comme un clou à une planche. Il avait lui aussi connu la Nation et la guerre. Il parlait une langue étrangère à la mienne, mais on se comprenait. Il comprenait tout le monde. C’était un type assez ordinaire, avec une tignasse blond blé légèrement rare sur la circonférence d’un crâne qui donnait l’impression d’appartenir à un type plutôt têtu et pas facile à raisonner. Il s’emportait avec le personnel et n’éprouvait aucun respect pour le matériel. Dès qu’il entrait dans la chambre, il fermait la fenêtre sans me demander mon avis et examinait aussitôt le fond de mon œil. Je me demandais ce qu’il y cherchait. Il me traitait gentiment de pauvre type, de malchanceux. Je parlais peu et il réagissait à mes propos avec le débit de ceux qui ne parlent à personne que vous. Ça faisait deux jours qu’on parlait des mêmes choses récurrentes. Ou bien il voulait vraiment savoir ce que je pensais de ce monde, ou bien il entretenait son cerveau avec un type qui, diplômes à part, lui ressemblait assez exactement pour mériter son attention. Il s’entourait d’infirmières ménopausées et de chats désinfectés à l’eau oxygénée. La Sibylle lui plaisait si elle s’en tenait aux usages. Il écoutait son cœur pour lui dire qu’elle n’en avait pas.

 

Muescas m’avait bel et bien poussé, sinon je ne serais pas tombé. Il avait avoué une crise passagère due à l’anxiété et au mauvais traitement que lui infligeaient les services judiciaires. Il était à l’ombre, mais on se doutait, le docteur Bradley et moi, que ce ne serait pas pour longtemps ni à l’ombre d’un cachot. Il n’y aurait pas de procès si on ne relevait chez moi aucune invalidité permanente. Le docteur Bradley prenait des notes sans en tirer les conclusions qui eussent fait de moi un pensionné de la fonction publique. Je ne lui en voulais pas, je n’avais moi-même jamais agi autrement. L’usage de mon cul se limitait à ce que la nature lui avait accordé sans me demander mon avis. Je me prêtais docilement aux manipulations. Ils avaient vissé quelque chose qui émettait des signes à intervalles réguliers. Il ne fallait pas que je m’inquiète. C’était fait dans les règles de l'art, pas expérimental du tout. Je pourrais même le gratter si l’envie me prenait de lui donner de l’importance et le regarder dans un miroir, en voir la partie visible, la moins signifiante aux yeux du profane que j’étais en matière de cul.

— Vous sortez demain, dit le docteur Bradley. Je vous présenterai ma femme. C’est ici qu’elle prend ses vacances. On en profite pour se voir. Vous aimez les crustacés ? Ils sont rares depuis que la science les utilise à bon escient.

— J’ai du mal à parler, doc. J’ai un truc ici (je désignais ma poitrine comme si j’avais oublié ce mot). Ça s’rait pas votre vis, celle que vous avez si soigneusement vissée dans mon cul ?

— Dans l’os du cul, Frank. Elle n’est pas si longue. Vous fumez ? On va examiner vos alvéoles. Mais je ne vous garde pas un jour de plus. Vous êtes invité demain par Amanda qui veut vous connaître.

— Ah, ouais ?

— Elle a entendu parler du droit à enquêter sans l’autorisation préalable de la hiérarchie. Elle veut faire un papier.

— J’ai déjà eu ma photo en première page. Paraît que j’ai meurtri Bernie. Sally va m’en vouloir à mort.

— Remarquez qu’Amanda n’a pas besoin de travailler…

— Ah, bon ?

— Elle a hérité des fonds secrets d’une zone à haut risque. Ça nous met à l’abri. Alors vous vous demandez pourquoi je travaille… Infirmière, sortez et fermez la porte derrière vous. Je vous disais que je ne travaille pas sans raison. C’est ce qui nous sépare, Amanda et moi. Elle n’a rien pu faire. On m’a envoyé ici où je suis peinard, je l’avoue, mais je préférerais habiter ailleurs qu’avec ces voyageurs de l’habitude et de la discipline. Amanda a du cœur, mon ami. Elle me consacre du temps. Elle pourrait m’en vouloir. Vous m’en voulez, vous ?

— Ça dépend de ce que vous avez fait pour mériter ça.

— Je peux bien vous le dire puisqu’on va vivre quelque temps ensemble. Amanda tient à ce que vous restiez suffisamment longtemps pour qu’on fasse vraiment connaissance.

Qu’est-ce qu’il me voulait, ce carabin ? Quel rapport entretenait-il avec l’autre carabin qui fricotait avec Anaïs Kling ? J’avais beau me marginaliser pour réfléchir, cette histoire me rattrapait toujours. Ils avaient assez de personnages pour ça. Je dissimulais ma déception. Il m’avait bien plu, doc Bradley, avec ses manières d’appréhender le monde comme s’il avait son mot à dire. Je ne me suis jamais sorti de ce genre de situation, mais je n’ai plus peur. Pas facile d’effrayer les désespérés, messieurs les maîtres de ce monde géographique. Il n’y a plus d’Histoire… La Sibylle vint me donner le sein avant que je me mette à trahir ma pensée.

— Beau cul, la belle ! fit Bradley pendant que les lèvres de la Sibylle exploraient ma fusion. Il en a un beau aussi, mais il ne pourra plus s’en servir. Vous avez des nouvelles de Muescas ?

— Il parle, dit la Sibylle. Il parle tellement qu’ils vont finir par comprendre ce qu’il dit. Il leur donne des conseils sur la manière de l’interroger.

— Vous en savez, des choses, ma belle ! Je n’en sais jamais autant de mes patients. Vous serez des nôtres ?

— Maintenant qu’elle a un gosse à nourrir… dis-je parce que je ne souhaitais pas que la Sibylle s’intéressât de près à mes rapports avec Amanda Bradley.

— Un gosse ! s’écria Bradley. C’est bien la seule chose qu’on n’a pas su faire avec Amanda. Elle vous en parlera. Elle adore parler de ce détail de notre vie intime. À qui en parlerait-elle si elle n’avait pas le sens de l’amitié. Elle a hérité de l’or et de ses anagnostes, vous savez : ceux qui lisent pendant que vous mangez. Il paraît qu’il y a quelque chose à comprendre. Elle comprend tellement qu’elle continue de s’enrichir. Ou elle ne comprend rien et quelqu’un la conseille. On vit séparé à cause de ma condamnation. J’a fauté et ils me le font payer.

La Sibylle et moi, on ne s’intéresse pas aux autres au point de leur demander ce qui explique leur existence. On est d’accord pour se laisser inviter.

Encore quelques détails à régler, dit Bradley avant de s’en aller.

La Sibylle a l’air affolée. Muescas invente des histoires devant un public de plus en plus fidèle.

Qui est Omar Lobster ? je demande.

Frank ! T’es pas sérieux, mon Frank. Ils sont en train de t’enfoncer. Muescas prétend avoir la preuve que c’est toi, l’assassin de Fabrice de Vermort. Il dit qu’Anaïs Kling est ta complice.

Je la connais même pas !

Et si c’était ta mère ?

Je sors demain. Je vais papoter avec Amanda Bradley qui n’attend que ça. Elle me réserve les sujets annexes, ceux qui alimentent son imagination. Elle a encadré la photo de ma queue avec mon nom écrit dessus. Une photo récente qui a remplacé l’ancienne, celle du temps où je gagnais ma vie en exhibant ma nature d’homme. J’avais remarqué quelque chose de pas commun dans le regard du docteur Bradley. Il prenait des photos pour elle.

Elle est en cavale, mais Raoul de Vermort est réapparu. On ne lui reproche rien…

Raoul ? Mon oncle ?

Le carabin dont tu te souviens si mal.

Lui et Anaïs…

Ouais. Fabrice…

…était ton dabe.

Elle me montrerait les photos et voudrait voir l’original. C’est une petite femme rondelette qui se trouve jolie, m’a dit le docteur Bradley. Si j’ai rien aux poumons, demain je sors d’ici au bras de la Sibylle qui donne le sein à un gosse de banlieue sans ma permission expresse. Il paraît que c’est la plus belle zone de vacances du monde. On a même empaillé à temps quelques exemplaires de la race qui y régnait en vassale de l’Empire. Produits culturels.

Comment s’appelle la fille de Rog Ru ?

T’as pas besoin de le savoir.

Le gosse montre le bout de son nez. Il joue encore à la baballe. Quelquefois avec les miches de la Sibylle qui n’y voit pas d’inconvénient. Moi, j’en vois, des inconvénients. Et je sais de quoi je parle quand je parle de cul !

T’as plus mal ? demande le gosse que l’attirail médical impressionne comme l’épouvantail avertit les oiseaux de la présence de l’homme.

J’ai que mal au cul, plus à la tête.

T’as mal où t’es tombé, constate le gosse.

J’ai mal où j’ai pas envie d’avoir mal.

Une infirmière montre le bout de son nez :

Hé ! Famille, vous avez de la visite.

Cecilia ! C’est comme ça qu’elle s’appelle, la fiancée de Muescas qui n’en mérite pas la moitié. Cecilia Russel qui joue avec l’argent comme toi aux billes.

Je joue pas aux billes !

Tu joues à ce que je te dis de jouer en présence de cette gonzesse et tu la fermes ! ¡Hola ! ¡Cecilia ! ¡Qué tal ?

Elle m’inonde de sa chair le temps d’un baiser sur la joue. Elle ne m’en veut pas. Muescas est en train de m’asticoter devant le Grand Jury, préalable aux procès-spectacle. Ils l’écoutent parce qu’il met le doigt sur les choses qui peuvent changer le monde en métasystème. Dépasser le perceptible et l’imagination n’est plus l’affaire des poètes, mais des scientifiques. Autant dire des charlatans, vu la fantaisie des hypothèses. Ce monde a besoin de fables qui ne pâlissent pas devant les mythologies. Les gens ont aussi besoin de la sensation du monde.

Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? m’exclamé-je en serrant ce qui pouvait être mon cul.

T’as rien à voir, dit la Sibylle. Mais à cause de toi, on est en train de passer des suppositions aux certitudes, ce qui n’arrange personne.

Mais c’est mon boulot !

Tu t’imagines que c’est ton boulot ! On t’a rien demandé.

Sibylle ! Je te reconnais pas !

Je te reconnais pas moi non plus ! Avant…

Avant, j’étais le désespéré de service, le bavard des douleurs et des doutes, le livre ouvert des raisons d’en finir, la madone des tentatives de suicide. J’ai bien changé, je sais. On change au fil des abus et des manques.

Je te laisse, Frank, dit la Sibylle comme si elle lisait un rapport. Tu t’en sortiras pas. Rappelle-moi de le regretter.

J’ai son numéro de portable. Le gosse pleure à chaudes larmes.

Soigne bien ton cul, Fifi, dit-il en me filant du pognon pour que je m’en sorte.

Tu viens pas avec moi, dit durement la Sibylle. Reste avec lui. Il t’aimera.

Ouais, dis-je. T’as une petite sœur ?

On entend le métal de la Sibylle pendant une longue minute, puis plus rien. On est seuls.

Seul sans s, dit le gosse qui ne se marre pas vraiment.

Avec s si je veux exprimer la profondeur et la gravité d’un sentiment que ta petite cervelle de merde ne te permet pas de vivre.

Laissez-le, dit Cecilia. Ce n’est qu’un gosse. Vous voulez un mouchoir ?

J’ai jamais eu besoin de mouchoir pour me moucher le coude. Je vais en vouloir au monde pendant une longue période de soucis en tout genre. Cecilia ouvre la fenêtre en m’appuyant sur le nez.

C’est magique, fait-elle en levant les bras comme une cabotine.

J’suis pas si con ! dit le gosse.

T’es con, dis-je à mon tour. Tellement con que tu ferais mieux d’aller voir si j’y suis.

La Sibylle elle va pas être contente si tu me traites comme ça !

Je te traite comme je veux !

Calmez-vous, susurre Cecilia. Calmez-vous tous les deux !

On a droit à un sachet de chips chacun.

Bradley vous a invité ? dit Cecilia.

Ou sa femme, je sais pas.

C’est chez moi qu’il vous invite. Vous n’avez pas refusé, au moins ?

J’ai pas tellement envie de faire la causette à votre promis vu ce qu’il est en train de comploter contre moi.

Papa arrangera ça. Ne vous inquiétez pas, Frank. Vous connaissez l’influence des petites filles sur leur papa.

Maintenant qu’elle le dit, elle fait moins nubile, moins adolescente même. Je veux bien aller coucher chez elle, pas tout seul.

— On vous en trouvera une, promet-elle en mouchant le gosse.

— J’y serai si j’ai rien aux poumons.

— Vous avez quelque chose aux poumons !

C’est fou comme les gens ne s’écoutent pas. Les conversations ne servent à rien, sinon à compliquer des rapports déjà pas faciles à entreprendre. Cependant, ces fragments de compréhension finissent par former une vérité assez proche de celle qu’on avait l’intention de divulguer avec les moyens de l’aveu. On a perdu du temps. Il suffisait de se confesser. Mais qui accepterait la mise à nu sans garde-fous, à part les ivrognes et les coquins ?

— Vous êtes un coquin, Frank ?

Ça l’amuse. Elle s’approche trop près parce qu’elle appartient à un autre et que cet autre a les moyens de me faire du mal si c’est ce qu’il a décidé de faire.

— Va voir les distributeurs, dit-elle au gosse.

— J’ai pas d’pognon, gémit le gosse. Fifi n’a que d’la copie.

— En billet d’cent, que j’ajoute pour convaincre la fille à papa qui veut me parler sans témoin.

J’imagine doc Bradley derrière un écran de contrôle. Avec des boutons plein la console et des intentions lubriques. Le gosse traverse la porte. On est seul(s) la petite fille et moi. Elle a trop de seins, mais elle m’attire. Elle a un goût de sucre quand on la lèche. Elle se parfume au sirop de grenadine. Ça colle, ça retient le glissement, on a l’impression d’avoir mal au contact de cette chair négligeable, de cette quantité qui n’est rien face à la turgescence et à l’orgasme.

— Ne parle pas, murmuré-je.

— J’étais venu pour te dire que…

— Non, rien, rien, tu ne dis rien…

— Frank. Il faut que je vous parle !

Je débande.

— C’est si grave que ça ?

— Omar Lobster veut vous voir.

— Vous connaissez Omar Lobster ?

— C’est lui qui me connaît. Il faisait noir.

— Je le verrai chez vous, demain ?

— Si vous n’avez rien aux poumons.

— Qu’est-ce que j’ignore encore ?

— Votre mère et la mienne…

— Votre mère est la mienne ! Je veux dire : ma mère est la vôtre !

— Frank, j’ai peur !

— C’est comme ça quand on comprend pas tout. Il faut tout comprendre pour en finir avec cette peur anorexigène.

— Je suis anorexique !

Je les attire. Je les prends au premier poil et elles finissent dans le frigo pour empiffrer les autres. Doc Bradley en profite pour revenir dans la conversation.

— Rien dans les poumons, Frank. Vous sortez demain. Bonjour, Cecilia.

— Comment ça va, Mike ?

— Comment va Rog ?

— Amanda se porte bien ? Aux dernières nouvelles…

— Et ce vieux Muescas qui ne vous mérite pas ?

J’enfile mes pantoufles.

— Frank, c’est grave, dit Mike en me secouant l’épaule. Ici, les gens sont en vacances ou ils travaillent pour que les premiers ne se plaignent pas du service. Vous vous êtes fait remarquer. On me pose des questions.

— Demain, il ne sera pas trop tard, Frank, dit Cecilia.

D’ici demain, j’ai le temps d’y penser.

— Ils veulent vous poser quelques questions, Frank. Vu votre état, je n’ai pas pu leur refuser une petite conversation. Vous serez seul avec eux. On a une salle réservée à cet effet. Ça arrive, Frank ! Plus souvent que vous ne croyiez.

Frankie n’est pas le seul, il veut dire. Des Frankie, on en trouve en regardant de plus près dans cette agitation de moules à la fête.

— On va te préparer, Frank. Te fais pas de bile.

— Je peux garder les pantoufles ?

— Tu peux, Frank, tu peux.

On me prépare. J’ai tellement mal au cul que je sens rien.

— Des nouvelles de mon pardessus ?

— Les gosses l’ont un peu abîmé, mais c’est réparable. On n’aura pas besoin des Chinois. On connaît la musique, Frank.

Je n’en doutais pas. Ils la connaissaient depuis que je chantais à la moindre sollicitation. Ils connaissent des tas de musique et on est autant à chanter si c’est ce qu’on nous demande. Des fois, je devrais être consterné et je ne suis que déçu.

— Faut pas t’en vouloir, Frank. C’est pas toi.

C’est un autre. C’est ce qu’ils disent toujours. Mais c’est moi, le type en chemise qui entre dans une pièce où la tiédeur est un signe d’engouement.

— Asseyez-vous, Frank. Vous n’avez pas peur de boire ?

— Je vais trinquer ?

— C’est un produit destiné à éclairer vos vaisseaux. Buvez sans précipitation. Vous voyez l’effet ?

— Je ne vois rien, mais je vous fais confiance.

— Merci de nous faciliter les choses, Frank.

— Frank est un bon collaborateur.

— Tu vois, Frank, tu as des amis ici.

— J’ai toujours des amis si j’ai de la chance.

— Maintenant je vais te brancher et tu vas te mettre à parler. Une drôle de sensation, Frank !

— Expliquez-vous !

— C’est comme si quelqu’un parlait à ta place. Au début, c’est déroutant. Mais sitôt que le contenu devient attractif pour nous, tu te mets à lutter pour que ça s’arrête. Laisse faire, Frank. Lutte de toutes tes forces. On a les moyens de catalyser ces substances.

— J’ai compris.

Je n’avais rien compris. Je savais que je devais lutter pour éviter la douleur des sondes qu’ils seraient contraints d’utiliser si je renonçais. J’avais lu des trucs sur ce sujet. Ils montraient des sondes qui n’avaient jamais servi et la légende en disait long sur l’aspect de celles qui avaient pénétré les corps tranquilles des fatalistes. J’avais compris, du moins je le disais et j’espérais que mon corps ne suivrait pas la leçon de mon esprit. Les sondes rutilaient sur une table, paquet de métal qu’ils extrayaient du désert avec la complicité de la Justice. Je me tenais à carreau, pas certain de me dominer au moment crucial.

— J’ai mal au cul, les amis. Je garantis rien.

— N’y pensez plus, Frank. C’est presque fini.

Une minute d’angoisse. Je comprends mieux que j’ai rien aux poumons. Ce que j’ai ne se voit pas. Toujours caché, le mal à Frankie, donc pas grave.

— C‘est fini, Frank.

— Vous savez tout ?

Ils rient. Quelqu’un allume la radio. Les sondes ont changé de couleur. Je n’ai rien senti. Il va falloir que je me pose sérieusement la question de savoir qui je suis.

— C’est la bonne question, Frank.

Au passage, Cecilia s’informe :

— Ça s’est bien passé.

— Comme sur des roulettes, M’adame !

— Frank, tu m’entends ?

 

J’étais plus très sûr de sortir demain pour aller faire trempette dans sa piscine en compagnie d’Amanda qui me sonderait elle aussi à sa façon. La Sibylle m’avait bel et bien abandonné à mon sort de témoin gênant. Y avait-il une autre réponse à la question que je ne posais pas à ces chercheurs qui ne cachaient pas leur fébrilité ? Qu’est-ce que je prenais depuis que Muescas m’avait jeté par la fenêtre !

On me ramena dans mon lit. Je m’en sentais d’ailleurs le propriétaire légitime. Le gosse y avait installé son terrain de jeu. Il y avait de la place pour deux. Et des boutons pour actionner les leviers.

— T’as toujours mal au cul ?

Il s’intéressait trop à mon cul, ce gosse, pour être aussi clean qu’il voulait le paraître. Je le laissais jouer à la guerre dans mes draps. Pendant ce temps, la Sibylle filait sur une route dont je n’avais pas idée. Je demandais de ses nouvelles, des fois qu’elles arriveraient jusque-là. La radio parlait encore des planeurs et du cadavre de Bernie. Un général rassurait la population. L’ennemi ne serait pas terrassé. On le ferait vivre dans une merde si meurtrière qu’il finirait par accepter de collaborer à la civilisation. Ils s’entretuent, disait le général. C’était bon signe, d’après lui.

— On peut savoir ce que j’ai trahi sans le vouloir ? demandai-je à tout hasard.

— Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, dit quelqu’un qui se laissait botter les fesses par les autres.

J’en conclus qu’on répondrait à ma deuxième question quand le moment serait venu de m’asséner le coup de grâce. Sans doute dans la nuit, ce qui ne m’empêchait pas de m’entretenir avec Cecilia de tous les potins mondains que j’étais en mesure de comprendre.

— Vous n’êtes pas très intelligent, constata-t-elle.

— Je suis pas con non plus !

— D’accord avec vous, Frank. Vous êtes comme vous êtes.

— On t’aime, dit le gosse qui salissait les draps à ma place.

Je me sentais inutile. Sentiment qu’ils s’appliquent à vous communiquer à la veille de la retraite, pas en pleine période de production. Certes, j’étais fonctionnaire, je ne produisais rien, j’exécutais, quelquefois avec un zèle de cloporte, souvent en m’efforçant de ne pas croire à l’utilité que je contribuais à rendre publique. Je n’ai jamais été franchement net. Ni même participé aux bonnes excuses qui rendent l’existence moins amère quand les autres se plaignent d’avoir perdu leur boulot.

— Pourquoi qu’il t’a jeté par la fenêtre ? demande le gosse.

— Demande-lui !

— T’auras mal au cul toute ta vie.

— Pourquoi tu dis ça ?

Pourquoi tu dis ça maintenant, voulais-je rétorquer à ce morveux qui dessinait des seins dans les draps. Cecilia discutait avec Mike Bradley près de la fenêtre de nouveau obturée par une mécanique bien huilée. On n’entendait pas ce qu’ils disaient.

— Tu entends, toi ? demandai-je au gosse.

— Problème de cul, dit-il sans cesser de jouer à la marelle avec ses doigts.

On a entendu pire à mon sujet. Pas de quoi s’inquiéter. Je profiterais du soleil dans une demeure de prince. Je pouvais m’arrêter là. C’était peut-être ce qu’ils me proposaient, au fond. La Sibylle avait-elle compris que je ne serais pas indifférent à leur offre ? Je voulais la détromper, mais je n’avais aucun moyen de communication avec le métal qui la désignait comme la prochaine victime du système.

— Frank, le docteur et moi nous  vous attendons demain à la première heure.

— Vous serez le bienvenu, Frank, se réjouissait le carabin.

— Je peux venir ?

Le gosse s’exprimait sous les draps. Cecilia se pencha et caressa quelque chose qu’elle pensait être la tête du marmot.

— Bien sûr que tu peux venir, mon chou ! Ton papa est d’accord.

J’étais censé faire oui avec la tête. Je le fis.

— Avec son mal au cul, dit le gosse, il va pas être fréquentable.

Ils s’en vont en riant. J’ouvre la fenêtre sans appuyer sur mon nez. Ya pas d’magie dans ce monde de charlatans. J’étouffais une colère sombre. Je me remplissais de ma propre merde pour ne pas chier à la face du monde. C’est ce qui arrive quand on veut se rendre utile et qu’on n’y arrive pas. Le gosse avait beaucoup de choses à apprendre et un mauvais père pour s’en passer.

— T’es pas mon père ! qu’il dit.

— Mais t’es le fils de ta mère !

— Exactement ce que je voulais dire.

On s’aimait moins depuis que la Sibylle ne nous nourrissait plus de son lait. Ça rapproche, le lait. On aurait pu être frère.

— Avec un s, dit le gosse en se marrant.

— Je sais plus, dis-je.

Je savais. J’ai toujours su. Mais ils en savaient plus que moi maintenant. Ils en savaient assez pour m’envoyer paître l’herbe du bonheur chez Cecilia où Amanda me recevrait avec une attention que je n’osais qualifier pour l’instant d’intéressée.

— T’as trop mal au cul, dit le gosse.

Il lisait dans mes pensées. Ce qui venait de changer brusquement, c’était la Sibylle. On n’en possédait plus que l’effigie mentale. On se partageait une fiction, le gosse et moi, et je me sentais l’inspiration pour continuer à le bassiner avec les produits de mon imagination sous contrôle allogène. Il m’était venu à l’esprit que je pouvais être parfaitement étranger à cette histoire. Ces problèmes identitaires ne sont pas rares chez nous. J’en avais eu vent quelquefois, quand je prêtais l’oreille aux ragots. Untel avait perdu la boule et se prenait pour un autre. Cherchez pas l’explication ailleurs qu’ici ! C’est chez nous que ça se passe. Toutes les associations humanitaires écrivaient des rapports sur ce thème porteur et on les soupçonnait de pratiques médiatiques à la limite du délit de fausses nouvelles. Je ne lisais pas les journaux sans cette saveur troublante pour donner un sens à leurs spectacles de la vie quotidienne. Je pratiquais le doute problématique et je me sentais philosophe comme tous les cons qui savent pourquoi ils votent.

Je vais passer du jour au lendemain d’un monde où la pauvreté est un signe de faiblesse à un autre où elle sert d’exemple de ce qui n’arrive qu’aux imprudents et aux ignares. J’explique ça au gosse qui ponctue ma conversation pédagogique de remarques concernant mon cul.

— Déconne pas, mec, que j’lui dis. C’est sérieux ces choses que je savais pas avant de les connaître.

— Tu déconnes. Tu sais pas faire autre chose.

— Je déconne parce que je déconne !

— Yaurait une autre explication, tu déconnerais plus.

Il joue, il joue.

— Si j’avais buté Bernie, je l’saurais, merde !

Calmez-moi si je dépasse les bornes. Mais calmez-moi avec du calme ! Un verre de vin blanc sous la tonnelle de vigne vierge. Des abeilles autour de nous. Un sujet de conversation tranquille. C’est l’été. L’ombre m’est familière. Je ressens ça comme si j’y étais ! Mais je n’y ai jamais été !

— Moi non plus, dit le gosse. je m’en souviendrais !

— On peut recommencer si vous voulez.

— Il a trop mal au cul.

— Ne l’écoutez pas. J’ai pas mal au cul.

— Vous ne pouvez pas nier que vous grimacez…

— Mais je n’ai pas la mouche !

— Mon Dieu ! Il recommence !

— Vous êtes qui, Frank ?

— Je suis Muescas. La grimace et la mouche.

— On est pas rentré… Une si belle fin de journée !

— Tenez-le. Écarte-toi, petit. Ça va gicler !

Ils ne savent vous tranquilliser qu’avec de la chimie. Un peu d’exercice me ferait du bien. Les Orientaux ont cette connaissance.

— Faites pas chier avec les Orientaux, Frank ! On est en guerre !

Moi je me sentais en vacances, mais des vacances instructives.

— Il a la dalle à cause qu’y peut pas chier, diagnostique le gosse.

Il a sans doute raison. Je suis dans le bon endroit pour me reposer. Avec la Sibylle, on est témoin que c’est pas partout pareil. Elle n’est pas là pour me contredire, je suis d’accord. On a vu ce qu’on a vu. En vitesse, c’est vrai, mais on n’a pas eu le choix. On était poussé. Je ne sais pas ce qui se serait passé sans cette vitesse. Ici, on vous ralentit. C’est bon, le ralentissement. Ça augure d’un arrêt qu’on pourra confondre avec le repos si ça nous fait plaisir. On se sent tout de suite mieux, je l’avoue. La Sibylle serait restée avec nous, je n’en parlerais même pas. Ce serait entendu entre vous et moi. Juste un clin d’œil pour se mettre d’accord sur le jour et l’heure. Demain à huit heures du matin. Amanda sera contente. Cecilia aussi. On enverra une carte postale en poste restante à la Sibylle qui passera tôt ou tard à cet endroit de mon rêve. Tu peux en être certain, Frank. Elle passera. Elle laissera cette trace. Tu suivras la trace avec les moyens de la pensée. Tu sentiras à quel point elle te précède sur des chemins que personne ne t’a demandé de suivre. On te suit, Frank, mais c’est pas de gaieté de cœur. On t’aime pas non plus. On fait notre boulot.

 

J’attendais la nuit. Le gosse avait consenti à coucher dans le fauteuil. Il avait aimé qu’on le borde. C’est pas tous les jours. Le ciel brillait faiblement dans une fenêtre qui me renvoyait ses propositions malhonnêtes. Je ne voyais rien d’autre dans la mienne. Le couloir se feutrait doucement. Les voix communiquaient sans se heurter. L’existence aime ces fins provisoires. Elle y joue la mort jusqu’à ce que ça arrive.

Gor Ur m’apparaissait alors. Je pissais avec lui. J’avais cette patience. La radio recommençait une ballade métallique de K. K. Kronprinz. Le gosse se shootait. J’observais sa transe, puis la série des soubresauts avec des intervalles de mort clinique. La télé était muette, agitée d’images du monde réel où je n’avais, comme tout le monde, jamais mis les pieds. J’attendais le sommeil sans espoir de réparations. Autant dire que je n’attendais rien. Pas un lien probant avec cet univers qui me donnait pourtant la parole. Mais pour dire quoi ? Et à qui ?

 

Entre Amanda Bradley et moi, ce ne fut pas le coup de foudre. Je n’aimai pas ses rondeurs et elle n’apprécia pas ma féminité paradoxale comme je le méritais. J’arrivais à bord d’une Chevrolet 60 décapotée au chalumeau sans aucune espèce d’intention artistique. La gosse était debout sur le siège arrière, suçant un cornet de glace comme d’habitude. Je l’avais habillée d’une jupette ras-du-cul et d’un t-shirt à l’emblème de Gor Ur. J’aurais jamais fait ça en présence de la Sibylle, mais elle n’était pas là pour m’arracher les yeux. J’en disais rien au gosse parce que je lui en voulais de nous avoir abandonnés pour poursuivre la chimère de Gor Ur, j’aurais voulu qu’elle soit là pour m’empêcher de faire du mal à ce gosse que j’avais habillé en fille. J’avais même interdit la petite culotte qui l’aurait mis à l’aise. Il/Elle me reprochait l’autorité et l’influence. Je lui avais promis la plus haute des récompenses et elle se demandait ce que ça pouvait signifier de pire que de risquer d’être démasquée chez des gens pour lesquels, par nature et aussi par origine sociale, elle n’éprouvait que du mépris.

— Si tu t’exprimes, que je dis, je te défonce à l’Iranien !

Amanda la trouva mignonne et provocante vue de profil. Mike se mit à l’ausculter avec un stéthoscope imaginaire et elle se plaignait de la froideur du métal en minaudant comme une vraie fille flattée qu’on s’intéresse à son apparence. C’était tout ce qu’il savait des filles.

— Si tu as envie de faire pipi, dit Amanda, je te montrerai.

Mike jubilait déjà dans le soleil levant. Sa bouteille rutilait sur une table où claquaient les journaux du soir. Un domestique pressé transportait des chaises.

— Ce sera une belle journée, Frank ! me dit Mike en m’offrant un verre vide.

— J’ai vu pire.

— Vous n’avez rien vu, Frank. Cecilia a du goût question ambiance de fête.

— Elle en a moins quand il s’agit de se marier.

— On peut pas dire que Muescas honorera la beauté cachée de cette fille à papa, je suis d’accord avec vous, Frank. Mais il faut lui reconnaître le charme des hommes influents. Ya rien comme l’influence pour convenir à la femme. Elle n’est pas sans influence elle-même. Rog Ru est un homme de…

— Il sera là ?

— Il est toujours là, Frank.

Je m’en doutais un peu. Carina (je lui avais donné ce nom) consentit à se laisser débarbouiller par le domestique qui avait mis un genou à terre. Amanda s’amusait déjà. C’était vraiment un boudin. Elle portait un diadème connecté avec le monde du fric.

— Elle prend des risques, Frank, dit Mike qui vidait la bouteille avec les yeux.

— J’en prends aussi.

— Pas avec le pognon, Frank ! Vous fricotez avec la mort. Vous finirez par toucher le gros lot avant l’âge.

— On n’attend personne avant onze heures, brailla Amanda qui fouillait les branches d’un arbre.

— Je voulais pas déranger…

— Mais vous ne dérangez pas ! Votre petite a un zizi.

— Je le savais.

— Vous m’expliquerez plus tard, Fifi. Vous permettez que je vous appelle Fifi ? Vous auriez fait une belle femme, vous savez. J’adore vos yeux.

— Question pampan, il est pas mal doté aussi, dit Mike qui avait eu le temps de détailler mon anatomie.

— Il a un cul en métal, dit Carina qui engouffrait des sandwiches en compagnie du domestique.

Ce minable était au garde-à-vous devant une petite morveuse que je pouvais même pas baiser parce qu’elle était ma fille. Il avait une gueule longue comme un couteau et un manche à la gomme. J’aurais eu honte à sa place, mais la gosse se trémoussait et c’est tant mieux. J’aime pas grand monde sur cette terre. Je hais tout ce qui dépasse mon entendement. Les domestiques me font gerber. Elle avait trouvé un jouet à sa mesure. Amanda s’inquiétait parce que la gosse lui ravissait de la main-d’œuvre. Elle s’y connaissait, en main, cette petite garce. Elle serait le clou de la journée et on coucherait ici cette nuit si elle ne dépassait pas les bornes.

— On reste discret sur le subterfuge, me conseilla Amanda. Inutile d’aller plus loin. Armand ?

— Yes, Madame.

— Vous gardez le secret, mon ami.

— No problemo, Madame.

Il était l’ami de tout le monde, le larbin Armand. Il cherchait les olives qui avaient échappé à un dénoyautage intensif. Carina voulait bien participer à condition qu’on ne regarde pas sous sa jupe. Amanda était aux anges. Elle me poussa dans un amas de coussins et prit place sur le rebord d’un bassin où sautillaient des poissons rouges. J’ai toujours eu un faible pour les bassins. La rivière emportait mes frégates, les bassins me laissaient le temps de m’imaginer qu’elles ne quitteraient jamais le port sans moi. Mike joignit son taux d’alcoolémie au nôtre.

— Ya pas comme un gosse pour vous rafraîchir la mémoire, dit-il. Surtout les filles qui se rappellent tout.

— Tu nous expliqueras plus tard, Mike, dit Amanda qui écaillait ses ongles.

— Je n’explique rien, ma chérie. Je participe. Vous serez des nôtres, Frank ?

Amanda me touche le genou sans le caresser. Mike sera impossible.

— Vous lui mettrez une petite culotte, Frank ?

— Pas trop petite ! dit Mike dans un souffle. Savez pourquoi ?

— Mike ! Réserve tes blagues pour ces dames. Il y en aura aujourd’hui.

— Il n’y en avait pas hier, explique Mike en agitant ses liquides. À part nous, bien sûr.

Le rire d’Amanda fait un bruit de boîte de vitesse.

— Onze heures, ça nous laisse le temps de faire connaissance, Fifi. Je connais tout le monde sauf vous.

— Frank connaît tout le monde lui aussi, dit Mike. Pas vrai, Frank ?

— Je connais les raisons, dis-je.

— Un sacré flic !

J’aime pas les jubilations des dépendants. Ça me rend nerveux. On est assez comique comme ça.

— Pas de pipi sur les coussins, Fifi !

— Elle ne se roulera pas non plus dans la paille, c’est d’accord… Amanda.

— Je dis ça parce que j’ai entendu parler de votre commerce, Fifi.

— Vous me confondez avec un autre, Amanda.

— Je suis bien renseigné… Lolo.

Ça amuse Mike. Je suis proxo parce que je m’infiltre. En plus, j’explique rien, alors ça intrigue et on se met à faire la morale à Lolo parce que Fifi est discret sur les activités secrètes de sa hiérarchie.

— Appelez-moi Lolo. Ça les déroutera.

— Ils aiment ça, être déboussolé, dit Mike. C’est porteur, hein, Mimine ?

— Vous connaissez Cecilia ? dit Amanda qui veut maîtriser le cours de la conversation. C’est une propriétaire compatissante.

Je sais pas ce que ça veut dire, mais je compatis moi aussi.

— Votre enquête avance, à ce qu’on dit, continue-t-elle.

— Si ton Muescas l’avait pas balancé par une fenêtre, elle serait peut-être terminée, l’enquête. Ça me donne soif, ces énigmes non résolues.

— Je connais pas non plus Omar Lobster, dis-je.

— Il sera là, dit Amanda. Tout le monde sera là.

— Vous ferez le poireau, Frank, gloussa Mike.

Il rit de bon cœur. Pas une goutte en service commandé, ou juste une petite pour pas perdre la main. Il était fier de sa main, le Mike. Il exhibait une stricte immobilité comme si ce pouvoir sur l’outil de travail était une preuve de probité indiscutable. En même temps, il soupirait comme une donzelle. On entendit un cri. C’était Cecilia qui venait d’apercevoir la biroulette de Carina. Elle avançait sur un nuage, la bouche ouverte et le regard oblique. Elle agitait des petites mains noires qui ne savaient pas jouer avec les éléments.

— C’est un garçon ! s’étonnait-elle encore en arrivant dans notre cercle.

— Et après ? fit Amanda.

On est de mon côté ou je suis votre ennemi.

— C’est la fifille à Fifi, chantonna Mike en dressant la bouteille dans un soleil qui commençait à montrer ce qu’il pouvait faire en matière d’insolation.

— Vous avez une fifille, Frankie ! dit Cecilia en acceptant mon baiser sur la joue. Vous voulez m’étonner, Frankie. Je n’en crois pas mes sens.

— Faudra vous y faire, Ceci, dit Mike qui cajolait d’autres surfaces. Lolo est imprévisible. Il a un cul en acier et une queue pleine de pisse.

— De sperme ! s’écria Amanda. De sperme, mon Louloute !

— Pour moi, c’est pareil, dit Mike qui sentait venir la larme à l’œil. Du moment que j’fais pas d’gosse…

— C’est pas pareil, Louloute !

C’est vrai, quoi ! Un peu de respect pour la nature. Cecilia m’offre un bras noir comme ses yeux. On s’écarte.

— Ça vous fait rien si je suis curieuse, dit-elle sous les frondaisons enivrantes.

Fifi en a vu d’autres. Lolo dirait pas ça comme ça, mais c’est kifkif.

— Papa dit que vous êtes têtu comme une mule.

— On peut, dans la police. C’est pas comme en Amérique. Trop de contraintes judiciaires, ça vous limite à l’étude sociale et ça finit toujours dans la vulgarité. Ya pas plus vulgaire que le déjà-vu. Je m’y connais. Je m’intéresse aux choses, moi. Je les vois, les choses, et elles me parlent comme si rien d’autre n’existait.

— Personne n’a résolu l’affaire Vermort.

— Un peu de respect, Mamzelle ! C’est l’affaire Fabrice de Vermort qu'il faut dire. Dossier 123456789, classé faute de preuve. Je suis à la recherche d’un élément nouveau. Je brûle, Mamzelle.

— C’est pas moi qui vous empêcherai de brûler, mon ami.

Pourtant, j’en avais, des ennuis administratifs. Qu’est-ce que je foutais là à fréquenter des rupins qui attendaient de moi que je les étonne avec les récits de ma passion ? Le monde n’a changé que sur des points de détails. Ils voulaient que j’en fasse un plat, de résistance si possible, mais je ne donne pas facilement ce qui m’appartient.

— On contrôle la douleur, dit Cecilia. Le monde appartient à ceux qui contrôlent la douleur. Faites-leur goûter au soulagement et ils envoient balader les révélations. Vous souffrez, Frank ? Ne dites pas le contraire.

— L’intensité du bobo est ma limite.

— Alors vous abusez. C’est ce que dit Papa. C’est mauvais pour le mental. Vous finirez dans un asile. Vous avez pensé à votre fils ?

— J’y pense tous les jours. Je pense à elle aussi.

— Pauvre Fifi !

Pas facile de bavarder avec les petits cris stridents de Carina. Il en fait trop. Je lui avais demandé de ménager sa quéquette. Il ne détournera pas l’attention comme c’était prévu. Je boulottais, moi ! Il pouvait s’amuser, mais sans interférer avec mes recherches canines.

— Pas de pipi dans les coussins ! hurlait Amanda.

Sous les arbres, on sentait la mer et les coquillages. Cecilia aussi sentait le crabe, la roche où s’accrochent des mollusques têtus, le filet d’écume qui reste sur la peau, frémissant comme l’huile sur le feu.

— Vous restez ? me demandait-elle tandis que la terre se dérobait sous moi.

— Faut voir, disais-je, regrettant de me faire prier par la fiancée de celui qui m’avait brisé le cul.

Je ne me souvenais pas de cette chute. Il n’y avait pas eu de douleur. Mike avait programmé une fusion parfaite. C’était un bon médecin quand il voulait et un ivrogne quand il ne voulait plus.

— Vous nous aimerez, dit Cecilia.

Elle se frottait aux fleurs pour les priver de parfum.

— Si c’est votre père qui vous envoie… commençais-je.

— Rien à voir avec mon père !

— Votre fiancé alors ?

— Personne, Frank !

Elle marchait plus vite maintenant. Encore une qui ne voulait pas mourir vierge. Elle me montra la plage où elle se noierait un jour. J’appréciai la perspective. Une barque pourrissait sur la roche, verte et presque immobile.

— Quand est-ce qu’on en a marre, Frank ?

— Vraiment marre ?

— Vous le savez, Frank.

— Je le saurais si votre promis n’avait pas jeté le doute sur mes intentions !

— Il a avoué, Fifi !

— Et moi, j’ai avoué ?

En avoir marre. J’avais entendu ça dans la bouche des vieux qui attendaient de crever dans je ne sais plus quelle zone où j’avais atterri pour les besoins d’une enquête. Ils en avaient marre de quoi, ces ancêtres ? On leur injectait de la douleur à leur demande, des petites douleurs traumatisantes qui redonnaient un semblant de compassion à leurs visages effondrés comme des murs. J’étais jeune à l’époque et je haïssais les leçons données de force à mon esprit cavaleur. Je doublais des doses en pissant dedans. Et ils appréciaient ma complicité. J’aurais pu hériter de leurs économies si j’avais voulu. Je n’aurais pas été le seul à profiter de la situation. Mais peut-être le seul à me faire coincer. Je ne sais pas où j’avais appris la prudence, ni de qui je la tenais.

— Quand partez-vous, Frank ? On s’attend toujours à vous quitter.

De quoi parlait-elle ? Il faut avoir des raisons de quitter le monde. Jusque-là, je n’avais quitté que la zone qui m’avait été attribuée. Et maintenant, je me sentais bien sous le soleil. Je n’avais jamais connu le soleil sous cet angle. Je trafiquais dans un commerce illicite pour ne pas crever de faim et on me demandait d’avoir honte sans perspective de procès. Je ne pars pas.

— La Sibylle spamme les réseaux à cause de vous, Frank.

Elle attendait un signe, je n’avais pas besoin qu’on me le dise. Où était-elle en cet instant de bonheur que Cecilia mettait à profit pour me sonder le cul ?

— Elle reviendra, dis-je sans conviction.

— Elle ne revient jamais, Frank. Vous le savez. Elle n’est jamais revenue.

— C’est un jeu.

— Elle ne joue pas, Frank. Pas avec moi.

— Papa Rog pue l’urine à plein nez !

— Papa Rog vous métallise si vous avez besoin qu’on vous rafistole le cul !

— Vous êtes jalouse, Cecilia…

— Comme une hyène !

C’était bon à savoir. Elle pouvait m’embaucher comme jardinier et s’occuper de l’éducation de ma file. Je finirais par enculer Muescas.

— La vie est compliquée, dit-elle comme si la philosophie pouvait pallier le manque de connaissance.

— Les femmes sont compliquées, c’est pour ça que j’en suis pas une.

— Vous avez bien failli !

J’aime dresser ma queue dans les circonstances, pas dans le secret des draps. Elle croit que je vais partir sans me poser la question de mon influence sur le cours des choses. Elle se met le doigt dans l’œil. J’ai l’intention d’agir par pression constante. Comme sur la peau d’un fruit. Il finit toujours par crever à cet endroit que personne n’a choisi à ma place. Ça m’impressionne.

— Omar est un homme charmant, dit-elle en examinant ces peaux encore intactes. Dommage qu’il soit en fuite. Ce doit être terrible de ne jamais trouver l’équilibre…

— Un peu comme un vélo en roue libre.

J’ai pas l’esprit aux finasseries aujourd’hui. Je veux en finir avec les salamalecs. Vous pouvez penser ce que vous voulez de moi. Je continue, accroché à la branche au lieu de jeter une bouteille à la mer. Va y avoir de l’action ! Je serai au cœur de cette tourmente. Tout finit dans le vortex provoqué par l’agitation de la surface.

— Frank ! Vous dégringolez !

J’aime ça. Je vais plus vite. En plus, ça descend. Je perds ma chemise au passage des thuyas. Elle ne me rattrapera pas. Qu’est-ce que je file ! La malchance ne peut plus rien contre mon cul en acier massif. Mais je la sens toute proche, je sens sa main qui glisse, les ongles qui cisaillent, l’haleine déjantée de ceux qui sont en train de perdre quelque chose ou quelqu’un de précieux. Je passe de la terre à la roche et de la roche au sable. J’attends l’eau où croupissent les mollusques qui ont le sperme voyageur. J’aime cette imprécision de la chute. Personne ne peut en suivre le fil parce qu’il n’y a pas de fil. J’éclabousse une marée montante. Elle est là en même temps.

— Frank ! Vous avez mal ?

Pas au cul qui a donné à la roche la leçon de la fonte au minerai.

— J’ai glissé sur quoi ?

Elle rit.

— Vous n’avez pas glissé, Frank !

— Vous m’avez poussé ?

— Vous êtes un suicidaire, Frank !

C’est pas vraiment marrant, mais on se marre. Elle est noire comme une olive mûre. La soie de ses cheveux côtoie des limaces violettes. Je tâte le fond. Il est lisse et glissant. Ma queue fait des vagues.

— Vous allez aimer ça, Cecilia !

— Venge-toi, mon amour !

Je me venge précocement. Elle est déçue. J’ai toujours été un enfant précoce.

— Je suis bien, ment-elle en sourdine à cause de la possibilité d’écho.

— Je suis bien aussi.

Faut pas chercher à comprendre. On passe de l’idée de suicide au sentiment de confort intérieur. Et puis tout rentre dans l’ordre quand on a remonté la pente. Là-haut, d’où je suis tombé, j’ai le souffle coupé par l’angor. Elle cueille des fleurs pour le déjeuner. On ne mangera pas les fleurs. On les mettra dans des pots.

— On a cueilli des fleurs ! annonce-t-elle quand on revient.

Elle les a arrachées. Elle arrache au lieu de couper. Mike n’est pas dupe. Il va chercher les vases que le domestique lui recommande de ne pas remplir avec le breuvage qui stagne dans un cratère. De l’eau ! De l’eau ! gueule Mike en courant dans la direction opposée. Il amuse Carina qui se retient. Elle se retient toujours pour les grands moments. Elle a un père pédagogue.

— Vous ne pouvez pas faire l’amour de cette manière ! nous reproche Amanda.

Cecilia rougit dans l’ébène de ses joues. Elle n’a jamais connu l’amour, Amanda le sait bien. À dix heures, on annonce le carrosse de Rog Russel qui amène les tomates du déjeuner. Il a pillé un jardin. Le domestique secoue une sauce. L’ail embaume déjà les haleines.

— Frank, je vous admire, dit Rog Russel en me flattant l’échine.

Qu’est-ce qu’il admire ? Ma convalescence ou ma turgescence. En juillet, les eucalyptus exhibent leurs troncs rouges sur le ciel bleu. La terre sera calcinée à souhait. On se promet un été d’enfer. La goélette du prince de ce monde accueillera les courtisans. K. K. Kronprinz ne rate jamais ce rendez-vous des fées. Sa musique enchantera de nouvelles acquisitions. Les presses fonctionnent déjà à plein temps. On se fait du pognon presque par habitude. J’ai plutôt l’habitude d’en manquer.

— Vous n’en manquerez pas, Frank. Il y en a pour tout le monde, affirme Rog Ru dans son fauteuil d’osier.

On assistera au combat du métal et de l’urine, K. K. K. contre Gor Ur, match nul comme d’habitude, faut pas décevoir les foules qui rêvent d’abord d’inégalité et fraternisent dans l’opulence d’un soir de fête. La liberté consiste à être là en dépit du salaire de misère et des péripéties familiales qui forment le lit du répertoire du prince et des discours politiques de son vainqueur potentiel.

— Où en êtes-vous, Frank ? dit Rog Ru. Vous avancez, paraît-il. Vous devriez en rendre compte. Vos factures énervent le service comptable. J’ai du mal à justifier à votre place.

— J’ai flambé la fausse monnaie, dis-je comme si je devais justifier autre chose que mon zèle. Je me fais nourrir en attendant de leur fausser compagnie.

— C’est pas gentil, Frank.

— C’est comme ça !

Rog a l’habitude de mes plans. Il n’en devine jamais le détail sujet à caution, mais il sait que ça arrive tôt ou tard et il s’attend toujours à une saturation du service des plaintes internes.

— Prenez du bon temps en attendant, dit-il comme s’il craignait que j’en prenne trop.

— Muescas va me le pourrir si je ne me défends pas, Rog.

— Je m’en charge. Il aime trop le pognon pour le perdre avec vous. Mais je ne vous conseille pas l’éjaculation précoce, Frank ?

Son visage se décompose à l’arrivée d’Anaïs Kling. Elle savoure déjà le moindre de ses effets. Les présentations trahissent une tension que Rog Ru s’évertue à qualifier de circonstancielle. Anaïs Kling s’approche, intangible comme un personnage qui n’a pas encore joué son va-tout.

— Monsieur Chercos, je présume ?

— En personne, bredouillé-je.

— Il a mal au cul, dit Carina.

— Drôle de fille ! fait Anaïs Kling.

— T’es pas drôle toi non plus ! lance Carina en même temps que la petite goutte qui pend au bout de sa quéquette.

— Je pensais pas à vous aujourd’hui, dis-je.

— Vous y pensez à chaque instant, monsieur Chercos. Comment expliquez-vous vos éjaculations précoces.

— Tout le monde sur le pont ! crie Rog Ru qui lance son chapeau dans les voiles imaginaires d’un navire que tout le monde ici a les moyens de se payer, sauf moi et le domestique que ça faire rire à mes dépens.

On court comme des petits fous en attendant l’arrivée de Raoul de Vermort et de Constance qui se sont arrêtés dans une boutique pour acheter des feux d’artifice. Raoul, c’est le carabin qui est revenu au château après la mort tragique de tonton Fabrice. Ces histoires de famille, c’est d’un compliqué ! Il en faut pour la télé, sinon le peuple s’ennuie et au lieu de monter sur les barricades, il s’arsouille. Faut pas non plus qu’il s’arsouille trop, le peuple. Ya des dépassements qui coûtent cher à la société. L’équilibre n’est pas facile à trouver, mais bon, ces rupins fabriquent des politiciens adroits à défaut d’être totalement crédibles.

— Il ne sera pas là, dit Constance quand elle arrive.

— On m’avait pourtant assuré qu’Omar Lobster y serait, là ! hurlai-je comme si j’étais maître de moi.

— Omar Lobster ?

Je passe toujours pour un con quand le moment est mal choisi.

— Il ne manque plus que notre ami Muescas, dis-je pour soigner ma tenue.

— Votre ami ?

Ça me rapproche du domestique, toutes ces questions. Je lui pique ses airs de pimbêche, ce qui ne me sauve pas du naufrage relationnel, mais m’en donne une excuse valable aux yeux de ce beau monde de laids de la figure. Limitons-nous pour l’instant à leur apparence. Le chapeau de Rog Ru m’est revenu. Je joue avec sans connaître les règles.

— C’est comme à saute-mouton, Frank ! crie Amanda que je n’étonnerai plus.

— Y comprend pas ! fait Carina qui me connaît comme si j’étais sa fille.

— T’es con ou quoi ? beuglé-je en direction du domestique.

— Moi ? Monsieur !

Touchée, la valetaille. Je sais comment les traiter moi aussi, ces besogneux du service rendu. Je serais riche, tiens, si j’étais pas si honnête. Mon honnêteté, ça me rend pauvre. Tandis que toi, t’es pauvre parce que t’es pas riche. Il hausse les épaules parce qu’il connaît mon discours.

— Allez ! Allez ! Armand, filez à l’office. On n’a plus besoin de vous, paillonne Cecilia.

— Pour l’instant, Madame ! Pour l’instant !

Il se carapate. Trotte, mon joli canasson. Je te monterai l’année prochaine.

— On joue ! rappelle Rog Ru qui a retrouvé son chapeau et la bonne humeur.

Carina ne veut plus jouer.

— C’est une honte ! se mouche Anaïs Kling qui prend à témoin le coude de son cousin Raoul.

— En effet, dit celui-ci.

On n’en dira pas plus pour l’instant. On se remet à tourner en rond pour s’asseoir sur le chapeau.

— Vous gagnez tous ! se plaint Amanda.

— On n’est pas sorti de l’auberge, me confie Mike Bradley qui n’a pas envie d’en sortir. Vous ne buvez pas ?

— Je m’kol.

— Ah ! C’est autre chose. Faut s’y connaître. Comment va ce cul, Fifi ?

— Ça va, Mimine. Ça va.

— Qui c’est qui manque ?

À part Omar Lobster, personne. Ils sont tous là autour du cadavre de la victime. Anaïs Kling, qui fricote avec le nouveau comte, Raoul de Vermort. Constance de Vermort qui a épousé un inconnu que j’appelle Omar Lobster. Muescas qui vient d’arriver sur un tandem que Cecilia admire aussitôt. Roger Russel qui donne des coups de poing à l’intérieur de son chapeau en me jetant des regards complices comme si j’avais compris où il voulait en venir. Amanda et Mike Bradley se tiennent à l’écart, serviables comme des religieuses à qui on n’en demande pas plus. Sans Omar Lobster, cette assemblée de suspects ne sert à rien. La Sibylle m’avait prévenu. Tu vas te foutre dans la merde, Fifi. Si j’y étais, pour l’instant ça sentait la fleur d’oranger et le lys gluant de mes imitations.

— On dirait que vous n’avez jamais joué, Frank, me taquine Amanda en me refilant discrètement le faux chapeau.

On appelle comme ça le chapeau trompeur. Elle sait trop que Rog Ru n’aime pas ces ruses qu’il qualifie d’enfantines. Il s’y laisse pourtant prendre facilement.

— Comme un gosse, précise Amanda.

Il boude, le grand patron. Mais sa tête n’a pas cessé de contrôler les flux internationaux. Le domestique relaie discrètement des données paramétriques d’une importance capitale pour l’équilibre de nos forces face à l’adversité. On se déchire pour les brevets et les possessions minières, toujours à l’œuvre des compensations posthumes. Rog n’aime pas ma manière de proposer mon cul d’acier à des enculeurs professionnels qui mangent son pain quand il a le dos tourné. Il travaille à ma perte.

— Ne pensez pas à une petite pluie salvatrice, Frank. Il n’y a aucune chance que ça arrive. Venez, les enfants !

Je ne me serais jamais amusé autant de ma vie si ça m’avait amusé. Je n’avais même l’air de m’amuser. Je tournoyais pour perdre le sens de l’équilibre et avoir une bonne excuse pour m’éclipser avec les grands. Chaque fois que je posais mon cul sur leurs chaises de fer forgé, je crépitais comme un aimant et on me posait des questions que je prenais à la légère.

— Il dit que c’est une question de différence de potentiel.

— Le courant passe entre les chaises et lui.

— On ne peut pas avoir de la chance avec tout le monde.

— Il n’a pas de chance ! Pourquoi s’assied-il sur ces chaises ?

— Il est mieux ici, avec nous.

— Tu ne réponds pas à la question, ma chérie !

C’était dense, très dense. Moi même j’avais du mal à saisir le sens à donner ou à prendre. Je collectionnais les zéros. On aurait pu avoir pitié de moi. Mais je me dressais sur les cadavres de mes mauvais calculs stratégiques, comme un général menacé par la disgrâce. Rien ni personne n’aurait d’importance s’il m’arrivait malheur.

— Il ne vous arrive rien, Frank, me dit Rog Ru en passant pour me décoiffer (c’était le jeu). Vous feriez mieux de rester avec nous jusqu’à la fin de l’été.

Pendant ce temps, le monde disparaissait dans les flux, les flux remplaçaient le monde et je n’avais plus aucun sens. Non, merci.

— Allez hue ! beuglait Rog Ru en s’élançant à la poursuite de la petite bite que Carina lui promettait s’il répondait à une question qui devait rester secrète pour moi, moi qui n’avais cherché qu’un peu de vérité pour modifier un détail qui me tenait à cœur.

— N’en parlez pas, Frank ! Je vous en supplie, n’en parlez pas !

Muescas attendait le moment de me surprendre. Il se tenait à bonne distance d’Anaïs Kling, suant comme un fruit mûr. Ses lèvres tremblaient légèrement. Il avait l’œil globuleux des hypermétaboliques. Chaussé de bottes de cavalier, il attendait que Cecilia eût envie de monter sur son tandem. Il ne pouvait pas dissimuler cette impatience et ça le rendait accessible à toutes les hypothèses d’amour. La Carina qui me revenait avait perdu sa jupette. Elle craignait pour son zizi. On allait descendre sur la plage pour se baigner avant le déjeuner. Cecilia se mordait les lèvres en pensant à l’éclair de mon sperme. J’aimais bien gicler dans l’eau, moi, comme les oursins. Ils se dispersèrent dans un nuage de poussière bleue, résidu des abus de substances toxiques. Rog Ru me poussa dans un salon que le domestique occupait déjà de sa splendeur outragée.

— Je vous présente Omar Lobster, dit Rog Ru en désignant ce type improbable qui venait de courber l’échine devant des exigences aussi saugrenues qu’inacceptables.

— Je regrette de vous avoir mené en bateau, monsieur Chercos, me dit ce faux laquais aux fausses moustaches de circonstance.

— Je crains pas le ridicule, sifflai-je en même temps que mon verre.

— La question n’est pas là, dit Rog qui s’y connaissait en matière d’à-propos.

— Constance est au courant ? demandai-je comme si je ne le savais pas.

— Constance ne me connaît pas, dit Omar Lobster.

Qu’est-ce que ça expliquait ?

— Il faut retourner dans la zone franche, dit-il. On y sera à l’abri.

— Les oreilles indiscrètes, fit Rog en traçant avec son index un petit cercle explicatif.

La voiture nous attendait. Les vacances se terminaient sur ce. J’en avais la gorge serrée, de dépit et d’impatience. Rog ne nous accompagnait pas. Il promit d’être un parfait grand-père pour Carina qui était loin de s’attendre à se retrouver seule dans ce monde si étranger à son attente.

— Elle s’y plaira, Frank, m’assurait Rog à la portière que je ne me décidais pas à fermer comme ma gueule.

Plus rien à dire tant qu’Omar Lobster ne m’aurait pas affranchi. Il leva le pouce pour me signaler la présence constante des satellites de l’écoute universelle. La PCSEU. Putain ! Ça sonnait bien, surtout en anglais. Pisse est-ce you ? Une bonne question à ne pas poser à la Sibylle.

Une heure plus tard, on était loin d’avoir l’espoir d’arriver avant la nuit. Omar Lobster avait prévu des sandwiches et de la poudre de perlimpinpin. Il me proposait des boissons non commercialisées et des dragées expérimentales qu’on avait testées sur les jeunes communiantes et sur des vierges musulmanes. On en savait assez pour chiffrer les flux. Il ne savait pas quel était le but poursuivi. Il ne connaissait que les implications commerciales. Il n’avait jamais fait de politique et maintenant qu’il avait des emmerdements, ça lui manquait.

— Ça ne vous manque pas, à vous, Frank ?

Il conduisait comme une gonzesse, ne respectant que les gosses de moins de dix ans. On n’avait aucune chance de rencontrer des gosses sur cette route interdite. Il n’écrasait que des animaux furtifs qui n’avaient pas le temps de se plaindre.

— Ce qui me manque, Omar (j’avais du mal à appeler comme ça un type qui ne méritait pas de porter le nom d’un crustacé), c’est la routine. Mais je ne suis pas insensible aux charmes de l’aventure.

Je crânais un peu parce que je ne le connaissais pas. Ces savants qui se prennent les pieds dans la réalité géopolitique me rendent prudent quant à l’avenir des concierges qui se prennent pour des flics. On avait un destin commun, Omar et moi : on filait du mauvais coton et on le filait mal. Ça ne le faisait pas rire du tout.


 

Troisième épisode

PÈRE ET FILS

— Courez, Frank! Courez! Ils nous bombardent !

Qui ça, ils ? Omar Lobster venait de disparaître dans l’explosion d’une bombe. On arrivait. Il avait arrêté la voiture sur la roche. Ou bien c’était une espèce de béton lisse comme de l’ivoire. L’étendue de la zone atteignait l’horizon. Pas un repaire à part le soleil dans un ciel blanc. L’air provoquait un silence pesant. Pas une trace d’érosion ni d’eau. Pas un joint de dilatation. Cette surface accrochait. Elle ne se rebellait pas, mais elle ne cédait rien non plus de sa matière innommable. Omar avait sorti un plan et il l’examinait à la boussole. Il prétendait connaître le chemin. Il ne s’était jamais perdu, voulait-il dire, mais ça pouvait toujours arriver. L’effet d’horizon était dû à un mirage et le mirage lui-même dû à l’émanation d’un gaz inconnu qui faisait l’objet d’études. Comme si ce genre de détail pouvait rassurer tonton Frankie !

Puis les bombes se sont mises à tomber. Premier réflexe, je regarde le ciel et Omar me demande de courir. Rien dans le ciel, pas un oiseau de mauvais augure comme ils avaient l’habitude d’en lancer aux trousses des déserteurs et des renégats. Qu’est-ce que j’étais, moi ? Ni l’un ni l’autre. J’avais simplement renoncé à passer pour un con aux yeux de ma famille. Et je me retrouvais dans cette zone où rien n’est mesurable si on ne s’en approche pas assez. Qu’est-ce que je pouvais approcher, à part le cadavre de mon ami ? Dans ce moment de panique extrême, j’aurais voulu qu’Omar Lobster fût mon ami, mais il venait d’être sublimé par une explosion redoutable qui avait atteint mes centres vitaux avec la même force génératrice. Je courais au milieu des éclats qui foraient ma chair tétanisée. Mais je ne trouvais pas les deux seuls objets auxquels j’aurais pu me référer pour tranquilliser un peu mon hypophyse en fusion. Je rapetissais.

Je craignais pour mes yeux. Je me fichais du reste pourvu que mes yeux demeurassent intacts. Mourir aveugle ou dans l’obscurité, j’en avais cauchemardé toute mon enfance. Aucune douleur ne pouvait vaincre cette obsession pour la remplacer par du noir intensifié par du son et de l’air saturé des produits de la combustion. Je voulais tout savoir de la mort dans un dernier instant de connaissance pure, vierge de toute salissure, sans publicité excessive, comme un pilote qui s’applique à ne pas distraire son attention en donnant un sens précis aux variations de la même combustion cette fois enfermée dans une chambre de fonte d’acier et d’usinage précis. Chaque explosion provoquait le glissement de mon corps sur cette surface réelle capable de m’inspirer la non-réalité qui constituait le seul danger véritable de notre monde. On était bien loin de l’imagination. À force de fantaisie, on n’était plus inspiré par la réalité, mais par ces fictions purement formelles qu’on prenait pour les trésors de l’esprit aux prises avec la fatalité. Des fragments d’un autre métal heurtaient mon propre métal et je m’apercevais avec tristesse que l’existence m’avait fusionné plus d’une fois comme suite à des accidents dont je n’avais pas le moindre souvenir. Par exemple, ma mâchoire inférieure était retenue par des crochets en acier dont l’un d’eux venait d’être rompu par un éclat mieux trempé. Ils trempaient leurs métaux dans la chimie extraite des corps vivants. J’avais vu ça dans une usine souterraine dont la cheminée se dressait au milieu des arbres décimés. Ils commençaient par forger le corps. Ils obtenaient un liquide parfaitement en phase avec la mort qui se manifestait par des traces de néant. La matière devenait rapide. Les types qui se consacraient à cette tâche travaillaient nus. Ils éjaculaient à proximité des fusions. Pas une femme pour créer l’illusion de l’amour. Ils descendaient les barres de métal en actionnant des motorisations complexes que seul un programme pouvait maîtriser dans cette ambiance de métal et de chair, de fusion et d’excrétion glandulaire, de sperme et d’acides sublimés. Mon père dressait sa petite queue dans l’entrebâillement de sa combinaison d’essayiste, gueulant comme une bête chaque fois qu’on lui appliquait les principes de la mort métallisée. Les syndicats cultivaient en secret le culte de l’urine. Gor Ur devait bien se marrer dans sa tente du désert. Il était joignable par Internet.

Ce sol n’était pas de l’acier, mais il en contenait. Il sentait la merde. Les fragments létaux sifflaient au-dessus de ma tête. De temps en temps, l’un d’eux me déchirait en surface et je songeais à l’oblique qui menaçait mon intérieur avec une probabilité impossible à mesurer avec les moyens du bord, c’est-à-dire avec ma seule chair. Assourdi, mais pas aveugle, je me traînais sans instinct dans une direction qui avait peu de chance d’être la porte de sortie. Il me sembla entendre les cris d’un homme qui pouvait être Omar Lobster, mais on ne m’avait pas expliqué qui était cet homme et en quoi il pouvait changer le cours de l’enquête. Et comme depuis peu il n’y avait guère de différence entre cette enquête et ma propre existence, j’étais devenu une cible facile en proie aux tourments de la dépression en attendant d’être vaincu par la mélancolie. Le film qui défilait sur l’écran de ma trouille mettait en scène un enfant qui en savait trop et qui était en même temps jaloux de la connerie intrinsèque de ses compagnons de jeu. Une enfance habitée par le sexe et peuplée de sexes probatoires. J’avais été au cœur d’une expérience scientifique, mais les vieux ne m’en avaient jamais rien dit. Mon père enculait ma mère deux fois par jour pour ne pas lui faire de gosses. C’était ça, l’amour. Le mécanisme de l’érection contre celui d’une indifférence calculée au fil d’une autre expérience qui était celle du renoncement à toute dignité.

 

J’avais des problèmes. Sans Omar Lobster, je ne signifiais plus grand-chose. Puis le bombardement cessa d’un coup. Une poussière brûlante retomba. Je la sentais travailler mes blessures, mais dans quel sens ?

— C’est bon pour le sang, dit quelqu’un qui ne pouvait pas être Omar Lobster.

Ce n’était pas la Sibylle non plus. C’était un être dont la parole même ne m’inspirait rien qui fût en relation avec ma mémoire outragée. Je levais la tête, ne comptant que sur l’horizon pour mesurer ma défaite, mais l’homme me parlait du bienfait des poussières qui m’envahissaient. Il frottait même mes blessures avec une main qui me voulait du bien.

— Vous êtes tombé de là-haut ? me demandait-il. On n’aime pas beaucoup les chasseurs par ici. Mais vous êtes le bienvenu.

Des gosses imitaient le bruit des chasseurs. Une femme conseilla la prudence. Ils allaient peut-être revenir. Ils étaient rapides et imprévisibles. Elle insista pour qu’on mît les enfants à l’abri. Je les entendais parler d’un monde que je ne connaissais pas. En principe, les zones franches ne sont pas habitées.

— Vous n’avez rien à craindre, dit l’homme que tout le monde semblait écouter. Ces blessures ne valent rien. C’est vite passé. Vous ne souffrirez même pas.

On me transporta, face contre terre parce que le ciel pouvait abîmer mes yeux. Il faut installer des filtres entre les objets et le cerveau. Je voyais la terre à travers la transparence d’un brancard. L’odeur des hommes m’envahissait.

— Vous pouvez regarder, dit l’homme qui semblait assis sur mon dos.

Je voyais une entrée dans la terre, si on pouvait appeler ainsi cette matière peut-être artificielle. Elle avait été creusée par une bombe à l’endroit d’une fragilité imprévue.

— On creuse par-dessous, me dit l’homme. C’est possible. Vous verrez.

Je n’avais vraiment pas envie d’être le témoin de ce genre d’activité. On me contraignait à pénétrer en dessous de la zone, dans un endroit dont je n’avais pas la moindre idée et dont le principe même ne pouvait pas emporter mon adhésion. Mais j’acceptais l’invitation sans broncher. Le type parut satisfait.

— Vous êtes un homme ou une femme ? me demanda-t-il.

Je devais être salement amoché. J’avais peut-être même perdu mon plat de résistance. L’angoisse me tenaillait les chairs à l’endroit des amputations et des arrachements. On descendait dans la roche creusée à la main. La couche supérieure disparut dans l’ombre et une nouvelle lumière éclaira les boyaux miniers qui s’entrecroisaient dans un bruit de ferraille, peut-être les wagons qui remontaient le minerai.

— Oh, non ! fit l’homme sur l’air du blues. Il y a belle lurette qu’on n’y travaille plus. En fait depuis qu’ils ont recouvert les chantiers. Ils ont travaillé des années sans nous demander notre avis.

Il s’en passe des choses en surface sans qu’on nous mette au courant !

— Le sol de l’Afrique est maudit, précisa l’homme qui s’agitait sur mon dos comme si on approchait de la fin du voyage.

Je le regardais. Il était noir !

— On est tous de la même race, plaisanta-t-il.

Ils avaient fait le coup aux Chinois et aux Arabes ! Peut-être même aux Perses et aux Mongols. Cet homme était d’un beau noir que j’avais observé dans les manuels de Mise en Forme, la MEF. On se penchait sur ces quadrichromies avec la curiosité de l’enfance pour les insectes. On ne savait rien du langage ni du sexe. On nous disait qu’ils avaient cessé de se reproduire à cause du pillage de la terre par leurs propres princes. Rien n’avait été possible sans ces princes dévastateurs. De quoi parlaient-ils ? On n’en savait rien. On savait que cette race avait disparu et qu’elle n’avait pas fait partie du plan OETDLMR. On avait rassemblé les métis pour leur expliquer la banalité de la situation. On craignait une vague de suicides. On les piquait à l’Iranien dont le cours avait chuté à cause d’une fausse nouvelle, on ne savait plus laquelle. Pendant ce temps, les princes africains fertilisaient des blanches et les princesses se donnaient aux plus offrants. Non, je n’avais pas idée de ce qu’il s’était passé à cette époque, l’homme qui accompagnait ma descente dans la terre avait parfaitement raison sur ce détail de l’Histoire. On entra dans une salle qui ne pouvait pas être une chambre. Ils étaient nus et j’étais écorché vif. Cet arrachement avait un sens, je n’aurais su dire lequel, mais je supportais moins l’idée que j’avais perdu un ou plusieurs membres dans le combat qui n’avait mis en jeu que ma panique et mon instinct de conservation. Pas l’ombre d’une trace de honte dans cette chair mise à nu. S’ils avaient de la peau en réserve, elle était noire et je n’avais aucune envie de changer de couleur. Une femme nue m’examina de près. Elle entrait dans ma chair et en ressortait avec la même patiente indifférence.

— Ce n’est rien, disait l’homme de sa voix qui contenait les tranquillisants appropriés.

C’était ce qu’il disait toujours aux écorchés de la surface. Ils les maintenaient en vie jusqu’à que la chair n’en puisse plus de souffrance et de lente détérioration. La femme m’autopsiait. Ils rédigeaient des rapports en échange de l’eau et des semences. Il ne pouvait en être autrement. L’homme croyait me rassurer en m’affirmant que je referais l’amour. La femme semblait en douter. Je surveillais son regard.

— Vous allez bien manger et dormir beaucoup, dit l’homme dont je vis la queue pour la première fois.

Je pouvais entendre le bruit de leurs activités. Ils n’arrêtaient pas de creuser, dans tous les sens. Mais ce que préférait le vieux, c’était creuser vers la surface, à cause de la lumière dont il aimait les effets sur la peau de ses semblables. Ils étaient tous couverts d’une sueur constante. Ils avaient des dents parfaitement blanches et leurs enfants apprenaient en jouant.

— Madame vous conseille de ne pas penser aux femmes, traduisait le vieux.

Ils riaient. Je leur demandais des nouvelles d’Omar Lobster, à tout hasard.

— Il aime trop les femmes, dit le vieux.

Et c’est tout ce que je pus savoir de mon compagnon avant de perdre connaissance. Puis je me retrouvais devant un miroir, parfaitement noir des pieds à la tête. Pas belle, mais séduisante toujours à cause de mes contrastes hermaphrodites. Ils me nourrissaient par le cul à l’aide d’une sonde que mon impatience électrisait comme un éclairage public. J’étais horrifié. Papa Frankie est tout noir ! Maman Chercos ne va pas en croire ses yeux. Le fils me traitera de sale nègre. Un traitement de surface onéreux et inefficace me donnera à réfléchir sur le sens à accorder aux erreurs du passé. Les Blancs avaient transformé en industrie ce qui n’était qu’une pratique sociale. Le seul vrai crime humanitaire jamais commis l’a été par une race. Voilà ce qu’on m’enseignait maintenant.

 

Avant, tu t’asseyais sur un banc pour étudier et tu écrivais sur un pupitre. Maintenant, tu n’écris plus et tu ne fais aucun effort pour apprendre. Tu n’es pas assis, mais couché. On te nourrit pour te conserver. Même ces Noirs connaissaient la musique. Omar Lobster était blanc, lui ! Et il en savait trop. J’étais noir et je ne savais rien !

— Accepterez-vous un jour l’idée que nous n’avons jamais existé que dans votre esprit ? Que nous sommes le produit de votre imagination ? Vous n’avez pas d’imagination. Ils vérifieront toutes vos données. Vous n’avez pas été paramétré pour mentir. Dans cette peau, vous êtes le prisonnier de vos propres idées.

Le vieux Noir m’était beaucoup moins sympathique. La femme continuait de frotter mes blessures avec son onguent magique, mais cette fois il s’agissait de cicatrices qui devaient disparaître pour que le subterfuge fût parfait. J’accordais une importance exagérée à cette perfection parce que j’étais sous l’emprise de leurs drogues.

— C’est bon signe, disait le vieux à la femme. Il va faire sensation.

Perspective qui m’angoissait au point qu’on se mit à buriner mon acier pour diminuer son influence. Ils allégeaient mes objets métalliques comme les bielles d’un moteur de compétition. En plus, je pèserais rien !

— Omar Lobster vous souhaite un prompt rétablissement.

Ils n’avaient jamais entendu parler de la Sibylle.

— A-t-elle existé ? me demanda le vieux.

— Frankie est noir-eux ! Frankie est noir-eux !

C’était les gosses de mon quartier. Ça faisait sourire le vieux que j’évoque ce passé douteux. Frankie est noir-eux ! Frankie est noir-eux ! Et Lolo a une gross’queue ! Je rougissais en ce temps-là.

— Encore un peu de patience. Vous permettez que je vous appelle Frank ? J’ai connu l’Occident. J’en suis revenu avec un trophée.

— Une couille ?

— Un fragment du métal qui fusionnait entre eux et nous.

— Mon père était ouvrier. Adressez-vous à lui.

— D’accord, Frank. On remet ça à plus tard.

C’était peut-être eux qui bombardaient la surface. Ils possédaient des canons et bombardaient les voyageurs pour leur changer la peau. Omar Lobster avait de l’avance sur moi parce qu’il cicatrisait plus vite.

— Non, disait la femme. On ne vous veut pas de mal.

 

Le lendemain, je me baladais en laisse derrière un cerbère que je ne pouvais pas confondre avec mon ombre. On examinait l’état des cicatrices sans le moindre respect pour ma nudité outragée. Les femmes pensaient à voix haute que j’avais perdu ma virilité, celle-ci consistant à bander et à éjaculer. Je bandais et j’éjaculais dans ma tête, commentaient-elles dans les rangs. J’en avais mal au cul.

Les enfants, eux, demeuraient observateurs du moindre changement qui eût contredit la théorie qu’ils étaient censés accepter sans discuter. J’en parlais avec eux, le cerbère ne voyant pas d’inconvénient à obéir aux consignes. Pas une petite fille dans cette assemblée de pénitents studieux. Rien pour provoquer la rébellion sexuelle. On me montra comment creuser la roche. Là-haut, promettaient-ils, tu creuseras la surface. Et ils me pinçaient comme si je devais sortir d’une hallucination dont j’étais le seul responsable.

Avec le temps, je devins l’observateur de tous les instants. La masturbation me donnait un avantage sur leurs orgies. Elle ne concernait que moi. Je refusais les avances avec l’aplomb d’un repenti. Seule une petite fille m’eût détourné de cette obstination, mais ils ne m’en amenèrent jamais.

— Le temps est venu de remonter à la surface, dit le vieux. Tu vas creuser pendant des années. On te souhaite bonne chance.

Le temps ne pouvait pas avoir passé en si grande quantité ni menacer de multiplier les difficultés pour que rien d’autre n’arrive jamais. Je me laissai conduire à la limite où la roche semble se finir. L’endroit était obscur. J’étais empalé sur un poing qui constituait toute ma force. Ça avançait vite ! La main d’Omar Lobster m’extrayait de ce cauchemar. Il n’y avait pas plus de Noirs que de Blancs en broche. Ya des visions d'enfer qui laissent des traces. J’étais bon pour un traitement total. Personne ne souhaite être traité totalement. Je promettais de m’en tirer avec le fragment infime qui me rappellerait à tout instant que j’avais touché le fond.

— Vous les avez vus ? me demanda Omar Lobster.

— Ils sont noirs, Omar ! Je n’en crois pas mes yeux !

— Noirs ? Les chasseurs ?

En principe, ils étincelaient dans le ciel comme autant de miroirs. Qu’est-ce que j’avais perdu dans la bataille ? Omar comptait. Il n’en finissait pas de compter mes blessures sans les décrire. Le soir tombait. Les nuits sont fraîches dans le désert. On coucherait dans la voiture et dans le même duvet.

— J’ai ce qu’il faut pour arrêter les hémorragies, dit Omar Lobster.

Je l’entendais fouiller et se plaindre du désordre. Le ciel devenait opaque comme une vitre dépolie. Il se rapprochait aussi, par un effet d’optique impossible à contrecarrer. Je subissais mes propres efforts pour me sortir de ce pétrin insensé.

— La kolok vous sauve ! exultait mon compagnon.

Plus loin, les Noirs rebouchaient le trou que j’avais creusé de mes propres mains.

— Pour la couleur, dit Omar Lobster, je crains de ne pouvoir rien faire. On verra ça plus tard.

Il n’avait plus le temps de réfléchir, lui qui possédait un cerveau à l’épreuve de l’ignorance et de la connerie. La nuit tombait sur mon innocence. On s’empressa de rejoindre la voiture qui n’avait miraculeusement pas souffert de la mitraille et du feu. Omar prétendait avoir une expérience relative du combat étant donné qu’il n’avait jamais participé qu’à des assauts incompréhensibles. Si ce génie du raisonnement n’y comprenait rien, j’imaginais clairement en quoi consisterait mon rôle si on m’engageait dans cette tactique du terrain miné.

— Demain, on change de décor, dit Omar Lobster avant de trouver le sommeil.

Nuances qui nous séparaient à jamais d’une amitié indestructible : je ne changerais jamais de peau ni d’insomnie. J’améliorerais peut-être mes techniques d’approche de ce monde compliqué par les hommes et ignoré par les bêtes et les idiots. J’avais ma place parce que je me distinguais nettement de l’utile et de l’agréable. La nuit est une habitude ou c’est un mal nécessaire.

 

L’horizon de ces nuits d’attente est impossible à situer par rapport à des lignes de fuite qu’il est aussi impossible de tracer à cause de l’absence d’objet. Je suis sorti plusieurs fois de la voiture en m’appliquant à ne pas réveiller mon compagnon. Le sol demeurait obstinément noir, sans la trace attendue d’une civilisation dont je pouvais être le témoin ou le fou. Était-ce la terre ou une matière inventée par l’homme pour cacher la trace de ses travaux destructeurs ? Je relevais des fragments parmi ceux qui m’avaient atteint. La seule vie possible était la nôtre. Ça devait vouloir dire quelque chose, mais quoi ? Omar Lobster ne me parlait jamais de ce qu’il fallait conclure avant que cette fragmentation ne rejoignît le tout formé par la surface et ce qu’elle recouvre. J’avais beau agiter mon bocal, j’étais intellectuellement bloqué par l’aspect de la surface et de sa fragmentation en voie de résorption. La Sibylle me réveilla au beau milieu d’un rêve pornographique.

— T’es pas mort, Frank ?

— J’crois pas ! Je dormais !

 

Le jour se levait. J’avais dormi cinq heures sur un monticule, rareté des zones franches. Plus une trace de fragment ni même de la voiture. Il y avait une autre voiture et c’était celle de la Sibylle. Où était passé Omar Lobster ?

— Il travaille pour eux, Frank.

Eux, pour la Sibylle, c’était forcément les Urinants. Je la touchais comme si je craignais d’avoir affaire à une vision acide. Elle me touchait elle aussi avec la même sensation de problème à résoudre dans l’urgence.

— Comment c’était avec les Bradley, Frank ?

— C’était bien, Sibylle. J’ai pas beaucoup baisé, mais c’était bien. J’crois même ne pas avoir baisé du tout. Tu sais ce que c’est, Sibylle ?

— Non, Frank. Je sais pas ce que c’est.

J’aurais pu l’appeler « mon amour », mais j’y arrivais pas.

— La vie est dure pour les Noirs, Frank.

J’avais jamais vu un Noir avant d’en avoir vu autant. Pas même dans un miroir.

— Avec un peu de chance, dit-elle, on y sera avant la nuit.

— On s’ra où, Sibylle ?

— Dans un lit !

Elle a de quoi manger, des trucs pour touristes fabriqués à la campagne. C’est salé et je grimace comme un singe qui se regarde. Le pinard coule facilement dans cette gorge qui n’a pas bu du naturel depuis longtemps.

—Depuis combien de temps, Sibylle ?

Je dois mettre le mot « Sibylle » à la place du mot « je t’aime ». J’ai de mauvaises habitudes depuis l’enfance, pas seulement la masturbation et le mensonge pieux. La plupart de mes défauts pallient une sensibilité à fleur de peau. Je ne vais pas changer le monde, je sais, mais je fais ce qu’il faut pour ne pas changer d’identité à la moindre sollicitation érotique. La Sibylle est ma témoin. J’voudrais pas aller plus loin sans ce tas de précautions qui font de moi un emmerdeur.

— Qu’est-ce que tu as trouvé ? demandai-je à la Sibylle pour revenir à nos petits moutons.

— J’ai rien trouvé !

Elle s’énerve, la Sibylle. Elle a tourné en rond, donc autour du pot. Elle n’aime pas ces petits tours et puis s’en vont. Il y a de la larme dans cet œil.

— J’ai su que Gor Ur viendrait pour leur Jubilé, dit-elle pour positiver.

— Il viendra, Sibylle. Je suis sûr qu’il viendra.

En attendant, je m’envoyais en l’air avec un fromage dont le vin assassinait les vermisseaux. J’étais heureux que ça arrive maintenant. La Sibylle aurait pu ne pas être là. Je me voyais en train de battre la terre pour en faire sortir des nègres. Je n’aurais pas été loin sans compagnie. Omar Lobster s’était barré ou il avait été capturé.

— Il s’est barré, dit la Sibylle.

Elle répandait la nouvelle sur les blogs et recevait des messages sibyllins. Rien pour moi chez les punks. Je sentais la campagne. Un peu de merde aurait complété le personnage. Dans la voiture, il y avait un animal qui ressemblait à un chien.

— T’es tellement beurré, Frank ? Tu confonds pas un peu ?

L’animal était un enfant en bas âge qui se mit à ronchonner parce que j’appuyais sur son nez pour faire joujou avec lui. Mais il était trop con pour comprendre que je m’efforçais. Il ouvrir une gueule qui demandait clairement à bouffer.

— Qu’est-ce que tu lui donnes, Sibylle ?

— Des croquettes.

— Il a pas une dent à arracher !

Où elle les trouve ? Dans les poubelles de la société. C’est des enfants de pute. Ils sont même pas agréables à regarder.

— Fous-lui la paix, Frank !

— Mais j’y touche pas, Sibylle !

— Alors empêche-le de te regarder !

Une journée de voyage avec cette bonne raison de se disputer pour des riens, ça promet !

— T’as pas d’bagage, Frank ?

— M’as rien laissé.

— Il aurait dû, parce que j’ai rien pour toi à part cette culotte en élastomère.

J’enfile. Tout rentre. Le gosse m’observe. Il a l’air calme de ceux qui menacent de troubler la tranquillité des voyages dans le désert.

— Tu sais, Frank, j’ai réfléchi.

— Ça m’étonne pas de toi, Sibylle.

— J’vais ouvrir un orphelinat.

J’aurais l’air malin en p’tite queulotte. Un peu censeur aussi, parce que je sais me rendre utile. La Bible de la Sibylle est en acier trempé. J’en ferais un usage intelligent.

— Plaisante pas, Frank. J’en ai marre de l’avenir.

On en a tous marre. Faut vivre au présent du conditionnel. Qu’est-ce que je quittais si je la quittais ? De quoi bouffer et me soigner. C’était pas grand-chose, mais ça m’avait aidé un temps. Je reconnaissais que je ne bouffais plus à ma faim et que ma santé souffrait d’un manque d’attention qui deviendrait tragique si j’abandonnais la partie. Je m’accrochais à l’idée d’être un Noir. Est-ce que ça suffisait pour vivre maritalement avec la Sibylle ?

— Qu’est-ce que t’es con quand tu t’y mets !

 

On voyait la fin du désert sans y croire aussi fermement qu’on aurait voulu. Elle voyait des arbres à l’endroit où poussaient des édifices qui ne présageaient rien de bon. Un premier panneau indiqua qu’on s’était trompé de route. Le gosse en profita pour exiger le sein sans contrepartie. Je l’aurais misé sur le mauvais numéro, cet envahisseur sexuel ! Il avait une gueule de film porno : déjà vue et sans promesse tenue. La Sibylle décida d’y aller. Elle avait des seins pitoyables, mais le gosse avait le coup pour en tirer des lampées qui le réjouissaient jusqu’aux larmes.

— Tu connais ? demandai-je à la Sibylle qui conduisait en seconde.

— Tu connais pas, toi.

La femme changée en connasse énervée à cause d’une hormone dont l’homme n’a même pas pensé à exciter la glande. Il y a des boutiques le long des trottoirs, avec des présentoirs chargés jusqu’à la gueule. Des passants pressés nous ignorent.

— On peut aller manger un bout, si tu veux, dit la Sibylle.

En principe, quand j’ai les foies, j’avale rien qui ressemble à la vie. Mais le gosse s’est endormi, insensible à la civilisation. Comme elle ne laisse jamais un gosse dans une bagnole, on l’emporte dans un panier qui sent la pisse de chat. On entre alors dans une salle qui sent la saucisse et le pain grillé.

— T’as faim, Frank ? Mange !

Je me fais pas prier.

— C’est une maladie qu’a rien à voir avec la race, explique la Sibylle à des gens qui ne la croient qu’à demi.

L’autre moitié s’interroge.

— Si tu prends ton temps, dit la Sibylle, on est bon pour les explications.

Elle n’aimait pas les explications, la Sibylle. Personne ne lui demanderait si elle avait des droits sur ce gosse apparemment malnutri, mais le Noir qui l’accompagnait ne pouvait pas demeurer un problème.

— On n’a jamais entendu parler de cette maladie.

— Ya des maladies qui vous rendent rouges, c’est sûr. Même bleus.

— Ya la jaunisse !

— Ah, ouais, la jaunisse. Et la chlorose.

— Mais pour c’qui est de la… comment vous l’avez appelée ?

— J’l’ai pas appelé, m’sieur. Elle est venue toute seule.

Un type au profil grec, surtout de face, s’approche un peu trop.

— Même avec de l’eau, ça part pas ?

C’est fou ce que le syndrome raciste a pu conserver de sa virulence en bordure des grands déserts de l’humanité.

— Il fait comment pour être blanc, le petit ?

— Il est pas malade, Monsieur. Je serai blanc assez vite si vous me foutez pas en rogne.

Je deviens menaçant. Je défends ma race avec une inconscience d’ouvrier au service de la grande industrie. Le type n’a pas l’intention de me laisser partir en laissant sa cervelle sans réponse.

— D’abord comment vous savez qu’il y a encore des Noirs sur la Terre ? demandai-je pour mettre fin à la conversation.

— On le sait pas, dit le type. On en a peur.

Comment discuter avec des réponses ?

— Tu m’laisses finir ma saucisse ou j’t’explique ? grognai-je.

— Tu finis ta saucisse parce que tu l’as payée, dit le type qui fait rire ses copains.

Je finis ma saucisse.

— On veut pas des ennuis, dit la Sibylle. Il a perdu ses vêtements dans un combat avec l’ennemi terroriste. C’est ma culotte.

Elle expliquait bien, la Sibylle. J’avais droit à un peu de respect.

— Alors comment tu expliques qu’il est Noir.

— Il est pas Noir, merde ! Il est noir !

— Avec un p’tit nœud ?

On n’a pas fini d’rigoler avec ce mariole qu’a fait des études techniques parce qu’il était trop con pour comprendre la littérature.

— Laissez-nous tranquilles, supplie fermement la Sibylle.

Maintenant qu’elle a les seins pourris par les gencives de ce gosse de merde, elle n’a plus aucune chance de nous en tirer dans l’honneur. Où sont mes amis Noirs en ce moment tragique ?

— Nulle part, dit le type. T’as simplement une gueule de con.

— Fallait l’dire tout d’suite avant d’raconter des conneries à propos des Noirs.

Ils sont plusieurs types à reluquer mon slip.

— Encule-les, Frank ! me conseille la Sibylle.

Elle en profite pour s’éclipser. J’entends la bagnole et les cris du marmot.

— Nous enculer ? dit le type en se marrant comme si je le chatouillais déjà du côté de l’anus. On aimerait bien voir ça.

— Vous n’verrez rien si je suis un Noir. Ce serait du viol.

— On te pendra à l’Iranienne !

— J’ai une trop grosse queue pour ça. Les mollahs y vont pas être d’accord parce qu’il est écrit que les voyous ont une petite queue comme la tienne.

— Vous plaisantez ?

Qui c’est celui-là ?

— Si vous cherchez du boulot, j’en ai. Reculez, les gars !

Ils ont un patron, ces minables. C’est un type que je connais bien. Il me propose d’enfiler le bleu des mineurs de fond. J’ai même droit à une lampe au carbure dont l’odeur me donne envie de dégueuler.

— C’est quoi, cette maladie ? me demande Omar Lobster dans la bagnole.

— Vous m’avez laissé tomber.

— Vous devriez vous méfier de la Sibylle, Frank.

— Où m’emmenez-vous, Omar ?

— Vous les auriez enculés, Frank ?

La bagnole de la Sibylle apparut dans la poussière qui venait cracher sur notre pare-brise. Omar Lobstser jubilait. Il gagnait du terrain.

— Au prochain épisode, Frank, je m’la fais.

On dépasse le panneau des concessions minières exploitées par les entreprises à risque d’Amanda Bradley. La route disparaît, réduite aux traces de la Sibylle qui fonce à tombeau ouvert. Omar Lobster n’en démord pas. C’est elle la clé de l’énigme.

— Mais alors, qui est ce gosse ?

Je me le demandais vraiment.

 

À Laredo, les douaniers mexicains trouvent étrange ou dommage que je n’ai pas de seins. Trois types en pleine forme physique interpellent ma féminité. Omar Lobster exhibe un laissez-passer qui les impressionne. L’un d’eux remarque que son père a travaillé dans cette mine. Il y a de la haine sur ses lèvres blanchies par le sel ambiant. Il s’en prend au rétroviseur dont il macule le miroir de sa sueur. Les deux autres s’intéressent à mes seins en riant.

— Qu’est-ce qu’elle a ? demande Pancho.

— Elle est enceinte, dit Omar Lobster.

— On dirait pas, constate Pancho en se penchant sur mon ventre.

— On dirait pas quoi ? demande Omar Lobster.

— Qu’elle est enceinte ! dit Pancho qui jubile.

— Elle n’aura pas de lait, dit Pancho.

— C’est bon, le lait, pour les enfants, dit Pancho.

— Elle dit rien, dit Pancho.

— Elle parle pas ? dit Pancho.

— Elle parle pas l’espagnol, dit Omar Lobster.

— Elle est mignonne, mais elle a la maladie de Chouyon, dit Pancho.

— La maladie de Chouyon ? dit Omar Lobster.

— Il te l’a pas dit, le toubib ? dit Pancho.

— Il me dit rien à moi, dit Omar Lobster. Chouyon est un chercheur français qui s’intéresse pas aux maladies. C’est un linguiste.

— On parle pas du même Chouyon, dit Pancho. Le mien, c’est Alfred.

— Le mien aussi, dit Omar Lobster.

— Ça se guérit, dit Pancho. Je connais un Tarahumara qui…

— On n’a pas le temps, dit Omar Lobster.

— C’est une Noire ou une Chouyonne ? dit Pancho.

— Une Chouyonne, dit Omar Lobster.

— C’est dingue, dit Pancho, cette maladie qui nous rappelle des choses qu’on n’a pas connues, trouvez pas, Mister ?

— La jaunisse ne me rappelle pas ces choses, dit Omar Lobster.

De l’autre côté de la ligne de démarcation, les zonards du système nous observent et prennent des notes. Si on me déculotte, je suis cuit. Les renégats sont en général condamnés à servir de mousses aux sous-mariniers.

— Soignez-vous bien, Señora, dit Pancho en inclinant la tête.

Il a même posé la main sur son cœur, à croire que les choses que je lui rappelle n’ont rien à voir avec la Constitution. On file.

— Bien joué ! dit Omar Lobster qui se parle à lui-même.

 

Une heure plus tard, on boit du tequila et de la chicha d’importation. Un ouvrier de la mine nous a rejoints pour nous indiquer le chemin. Il boit sec, sans arrière-pensées. C’est un type costaud du genre de ceux qu’on rencontre à la périphérie de nos zones résidentielles. Un Obéissant, ce qui le distingue des MH (minus habens). Il est fier de sa casquette qu’il ne quitte jamais et de ses gants de gros cuir qu’il porte dans le ceinturon. Il se rase tous les deux jours, ce qui lui donne cet aspect pirate et ces airs de joyeux, mais profond voyou. Il croque des chilis avec les incisives, montrant le bout d’une langue ulcérée qui ne l’empêche pas de parler. Il veut tout savoir. Omar Lobster se méfie de cette curiosité. Le type est peut-être au service des cons et des salauds qui nous dirigent. En tout cas, il est frais quand il remonte sur sa moto. Il y a quelqu’un dans le side. La Sibylle.

— Salut, Frank.

— On te cherchait, mon amour

(je l’ai dit !)

. Tu connais Monsieur le directeur des extractions nationales…

— Je connais, Frank. ‘jour, Omar.

— ‘jour, Sibylle !

— On y va ? dit le type qui enclencha la première.

On y allait. C’est tout ce que je peux dire pour l’instant. On suivait la moto, dans l’axe, et la poussière commençait à encrasser mes petits poumons de femme enceinte. Je me plaignais dans les virages, à un millimètre d’une paroi dont la roche présentait les signes d’une usure qui n’avait rien à voir avec l’érosion. Une chaleur d’enfer provoqua l’éclatement d’un bouton sur ma peau noire. J’allais bientôt ressembler à un Noir vietnamien passé au crible conjoint de la kalachnikov et de la ruchnaya granata nastupatel'naya.

— C’est les sparassus dufouri, expliqua Omar Lobster qui prenait inconsciemment les virages les plus dangereux du monde. Une mutation qui date du temps où on essayait les nouvelles technologies de la paix sur les Arabes. Elles communiquent par déjection. La ruchnaya granata nastupatel'naya est une grenade à surpression. ce qui rend efficace les sparassus dufouri. On a dû traverser un site d’essai. Fabrice de Vermort est un sacré hurluberlu. C’est lui qui conduit la moto. Il fallait qu’il disparaisse. Constance et moi, c’est du vent.

Il souriait dans les effets nocifs du désert.

— Le mariage était bidon ? fis-je comme si je n’avais pas tout compris.

— Le cadavre surtout, Frank. Fab vous expliquera. Moi-même, je n’ai pas tout saisi. On forme une sacrée paire, Fab et moi ! D’où la FABOM.

— La FABrique d’OMicides !

— Ça pourrait l’être ! dit Omar Lobster. Mais c’est la FActory BOMbing.

On se sent moins noir quand on vous affranchit. Entre la roche qui me frisait et les sourires d’Omar Lobster, je ne trouvais plus mes marques.

— Est-ce que je suis vraiment enceinte ? demandai-je en criant un peu à cause du fracas des canyons.

 — C’est possible, dit Omar Lobster. On ne maîtrise pas tout.

J’avais mal imaginé le comte Fabrice de Vermort. D’abord en l’imaginant mort. Puis en l’imaginant avorton. Ça faisait un petit cadavre dans mon imagination, pas une armoire à glace encore en vie. Je pouvais voir la puissance de son dos mise au carré par l’emprise des bras sur le guidon. Les cheveux de la Sibylle accompagnaient cette géométrie du muscle. Il portait un bandana aux couleurs de la Nation, la nôtre. Je ne pouvais pas retenir mes cris de joie patriotique.

— Vous serez moins heureux dans une heure, Frank.

 

On fit le plein au milieu des agaves. Je me serais cru au Toyo d’Almería dans le sud de l’Espagne où j’avais perdu la vie selon Omar Lobster qui n’était pas plus vivant que moi. Il était même mort avant moi et c’est en cherchant à lui rendre justice que j’ai pris plusieurs balles dans la peau. D’où la maladie de Chouyon qui conjugue l’hermaphrodisme et la négritude.

— C’est pas la bonne explication, Frank ! ronchonnait la Sibylle dans mon oreillette.

— Si on m’explique pas, j’hallucine !

— T’hallucines pas non plus, Frank ! Tu gamberges.

J’voyais pas la différence. Au bout de chemin de l’intox, l’abstraction et le concret, ça fait un.

— Ça fait deux, Frank, dit le Comte qui contrôlait une trajectoire impossible à mesurer en même temps que lui.

— J’vois ça, dis-je.

Mais je ne voyais rien. À qui appartenaient ces cadavres qu’on avait trouvés dans la chambre 1954 pendant la soi-disant nuit de noces.

— Frank ! La NDN est une technique holographique de la quatrième génération. On s’en sert encore si le flic est un con.

— T’étais au courant, Sibylle ?

— J’étais au courant de rien. Mais j’ai eu des doutes quand tu t’es mis à parler de cadavres que je ne voyais pas. Ça sentait la NDN à plein nez et comme t’es vraiment con, Frank

(je t’aime moi aussi)

, j’ai compris d’où ça venait.

— Roggie nous a bien baisé toi et moi !

— Il t’a baisé, Frank.

— J’te crois, Sibylle !

Des cadavres holographiques ! Je suppose que l’holographie avait aussi servi l’illusion de la mort du Comte. D’où le prétendu usage du C4 sous le menton. Avec une tête pareille, on pouvait le prendre pour n’importe qui.

— J’espère que vous n’êtes pas des comploteurs, dis-je dans le micro résiduel. Je suis déjà renégat. Ça f’rait beaucoup pour un minable comme moi !

— Si tu ressens une douleur aiguë dans l’œil droit, Frank, t’inquiète pas. La traversée du champ visuel est un peu douloureuse pour les profanes.

— Un peu ou aiguë !

— Ya pas d’risque, dit la Sibylle. Son œil droit est en verre.

— J’avais pas remarqué ! firent en même temps le Comte et l’Ingénieur.

— J’l’ai perdu dans un combat.

— … ?

— Contre moi-même.

 

Le désert changeait. On approchait d’une oasis. Les grandes nations de ce Monde sont : l’Arabie, le Japon, les USA et la Germanie. La France, c’est de la merde et les Chinois ont intérêt à le rester. Les quatre drapeaux flottaient dans une immobilité tétraplégique. Le vert, le rouge, le bleu et le noir. C’était beau comme la rencontre d’une aiguille et d’une botte de foin.

— Pas de politique, Frank ! On n’est pas spécialiste. Il a fallu que ça tombe sur les quatre langues les plus difficiles du Monde.

— Parlons français, Omar.

Un chemin de p’tits cailloux apparut en bordure d’un alignement de palmiers. On se sentait déjà frais et dispos. Le Comte gara la moto contre un mur rouge surmonté de citrouilles dont les queues vertes circulaient entre les morceaux de verre. Omar Lobster poussa la bagnole sous les arbres, ce qui dérangea un Bédouin qui ressemblait à Marilyn Monroe. Sur la place, des types en bleu de travail discutaient fermement autour d’une table où les bouteilles dégoulinaient de condensation. On entra dans l’ascenseur. Constance et le Vicomte nous y attendaient. Quel était le rôle d’Anaïs Kling dans cette histoire de gros sous ?

— Voilà l’endroit, Frank, me dit le Vicomte qui ne quittait jamais son stéthoscope. J’vais vous piquer à la kolok.

— Déconnez pas, carabin ! C’est d’l’Iranien !

Ici, on te pique à l’entrée et à la sortie, des fois qu’t’aurais trop d’inspiration. Anaïs Kling apparut dans une robe de soirée qui avantageait une poitrine vieillissante. Il y avait du monde, du beau je suppose, avec du fric et des envies de le dépenser. Une terrasse donnait sur un port de plaisance où les goélettes fricotaient avec les frégates. Anaïs voulait me montrer les barques de pêcheurs qui paressaient sur la plage. C’est ça, le chômage, le côté nostalgique des métiers naturels. Des hommes regardaient la mer en silence, les mains dans les poches. Ils étaient comme ça nuit et jour. Ils s’occupaient.

— Vous n’aviez rien compris, hein, Frank ? me dit Anaïs Kling qui aurait pu être ma mère.

Ils s’amusent. Je crois que ça doit être vachement amusant de rester riche alors que tout va mal pour le reste de l’humanité.

— Vous avez combattu, Frank ? J’admire les combattants, même morts.

Elle voulait prendre un verre avec moi. Je pensais à Muescas et à Cecilia. Ils étaient riches eux aussi. Cecilia m’avait même confié qu’elle avait de la chance, ce qui voulait sans doute dire que je n’en avais pas. Les Bradley ne parlaient jamais de leur pognon, sans doute parce Mike n’en avait pas et qu’Amanda en avait trop. Tout le système minier lui appartenait en grande partie. Comment un pauvre peut-il mesurer cette part qui est forcément plus qu’un fragment du bien commun ? Il nous manque cette éducation. On est vraiment des cons. Elle prit un tequila sans le sel et le citron. J’avais l’intention d’avaler quelque chose de plus définitif, genre toxique élémentaire. On me conseillait de la fermer.

— Vous parlez trop, Frank ! susurra Anaïs Kling qui tenait à moi pour des raisons de filiation évidente.

— J’parle pas, maman ! Je m’vide !

— C’est chouette, comme endroit de rêve, dit Omar Lobster qui revenait dans une conversation oubliée. Qu’en dites-vous, Frank ?

Je disais rien, mais je n’en pensais pas moins.

— On fera un p’tit tour, promit-il.

— Omar est un excellent marin, Frankie.

— Moi j’suis le roi du dégueulis !

Il faudrait qu’j’en sois propriétaire pour avoir le mal de mer dans une de ces goélettes. Je n’vois aucun inconvénient à souiller le pont si j’en suis le seul responsable devant les autorités. T’imagines Frank Chercos qui vient dresser le procès-verbal des conneries de Frank Chercos ?

— Vous visiterez aussi la Mine, dit Anaïs Kling.

Je visiterai tout ce qu’on voudra que je visite, y compris les salles de contention chimique si ça leur fait plaisir. J’en ai marre qu’on s’occupe de moi. Pas vous ?

— Ah ! S’il n’y avait pas ces bombardements ! s’écrie Omar Lobster dans un filet de voix digne d’une chanteuse des rues.

Du coup, je remarquais les traces derrière les coups de peinture hâtifs et les replâtrages sommaires. La guerre n’était pas finie. Ça , Fifi le savait et Lolo s’en foutait.

— Venez, Frank, on nous attend.

 

Omar Lobster me conduisait sur les tapis mécaniques. On filait à vive allure, empruntant des escaliers qui descendaient. Si j’étais dans la gueule du loup, le loup avait le ventre plus gros que les yeux. La lumière devint complètement artificielle. J’entendis le déclic de mon œil de verre. Ils finiraient par me démasquer et ce ne serait alors pas cet œil qu’ils arracheraient en premier.

— Vous irez au Jubilé, Frank ? me demanda Omar Lobster qui connaissait toutes combinaisons secrètes.

La Sibylle m’y traînerait peut-être. K. K. Kronprinz animerait le centre des installations ludiques, sur une île artificielle au milieu d’un lac artificiel où les spectateurs vogueraient à bord de petits voiliers à moteur hors-bord. L’affiche indiquait les points cruciaux sur un plan symbolique. Une fois sur le terrain, il fallait se laisser guider par l’instinct grégaire. On s’amuserait et en plus, on aurait droit à de la philosophie et à de l’art. Le spectacle total, prétentieux et nocif. J’y amènerais pas mes gosses, mais puisqu’on était entre adultes, ça n’irait pas loin question profondeur et générosité. Et ceux qui pouvaient dépenser du pognon le dépenseraient pendant que les autres chercheraient à en gagner sans trop regarder à la dépense morale.

— Vous êtes belle, Frankie ! Je vous adore ! Je ferai de vous une artiste !

J’avais pas vraiment envie de devenir l’artiste d’un mec. Si je suis enceinte, tas de merde friquée, c’est parce que c’est une expérience inédite, comme dans les films. J’en fais pas l’artiste pour autant ! La robe de soirée, c’est pour parfaire l’idée.

— Très chic, Frankie ! Vraiment très… comment dire ?

— Ne dites rien et servez-moi un autre verre.

Je papillonnais. Ces soirées distinguées me rendent folle. Mais je ne vais pas plus loin que la nuit. Au matin, je me remets au travail. J’ai un salaire à défendre et des idées à revendre. Quand je les vendrai, vous s’rez des cadavres.

— Frank est à l’origine de plusieurs complications dont il faut que je vous parle, Roggie.

Il était là lui aussi. Je revoyais pour la nième fois un type qui savourait le temps comme s’il en avait compris le concret. Il cachait Carina dans une valise qu’il n’ouvrirait pas en présence des importuns.

— Je vous trouve très… comment dire, Frankie ?

Il me servait un autre verre et acceptait de le partager avec moi. Ça me rendait folle, ces petits détails. Des musiciens nous environnaient de rythmes sexuels. Comment négliger ces attentions délicates. J’eus même droit à un cocktail de gambas. Avec des granulés d’acide et des bonnes manières. Que demande le peuple ? Changer de sexe et mourir vivant.

— K. K. K. est un artiste divin, disait Anaïs en caressant les rêves oubliés sur le comptoir.

Elle croisait des jambes fatiguées. Un mineur les reluquait sans intention d’y toucher. Il acceptait des verres et suçait des bites pressées. Elle assistait à ces fellations sans les commenter. De loin, elle me hélait et pendant la seconde qui suivait, je faisais l’objet d’une considération distinguée. Roggie me parlait du Monde et des inconvénients de la richesse. Il connaissait tous les riches, les nouveaux comme les héritiers, et il n’avait jamais écrit un bouquin là-dessus. Il ne savait pas écrire non plus, mais ça n’expliquait rien. Il prenait des notes en marge de ses lectures. Il me les montrerait si je consentais à consacrer un peu de mon temps précieux à cette minorité qu’il qualifiait de primordiale. On peut pas être tous riches. Ni tous pauvres, comme dans certaines zones où rien n’avance sur le plan social ni scientifique.

— Vous ennuyez cette enfant, Roggie ! dit Constance qui admirait mes jambes comme si c’étaient les siennes.

— On n’ennuie jamais un pauvre qui change de sexe et qui veut mourir vivant, ma chère Constance que j’aurais pu épouser si j’avais eu de la chance.

— Rog ! Vous me flattez !

— Rog ! Vous me flattez ! minaude Anaïs Kling toujours à distance.

Elle sait tout du comptoir et de ce qu’on y abandonne. Elle nous surveille dans un miroir qui n’attend qu’elle pour être brisé. Constance hausse les épaules devant cette courtisane finissante.

— Notre ami Muescas s’en plaint lui aussi, dit-elle comme si elle tenait à témoigner de son attachement aux valeurs patriotiques.

— On ne peut pas tout prévoir, mon amie, dit Rog Russel dans un souffle.

Des filles s’amènent alors comme des poules qu’on vient nourrir. C’est papa Roggie qui paye. En pépites, le kopek n’ayant pas cours ici.

— Il vous faut des pépites, Frank, me dit-il avant de les emporter sur un nuage. Sans pépites, Frank, vous n’êtes rien dans ce Monde de chercheurs d’or.

 

Je descendis encore. Là où j’allais, il n’y avait pas de lac pour rassembler les hommes et leur donner l’illusion que ce qu’on peut posséder vous appartient vraiment, une fois payés les impôts. Je descendais seul, entre la vie et la mort, entre la femme et l’homme, et sans doute aussi à mi-chemin entre l’enfant empoisonné et le vieillard désintoxiqué. On ne vit pas longtemps heureux dans ces conditions. Ou alors on devient définitivement dépendant des substances parallèles. Descendre dans ces enfers de l’humanité, les exploitations minières comme les champs de bataille, c’est tout ce qui reste à l’homme qui préfère la survie à une disparition qui perd son sens dès qu’elle est appliquée. Les murs d’acier se finissaient avec la chaleur des entrailles de la Terre. Qu’est-ce que je cherchais ? Je n’en avais plus la moindre idée. Je descendais pour me priver des paliers de décompression, comme un plongeur qui ne voit pas le fond et qui sait que la remontée est devenue une parfaite utopie. Des ascenseurs s’activaient pourtant dans la poussière. J’observais des visages fatigués, des regards qui n’en pouvaient plus d’avoir visé le même objectif pendant les heures interminables de l’embauche. Ces types remontaient parce qu’ils allaient redescendre. Ils crevaient en cours de route sans inspirer la moindre pitié.

Au dernier palier avant la fusion, la Sibylle m’apparut dans un faisceau holographique. Elle regrettait de ne pas descendre, mais elle avait un travail à terminer sans moi puisque c’était ce que je souhaitais maintenant.

— Pourquoi maintenant, Sibylle ?

— Ton heure est arrivée, Frank. J’y peux rien. T’es vraiment con.

— Je t’aime !

— Moi aussi je t’aime !

C’était con de se quitter sur des mots d’amour qui n’avaient plus aucune importance. Je dressais ma queue dans cette lumière.

— T’es vraiment con ! fit la Sibylle et elle disparut.

Qu’est-ce que j’avais pas compris ? Le Comte voulait que je descendisse et je descendais ! Il était avec moi en pensée. Je sentais son influence. Ce n’était peut-être pas le Comte, d’ailleurs. Mais je m’en foutais de ce que c’était et je descendais dans le trou. Un type l’occupait déjà.

— Qu’est-ce que tu cherches ? me demanda-t-il en brandissant une torche qui était le portrait vivant de mon père.

— J’sais pas, dis-je. Tu cherches, toi ?

— Je travaille. Tout ce que je trouve appartient à la Compagnie. Je suis bien payé.

— Assez pour en profiter longtemps ?

Il riait avec une bouche qui ressemblait à un rat crevé. Il se remit au travail, actionnant le laser avec une commande à distance. La terre s’ouvrait comme une orange, bleue comme je l’avais jamais vue. Une substance coulait avec des apparences de fusion, mais à part le rouge et le blanc, j’avais jamais vu une fusion pareille. Il paraissait tranquillisé par cette coulée qui rejoignait une rigole bruyante d’humidité relative. Il s’y connaissait. Travailler nu ne le dérangeait pas s’il était seul. Il y avait bien les caméras de contrôle, mais ces regards ne l’inquiétaient pas.

— Ils s’intéressent à la matière que tu vois de plus près, toi. Tu connais son nom ?

— Je supporte pas les choses qui n’ont pas de nom.

— T’en as un, toi ?

— Frank. Frankie. Lolo. Lorenzo Dla. Je sais plus dans quel ordre. Tu s’rais pas Lucifer ?

Le type provoqua une étincelle à cause de mon impatience.

— Je tiens pas à finir carbonisé à cause d’une seconde d’inattention, dit-il en giclant une substance qui atteignit l’endroit exact d’où était sortie l’étincelle comme une petite fille qui n’a pas compris la leçon.

— Vous y donnez des leçons, à ces pétasses ?

— J’peux vous demander qui vous êtes ?

Il n’était rien. Ça simplifiait les choses et les relations. Ce qu’il préférait dans la vie, c’était la douleur de l’autre. Il n’en provoquait jamais. Il comptait sur la chance. J’allais peut-être souffrir moi-même, qui savait ?

— Touchez pas à ça ! dit-il sans se retourner.

J’y touchais pas. Je bandais parce que la mort n’était pas loin. Il y avait une brèche dans la paroi, mais le type m’expliqua que c’était réservé à ceux qui le voulaient. Il fallait vouloir pour visser son œil dans cet interstice. Que pouvait vouloir un type comme lui ? Rien qui pût se trouver dans cette sorte de blessure appartenant peut-être à un corps dont on n’avait pas idée ni l’un ni l’autre.

— Remonte ! me dit-il.

La fusion éblouissait son regard d’enfant au travail de l’adulte. Je pouvais pas remonter. J’avais peur. J’étais vissé dans un sol qui menaçait pourtant de se dérober à tout instant. Une constante vibration tellurique animait nos surfaces et nos voix.

— Tu sais rien de rien, mec, dit le type qui enfonçait sa barre dans la fusion bleue. Je sais rien moi non plus. Ø + Ø ça fait Ø. Tu sais compter ?

Que voulait-il dire ? J’éjaculais contre la paroi à l’endroit de la fissure.

— Ça fait du bien, je sais, continuait ce type. Mais c’est Ø + Ø. Tu comprends ? Moi ya longtemps que j’ai compris. J’ai pas eu besoin de changer de sexe et de mourir vivant. J’me tiens à carreau. Je descends et je monte. Pour moi, c’est pareil, descendre et remonter. Je connais l’ascenseur comme si on était de la même famille. De quelle famille tu es, toi ?

— J’ai de lointaines origines…

— Ça complique, faut r’connaître.

Il était plus attentif maintenant. La fusion semblait obéir à ce qu’il lui imposait. Il suait comme un ch’val.

— Un quoi ?

— Un cheuval.

— Quand t’auras fini, tu dégages, mec.

— J’ai fini. Je peux pas m’en aller !

— T’as si peur que ça, Frank ?

Je sentais bien qu’il fallait que je remontasse. Ça m’inspire le subjonctif imparfait, moi, ces trouilles du combat !

— Chacun son boulot, dit le type qui n’arrêtait pas de boulotter pour la Patrie au poste que la Patrie lui avait assigné.

Là-haut, on déchirait la chair, on brisait les os, on répandait les entrailles et la cervelle. Les morts avaient de la chance.

— Si j’étais toi, je remonterais, mec. Tu sais ce qu’ils font des déserteurs ?

— J’suis pas déserteur. J’suis renégat. Peut-être comploteur !

— Tu sais ce qu’ils font des types comme toi ? Va te battre, Frankie ! Ils te foutront la paix si tu te bats. Tu crèveras peut-être sans souffrances. J’te céderai pas ma place ! Fous l’camp, planqué !

Il devenait menaçant, ce forgeron en herbe. Dix-huit ans, pas plus, et une gueule à faire peur à un Arabe. Des cheveux blonds ratatinés sur les tempes. Les dents dehors en permanence. Il plaisantait pas. Il n’avait aucune envie de plaisanter avec un assassin. Je voulais l’enculer avant de le faire crever. Qui s’en plaindrait ?

— Tu connais pas l’boulot, mec ! gémissait-il.

— Tu m’apprendras pendant que j’te baise le cul, connard !

— J’ai une femme et des gosses, merde !

— T’as rien que j’ai pas moi-même, blanc-bec ! Tu vas retourner au combat ou j’te fais la peau !

— Mais j’y ai jamais été, au combat ! Ce boulot, je l’connais bien. Je suis irremplaçable ! Tu l’es pas, toi, aux yeux de tes compagnons d’infortune ?

— J’sais pas tuer. T’as d’la chance ! Suce !

Il suçait pendant que la fusion se libérait des contraintes qu’il savait lui imposer parce qu’il connaissait ce travail. Moi, j’étais un flic perdu dans un monde de soldats et de mineurs de fond. J’avais plus ma place. Il suçait parce qu’il croyait que ça me ferait du bien et que je remonterais avec le souvenir d’un plaisir fusionnel qui donnerait du fil à retordre aux stratèges de mon malheur. Une bite d’acier, ça les inspire, ces moins que rien ! La fusion bleue devenait blanche, rouge aux commissures, avec des éclats d’un vert strident dans les moments de torsion extrême.

— J’en peux plus, mec ! soupirait le mineur. T’es trop long ! J’ai pas l’habitude avec les mecs. J’suis pas à la hauteur.

— Alors remonte, connard !

— Tu vas tout foutre en l’air, ici ! C’est jamais arrivé, mec !

— C’est arrivé au moins une fois, dis-je comme si je prêchais la bonne parole.

¡No me digas !

 

À l’époque, ils installaient les usines en surface et on traitait la fusion à même le sol. On en crevait doucement. Ça f’sait partie du salaire du vieux. On allait en vacances pour exporter le malheur. On empoisonnait la mer avec nos excrétions. Et on revenait avec des envies de soleil et de farniente. Le vieux en crevait encore, ce qui nous donnait un avantage sur lui, question prix à payer. Il rattrapait le temps perdu en violant les droits de son épouse légitime. Heureusement, il avait pas les moyens d’une maîtresse, sinon elle aurait abusé de nos droits dont il n’avait rien à foutre. Quelle dégringolade ! Le navire familial prenait l’eau des égouts de la ville. On n’avait pas choisi not’métier, mec !

— J’ai pas choisi ! J’étais descendu en observation commandée. Le type agonisait dans la fusion. J’ai pissé tout ce que j’ai pu pour le sauver. Mais il a crevé. J’y pouvais rien. Le travail me plaisait, mec ! J’avais jamais travaillé comme ça. Quelquefois, j’entends la rumeur des combats. J’me dis que j’ai le cul verni. Ils m’envoient des holographies pour l’hygiène. Je dépense pas un rond, mec !

Il avait l’air heureux, en plus ! Je pouvais l’abandonner ou le crever. Quand je suis remonté à la surface, l’endroit paradisiaque avait changé. Les rupins participaient à la restauration des lieux. Ils suaient comme des hommes.

— Yen a marre ! disaient-ils alors qu’ils étaient les seigneurs de la guerre.

Ils en avaient marre de quoi ? D’avoir à reconstruire ce qui était dans leurs moyens ou de répliquer avec les mêmes moyens dans un camp où c’étaient toujours les mêmes qui trinquaient ? Omar Lobster buvait des daïquiris avec une inconnue qui prétendait avoir du fric, mais qui ne le trouvait plus dans ce merdier. Elle en avait marre, elle aussi.

— Paraît que vous êtes descendu, Frank ? me demanda Omar Lobster qui avait l’air bien parti.

— Jusqu’au fond ? s’étonna la rupine momentanément désargentée.

 

J’étais descendu, c’est tout ! Ils n’avaient pas besoin de savoir qui j’avais rencontré et si j’en avais profité pour me faire sucer. J’acceptais un verre de rhum agricole. La femme, qui ne cachait pas son âge parce qu’elle n’avait même plus les moyens de la jouvence, critiquait l’organisation des secours. Elle avait conduit une pelleteuse une fois. Elle avait écrabouillé des corps poussiéreux qui se plaignaient en retrouvant l’air du dehors et sa lumière prometteuse de lendemains qui chantent.

— Ah ! L’expérience ! jubila-t-elle entre deux gorgées.

Des mouches tournoyaient. Un pauvre type les chassait en s’excusant. Ce n’était pas moi. Mais ça aurait pu.

— On sera moins joyeux au Jubilé, dit Omar Lobster.

— J’adore K. K. ! fit la vieille qui n’était plus toute jeune.

— C’est du métal ! m’écriai-je comme si je faisais partie de la famille.

Sur le quai, Roger Russel inspectait le flanc de sa goélette. Le petit corps tout noir de Cecilia avait souffert de la peur à cause des shrapnels qui avaient atteint un autre endroit précieux du navire. Muescas s’agitait en menaçant le ciel. Je voyais aussi les Bradley qui contemplaient les ruines comme s’ils venaient eux-mêmes de participer à l’effondrement de ce château de cartes construit par des Espagnols en vadrouille. On criait ici et là pour marquer le terrain.

— C’est reconstructible, dit Omar Lobster. On récupère et on remonte. C’est la contre-attaque qui va coûter. Là, je ne suis pas spécialiste, mais je peux chiffrer. On ne devrait pas contre-attaquer.

— Les patriotes contre-attaque toujours ! s’offusqua la perdante.

— C’est le défaut de notre cuirasse, dit Omar Lobster. On détruit par esprit d’équilibre. C’est incohérent.

Je filais à l’Anglaise avant d’avoir à me servir de ma science. La Sibylle m’attendait en se rongeant les ongles. Elle en avait perdu un en attrapant au vol un cadavre qui allait la dépasser. Elle avait perdu un ongle dans l’affaire et ça l’avait rendue folle de rage.

— On peut pas rester ici, Frank !

— On va rater le Jubilé !

— Tu t’le fous dans l’cul, Frank !

— D’accord, Sibylle. On se casse.

Il fallait traverser le cordon de sécurité. Évidemment, il était circulaire. Les types qui le composaient n’avaient pas des tronches d’enfants de cœur. On avait plus de chance en discutant avec les canons. La Sibylle cherchait la faille. Il y en avait une, d’après elle. Je me servais de mon œil de verre et elle brouillait le faisceau avec des chants de Noël. Les cerbères ne bronchaient pas. Ils étaient fondus dans le meilleur acier. Ça pouvait péter à tout moment. Il en ramenait pas large, le Fifi !

 

Il fallut attendre le crépuscule. Ils scrutaient le champ de ruine avec une attention impossible à détourner avec les moyens dont on disposait la Sibylle et moi : un vieux vélo qui avait appartenu à un livreur de pizza, une lunette de visée sans l’infrarouge indispensable, un laser sans son alimentation et une espèce de manche qui avait servi à un outil non identifiable. Avec ça, la Sibylle partait à la conquête du Graal. J’en pleurais.

— Ah ! Si ce gosse ne m’avait pas détruite !

Elle était Cunégonde et j’étais son Candide.

— Réfléchis, Frank !

 

— Vous en savez trop, Frank.

Ce que craignait Kol Panglas, c’est que je finisse par comprendre. Il m’a cueilli à la sortie de l’hôpital. Je marchais avec des béquilles.

— On sait qu’elle était avec vous, Frank.

Elle était avec moi quand la voiture a dérapé. J’ai vu le ciel se renverser et ma tête a troué un sable chaud comme des mains. On n’était pas loin de Pékin. Je ne connaissais pas ce désert. Le choc m’avait arraché les bras. Les Chinois ont bataillé deux heures avant de me sortir de la ferraille. Les bras me suivaient dans un coffre réfrigérant. Je pouvais voir une foule bigarrée qui commentait l’accident et parlait d’une femme fuyant entre les pins fossilisés. Une voix comptait, une autre encourageait l’infiltration des produits, les murs sont apparus au moment même où je renonçais à survivre. La douleur m’entourait comme la pression d’un autre corps contre lequel je finirais par lutter inutilement.

— Qu’est-ce que vous foutiez à Pékin ?

— Le Chinois avait quelque chose à nous dire.

— Vous l’avez rencontré ?

— Il a contacté la Sibylle après l’accident. C’est comme ça que j’ai su qu’elle s’en était sortie indemne. Pas un bras coupé, rien !

— Elle communiquait avec vous parce que les Chinois vous avaient débranché. Ils vous croyaient mort. On a reçu un signal.

— Je sais bien, patron, qu’on ne meurt pas si on est déjà mort ! Mais la sensation est la même. La même angoisse de l’athée que l’odeur de l’encens rend vulnérable. Gu était à mon chevet et il leur expliquait. Ils ne comprenaient pas. Qui était cette femme ? Ils l’avaient poursuivie, mais elle s’était envolée et avait disparu comme un oiseau au milieu des oiseaux.

— Il y avait d’autres femmes ?

— Elles étaient toutes là, multipliées par le virus. Gu en savait long sur le sujet. J’écoutais sa voix à travers le mur acide. Ça ne voulait rien dire !

— Calmez-vous, Frank ! Comment vont vos bras ?

— J’ai eu un accessit en rééducation, patron. Les Chinois sont reconnaissants si tout se passe comme c’est prévu. J’ai soulevé le premier verre dans un concert de félicitations. Il a fallu que j’attende longtemps avant de tourner la première page. Ils vous adorent si leur truc a fonctionné. Vous n’y êtes pour rien. Dans leur esprit, ça a marché pour d’autres raisons que les vôtres.

J’étais rentré au bercail avec deux bras artificiels et des jambes où le sang ne circulait plus sans douleur, ce qui affectait indirectement mon cerveau traversé de lueurs antalgiques. Kol Panglas vint me chercher à la sortie de l’hôpital. On avait tenu à m’observer des fois que les Chinois m’auraient truffé de virus. Le rapport indiquait que j’étais intoxiqué par un cocktail de substances difficile à évaluer. Si je devais revenir pour une désintoxication, on reprendrait l’analyse à zéro et on n’agirait pas avant d’avoir compris ce que les Chinois s’étaient imaginé en capturant un agent du Système. La voiture avait basculé dans le vide comme suite à l’explosion d’une katioucha transformée en mine. Personne n’expliquait comment je m’en étais sorti.

— De notre côté, dit Kol Panglas, nous avons capturé Gu. Il ne veut parler qu’à vous. Si ça ne concerne que vous, Frank, on aura vainement dépensé une fortune à sauver ce qui reste de votre passé. Vous le verrez demain.

Là, je voyais le corps de ma femme qui refusait de trinquer avec moi parce que le gosse n’était pas encore rentré de son cours de cuisine. La seule chose qui lui vint à l’esprit en me regardant gémir de douleur sur le seuil de notre bercail, c’était que j’avais l’air de ne pas avoir souffert autant qu’elle. Elle avait beau ne rien ingurgiter, elle tenait debout et elle était même en vie. Je me suis tout de suite servi un verre. Mes bras cliquetaient sinistrement.

— C’est vraiment du toc ? fit-elle.

Elle n’en croyait pas ses yeux qui ont l’air de deux trous de serrures percés dans une porte vitrée. Elle se plia en trois pour s’asseoir et m’observa aussi lentement que l’insecte qu’elle imitait depuis des années passées à grignoter mon espace vital. La première gorgée me fit l’effet d’un corps plongé dans un liquide sans exercer la pression correspondante. J’étais égaré plus que malheureux. On ne vous réduit pas au légume sans vous communiquer une certaine inconsistance face au plaisir. La Sibylle m’avait prévenu avant qu’on traversât le cordon de sécurité, à Miami. On avait pourtant réussi à tromper leur vigilance. Les Chinois étaient sur notre piste. On pouvait voir leurs phares camouflés en verts luisants. Des vers luisants dans un désert apocalyptique, ça m’inspirait et j’en parlais à la Sibylle qui pédalait fermement. La roche explosait finement dans l’obscurité relative d’une nuit tranquille. L’odeur des neutrons résiduels me rappelait celle des insectes ouverts sur l’autel du sacrifice. À cette époque bénie, la Sibylle n’était pas encore la Sibylle. C’était une petite fille qui aimait les petits garçons qui lui servaient de modèle pour ses futures créations. On comprend mieux ainsi la fixation du vieux Frank. La dynamo ronflait sous moi et des animaux véloces traversaient le champ de vision réduit à la portée du phare. On n’éblouirait personne de cette manière. On croisait peut-être d’autres âmes en perdition, ou on les dépassait, mais on se sentait seul la Sibylle et moi, terriblement seul, comme si on venait de jeter nos dés derrière nous et que c’était d’une importance vitale. On a trouvé la bagnole le lendemain à l’aube et on ne s’est pas fait prier pour la piquer. On n’a même pas réfléchi à la question de savoir ce que signifiait vraiment cette caisse au milieu d’un désert dont les rares habitants roulaient encore en chameau. Mais un chameau nous aurait mis la puce à l’oreille. On a filé vers l’Ouest en se disant qu’on s’y battait moins parce que c’était, et c’est toujours d’ailleurs, l’endroit où le soleil se couche.

— Ça veut rien dire, Frank !

Tant pis. Un serpent qui dormait calma notre appétit. On bouffe n’importe quoi si on a faim. Mon gosse n’avale pas n’importe quoi et personne ne lui fera bouffer ce n’importe quoi même dans la situation tangente dans laquelle se trouvait son père à ce moment crucial où la Sibylle pouvait l’abandonner sans tir de semonce. C’est ce qui était finalement arrivé. Elle m’avait abandonné à une mort certaine. Mais les Chinois veillaient. Ils m’ont déclaré comme produit d’exportation et les douaniers étasuniens n’y ont vu que du feu. Gu les a trahis en informant le Système. Plus personne ne pouvait agir sans sacrifier du temps et du fric. Dans un système qui spécule en temps réel, le gagnant est celui qui ne perd pas. Tonton Frankie pensait plutôt à se servir honorablement des prothèses que l’Empire du Milieu offrait gracieusement à l’empire de mes sens. Tout le monde était d’accord là-dessus : j’avais de la chance.

 

On me ramena au bercail avec les autres cadeaux, des malles pleines de souvenirs de la Chine dont je ne connaissais que la chambre où on avait confiné mes moyens d’en savoir plus. On était prévenant avec tonton Frankie. J’ai jamais eu à demander. On me servait. Ils avaient pensé aux fillettes, mais elles avaient toutes plus de dix-huit ans et souffraient en réalité d’infantilisme, ce qui n’est pas rare chez les filles de cet âge qui régressent comme si la fillette n’avait jamais existé et qu’elle pouvait se faire engrosser sans ameuter les services secrets dont Papa est un agent dynamique et patient. Chez nous, on a un gosse de deux cents kilos qui facture dans le réel, toutes taxes comprises. On a supprimé les miroirs pour qu’il ne les brise pas, ce qui porte toujours un peu malheur. En revenant de Chine, ce qui n’est pas rien, j’eus l’impression de n’avoir jamais quitté ce foyer anxiogène. J’ai passé la première nuit à réfléchir, comme me l’avait demandé ou conseillé la Sibylle.

Le Comte n’avait pas été assassiné. On avait assassiné quelqu’un d’autre à sa place ou ils s’étaient servis du cadavre d’un SDF et l’avaient défiguré au C4. Il y avait aussi les deux cadavres, un homme et une femme, trouvés dans le lit de noces de la Comtesse et d’Omar Lobster qui en réalité ne s’étaient pas mariés. Nul doute qu’on avait cherché à les assassiner pour camoufler l’action secrète à laquelle ils participaient pourtant. L’assassin ne s’était pas trompé de chambre. Alors pourquoi les deux tourtereaux de pacotille avaient-ils cédé leur place à un autre couple qui leur ressemblait assez pour qu’un tueur professionnel s’y méprît ? Il y avait trop de monde autour de ces trois cadavres et pas assez d’air pour renifler l’indice incipitaire. Je me retournais dans un lit où je n’avais aucune chance de faire l’amour. Elle dormait comme une souche. Rien à caresser. Le gosse rentra en pleine nuit, gavé jusqu’aux yeux. Il ne dégueulait que quand il ne pouvait faire autrement. Il dégueula dans la baignoire. Elle se leva pour le réconforter. Et j’écoutais leurs jérémiades.

 

Chez les Chinois, j’avais appris à maîtriser la moindre de mes émotions. Ils m’arrachaient des ongles reliés aux centres de la douleur et les remettaient à leur place quand je m’évanouissais. Ils recommençaient avec la même application si je revenais trop tôt. Mon cerveau avait appris à calculer ces intervalles.

— Bien ! fit Kol Panglas.

On progressait dans la connaissance du Chinois. Une infirmière me lisait les Chroniques Olympiques mises en vers par un candidat à la présidence. Je me souvenais de l’infirmière comme si elle était là, entre Kol Panglas et moi, lisant avec passion ce qui ne la passionnait visiblement pas.

— Vous avez sa photo ? demanda Kol Panglas.

Les prothèses manquaient de symétrie. J’ai mis du temps à m’habituer à ce que je devais considérer comme une expérience scientifique de premier plan. L’idée de me rendre utile ne m’enthousiasmait pas, mais je riais comme un fou…

— …pour ne pas leur mettre la puce à l’oreille.

Exact. Je ne savais pas qu’ils n’avaient pas les moyens de détecter mon signal de détresse. Je souhaitais même qu’il n’y eût pas de signal pour trahir ma fonction au sein du réseau. S’ils savaient tout, je n’avais aucune chance de revenir à la maison. Je pensais à cette maison comme si je n’y avais pas été malheureux au point de désirer la quitter pour toujours. J’avais peur, terriblement peur, et je m’appliquais à bien exercer mes pouvoirs comme ils me le demandaient. Je progressais comme un gosse, par accumulation. Ils me montraient des diagrammes prometteurs. Il n’y avait plus de races, les amis. Je pouvais passer pour un Chinois sans me fatiguer. Mais j’avais besoin de ces bras comme j’avais eu besoin de mon cul et de mon œil. Chaque fois, quelqu’un avait agi pour que je me retrouve à l’hôpital dans le service des prothèses expérimentales. La Sibylle m’avait abandonné tandis que la moelle de mes bras s’évacuait dans la ferraille. Muescas m’avait jeté par la fenêtre, brisant ce cul auquel je tenais. Quelqu’un avait crevé mon œil et je n’arrivais toujours pas à en parler.

— Chéri, me dit-elle, il a mangé un sandwich avarié.

— Appelle quelqu’un.

— Qui ? trépignait-elle.

— Tu trouveras bien quelqu’un dans l’annuaire !

Le gosse rotait comme un nourrisson et il devait se relâcher aussi. J’ouvris les fenêtres. La ville dormait. Elle était presque éteinte, à cause d’un bombardement toujours possible. Il n’était jamais rien arrivé d’aussi destructeur. La fiction dépassait la réalité, c’était tout. On dormait bien dans notre bonne vieille ville. Mais il continuait de vomir et je me suis décidé à appeler le conseiller familial qui ne dormait pas lui non plus. Ça tombait bien.

 

J’ai filé chez Bernie avant qu’il n’arrive. Bernie trônait sur son fauteuil roulant, ses grosses mains posées sur l’acier. Il servait encore à l’heure où ça ne sert en général plus à grand-chose. J’ai conseillé à personne cette mort brutale qui me pendait au nez si je continuais à perdre de l’influence. Bernie ne m’en voulait pas. Il savait bien que c’était un accident. Ils l’avaient entubé pendant l’hospitalisation. Je n’avais rien à craindre. Il vaut mieux entuber la victime plutôt que de s’en prendre au bourreau. Question de prix de revient.

— Paraît que les Chinois t’ont entubé ? dit Bernie assez fort pour être entendu par les minables qui peuplaient son établissement.

— Ils m’ont pas entubé, Bernie. Regarde !

Je relevais mes manches. L’acier était autobriqué. Une illusion interdisait les détails. Ces minables s’approchaient pour admirer. Bernie m’offrit un verre à la santé des Chinois.

— On est tous de la même race !

Sally encaissait. Elle manœuvrait la mécanique du fric avec une aisance de mante religieuse. Elle avait été belle, mais il ne restait rien de ce temps qui filait le bourdon à Bernie quand elle en parlait. Ce soir-là, elle demeura muette comme une image. Elle ne s’intéressa même pas à mes bras.

— Tu te les as pas déjà fait couper, Frank ? J’ai le souvenir que tu les avais déjà perdus en route. C’est bizarre pour un non-combattant.

Il était jaloux. Sa mutuelle ne couvrait pas les frais en cas d’attaque terroriste. La version officielle parlait de terrorisme pour expliquer sa paraplégie. Moi, j’étais tombé en mission et, comme elle était secrète, je pouvais tout dire sauf la vérité.

— C’est expérimental, dis-je pour le consoler.

— Et puis c’est du Chinois, dit quelqu’un.

Il pleurait de rage.

— Ce putain de bar ! grognait-il au bord des larmes. J’ai jamais rien possédé d’autre, Frankie. Faut m’comprendre !

Les poivrots comprenaient. Ils payaient sec et Sally ne leur faisait pas de cadeau. Avait-elle éprouvé une seule fois de la pitié pour le sort des hommes qui portent la croix à la place des femmes ? Ni une !

— Le Chinois, dit quelqu’un, c’est du Russe.

— Ça a l’air de marcher, dit quelqu’un d’autre.

— Je dis pas que ça marche pas ! Ça marche toujours. Mais pour ce qui est d’accepter les faits, c’est une autre paire de manches !

J’aime pas les types que le malheur des autres inspire à ce point. Mais Sally refusait obstinément de perdre un client. Je n’agissais pas, j’attendais.

— Tu feras plus parler de toi, dit Bernie.

Si ça pouvait le consoler. J’étais revenu parce que j’avais le mal du pays. J’avais pas mal aux bras, seulement au morceau de Patrie que j’avais emporté avec moi.

— Tu charries ?

— J’suis sérieux, Bernie. J’ai compris un tas de choses.

— T’as pas vraiment combattu !

— Je m’suis déclaré, Bernie. Je l’aime !

— La Patrie ? T’as intérêt, oui !

— Non, pas la Patrie. Qui tu sais.

Ça le laissait pantois, le vieux Bernie, que j’ai finalement prononcé les mots du bonheur. Il me servit un verre gratuit et, réflexion faite, s’en servit un lui aussi. Sally pestait derrière sa caisse.

— Faut qu’ça arrive, dit Bernie pour retenir ses larmes. Mais ça n’arrive que si on n’a pas de la chance.

— C’est arrivé, Bernie ! Mais elle m’a abandonné.

— Elle s’est carapatée, Frank. Rien de plus. J’en aurais fait autant.

— Tu m’aimes pas comme je l’aime.

— Ces hommes ! rugissait Sally.

Elle ne pouvait pas comprendre. Je l’avais connue quand elle les appâtait. Ils lui payaient ce qu’elle voulait et j’étais là à me demander si je ne finirais pas par la violer pour lui donner mon avis. Son corps doit avoir oublié tout ça. Personne n’en veut plus.

— T’aurais rien fait, dis-je pour continuer l’idée de Bernie. T’es tellement paf que t’aurais rien fait !

— J’aurais fait si j’avais voulu ! beugla Bernie en soulevant ses fesses beurrées.

— Le voilà parti ! dit Sally.

Bernie était parti. On le regardait partir et on guettait les signes de cette violence qui communique avec le passé. Il enjolivait des corps qui n’avaient appartenu qu’à l’instant. J’avais connu ça moi aussi. On avait tous connu ça.

— Alors les Chinois t’ont baisé, Frank !

Dans l’ordre. On commence avec des filles et on finit avec des Chinois. Rien n’était plus vrai et j’agitais mes prothèses pour démontrer le contraire. Bernie voulut faire un tour dans la nuit, toi et moi. Il ne connaissait pas la nuit. Il connaissait le phénomène sans y avoir jamais goûté. Je le poussais dans la direction opposée. C’était ce qu’il voulait. On traversait des ponts. Ou bien il y avait beaucoup de rivières dans cette ville, et je n’en connaissais qu’une, ou bien on tournait en rond, donc dans la mauvaise direction. Bernie s’émerveillait pourtant à chaque rencontre fortuite. Il n’était jamais venu jusque-là. Je me souvenais de l’enfant immobile. Il marchait sur les traces de son père, ne poussant l’aventure que jusqu’au trottoir d’en face. Ça tombait bien, Sally y habitait déjà.

— C’est con qu’tu m’aies raté, Frank. J’serais bien parti, moi. Il faut que je parte ou que tu m’emportes, Frank ! J’te paye !

 

J’avais d’autres chats à fouetter, une vie à réussir et une œuvre posthume. Ça faisait beaucoup pour un minable, mais c’est pas tous les minables qui s’font aimer de la Sibylle. Il fallait que je trouvasse le moyen de communiquer avec elle. Mais je ne connaissais que les réseaux de la première boucle. Elle se cachait dans la réalité, la Sibylle, et je n’avais la clé que des fictions sommaires, celles qui envahissent les moyens de l’imagination, pas celles qui la rendent aussi probable que l’immobilité des dés jetés sur le tapis. Bernie ne pouvait pas comprendre ça. Il regardait une rivière à travers des barreaux, empoignant les barreaux comme s’il y était déjà.

— Si j’la tue pas, Frank, c’est que j’peux pas !

— Tu veux la tuer ?

— J’peux pas, merde !

Qu’est-ce qui l’en empêchait ? Qu’est-ce qui m’empêchait de flinguer la mienne ? Il faut toujours se sortir de ce merdier et on n’est que des minables au service de la société. Il était utile, Bernie, avec son alcool et ses friandises acides. Il avait même des putes et des branleurs. Moi, je ne possédais rien, à part un dossier qui parlait pour moi. Bernie était d’accord avec moi : je ne servais à rien.

— Tu devrais rentrer chez toi, Frank, et leur dire que tu les aimes. Ils ne te croiront pas, mais ils auront l’impression de t’avoir vaincu. Ne leur gâche pas leur plaisir, sinon ils te le feront payer le jour où tu les quitteras une bonne fois pour toutes.

— Ça t’es arrivé, Bernie ?

— J’suis un indiscret, Frank. J’ai pas d’autre expérience de la vie.

Il pouvait bien se foutre à l’eau ! On le retrouverait à la prochaine écluse. Une idée comme une autre de l’aventure des cadavres qui ne vont jamais loin malgré l’impulsion qui en a fait des cadavres. Je redoutais cette énergie.

— La retraite, dit Bernie. Ya qu’ça d’vrai, au fond.

Au fond. Il n’en voyait rien, ce cornard. Ça lui plaisait, ces réverbères et les effets dans les statues forcément immobiles. Je l’abandonnais.

 

Chez moi, rien n’avait changé, sauf que le conseiller familial était passé et il avait pris le temps de rédiger une ordonnance. Je consultais ce charabia. Elle m’expliquait ce qu’elle avait compris. Il y avait une relation entre son problème et celui du gosse. Elle voulait m’impliquer. Je sirotais un p’tit blanc en écoutant ce qu’elle avait compris. Elle y trempait des biscuits et elle avait l’air d’aimer cette nourriture. Je ne pouvais pas calculer la quantité de biscuits nécessaire pour lui redonner des formes désirables. En plus, l’addition devait être salée. Il dormait et elle avait renoncé à éponger ses salissures infectes. J’avais promis à Sally (elle s’appelait Sally elle aussi) d’emmener Benjamin (c’était son nom) chez Bernie pour que les putes s’occupent de sa formation sexuelle. Elle voulait qu’il sache comment on se reproduit. Mais à la place où les hommes portent fièrement l’instrument de leur malheur, il n’y avait qu’une espèce de nombril qu’elle appelait prépuce sans vraiment savoir ce que c’était. En tout cas, c’était par là qu’il pissait. Bon.

— Bernie est neurasthénique, dis-je comme si je complétais un cours de psychopathologie. Sally (pas toi) est toujours aussi nocive (vous l’êtes toutes, au fond). J’sais pas si c’est une bonne idée.

Elle me demandait elle aussi de réfléchir, point commun qui me donnait trop à réfléchir pour commencer. Elle avait rencontré un nouveau conseiller familial. Il avait fallu tout recommencer, de a à z.

— T’es resté longtemps chez Bernie…

— On a fait un tour, lui et moi, histoire de réfléchir.

— T’as jamais pu réfléchir avec les autres, Fifi !

— J’vais pas t’faire croire le contraire, rassure-toi. J’disais ça comme ça, sans intention. En plus, c’est parfaitement vrai. Alors, tu vois ?

Elle ne voyait rien. Elle voulait trop comprendre. Un rayon de soleil se pointa d’abord sur son nez. Je le vis se diriger vers mes mains croisées. Je les décroisais aussitôt. J’aime pas ces relations symboliques !

— J’vais au boulot, dis-je en me levant.

— Ya que l’boulot qui compte maintenant !

Elle gueulait fort quand elle gueulait. Le voisin frappa le mur avec sa canne blanche. Je sortis.

 

— J’en sais trop, je sais ! dis-je à Kol Panglas qui buvait du café froid en observant les premiers passants.

— C’est des minables, dit-il. Faut les rendre utiles, sinon ils ne servent à rien. J’en ai marre de cette énergie passée à les former alors qu’on manque de moyens pour vivre notre propre vie.

Combien leur avait coûté ma propre formation ? Je n’avais pas dépassé le niveau pour vivre ma propre vie malgré le temps gaspillé pour former les minables.

— Vous êtes tombé du lit, Frank ?

— Je m’suis pas couché.

— Couchez-vous, alors !

Il m’arracha la tasse de café. Je réintégrai mon bureau. Qu’est-ce que j’étais à l’étroit là-dedans ! Rien sur l’écran que des banalités. J’en étais où ?

— Frank, n’oubliez pas votre traitement !

On s’occupait de moi, on me bichonnait presque. J’en concevais des excitations, mais j’avais pas honte de mes parties honteuses. D’autant qu’il leur arrivait fréquemment de ne plus contenir dans ma culotte. Avant, du temps du papier, je découpais, le temps passait. Qu’est-ce que tu veux foutre d’un écran ?

— La pastille bleue d’abord, Frank. Elle prépare votre estomac. Attendez vingt minutes avant de prendre la rouge.

Attendre dans ces conditions me rendrait fou, je le savais. J’étais déjà pas si clair. Donc, je n’attendais pas et j’avalais tout le contenu du godet.

— Frank !

Et après ? Zi iz a fri con tri. Il avait raison, Kol, au sujet des premiers passants : rien ne les précédait. De quoi réfléchir pour ne pas penser une seconde à ce que mes deux filles m’avaient demandé de penser. Papa Frank avait deux filles : la Sibylle et la Sally. Et il avait aussi un petit garçon qui pesait deux quintaux. Il avait des bras coupés et des prothèses pour se consoler, un cul en acier trempé et un œil de verre. Je n’parlais jamais de cet œil bidon. Et quoi encore ?

— Comment vous sentez-vous, Frank ? Il est neuf heures.

— Je m’sens bien, Larra.

— Vous m’en voyez ravie.

Les ravissements de Larra, le robot connecté aux protéines du bonheur qui sont aussi celles du malheur. Elle avait les moyens de faire la différence. Pas moi.

— Un peu de conversation, Frank ?

Elle dialoguait sans doute avec des millions de minables en même temps. J’acceptais toujours un brin de causette.

— D’accord pour une causette, Frank. Comment s’appelait votre cousine Iris ?

La causette devenait vite introspection assistée. Tous les fonctionnaires vous le diront : on fout rien, mais c’est pas pour rien. Larra inspectait les lieux avec circonspection. Iris, je l’avais poussée et elle avait perdu l’équilibre.

— Et… ?

— Je n’étais pas tombé.

— Frank !

Ça s’rait comme ça tous les jours sauf le dimanche parce que c’était un jour de repos et le samedi parce que Larra était en maintenance ce jour-là. Cinq jours d’introspection par semaine, ça f’sait beaucoup pour un minable. Cette perspective de repos complet ne me réjouissait pas d’avance. J’avais connu l’aventure et elle m’appelait avec la voix de la Sibylle.

— Iris est morte, Frank. Vous savez qui l’a tuée ?

— Le père Noël !

Je gagnais du temps ou je le perdais. J’pouvais pas faire les deux choses en même temps sans m’annuler, psychologiquement parlant.

— Frank ? Ého, Frank. Le père Noël n’existe pas.

— Ça m’étonnerait !

— Ça vous étonne, Frank ? Pourtant…

— J’confonds peut-être.

— Frank !

Rien sur l’écran. Elle n’en avait pas besoin, Larra. Il suffisait de poser son cul et elle s’y connectait.

 

Il était dix heures. On frappe. C’est pas un effet d’optique. Je me vois sur le seuil de la porte. J’ai quinze ans. J’ai une moustache rousse, pas très fournie. Des lunettes. À l’époque, ça faisait intello et c’était exactement à un intello que j’avais envie de ressembler. J’en avais marre des ouvriers. J’avais frappé à cette porte pour des raisons précises.

— Alors explique-toi, Frank, dis-je comme si j’étais le propriétaire du bureau.

— Je ne m’appelle Frank, dit celui que je prenais pour l’adolescent que j’avais été pendant assez de temps pour en avoir conservé le souvenir terrorisé.

— T’es qui ?

— Benjamin.

Il avait perdu du poids, le fiston. Pas moins de cent quarante kilos. Il avait écouté la leçon du conseiller familial sans perdre le temps précieux que je venais moi-même de perdre au service de la société. Sans blague.

— Je suis le fils des Bradley.

Super ! J’étais tombé dans le panneau des ressemblances fortuites. Pas fier, je poussai un siège dans la direction de mon visiteur inattendu. Il prit le temps de s’installer. Il était habitué aux représentations, le p’tit Bradley. Il ne le mènerait pas longtemps en bateau, le vieux Frank qui connaissait la bouteille comme un blanc-bec ne pouvait pas la connaître. Ce fils à maman m’impressionnait un peu, pas à cause du chandail griffé aux meilleures sources. Il ôta ses lunettes. La barbe aussi était peut-être fausse. Il n’y avait que le chandail de vrai. Les pompes aussi. Il portait un pantalon de toile assez ordinaire à mon avis, parce qu’il avait l’habitude de traîner ses fesses dans les endroits inavouables de notre société.

— Monsieur Chercos, commença-t-il, je vous suis depuis le début.

Qu’est-ce qu’il avait suivi ? Mon corps ou mon raisonnement ? Il me ressemblait à s’y méprendre. Mais je m’appelais Chercos. Pas question de m’embringuer dans une saga familiale, petit !

— Les cadavres de la chambre 1954, c’était mes parents.

¡No me digas !

C’était possible, après tout. On ne les avait pas identifiés avec certitude. On avait pensé à un tas de gens sauf aux Bradley que j’avais d’ailleurs rencontrés chez Cecilia. Et puis, Mike Bradley avait recousu mon fondement. Ça, personne ne pouvait le nier ou me faire croire que je m’étais trompé de zone temporaire. Le temps est linéaire, donc le temps est une fiction aussi agréable que l’infini à un esprit humain qui, Messieurs, est aussi capable de croire aux foutaises du Coran, de la Bible et de toutes ces conneries qui n’ont jamais amélioré les conditions d’existence des pauvres tributaires que nous sommes vous et moi. Ça s’écrit comment, Bradley, avec un é ?

— Vous foutez pas de moi, monsieur Chercos ! J’ai la trouille.

Il en avait l’air, avec la peau tirée et les paupières encrassées par les protéines. Il avait la trouille de quoi, ce petit ? Ce n’était pas difficile à deviner, mais je voulais en savoir plus. Je sonnais Larra. Elle avait déjà compris qu’on avait soif et pourquoi. Un garçon nous servit un rafraîchissement à base de kolok. Le gosse n’avait jamais touché à ÇA ! Sa mère n’était plus là pour s’en offusquer.

— C’est Amanda et Michael, leurs petits noms ? (On sait jamais…)

— C’est ça, pleurnicha-t-il. En réalité, mon père se prénommait Micaele, mais ma mère était intervenue auprès de l’État Civil.

— Et comment s’appelait ta mère avant de s’appeler Amanda ?

— Rosina.

Un sans faute ! Larra confirmait. Elle explorait en même temps les données privées après avoir fait sauter les verrous. Ce petit était bien le fils des Bradley. Avait-il changé de petit nom lui aussi ?

— Avant, j’étais Antoine.

Antoine Chercos ! J’avais été moi aussi Antoine Chercos. Bernie n’était pas là pour m’injecter la substance correspondant au sujet de ma terreur étonnée.

— Pourquoi ont-ils changé ton petit nom ?

— Transfuges russo-chinois, m’sieur.

— Tu t’fous d’ma gueule !

Il n’y avait jamais eu de transfuges dans ma famille, pas plus que de Russes ni de Chinois. Ce gosse n’était pas moi ! J’étais déçu et furieux. Ma colère traversa les murs et alerta les agents du BE. Ils entrèrent sans ménagement. Le gosse se réfugia près du radiateur. Calmez-vous, Frank !

— Dites à Bernie que j’ai besoin de lui !

— Bernie est mort, Frank. Faut pas prendre les désirs pour des réalités.

— Ni Frank pour un Antoine aux racines asiatiques !

— Frank ? dit Larra qui n’avait pas cessé de paramétrer l’incident.

— Oui, Larra ?

— Ce gosse fait avancer l’enquête. Calmez-vous et reprenez le fil de la conversation. Voulez-vous qu’on recommence, Frank ?

Je me doutais un peu que c’était moi, l’inculpé. Les agents du BE acceptèrent trop facilement de ne rien noter dans leur main-courante. Ils sortirent et commirent l’erreur de refermer la porte. Ça ne se passe jamais comme ça. Je ne pouvais pas faire exception. Je me méfiais de ce gosse. Il était de nouveau sur la chaise, le cul en communication avec Larra, avec ce réseau dont je n’avais pas idée tellement je suis minable. Qui me poussait à l’erreur, d’après vous ?

— Vous me faites peur, dit le gosse.

— Tu devrais pas. Ici, je suis le seul à avoir des raisons d’avoir peur. Comment tu expliques que tes parents, j’ai trinqué avec eux chez les Russel et cela, bien après qu’on ait trouvé les cadavres de la chambre 1954. T’étais où, toi, pendant qu’un inconnu crevait ceux que tu veux faire passer pour les Bradley ?

— J’y étais, mec ! J’y étais ! C’est ce que je me tue à vous expliquer. J’ai même vu l’assassin. Je suis venu pour regarder des photos !

Ça n’expliquait rien. Constance de Vermort et Omar Lobster avait fait semblant de s’épouser alors même que le Comte était vivant au lieu d’être mort. Cette situation n’a rien d’exceptionnel. On éprouvait peut-être le besoin d’enquêter sur la fausse mort du Comte, sur l’identité de son remplaçant et sur les raisons de ce mariage en blanc. J’étais taillé pour ce genre d’investigation. Donnez-moi carte blanche et j’arrive à la source du problème, pas plus loin si c’est la consigne. Du travail de pro, rien de plus. Mais voilà que deux inconnus se font assassiner à la place du faux ménage. Deux inconnus, sans doute aussi inconnus que le cadavre qui pourrissait, la gueule cassée, dans le caveau des Vermort à la place du Comte. Troisième temps : un gosse qui prétend être le fils des Bradley révèle sans preuve que ceux-ci sont en réalité les propriétaires des cadavres de la chambre 1954. Et pour couronner le tout, il était présent sur la scène du double crime, ce qui l’autorise à reconnaître l’assassin parmi d’autres assassins qui peuplent nos bases de données. Je ne rêve pas. Les Bradley étaient-ils vivants quand je les ai rencontrés ?

 

Le lendemain, comme prévu, Gu me reçoit dans sa cellule. Ils l’ont enchaîné au lit parce qu’il a tenté de se suicider dans la nuit. Son cou est marqué par les ongles.

— Je vais être obligé de vous parler, Frank, puisque j’ai lamentablement échoué sur toute la ligne.

— Ils vous feront parler de toute façon.

— Vous me devez la vie, Frank. Vous avez parlé. Ça, ils l’ignorent.

— Maintenant ils le savent. De quoi j’ai parlé ? Je ne sais à peu près rien.

— Vous étiez dans un sale état, Frank. On a ramené vos bras, mais les sangsues n’avaient pas fait leur travail. Ils m’ont demandé de vous faire parler.

— Vous étiez responsable de mes bras ! Vous savez ce que valent leurs prothèses ! J’ai deux bras droits maintenant !

— Vous avez parlé, Frank ! Tuez-moi !

Il était à poil dans les chaînes, se tortillant comme un ver au bout d’une fourche. Dans l’angle, un œil s’agitait et enregistrait les détails, notamment mes propres réactions aux provocations du Chinois. Je n’avais sur moi que ma culotte. Ils ne badinaient pas avec la sécurité, ici. Seuls les surveillants portaient un uniforme. Je supposais qu’ils ne pouvaient rien cacher non plus, mais que leur syndicat avait travaillé pour préserver leur pudeur. Les visiteurs avaient droit à un slip. Ils avaient examiné ma culotte sous toutes les coutures, des fois que les Chinois eussent planqué de l’électronique dans la dentelle. J’avais traversé le couloir de la mort dans cette tenue légère. Les condamnés, eux, la traversaient à poil dans l’autre sens. Le juge avait implanté lui-même la puce de la Mort dans le cou du Chinois. Ils n’avaient même pas pensé que c’était ce qu’il avait cherché à faire en s’attaquant à son cou : trouver la puce et la jeter aux chiottes. Au lieu de ça, ils pensaient que le Chinois avait tenté de sectionner la jugulaire. On voyait bien que ce type fini tenait à la vie comme à son compte en banque. Ils avaient pansé le cou et maintenant, il pouvait à peine se gratter le cul. Pas facile de recevoir des confidences d’un type réduit à s’accrocher à la vie avec des moyens dérisoires. J’y passerais peut-être un jour moi aussi si c’était mon destin. Je sentais que ce jour maudit n’était pas loin. Je pouvais pas compter sur le Chinois pour changer les choses me concernant.

— Bon, d’accord, dis-je en me mouchant dans les doigts. J’ai parlé et vous avez quelque chose à me dire. Si on commençait par ce que j’ai confié à la Chine ?

— Vous êtes dingue, Frank !

On me le disait de plus en plus souvent. Tout avait commencé avec cet œil de verre. Je m’étais senti mal tout de suite. Je présentais tous les signes d’un comportement inadapté aux conditions de l’enquête et de l’action. Le manipulateur des services psychotechniques m’avait rendu fou de rage avec cette espèce d’exercice qui consistait à piloter un clou au milieu d’une forêt de différences de potentiel. Un puissant avertisseur m’engueulait à chaque fausse manœuvre. Et le type en rajoutait en prononçant des insultes entre les dents. Je voyais bien que je n’étais pas fait pour ce travail. En plus, mes études de Droit s’étaient arrêtées à la première page. Je ne savais même plus ce que j’y avais appris. Du coup, on m’a proposé le volontariat et j’ai dormi pendant trois semaines d’après mes calculs. J’avais en face de moi un Chinois qui parlait de géopolitique dans les universités du monde entier. Les vers que j’avais vu se tortiller dans la chair de mes bras fraîchement arrachés, c’étaient des sangsues et je n’avais pas été foutu de faire la différence. Voilà de quoi il était capable, Gu. Alors ils m’ont greffé ces deux bras droits d’origine russe. Entre-temps, j’avais parlé. Mais de quoi ? Je savais rien !

— Un type comme moi ne sait pas grand-chose, dis-je comme si je le savais, à part la couleur de la tapisserie et le prix des saucisses du distributeur Wang.

Wang avait remplacé Mac Donald dans les esprits. Je le savais. Je savais un tas de choses qui n’avaient aucun intérêt pour la Chine. Je n’avais rien appris à ces tordus du renseignement. Mais ils avaient trouvé quelque chose en triturant mes moignons et je me doutais que ça avait quelque chose à voir avec mon patriotisme. Maintenant les Chinois en savaient long sur notre patriotisme inégalable. Grâce à mes bras. Ils avaient troqué leur technologie russe contre des bras qui valaient de l’or patriotique. Et ils avaient besoin de cet or parce que leur Nation était le foyer universel du terrorisme, loin devant les Arabes qui avaient perdu la main depuis longtemps. La graine du patriotisme était en moi et j’avais trahi ma terre parce que mes bras avaient été arrachés par ce tas de ferraille chinois qui ne tenait pas la route.

— Qu’est-ce que vous avez fait de la Sibylle !

 

Étape suivante : frapper le prévenu tout en ménageant son intégrité mentale. Mes poings ne faisaient pas la différence entre la chair et le mental. J’avais aussi échoué sur cette question fondamentale à leurs yeux. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais rentré à la maison avec le sourire, histoire de ne pas éveiller les soupçons de Madame qui, à cette époque maudite, mangeait encore à table. Même le gosse était normalement constitué de chair potelée et d’un goût immodéré pour le jeu.

— La Sibylle n’a rien à voir, grimaçait le Chinois. J’avais pour mission de vous capturer, pas de m’intéresser à la Sibylle. Les bras étaient arrachés et on a travaillé dur pour les sauver de la putréfaction. Ils ont amené des sangsues. Vous vous êtes alors mis à délirer. Rien qui put intéresser la Chine, des conneries de pauvre type qui ne trouve pas le bonheur et qui dépense ses économies et son énergie dans la joie et la bonne humeur des substances hautement toxiques de la contrebande parapsychique. Un interne a signalé une incohérence dans l’analyse du sang et la même fréquence était en même temps repérée dans le tracé ECG. On n’a pas mis longtemps à se rendre compte qu’on avait mis la main sur une technologie de première classe. Un peu comme si un de vos missiles tombait sur nous sans exploser. On n’avait plus qu’à vous démonter pièces pas pièces. On est très fort en anatomie chez nous. On a fini par trouver, Frank. Tout le secret de ce patriotisme qui fait de vous la Nation la plus puissante du Monde, on pouvait le trouver par dissection dans la chair de n’importe quel péquenaud patriotiquement correct. Même les Tibétains se sont marrés.

Je comprenais maintenant pourquoi on me bichonnait depuis mon retour et pourquoi les Chinois n’avaient rien exigé en échange de ma personne. Ils n’exigeaient pas non plus le montant de la facture. Deux bras droits russes artificiels. Je ne pouvais plus me servir d’une arme. Mais pour fracasser la gueule de Gu, je me servais des pieds et de ma cervelle. Qu’est-ce que j’allais tirer de ce type qui se cassait comme du verre sans un cri pour me signaler les bons endroits ? S’il voulait me parler, il dirait tout ou je changeais de métier.

— C’est bon, Frank, dit la voix de Roger Russel dans le haut-parleur. Vous ne tirerez rien de plus de ce minable.

Qu’est-ce que j’en avais tiré ? J’abandonnais une loque ensanglantée qui prétendait n’avoir rien dit de nuisible à sa propre patrie. Il souriait parce que j’étais le suivant. Je connaissais le sourire du docteur Gu qui avait une réputation à défendre dans la jet set, surtout auprès des dames dont il soulageait les douleurs gênantes. Elles étaient folles de lui parce qu’il était le seul homme dont elles ne pouvaient pas se passer. Il allait disparaître en laissant des traces, exactement ce qu’il faut pour ne pas disparaître. Il s’en sortirait et je finirais ma triste existence dans l’oubli.

— N’exagérez pas, Frank ! Personne ne vous veut du mal. Ce qui vous est arrivé aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous.

Ce « nous » me ravissait. Et j’étais celui à qui c’était arrivé, ce qui me distinguait nettement. Kol aussi était ravi. J’étais toujours aussi minable, mais j’étais un minable vivant. Benjamin Bradley me considérait avec circonspection. Cette tension intellectuelle le vieillissait de quelques années. J’avais cette tronche quand je suis devenu adulte pour la première fois. Mais lui, il avait déjà fait des études et enseignait la sémiologie à des types de mon âge.

— J’ai bien dormi, dit-il presque paresseusement. L’hôtel était bien choisi.

Forcément, le fils de la femme la plus riche du monde ne pouvait pas se plaindre du service sans risquer de passer pour un merdeux. Au contraire, il faisait preuve d’une dignité qui époustouflait le vieux Kol. Et celui-ci ne cachait pas son admiration. Moi, j’admirais le rejeton du chirurgien qui avait fait de mon cul quelque chose dont je ne jouirais jamais plus. On avait tellement de choses en commun. Il consentirait peut-être à les partager avec un besogneux que la société était sur le point d’exclure de ses circuits existentiels. Il me tendit une pogne agréable à serrer. Il me plaisait bien, ce gosse.

— Monsieur Chercos… commença-t-il.

— Frank… dis-je en baissant la tête.

— Frank…

Il était aussi ému que moi. Rog et Kol nous observaient, fumant d’impitoyables cigares cubains qui empestaient mon cerveau.

— Vous avez réfléchi, Frank ? me demandait Benjy.

— Je réfléchis tout le temps, ce qui ne fait pas de moi un intello. Va pas confondre !

— D'abord, ils tuent n’importe qui pour protéger les activités secrètes du Comte, réfléchissait Benjy à voix haute. Ensuite, ils organisent cette fausse union maritale entre la Comtesse et un ingénieur qu’ils n’ont pas choisi au hasard. Enfin, mes parents couchent dans la chambre des mariés, pour leur malheur !

— Vous êtes d’accord avec lui, Messieurs ? dis-je sans me retourner vers les deux pandores qui crachotaient de la fumée sans tousser.

Quel était le rapport entre ces assassinats et mes bras coupés ? C’est-à-dire entre Benjy et moi ? J’avais le nom de la Sibylle au bout de la langue et assez de jugeote pour ne pas le prononcer. C’qu’on peut se sentir intelligent, des fois ! Quelle était ma mission ?

— Sur ce point délicat, dit Kol en triturant le corps de son cigare piteusement éteint, je dois avouer que je n’en sais pas plus que vous. Roggie pourra vous informer de certains détails qui éclaireront peut-être votre chandelle, Frank, mais je ne suis pas autorisé à vous en dire plus. J’ai déjà vécu ça, Frank ! Vous êtes sur la bonne voix.

Il sortit en vitesse, comme s’il venait d’annoncer ma victoire alors que j’étais censé battre en retraite un jour ou l’autre. Roger Russel empoigna fermement mes poignets russochinois.

— Vous savez vous servir de vos pieds, Frank. Continuez !

Il sortit. On était dans mon bureau. J’avais l’esprit occupé par la question de savoir comment quatre types avaient pu y contenir sans avoir chaud. Benjamin m’écoutait. Je lui racontais l’aventure en détail. Il y avait trop de détails dans mon récit et pas assez de femmes consentantes. Je parlais à un gosse dont j’avais eu l’âge en crise. J’avais hérité du physique et il s’était passé quelque chose au moment du transfert des données brutes. Tout ce que je ne possédais pas à cause d’une erreur de manipulation et non pas de conception nous séparait à jamais lui et moi. J’aimais ce visage qui m’avait appartenu un instant, celui des quelques années dont j’avais raté l’essentiel. Benjamin pouvait comprendre mon désarroi. Il le comprendrait si je finissais par lui en parler.

— Ça m’intéresse, déclara-t-il comme le magistrat dont on attend beaucoup si on est la victime et tout si on ne l’est pas.

— Tu m’bottes !

 

On fila chez Bernie qui était encore vivant à cette époque-là. Il servait de l’alcool aux mineurs, mais celui-là ne buvait que de l’eau et certains de ses dérivés sucrés. Bernie s’étonne toujours à voix haute, ce qui ne manque pas de compliquer même les conversations les plus simples.

— Sers-nous de la saucisse, commandai-je pour mettre fin à ces circonvolutions.

Il servit les saucisses et la ferma définitivement. Le personnel, essentiellement composé de bagasses et de tapineurs, nous observait sans vraiment chercher à comprendre ou simplement à s’informer. Sally ménageait les remboursements, les limitant à un pourcentage qu’elle seule pouvait calculer sans intriguer le fisc. Je ne connaissais plus de femmes plus compétentes que Sally s’il s’agissait de changer le fric en activité sociale. Benjamin écoutait ma leçon. Comment un pareil cerveau pouvait-il contenir dans une aussi petite tête ? Je n’avais pas cette chance et on pouvait se demander à mon sujet pourquoi un cerveau aussi petit occupait une tête qui aurait pu en contenir plusieurs de cette taille. Ce qui ne changeait rien à la ressemblance. C’est fou !

— Sans aventure, Benjy, on va rester là à gamberger et rien ne se passera, sauf si on s’en va sans payer.

— Pari tenu !

Je payais pour ne pas avoir d’histoire avec un ami aussi fragile que Bernie. Je retrouvais Benjamin dans la rue. Il ne voulait pas se faire remarquer et il portait une salopette sans trouver curieux qu’un type en salopette se promène dehors à l’heure de pointe des productions industrielles. Les gens le considéraient plutôt comme un chômeur frappé d’une nostalgie forcément contagieuse. De mon côté, sans pardessus, j’avais l’air d’un con qui se prend pour un con. Parité qui n’avantageait pas notre sérieux. Benjamin était un gosse très sérieux, mais il savait où il allait et j’avais donc un temps d’avance sur ses découvertes. Un fait me sauta aux yeux : j’en savais plus long que lui et je n’en avais pas l’air. Ça le rendait hautain, le petit.

— Vous avez déjà tué quelqu’un ?

Rebelotte. J’en avais tué des tas.

— Et ça ne vous fait rien ?

Rien. Pas le moindre sentiment, à part la fierté de ne pas avoir été tué à la place de l’autre.

— Quelqu’un est-il déjà mort à votre place ?

Non. Mais j’ai souvent failli mourir à la place des autres.

— Ne pensez-vous pas que l’  « autre » est un sous-genre du policier que vous êtes ?

— Dans le mille, Mimile !

On continuait comme ça toutes les minutes que Dieu fait et défait, mais sans Dieu, rien que lui et moi, au fil des rues qui ressemblaient à des rues, les traversant au signal et cherchant une raison de quitter la ville sans attirer l’attention des autorités particulièrement sensibles sur le sujet des visas. Il était plein aux as et ne trouvait pas une solution que je ne pouvais trouver que par l’usage de la violence.

— Cool, mec ! Je réfléchis.

Moi aussi je réfléchissais et je me demandais pourquoi le type le plus riche du monde acceptait de fréquenter un minable dans mon genre. La ressemblance et les sentiments n’expliquaient pas tout. Je réfléchissais comme un poêle à charbon : je devenais rouge.

— Qu’est-ce que t’as, comme violence ? me demanda-t-il enfin.

Il pouvait choisir. Il n’hésitait pas. Il réfléchissait. Je conseillais sa conscience. Je le voyais en avoir trop et de plus en plus.

— J’ai le C4, dis-je.

— Le C4 ?

— 6,6 km/seconde.

— Vous vous y connaissez ?

Tu parles si tonton Frankie s’y connaît ! Il est né dans la penthrite, tonton Frankie ! Sinon tu voyages pas en Chine sans demander aux Chinois de te laisser entrer incognito. C’est compliqué, tu sais, la vie.. !

— J’ai jamais vu mourir un homme…

— Tu vas voir.

 

Je fis un essai concluant sur un SDF qui voulut pas crever sur le coup. Je l’achevai à l’essence. J’avais vu ça à la télé. Pas lui ! Tu parles d’une confession ! Je m’apercevais que je m’alliais à un danger public. Au fond, il préférait l’hôtel de luxe et la considération. On irait à Pékin à bord de son jet privé et on séjournerait au Catay qui offrait l’avantage d’une gastronomie française. Et il ferait comment, tonton Frankie, pour se faire passer pour quelqu’un d’autre ? Avec des bras technologiquement impossibles à confondre avec du matos étasunien ! C’était pas une bonne question que je posais à un cerveau qui se trouvait à l’étroit dans ma tête d’adolescent en crise ?

— Ça va ! fit Benjamin en me distançant.

Il s’énervait. Première leçon : s’énerver. Je le suivais en trottinant à cause de la mauvaise influence de mes bras sur des jambes qui avait du mal à compenser le gain de poids de la technologie russochinoise. Ils connaissent pas la nourriture allégée, les Chinois. Ils se gavent et les Russes encaissent les royalties.

— Tu vas pas m’laisser tomber toi aussi, Benjy !

— T’es naze, Frankie !

— J’connais plus de Chinois que toi ! Regarde ce qu’ils m’ont fait !

J’exhibai la mécanique.

— Deux bras droits, merde ! Ça t’inspire pas ?

Il courait, sachant que je finirais par courir sur les mains, si on pouvait parler de mains à propos de ces battoirs. Les bras avaient dû appartenir à deux Russes en forme d’armoire, dont l’un dépassait l’autre d’une tête, en prime. Je penchais d’un côté, lamentable et persifleur. C’était notre première dispute.

— J’explique pas, Benjy ! Je m’étonne, c’est tout !

On pouvait souffler. Les gens pensaient à un numéro de cirque du temps de l’analogique, avec des vrais sujets et de faux filets.

— Benjy ! Je t’aime comme si t’étais mon fils ! Même plus ! Je t’aime comme si j’étais toi !

— T’en veux à mon pognon, ouais !

Le coup de grâce. En public. Et à genou. J’étais paralysé, incapable d’ouvrir cette bouche qui était encore naturelle. Mais il restait là, nonchalant et morose, à regarder les barques sur la rivière et parlant des chapeaux de femme et de la gravité des rameurs.

— On est pas sur la même longueur d’onde, dit-il. Tu t’es confié une enquête sans demander la permission, ce qui finira par te coûter cher, plus cher que le cul en acier, les bras russes et cet œil de verre qui te donne un air de femme fatale. Je te donne une chance, Frankie. Une seule ! Et tu t’en fous.

— J’m’en fous pas, merde !

— Tu fais quoi alors ?

 

On embarquait une heure plus tard à bord d’un zinc qui m’inspira tout de suite le dégueulis et les problèmes d’horloge interne, sans compter l’angoisse du Chinois, une maladie qui se soigne uniquement au suicide. Le ciel m’apparut bientôt vu d’en haut. Benjamin regardait un film apocalyptique comme s’il s’agissait d’une hallucination. Il étreignait les écouteurs comme s’il n’allait pas se sortir sans égratignures de cette fantaisie crétinisante. Je pouvais voir les zones marquées à la périphérie par des balises optiques. Puis l’océan se rapprocha. On volait sous les ondes à l’abri des regards indiscrets. Or, Benjamin avait prétendu ne rien craindre des observateurs chinois qui sont nombreux sur la terre comme au ciel. Le jet filait à l’anglaise. Je retournais à l’invisible.

Le film s’acheva sur une interminable poursuite dont je ne distinguais pas les protagonistes. Heureusement, j’avais coupé le son. J’attendais l’explosion finale et les visages satisfaits des héros flambant neuf en compagnie d’héroïnes qui n’avaient pas souffert psychologiquement. Par contre, mon jeune alter ego en avait pris plein la tête. On le sentait décoiffé à l’intérieur.

— On vole bien bas, dis-je. Moi qui voulais profiter du soleil !

— À cause des Russes, Frankie. Pas des Chinois. Ce sont leurs radars qui nous guident.

Des Russes qui dansaient la samba brésilienne et le bandari iranien avec le même enthousiasme que le rock’n roll et la bourrée auvergnate. Des esprits universels. Ça s’rait pas des Amerloques, tes Russes !

On se posa entre les gratte-ciels. Benjamin en pleine forme et moi puant comme une panse de ruminant. Heureusement, à l’hôtel, on nous servit du tequila, à ma demande. Ça m’rappelait des choses que j’pouvais pas raconter sans m’identifier clairement. C’était un hôtel tout ce qu’il y a de plus chic. La compagnie saluait le jeune prodige de la finance sans l’approcher d’assez près pour me voir. C’étaient des gens comme vous et moi, mais avec du fric et de la chance. Je buvais tout ce qu’on me donnait, exerçant mes bras droits parce que c’étaient des bras gauches. Ça pouvait se comprendre. Benjy en concevait de la pitié. Un handicapé au pays des Chinois, ça l’attristait visiblement, d’autant que les Chinois étaient totalement responsables de mes diverses infirmités, y compris le cul en acier. Muescas m’avait-il jeté par la fenêtre ou avait-il laissé faire les Chinois ? Il employait Gu comme médecin parallèle et substitut sexuel en cas de panne d’oreiller.

 

On était bien, moi surtout. J’avais plus besoin d’lunettes. L’alcool me troublait aussi la vue, mais les Chinois m’avaient garanti un acier qui s’oxydait pas à l’alcool. Les bains m’étaient interdits toutefois, ce qui rayait pas mal de noms dans mon carnet d’adresses. Je finirais par être seul à force de précautions sanitaires. Ils n’avaient encore rien conçu pour ce genre de solitude, à part les domiciles impossibles à fixer.

— Par qui on commence ? dit Benjamin qui croyait encore en moi parce qu’il n’avait pas l’intention de me tuer.

— Par lequel ? tu veux dire.

Je me voyais déjà traversant le désert, à la frontière entre la Chine et le Mexique, cherchant les traces d’Omar Lobster qui avait beaucoup de choses à me dire et de la Sibylle qui ne dirait rien. J’avalais déjà cette poussière. Des agaves têtus bornaient mon voyage scientifique. Je ne me réveillerai jamais de ce rêve unique et de ses interruptions invalidantes.

— T’as quel âge, Frankie ?

Bientôt, j’aurais plus d’artères pour en témoigner. Les Chinois m’avaient pris pour cible. Je savais hurler comme un navire en détresse et me taire quand il n’y avait rien à dire. Ça fait quel âge, ÇA, mon garçon ?

— J’ai tout le pognon que vous voudrez, Frank !

Si j’avais du pognon, je le dépenserais pas avec des Chinois russoconfucéens ni avec des Mexicains qui ont perdu la trace du Mescal. J’irais chercher le naturel là où il se trouve, en moi. C’est-à-dire ici, dans ce monde de merde qui veut pas changer et qui change l’existence parce que le temps est de son côté, par l’usure et la fatigue, la paranoïa et le suicide, l’espoir miné et la réalité obsessionnelle. L’imagination nous a mené au bord de l’abstraction. Ce qu’on éprouve en ce moment, c’est le vertige et le collapsus. On a tout prévu, sauf le possible. Et c’est arrivé, mon fils. Alors j’ai besoin de ton pognon pour m’envoyer en l’air et non pas pour instruire mon cerveau. Je fais semblant d’être intelligent alors que j’ai l’air d’un con. Paradoxe du malchanceux. On part demain.

— J’ai besoin d’un pardessus, même de fabrication chinoise. Il me faut aussi une arme à répétition et une bagnole gonflée à mort. J’travaille jamais sans ces outils. Un peu d’pognons f’ra pas d’mal à ma conscience, fiston.

Ça les rend heureux, les gosses, ces décisions qui remettent en question à la fois le passé et l’avenir. Les cons appellent ça le présent et je suis l’un d’eux. J’ai pas signé pour l’éternité, moi !

On passe une nuit à se retourner dans nos lits. Il pousse un cri chaque fois qu’il se pique. Ça l’agite. Il se bat avec les draps au lieu de simuler l’acte d’amour. Des fois, on se ressemble pas. Faut que j’me fasse à cette idée.

 

Le lendemain, à midi, on est dans le désert, poursuivi par des Chinois qui n’ont pas l’intention de nous rattraper chez les Mexicains. S’ils se font arrêter par la Guardia nacional, ils se feront passer pour des touristes poursuivant un animal domestique en proie à des envies de liberté. Ils finissent tous par perdre leur toutou, les Chinois. C’est ce qu’ils disent aux Mexicains que ça fait marrer, tant de connerie de la part de nationaux qui se prennent pour le fer de lance de l’économie universelle.

— Si on trouve rien pour nous mettre sur la piste, se plaint Benjy parce qu’il sait pas conduire, on va se mettre à tourner en rond avant la nuit. Ça ressemble à l’Espagne de mon enfance. Mes parents séjournaient régulièrement chez les Russel. Cecilia était une petite femme toute noire et elle m’emmenait sur son voilier parce que je ne connaissais pas la mer et que je semblais avoir besoin de cette connaissance. C’est la connaissance qui nous détermine. Pas vrai, Frankie ?

Il fait mal, ce gosse ! En plein désert, il évoque l’eau et ses inconvénients ! Mais la question de savoir où je nous conduis à cette vitesse excessive reste sans réponse pour le moment. On rencontre des Arabes silencieux sur ces routes abandonnées à la providence. On ne leur parle pas parce qu’ils se sont trompés de chemin. Benjamin regarde le visage des femmes quand ce sont les hommes qui cachent leurs propres visages.

— Ils ne le cachent pas, fiston. Ils le protègent. La réciproque est vraie aussi.

Mais il ne connaissait pas les femmes, un détail prégnant qui ne pouvait pas faire l’objet d’une confidence. Les filles se donnent plus facilement. Elles ne se donneraient pas si facilement si elles avaient à bander avant de baiser, et non pas après. Comment veux-tu qu’elles comprennent le sens à accorder à l’endroit des choses si c’est à l’envers que Dieu les condamne à se soucier de leur destin ? Je pose la question parce que je l’ai lue dans le journal. C’est gratuit le journal, pas comme les romans, alors je lis le journal. Il avait une tête à saturer les ebooks. Il se demandait comment un pauvre peut supporter la pauvreté alors que le pauvre se demande comment il peut admettre la richesse. Je me demande ce que les riches en pensent.

— D’abord, tu roules, expliquais-je. Tourner en rond, ça s’apprend pas. On est fait pour ça ou on va droit dans le mur, ce qui est moins bien. Imagine le type. À force de tourner en rond, il se dit que ça pourrait changer. Il sait pourquoi il tourne en rond. Il sait donc aussi comment ne plus tourner en rond. Seulement, il a pas d’pognon, alors il continue d’tourner en rond. C’est aussi simple que ça. Se marier ne change rien à l’affaire et faire des gosses n’y change rien non plus.

— J’veux pas m’marier ! Et j’y f’rai pas d’gosses !

— Tu ne tournes pas en rond, toi ! T’as du fric !

— Comme si le fric t’empêchait d’tourner en rond !

— Il empêche quoi, alors ?

Il avait pas beaucoup d’imagination, ce gosse. Mais pouvait-il imaginer autre chose ? Le fric le faisait tourner en rond ! C’qu’il faut entendre ! Heureusement, j’me laisse pas convaincre facilement.

Alors on tournait en rond depuis deux heures malgré son fric et ses arguments de friqué. La même montagne, à la même place, avec la même poire de la soif. Je coupais le moteur dans une zone d’ombre. Le silence, d’un coup, comme si votre tête venait de tomber dans le panier. On n’entendait plus que nos poumons. On était perdu. Il avait peine à me croire et je ne fis aucun effort pour le convaincre du contraire. Je disposais d’encore un peu de temps avant qu’il ne prît (imparfait du subjonctif de ma trouille) conscience du peu de chance qu’on avait de s’en sortir sans les Chinois. On pouvait pas compter sur les Arabes et c’était l’heure de la sieste pour les Mexicains. Non, non, on n’était pas obligé de boire l’eau du radiateur. J’attendais la nuit avec une impatience de carnet d’bal surpris au saut du lit un samedi matin de fête patronale.

— Ça a une nationalité, les riches ? demandai-je pendant qu’il installait la tente.

— Plusieurs.

— Le fric et plusieurs, ça fait combien ?

— Beaucoup plus.

Il était conscient de son état, ce gosse. Comme moi, mais à l’envers, dans les miroirs de l’existence et les abîmes de la création. Une nationalité sans fric, ça pesait pas lourd dans la balance du destin. J’avais peut-être même pas de destin. Qui sait ?

 

La nuit tomba enfin. On grignota sur le grill. J’avais plus grand-chose à nourrir. J’estimais cette différence à chaque repas : Frank Chercos — (un cul en acier + deux bras droits + un œil de verre) = Frank Chercos. Benjamin ne pouvait pas en dire autant : Benjamin — (le fric + les nationalités + la chance) ? Benjamin. Conclusion : Frank + Benjamin ˜ la Sibylle. J’ai appris les maths dans l’ancien système éducatif. On n’y parlait que de nombres réels dont certains étaient naturels.  J’aimais bien, moi, compter les moutons, surtout ceux que le loup avait mangés, et les diviser en parts égales ou selon le mérite de chacun. Yen avait pas forcément pour tout le monde.

        — On compte plus comme ça, Papa. On est à l’ère des numérisations. Tu peux pas comprendre.

Ce que je comprenais, c’est qu’on ne comptait pas de la même manière ni les mêmes choses.

 

Enfin, voilà pour ce chapitre destiné à vous présenter le gosse que je n’ai pas eu avec la femme que j’ai eue. On peut pas tout avoir. L’aventure continuait et il avait le droit de savoir puisqu’il avait perdu sa famille et hérité d’une fortune, deux complications qui arrivent rarement à la même personne. Moi, j’avais rien hérité et j’avais perdu mes parents. Bernie avait hérité, mais il n’avait pas connu ses parents. C’était pas faute d’espérer les connaître enfin le jour de sa majorité, quand le notaire a ouvert son dossier de pupille de l’État. Il n’y avait pas de parents dans le dossier non plus. Rien que du fric, de quoi s’acheter un petit commerce et se socialiser de cette manière qui vous empêche d’appendre un vrai métier. Benjamin comprenait qu’il avait de la chance et que des tas de types feraient leur possible pour le déshériter et empocher le magot de maman Bradley qui n’avait ménagé personne avant de mourir assassinée. Non, elle avait ménagé quelqu’un : son Mike qui sentait le whiskey frelaté et le chorizo. Benjamin la connaissait à peine. Il connaissait mieux sa vieille éponge de père et me reconnaissait quelques ressemblances avec lui. Mais c’était tout ce qui ressemblait, d’après lui. Le reste était complètement différent.

— Tant que ça ?

 

— Libérez Gu !

Le Centre de Rééducation de Wang Xi ne cachait rien de sa désuétude de vieil établissement destiné à l’analyse sémiologique des caractères. Je consultai rapidement la fiche de la Sibylle :

surestimation de soi-même ;

méfiance extrême à l'égard des autres ;

susceptibilité démesurée ;

fausseté du jugement.

Tout le monde peut en dire autant. Benjamin s’intéressait à la mécanique des ouvertures, ce qui lui valut les commentaires documentés d’Omar Lobster qui agissait ici en tant que conseiller spécialiste des questions chimiques liées à l’enfermement.

— La première chose est de leur faire croire qu’ils sont malades et qu’on est en train de les soigner, ce qui a plusieurs avantages :

ils nous remercient ;

ils participent activement au traitement ;

ils comprennent que c’est la seule solution ;

ils se préparent à rentrer chez eux.

Je vous dis ça en termes ordinaires, Frank.

Il valait mieux si on voulait que Frankie comprît quelque chose d’utile. La Sibylle ne parlait plus. Elle était en phase préparatoire.

— Avec tous les signes d’une révolte encore opératoire :

crispation des mains ;

angoisse du regard ;

agitation des surfaces, y compris organiques ;

persévérance de l’idée.

Elle se vaincra elle-même.

Je n’en doutais pas. J’avais moi-même du mal à franchir la camisole chimique de prévention qu’Omar Lobster lui-même m’avait injectée à mon arrivée. Benjamin avait assez de fric pour s’en passer. Il était un otage facile, mais ses tuteurs consentiraient-ils à payer une rançon ? Toutes ces hypothèses avaient été émises par le directeur du Centre qui appartenait à une branche secondaire de la dynastie des Wang, les tombeurs de Mac Donald qui avait été réduit à vendre des frites aux Chinois de la zone d’attente. Il s’appelait Wang Wang suite à une fantaisie éthylique de son père. Wang Wang n’avait été attiré que par l’antique Buyck achetée à prix d’or sur le marché cubain. Benjamin aimait bien parler mécanique. Ça tombait bien, Wang Wang voulait tout savoir. Il avouait être au comble de la joie grâce à cette visite impromptue d’un multinational accompagné d’un Noir célèbre et célébré. Célèbre, d’accord : papa Frankie franchit les frontières depuis quelque temps ; célébré, en Chine, ça pouvait vouloir dire qu’on ne valait pas plus cher que le dalaï-lama et qu’on fermait sa gueule en attendant mieux. Il nous avait accueillis avec le slogan onusien :

— On est tous de la même race !

Même les Noirs sont de la même race, alors ! Je passai sur ces préliminaires courtois pour exposer le sujet de notre visite. On avait retrouvé les traces de la Sibylle grâce au témoignage d’un Arabe qui la cherchait aussi. On l’avait un peu cuisiné, Benjy et moi. Les Apaches nous observaient, des fois qu’on aurait eu besoin de s’améliorer. Benjy avait beaucoup lu. La précision de ses morsures étonnait l’Arabe qui avait déjà souffert, mais pas autant qu’un Juif. Il s’agissait de savoir :

pourquoi il en voulait à la Sibylle ?

pour le compte de qui il agissait ?

qu’est-ce qu’il avait bouffé à midi ?

et pourquoi il s’était laissé capturer sans se défendre ?

— Et alors ? dit Wang Wang qui n’appréciait pas vraiment les méthodes conversationnelles de tonton Frankie.

— D’après lui, la Sibylle en savait trop sur le destin de l’Islam. Il l’avait vue éventrer des animaux domestiques sur des places publiques dépendant de la Charia. Son succès avait inquiété les autorités religieuses. L’Ordre était de la capturer vivante dans l’espoir que la technologie russe la ferait changer de métier. Lui, Ali al Kateb, avait une confiance absolue dans la parole divine et dans le savoir-faire russe. Il avait suivi la Sibylle avec un professionnalisme tel que même papa Frankie ne s’était pas aperçu de la gravité de la menace qui pesait sur le seul objet de son désir. Benjamin en conçut une fureur qui écœura les Apaches. L’Arabe finit par nous confier son secret : la Sibylle était parmi les Apaches et se faisait passer pour l’un d’eux.

— Et qu’est-ce qu’il avait bouffé à midi ?

— Nos dernières provisions, ce qui explique en partie le comportement de Benjy. Il avait profité de la nuit et de notre sommeil réparateur pour se glisser à l’intérieur de notre campement. D’après lui, la Sibylle n’avait rien perdu de la situation. Il se savait observé et se demandait comment il franchirait les derniers mètres qui le séparaient encore d’elle. Il gagnait du terrain ou la Sibylle en perdait et il tomberait dans une embuscade. Il aimait le combat. Ça le rendait assez dingue pour avoir de l’espoir et même en éprouver un intense plaisir. Il ne se battait jamais sans cette érection de bon augure. Benjamin l’encula pour l’humilier, mais ce guerrier connaissait les limites de l’humiliation. Sur les hauteurs à peine éclairées par le soleil couchant, la Sibylle frémissait entre les Apaches au corps nu et aux âmes imputrescibles.

— Et pourquoi il s’était laissé capturer sans se défendre ?

— Parce que les Chinois voulaient en savoir plus.

— Exact ! dit Wang Wang qui ne pouvait pas me faire croire qu’il en savait plus.

Il nous conduisit dans le pavillon des Préparations. Omar Lobster nous attendait sur le seuil.

— Ce vieux Frankie !

Il connaissait Benjamin qu’il avait modifié dans le cadre d’une campagne pour l’amélioration de la race réservée aux fils et aux filles à Papa. Papa, c’était Gor Ur, le Gorille Urinant. L’ennemi de la Sibylle qu’on avait enfermé dans ce pavillon désuet qui ressemblait à une baraque de chantier.

— Elle a fini par comprendre, dit Omar Lobster qui marchait devant nous.

Les cellules n’avaient pas de portes. Les sujets en préparation étaient attachés à leur lit en attendant que la chimie d’Omar Lobster fît son effet. On a toujours l’impression de connaître les lieux. Ils avaient crucifié le traître Apache sur un vitrail représentant la lutte de l’Ange avec le Dragon. Il était dans la phase suffocatoire, pas fier d’avoir fait ce qu’il avait fait. Je n’comprenais pas.

— Il doit payer, dit Wang wang.

La Sibylle gisait dans des draps sales. Un vrai paquet de nerfs ! Il l’avait lapidée avec des seringues chargées des liquides imposés par la science d’Omar Lobster qui pouvait tout expliquer. Il n’en ramenait pas large, l’Ingénieur, devant la perspicacité du vieux Frankie qui communiquait avec une Sibylle lamentablement torturée. Benjamin écoutait mes conseils et se tenait à l’écart, marqué par Wang Wang qui voulait savoir si ce fils à Papa avait prévu d’investir dans l’invention d’Omar Lobster.

— Sibylle ! Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

Au lieu de répondre, la Sibylle gicla par un trou pratiqué dans son crâne.

— Salauds d’Chintoques !

Je marmonnais. J’écoutais tous les conseils intérieurs avec une application d’agent expérimenté sur le terrain des pires souffrances infligées à l’être par l’humain. La substance était de la colocaïne. La kolok était fabriquée en Chine ! Omar Lobster avait trahi notre Monde ! Les Chinois ferait de moi un ex-témoin qui n’a pas eu le temps de témoigner. Mais pouvaient-ils s’en prendre à Benjamin ? Oui, si ses tuteurs, qui étaient tous des Amerloques internationaux, l’avaient décidé avec la claire intention de se servir des Chinois pour arriver à leurs fins consistant à capter la totalité de l’héritage d’Amanda Bradley. Cela dit dans un souffle que la première injection me coupa net. L’Apache commença à hurler. C’était tout ce qu’il pouvait faire pour continuer de respirer. Il n’arrivait même pas à bander. Il était loin du désir et à deux doigts de renoncer. La kolok diluée me fit l’effet de l’atropine. La mydriase surtout, qui m’empêchait de distinguer les véritables contours des choses. Du coup, l’Apache m’apparut comme une chose tranquille que la lumière baignait d’explications divines. Je ne voyais plus son visage sans doute grimaçant. J’imaginais mon témoignage crevé de zones impossibles à décrire faute de sens à donner à leur vide. Mon cœur battait la campagne. Une soif intense me fit désirer l’ombre et je m’y réfugiai en poussant de petits cris destinés à borner ma nouvelle existence. Des draps m’environnaient. J’étais dans le lit avec la Sibylle et j’interrogeais ce qui lui restait de cerveau. Je voyais l’abîme qu’ils avaient creusé, préservant les zones érogènes reconnaissables à l’excitation des vaisseaux.

— Sibylle, je suis avec toi. J’ai amené le petit.

— On est seul, Frankie ? Dis-moi si on est seul.

Je mentis.

— Je ne vous vois pas !

Elle nous voyait, mais ne nous reconnaissait pas, donc elle savait que je mentais.

— Vous n’êtes pas venus, dit-elle tristement. Ils vous ont amenés, toi et le petit. Cet Apache voulait m’épouser, Frank ! Comme si on épousait la Sibylle !

— Ils l’ont écorché vivant, Sibylle ! Maintenant, il est crucifié.

— Tu mens, Frank !

On s’enfonça un peu plus dans les draps. Le Monde disparaissait au profit de l’intimité. Je me sentais heureux. Je ne pouvais pas lui avouer ça !

— Ils t’ont injecté la kolok, Frank ! Ce que tu vois est exactement ce qu’ils veulent te faire voir. Ce que tu ressens appartient au spectre de la kolok.

— Je sais bien où j’en suis, Sibylle !

— Non, Frank ! Tu ne le sais pas.

 

Ils me reliaient à des appareils de mesure, prêts à me sortir de là si la Sibylle m’entraînait trop loin. C’était fou, cette confiance que je leur accordais alors que j’étais leur débiteur. Je comptais sur le gosse, sachant pertinemment que sa propre situation pouvait basculer dans le drame familial. Omar Lobster s’activait dans les marges, précis comme un pas de vis. Il me réveillait en poussant un cri, à moins que ce ne fussent les cris de l’Apache qu’on tentait de relier à ma pensée. J’avais oublié pourquoi j’étais venu, Je doutais enfin d’être venu. La Sibylle s’est alors extraite de moi-même à la force des bras. Elle s’arcbouta sous l’effet d’une dernière pulsion et je me sentis parfaitement seul.

— Ça va, Frank ?

— Ça va. Je suis seul.

— Vous n’êtes pas seul.

— Je ne suis pas seul.

Qui j’étais alors ? Le capitaine Némo ?

— Vous me reconnaissez, Frank ?

— Vous êtes le capitaine Némo ?

— Frank !

C’était une belle journée ensoleillée. Un Apache agonisait sur un vitrail à l’endroit d’une croix que formaient les barlotières. Benjamin cueillait des fruits. Je le nommais.

— Qui est Benjamin, Frank ? Où avez-vous trouvé tout ce pognon ?

La question du pognon, je l’attendais, je savais bien qu’ils finiraient par me la poser. Il était où ce pognon, maintenant ? Ils l’avaient trouvé puisqu’ils m’en parlaient comme s’ils connaissaient le montant. Je l’avais pourtant planqué dans un lieu qu’ils n’arriveraient pas à extraire de ma mémoire. J’avais planqué les cadavres et je les avais recouverts de chaux vive. Ensuite, le désert m’a rendu fou et j’ai fait de mauvaises rencontres.

— Vous leur avez donné le pognon, Frank ?

— Peut-être. Je n’aime pas souffrir. Ils me torturaient sans arrêt ! J’ai aucune honte ! Personne n’est à l’abri de l’aveu judiciaire !

Ils répandaient du sable tiède sur mon corps pour que je me souvinsse de tous les détails. Ils imitaient l’oasis et la tombe avec la même impatience. Elle était où, la Sibylle ? J’avais besoin de sa chair.

— Je suis là, Frank. Il est où, le pognon ?

— Augmentez la dose, Omar. Il est sur le point de parler.

— Il faut qu’il parle, merde !

Un poisson traversa la pièce, preuve que j’étais pas aussi frais que je l’espérais. S’il sortait, il m’enfermait. Et s’il revenait, j’avais le temps.

— Le temps de quoi, Frank ?

— Qui étaient vos complices ? Bernie ?

— Bernie f’rait pas d’mal à une mouche, les amis !

— Il ne lui fera plus de mal, Frank, parce qu’il est mort !

— Bernie est aussi vivant que ce poisson !

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il parle du poison, patron.

— Vous êtes sûr de ce que vous faites, Omar ?

— Comme si c’était moi, Rog !

Ça fait deux, trois avec la Sibylle qui n’est peut-être pas la Sibylle. Je veux entendre le gosse me dire que je ne lui ai pas fait de mal !

— Quel gosse, Frank ?

— Il y avait un gosse, Frank ?

— Comment il s’appelait, ce gosse, Frank ?

— Vous avez tué Bernie, Frank. Vous vouliez le magot pour vous tout seul ? C’est pas loyal, Frank. Il vous a trahi avant de mourir. On vous a pas appris à achever la victime avant de passer à autre chose ?

J’en avais reçu, des leçons. Surtout pour les histoires de cause à effet. Avaient-ils trouvé autre chose que mon carnet d’adresses ? Cette manie de tout noter allait me coûter ma liberté. J’ai le dos fragile, mais pas assez pour remettre en cause ce qu’ils étaient en train de mettre dessus. J’allais payer pour qui ?

— Donnez-lui un wang. Avec ou sans pickles, Frank ?

— Avec, dit la Sibylle.

Comme si j’avais déjà goûté à ces cochonneries chinoises ! J’avais faim, mais pas au point de trahir mon estomac et le cerveau qui va avec.

— T’en veux, toi ?

À qui parlait-elle quand elle ne s’adressait pas à moi ? Ce n’était pas nouveau, ce questionnement. Il m’arrivait de rentrer complètement beurré des deux côtés et elle posait cette question qui ne me concernait pas. Il fallait que je m’accroche à mon récit, pas au sien. C’était sa parole contre la mienne.

— De quel gosse s’agissait-il, Frank ? grogna le vieux Rog.

— J’crois qu’il s’appelait K. K. Kronprinz.

— Il se fout de not’gueule, Omar ! Augmentez la dose !

— J’garantis rien, Rog !

— Notez, Larra, que Môssieur l’Ingénieur ne garantit plus rien.

— Il a pas dit ça, patron !

— Si ! J’ai dit ça.

Mettons que j’ai possédé ce pognon le temps de me faire des idées sur ce qu’il allait changer dans ma vie.

— O.K., Frank. L’hypothèse nous convient.

— Vous pensez vraiment que je m’expatrie chez les Chinois pour le dépenser ?

— C’est ce qu’on fait tous, Frank, mais nous, on n’est pas des voleurs.

— On n’est pas des assassins non plus !

— J’ai pas été en Chine !

— C’est pas difficile d’aller en Chine de nos jours ! On a tous une frontière commune avec la Chine, même le Japon !

— Vous êtes allé en Chine pour investir dans la société Wang qui appartient au groupe multinational Bradley and Co.

— Moi ! Investir dans la merde ?

— Réveillez-le, Omar. On n’en tirera plus rien aujourd'hui.

— Il dort pas, patron.

— Sortez-le d’là !

Je sortais si c’était ce qu’ils voulaient. Je me retrouvai au chevet du même lit, avec la Sibylle dedans et un Apache qui perdait du sang à proximité du triste spectacle de mon amour détruit. Ils commençaient toujours par détruire votre amour, et ensuite on se sentait dépossédé et on acceptait les conditions d’une nouvelle vie où tout pouvait recommencer de la même manière. Mais avait-on le choix ?

— Ça va ? me demanda Benjamin qui avait fini de jouer avec l’huisserie.

— Ça va, fiston. Je reviens de loin, tu sais ?

— Tu m’raconteras ?

— Juré ?

— Chiche ! dit Wang Wang de sa voix de flûtiste.

— Ils ont une voix particulière, les flûtistes ?

— Non, mais ils ont une flûte.

— J’vais vous raccompagner, proposa Wang Wang. Restez-vous déjeuner ?

On avait assez mangé. On reviendrait avec des armes. Wang Xi serait détruit. Il pouvait compter sur nous. Il nous raccompagna après qu’Omar Lobster nous eût secoué la main comme s’il allait en tomber quelque chose. On n’avait rien volé. Il était passé où, le vieux Kol Panglas ?

— C’est une bagnole terrible ! dit Wang Wang qui ne l’avait pas encore dit.

— C’est très au-dessus de mes moyens, constatai-je, mais il le savait déjà.

Il n’aimait pas vraiment ma façon de meubler la conversation. Benjamin actionna le démarreur. Je craignais le coup du Delco, mais non, le moteur partit au premier tour. Il ronronnait sous les yeux émerveillés du Chinois qui prétendait avoir conduit une Camaro dans les rues de Miami.

— J’ai connu Miami au temps de sa splendeur.

Il y avait surtout moins de cons pour voter chinois, à l’époque. Les Cubains, eux, avaient du savoir-vivre. Je n’avais que des souvenirs livresques de cette époque bénie pour les flics. Mais le Chinois ne pouvait pas comprendre. D’ailleurs, était-il assez âgé pour avoir connu la splendeur d’une cité qui avait changé de pratique électorale ? J’en doutais.

— L’âge n’est rien, philosopha-t-il.

Le charlatanisme oriental sévit encore de nos jours. Il y a toujours des cons pour diffuser ces raisonnements à la con. J’adhère pas, moi, vous voyez ?

— Merde ! fis-je comme si je n’avais rien dit de philosophiquement valable. Il se couche ou il se lève ?

Je parlais du soleil. Il se couchait. Le premier motel était à deux heures si on rencontrait pas d’Arabe pour nous faire la conversation. Ils sont sympas, les Arabes, et cultivés, et pleins de belles manières, mais qu’est-ce qu’ils racontent comme conneries !

— Il fera nuit, dit Wang Wang. Ils n’auront peut-être pas une chambre de libre.

— On couche pas ensemble, Benjy et moi !

— Deux chambres ! s’écria Wang Wang. Vous compliquez.

Comme si c’était pas compliqué, le chinois ! Omar Lobster, assis sur le perron du pavillon des Préparés, se demandait de quoi diable on pouvait parler pendant que la Buyck s’enfilait du première pression à froid. Il avait pas les moyens, lui, de ces ralentis impeccables qui enchantaient le Chinois. On n’allait pas se quitter sur ce constat amer :

— On vous remercie pour tout, dis-je comme si je concluais un discours. Soignez-la bien. On y tient !

 

La question était posée en tout cas. La nuit était tombée depuis une heure quand on aperçut l’enseigne du motel. Elle affichait le plein.

— Merde ! fit Benjy. On va encore coucher dehors.

On n’est pas vraiment dehors dans une bagnole, mais on peut pas dire non plus qu’on est chez soi. C’est ce que voulait dire le gosse. J’exposais le problème au gardien qui n’était pas compétent pour vider les occupants de deux chambres sans une raison valable. Il y avait un autre hôtel dans les environs, mais il était fréquenté par des Mexicains.

¡Mala gente !

On était de la mala gente, nous aussi.

¿Sí ?

¡Hasta los huevos ! dit le gosse.

Le gardien me lança un regard de reproche :

¿Sin educación, he ?

Ninguna. Pero tiene dinero.

¿Mucho?

Hasta los huevos.

¡No me digas!

Il était mala gente lui aussi, ce gardien qui ne portait pas d’uniforme.

— Ah ! L’uniforme, Mister, c’est pas commercial.

— Moi, ça me rassure.

Je l’étais pas , rassuré.

— Tu parles trop, Papa ! me reprocha le gosse. Ils travaillent avec les Arabes délocalisés, ces mala gente.

J’travaillais bien pour des cons, moi l’premier ! Il jugeait trop, ce gosse, et n’agissait pas assez. Radin, quoi. J’avais pas gagné grand-chose dans l’affaire. Il m’avait même donné la moitié, comme on fait dans les films : la moitié avant et l’autre moitié après, s’il y a un après. Sinon, rien.

— J’vois d’la lumière ! s’écria-t-il en se fermant la bouche aussitôt après.

J’éteignis les phares. Je devais ralentir aussi, mais la Buyck refusait de descendre en dessous du kilomètre-heure. Je cherchais à me calmer, mais ne trouvais rien. Le gosse avait tout planqué pour prévenir les abus.

— Tu vois quelque chose ?

— Des mecs ? Pas une meuf !

— Des mecs comme nous ?

— On est tous d’la même race !

J’avais pas envie de déconner, moi, le flic en vadrouille, l’enquêteur de tourner en rond. Je salivais depuis récemment, et je suais un peu aussi. Mais un myosis affectait le détail. Je voyais des types assis autour d’une lampe. La flamme était celle d’un réchaud à gaz ou à alcool. Ils portaient tous un béret. J’aurais juré qu’il était vert. À force d’attention, je reconnus le Comte. J’osais un appel de phare. Les lasers nous marquèrent aussitôt.

— Approchez en douceur, Frank ! J’vous ai reconnu.

Encore heureux. Ces types ne connaissant pas la peur parce qu’ils ne prennent pas le temps de la connaître. Le Comte venait à notre rencontre. Mon pied mesurait le ralenti. Benjamin exprima sa joie en secouant sa main. Les types nous observaient comme s’ils venaient de perdre confiance dans leur chef. À quoi tient la seconde suivante ? À des connards qui n’ont pas l’intention de survivre à la douleur. Le Comte était jovial, comme à son habitude.

— Vous êtes loin de chez vous, Frank !

— On est loin de Castelpu, Fab !

— Pas tant que ça, Frank. J’en ai marre des Chinois. Et vous ?

— Les Orientaux ne sont pas fait pour consommer. Ça va finir mal.

Il monta sur le marchepied, fusil d’assaut en main. Il nous voyait à travers ses infrarouges. Le gosse voulait tout savoir de la mission.

— C’est pas une mission, dit le Comte dont les joues noires tressautaient. C’est juste un jeu. Vous voyez pas leur campement ?

C’était des scouts musulmans.

— Faut bosser, dit le Comte. Alors on bosse. Vous avez de quoi bouffer ?

— Des tas. Mais on n’a pas encore bouffé.

— Vous boufferez avec nous, dit le Comte. On en a marre du couscous et du mouton.

Les bérets verts nous saluèrent sans se lever. Ils étaient sans doute assis sur quelque chose de précieux.

— De la cochonnaille ! s’écria le Comte.

— De la chinoise, s’excusa le gosse.

Ils ne se firent pas prier, les commandos. C’est toujours ce qui arrive quand on nous prive par politesse. L’inverse n’avait aucun sens.

— On crapahute depuis une semaine sans rencontrer personne, dit le Comte. Pas vrai, les gars ?

— Ouais !

— Où en êtes-vous, Frank ?

Il me demandait ça comme si je pouvais y être. Le gosse se marrait parce qu’il avait touché à l’alcool.

— J’suis pas loin, affirmai-je.

— On voit ça, constata le Comte.

Ça me gêne toujours, ces confidences qui traversent la réalité pour imposer leur vacuité à ceux qui n’en attendent rien. Quel intérêt il avait, le Comte, à ce que l’affaire le concernant soit résolue par le vieux Frank qui ne savait même pas s’il en avait envie lui-même ? Il faut avoir cette envie, sinon on ne vous croit plus sur parole. C’était le cas du Comte qui ne me proposait pas son aide. Il partageait notre cochon chinois avec des connards qui avaient honte de ne plus servir à rien. Ils avaient tous une prothèse incompatible avec le combat. La belle excuse ! Il se bat pas, le vieux Frank, avec ses prothèses et sa trouille de remettre ça plus gravement encore ? J’aurais pu profiter de la conversation pour épater le gosse. Mais à quoi bon énerver ces connards qui subissaient la même trouille ? Ils étaient prévenants. C’était la seule différence entre eux et Frank. Ils tiraient toujours les premiers. Frank attendait de se défendre. La différence entre les pratiques militaires et celles de Frank qui, précisons-le, n’était pas un bon flic, sinon il se serait comporté comme un guerrier. Voilà comment on tourne en rond au lieu de faire la guerre. La différence entre la ligne droite qui ne conduit nulle part et la ligne brisée qui y conduit toujours, là où on veut pas aller.

— Benjamin Bradley ? s’interrogeait le Comte. Amanda avait une fille, pas un garçon.

Moi, je considérais que le moment était mal choisi pour faire la différence entre un garçon et une fille. La Sibylle aurait été d’accord avec moi sur ce point précis de mon anatomie.

— Au fait, elle va comment ? s’enquit le Comte avec des airs de pas y toucher.

— Elle emmerde les Chinois en ce moment.

— Il veulent qu’on leur rende Gu, entier et pas fou.

— Ils veulent beaucoup depuis qu’ils ont gagné les Jeux.

Les bérets verts étaient d’accord avec moi. Le Comte, moins. Il n’était pas extrémiste. Il reconnaissait cependant que l’existence lui inspirait des idées loufoques.

— C’est pas loufoque ! s’écria un caporal.

Quand la piétaille entre dans la contradiction au lieu de se limiter à la conversation courtoise envers les supérieurs, le sémiologue que je suis se met à soulever ces pierres pour nourrir sa connaissance de la hiérarchie. D’autant que le caporal faisait des petits. Les autres l’approuvaient assez franchement. Mais c’est pas la franchise qui caractérise le soldat de base. Le Comte en savait long sur l’esprit, particulièrement sur celui qui soude les hommes dans la perspective du combat unique. Un seul homme, un seul combat. Il les réduisit au silence avec une remarque acide concernant la discrétion qui doit établir les fondements de la conversation avec les minables… heu… je m’excuse : avec les civils.

— On va pas vous déranger plus longtemps, proposai-je en me levant.

— C’est vot’cul qui fait ce boucan ? dit le caporal.

— Non, ce sont mes bras.

— Deux bras droits gauches ! dit le gosse pour faire le malin.

— Du russe ? demanda le caporal.

— Tout juste. Rafistolé chinois.

— J’peux plus en changer, expliquai-je, à cause de la technologie utilisée.

Je voulais parler de la science prothésiste des Amerloques, mais le Comte en savait assez sur ma mission. Il nous souhaita bonne continuation et nous poussa vers la Buyck cubaine. On était presque dans le noir.

— Qu’est-ce que vous iriez raconter s’il leur arrivait malheur ? me demanda-t-il alors.

— À qui ? À vos hommes ?

— Non ! Aux scouts.

J’aurais pas aimé être tué par ce hobereau qui connaissait les cochons mieux que moi. Son arme blanche scintillait à la lueur lointaine du réchaud. Il nous tuerait avant les Mexicains si on ne lui inspirait plus confiance. Mais, dit-il

— , j’ai confiance, Frank.  J’ai toujours eu confiance en vous. Saluez les Mexicains de ma part.

Il tourna les talons et s’éloigna. Comment pouvait-il être si sûr que la mala gente nous ferait la peau de toute façon ? Parce qu’il avait un troisième sens.

— On va pas à l’hôtel, dis-je en virant de bord.

— On va où ? J’ai sommeil !

— Tu dormiras demain.

— Mais c’est déjà demain !

 

À cette vitesse, je risquais la rencontre fortuite, d’autant que je roulais en veilleuse. J’en avais mal aux dents. On ferait le point en plein jour. C’était vraiment pas le moment de penser. Mon cerveau calculait des trajectoires que j’étais moi-même incapable de calculer.

— Tu crois qu’ils vont les tuer ? me demanda le gosse.

— Il a voulu nous foutre la trouille.

— Il a réussi en ce qui te concerne !

— Tu m’tutoies maintenant !

De l’herbe ! Ça sentait l’herbe fraîche, comme dans un accident de la route. On était dans un pré et la première vache fracassa le radiateur. On entra dans une maison. Personne ne dormait. Ils se câlinaient devant la cheminée.

— Tu les connais ? dit le gosse.

Il sortit une poignée de billets, mais on voyait bien qu’ils n’y croyaient pas. Ils allaient nous demander qui on était.

— Frank Chercos, police de Miami !

— De Miami en Floride ? dit le type qui refermait sa chemise.

— C’est quoi, ta bagnole ? accusai-je le gosse. Un avion ?

— Il est dingue, ce type ! fit la dame.

Elle accepta le fric. On n’avait rien donné au Comte. On aurait dû. On s’rait pas dans cette merde.

— Une merde, ma maison ! dit le type qui se rebiffait contre un flic en état de servir.

— Appelle le Comte ! dit la dame.

On avait encore tourné en rond ! Cette sensation me rendit dangereux. Je ne craignais le Comte qu’en sa présence. S’il s’agissait du même Comte. Il arriva sur un quad. Deux bérets verts le suivaient à bord d’une Jeep. Je ne l’étonnais jamais, dit-il à la Dame.

— La Buyck est naze, dit Benjamin en donnant du fric à tout le monde, même à moi.

— On a tout prévu, dit le Comte.

On n’était pas à dix kilomètres de l’endroit où j’habitais. Le Comte me montra la géographie des lieux sur un plan que le soleil levant éclairait à peine.

— T’habiteras avec nous en attendant, dis-je à Benjamin.

— Il est dingue ! répéta la Dame.

Elle m’attendait. Elle coucha Benjamin et la vie reprit son cours. J’avais mal au crâne et j’étais pas sûr que Bernie était encore de ce Monde. Elle se mit à cuisiner. Ça sentait la friture à plein nez. J’avais pris des habitudes d’esthète dans le désert. Je lui parlais des serpents cuits au feu de bois et des fayots que les Mexicains cuisaient pendant des heures pendant que je jouais à la marelle avec les filles de mon âge. Elle ne se souvenait de rien. Elle avait toujours gâché les meilleures occasions de s’amuser en ne se souvenant pas de nos découvertes à un âge où la nouveauté n’a pas de prix.

Je buvais un café en pensant à tout ce qui m’avait rendu malheureux et vulnérable. J’avais un tas de raisons de lui en vouloir. C’était mon film, celui que je verrais pour la première fois avant de mourir. Rien n’est plus triste que de se voir mort. Ça m’arrivait tous les jours. J’ignorais de quoi je mourrais, et elle était là, tantôt lente comme un insecte, tantôt plus vivace que sa proie. Je n’avais eu aucune vision de ce destin. Pourtant, j’en ai, des visions. Des fois, je me prends même pour la Sibylle et elle rit en disant que je suis naïf en amour.

Bernie vivait. C’était déjà ça de gagné sur le passé. Je possédais quatre endroits de prédilection : le café à putes de Bernie, mon bureau où Larra me désennuyait, l’appartement où je me préparais à mourir et la Chine où je connaissais du monde depuis que je voyageais sans visa.

— T’es qu’un minable, Frank, me dit Bernie. Tu t’fais mal à te prendre pour Frank Chercos qui est un type bien, Frank ! Un mythe !

J’aimais bien, moi, l’idée du mythe. J’en parlais quelquefois à Kol qui aimait bien cette idée lui aussi.

— On fait un métier de taille mythique, me dit-il en présence de Rog Russel qui approuva. Ya pas comme le métier de flic pour occuper une place de première dans l’imaginaire collectif.

Il voulait dire que sans la possibilité d’enquête, on n’était rien, rien comme le dentiste ou le cheminot. La figure de Gor Ur était autrement porteuse que celle de Faust qui n’était qu’une allégorie à caractère moral. Gor Ur dépassait la fiction et il était LA fiction. Chez moi, il remplaçait Dieu ! Il était ma réponse à tout. Je ne l’adorais pas, j’en avais besoin. Et la Sibylle me conseillait de réfléchir au lieu d’enquêter.

— Tu deviendras dingue si tu réfléchis pas, Frank ! Réfléchis avec moi.

La réflexion, c’était sa prière. Mais on peut pas faire les deux choses en même temps. Il faudrait choisir. Or, je ne choisis pas. Je prie. Je prie comme un musulman ou un chrétien. Je prie comme un marxiste si j’ai peur ou comme un capitaliste si je crois en Dieu. Chez moi, la prière est un dû, Sibylle !

¿Qué tal te ha ido con China, Frankie ?

— Je vais me remettre au travail, mec. Fini les vacances !

Larra adorait parler espagnol.


 

Quatrième épisode

DES FOIS QUEUE

Finalement, ils avaient arrêté Sweeney, un mannequin qui était tombé dans la pornographie. Sweeny n’avait participé à aucun défilé de mode et ça faisait des années qu’on le voyait dans des films assez salés où il jouait le rôle du gamin pris en otage par un gorille qui possédait toujours une Ferrari et un château à la campagne. C’était une série et j’aimais pas les séries. J’aimais pas les gosses qui se font ramoner sous prétexte qu’ils ont la gueule de l’emploi et les mecs qui en profitent me donnent des idées de meurtre. Aussi, si j’ai tiqué en apprenant la nouvelle sur mon Kindle, ces personnages sans doute virtuels n’y étaient pour rien.

J’avais remis un rapport circonstancié sur les activités secrètes d’Anaïs Kling, deux cents pages de détails et d’analyse. Elle seule pouvait avoir été complice du faux assassinat du Comte et ces deux barons n’étaient pas étrangers au lâche massacre du couple Bradley qui laissait un orphelin de taille multinationale. Muescas était la clé de ce dossier. Il avait été le premier à désigner Anaïs Kling et j’avais été le second à épouser cette thèse. Pourtant, je l’avais traité comme un chien. Pourquoi papa Frank n’aimait-il pas le vieux Muescas qui épousait la petite Cecilia Russel ? L’explication résidait peut-être dans cette question même que je posais au chapitre deuxième de mon rapport. Quatre personnages dans une seule question, faut l’faire !

Je les avais réunis par hasard dans le hall de l’hôtel où avait eu lieu le double assassinat des Bradley. Ils attendaient quelqu’un. Roger Russel se tenait un peu à l’écart du couple. Muescas et Cecilia s’entretenaient de questions concernant la domesticité de l’hôtel. J’appris alors, en questionnant le réceptionniste, que le couple était propriétaire de l’hôtel à parts égales. Roger Russel ne pouvait pas être étranger à cette alliance. En effet, il était l’ancien propriétaire et avait cédé ce capital pour une bouchée de pain qui aurait nourri papa Frankie et les siens pendant un millénaire au moins. Le genre de détail qui me rend mélancolique.

— Qui est la mère de Cecilia ?

Vous connaissez la réponse. On ne peut pas mettre son nez dans les affaires du Monde sans rencontrer tôt ou tard, et il est toujours trop tard, le personnage complexe et incomplet de Roger Russel, Roggie pour les amis intimes, et j’étais de ceux-là, une chose expliquant l’autre. J’avais mis la main sur le dossier Russel pendant mon séjour chez les Chinois qui n’avaient à aucun moment interrompu mes recherches. Cecilia et moi, on était sorti de la même matrice. Il y avait deux pères : le mien et le sien, Rog Ru. Le mien, j’en avais peur, n’était autre qu’Omar Lobster. Une femme, deux hommes, deux demi-gosses et Muescas intervient pour pimenter la minisaga. Mais pourquoi intervient-il à ce point qu’Anaïs Kling se met à lui en vouloir à mort ? Qui était Muescas. Un ancien maître d’hôtel ou de cuisine, les rapports divergeaient sur ce détail qui ne change rien à l’affaire. Je fouillais ma mémoire. Rien. Mais ma mémoire avait été altérée par les interventions du BE.

Que s’était-il passé entre Anaïs Kling et Muescas ? Ils s’étaient aimés à une époque où elle appartenait à Roger Russel sans avoir vraiment renoncé à Omar Lobster. Or, ni l’un ni l’autre ne s’était jamais plaint de cette situation pourtant suffisamment ambiguë pour inspirer des idées de vengeance. Les bandes enregistrées en témoignaient clairement. Pas un mot plus haut que l’autre, pas une allusion, un mouvement d’humeur qui aurait mis la puce à l’oreille (vous pouvez traduire par ze tchip in zi hier ; depuis l’invasion chinoise, on écrit même l’anglais en pinyin ; ya des réfractaires, comme moi ; fallait s’y attendre ; qu’est-ce qu’ils m’ont charcuté à cause de ça !).

La réponse se trouvait sans doute dans le fait indiscutable que Muescas n’était pas Muescas, mais le type qui se faisait appeler Muescas. Il était d’origine espagnole ou descendait d’un nazi refugié chez Franco. Pourquoi la mouche (mosca) et la grimace (mueca) ? Et pourquoi Cecilia acceptait d’épouser ce nabot sans sourciller ?

Quand j’étais enfant, j’avais été effrayé par un syrphe que j’avais pris pour une guêpe. Mon père (lequel ?) m’avait expliqué que la nature a donné à certaines créatures inoffensives et par conséquent vulnérables le don de se faire passer pour d’autres créatures qui, elles, sont dangereuses et parfaitement capables de tuer leurs adversaires sans avoir à user de subterfuges.

— Dans la vie, Frankitounet, t’es un syrphe ou une guêpe.

Qu’est-ce qu’il était, lui ? Qu’est-ce qu’il avait rêvé de devenir ? Il demeura parfaitement obscur sur ce point et j’ai éprouvé longtemps le désir de le clarifier. Entre son silence obstiné et lâche et mon désir légitime et inassouvi, il s’était passé ce qui se passe toujours quand ça arrive avec une netteté aussi évidente : la rupture qui remplace avantageusement l’agression commise par le fils sur le père et l’humiliation qui rendrait celui-ci parfaitement improductif dans sa relation à la société. (Non, j’ai pas copié : c’est Frankie qui écrivait ça au lendemain de la première fellation offerte par la gent féminine, dans la roseraie du Gardon noirci au charbon des usines.)

L’enfance, c’est le lieu des stigmates, pensais-je en surveillant leur manège dans ce hall d’hôtel où Muescas n’était pas le larbin, mais le client impatient et grossier du bec. Syrphace. Guêgueule. Il y avait un tas de possibilités pour le désigner de façon à ne pas se tromper. Je l’avais haï dès la première seconde qui n’était pas la première seconde, dans le bureau de Kol Panglas qui m’avait donné pour mission de protéger la vie et l’existence de ce nabab qui n’avait été rien pour la société et peut-être tout pour l’enfant que j’avais été.

Mais Cecilia n’avait lancé aucun signal de détresse. Elle s’offrait en partage à un nabot qui ne méritait pas de coucher avec ce corps étroit et vivace. Et Roggie paraissait satisfait de l’échange, heureux même. Ce matin, il avait annoncé à la Presse que Sweeney avait été confondu par son ADN. Il était entendu par les spécialistes de l’aveu et ne tarderait pas à rencontrer enfin ses juges. Mon rapport, soigneusement relié par mes soins, était resté en attente, dans le meilleur des cas. Quand il le lirait, ou le ferait lire par Kol Panglas, il serait trop tard et une erreur judiciaire aurait envoyé l’ancien mannequin ad patres. Ce n’était pas l’injustice qui me révoltait, mais ce qu’elle rendait aussi inepte que le discours d’un parano. On venait, ce matin-là, de piétiner ce que j’avais de plus cher au monde : ma trace de petit animal qui n’avait pas réussi à devenir une guêpe faute de courage ni un syrphe d’ailleurs, à cause d’une insuffisance intellectuelle qui m’avait valu les non-diplômes responsables de ma médiocrité.

 

Humpty-Dumpty fait constater à la charmante Alice (bbbbllllllllll…) que l’année ne fait cas que d’un seul anniversaire, alors que les non-anniversaires font une différence dont nous sommes tous les heureux bénéficiaires (365 – 1 = 364 non-anniversaires). Pour les diplômes, c’est pareil, à ce détail près que le facteur temps est inconnu : X – diplôme = (X  – diplôme) non-diplômes. J’veux pas savoir !

— Qu’est-ce que vous ne voulez pas savoir, Frank ?

Roger Russel m’avait rejoint au bar. De près, il avait l’air triste. Il examina le fond de mon œil. Il savait bien pourquoi l’autre était de verre.

— Anaïs se fait espérer, soupira-t-i. Vous savez comment sont les femmes.

Il commanda un Gibson et se mit à jouer avec les p’tits oagnons frais. Je buvais un daïquiri accompagné de p’tits fours.

— Je me demande comment vous pouvez manger ça, Frank.

C’était à cause des sapellis que le carabin m’avait prescrits.

— Raoul ne vous a pas dit de les manger crus.

— Ils les servent crus, patron !

Les chenilles s’agitaient dans les friands. Ils servent ça avec une sauce à base de morve d’un mollusque dont j’ai oublié le nom tellement il est écœurant.

— J’ai besoin de protéines, patron !

— La colocaïne réduit le taux de protéines présentes dans le corps.

— Mais elle augmente celui des endomorphines dans un rapport de un à dix !

— Vu comme ça…

Ça ne m’empêchait pas d’éjaculer dans le rapport inverse.

— Vous avez appris pour Sweeney, Frank ?

— Kol m’a confié la direction de l’interrogatoire.

C’était une nouvelle pour lui. Il croqua lentement un p’tit oagnon frais sans cesser de m’observer des fois que je changerais d’avis.

— Vous n’êtes pas convaincu, Frank.

— Mais je suis convaincant !

Il éclata de rire, montrant la perfection d’une dentition dont il était capable de se servir en cas d’urgence. Je n’en ramenais pas aussi large que j’en avais l’air.

— Ils forment un joli couple, n’est-ce pas, Frank ?

Il me demandait mon avis alors que les dés pipés avaient été jetés en l’absence de Frankie. Comment supporter la vision déformée par la haine de ces corps incompatibles qui allaient pourtant former l’unité de parade recherchée ? Je n’arrivais pas à déceler la moindre trace de détresse dans le comportement de Cecilia. Elle se soumettait pour des motifs de haut niveau, donc hors de portée, ou c’était la kolok qui la maintenait à la surface de son désespoir. Elle ne pouvait même pas compter sur Frankie le frangin qui se méfiait des mouches à cause d’une légère myopie.

— Il y aura du beau monde, dit fièrement Roger Russel qui sirotait un deuxième Gibson avec la même affectation tranquille.

— Ça en fait, du monde ! m’agitai-je.

Moi, si je m’agite pas, je parais suspect. Je commandais un deuxième daïquiri avec des chenilles.

— Vous voulez pas goûter à notre limace de Papouasie ? dit le garçon qui avait du style comme les torchons qui se mélangent avec les serviettes.

— Des limaces ! s’écria Rog Ru.

Le garçon parut étonné qu’on prononçât ce met avec autant de prévention outrée. Il plongeait sa main dans le bocal et en retirait des spécimens parfaitement dégoûtants. Roggie, redevenu l’enfant qu’il n’avait peut-être jamais été tant il prenait soin de ne pas l’évoquer, secoua sa main en grimaçant.

— Si vous voulez goûter, Monsieur, me dit le garçon qui s’y connaissait, ce sera intégralement, car il ne faut pas les faire souffrir.

— On ne mâche pas ! s’écria Roggie.

— Regardez !

On la pose sur la langue, tête vers le fond. Elle glisse alors sans provoquer de sensation d’étouffement grâce à une substance aux propriétés…

— …analgésiques, précisa le garçon avec des airs de complicité qui excitèrent les extrémités de Frankie la bobinette qui choit.

— C’est dégueulasse ! conclut Roggie.

Il préférait les p’tits oagnons. Je les aime aussi, mais pas autant que le reste. Cecilia me faisait des signes incompréhensibles. Muescas souriait comme s’il les comprenait et Rog Ru approuvait sans cesser d’y trouver un bonheur qui détruisait le mien. Je fis des signes à mon tour et elle comprit que je ne comprenais pas. Elle se leva, abandonnant son promis qui se mit à attendre son retour à la normale. Le petit corps noir et rapide progressait dans ma direction.

— Frank aime ça, dit Rog Ru en désignant les petits fours aux chenilles d’Afrique. C’est pas donné non plus !

— Cher et dégoûtant ! fit Cecilia en frôlant ma joue avec la sienne, mais sans y déposer le baiser mouillé tant attendu. Il n’en faut pas plus à Papa pour exiger une loi qu’on lui concède parce qu’on l’aime.

— Les limaces de Papouasie, dit le garçon, c’est autre chose.

— Il sait de quoi il parle ! fit Rog Ru qui achevait le dernier p’tit oagnon de la série. De vrais potes !

— Mais c’est pas nous qu’on marie ! dit le garçon en me lorgnant des fois queue.

Cecilia riait par habitude et quelquefois par ennui. Je ne la concevais pas autrement. Elle consentit à caresser ma joue. Elle savait que j’aimais sa peau sur la mienne. On n’était pas officiellement frère et sœur.

— Vous savez pour Sweeney, Frank ? me demanda-t-elle pendant que Muescas, qui n’avait pas quitté sa chaise andalouse, se demandait ce qu’on disait de lui.

— Frank est au parfum, fit le garçon.

Rog sourit.

— Personne n’y avait pensé, à part Frank qui a du nez, révéla-t-il.

— Moi !

— Ne dites pas le contraire, Frank.

C’était un conseil d’ami hiérarchiquement supérieur. Je supportai l’admiration de Cecilia sans broncher.

— Il était sympa, ce Sweeney, dit-elle. Nous le connaissions, pas vrai, Papa ?

Le vieux acquiesça. Son pif écarlate s’enfonçait lentement dans le verre vide.

— Nous étions loin de nous douter que Frank avait raison sur toute la ligne, déclara-t-il comme s’il participait à un débat télévisé.

— Bravo, Frank ! dit Cecilia.

Au fond, elle ne pouvait pas admirer le type qui avait coincé un faux-cul pour qui elle éprouvait de la sympathie. En parlant de faux-cul, le mien commençait à donner des signes de dysfonctionnement probable. Je dis ça parce qu’une chose explique l’autre. J’étais pas à l’aise, mais papa Roggie mentait à sa fille avec une facilité déconcertante. Était-ce sa fille, d’ailleurs ? Débat secret des entrailles cérébrales du vieux Frankie qui cachait son amour comme on cache les états du sexe dans un slip. Elle n’était vêtue que d’une robe étroite et blanche qui révélait une peau si proche de la mienne qu’on ne pouvait plus sérieusement douter de notre filiation ni de l’inceste conçu dans la douleur du silence réduit au secret.

— Frank dirigera l’interrogatoire, précisa le papa prévenant.

Cecilia en conçut une petite douleur que Frankie reçut comme une balle de calibre 45.

— Les preuves sont-elles vraiment si indiscutables ? demanda-t-elle en s’efforçant de dissimuler son émotion.

— Frank a travaillé dur, dit Rog Ru qui se doutait aussi de quelque chose, mais avec une foule de détails que Frankie ne pouvait pas connaître.

Qu’est-ce que je savais de Sweeney ? Ce que tout le monde savait, pas plus, et même moins. Je ne visionnais pas ce genre de porno. Sweeney avait des airs de Joselito, le p’tit chanteur espagnol qui provoquait chez moi des identifications encore très vivaces malgré des centres d’intérêt maintenant tournés vers le réel tel qu’il est défini dans la Charte des Réseaux de l’Uniformité Recommandée en Cas de Fragilité Mentale. La CRURCFM. J’ai jamais pu prononcer ce mot sans me mordre la langue.

— L’acte d’accusation devra s’étendre aux trois meurtres, précisa Rog Ru, des fois que j’aurais pas compris.

Ou des fois que tout le monde aurait compris sauf moi. Ça arrive. Ne lui en voulons pas. Je commençais aujourd’hui même, pas même préparé à accepter l’idée que je m’étais complètement gouré et que mon rapport en témoignait et en témoignerait dans le cas où je manifesterais des réticences. Muescas se marrait.

— Pourquoi kiri? dis-je en suçotant la peluche d’une chenille hurlante.

— Iripa, fit Cecilia que ma remarque étonnait franchement.

— Iri !

— Iripa !

On n’allait pas se disputer devant tout le monde. Muescas riait, il grimaçait pas, il se foutait de moi. J’avais rarement subi une telle défaite. Cecilia entretenait des rapports avec Sweeney et j’en ignorais la nature. Sweeney parlerait à sa place ! On verrait bien kirirè le dernier.

La tête complètement à l’envers sur des épaules qui ne la supportaient que pour me faire passer pour un con, j’atteignis tant bien que mal les locaux du Palais Exemplaire des Interrogatoires qui l’étaient aussi. Mon laissez-passer portait la signature personnelle de Roger Russel lui-même qui passait pour le représentant sur la Terre de toutes les prières et supplications adressées au Ciel par les minables et les moins minables. Kol Panglas m’attendait. J’avais une heure de retard, le temps qu’il m’avait fallu pour comprendre que Rog Ru ne se moquait pas de sa fille, mais de moi. Kol n’était pas patient à ce point, surtout quand j’étais là. Il me conduisit à Sweeney. Je ne sais plus si on montait ou si on en redescendait. Je réfléchissais sans laisser de place à autre chose.

 

Sweeney avait changé depuis l’époque bénie de la passerelle virtuelle où il avait fait un malheur. Ce n’était plus qu’un homme affecté de rachitisme et d’une maladie de la peau qui changeait sa couleur naturelle.

— Salut, Frank, me dit-il en tendant sa main droite qui était pour lui celle du cœur tellement il était plus con que moi.

— ‘jour, Sweeney. Ça fait un bail.

— J’ai encore oublié de payer mon loyer, Frank.

— T’en paieras p’us, d’loyer.

— Ça m’rassure pas, Frank !

Il y avait deux types qui attendaient les bras croisés sur des poitrines qui étaient le résultat d’un entraînement quotidien. Je manifestais mon inquiétude. Kol m’indiquait que je n’avais pas à m’en faire. Je pouvais continuer. Sweeney guettait ces signes comme s’il avait encore les moyens d’intervenir pour changer le cours des choses, mais ce temps-là était révolu. Il ne semblait pas le comprendre et évoquait son influence sur le comportement sexuel des branleurs.

— J’ai pas les faits sous la main, dis-je comme si Kol Panglas n’était pas là pour surveiller mes propres faits avec en prime tous les gestes que je pouvais commettre en dehors des limites qui m’étaient imposées.

— C’est pas un jeu, Frank ! Vous êtes dans la Réalité. Sweeney n’a jamais existé que dans votre imagination. Demandez-lui de vous expliquer pourquoi vous êtes là et pas lui.

— Kisékiri ?

— Apari. Arijamé.

— Sitapari, kisé ?

On avait été des enfants pas faciles, faut l’reconnaître. Voilà où ça mène. J’avais des Chinois dans le dos et des flics devant. Comme une saucisse qui baigne dans la moutarde.

— J’ai lu votre rapport, Frank. C’est cohérent, mais ça n’a rien à voir avec la réalité. On appelle ça un équilibre sommaire. Qui est la Sibylle ?

Un détail que j’avais oublié de préciser. Il manquait pas mal de notes à mon rapport, selon Kol Panglas qui en lisait des extraits à un type qui demeurait dans l’ombre et dont je ne parvenais pas à identifier la voix. Je ne le connaissais peut-être pas. Je ne connais pas tout le monde.

— Mais vous connaissez Sweeney, Frank !

Ce type avait une voix de stentor. Ou il parlait dans une interface vocale.

— C’est vous qui parlez dans une interface, Frank ! On analyse en temps réel des données dont vous ne comprendrez jamais l’importance.

Ça ne me gênait pas qu’on analyse mes données. Sweeney me regardait sans comprendre lui non plus. Ce silence allait nous rendre aussi vulnérables qu’un syrphe, mais on n’aurait pas la capacité de se faire passer pour une guêpe. Sweeney voulait parler de ses succès, pas de la série d’échecs qu’il subissait depuis qu’il avait changé de métier.

— Mon Lolo, dit-il enfin, on est mal barré toi et moi.

Il fallait en convenir. On se sentait solidaire en attendant qu’on nous sépare dans la douleur. Les pages tournaient et Kol en commentait la cohérence hypothétique. Le type qu’on ne voyait pas contredisait les affirmations de Kol qui ne répondait pas à des provocations qui m’étaient destinées.

— Si quelqu’un peut ouvrir la fenêtre, proposai-je.

— Ya pas d’fenêtre, Frank. Ya une porte pour entrer et sortir. T’étais d’accord sur ce principe. T’as plus envie ?

La question était posée en tout cas. De quoi avais-je envie ? La table qui me séparait de Sweeny était occupée par des plans et des instruments de mesure. Avait-on le droit à l’erreur. J’avais entendu parler de ces traitements par le jeu. Sweeney souffrait d’une grave lésion au niveau du nerf optique. Il fermait cet œil. On voyait les traces de la morsure. La peau avait été cousue par endroits.

— Kitafébobo ?

— Apabobo !

Je manipulais une règle à calcul qui portait le logo du Musée Ordinaire des Mathématiques Amusantes.

— Fallait pas vous déranger, dis-je au type qui consentit enfin à montrer son visage.

— Vous me reconnaissez, Frank ?

— Akitafébobo ? hurlai-je.

— C’est quoi, c’patois ? fit Kol Panglas qui examinait lui aussi les objets obsolètes qui, d’après lui, conservaient un attrait pédagogique.

— J’ai jamais tué d’chats ! se plaignit Sweeney qui cherchait à se dissimuler sans y parvenir même en partie.

— J’vais vous sortir de là, Frank !

On m’écartelait. J’étais sur la table et je me remuais pour faire surface. Quelqu’un m’enculait, l’autre me tirait par la queue.

— J’vais vous sortir de là, Frank ! Accrochez-vous !

Je n’avais pas que des ennemis. Ça glissait. Mes bras giclaient de l’électricité en gerbe. Je pouvais entendre ce qui se passait au fond de mon œil.

— La prochaine fois, dit Kol qui semblait marcher devant, prévenez-moi avant de me faire perdre un temps précieux.

— On n’a prévenu personne, Chef !

— Vous me prévenez à moi, connards ! Les autres, je m’en fous !

Du Kol Panglas tout craché ! Les autres, il s’en fout. Et le petit Frankie n’est même pas un autre !

— Vous êtes qui, Frank, si vous n’êtes pas un autre ?

— Sépakimafébobo !

— Quelqu’un ?

— Personne !

Ils remettaient ça. Le coup du capitaine Némo.

— Restez avec nous, Frank ! Je vais chercher de l’aide.

Ça s’agitait autour de moi. Ils commettent des erreurs.

— 50 cc de ce truc d’enfer dont j’ai oublié le nom !

— On le perd, Raoul ! On le perd !

Il ne serait pas perdu pour tout le monde, Frankie, si ça arrivait. Il voyait l’avenir comme s’il était la Sibylle elle-même.

— Vous venez de penser à elle, Frank ! C’est bon signe ou mauvais signe, d’après vous ?

Ils répondaient dans la confusion des hypothèses. Ils pouvaient tous se ressembler. Je ne distinguais que ma voix, ma sollicitation distinguée, le trémolo que je destinais aux objets de ma séduction.

— Qu’est-ce que tu vois, Frank ? Sans mentir !

Comme si je pouvais mentir aux témoins de ma première expérience acide !

— T’avais quel âge ?

— C’était avant ou après la première fellation ?

— Qu’est-ce qui est arrivé ensuite ?

Ils en posaient des questions, mes premiers amis ! Je les avais déjà sidérés en descendant en rappel la plus haute tour de la ville, même que personne y croyait que c’était moi sur la photo. Premier séjour en Centre de Rééducation Temporaire. Le Centre n’était pas temporaire. Il existe toujours. La preuve ! La rééducation n’a pas fait long feu. Je récidivais toujours.

— Ékitafébobo ?

— Jidirépa !

Et je disais rien, pas un mot à ces curieux de l’expérience de l’autre. Ils m’en voulaient à mort maintenant. Mais la main était celle de Cecilia qui me parlait d’autre chose.

— De quoi, par exemple ?

— Sépadi !

— Situladi !

— Jépadikimafébobo !

Ça glissait toujours. J’étais sur la table et quelqu’un m’enculait. Il salivait sur mes fesses. Cecilia me demandait de le trahir. Elle me prenait le visage dans ses mains qui sentaient la lavande de nos parterres et elle me parlait de ce qu’il fallait dire et de ce que personne n’avait besoin de savoir.

— Kitadissa ?

Remarquez bien qu’après tout ce ramdam, je me sentais aussi peinard qu’un gosse qui sait ce qu’il mange et qui ne mange pas comme les autres. J’ai toujours eu cette prétention au bonheur trouvé avec d’autres moyens que ceux qu’on impose à notre conscience. J’ai creusé partout. J’ai rencontré des semblables. Ça devait arriver et c’est arrivé. Alors Sweeney les intéressait au premier chef. Ils l’asseyaient de force de l’autre côté de la table et ils me demandaient de l’interroger.

— Qu’est-ce qu’il a dit, Frank ?

— Il vous emmerde, Kol ! Il a besoin de réfléchir sans vous. C’est possible ?

— J’vais voir.

Et il voyait. Je retournai à l’hôtel. Muescas m’attendait.

— Vous êtes tenace, Frank. Vous savez où elle est ?

— Pas dans cet hôtel. J’ai des hommes même dans l’ascenseur. Pas vous ?

Il me prenait pour un minable et demandait à ce minable de le protéger des mauvaises intentions d’une femme que mon rapport désignait comme la seule coupable. Il m’offrit un verre juste pour voir de près comment je m’en sortais avec les chenilles. Le garçon lui courait après pour lui montrer sa limace.

— J’en ai marre d’attendre, dit-il en s’enfonçant dans la moelle d’un fauteuil.

J’en avais marre moi aussi, mais pas d’attendre. Marre d’agir, de ne pas prendre le temps de faire autre chose que ce que tout le monde fait : agir. On est des agissants et il se plaignait d’être différent du commun des mortels. Quelle prétention !

— Vous allez faire des gosses ?

Je lui posais la question pour l’embarrasser. Il n’était pas embarrassé.

— Il en faut, dit-il. Sinon on pose des questions à votre toubib qui y répond peut-être. Vous savez de quoi je parle.

 Je savais pas, sinon je s’rais pas v’nu.

— Vous avez assez de preuves pour la traduire devant la Chambre d’Accusation, Frank. J’ai lu votre rapport.

— C’est pas les preuves qui manquent. Mais ya pas la volonté. Je peux rien faire sans la volonté de ce tas de crétins à qui je dois obéir en fermant ma gueule. Vous n’avez même pas assez d’influence pour les obliger à changer d’avis. Elle finira par vous avoir, Muescas.

J’en salivais. Je voyais Cecilia en robe noire. Si j’avais de la chance, ça se passait après la mort de Muescas. Mais a-t-on jamais eu des raisons de douter de la loyauté de Frankie ? Je travaillais parce que c’était ce que j’avais de mieux à faire. Sinon, j’serais devenu autre chose.

— Ne dites pas ça, Frank ! Ça porte malheur !

J’irais pas jusque-là. J’suis pas si mauvais. S’il avait lu mon rapport, comme il le prétendait, il avait noté mon côté amateur, celui qui n’apparaît que dans mes rapports, en marge des conclusions que j’assène à la société et à ses existences prolifiques ou rien. Voilà où j’en étais. Voilà d’où je ne sortais pas. Et voilà pourquoi. Kikenveudmésalad ?

— Votre connaissance des langues m’étonne, dit-il. Vous avez parlé à ce type ? Moi, j’aurais pas pu !

Il paraissait épuisé rien que d’y penser. Oui, j’avais parlé à ce type qui ne savait rien parce qu’il n’était pas d’ici.

— Vous l’avez trouvé comment ?

— Il sait ce que nous ne savons pas vous et moi !

— Je vous paierai, Frank ! Je vous paierai !

Ou il me le ferait payer. C’était un type du genre à changer de position rien que pour mettre l’autre mal à l’aise. Je me méfiais de lui comme si je l’avais inventé rien que pour m’empoisonner l’existence. Je le supportais par devoir, c’était tout, et il s’imaginait que quelque chose se passait entre nous. Pas tant qu’il était encore célibataire.

— La prochaine fois que vous le voyez, me dit-il en aparté, parlez-lui de moi. Il se rappellera.

— Lui aussi !

Ils étaient tous nostalgiques et craintifs. Ils étaient comme Frankie qui ne se fait plus d’illusion. Que restait-il de tout ce temps passé à chercher et à ne rien trouver ? Un type qui allait mourir assassiné et une femme qui cavalait pendant que mon rapport n’intéressait personne. J’en étais aux miettes.

— Vous lui direz que j’étais là moi aussi, mais de l’autre côté du comptoir, loin de me douter que je deviendrais un des hommes les plus riches du monde. Il se pavanait au bras des courtisanes les plus recherchées par ces temps de disette. Vous savez ce que c’est. Il m’a donné ma chance.

— Et qui avez-vous trahi ?

Dans mon esprit, que je préparais mollement d’ailleurs, on ne pouvait pas devenir riche sans trahir quelqu’un. Encore faut-il tomber sur la bonne personne. J’aurais pas cette chance.

— Je ne réponds pas à toutes les questions, minauda-t-il.

Moi oui. Ça rend ma fréquentation un peu problématique.

— Cecilia !

Il l’appellerait encore longtemps avec un point d’exclamation. Elle le savait. Elle ne dédaignait pas cet avantage sur le reste de ses fréquentations féminines. Elle s’approchait en se dandinant  comme si elle avait quelque chose d’important à nous dire. Je sue facilement.

— Chéri (elle ne pouvait tout de même pas l’appeler Muescas), on me demande si le yacht contiendra tout ce monde. Avez-vous une idée ?

— Pas la moindre, Cecilia !

— Vous invitez ! Vous invitez ! Et moi alors ! Ces questions auxquelles je réponds par des approximations qui vont finir par énerver tout le monde !

— Vraiment, Cecilia ! Je ne sais ce qu’il faut répondre !

— Voilà où nous en sommes, Frankie !

Je savais bien où ils en étaient. Tu te lèves le matin sans te demander ce que ça va te coûter et tu continues sans regarder à la dépense. À ce train-là, ce sont les autres qui s’usent et qui finissent par ne plus servir à rien. Ça t’empêche pas de mourir, d’accord, mais sans souffrances qu’on pourrait qualifier d’inutiles si on servait à rien !

— Vous serez des nôtres, Frank, quoiqu’il arrive !

Elle était ce qu’on appelle charmante et désuète. Elle était devenue ce pour quoi elle ne s’était pas préparée. La croisière s’annonçait palpitante. J’ai jamais vu une femme perdre patience avant que ce soit le moment. J’acceptais l’invitation en me fendant d’un sourire difficile à interpréter sans filet. Mais j’avais deux ou trois choses à compléter d’abord. Je dis compléter parce que ces choses me paraissent toujours manquer de finition. Le destin de la Nation ne me passionnait pas. J’étais pas là pour toujours, moi ! Mais les choses avait besoin de Frankie la science. Des choses pas nettes ou pas clairement établies. Des choses qui me réclamaient comme les grenouilles réclament leur bénitier. J’étais peut-être pas tout le temps à l’heure, mais j’arrivais. Frankie était un forçat de l’emploi du temps.

 

Je les quittais sur ce. Je rejoignais la foule. J’avais un nom à défendre avec les mains et une réputation à parfaire dans le sens du poil. Qui c’est qu’est pas d’accord avec Frankie ?

— Kiséképafifi ?

Merde au monde ! Il me doit rien et je lui dois rien.

 

Larra et Sonoya sont bien copines. L’une vous assiste dans le travail que Dieu impose à l’existence et l’autre compense les lacunes de la vie récréative. Je travaille peu avec Larra et joue beaucoup avec Sonoya. Chacune est à sa place et quand je sors, par exemple pour aller me beurrer chez Bernie, je sors seul.

Je n’ai jamais vu Larra. Je n’en connais que le terminal en forme d’oiseau empaillé aux yeux qui s’ouvrent et se ferment en fonction de la situation du moment. Ils ont pensé qu’un oiseau, petit et gris, correspondait à ma personnalité au travail. Je ne connais pas mes critères d’éligibilité au poste que j’occupe comme une sentinelle qui attend l’heure de la relève. Mais l’oiseau fait quelquefois le mort et la voix de Larra me parvient aussi nette sans révéler sa source. Je les soupçonne de me manipuler au cours de ces conversations où Larra apporte des réponses claires et indiscutables à des questions que je sais difficiles et marquées par ma propre souffrance. Je me mets alors à douter de son existence pour la traiter d’objet de mon imagination suscité par l’environnement salarial. Ils interviennent toujours pour mettre fin à ce qu’ils considèrent comme ma critique existentielle mettant en jeu le sens à accorder à mon utilité.

Sonoya couche dans mon lit. On regarde la télé ensemble. Elle réagit à mes attouchements. Un simple effleurement provoque une courbure, un creux ou au contraire des proéminences dont le frémissement alternatif excite mon imagination. Je suis bien avec elle. Je ne m’endors pas sans au moins une petite dose de métakolok qu’elle infiltre lentement dans la trace des suçons. Je la retrouve au matin, attentive au bonheur, et elle se dissout lentement pour laisser la place que mérite ma vie familiale réduite à des intervalles de colère rentrée et d’angoisse sourde. Larra prend le relais, commençant par les commentaires de mes analyses. Je discute un peu, jouant avec sa patience, mais sans lui donner des raisons de signaler mes incohérences à la direction des ressources humaines que Kol Panglas dirige avec une poigne de général.

— Vous êtes en retard, Frank.

— Vous êtes jalouse, Larra.

— Sonoya et ses petits seins !

Le rapport est revenu sur mon bureau. Kol a inséré une note :

 

D’accord avec vous, Frank. Presque sur toute la ligne. J’ai obtenu une rallonge du budget. L’interrogatoire de Sweeney n’a rien donné. On se passera de ses aveux. Son ADN parle pour lui. Je vous envoie à l’autre bout du monde pour interroger sa complice. Elle est sur le point d’être exécutée pour trafic d’Iranien. On lui a accordé un sursis pour que vous puissiez l’interroger proprement. Vous disposez de tout le temps nécessaire. Voici un billet et de quoi payer les frais. Votre ami Kol.

 

Une poignée d’eurodollars et un billet en place assise, deuxième classe. Frankie a l’habitude d’être traité comme un chien. Six heures plus tard, je suis en Mongolie. Le douanier examine Sonoya. Je l’ai désactivée pour ne pas avoir d’histoire.

— Activez-la !

— J’y ai droit ! Personne ne peut discuter ce droit ! Appelez vot’patron !

— J’ai pas dit que j’allais discuter, explique le douanier. La nôtre s’appelle Kouchkaya. On s’en plaint, si vous voyez ce que j’veux dire.

— Sonoya est programmée pour ne fonctionner qu’avec moi.

— Soyez sympa, monsieur Chercos ! Kouchkaya est si…

— J’ai pas envie de me donner en spectacle !

— Vous aimez le yaourt mongol ?

Si les chamans s’y mettent !

— Kouchkaya ne remplacera jamais nos rêves, dit le chaman. Elle ne vaut pas mieux que nos épouses.

— On s’en sert jamais, dit le douanier en grimaçant.

— On pratique l’homophilie pour tromper les autorités. Sans amour, on devient tristes et ils finiraient par poser les bonnes questions.

— Ça finit toujours comme ça, dit aigrement le chaman. Ça coûte combien, une Sonoya, sur le marché noir ?

— Nous, on l’a gratos, dis-je sans cacher ma fierté. On m’a jamais rien demandé, ajoutai-je pour semer le doute.

— Ils vous réclameront l’addition, dit le chaman qui devenait morose.

— Ils réclament rien ! s’écria le douanier. Ils viennent récupérer Sonoya dans votre lit de mort. En général, la veuve fait un don, mais c’est pas obligatoire.

— Tu parles ! fit le chaman.

Il me toisa, secouant sa balayette multicolore.

— Dans ce pays, dit-il, il faut beaucoup donner pour recevoir un peu. Qu’est-ce que vous attendez de nous ?

Je refermai la valise sur le regard terrorisé de Sonoya qui s’attendait au pire.

— J’attends rien, dis-je fermement. J’ai rendez-vous.

— Suivez-moi !

Dans la valise, Sonoya frémissait comme un poisson privé d’eau.

— Parlez lentement, me conseillait le chaman.

— Avec qui ?

— Avec les Mongols.

— J’essaierai.

— Les Chinois, Frankie, les Chinois !

Il conduisait aussi, d’une main à cause de la balayette qu’il agitait à la portière pour signaler une priorité culturelle dont le sens échappait à ma prudence d’étranger. Le tricycle s’arrêta devant une muraille. Le chaman ne descendait pas.

— Demandez le chemin au gardien.

Il me montra quelque chose au milieu de ses innombrables rubans.

— J’pense à Sonoya, Frankie ! J’arrête pas d’y penser ! On s’revoit ce soir. J’aurais l’argent. Autant que vous voulez ! Faut qu’cette chose connaisse le vrai plaisir. À ce soir ! ¡Muchos togrogs ! ¡Un montón!

Il démarra en trombe sous les applaudissements d’une foule bigarrée qui agitait des gamelles vides.

— Ils ont faim, dit le gardien. Le programme Kouchkaya nous prive d’une vie décente. Elle ressemble à quoi, votre Sonoya ?

— Laissez-moi entrer et je vous encule. Gros machin. Gratuit. Qualité française.

 

La cour du Centre Pénitencier d’Oulan-Bator est peuplée de statues taillées dans l’acier russe. Les traces des meules renvoient des reflets gris. Ils ont particulièrement soigné les gueules de ces héros encore capables d’enflammer l’esprit patriotique. Un drapeau onusien couvre le ciel de ses petites étoiles blanches. Les façades sont couvertes de végétations qui descendent jusqu’au sol où elles répandent leur désordre humide. Des fenêtres menacent de s’ouvrir. Une porte cloutée à chaud nous avale.

— J’peux surveiller vot’valoche, M’sieur. Merci de m’avoir enculé gratuitement. J’en parlerai aux copains. On parlera aussi de Sonoya, si vous n’y voyez pas d’inconvénient…

— C’est qui, c’nabot ?

Le gardien fila sans la valise. Sonoya chauffait à blanc. Je le sentais à la poignée.

— Ce nabot, c’est le directeur, dit le nabot qui me tendait une main moite.

Je sacrifiai la mienne au rite de la rencontre.

— Vous laisserez votre valise dans mon bureau.

Je frémis.

— On ne peut pas entrer dans le périmètre sécurisé avec une valise à la main. Vous pouvez garder la culotte et les baskets.

Ce qui expliquait sa tenue légère.

— Sonoya est avec vous ?

On traversait des parois sinistres. Des gardiens nus apparaissaient sur les seuils.

— Voilà mon bureau. Entrez, Frank. Je peux vous appeler Frank ? Je suis Angustias. Angustias Escondida Ramirez Bonachera. Mon père était mexicain et je suis une fille contrairement aux apparences. Posez votre valise là !

— Sonoya ne supporte pas la solitude !

— Je vais lui tenir compagnie. Appelez-moi Ango, Frank. J’adore les familiarités. Mon côté hispanique. Ma mère était russe. Slip et baskets.

Le style télégraphique à l’époque de la messagerie fluide. Ango donna des ordres dans un combiné de téléphone. Elle avait ouvert la valise pour que Sonoya prît l’air.

— Elle en avait sacrément besoin, constatai-je.

— Vous n’en prenez pas assez soin. Vous me l’échangez contre deux Kouchkayas ?

— J’sais pas si ma hiérarchie sera d’accord, Ango…

Un gardien se pointa. Un eunuque. Ça fait un drôle d’effet.

— Ne partez pas sans lui conseiller d’être gentille avec moi, dit Ango qui caressait le cuir élastique de Sonoya.

Elle se rapprocha.

— Ensuite vous m’enculerez et on s’ra quitte !

Le genre de personnage qu’on a envie de jeter à la vindicte populaire. J’m’en ferais, des partisans, si je savais utiliser le don d’ubiquité de Sonoya.

— Monsieur me suivra ? demandait le gardien qui posait la question à sa directrice.

— Cellule 1954 ! dit Ango en lançant la clé.

La porte se referma. Je suivais un petit cucul. La musculature dorsale désignait un dangereux guerrier, mais le fessier invitait à la pédophilie.

— Kouchkaya a des qualités, disait-il. Mais on peut pas dire qu’elle arrive à la cheville de votre Sonoya. Ça fait vingt ans que j’la fréquente, Kouchkaya. Elle m’a pas donné que des satisfactions, mais j’aurais quelque chose à raconter à mes petits enfants. Qu’est-ce que vous leur raconterez, vous, monsieur Frank ?

— La même chose, mais en mieux.

Le cucul frémit. On arriva devant la cellule 1954.

— J’vous préviens : au moindre attouchement, je mets fin. Vous devez vous exprimer en mongol. Pas un mot plus haut que l’autre. Vous disposez d’un tabouret équipé d’un dossier. Elle doit rester assise sur le lit, jambes croisées. Elle a déjà reçu les instructions. Vous n’êtes pas filmés.

La clé pénétra dans une serrure oxydée qui craqua comme si on brisait quelque chose à l’intérieur. Sur le lit, la Sibylle m’attendait, jambes et bras croisés, la tête basse, vêtue d’un tablier qui avait servi aux corvées d’chiottes. Un soupirail envahi d’herbes folles jetait une lumière sinistre sur la chevelure nouée au sommet du crâne. Ils avaient travaillé les doigts et les genoux. Les cheveux tombants m’empêchaient de voir ses yeux. Un tremblement continu affectait tout le corps. Je pris place sur le tabouret qui semblait fait à mes mesures. Elle me montra enfin son visage détruit par le feu des tisons. Un seul œil me regardait.

— En mongol, salope ! grogna le gardien.

 

Elle me parla d’un voyage en termes si sibyllins que je ne compris pas tout de suite que c’était un voyage. Elle avait eu une aventure avec un héros de la NASO qui avait marché sur l’anneau de Saturne. John Cicada qu’il s’appelait. Elle l’avait aimé. Puis le voyage avait interrompu cette idylle. C’était un voyage compliqué par des parcours la plupart du temps dénués de sens. Elle avait obéi aux ordres pour une fois. Et ça l’avait menée en Mongolie où un chaman l’avait trahie en pleine fabrication d’un yaourt aux propriétés mystérieuses. Sweeney apparut en pleine nuit d’amour avec une Kouchkaya qui ne connaissait pas le kama-sutra. Il était en cavale suite à un petit trafic de circuits améliorant les performances de Kouchkaya. Il était tombé bien bas ! Mais il était fauché et il dormait dans le lit des autres. Le chaman l’empoigna et l’immobilisa dans les draps.

— J’te connais, toi ! grogna-t-il.

On se retrouva dans un fourgon qui acheminait des prisonniers vers la potence, racontait la Sibylle. J’avais perdu mon connecteur Z80. Sans au moins un réseau, je suis plus rien ! On se sent femme dans ces moments-là ! Sweeney riait parce qu’il avait déjà été pendu par le cou et qu’il en était pas mort. Personne ne le croyait et il nous déprimait pendant que le fourgon cahotait sur la piste. Il n’avait plus rien à perdre et il m’a raconté ce qui s’était passé exactement.

— Comment as-tu transmis ces informations sans ton connecteur ?

— Ça s’est passé plus tard. J’étais pas encore morte. Ils m’avaient montré ce qu’ils infligeaient aux suppliciés. Entre-temps, je balayais. Il y avait un type avec moi pour pelleter. Il avait vécu dans le désert et s’était battu sous le commandement du Comte. Il avait même reçu une lettre de Gor Ur qui à cette époque n’avait que deux étoiles. Les Mongols lui avaient arraché cette lettre pour la classer dans son dossier. Elle contenait des informations cruciales qui expliquaient la réussite de l’industrie occidentale. Je balayais et il pelletait. Voilà à quoi on était réduit, lui et moi ! Un troisième portait le seau. C’était un mouchard. Voilà comment on vivait, Frank !

— Et tu as transmis les informations ?

— Ce type, le pelleteur, possédait un clone du connecteur Z80. C’était pas évident. On avait besoin d’une Kouchkaya et d’un peu de chance.

— Merde !

Elle avait donc transmis un rapport complet sur les activités parallèles et secrètes de Sweeney. Notamment, le faux assassinat du Comte et le double meurtre de la chambre 1954. Elle avait ensuite répondu à toutes les questions du BE en utilisant les réseaux disponibles qui acceptaient les circuits de la Kouchkaya interfacés par le vieux Z80 qui était un clone tchécoslovaque. Kol Panglas avait alors ordonné l’arrestation immédiate et sans mandat de l’ancien mannequin recyclé dans la délinquance et le renseignement de l’ennemi.

— Ça s’invente pas ! m’écriai-je.

— Mais alors, qu’est-ce que tu fous ici ?

Moi ? Rien. Mais Sonoya ?

— Frank ! Achève-moi !

Ils m’avaient envoyé pour ça aussi !

— T’as une clé ? demandai-je doucement au gardien.

— Comme toujours : une seule ! Tu l’auras pas ! On m’a prévenu que j’aurais à me battre avec toi, Frank Chercos !

— Tu préfères pas que j’t’encule !

Qu’est-ce que j’avais sous la main ? Une clé, le Z80 et rien pour le connecter. La Sibylle avait depuis longtemps renoncé à ce combat. Elle me supplia de ne rien tenter avant de l’avoir achevée. Le gardien nous regardait à travers la grille entrouverte. La clé était toujours en sa possession. Et Sonoya était l’otage de la direction. La Sibylle me donna le Z80, mais comme souvenir.

— Il te servira pas, murmura-t-elle, risquant d’alerter Larra qui mesurait l’intensité du son émis par nos cordes vocales.

— Il est cramé ?

— Infiltré.

Elle me montra l’incision entre deux pattes. La gardien se marrait doucement. Je pouvais achever la Sibylle sans que ça le dérange. Il en informerait la direction qui n’y verrait aucun inconvénient puisque j’étais venu pour ça ! Quelle était la signification du Z80 ? Pourquoi Sonoya n’avait-elle pas utilisé ses moyens de défense ? Pourquoi Larra surveillait-elle nos moindres bits ?

— Ton œil ! dis-je à la Sibylle en désignant la paupière cousue.

— Quoi, mon œil ?

J’avais encore mes deux yeux à cette époque-là ! Pourquoi m’avaient-ils envoyé en Mongolie avec un retard de plusieurs années sur la Réalité ? Je connaissais pas encore la Sibylle à cette époque. J’étais borgne quand je l’ai rencontrée pour la première fois. Et elle avait deux yeux. Dont le mien !

— T’es barge, Frank !

Je suis pas fou. Il m’arrive quand même de savoir ce que je dis.

— O. K., Sibylle. Je reviens demain pour t’achever. De ma part, ce sera un acte d’amour !

— Je l’sais, Frank ! Je t’aime !

 

La grille se referma dans un grand bruit d’électroaimants. La Sibylle était de nouveau rentrée en elle. Je suivis le gardien qui me refusait ses commentaires en secouant ses miches de gamine. Ango était en pleine discussion métaphysique avec Sonoya quand je revins dans ce triste bureau de direction qui sentait la poudre d’escampette.

— Prends un verre, Frank ! proposait Sonoya en secouant le sien.

— Alcool de ciboulette de Hulun Buir, précisa Ango qui poussait le gardien dans le couloir.

Elle ne referma pas la porte.

— On est copine, dit-elle.

— J’dirais pas l’contraire ! s’esclaffa Sonoya qui avait bu sans compter comme à son habitude.

— Alors, Frank ? Cette… Sibylle ?

Je pris place dans le fauteuil qu’on m’offrait. Sonoya avait perdu la tête.

— J’savais pas que Larra avait des connexions avec la zone de translocation, dis-je en trempant le bout de la langue dans mon verre.

— Le monde est petit, dit Ango. Sonoya sera bien ici.

— Les Russes seront contents d’améliorer leur Kouchkaya.

— Vous n’y connaissez rien, Frank. C’est pas vot’boulot.

— Ni le vôtre, Ango. Satisfaite ?

— Je le serai quand vous aurez pris conscience de votre état, Frank. C’est la première fois que vous venez en Mongolie ?

Qu’est-ce que vous voulez répondre à ce genre de question ? Des trucs sans intérêts qui vous font gagner le temps nécessaire pour préparer votre fuite. Je m’y employais. La conversation devint vicieuse.

— Que pensez-vous de nos chamans, Frank ?

— Tous ces trucs orientaux me font vomir. Je pense que l’Oriental est celui qui a su le mieux exploiter la connerie humaine.

— Au moins c’est clair ! Et vous, ma chère Sonoya, que pensez-vous de votre… amant ?

La pauvre Sonoya ne pouvait pas répondre à cette question parce qu’elle mettait en cause mes propres moyens d’existence, ce qui est interdit aux automates. Ango ne pouvait pas ignorer ce détail croustillant.

— Vous avez chaud, Frank ?

J’étais toujours en slip et en baskets. J’avais troqué mes p’tites queulottes juste le temps d’en finir avec le mystère de la chambre 1954. J’enfilais mon costard trois-pièces avant de devenir ridicule. Je finissais de nouer ma cravate quand la Sibylle entra. Elle me surprendrait toujours. Elle avait conservé l’aspect de la prisonnière, sans les ongles ni l’œil, et des craquelures aux endroits des articulations.

— Vous m’avez demandée, Madame ? dit-elle sans me voir.

C’était moi qui la voyais.

— Nous avons un invité de plus, couina Ango. Prévenez la cuisine.

La Sibylle tourna des talons habitués à ce genre d’exercice.

— Ah ! Mademoiselle (il s’agissait de la Sibylle), pas de pickles pour monsieur.

— Entendu, Madame !

La Sibylle croisa le gardien dans le couloir. On entendit une brève conversation sans pouvoir en capter le contenu. Sonoya me lança un clin d’œil discret.

— Le personnel laisse à désirer, se plaignit Ango en me servant un autre verre.

— J’en ai pas d’personnel, moi ! rouspétai-je. Et j’m’en plains pas !

— Tumamoa ! s’écria Sonoya.

J’en avais toujours une, mais elles n’étaient pas vraiment un bien personnel. J’émargeais toujours avant de l’utiliser. Je me suis jamais permis de me servir dans la caisse. Honnête, le Frank, et pas con !

— Jeté ! lançai-je en levant mon verre. Jeté, répétai-je tandis que la mélancolie m’envahissait lentement.

Je devais avoir changé de gueule. Ango me flatta l’avant-bras. Encore un truc à expliquer. Mais elle ne me demandait rien. On allait bientôt se gaver de yaourt. J’en savais pas plus de la cuisine mongole à cause de la télé. Yaourt, yourte, pour moi, c’est du pareil au même. Un domestique en loques apporta une table et des chaises. J’en comptais quatre.

— Roggie sera avec nous ! caqueta Ango qui ne cachait plus l’excitation provoquée par Sonoya qui m’interrogeait du regard comme si j’avais possédé la clé pour nous sortir de ce merdier.

Je ne réagissais pas, écrasé par le poids des responsabilités. Sonoya laissait entendre l’affolement d’un radiateur peut-être mal bridé. Elle minaudait pour dissimuler l’agitation des composants qui commençaient à souffrir de la chaleur. Elle avait besoin d’un bol d’air. On pouvait le prendre sur la terrasse, mais pas plus loin à cause des molosses qu’on privait de repas à cet effet. Une lune ronde nous éclaira, ce qui me rendit définitivement mélancolique.

— Tu vas ? me demanda Sonoya.

— La Sibylle veut que j’achève ses souffrances. Je vais pas pouvoir.

— Tu s’ras peut-être mort avant si tu te laisses avoir par la mélancolie.

Elle me connaissait comme si elle m’avait fait, la Sonoya. Je calais ma tête folle dans son corsage prévu à cet effet. Mes larmes coulaient sur ses seins. J’en pouvais plus. J’étais usé jusqu’aux os. Je pouvais crever sans que ça fasse mal aux autres. C’est le pire qui puisse arriver à un homme. À une femme aussi.

— Passons une bonne soirée avec Rog, dit Sonoya qui savait me consoler.

Roggie arriva à temps pour déguster des crevettes qui attendaient de trépasser dans le bouillon. Il était heureux. Le mariage de Cecilia le rendait heureux. Muescas avait des qualités rares. Peu d’hommes les possèdent. Par exemple, il se serait opposé à mon mariage avec Cecilia.

— Mais c’est votre sœur ! s’écria Ango qui renversa un peu d’alcool sur les circuits pathétiques de Sonoya.

— À demi seulement ! expliquai-je à quelqu’un d’autre. Est-il interdit de marier les moitiés qui ne sont pas de la même mère ? J’exige ce mariage ! Je n’aurais pas d’autre occasion de prouver au Monde que je suis capable d’amour désintéressé !

— Tu picoles trop, Coco !

Je me rendis compte alors que je parlais à la Sonoya de Rog. Il pouvait pas amener sa femme puisqu’il était veuf. On lui avait donc attribué une Sonoya et je ne mis pas longtemps à constater que les modèles qu’on réserve au peuple, dont je suis, manquent sérieusement de finition.

— Au rapport, Frank ! s’écria Rog en riant à tue-tête.

Tout le monde riait. Je comptais les chaises qui sont moins remuantes que les invités sollicités par une musique composée pour le sexe. Il y avait du monde ! C’était peut-être LE Monde ! On m’a déjà fait le coup !

— Vous ne buvez pas, me reprocha Ango qui me rapprochait d’un calice.

— Je bois ! Mais ça ne me fait aucun effet !

Sonoya II avait des idées d’adultère, dans un pays où on lapide les coupables de tromperie sexuelle. Elle me demandait où j’en étais et je répondais comme d’hab que je n’y étais pour rien.

— C’est pas l’Arabie, dit Sonoya I. Il confond. J’y étais, moi.

— Ah, ouais ? fit Sonoya II que ça intéressait, les angoisses du supplicié.

Le moment était peut-être bien choisi pour s’éclipser discrètement et trouver la Sibylle qui aidait en cuisine. Elle avait perdu sa dignité et ne la retrouverait pas. Elle nageait dans la piscine vêtue de sa seule peau. Je tâtais mon œil. C’était le bon, le faux. Elle me regardait avec les deux yeux, brassant l’eau bleue.

— Tu viens ? dit-elle. Profite !

Profiter de quoi ? Je profite pas, moi, quand j’ai l’air de profiter. On peut pas profiter si on possède pas l’équivalent en luxe, calme et volupté. Je veux bien être moins riche, mais sans être pauvre. Elle nageait comme un poisson. J’avais plutôt l’air d’une souche à la dérive. Mais personne ne nous observait. Tout le monde s’amusait.

— T’aurais tort de t’priver, dit la Sibylle. T’aimes pas ça ?

— J’aime !

Je mentais. J’aimais pas. J’aimais personne à part la Sibylle. J’aimais la moitié de Cecilia qui me revenait de droit parce que je l’aimais tout entière. J’aimais Frank parce qu’il me ressemblait et je le plaignais parce qu’il ne ressemblait à personne d’autre. Il avait pas les moyens de se multiplier au moins un peu en partageant des points communs avec des autres qui ne pensent pas autrement. Il pouvait se reproduire, mais pour donner quoi ?

— Tu m’feras un enfant, dit la Sibylle qui trouvait des enfants où elle voulait et quand elle voulait.

Roger Russel parlait de Cecilia, entouré de Sonoyas et même de Kouchkayas qu’il savait faire fondre en larmes. Il n’en aurait pas parlé aussi finement si Muescas avait été là. Ce nabab nabot aurait peut-être trompé une Kouchkaya, mais certainement pas une Sonoya. Ango me refila encore un verre, comme si je n’avais pas assez bu.

— Demain sera un autre jour, Frank, dit-elle.

Ils étaient tous là.

— Finalement, votre Sonoya paraît bien pâle à côté de sa Sonoya, dit-elle en parlant de Rog comme personne ne se permettait jamais d’en parler. Que se passe-t-il quand vous montez en grade ? On vous la change ?

J’y avais pensé. Elle ne me surprenait pas. Mais je ne répondis pas à cette provocation destinée à empoisonner ma relation à Rog qui aurait pu être mon père et qui l’était à moitié parce que je le voulais.

— Vous appréciez notre pays ? À part les questions spirituelles, bien sûr.

— Quelle est la différence entre un yaourt et une yourte ?

— Quelle est la différence entre votre Sonoya et celle de Roggie ?

— Vous vous disputez ? dit la Sibylle en arrivant.

— Vous ! Retournez dans votre cellule ! pesta Ango en retenant une larme.

La Sibylle n’avait jamais été aussi belle. Elle rayonnait. Sonoya lui reprocha des oreilles de chou. Ango ravalait sa salive sans ménagement. Sonoya II intervint pour donner un air de fête à ces tensions relationnelles.

— Frank ne sait pas danser ! Il fait comme ça !

Elle montra comment je faisais.

— C’est un cochon, dit Ango.

La Sibylle clignait toujours de l’œil. Je comprenais pas le message. Je vérifiai mon œil. Si j’en croyais son verre finement ciselé, il n’était plus question de s’évader du pénitencier d’Oulan-Bator, mais de se souvenir que j’y avais vécu une partie importante de mon aventure extraprofessionnelle. Deux segments de mon existence cohabitaient dans deux endroits différents. J’suis pas doué pour les complications temporelles. J’ai besoin de concret pour comprendre et saisir. La Sibylle me proposait l’impossible. Elle regagna sa cellule, escortée par un eunuque qui était une offrande du Prince à la Princesse. Roger Russel n’expliquait rien. Il attendait.

 

Dans la nuit, les invités rejoignirent leurs cellules. Sonoya I et Sonoya II s’entretenaient avec la Kouchkaya d’Ango qui parlait de son pays sans en ménager la mythologie désuète. Ango m’invita à prendre un dernier verre sur la terrasse. Les molosses déchiquetaient une brebis dans les escaliers. Une sentinelle observait l’horizon sans montrer son visage qui ne quittait pas une obscurité grandissante. Rog bavardait négligemment avec ce qui restait de la Sibylle, un reflet dans un miroir qui appelait mon angoisse comme si c’était son petit chien.

— Vous ne verrez plus la Sibylle, dit Ango. Vous ne saurez plus rien d’elle. Vous auriez dû lui faire l’amour dans la piscine.

— Mais c’était une illusion ! m’écriai-je.

On appelait comme ça les hallucinations parallèles qui proposent des solutions provisoires.

— Frank ! Vous êtes dans la Réalité.

— Sweeney ne parlera pas !

— On a assez de preuves. On n’a pas besoin de vous !

— Première nouvelle !

Qu’est-ce que je foutais en Mongolie ? Ils avaient arraché les voies ferrées pour construire un palais à K. K. Kronprinz et le ciel était couvert de drapeaux. On circulait en tricycle en attendant le retour des chevaux qui avaient quitté le pays à la première occasion. Ils avaient eu plus de chance que moi ! Je trouvais pas le moyen de sortir sans traverser les murailles qui étaient ancestrales. On avait vu des esprits la traverser pour se retrouver de l’autre côté.

— T’as un esprit, Frank ? Non. Alors tu sors pas !

 

Je ne dormirais pas cette nuit. Sonoya découcha. J’étais seul sur un canapé en peau de bouc. Le Z80 se mit à vibrer. La Sibylle était au bout du fil.

— T’es con ou quoi, Frank ?

— Pourquoi qu’je serais con ? J’ai rien fait !

— Tu vas attraper froid. Ferme la fenêtre.

Je savais même pas qu’ils avaient des fenêtres dans ce pays de merde ! Je me levais pour la fermer. Le soleil se levait. La majesté du spectacle me sidéra. Je me laissais caresser par une brise qui sentait l’urine et le cuir. Un chaman tournoyait dans les rues, environné de lueurs et de trous noirs. Puis, personne. Rien. Il était temps de quitter ce beau pays qui n’avait pas changé mon opinion sur l’opinion qu’on avait généralement de l’Orient et de ses extrêmes contradictoires. J’abandonnais Sonoya aux bras possessifs d’Angustias qui aimait priver les autres de liberté. La Sibylle me suivait à distance, prudente comme un petit animal du désert qui ne sort pas de son trou sans s’exposer au désir. J’avançais dans une obscurité circulaire, mais sous l’effet d’une force centrifuge qui n’était pas étrangère au temps. Mon œil était bien de verre. Je ne me trompais pas d’époque. Ça glissait. La Sibylle m’envoyait de petits signaux satisfaits qui augmentaient ma capacité séminale par effet de croissance. L’enfant s’extrayait de l’enfant, conscient que c’était la dernière chance. Je la sentis glisser contre moi. Elle avait maintenant besoin de me précéder et je la suivais à la trace, ne confondant pas son style avec celui des animaux, glissant moi aussi à même le sable qui recommençait à jouer avec la lumière et le vent.

— Frank ! Sommes-nous bien loin d’Montmartre ?

Loin ? On n’a jamais quitté ce qu’on retrouve avec une joie telle que le Monde paraît dérisoire et la vie exubérante comme la foison des rêves qui la fonde. On descendait de ces hauteurs sur les traces de l’Orient-Express. J’avais en poche toute ma connaissance de la terre étrangère et elle me fascinait comme si je n’y avais jamais mis les pieds. Des coussins recevaient nos sécrétions. Jamais voyage ne fut aussi révélateur. À Paris, on n’avait plus rien à se dire et on se sépara rue de Rome au-dessus des trains qui grouillaient sous le réseau des caténaires.

 

J’habitais pas loin. Bernie était ouvert. Il était en train de pisser contre le mur de son voisin qui roupillait encore à cette heure.

— T’as pas dormi ? me demanda-t-il.

— J’ai voyagé, Bernie, et j’ai compris un tas de choses.

Il me regardait comme si j’avais perdu la tête et qu’on n’avait aucune chance de la retrouver.

— Entre, dit-il mollement.

Il n’avait pas encore lavé le sol à grande eau. Il se mit à vider les cendriers où les aiguilles menaçaient de lui refiler des maladies incurables.

— Molly est couchée, disait-il. On a eu une descente.

Il se mordait les lèvres, torchonnant le comptoir aux alouettes.

— Tu dis qu’t’étais où ?

— Chez les Mongols. Je m’suis pas emmerdé.

— J’ai jamais été aussi loin. C’est cher ?

— J’étais en mission.

Fallait bien expliquer comment ce minable de Frank avait pu se payer un voyage aussi lointain.

— J’dis ça parce que Sally a envie de changer ses habitudes. Paraît que quand tu voyages, t’es perdu. T’as plus tes repères.

Il posa un regard morose sur ses repères. Il était temps de balancer des seaux d’eau sur cette crasse.

— Faudra que j’me renseigne, des fois queue.

Il était pas enthousiasmé par l’idée, tonton Bernie. Je remplissais le seau et il en balançait le contenu avec une précision qui témoignait qu’il était complètement bouffé par les habitudes. Il ne se sortirait jamais de là. Sally voyagerait avec un Sonoyo. Elle y avait droit. Il avait droit lui aussi à une Sonoya s’il avait une bonne raison pour en avoir une.

— Raconte-moi, dit-il tristement.

Elle partirait sans lui.

 

Le même Bernie tient la buvette du stade municipal. Ces soirs-là, Sally est seule dans le café pendant que son homme remplit la caisse avec la bière des supporters, des fans, des aficionados et autres hooligans. Il travaille derrière une grille où viennent éclater les bouteilles, les mollards et quelquefois les têtes. Il prend commande d’un côté et livre de l’autre, ce qui provoque dans cette espèce de couloir une cohue dangereuse où les moins chanceux se laissent piétiner ou coincer contre le mur qui ne vaut pas mieux que ces fanatiques du jeu poussé à l’extrême de la joie. Il reconnaît toujours ma gueule marquée par l’esprit grégaire. Je suis venu détruire le corps de mon ennemi. Je ne manque jamais de revenir à bord d’une ambulance ou d’un fourgon blindé où quelqu’un dit à l’autre qu’il est inutile de me faire une leçon qu’on a maintes fois tenté de m’inculquer sans succès. J’ai jamais saisi l’importance de la modération, d’autant que dans cette société de merde, les modérateurs ont l’esprit aussi tordu que le mien, mais dans l’autre sens. Après tout, je fais le mal en exerçant la violence, ce qui vaut toujours mieux que de le faire sournoisement. Les serviteurs de l’État, de l’Administration et de la Justice savent de quoi je parle. Un magistrat qui envoie les innocents au suicide est assez lâche pour ne pas reconnaître sa responsabilité ni s’excuser en dehors des procédures qui protègent sa sinistre corporation de foireux de l’honneur et du bien. Un autre balance des gosses en prison parce que leurs jets de pierre ont accidentellement causé la mort d’une autre enfant qui aurait sans doute fait la même chose, mais sans tuer personne. Et on n’inquiète pas le poivrot qui fait la même chose avec une bagnole ou le patron qui réduit le capital humain à la mendicité et à l’exploitation de ses enfants qui deviendront grands eux aussi. Ces crapules du bon sens me servent de contre-exemple une ou deux fois par mois et j’exprime ma joie en m’en prenant au corps d’un ennemi qui a peut-être été mon ami ou le sera possiblement demain. Bernie n’a pas cette chance : il est au milieu, encaissant l’argent des coups par pure prévoyance et n’ayant pas l’intention de le jeter par les fenêtres. Une grille aux barreaux solides le protège de l’envie qu’on a de récupérer notre bien salement dépensé en substances qu’on ferait aussi bien de fabriquer nous-mêmes. Voilà bien la meilleure manière de gagner beaucoup plus que ce qu’on perd connement. Mais je ne vais pas plus loin. Je sais pas aller plus loin. Je deviens flic par inaptitude à être un homme qui prend en main son destin mesuré à l’aulne du temps et non pas de cet instant qui cloue le bec aux concitoyens larvaires que je traite comme des frères uniquement parce qu’on a un point commun : la trouille, les affres de l’occupation, la hantise de la torture ou pire du bannissement, le domicile fixe dehors et la nourriture des restes, la lente détérioration des organes et la pensée obsessionnelle qui donne son avis dans un délire dont personne n’a aucune chance de comprendre la priorité. Bernie non plus ne comprend pas. Il retient l’injure et le dénigrement, se passe de la calomnie pour ne pas perdre un temps précieux et revient chez lui en véhicule blindé, lourd de ses plus-values et de ses dégrèvements abusifs. Je l’ai aidé à installer ses outils dans le blockhaus, une fois de plus. L’après-midi était calme. Ce soir, K. K. Kronprinz, le prince du blues et de la salsa, revenait enchanter ses fans et pousser ses ennemis à la violence.

 

— J’en aurais pas assez ! grognait Bernie en consultant les quantités soigneusement alignées dans son calepin.

Il y en avait pourtant beaucoup. Les cageots formaient des allées étroites où on ne pouvait pas se croiser sans s’insulter copieusement. Il avait embauché deux bons à rien qui comptaient se régaler dans le dos du patron. C’était mal connaître le vieux Bernie qui connaît toutes les ruses pour profiter totalement de son prochain.

— Paraît qu’t’es flic ? me demande Bar I. Tu vas pas nous faire chier.

— C’est une question ?

— On n’a pas d’ennemis, dit Bar II.

Il me montre ses paluches en forme de pelle à béton. Il a pas l’air de rigoler. Deux loups sont entrés dans la caverne de l’ours. Ça va barder. J’en touche deux mots à Bernie qui me confie une bombe de gaz paralysant. Il y a une tête de mort au-dessus du mode d’emploi :

— T’es sûr que c’est que paralysant ? dis-je comme si j’en doutais sans vraiment m’inquiéter du résultat.

— Tu fais gaffe à pas respirer quand t’appuies là, conseille Bernie qui téléphone en même temps à son grossiste pour obtenir une rallonge de crédit.

Les Bar nous observent sous l’aisselle, inclinant ces têtes d’abrutis que Bernie a embauchés sans regarder. Il devrait m’employer comme recruteur. J’y amènerais que des filles pas assez âgées pour comprendre les ficelles d’un métier qui consiste à échanger lucrativement de la merde contre de l’or. Comment voulez-vous qu’on progresse avec des juges péteux et des bougnats illicites ? Les uns ne s’excusent jamais et les autres font baisser les prix. On trinque.

— Tu sais lire ? je demande à un Bar.

Il me regarde comme s’il savait.

— C’est écrit « Privé ».

— J’veux savoir de quoi on m’prive !

— Et Bernie y t’prive de savoir. Touche pas à ce rideau !

Le Bar lâche le rideau et ses mouches. Derrière, ya la caisse encore vide et un choix de substances actives. Bernie n’a pas l’intention d’investir dans une porte sécurisée. Il utilise ce rideau crasseux depuis son voyage en Espagne. C’est un rideau décoratif qui attire l’attention et l’appétit. Comment je peux accepter de vivre dans ces conditions ? Bar n’est pas convaicu :

— T’es un malin, qu’il me dit. J’ai connu un tas d’malins. Y sont plus malins.

L’humour des minables qui croient qu’ils ont un rôle à jouer dans l’asocial.

— Bernie n’aime pas qu’on regarde, expliqué-je. Tous ceux qui ont regardé ne peuvent plus regarder.

Le Bar apprécie ce retour de service en me montrant ses dents acérées, des implants issus du marché officiel de la transformation corporelle. Produits chinois ou russes selon l’exigence et les moyens. Ils se font renforcer les mâchoires avec de l’acier inoxydable. Les plus démunis se passent de la micromécanique autorisant des morsures à faire pâlir de jalousie un alligator du Mississippi. Enfin, c’est ce que m’explique Bar quand Bernie me fait signe de le rejoindre.

— T’en as buté à la pelle, me souffle-t-il…

Il a encore le téléphone à la main.

— Ça dépend de la taille de la pelle, Bernie.

— Ces deux zonards sont peut-être leurs complices.

— Qu’est-ce que t’as pas payé, Bernie !?

Son pacemaker s’embrouille. Ça fait des bulles blanches aux commissures des lèvres. Quelques gouttes de cette salive épaisse ont déjà marqué le tablier, sans doute pendant qu’il téléphonait pour apprendre la mauvaise nouvelle.

— Tu veux qu’j’les vide, Bernie ?

— Vide-les en douceur. J’t’expliquerai, Frank.

Il avait un tas de choses à m’expliquer, Bernie. Ça faisait une de plus.

— On s’ra pas d’trop, Bernie, toi et moi et ce tas de fanatiques des deux bords.

— Je sais, Frank. Je sais. Vide-les. Tiens !

Ils accepteront une poignée d’eurodollars. C’est ce que croit Bernie quand il me les confie. Mais les Bar sont déjà à l’ouvrage. Ils ont profité de notre conversation métaphysique pour s’intéresser de plus près à ce qui se cache derrière le rideau.

— De la kolok, m’explique Bar I. On aime bien ça nous aussi. On en prend un peu et on se barre. D’accord, Frankie ?

Ça l’amusait de m’appeler Frankie et que je n’connaisse pas son nom.

— Bernie va pas être d’accord, dis-je en allumant une cigarette, des fois que ça m’donnerait un air indifférent à ce qui se passait et surtout à ce qui se passerait si Bernie intervenait sans réfléchir.

— Bernie est un minable, dit le type.

— Il a de grandes poches, ton pote ?

— On a amené un sac. Prévoyants, les mecs.

— Fallait pas vous faire confiance, philosophé-je. T’as confiance, toi, dans l’honnêteté idiosyncrasique de ton copain ? T’as pas un doute ?

Bar I souleva le rideau avec le silencieux. 

— Si tu m’avais demandé, connard, dis-je, j’t’aurais expliqué. Et maintenant c’est toi et moi qu’on se calterait avec la came.

— Merde ! fit le blousé.

Et il partit à la poursuite de son copain véreux. Bernie revenait.

— J’les ai vidés, confirmai-je. Ils nous f’ront plus chier.

— Ça m’coûte combien ?

— J’sais pas, Bernie. Mais j’suis pas mécontent que tu ne fasses confiance qu’à moi.

Bernie compta et recompta. Le rideau était entrouvert et je pouvais voir à quel point il était content de s’être fait piquer de la bonne marchandise par deux minables qui m’avaient blousé comme un bleu. Je trépignais sur place en attendant l’orage.

— C’est grave, dit Bernie en revenant (le rideau tomba derrière lui pour signaler la fin de la représentation). Mais moins que je redoutais.

— Je diffuse leur signalement, Bernie ! J’en ai pour une minute.

 

J’empruntai le souterrain qui communique avec un extérieur qui présente les mêmes caractéristiques que l’intérieur de la buvette à Bernie, sauf que les cageots sont blindés et les canettes armées jusqu’aux dents. Ça grouillait en prévision de la panique que K. K. K. finirait par inspirer à des admirateurs que les détracteurs du blues et de la salsa harcelaient depuis des jours dans les rues où les uns reconnaissaient les autres à des détails qui échappaient au commun des mortels. Les rues se remplissaient de haine et d’indifférence, ce qui ne constitue pas autant de délits.

— Salut la compagnie !

Un capitaine en armure m’offrit son diffuseur de nouvelles. J’envoyais. Je perdais mon temps, mais j’avais rien d’autre à faire.

— Ils ont pas pu partir avec la caisse, constata le capitaine.

Il agitait les oreilles. Ses yeux appartenaient à un type qui comprend parfaitement deux ou trois choses qui lui permettent de gagner sa vie et rien à tout le reste qui est peut-être ce qui pour vous a le plus d’importance. D’où les chocs frontaux et le déséquilibre des forces.

— Avec quoi il sont partis ? continue le capitaine.

— Avec mes papiers, dis-je pour en finir.

— Ils n’iront pas loin.

Ce type n’était pas assez intelligent pour faire de l’humour au second degré. Je le félicitai pour l’aspect des troupes qui avaient l’air fraîches.

— Tous des cons, me confia-t-il. Des chômeurs qui vendraient leur mère pour avoir du boulot. C’est d’ailleurs ce qu’ils font. Moi, je fais mon boulot. Vous voyez la différence ?

Je la voyais comme si j’y étais. Il n’y avait plus qu’à attendre la caravane qui amènerait K. K. K. et ses troupes. Le champ de bataille annonçait des combats obscurs. Bernie ne tenait plus en place. Il remit ça sur le tapis :

— T’en as buté assez pour savoir que les types comme moi sont incapables de faire du mal à une mouche, Frank !

Du mal, tout le monde peut en faire. Les substances que Bernie me vendait à prix d’or avaient fait de moi un instable chronique. Mais il pouvait me faire confiance. Il avait la larme à l’œil tellement c’était sérieux. Il allait peut-être m’en donner, sait-on ? Une fois dans sa vie de pingre.

— J’ai fait une connerie, Frank !

Je m’en doutais un peu. Mais de là à buter de parfaits inconnus…

— Tu les connais, Frank.

— Ça dépend comment j’les connais, Bernie. J’suis pas un sauvage.

En fait, j’en connaissais deux et l’autre devait demeurer inconnu. C’était compliqué, expliquait Bernie. Deux sur trois, c’était jouable, non ? Ce cafetier maîtrisait la négociation. Ce minable de Frank subissait son ascendance sans arriver à ne plus en souffrir.

— J’peux savoir c’que tu leur a fait ? demandai-je à tout hasard.

Les Bar n’avaient pas emporté que du zinc.

— S’ils avaient besoin d’une preuve, dit Bernie, maintenant ils l’ont !

En principe, c’est pas le genre de preuve qui ouvre les débats dans un tribunal servi par la Justice. J’connais ça. Il reste plus grand-chose du cerveau du petit Frankie dans c’te boîte, mais le vieux Frank peut encore réfléchir avant d’agir. D’ailleurs, plus on vieillit et moins on réfléchit, ce qui explique l’inaction.

— J’veux pas en savoir trop, Bernie. J’ai assez d’emmerdes comme ça !

— Tu agis dans la discrétion, voire dans l’ombre !

Je savais que c’était présomptueux de lui demander d’effacer toute ma dette, mais il insistait pour payer en liquide. J’étais libre de ne pas accepter, de ne pas accepter le pognon qui serait directement versé au débit de mon compte. J’aurais peut-être l’impression d’avoir travaillé pour rien, mais je me sentirais léger. Bernie aussi se sentirait léger, mais dans le sens figuré, ce qui allait bien avec son teint.

1) Je butais un SDF en l’incendiant.

2) Je butais les Bradley sans poser de questions.

On connaît la suite. Et ça, alors que le prince du blues et de la salsa se ferait des ennemis et de nouveaux adeptes au cours d’un concert qu’on qualifiait déjà de culte. Sans Frankie et avec un Bernie qui bosserait seul face à l’adversité et aux injures. Lui derrière une grille, moi en plein air et sans doute en pleine lumière. J’acceptais le deal sans enthousiasme. Voilà comment ça commence. Bernie actionne la caisse qui se met à réclamer son dû et Frankie s’expose à la vindicte sans rien dans les poches à part de l’essence en quantité suffisante pour défigurer un mec des pieds à la tête.

— Tu lui mettras ça dedans, conclut Bernie en me refilant le portefeuille personnel du Comte.

— Ça va faire louche, remarquai-je.

— Ça f’ra pas louche si tu le crames un peu. Tu veux qu’on le crame maintenant, Frank ?

— Ce s’ra toujours ça d’économisé !

Je pensais au temps. J’étais déjà à l’ouvrage et le temps revenait dans ma pensée. Je perdais d’avance, je le savais. Le temps file entre les doigts et on croit le maîtriser en préméditant l’ouvrage à la seconde près. Seulement, il suffit d’une seconde pour tout foutre en l’air et Frankie se retrouve sur le banc des accusés, sans accusés pour lui tenir compagnie. Ça se voyait que j’étais pas clair. L’essence, d’accord, mais un mec qui crame, Bernie !

— Tue-le avant !

J’y avais pas pensé. Je lui tranchai la gorge pendant son sommeil. Une fille me regardait, assise sur le parapet, exactement en même temps. Ça fait une drôle d’impression, cette superposition de l’acte prémédité et du reflet inattendu.

— Si tu m’pousses, prévint-elle, je crie.

Le fleuve coulait sous elle, profond et chatoyant. J’avais mal fait mon boulot. Le type se traînait vers l’abribus où il avait ses affaires. Je répandis l’essence. Il me demanda pitié. Il avait une voix d’enfant. C’était peut-être un enfant, un débile léger que sa bourgeoise de famille ne cherchait pas à récupérer et qui croyait s’être fait la belle pour prouver que c’était possible. Je commençais par le visage qui s’enflamma parce que le type avait gardé son mégot au coin des lèvres. J’en étais quitte pour me balader sans sourcils pendant le temps qu’il faudrait à mes concitoyens pour ne plus remarquer ce détail prégnant. La Sibylle (c’était la Sibylle à partir d’ici et pour longtemps) m’éteignait avec son châle. Elle portait un châle de grand-mère sur des épaules nues. L’air était en effet un peu frisquet.

— Écoute ! dit-elle en me prenant la main. Le Prince arrive !

On entendait en effet la rumeur qui se propageait le long du fleuve. Des mariniers mirent leur tête aux hublots. Des passants attendaient sur les ponts les premières fusées. Pendant ce temps, le type essayait de crier à travers un mouchoir roulé en boule.

— T’es complètement dingue ! me dit la Sibylle. Tu t’f’ras piquer et t’auras droit à l’injection pénale.

Il fallait achever le boulot. Bernie n’accepterait pas de doubler la mise, histoire de récompenser la complice d’une erreur de jeunesse que j’allais payer toute ma vie. Qu’est-ce que je raconterais comme conneries pour ne pas dire la vérité qui me pousserait à l’aveu ! La Sibylle pompa le réservoir de son scooter. On n’allait pas manquer d’essence ni d’initiative. Comme le type ne voulait pas crever, je lui ouvris le ventre mis à nu par l’incendie de son costume.

— N’en fais pas trop ! dit la Sibylle. Bernie va pas être content.

— Tu connais Bernie ?

— Je connais tout le monde.

— Sans blague !

Elle en avait l’air en tout cas. Un je ne sais quoi de mystère dans son regard. Le corps s’éteignit. Le type respirait encore, mais avec un peu de patience, on pouvait compter sur lui pour ressembler comme un frère à un Comte dont je n’avais pas la moindre idée à l’époque. La Sibylle avait couché avec lui. Une chose explique l’autre, Frankie, me disais-je dans le silence envahissant de ce que je supposais être l’intérieur de moi-même.

— C’est bon ! fit la Sibylle. J’ai amené une bagnole.

Le scooter n’était pas le sien. Elle avait percé le réservoir d’une propriété privée qui ne la concernait absolument pas. J’apprendrais moi aussi à ne plus rien sentir d’infamant en m’en prenant à la vie et aux choses qui appartiennent aux vivants. Elle avait aussi pensé au sac. J’avais pensé à rien, moi, sauf à tuer.

La bagnole avait aussi son rôle à jouer, M’sieur. La Sibylle me montra le chemin. J’étais ivre de tant attendre, d’attendre que ça se finisse sans commentaires désobligeants. Elle me fit arrêter sous les arbres. On s’était éloigné de la ville, mais la voix du Prince nous confortait.

— T’as pas l’métal, Frank ! dit la Sibylle qui arrangeait la scène de l’accident avec un professionnalisme qui ne m’honorait pas.

J’avais rien. Pas une idée. Pas un sentiment reconnaissable. Rien. Et je la regardais installer le corps au volant, soignant les détails, imaginant la gueule des flics concluant à l’accident ou au suicide.

— Reste pas là rien faire ! dit-elle sans m’énerver. Allume !

J’allumais. Elle se mit à courir et je la suivis en haletant comme un cardiaque. L’explosion illumina le ciel, ce qui n’étonna sans doute personne tant il était embrasé par les fusées que la société K. K. K. proposait à l’imagination des fous du Prince. On arriva au fleuve où nous attendait une vedette de la Marine nationale.

— Pose pas d’questions et monte !

Je montais. Elle caressa un pompon et me conduisit dans la cabine où Kol Panglas fumait un cigare en buvant de la chicha péruvienne.

— Servez-vous, Frank, et oubliez !

C’était un conseil d’ennemi possible si je ne le suivais pas à la lettre. Une overdose me ferait du bien. La Sibylle composa un cocktail qui ravagea les derniers bastions de mon intelligence.

— Comme ça on n’a pas besoin de te buter, mon p’tit loup !

J’étais pas mécontent d’ailleurs de perdre ce qui me restait d’intelligence au profit d’une existence monotone peut-être, mais pas si différente de celle à laquelle je m’étais habitué depuis que l’enfant était mort en moi.

— Vous l’avez tué ? demanda Kol Panglas.

— Non, il s’est suicidé et j’ai survécu, expliquai-je.

— Il est naze ! fit la Sibylle.

J’étais pas que naze. J’avais rien perdu, j’avais même gagné, et il n’y avait rien à comprendre et tout à imaginer. Kol Panglas voulait voir le corps. Il fut comblé : même taille, même corpulence, des restes de cheveux roux pousseraient à l’erreur. Le portefeuille contenant les papiers du Comte était à sa place, sur le cœur qu’on ne voyait plus battre dans la déchirure que j’avais pratiquée.

— C’est qui, le Comte ? demandai-je parce que je comptais encore sur le hasard pour changer mon existence en mieux.

— T’as pas besoin de le savoir, dit lentement la Sibylle.

— Le Comte est un guerrier, dit Kol Panglas avec une nuance d’admiration qui me donna le frisson. Vous venez de lui filer un sacré coup de main, Frank !

— J’aime joindre l’utile à l’agréable, dis-je au premier degré.

— Il veut se faire embaucher, dit la Sibylle.

— Allez vous reposer, conseilla Kol Panglas. Le voyage est long et je ne vous recommande pas l’ennui. Vous jouez au poker, Frank ?

J’sais pas jouer ! J’prends tout au sérieux.

— Quand vous voulez… patron !

La Sibylle voulait dormir seule parce qu’elle était au turbin depuis une semaine sans une minute à elle. Que faisait-elle des minutes ? Ce qu’elle voulait, je suppose. Et ça ne me disait pas grand-chose sur le personnage. On allait où ?

Je ne posais même pas la question tellement j’étais heureux de quitter le Monde. J’imaginais ce monde parallèle avec des yeux d’enfant, je sais. Je pouvais pas fermer l’œil sans y penser, sinon le hublot me racontait des histoires de baleines et de sauvages tatoués jusqu’au bout de la queue. J’avais rien de tatoué sur moi, pas un souvenir, un espoir, un mythe, quelque chose qui parle à ma place et en ma faveur.

 

Au matin, on était en pleine mer. Je m’aperçus que je n’étais pas fait pour le large. Un peu de vomissure sur ma cravate me signala à un carabin qui partageait notre petit-déjeuner. Il roucoulait devant la Sibylle qui s’empiffrait sans tenir compte des critiques. Des bourgeoises fréquentaient des retraitées qui les nourrissaient de discours moralisateurs et esthètes. Il fallait que je leur dise que j’en vomissais, mais je vomissais avec des accents de vérité et l’océan réclamait mon témoignage.

— C’est un navire de combat, expliquait le carabin.

Je comprenais pas tout depuis quelque temps. Où se cachaient les missiles ?

— Ne comptez pas ! hurlait Kol Panglas. Ne comptez pas !

Il avait l’air fou de joie, comme un fonctionnaire en mission peut l’être quand la réalité surpasse les rêves les plus fous. Je me demandais avec laquelle de ces rombières il avait passé la nuit.

— Avec moi, dit tranquillement la Sibylle.

Ce n’était pas de la duplicité de sa part. Je devinais une sauvage indomptable. Elle avait l’air de me conseiller de parler de tout sauf de l’essentiel. J’étais d’accord avec elle : je savais l’essentiel inconsciemment. Je me mis à évoquer mes spectacles au lieu de parler de mon enfance comme d’habitude. Elle m’encouragea discrètement à continuer dans cette voie nouvelle pour moi.

— Quand on s’ra arrivé, me dit-elle, ne sympathise pas avec les Bradley.

— Et s’ils sympathisent avec moi ? J’ai une bonne gueule !

— Tu les tueras pas si tu sympathises.

Elle me connaissait déjà.

 

Je rencontrai Amanda Bradley dans son bureau de New York deux jours plus tard. Elle me reçut parce que j’étais en possession d’un document qui pouvait détruire sa réputation d’altruiste distinguée. Autrement dit, elle me haïssait avant même de me connaître. C’était une petite femme boulotte et nerveuse qui vous refilait son angoisse dès la première minute de conversation. Elle était pressée d’en finir. Je n’avais pas ce document sur moi, bien entendu. Je ne savais même pas s’il existait. Et j’ignorais qu’elle allait se confier à moi.

— Nous n’avons pas d’enfant, dit-elle en me servant un truc coriace. Je ne bois que ça. Mike est stérile. Buvez, vous verrez. L’adoption, les éprouvettes, tous ces trucs qu’on nous propose ne trompent personne. Vous avez peur de vous empoisonner ? Or, je veux tromper tout le monde. Tenez, je bois à votre santé, Frank ! Cet enfant, je le volerai !

J’en concevais de l’admiration, vous pensez ! Comme si c’était nouveau de voler des enfants pour leur donner une existence garantie pur sucre !

— VOUS le volerez, Frank !

De quel enfant parlait-elle ? J’étais venu en maître-chanteur et j’allais repartir en voleur d’enfants. Que contenait ce document censé la faire changer de stratégie sur des questions de flux financier dont j’étais incapable d’apprécier la beauté intérieure, vu que de l’extérieur, c’était forcément inhumanitaire. J’étais mal conseillé.

— Et où trouverai-je ce marmot ? crânai-je un peu.

— Où il se trouve !

Vaste bureau qui donne des envies de puissance. Je me voyais en général à la retraite ou en marchand de tableaux historique. Avais-je la fibre nécessaire ? Quelquefois, les circonstances posent les questions à votre place, parce qu’évidemment, on est encore dans l’humilité et le doute.

— Vous n’achetez pas ce document avant ?

— Pour ce que ça me coûte ! Personne n’imagine à quel point je suis vernie !

Je transmettrais. Comme j’avais un nouveau boulot, je pouvais revenir à la maison sans faire cette gueule qui caractérise mes fins de journée. J’en parlais à Kol Panglas après lui avoir transmis le message d’Amanda Bradley et sans rien lui confier de mon nouveau deal. Je devais avoir l’air content, parce que ça l’étonnait, que je pose pas les bonnes questions et que j’accepte de revenir dans mon chez-soi pour le prix d’une Crevault bas de gamme. J’avais jamais eu d’Crevault. Pas même une bagnole d’occase pour frimer et transporter mes achats. Qu’est-ce qu’il savait, ce fonctionnaire hors cadre, de l’existence des pauvres ?

— Calme-toi ! me disait la Sibylle sur le pont du navire. T’es destiné à l’aventure. Tu m’crois ?

J’étais prêt à la croire si elle consentait à m’peloter. Mais elle me filait entre les doigts. Que devenait la signification de cet aller-retour si je ne la baisais pas ? D’autant qu’Bernie serait curieux. Seulement voilà : ils l’avaient buté et j’étais recherché comme témoin coupable. Sally s’arrachait les cheveux derrière le comptoir.

— Si c’est toi, Frank, je t’aime plus !

La Sibylle m’avait abandonné à mon sort. J’avais encore épousé personne à cette époque-là et j’avais pas l’intention de consacrer mon existence au mensonge conjugal. J’avais encore de l’avenir, même si l’enfant que j’avais été n’était plus de ce Monde. On peut pas tout avoir et rien payer, comme dit la sagesse populaire.

— Si t’étais un peu malin, dit la Sibylle qui mangeait les olives de Sally sans les payer, t’irais voir le Prince pour qu’il te donne un boulot digne de ton nom.

J’avais pas d’fierté, on le sait. Mais un boulot à ma mesure, ça ne pouvait pas me laisser indifférent.

— Je l’connais pas, moi, le Prince ! Il m’connaît pas non plus !

— J’y parlerai, dit la Sibylle. T’as besoin d’un vrai boulot.

— Bernie le faisait travailler honnêtement ! s’écria Sally qui s’en foutait pour les olives tellement elle était détruite.

— J’aurais pitié d’elle quand les robots auront des dents en ivoire ! me confia la Sibylle qui m’ramenait chez moi dans un triste état.

La pièce était jaune. Je vivais dans le bordel sans les avantages du bordel. Je mangeais à même le sol dans des assiettes en carton. La télé trônait sur le radiateur, ce qui améliorait le rendu de l’image. Je m’habillais si j’y pensais, sinon je sortais à poil. Outrage s’il y avait des enfants dans la rue, sinon je m’faisais violer par des pervers. J’avais une vie pas très utile à l’existence et pas les moyens de m’en passer pour monter d’un étage. Je sortais de l’enfance. Ma queue m’sollicitait à chaque pas si j’avançais, et je me faisais enculer si j’avançais plus. C’était pas vraiment monotone. Ça servait à rien. J’étais même pas personne, mais personne ne voulait d’moi. J’avais envisagé le travail comme une nécessité et justement j’en avais pas besoin.

— Tu fais quoi d’ta vie ! s’étonnait la Sibylle qui résistait à des envies de rangement, des fois qu’j’apprécie pas l’service.

Rien. Quelque chose m’aurait poussé à me demander quoi.

— C’est l’Enfer, Frank !

Pas vraiment. Je comptais bien m’en aller sans souffrances inutiles. Et aller nulle part pour satisfaire mes convictions.

— Il est où, Bernie, à c’te heure ?

— En médecine légale, dit la Sibylle. Avec ton ADN.

Avais-je conscience de la gravité des faits et de ma propre situation ? Non.

— Pour les Bradley, constatai-je, c’est foutu.

— T’auras toujours tué ton premier cadavre, Frank.

Comme si ça me consolait d’être le con qui avait œuvré dans le noir pour mettre en lumière une intelligence en voie de disparition, comme les animaux sauvages qu’on ne trouve qu’en cage avant de les consommer en boîte.

— Va pas m’rendre triste ! J’suis déjà assez minable comme ça !

Mais la Sibylle ne prétendait rien d’autre que de me sortir d’un tran-tran quotidien gâté par une mission dont je ne pouvais connaître les tenants et les aboutissants sous peine de finir comme Bernie avec un trou à la place de la tête. Voilà comment ça avait commencé, cette histoire, au cas où on l’aurait pas encore compris. Vous connaissez la suite. Tonton Frankie revient de Mongolie avec un enfant dans le dos et il apprend que les Bradley ont été tués de sa main. Il comprend plus, le Frank, d’autant qu’il a assisté à la déchéance d’une Sibylle qu’il n’a peut-être jamais mise dans son lit. Faut pas croire tout c’qu’il raconte, le Frank ! Qu’est-ce qui va me sauver de l’humiliation d’un procès maintenant ?

 

Je rentrai chez moi. Ma tête n’était pas mise à prix après tout. J’avais une vie familiale et un avenir dans le travail. Mon passé n’avait été qu’interrompu par des évènements indépendants de ma volonté. Ils pouvaient revenir là-dessus si ça leur faisait plaisir ou si la coutume les y contraignait. Je pouvais passer une bonne nuit avec cet enfant qui respirait à peine tant il était nouveau. Il avait pas encore compris qu’il faut respirer à plein poumon cet air saturé de fausses nouvelles et de promesses illusoires. Il faut le respirer à fond pour apprécier la détresse de l’être et la prépondérance de l’inhumain. Mais qu’est-ce que je vais faire de ce gosse qui croit tout savoir parce qu’il se sent lutter contre un Monde qui ne lui montre que le bout de son nez ? Enfin, qu’est-ce qu’on va en faire, Mimine ? Toi et moi avec un mongolien et des histoires de chromosomes tellement compliquées qu’Autant en emporte le vent c’est du nougat pour l’esprit.  Il ne pèsera pas deux cents kilos, Mimine. J’voulais t’faire peur. Tu ne pèseras pas trente kilos. J’aurais toutes mes dents. Et un boulot dont les voisins seront fiers.

— T’as pas vu mon pardessus ?

 

J’ai suivi le conseil de la Sibylle et je suis allé voir K. K. Kronprinz pour du boulot. J’pouvais tout d’même pas laisser crever ma famille : un fils de deux cents kilos et une femme qui ne se nourrit pas, mais qui dépense sans compter. J’avais un intense besoin de fric, d’autant que mon procès s’annonçait long et pénible. Kol Panglas m’avait accordé le bénéfice du doute et j’étais donc en liberté à la condition de m’tenir tranquille et de subvenir aux besoins de ma p’tite famille. J’avais trente jours pour ce faire. Bernie m’avait laissé un p’tit héritage, mais la Loi m’interdisait d’y toucher tant qu’un jugement ne serait pas prononcé pour blanchir ma réputation. Je possédais un pardessus offert par la maison. La première chose que je fis en sortant ce jour-là, vers les six heures du matin, fut de me rendre à la Préfecture pour restituer ce bien qui appartenait à l’État. Le flic de garde n’aima pas être dérangé dans ses rêves.

— J’savais même pas qu’on avait droit à un pardessus, nota-t-il d’entrée.

Comme je lui apportais une bonne nouvelle, il daigna soulever sa carcasse pour ouvrir en grand le guichet et jeter un œil sur ce que je rapportais. Je l’avais sur moi. Il comprenait.

— On s’attache à un tas d’conneries pendant qu’nos princes vont s’la vernir à l’étranger, dit-il. J’en cauchemarde tous les jours que Dieu défait.

— J’ai pas b’soin d’ça pour rêver mal !

— Il est pas à ma taille. On aurait pu échanger.

— Faut qu’j’le remette dans des mains propres.

— Ya pas comme des mains propres pour l’amitié.

Un philosophe. J’avais pas tout le temps devant moi, mais Kol Panglas avait fait la fête toute la nuit et la substitute connaissait pas le boulot, donc elle ignorait tout des ustensiles confiés aux enquêteurs du Bureau des Investigations Sommaires, le fameux BIS qui s’y prenait toujours à deux fois pour être sûr que rien n’avait été laissé au hasard. Mais comme ce hasard n’était pas celui qui était en usage chez les juges de la chaise, y avait des confusions dont j’aurais moi aussi à souffrir. Et quand je dis souffrir, c’est pas seulement en baver qu’j’allais. La Justice me réservait des surprises dont je paierais le prix.

— J’y connais rien, moi ! en vêtement de travail, caqueta la substitute en ajustant les plis d’une robe.

Elle aurait mieux fait de venir à poil, vu les plis et le tombé qui ne coincidaient pas avec sa tronche de revancharde dont le pile est égal à la face.

— J’peux pas l’déposer, que j’vous dis ! C’est un bien direct, sans intermédiaire ! Ah ! Tiens, j’aurais même pas dû en parler.

— Sûr que vous auriez mieux fait d’amener une bouteille ! s’esclaffa la sentinelle qui buvait toujours dans un verre pour avoir l’air frais.

La substitute n’avait pas envie de se marrer. Elle était sur le point de me traiter en délinquant maison. J’arrachais la doublure pour lui montrer l‘électronique et la sophistication.

— C’est du Chinois ! s’exclama le gardien des rêves.

Ça l’était. Du pur impérial et du milieu de première qualité.

— Si vous l’laissez pas, remportez-le ! dit la substitute.

— Et où c’est-y que j’vais l’amener si on lui interdit de pisser dans la rue ?

J’étais hors de moi dans ce pardessus. Je claquai la porte. À travers la grille, le flic me confia qu’elle n’aimait pas les hommes, ce qui pour lui expliquait tout, y compris mon comportement. Je l’abandonnais à sa pensée, regrettant d’avoir encore perdu du temps avec des cons, mais qui n’a pas sa propension fatale ?

J’irais voir K. K. Konprinz en pardessus d’une autre époque. Ça ne me rajeunissait pas alors que ça aurait dû. Mais bon, faut accepter de passer pour un con si on peut pas faire autrement. La Sibylle m’avait donné une carte de visite.

— Ils te montreront leur cul, m’avait-elle expliqué sans déconner. Tu y mets la carte et la bobinette cherra. Tu verras, m’avait-elle affirmé, c’est facile !

 

Quand j’arrive sur le mail, pas un chat, à part un chat qui voulait sympathiser parce qu’il avait faim. Les caravanes de la tournée K. K. K. rutilaient dans le soleil levant. Elles formaient un cercle impénétrable à cause des gardiens qui pointaient leurs fusils dans ma direction. Le premier était le plus incommode. J’ai jamais eu d’chance avec les types dangereux. Avec eux, il faut être encore plus dangereux et on n’a pas forcément envie d’être con.

— Tékitoa ! dit-il entre les dents parce que le patron n’était pas le seul à roupiller à cette heure du jour où l’esprit est encore clair comme de l’eau, ce qui ne dure pas.

J’exhibais mon laissez-passer.

— À c’te heure ! Reviens après.

— Après quoi ?

D’emblée, je l’énervais. On demande pas à un con s’il a dormi sur ses deux oreilles, sinon il dort plus.

— J’peux attendre, dis-je comme si j’étais pas pressé.

— C’est pour du boulot ?

— T’as vu mon laissez-passer ? T’en avais un, toi, quand t’es venu mendier un salaire de misère ?

Le voilà remis à sa place. Je me pose sur un timon. Il m’observe sans me prendre pour un terroriste ni pour un fan déterminé à obtenir une faveur unique. J’ai l’air de ce que je suis : un type dont la tronche a orné plusieurs fois la première page des journaux. Il ne peut pas ne pas me reconnaître. Il sait que l’inspecteur Frank Chercos est un type honnête accusé faussement d’un crime qu’il ne peut pas avoir commis. Autrement dit : un con. Ça l’rassure.

— Le Prince se lève le premier, me dit-il.

— Tu veux dire qu’il est le premier à pisser ?

— Pas seulement ça, M’sieur !

Du coup, j’voulais savoir ! Voilà comment la domesticité arrondit ses fins de mois. K. K. Kronprinz se met à pisser au moment où je mets la main à la poche.

— Joli pardessus, dit-il pour flatter mon orgueil. On se connaît, non ?

— La Sibylle m’envoie pour…

— Sibylle !

Il a crié assez fort pour réveiller toute la domesticité. Je ne concevais pas ce prince sans un essaim de domestiques nus jusqu’à la ceinture.

— Pourquoi pas entièrement nus ? dit le Prince que ma remarque laissait rêveur.

Il y avait des paillettes dans ses cheveux. Il secoua la tête aux pieds du gardien qui apprécia l’offrande en giclant une larme véritable que le Prince cueillit comme s’il s’était agi d’une goutte de rosée. Il y avait du Philosophe en lui.

— J’aime la Sibylle, me confia-t-il en gravissant les marches de sa caravane.

Il y avait une femme dans le lit, mais ce n’était pas moi. Elle me sourit sans lever les yeux de sa seringue. Il se passait quelque chose entre elle et l’aiguille, une goutte peut-être, que je ne voyais pas à cause du peu de lumière. Il y avait une dent sur la table de chevet.

— Ce n’est pas une domestique, dit le Prince, et elle n’est pas nue jusqu’à la ceinture. Vous appréciez les femmes ?

— J’dis jamais non.

Il rit. J’ai toujours fréquenté du beau monde dans le cadre de mes activités professionnelles.

— Vous en fréquenterez encore si vous travaillez pour moi, dit le Prince qui se branchait pour en savoir plus sur Frank Chercos.

Ya une sacrée différence entre travailler pour et travailler avec. Moi je travaillais sans et rarement contre.

— C’est dingue ! s’écria-t-il.

Je lui plaisais. Il avait rien sous la main pour signer un contrat. Si je n’y voyais pas d’inconvénient, on s’en passerait. Je lui expliquais rapidement les conditions de ma liberté sans doute provisoire.

— J’ai aucune chance, dis-je fièrement. Alors en attendant d’aller pourrir en Mongolie, j’me suis dit que j’pourrais profiter encore des bons côtés de la vie.

Il m’admira.

— J’ai besoin d’un papier, continuai-je.

— Vous l’aurez, votre contrat, Frank !

 

Je suis entré en fonction une heure plus tard. Il a fallu que j’attende que le dompteur se réveille. Son assistante ne connaissait rien au travail de technicien de surface. Je lui expliquais pas. Inutile de s’humilier tant que c’est pas nécessaire. Je lui racontais pas ma vie non plus. Elle buvait du café dans un verre, trempant les morceaux de sucre jusqu’à l’écœurement qui me donna la nausée. J’attendais, pas encore outillé, encore vêtu de mon pardessus et le chat me frottait les jambes à l’endroit des chaussettes. Un mauvais moment à passer. J’en ai eu des tas, de ces moments qu’il faut passer entre les autres moments. J’appelle pas ça l’attente, parce que l’attente, elle est merveilleuse ou ce n’est pas de l’attente, c’est de l’espoir.

— Je ne vous ai même pas proposé un café ! s’étonna l’assistante qui minaudait toute nue dans sa robe de chambre.

Elle était tellement étonnée qu’elle oublia définitivement de me le proposer. Sa tignasse reposait sur un visage pas ingrat du tout, un de ces visages qui convient à l’usage qu’on en fait quand on a les moyens de faire et de gagner du fric en même temps. Frankie ne foutait rien et dépensait l’argent des autres. Le dompteur avait un avantage sur moi, mais j’étais l’égal de cette connasse question café.

— Il ne tardera pas aujourd’hui, précisa-t-elle entre deux bouchées qui sentaient le croissant au beurre.

Y avait une raison. Elle avait envie de parler avec une femme de son espèce. Elle voyait bien ce qui se cachait dans mon pardessus, mais elle était loin d’imaginer ce que je cachais moi-même dans ma féminité relative à l’abri d’une électronique qui me donnait le Monde et ses Habitants.

— J’ai vu votre photo dans le journal, continua-t-elle. Vous êtes dans le pétrin. Je me demande pourquoi le Prince prend en pitié des types comme vous.

Des types comme moi s’enorgueillissent de connaître intimement la Sibylle ! Le Prince nous reconnaît au bonheur qui illumine nos faces de rats !

— Voilà Golo ! dit-elle négligemment.

Le dompteur était un nain. Il était en robe de chambre lui aussi. Il descendait les marches de la caravane en somnambule.

— Au lieu de mettre la tête, expliqua l’assistante, il s’y met tout entier. Les gens ont d’ces idées !

Golo me toisa. Il serrait sa ceinture avec une espèce de rage qui déformait un visage regonflé à la kolok. S’il n’avait pas peur des lions, il y avait une raison.

— C’est pas des lions, dit-il de sa voix nasillarde.

— C’est des hyènes, dit l’assistante qui me montra la cicatrice d’une morsure à l’intérieur de sa cuisse.

— Vous avez déjà été mordu ? me demanda le nain.

— Plein d’fois !

— Par des animaux ?

Il connaissait la danse et la musique, le vieux Golo.

— Vous n’êtes pas obligé de répondre, dit-il en se servant du café.

Je remarquai alors la cafetière. Je remarquai aussi l’élégance surannée du service, les petites serviettes roulées en papillote, la pelle que surmontait un morceau de pain aux raisins. Il se privait pas, le Golo, et il avait l’intention de me priver. Il prit place dans un coussin. Son regard de marmotte ne m’avait pas quitté.

— Le Prince n’y connaît rien en matière de ressources humaines, dit-il entre deux gorgées chaudes comme le bon pain. Vous savez ce que ça lui coûte, ces… caprices.

— J’ai pas idée, non…

— Ça lui coûte MON argent.

Il fallait que je donne mon sentiment, ce qui est toujours plus facile à donner qu’une idée parce qu’on se sent bien vainement propriétaire de ce que nous inflige l’attente. Le nain attendait lui aussi, mais avec délices, tandis que mes amours ne m’inspiraient rien pour jouer de l’orgue que mon existence met au singulier pour simplifier le problème.

— Il ne vous en a pas touché mot, bien sûr, dit le nain qui en avait sans doute marre d’attendre que je devienne sentimental. Il est… fantasque, n’est-ce pas, Anaïs ?

— J’suis toujours d’accord avec toi, mon chou. Vous savez c’qui arrive quand je diffère ?

J’aimais pas l’idée d’un nabot tabassant une belle blonde qui m’arrivait à l’épaule. Je dus paraître nerveux, instable, disposé au combat avec des hyènes plutôt que d’admettre que j’avais tort, que je ne pouvais qu’avoir tort.

— Vous verrez les hyènes, dit Golo qui donnait de l’air à sa langue pour apprécier les subtilités du pain aux raisins.

— Mais vous n’y toucherez pas, dit Anaïs en levant les yeux au ciel. Il tient ce discours chaque fois qu’un imbécile consent à se faire mordre par ces… monstruosités.

Je frissonnais sans trahir mes premières impressions. C’était un boulot, mais sans le confort ordinairement accordé aux faibles. J’acceptais.

— C’est qui qui signe le contrat ? demandai-je.

Je ne perds jamais de vue mon objectif. Sans ce contrat, je résidais en taule. Avec, je goûtais aux charmes du domicile fixe.

— Je signe les contrats après une période d’essai…

— …qui ne peut pas dépasser trente jours, M’sieur.

— Comment diable s’est-il renseigné ? s’écria le nain en étreignant le bras menu d’Anaïs.

— C’est un flic, dit-elle mollement.

Golo me reconsidéra.

— Il embauche des flics maintenant ! s’écria-t-il.

La Sibylle avait omis de me parler du contexte, sinon j’aurais pas v’nu. Un flic en liberté conditionnelle, c’était incompatible avec une horde de hyènes qui sautaient  courageusement dans des cerceaux en flammes. Pas besoin de sortir de Saint-Cirque pour comprendre que je venais de perdre ma bouée de sauvetage à cause de cette gonzesse qui n’aimait personne. Je lui jetai un regard furieux. Peut-être que Golo me permettrait de la cogner sans la défigurer. Elle finirait impotente à force de condamner les mecs à ne fixer leur domicile que dans le cadre de l’administration pénitencière. Mais Golo avait bon cœur.

— Vous finirez peut-être votre vie dans une cage, F… Frank.

J’avais pas l’choix. De cage en cage, je perdais en crédibilité et en assurance. Il me montra les cages et les dents. La merde aussi, que j’avais pour mission de transporter ailleurs. C’était un ailleurs que je ne conseille à personne. Des types dans mon genre s’activaient autour d’une fosse aux émanations aussi mortelles que celles des cuves de fermentation de mon enfance, sauf que le pinard est tout de même une plus belle mort que la merde. Je m’exprime mal, je sais, parce que le vin est une belle mort et la merde une sale mort. Mais il faut mériter la nuance. Je me mis à bosser sur-le-champ. Un type m’engueula parce que j’étais propre.

— J’l’ai toujours été, connard ! grognai-je en montant l’échelle qui ne l’avait jamais été.

— Tu l’seras pas longtemps, sale flic !

La rumeur, toujours la rumeur. Elle vous précède avant même la réputation qui complète le tableau de l’homme mis à genou par les circonstances. Je jetais un œil trouble sur la merde qui remontait avec les bulles.

— Yen a pour tous les culs, me dit le type qui ressemblait au héros de l’espace, John Cicada, mais c’était pas lui, hélas.

Il touchait à mes boutons comme s’il avait l’intention de les arracher.

— Quand tu en sauras autant que moi, flic de merde, tu seras plus un flic de merde mais une merde de flic ! Au travail ! Ici, c’est moi qui commande et c’est pas moi qui paye. Mais j’peux influencer l’patron, les gars ! Ne l’oubliez pas !

Je travaillais comme j’ai toujours travaillé : j’ignorais les hyènes, je prenais la merde pour de la merde et je disais oui si on me posait une question. À midi, je mangeais avec les autres, pas avec les hyènes.

— Si tu manges avec les animaux, me dit le contremaître, tu perds la tête et ton boulot. Faut manger avec tes frères qui finiront par t’aimer.

On aurait dit les paroles d’une chanson digne de K. K. Kronpritz.

 

Si tu mange’ avec les bêtes

Tu perds ton boulot ta tête

Faut manger avec tes frères

Sinon tu tourne’ à l’envers

 

— J’ai jamais mangé de bêtes sans y penser, à mes frères.

J’aurais peut-être pas dû dire ça. On me regardait avec prudence. De loin, Golo estimait mon efficacité. Il ne suffisait pas d’avoir un contrat. Fallait aussi se tenir à carreau et satisfaire une demande que rien n’encadrait comme moi je l’aurais encadrée si j’avais eu ne serait-ce qu’un peu de pouvoir décisionnel. J’étais même pas consultatif, ce qui est accordé aux religieux, mais j’étais pas religieux non plus. J’aurais pu me demander ce que j’étais, mais ça m’est jamais venu à l’idée. Enfin… pas comme ça, pas dans la conversation. Des fois, la nuit, avec une angoisse que je ne regardais pas en face comme j’aurais dû si j’avais eu des cerveaux à la place des couilles. On se fait pas. On se défait même, si on a eu la chance d’être construit par des parents aimables. Mais ils n’ont pas tous la chance de voir leur enfant réussir là où ils ont échoué, alors ils se font rares, les parents aimables. Moi-même, j’suis pas étranger au rébarbatif et à l’arrogance. Pauvre Benjy ! Quand j’y pense. Et j’y pense pas assez.

 

On balançait des bactéries dans la merde et ça se mettait à tourner en rond, sans doute sous la contrainte d’une mécanique qui ne craignait pas la merde et ses oxydations génétiques. On regardait ça avec curiosité, incapables d’aller plus loin que la curiosité pour s’informer des maladies professionnelles avec les moyens de l’analyse et de l’expérience. On se sentait solidaire, des fois. On avait des idées, moins souvent, mais ça faisait plaisir d’en avoir dans un endroit qui n’était pas fait pour ça. Des bulles disparaissaient dans le ciel sans qu’on sache ce qui leur était vraiment arrivé, moment propice aux histoires inventées de toutes pièces pour meubler l’espace, sachant que le temps ne nous était pas favorable.

— Tu t’plais dans ton nouveau boulot ? me demandait la Sibylle quand je sortais des Bains-Douches pour l’accompagner dans ses expéditions punitives.

— Dedans, pas vraiment.

Elle riait en confisquant les domiciles où j’avais failli habiter suite à une erreur de jeunesse.

— Mais qu’est-ce que tu as pu bien faire pour mériter ça ? s’étonnait-elle.

— Je l’ai mal fait, heureusement !

Minus runners, voilà ce qu’on était, mais le BE payait mal, pas assez pour nourrir mes avocats commis d’office, ni cette famille de deux cent trente kilos sans moi. J’avais du mal à me frotter à cause d’un blocage des reins et le gérant des Bains-Douches avait fait venir exprès pour moi un détergent qui avait fait ses preuves dans l’espace.

— Pas d’conquêtes sans un bon savon ! plaisantait-il.

Des savons, ils étaient plusieurs à m’en passer parce que j’étais pas doué pour l’exécution sommaire ni pour l’hygiène. J’aurais fait le meilleur flic du Monde sans les emmerdes. Les aventures sont semées d’embûches, sinon il paraît que ce sont pas des aventures, mais des circonstances. Je veux bien apprécier la nuance à condition qu’on me demande pas de dire ce que j’en pense. Il ne manquait plus que la tournée du Prince déménageât et c’est ce qui est arrivé, en plein subjonctif imparfait, mais alors d’une imperfection qui rendait ma supplique incompréhensible, voire délirante. La Sibylle crut me calmer en vibrant comme elle est seule à savoir le faire sans me ridiculiser.

— T’iras pas loin, Frank !

— Ça , on me l’a déjà dit !

On f’rait comment pour runner les minus si on travaillait pas ensemble ? Elle avait pas vraiment besoin de moi, je l’reconnais. Ça m’privait d’un revenu non négligeable, par ailleurs. Je vivrais plus que de la merde et dans la merde.

— Tu vois ! dit-elle parce qu’elle veut toujours avoir raison.

Je laissais respirer personne. J’étais inaltérable comme le métal qui composait l’essentiel de ma personne. J’étais né vivant et j’allais mourir idiot. Y aurait-il un procès après les hyènes ? Posée comme ça, la question faisait douter de ma santé, mais je me comprenais, je comprenais ce type sans qui je ne suis plus qu’un personnage et le Monde un prétexte.

Elle m’embrassa sur le quai. K. K. Kronprinz avait moins de chance. Il accepta un baiser sur la joue et disparut dans son compartiment. Golo me pressait d’en finir pour commencer. Les voilà, les patrons ! C’est par ici qu’ça s’passe, minable ! Laisse tomber ce que tu aimes si tu veux manger à ta faim. Le convoi s’ébranla sans la Sibylle. On emmenait la merde avec nous, des fois qu’on perde l’habitude d’y mettre le nez pour ne pas en mesurer l’importance résiduelle.

 

Il n’était pas difficile de se retrouver en Chine dès le lendemain. On passait d’un Monde en avance à un Autre qui avait encore le temps. Un ingénieur chinois nous expliqua que la merde pouvait servir à nourrir les pauvres, pas seulement les animaux domestiques. Je lui montrai mon pardessus et il jubila en consultant l’étiquette :

— Vous voyez ! Vous voyez !

Ils voyaient tous. Ils étaient toujours contents de voir. Ça les stimulait. Par contre, les hyènes leur inspiraient le malheur. Golo se lança dans un discours destiné à la conservation de la hyène qui était en voie de disparition dans le cœur de l’homme. Il ne convainquit que les convaincus, des Tibétains qui avaient perdu leur âme chez Nintendo. La merde de hyène n’avait pas d’avenir ici. Golo prit le large et on ne le revit plus. Anaïs refusa de me quitter. Je savais même pas qu’elle tenait à moi.

— Si je tiens à toi, Frankie ! Regarde-moi !

Je voyais rien, à part un corps parfait pour la photo et l’anatomie des surfaces, des zones érogènes surtout. On monta dans une grande roue qui atteignait le palace suspendu de K. K. Kronprinz. Il nous invita à participer à sa gloire. Il dominait la Chine, donc le Monde. Sa musique descendait avec des confettis. Dessous, l’Humanité avait des airs de civilisation ensevelie que le vol plané révèle dans les champs de blé et les étendues du désert. Frank en concevait un vertige délicat comme la chute d’une première feuille à l’automne de la vie.

— Amanda ne te paiera pas si tu négliges l’enfant, dit Anaïs qui suçait des olives sans les croquer jusqu’à l’anchois.

K. K. K. était au courant. Il me fit signe de ne pas répondre à cette femme qui envahissait ma pensée.

 

Si tu mange’ avec les bêtes

Tu perds ton boulot ta tête

Faut manger avec tes frères

Sinon tu tourne’ à l’envers

 

fredonna le Prince qui cherchait une mélodie à la hauteur du sens.  Vous vous y connaissez, Frank, en musique populaire ? me demanda-t-il comme si la question était naturellement posée à un connaisseur.

— J’ai donné des signes, dis-je en rougissant, mais je n’ai pas eu l’occasion de donner autre chose, notamment pas toute ma mesure.

J’étais pas le seul à parler, alors je ne garantis pas que le Prince m’avait posé la question ni que la réponse était de moi. Je m’faisais du mouron à cause de la date du procès qu’il avait le pouvoir de repousser si le travail l’exigeait.

— Si tu travaillais pas dans la merde, me dit Anaïs, ce serait plus facile !

— Vous êtes en procès ? s’enquit le Chinois qui nous accompagnait.

Quand ces types-là commencent une conversation, c’est toujours eux qui la concluent. Anaïs me pinça le bras.

— On est tous en procès, expliquai-je. C’est la Loi.

— Je ne connaissais pas cette Loi, dit le Chinois qui en connaissait d’autres.

— Je fais un procès et on me fait un procès. Comme ça, on est quitte.

Les Chinois reniflent la mauvaise fois avec les dents. Il m’envoya un sourire de circonstance (reportez-vous plus haut pour faire la différence avec l’aventure). Anaïs se concentrait sur les pinçons qu’elle m’administrait parce qu’elle se sentait concernée par mon insolence.

— Monsieur Chercos veut dire que ce sont les paroles d’une chanson que chacun peut interpréter en fonction de ses désirs, roucoula K. K. K. de sa voix caverneuse.

— Ah ! Le désir ! fit le Chinois qui ne paraissait pas convaincu.

Il leva son verre à mon avenir proche.

— Frankie est le meilleur nettoyeur de merde du Monde ! lança K. K. K. à tout hasard.

— Oui, dit le Chinois qui suivait une idée fixe, mais c’est de la merde de hyène. Or…

— … les Chinois n’aiment pas les hyènes, exulta le Prince.

— Ce n’est pas qu’on ne les aime pas, dit le Chinois en agitant son éventail. Ces petites bêtes sont mieux en Afrique où reposent leurs ancêtres.

— Ah ! Les ancêtres, soupira le Prince.

— Des ancêtres ! Des ancêtres ! scanda Anaïs en répandant les gouttes acides de son verre.

Le prince ne sortit pas de sa nostalgie. Quand le mal du pays l’envahissait, il y avait peu de chance pour que quelqu’un l’en guérît. Ma sueur était froide.

— On n’a pas  de chance, dit le Prince. On n’a ce qu’on mérite.

Il voulait dire qu’il n’avait plus envie de jouer, qu’on le fatiguait et qu’on pouvait nous en aller au diable.

— J’accompagne’ai monsieur Fank Checos, dit le Chinois en me cédant le passage.

On redescendit. J’avais gagné un Chinois collant. Coller, c’est son métier, du moins en surface. Moi, j’étais un emmerdeur, en profondeur. On n’était pas fait pour vivre ensemble. Et pourtant, c’est ce qu’il avait décidé.

— Plus de hyènes, plus de mède !

Qu’est-ce qu’il avait prévu pour amuser Papa Fank qui avait tendance à s’emmerder à l’étranger ?

— Chinois pas étanger ! Chinois citoyen du monde !

— Chinois emmédeul sans hyènes !

— Un seul êve ! Un seul êve !

J’deviens raciste, moi, quand j’ai raison.

— On est tous de la même ace !

Il fallait bien le reconnaître. On avait servi de modèle. De quoi on allait se plaindre ?

— On mangera avec des baguettes, pour changer ! proposa Anaïs.

— Les Indiens bouffent bien avec les doigts. Et les Arabes, le peuple le plus raffiné du Monde, en poésie comme en technique létale.

— Sicépatocho ! dit le Chinois qui aimait parler notre langue syllabique.

Cétépacho, mais ça y ressemblait. Il fallait que j’acceptasse de coucher dans un lit dont le pied était occupé par un Chinois en mission de renseignement. Je ne pus pas m’empêcher de lui demander ce que ce minable de Frank Chercos représentait aux yeux de sa hiérarchie confucéenne.

— Fank Checos pas minable ! Lui tuer Bernie.

— Avec un « r » ?

— Avec un « r » !

¡No me digas !

On est toujours surpris de l’interprétation que les autres proposent aux autres à votre sujet. Bernie n’était pas aussi minable que j’avais cru. Bernie avait un sens !

— Fank Checos plus mangé mède, me confia le Chinois. Lui tuillé Bernie

(le seul personnage qui à l’air d’en être un en Chinois)

et Bernie pas mot.

— Pas un mot, d’accord !

— Non ! Lui pas mot !

Comment ça lui pamo ! Je l’ai pas…

— Mot.

J’avais pamo Bernie. Un motif de moins à inscrire dans l’acte d’accusation. Et pourquoi les Chinois m’admiraient-ils si Bernie vivait malgré moi ?

— Lui fou !

— Comme Kung ?

Le Chinois s’emmêlait. Il s’était assis par erreur sur une seringue. Anaïs me fit en effet remarquer qu’il s’exprimait clairement tout à l’heure. Il manquait d’ « r », sauf exception qui confirme la règle. Il était en voie de manquer de se taire. Anaïs, qui n’avait rien pris, m’expliqua clairement que je pouvais profiter de la situation pour en savoir plus sur les intentions de la Chine à mon égard. Je n’en conçois aucun orgueil. La Chine s’intéressait à mon cas particulier.

— Ils te proposent peut-être un autre procès, qui sait ? dit Anaïs qui complétait la différence avec de l’Iranien.

— J’ai pas envie de jouer avec ma vie !

Mais je jouais avec ma mort. Le Chinois n’en revenait pas. Il savait même plus qui était Bernie. Je lui parlais de Bernie comme je l’avais connu, minable et con comme tout le monde, mais le Chinois ne comprenait plus un mot de ce que je lui disais. J’avais envie de le secouer.

— Ça va, Frank ! dit Anaïs qui commençait à ne plus comprendre ce qu’elle avait pourtant initié, si je me souviens bien.

Elle allait. Le Chinois allait aussi. J’allais pas. Je demeurais là, sur place, une seringue dans l’cul et un comprimé à fondre sous la langue, incapable de fixer mon attention sur un objet qui m’eût inspiré quelque chose en rapport avec ma situation judiciaire, avec mes circonstances, avec tout ce qui pouvait donner un sens à une existence qui n’en a pas sans aventure. Golo frappa à la porte.

— Et les hyènes ? demandai-je.

— Les Chinois n’aiment pas ça ! grogna Golo qui n’était peut-être pas un être humain. Au travail !

— J’irai pas !

La révolte maintenant, moi qui ai toujours respecté le silence des autres ! Golo se dressa sur des espèces d’ergots qui menaçaient mes yeux.

— Vous les avez piqués ? dit-il comme si j’étais assez minable pour ne pas être capable de duplicité dans les moments tragiques.

— J’ai piqué Frank aussi.

— Vous avez piqué Frank !

Je sais pas si ça le décevait ou si c’était justement ce qu’il fallait pas faire. Golo piquait jamais Golo. Golo piquait les autres, mais pas Golo. C’était difficile à comprendre. Normalement, on se pique avant de piquer les autres, s’il en reste. Et si on les pique avant, c’est pour mieux se piquer, avec la bonne cette fois. Voilà ce que tout le monde peut comprendre.

— Je suis un agent du BE, Frank ! Un ami !

Qu’est-ce qu’il me secouait ! Ça rendait les aiguilles nerveuses.

— Un agent du BE ? répétai-je tandis que la grande roue nous remontait.

Je voyais la trappe et le visage poupon du Prince qui me souriait.

— Vous vous en êtes débarrassé, Frank !

— C’est Anaïs qui va trinquer à sa place, dit Golo en me poussant dans la trappe. Le Chinois va pas apprécier.

Je portais malheur aux femmes qui daignaient s’intéresser à mon sort d’aventurier immobile. Le vaisseau s’éleva encore. On croisait des Chinois qui redescendaient après l’expérience du travail spatial. La voix du Prince rappelait les meilleurs moments du rhythm and blues. J’étais en compagnie de deux hommes alors que je souhaitais la compagnie de deux femmes. Bernie était vivant alors qu’il était mort. Et j’étais en mission alors qu’il n’en était plus question.

 

— Enfin, me dit Anaïs, tant qu’on est en Chine, tu risques rien.

J’étais pas recherché en Chine. On me trouvait bizarre. Bizarre parce que j’étais, dans mon pays, accusé d’avoir descendu Bernie ou bizarre parce que Bernie, d’après les Chinois, était encore en vie. Je m’étais renseigné auprès de notre chaperon, mais il prétendait ignorer tout de Bernie, à part le fait qu’il était en vie. Il a fallu qu’Anaïs m’explique un peu :

— C’est un espion chinois… commença-t-elle.

— …On est tous de la même race ! dit le Chinois qui avait retrouvé ses « r ».

— Ils ont essayé de le descendre, continua Anaïs.

— Qui ça, ILS !

J’avais crié. Par pure précaution, « ils » m’avaient attaché au lit. Dans la nuit, j’avais fait une crise de delirium acide. J’avais aussi touché à un accélérateur expérimental et « ils » avaient dû contenir mon expérience. En fait, j’avais foutu en l’air une soirée qui s’annonçait amicale. Le Prince m’en voulait, mais il avait trouvé le sommeil, nous confia Anaïs qui couchait avec lui quand il avait le bourdon. Autant dire, disait-elle, qu’elle ne le connaissait pas sous l’angle de l’orgasme. Le Chinois émit un rire qui trahissait une pudeur de pacotille.

— Vous devez aller au travail, me dit-il en secouant sa baguette magique.

J’avais même oublié que j’étais un travailleur. Une journée de repos  ne manquerait pas à un patron qui se battait de mon côté.

— Elle manquera aux hyènes ! s’écria le Chinois en se bouchant le nez.

— C’est pas l’heure, fis-je en m’étirant.

— Si, c’est l’heure ! Si, c’est l’heure !

ou

— Si c’est l’heure ? Si c’est l’heure ? gueula le Chinois.

Il tapotait sa montre contrefaite avec le bout de l’index. Son horreur des hyènes ne pouvait être que maladive.

— 5 milliards de Chinois malades, dit Anaïs qui reprenait le cours de l’existence avec l’espoir de ne rien lui devoir, ça s’rait une sacrée épidémie !

— Ne me parlez pas d’épidémie ! couina le Chinois qui maintenant se tenait les oreilles à deux mains.

Je remarquai les piqûres au niveau du poignet.

— Les moustiques ! dit-il.

Ses nuits étaient harcelées par les moustiques qui, comme je devais l’ignorer d’après lui, constituent le principal vecteur des maladies tropicales avec le poulet qui est un concurrent chinois. J’avais jamais vraiment pensé aux maladies. On n’en a plus beaucoup chez nous.

— Vous en avez ! affirma le Chinois que je commençais à énerver. Vous en avez autant que nous ! déclara-t-il au patriote inconditionnel que je suis.

Je haussai les épaules en signe de contestation.

— Vous en avez même plus que nous !

— C’est ça, connard ! On est des malades et vous allez nous soigner avec des plantes. Ce qu’il faut pas entendre à notre époque !

Je l’avais sacrément énervé, le Wang Wang. Il ne tenait plus en place. Anaïs me reprochait du regard une cruauté que j’hérite d’une enfance passée à me poser des questions sur l’importance à accorder au plaisir. Il s’appelait Wang Wang, d’après ce qu’elle avait trouvé sur le réseau principal auquel elle avait accès comme assistante du docteur Golo. Pour avoir accès, moi, il fallait que je paye d’avance. Je travaillais aux frais réels. Ça faisait marrer Wang Wang qui n’avait aucune idée de ce qu’il payait pour être connecté. Comme il avait un doute, il pensait que peut-être rien. Sait-on jamais ? Avec la Chine…

— Allez travailler maintenant ! m’ordonna-t-il avant d’aller plus loin.

— Mais je vais tout dégueuler ! rouspétai-je.

— Dégueulis d’homme bon pour croquettes. Dégueulez dans la merde !

« Ils » avaient compliqué mon travail en collaboration étroite avec les autorités chinoises. Les hyènes étaient parquées dans un enclos hermétique. Tout ce qui y entrait n’en ressortait plus, à part moi. Et tout ce qu’y s’y produisait n’en sortait pas non plus, à part les croquettes qui étaient destinées à l’exportation.

— Vous aimer beaucoup croquettes de crottes de hyènes, expliquait Wang Wang. Nous produire et vous obéir !

Les miens me trahissaient. Mais je n’avais pas d’autre moyen de nourrir ma famille. Il fallait bien que je bouffe moi aussi. J’aurais pas tenu debout avec c’qu’il me donnait. J’étais pas exigeant, mais on peut pas sérieusement envisager de se doper dans les règles avec du Chinois. Je complétais par de l’Iranien. Et j’obéissais.

 

J’avais une fosse pour moi tout seul. J’y travaillais en solitaire de la production de masse. Les hyènes chiaient sans arrêt. Aussi, quand je revenais le matin, ma forme baissait en constatant l’ampleur de la tâche. Je bossais jusqu’à midi pour ramener le niveau de production à son rythme de croisière. L’après-midi, j’avais pas le temps de paresser, mais je prenais mon mal en patience, d’autant que les Chinois m’envoyaient des comprimés par le circuit pneumatique et étanche mis au point pour l’occasion. Ma haine des hyènes ne pouvait plus avoir de limites raisonnables. Dans le sas de décontamination, je me laissais sonder sans m’exprimer et je ressortais de cet enfer de la production avec des airs de fêtard qui compte profiter des avantages de la nuit pour se livrer corps et âme à l’inavouable. J’avais remplacé la femme de mon enfance par la chimie du Monde et l’orgasme de l’adolescent par une idée plus haute de la satisfaction. On me reparla de Bernie :

— Tu sais, Frank, faut pas prendre pour argent comptant tout ce que te disent les Chinois.

Et « ils » me donnaient un truc pour m’aider à ne pas prendre l’argent des Chinois au comptant. Ça ne m’améliorait pas vraiment, mais « ils » étaient contents de moi. Je l’aurais été aussi si j’avais su qui ils étaient et ce qu’ils me demandaient dans le cadre d’un patriotisme dont je me forçais vainement à apprécier la priorité. Je débarquais, moi, à cette époque-là, et mon idée nationale n’allait pas plus loin que la peur de l’inconnu. J’avais tout lu sur le sujet. Si t’as pas peur de l’autre, c’est que tu n’y crois pas. Je m’efforçais d’avoir peur et je parvenais à les convaincre non pas que j’avais réellement peur, mais que j’étais assez con pour chercher à avoir peur sans me demander en quoi cela pouvait servir la cause nationale. On nous donnait des trucs pour aider à être le plus con possible, du yaourt au trifidus à la dose de MDMA calculée en fonction du manque. J’ai jamais été chien question dosage. Ou alors un chien docile qui revient à son os à l’entracte. J’aurais pas fait un bon dissident, mais j’avais pas l’intention non plus de perdre mon temps précieux avec des Chinois que je servais par ricochet d’un patriotisme qui faisait de moi un amicide dans mon propre pays. Hélas, Bernie ne m’avait pas expliqué pourquoi il m’envoyait au front et j’avais pas exigé ces explications avant de me jeter à corps perdu dans une aventure qui n’était pas la mienne. J’étais vivant et il n’était pas mort. Je me demandais si Sally était au courant. Qu’est-ce qu’ils avaient enterré à la place de Bernie ? Ça me ramenait au Comte qui avait subi le même sort par SDF interposé et rendu méconnaissable suite à un traitement antiADN. Et de l’ADN à Frank, « ils » en avaient trouvé sur le prétendu cadavre de Bernie. Pourquoi m’avaient-« ils » envoyé en Chine. Que savait le Prince ? Et surtout, la Sibylle m’avait-elle trahi ?

 

J’en pouvais plus de me questionner. Ce dédoublement me fragilisait. Pourquoi étais-je encore en vie ? De quoi me punissaient-« ils » ? Wang Wang ne m’aimait pas et Anaïs ne cachait pas les efforts considérables que je coûtais à sa volupté outragée. K. K. K. me demandait rarement des nouvelles de mon travail. Il avait oublié que les hyènes avait été le clou du spectacle juste après son propre clou enfoncé dans la tête des cons qui payaient pour entrer et sortir. Ma vie parallèle n’intéressait que les Chinois qui avaient programmé à mes dépens une recherche destinée à trouver le moyen d’utiliser la hyène au lieu de chercher à la faire disparaître et provoquer ainsi d’autres haines sans doute plus tenaces. Frankie bossait la merde du matin au soir et s’amusait avec les substances du soir au matin, bouclant ainsi sa hyène de vie. Ça pouvait pas durer. Je contractai une infection au troisième jour de ma mission divine.

— Si t’étais Dieu en personne, me dit le vicomte Raoul de Vermort qui était le frère cadet du Comte, de celui qu’on appelait LE Comte sans poser de questions subsidiaires, tu t’exprimerais par parabole.

À part la télé parabolique, j’avais pas vraiment idée du rapport que la personne de Dieu pouvait entretenir avec les gens. Raoul de Vermort était carabin et j’étais son carabas. À chaque entretien, je tentais d’inverser les rôles, mais j’avais pas la technique. « Ils » enseignent pas l’essentiel aux flics du bas de l’échelle. Les Chinois m’avaient remplacé au pied levé, ce qui en disait long sur mon importance, voire ma nécessité. J’étais au plus bas de ma forme. Informe.

— Il est mort ou pas, le Bernie ? hurlai-je chaque fois que le silence s’en mêlait.

Aucune réponse. On m’ignorait chaque fois que je devenais réel. Et « ils » intervenaient chimiquement pour redonner à la fiction la place que ma propre substance lui disputait avec peut-être un acharnement que j’étais incapable de mesurer. Ce combat ne m’apportait aucune satisfaction. Je dépérissais et « ils » tenaient inexplicablement à conserver le corps d’une existence dont les tenants ne m’appartenaient plus.

— Tu l’as cherché ! dit Anaïs.

Qui était-elle ? Dans son ombre, le héros de l’espace, John Cicada en personne, me regardait comme s’il m’avait fait et qu’il regrettait maintenant cet acte d’amour.

— Ramenez-le chez vous ! grognaient les Chinois. Il est malade. On ne veut pas de maladie africaine chez nous !

« Ils » ne me ramenaient pas. « Ils » trouvaient toujours l’argument qui reculait l’échéance administrative. Ça n’en finissait pas de reculer et j’en perdais la notion même de temps. J’étais un corps suspendu dans une attente étrangère au temps. Sujet d’une expérience qui expliquait la présence de John Cicada. Celle d’Anaïs n’avait pas besoin d’explication dans la mesure où elle la limitait à la série de rapports sexuels qu’elle entretenait avec John Cicada à mes dépens. Mais les Chinois devenaient plus sourcilleux. Mes jours ne tenaient qu’au fil ténu qui me reliait à l’usage qu’on avait prévu pour moi. Qu’est-ce que ce sacré Bernie venait faire dans cet imbroglio diplomatique ?

— On a un tas de choses à vous dire, Frank (c’était la voix de Kol Panglas doublée par celle de Wang Wang qui imitait Roger Russel). Pour l’instant, les circonstances nous contraignent à la prudence. Ce que vous ne savez pas, les Chinois ne peuvent pas le savoir non plus.

— Et Bernie ? Je m’soucie, vous comprenez ?

— Bernie est mort, Frank. Votre ADN prouve…

— Bernie pas mot ! BE menti. BE tompé Fankie. Fankie écouter la Voix de Pékin. Bernie pas mot !

— Mais Bernie pas envoyé message à Fankie ! Fankie pas compende. C’est toi, Bernie ?

— C’est moi, Frank ! Les Chinois veulent me tuer !

J’étais en communication avec les réseaux les mieux renseignés. Bernie surfait sur une vague dangereuse construite sur du sept bits. Je percevais ses données dans l’écho des nouvelles de la guerre.

— Encore un effort, Frank ! m’injectaient-« ils ».

J’étais au bout d’une séquence mort-coma. John Cicada me tenait la main, me traitant de son fils, comme si j’étais plus ce bâtard qui avait tué sa mère à force de mauvais traitement médicamenteux. Et Anaïs se comportait en mère poule pondeuse des œufs acides qui me rapprochaient de la Réalité. On y était presque, « eux » et moi, et les Chinois transmettaient de fausses nouvelles aux Russes qui les vendaient à prix d’or aux Iraniens. J’avais pas tout compris.

 

Au matin, on m’annonçait que la dernière hyène avait rendu l’âme, comme si chaque matin devait commencer par la même histoire d’une hyène qui expirait sans l’achever, laissant le Monde dans une expectative qui n’avait aucune chance de changer l’aurore. John Cicada dormait dans un fauteuil près de la fenêtre, les mains religieusement posées sur la couverture qui couvrait ses jambes. Anaïs regardait à travers le carreau humide. La chambre pesait. Je pouvais bouger, mais sans savoir ce que je bougeais et si ce frémissement était perceptible par des gens que je ne pouvais pas informer des changements qui semblaient affecter mon immobilité. La porte vibrait comme si elle allait s’ouvrir.

— Vous n’allez pas apprécier l’expérience, Frank. Mais c’est pour votre bien.

Les photos nous montraient, la Sibylle et moi, en train d’arroser un pauvre type qui semblait demander pitié. Rien ne liait ces photos au cadavre présumé du Comte. Mais je pouvais passer aux aveux comme on quitte une pièce qui est devenue familière pour entrer dans l’autre pour la première fois.

— C’est Bernie qui vous a inspiré ?

Ce qui bougeait, c’était l’aiguille. Je la voyais maintenant. Le liquide s’épaississait, contraignant le métal à se dilater. C’était tout ce que je pouvais faire, voir. Les Chinois m’avaient restitué dans un sale état. Je ne pouvais m’en prendre qu’à eux. Mes chances de m’en sortir étaient nulles. Si j’avais encore un peu de ce sentiment patriotique qui me sauverait de l’Enfer, je parlerais. Mais à qui ? Qui interrogeait le vieux Frank, celui qui était passé de l’enfance à l’âge adulte à la suite d’une initiation qu’il avait acceptée pour des raisons purement esthétiques. Jamais le métal n’avait exercé une telle fascination sur un prétendant, m’aviez-vous affirmé pour épater mes concurrents. Je m’en souviens comme si c’était hier.

— Vous ne vous souvenez de rien, Frank. Ce ne sont pas des souvenirs, mais des fictions de fabrication chinoise.

— Courage, petit !

C’était la voix de John Cicada. Il parlait sans ouvrir les yeux, comme s’il rêvait de moi et que son rêve était si proche de la Réalité que sa propre existence ne pouvait plus être contestée par Frankie la biroulette.

— C’est bien, Frank ! Continuez, John.

Et il continuait. Anaïs ne bronchait pas. Qui m’a trahi ? Qui étais-je avant de devenir une loque que Bernie nourrissait de substances parallèles ? Pourquoi avais-je sombré dans cet oubli qu’on ne peut pas confondre avec l’amnésie parce que ce n’est pas un symptôme, mais un agent de la Réalité.

— Dieu ne se mêle pas de nos affaires, Frank !

C’était la doctrine officielle. Dieu avait créé et il en pensait quelque chose qui n’avait rien à voir avec la Foi. C’était ça, le Mystère. Rien d’autre. Les Révélations appartenaient au cycle des Crimes contre l’Humanité parce qu’elles en avaient toutes favorisé l’apparition aux points clés de l’Histoire.

— Moi aussi je peux créer !

— Ouais, Frank, mais c’est pas pareil. Vous sentez l’aiguille ?

Je sentais la substance, ses effets destructeurs de l’inutile qui peuvent donner l’impression de pouvoir créer à son tour. S’il s’agissait de passer après le Dieu de la doctrine officielle, c’était le meilleur moyen d’exister avec au moins une chance d’en témoigner.

— Où est-on ? demandai-je, pensant que quoiqu’on fît, on était en Chine ou ailleurs dans le même Monde.

John Cicada m’envoyait des messages imparfaitement vidés de leur sens. Qui les vidait ? Était-il complice de cette privation intolérable ?

— Mais, non, Frank ! C’est pas une leçon qu’on vous donne.

Je pouvais pas me tenir plus tranquille. De quoi me nourrissait-on ? « Ils » savent tellement de choses sur le corps et ses psychoses qu’il est impossible de leur glisser entre les doigts. Mais j’avais tout de même pas l’éternité devant moi !

Ya des moments, comme ça, où on se met à regretter les hyènes d’une existence qui n’était pas non plus réjouissante. Ça sent la merde dans l’intervalle qui construit leurs discours sur la personne.

— Où êtes-vous, Frank ? Dehors ou dedans ?

Si je donnais l’impression d’être nulle part, « ils » gagnaient en crédibilité ce que je perdais en utilité relative.

— Frank !

— Ouais.

— Qui êtes-vous, à part Frank ?

« Ils » n’avaient rien trouvé. Pas encore. Les Chinois possédaient les microtechniques. D’où le dépeçage des corps devenus étrangers à la suite d’un trop long voyage. On ne revenait pas sans cette autopsie de la molécule vitale. C’était perdre un temps fou pour ne pas perdre la face et l’économie souterraine de cette face montrée au Monde pour ne pas se laisser dominer patriotiquement.

John Cicada se leva. La couverture avait glissé pendant tout ce temps. On lui reprocha de détourner mon attention.

— Je l’aime, dit-il. Je ne peux pas partir sans qu’il comprenne.

— Bon voyage, John. Et ne vous faites pas trop d’illusion. Il est foutu.

— Ne dites pas ça, bordel ! Vous parlez à son père !

— Bon voyage !

Il ne partait pas. Anaïs le retenait avec une douceur qui avait dû préparer ma conception. Mais je n’étais pas devenu indispensable comme Papa.

— Combien j’ai de doigts, Frank ?

J’en ai combien, moi ? J’avais sauté sur une mine ou dans la mauvaise case ? Qu’est-ce que vous savez de la guerre quand il n’est plus question de s’exprimer librement sur ce sujet ? J’entendais des bruits d’essai sur la résistance humaine. Ça m’inspirait des critiques sur le sentiment national.

— Fermez-la, Frank ! Vous n’êtes pas seul !

Donc, je communiquais. C’était une bonne nouvelle. J’étais sûr qu’il y avait d’autres nouvelles assez bonnes pour établir les bases solides de l’extase. J’essayais de mettre de l’ordre à l’intérieur, sachant que mes chances de revivre dehors se limitaient à la paralysie totale et donc à la dépendance sur tous les plans de l’existence. Qu’est-ce que je possédais qui ne pouvait pas m’être totalement arraché ? L’enfant, l’homme, l’erreur initiale et l’aventure qui se termine mal. Avec ça, je pouvais amuser la galerie et en profiter pour dénoncer les aspects destructeurs de la Réalité. J’écouterais aussi les échos, à travers des murs si c’était ce qui m’attendait en cas de survie. « Ils » ne reconstruisaient pas ce qu’ « ils » avaient déconstruit selon une méthode irréversible. J’attendis longtemps.

 

On me ramena chez moi, du temps où je vivais seul et dans la merde. C’était le meilleur endroit pour me priver de tout espoir. Anaïs s’occuperait de moi pendant que John Cicada marcherait sur l’anneau de Saturne pour épater le Monde et ses médias. Mon intérieur changea sensiblement. Elle n’avait pas l’intention de le changer au point d’en faire le nid douillet d’un pauvre type qui a de la chance. Elle déplaça des objets pour des raisons pratiques et conserva en l’état ce qui n’avait plus d’importance. Je pouvais voir la fenêtre ou la télé, comme je le souhaitais. Elle m’interdisait les postures paranoïaques-critiques sur recommandation des autorités médicales. Je pouvais assister à la confection des repas, au dépoussiérage, aux conversations téléphoniques qu’elle entretenait avec de mystérieux correspondants qui comprenaient son langage symbolique. La nuit, j’étais seul et j’avais froid. J’actionnais les petits leviers de mon apparence. Un animal eût égaillé cet intérieur ingrat et couleur du métal qu’on avait forgé et usiné à ma mesure. J’attendais le matin avec une résignation de vieille fille. Il arrivait dans la rue que je surplombais. Puis le soleil disparaissait et il fallait croire que c’était le jour, jusqu’au soir où il revenait à l’autre bout de la rue, flamboyant et fragile. Entre-temps, Anaïs avait recommencé le rituel indispensable à l’hygiène d’une existence parasitaire que je consacrais à l’étude patiente des raisons. Je classais les raisons en catégories descendantes et des graphes sans solution m’apparaissaient clairement, comme si j’étais en mesure de les résoudre avec les moyens de la prothèse et du produit synthétique dont j’abusais presque sciemment. Je n’avais aucun moyen de me sortir de cette situation éprouvante pour l’esprit, aux antipodes de la tranquillité et des petits succès stimulants qui jalonnent en principe l’existence des travailleurs. Et déchirante pour ce corps qui avait servi d’expérience concluante à des chercheurs qui ne s’y intéressaient plus parce qu’ils avaient progressé dans la connaissance de la douleur. Le Monde s’articulait dans mes cassures parce que je l’envisageais avec trop d’actes improbables et pas assez de connaissance pratique. L’homme ne mourait pas, il perpétuait son expérience sans témoins.

Nous sortions quelquefois, je ne saurais dire à quelle occasion ni dans quelles conditions. J’avais alors besoin de me jeter dans le fleuve où j’avais failli noyer la Sibylle le soir de cet assassinat qui devait sauver Bernie d’un danger que je n’avais pas pris la précaution de mesurer à l’aulne de ma propre peur. Anaïs poussait le fauteuil vers les ponts pour m’interdire un suicide pourtant mérité et l’eau du fleuve emportait cette secousse comme s’il ne s’était rien passé en moi et à la surface de ce corps immobile et peut-être beau à force de perfections formelles. Nous nous souriions en suçant des glaces sous les platanes d’une place publique où mon nom avait résonné sans garantir ma perpétuité d’inconnu célèbre. Je n’en pouvais plus, on me comprend. Il fallait que j’en finisse. J’avais besoin que quelqu’un commît le geste définitif avant qu’une mort intenable ne m’emportât au Diable. Anaïs refusait catégoriquement et la Sibylle avait disparu sans laisser de traces.

 

Ce fut Bernie qui ne vit aucun inconvénient à mettre fin à ma souffrance. Il se pointa à la maison un jour de grand vent qu’Anaïs avait mis à profit pour s’occuper de ses propres affaires négligées depuis qu’elle s’occupait de moi. Bernie avait un peu vieilli. Il avait fait un héritage, lui, pupille de l’État :

— On peut pas dire qu’j’ai pas d’vieux, m’expliqua-t-il. C’est le dabe qui m’a laissé de quoi envisager l’avenir avec sérénité. J’vais investir et me marier. J’ai d’quoi !

Il était heureux comme un fruit mûr, le vieux Bernie. Il me montra une infime partie de l’héritage, un anneau en or qui avait appartenu à sa mère, parce qu’il en avait forcément une, on pouvait plus en douter. Il avait rencontré une certaine Sally qui avait du charme et le sens de l’organisation. Ils avaient tous les deux des points communs et la simulation conjugale avait donné des résultats encourageants. Qu’est-ce qu’il pouvait demander de plus ? Moi, je comptais sur les progrès de la science. Lui, il comptait sur les promesses du commerce. On n’était pas si différents que ça. Sauf qu’il allait épouser une Sally que chez moi il avait déjà épousée, petit détail qui donne une idée de l’état que je proposais à la science. Il m’encouragea :

— Ya pas d’différence entre le progrès et les promesses, Frank. Il arrive toujours un moment où la science et le commerce se mettent d’accord pour sauver un homme du malheur qui a changé sa vie dans le sens contraire. Si tu permets, je participe ! Dis-moi que tu m’en voudras pas !

— Si c’est des renminbis…

— Tu perdras pas au change, amigo Frankie !

J’ai pas l’espoir facile. Mais bon. J’avais pas le choix non plus. J’y allais d’une larme qui rappela à l’ancien tenancier de la buvette du stade municipal les grands moments d’émotion noyés dans la bière et les injections parallèles. Mais la mort avait endurci le vieux Bernie. Il ne la retenait même pas, la larme de l’émotion qui prouve qu’on est sincère. Ça rendait l’atmosphère irrespirable et Frankie haletait comme si quelqu’un était à l’ouvrage de sa queue.

— En parlant d’queue, dit Bernie, j’sais qu’pour toi c’est du passé, mais qu’est-ce que tu sais du proxénétisme ?

— Faut d’mander ça à Anaïs.

¡No me digas !

J’avais tort de dénigrer, mais je souffrais trop ! Ma confiance dans les progrès de la science ne m’autorisait pas à avoir de l’espoir. Je vivais d’allocations, pas de chance. Verni Bernie ! Je te hais parce que tu n’es pas moi et que je serais toi si j’avais la force de te tuer de mes propres mains.

— Au fait, fis-je remarquer, je t’ai jamais tué. Qu’est-ce que tu fricotais avec les Chinois ? Les traîtres ont droit de profiter de leurs héritages ?

— Déconne pas, Frank ! Ça n’a rien à voir avec toi.

— Mais « ils » ont condamné personne à ma place, au procès !

— Pisque que j’étais pas mort !

Bernie et ses complications. À l’époque de la buvette sportive, il m’embrouillait déjà pour justifier le prix des substances dont j’avais besoin pour faire face aux inconvénients de l’existence. Je comprenais pas et je zippais pour pas abîmer les effets que ÇA avait sur moi.

— Moi, j’ai confiance, dit Bernie qui recommençait à rêver à ma place. Si j’ajoute les filles à un commerce déjà diversifié, ça s’verra pas au premier coup d’œil.

— Et qu’est-ce que je ferai, moi ?

— Rien ! Tu peux pas faire quelque chose, Frank !

— Ouais, mais quand j’aurais plus ce problème ?

Bernie était au bord des larmes, mais ça voulait pas sortir. Il s’excusait presque. La mort l’avait endurci. Il n’avait pas aimé cette idée, mais c’était la seule idée qu’il avait eu quand sa vie a basculé.

— J’les ai retrouvés, Frank, et j’ai pas eu d’pitié pour leur vie sociale.

— Tu les as butés tous les deux ? J’y crois pas !

— J’ai récupéré ce qu’ils étaient venus chercher, à part la kolok qu’ils avaient déjà dealée. T’imagines pas ma colère, Frank ! J’ai tout pété, même leurs doigts d’pied. J’voulais rien laisser. Ah ! Ils ont payé, ces deux saligauds !

— Si j’avais su…

— Je sais, Frank, je sais. C’est ma faute.

Il arrivait vraiment pas à se sortir au moins une larme.

— Je sais c’que tu as enduré à ma place, Frankie. Maintenant que tout est rentré dans l’ordre, j’vais réparer le tort que j’t’ai causé.

Il me regardait tristement en prononçant ces conneries.

— Moralement, Frank. Moralement.

Je dus paraître désespéré. Il recula.

— J’paierais plus si je pouvais, Frank. Comprends.

Je n’avais pas besoin de me fatiguer à comprendre l’incompréhensible. Il améliorerait tout ce que je fuyais et le reste prendrait cette fois les dimensions de la douleur libérée de ses gonds. Reprenons.

— J’étais qu’un pauvre type, Bernie, quand j’t’aidais à la manœuvre et ya pas grand-monde qui sait pourquoi je l’étais. J’t’ai même pas demandé pourquoi tu t’énervais et j’les aurais butés, ces minables, si tu m’l’avais d’mandé, Bernie. Au lieu d’ça j’les ai laissés en vie et j’ai eu un tas d’emmerdements à cause de cette négligence. Tu t’en es tiré avec un héritage et des perspectives conjugales, alors que rien n’est venu au moins soulager mon inexpérience.

L’expression de la jalousie à l’état pur, je l’reconnais. Bernie était venu en ami reconnaissant et je le traitais en ennemi reconnaissable à sa chance. J’avais mal, ça peut se comprendre et Bernie comprenait sans toutefois m’abandonner à ma connerie. Il insistait avec une grâce de vrai repenti.

— La science suffira pas, Bernie. Il faudrait un miracle.

— Demande à l’auteur de tes jours !

— John Cicada ? L’auteur de mes jours ? La NASO n’a plus d’nouvelles depuis son histoire avec une passagère.

— Merde ! fit Bernie qui n’était pas au courant du fiasco de la mission scientificoreligieuse confiée au grand astronaute.

— Qu’est-ce que tu crois !

Il se servit un Bourbon. Il ne trouvait pas mes lèvres et renonça.

— Doit y avoir des moyens auxquels on a pas pensé, réfléchissait-il à haute voix. J’m’en suis bien sorti, moi ! Et haut la main ! T’aurais vu ça ! Un vrai cadavre. Personne n’y croyait.

— Mais qu’est-ce qui t’es arrivé, merde !

— La chirurgie esthétique.

Comme je disais rien, il tourna ce qu’il prenait pour ma tête.

— Frank ! J’courais pas assez vite à cause de ses kilos génétiques que j’ai en trop. J’ai pas vu venir la balle. J’étais équipé pour ça. Mais j’avais dû esquinter quelque chose en crevant à mort ces deux foutus emmerdeurs. Jamais j’aurais imaginé qu’ça faisait aussi mal. Et rien pour soulager la douleur. J’trouvais plus rien. On m’prenaii pour un camé en manque. D’la came, j’en avais plein les poches, mais j’arrivais pas à faire remonter l’information pour me piquer. J’suis tombé sur un Chinois qui revenait d’un séminaire scientifique. Il a tout de suite compris et je l’ai aimé tellement que j’l’ai suivi dans sa demeure secrète. J’ai pas vraiment trahi. Je parlais en dormant.

Ils disent tous ça. Bernie pouvait pas espérer que j’avalasse de pareilles conneries. Il arrêtait pas de tourner vers lui ce qu’il prenait pour ma tête. Et il buvait parce qu’il avait plus soif.

— Je s’rais pas rev’nu sans cet héritage, Frank. Ça m’a donné d’l’espoir. J’ai jamais eu d’espoir. J’avais même jamais fait confiance à personne…

— Merci pour l’info ! Je revisionne avec des yeux nouveaux !

— C’est pas c’que j’veux dire, Frankie !

— Alors dis-le et on s’ra quitte !

J’en avais rien à foutre de son histoire d’amour. Il se souvenait même pas de la nôtre. Qu’est-ce qu’ils avaient fait de son cerveau, les Chinois ? Il ne termina pas et remit en place ce qu’il prenait pour ma tête. Il serra chaleureusement ce qu’il prenait pour ma main et s’en alla. Il m’avait pas reconnu. Je pouvais être un autre. Mais qu’est-ce que je savais de plus ? J’avançais pas.

 

Anaïs passa un peu avant la nuit. Un taxi l’attendait dans la rue. Elle savait ce qu’il fallait tourner à la place de ma tête. Je lui parlais de Bernie, sans la jalousie, mais sans exulter non plus.

— Ya Inpecteur Derrick ce soir. Tu vas bien dormir.

Je me postais au-dessus de la rue, à l’abri des regards. J’ai obtenu un crédit de commisération pour faire construire cet observatoire de l’Autre. C’était pas donné, mais faut que jeunesse se passe, surtout quand elle est condamnée à la douleur et à ses affres. J’avais peu voyagé. Pas grand-chose à raconter aux murs. J’évitais les sujets qui m’fâchent. J’attendais Mescal. Il ne venait pas. J’attendais plus et je revenais planter mes pieds composites dans le sol de la Patrie. Souffrant comme un martyr qui découvre que c’est pas l’Autre qui inflige la douleur, mais soi-même en proie à des explications apocryphes héritées de l’éducation et de l’impossibilité congénitale d’en trouver d’autres en voyageant plus et plus intelligemment. On sait que je m’en sortirais plus ou moins grâce au progrès de la science, donnant raison à Bernie qui n’a pas ménagé les sollicitudes partout dans le monde. Il avait même convaincu des donateurs qui ne m’auraient rien donné si j’avais demandé. Il m’a présenté Mimine, insistant pour être témoin à notre mariage. On a eu droit à la gazinière équipée d’un thermostat et à une télé qui en savait long sur l’actualité. Je savais toujours pas où j’allais. J’avais rien expliqué à propos de tout ce qui avait précédé ma chute. Rien sur les raisons et les circonstances de cette chute. Ça n’intéressait personne. Elle allait me servir, cette queue, et servir la Nation. J’étais loin de me douter que tout cela allait arriver. Je me voyais plutôt finir dans un musée avec les autres exemples de la malchance et du malheur, de la douleur aussi, de cette douleur infernale dont je n’oublierais jamais le corps destiné à lui donner raison au lieu de me rendre fou, ce qui m’aurait sauvé de la dérision comme moteur de mes pensées intimes. Je pourrais jamais rendre heureux quelqu’un.


 

Cinquième épisode

TRIP TRIP TRIP !

Mescal ne venait pas rendre visite à son petit Frankie, mais Agora ne quittait pas les lieux. Pendant ce temps, Bernie ameutait le givrésMonde pour trouver les fonds nécessaires à ma réhabilitation. Anaïs n’aimait pas se trouver là quand ce bon gros Bernie tenait la main de son créancier en lui rappelant le bon vieux temps où il gagnait un argent à moitié honnête et où Frankie craquait sa paye de minable pour s’acheter des bonbons acides.

— Acidulés, dit Anaïs. On dit : acidulés.

On riait, Bernie et moi. C’était pas ce dont on avait le plus envie.

— Enfin, comme disait Bernie, t’es plus dans la merde. C’est déjà ça.

— Il est dans la merde, répétait Anaïs.

Et Johnny Cicada se baladait quelque part dans l’espace infini avec un équipage qui le traitait en privilégié. Les nouvelles du Monde étaient celles de la Chine. Dans la rue, les veuves et les orphelins de Guerre portaient un signe distinctif. Bernie portait l’indigne des Anciens Combattants, avec l’année et l’endroit du Monde où il avait trouvé l’envers de l’être humain. Ça l’rendait encore nerveux toutes ces anecdotes mises bout à bout pour ne rien dire de nouveau ni de profond. On en parlait rarement. On préférait voir l’avenir avec des yeux clairs comme de l’eau de roche, des fois qu’y en aurait pour tout l’monde, y compris le vieux Frankie qui en voyait de toutes les couleurs question vie sociale. Au fond, c’est ce qui nous enfonce le mieux, ce degré de sociabilité qui vaut plus cher sur la place que le niveau d’instruction lui-même très au-dessus du niveau d’éducation qui ne vaut rien dans la balance. Mais j’avais pas acquis beaucoup d’instruction et l’éducation était pour moi un mauvais souvenir. J’avais fait l’effort de me « sociabiliser » sans trop emmerder mon prochain. J’avais des rêves au lieu d’en avoir un comme le recommandait le bon sens chinois et le Monde m’apparaissait comme la lente destruction de ce qui aurait pu avoir lieu si les uns ne s’en prenaient pas aux autres pour les contraindre à gagner du pognon et de l’estime. J’ai eu mon erreur de jeunesse. Elle m’avait conduit dans le giron de Bernie et des malades du sport uniquement parce que j’y trouvais l’acidité et la vitesse et que j’avais besoin de me faire des amis faciles et quelquefois complices de l’inavouable et de l’inqualifiable. Ensuite, ou en même temps, j’avais cru avoir trouvé un boulot plus lucratif et les services secrets de mon pays avaient profité de mon innocence pour me culpabiliser et même me mettre en examen judiciaire. Je continuais de payer mon erreur de jeunesse avec le même argent comptant.

— Ah ! Si t’avais pas attrapé cette maladie chinoise ! se plaignait Bernie qui logeait sur le sofa quand Anaïs n’était pas là pour l’en déloger.

Il avait pas attrapé le chouyose, lui, pendant ces années de pérégrination au service de l’État. Il était revenu frais comme un gardon et frétillant pour une Sally qui n’attendait que ça tellement elle était perverse à mes yeux. La jalousie me rongeait, comme on le voit. Et la science progressait si lentement que l’espoir, ce palliatif de l’attente, était inconcevable.

— Si j’avais pas attrapé une maladie, en Chine ou ailleurs, je s’rais pas là à bavasser avec l’ami Bernie qui s’rait mort parce que je l’aurais officiellement tué.

— Ah ! Tu m’fais mal, Frank !

Le pauvre Bernie s’évertuait. On peut pas dire le contraire. Il s’en allait quand Anaïs revenait et ça l’faisait chier d’abandonner l’ami Frankie qui se détruisait pas par plaisir. Anaïs ne le remplaçait pas. Elle se mettait tout de suite à ranger, épousseter, changer, cuisiner... J’aimais surtout ses commentaires de ce qui se passait dans la télé.

— Frankie ! Comment peux-tu être sûr que c’est ce qui se passe ?

 

On en était pas à adapter les programmes en fonction de l’idiosyncrasie du malade qui accepte de les visionner pour ne pas passer pour un con. Y avait rien de tout ça dans notre société avancée. Pas de zones technologiques laissées pour compte à des minables réputés connectés au Monde et à ses flux corporatistes. Pas de zones organisées autour du Pouvoir avec la Surveillance comme vecteur des relations sociales. Et pas question de bonheur en dehors de la pratique exacerbée de la pudeur continuellement outragée par la pornographie et ses corollaires programmés par la publicité et de soi-disant œuvres de l’esprit dont la paternité revient à des auteurs « patentés ». On en était toujours à pallier la douleur des corps touchés par les effets collatéraux dont la liste, paradoxalement, s’allongeait sans donner à prévoir la dernière douleur imaginable. On devenait de plus en plus vieux et de moins en moins civilisés, donnant beaucoup aux recherches expérimentales et rien ou pas grand-chose à la colère. Y avait que l’vieux Frank pour risquer de paraître complètement inutile. Il se sentait seul face au pari de vivre encore quitte à revivre sans cesse les mêmes péripéties. On meurt en plein rêve.

— Ouvre la bouche ! dit Anaïs à huit heures du matin.

Et j’en avale sept. J’en avale une cinquantaine par jour et il faut me réveiller deux fois pour que le compte soit juste. Au début, j’avais pensé que je ne pourrais pas supporter ça longtemps. Le vieux Frankie avait été habitué à plus de considération malgré ses défauts parasitaires.

— Bernie ! grognait Anaïs. C’est pas sa tête !

Il demandait pas ce que c’était. Il me cherchait dans l’appareillage et trouvait des ressemblances où elles ne pouvaient pas être, sauf par reflet ou à cause d’une perception faussée par l’angoisse. Il ne cachait pas son angoisse.

— Plus ça marche, Frank (il parlait de son nouvel établissement public), et plus je crains, comme si j’avais peur de perdre ce qui ne m’a rien coûté. Alors j’imagine ta crise. Et ça me donne à réfléchir.

— T’as entendu parler de la kolok ?

— C’est un poison, Frank. Ya déjà des imitations. Des contrefaçons y zapellent ça. J’irais j’ter un œil, Frank. J’te tiens au courant.

Il revenait avec des nouvelles encourageantes. Un certain Omar Lobster avait inventé la kolok qui ouvrait des perspectives intéressantes dans le domaine de la chirurgie plastique. Bernie cherchait des exemples dans la télé, mais l’évènement n’avait pas encore convaincu l’Agence de Presse chargée de coordonner le flux des nouvelles qui, à cette époque, était loin de former un réseau. Sa nature relevait plutôt du tissu. C’était dans ce tissu qu’on taillait des actualités sur mesure. Omar Lobster avait sa photo dans le trombinoscope d’un Collège distingué. Il n’y était pas question de cette colocaïne que les aventuriers de l’orgasme appelaient déjà « kolok » pour la rendre sympathique et peut-être enfin complètement inoffensive. La drogue, les amis, c’est comme les préceptes religieux : c’est bon un temps, ensuite ça devient problématique sur tous les plans de l’activité onirico-orgasmique : notamment, c’est pas possible sans toujours plus de fric, ce qui t’intègre malgré toi : tu deviens citoyen ou tu le redeviens si t’as commencé sur le tard : tu finis par te mettre à voler honnêtement, comme un employé du Monde qui ne demande que ça : que tu travailles et que tu dépenses sans compter : ya des banques pour ça : les banquises.

 

Bernie finit par trouver une interview qu’Omar Lobster avait accordée à une huile du Prix Nobel. Le son était saturé par une bande passante limitée à un usage pondéré de l’information universelle. On pouvait pas savoir en quoi consistait cette pondération. La voix d’Omar Lobster devenait inaudible chaque fois qu’il témoignait du spectre d’application de cette substance prometteuse qui n’avait pas encore reçu l’autorisation de mise sur le marché.

— Un r’montant comme un autre, conclut Bernie qui en avait vu d’autres. Ya jamais rien d’nouveau, Frank. Moi, je mise sur l’intelligence artificielle. Ya qu’ça qui peut t’sauver.

Ça m’posait plutôt deux problèmes : l’intelligence : l’artifice. On pouvait pas m’injecter ça sans m’dénaturer.

— Ça s’injecte, objecte Bernie.

— Ça promet pas non plus.

— J’suis d’accord avec toi.

Alors on a oublié la kolok. On n’était pas d’accord pour les mêmes raisons, mais on était d’accord, ce qui renforçait une amitié déjà solide. C’était l’époque où Anaïs fréquentait Omar Lobster dans un lit commun et clandestin. On parlait d’inceste, mais on n’avait pas de preuves. Ça écœurait Bernie qui avait connu une sœur lui aussi, mais dans un séminaire où elle était femme de chambre, ce qui tombait bien. La perspective de tomber sur Omar Lobster dans l’ascenseur le rendait sensible à ces histoires du Sud. Il osait pas en parler à Anaïs qui de toute façon le foutait à la porte dès qu’elle arrivait. Il s’attendait à rencontrer le papa de la kolok dans l’escalier qu’il prenait pour éviter que ça s’passe dans l’ascenseur. Il atteignait la rue dans un état inquiétant et rejoignait ses pénates dans la précipitation. Sally était persuadée que mon café était pollué. Sans preuve.

— Zappe ! dit Anaïs parce que le visage d’Omar Lobster expliquait qu’il n’avait pas l’intention de sauver l’homme, mais qu’il était sur le point de le faire, que c’était déjà fait s’il obtenait l’autorisation de mener à son terme une expérience qui avait toutes les chances de coïncider avec la Réalité.

C’était l’Idée centrale, le Pivot du Milieu. Elle avait fort à faire avec l’Imagination et les autorités, qui étaient en phase sur ce point avec l’originalité chinoise, mettaient en garde les rêveurs qui se prenaient déjà pour des utilisateurs fidèles. Mais l’Idée était partagée par tout le Monde, y compris le commun des mortels qui pouvait s’en passer mentalement et physiquement, et même logiquement, contrairement aux happy few. Bernie et moi on était plutôt communs. On pouvait pas dire le contraire sans se ridiculiser aux yeux de nos semblables. Toutefois, on était : je dirais : rattachés à l’autre Monde par des connivences de service et même de mission. Il avait été cet homme et je le serais de nouveau si la kolok tenait ses promesses. Mais Anaïs ne voulait pas en parler, ses rapports avec Omar Lobster étant purement sexuels, avec des traces d’amour certes, mais sans attachement excessif. Vous voyez comment on passe de l’Idée à l’Idéal.

— Vous êtes trop cons pour comprendre que c’est du solide cette fois !

On s’en foutait, nous, que ce soit du solide ou qu’au contraire Anaïs se mît le doigt dans l’œil une fois de plus. On avait la chance inouïe d’être les amis de la femme qu’Omar Lobster considérait pour l’instant comme son idéal féminin. Ça nous rapprochait.

— Et si la kolok, prêchait Bernie, c’était exactement ce qu’il faut à Frankie ?

— Et si c’était pas ce qu’il faut ? rétorquait-elle.

Ça rendait le dialogue improbable. Bernie décida de la suivre. Il finirait bien par tomber sur Omar. Il l’appelait déjà Omar. Il anticipait.

— Vous mêlez pas d’mes problèmes sexuels, les gars !

On savait pas que c’était des problèmes. On l’apprenait. Ça laissait Bernie sans voix. Et ça m’gênait.

— J’viendrais pas demain, dit-elle en sortant.

Elle était sortie. Bernie souriait en m’enfilant le contenu des seringues.

— Tu t’rends compte, Frank ? Si ça t’sauvait...

Il pensait qu’à lui, l’égoïste. Ça l’rendait enthousiaste à propos d’une substance qui serait sans doute sans effet sur la décomposition avancée de Frankie qui espérait tellement que ça lui faisait mal au cul.

— Dis pas d’connerie, Frank !

Il devenait pensif comme Rodin.

— J’savais pas qu’c’était une bonne sœur, dit-il.

— C’est pas une bonne sœur, Bernie !

— T’as une autre solution ?

— J’en ai pas, Bernie. Mais ya pas d’problème.

— T’appelles ça d’la malchance !

C’était tout l’contraire, je sais. Il se mit à planifier la journée du lendemain. Il ferait le pet dès six heures du matin, ce qui l’obligeait à se lever à quatre, Sally ne poserait pas de question. Elle en pose jamais quand elle dort sous l’effet du Dormidor. Il laisserait un mot, prétextant que l’grossiste il exagérait avec ses hausses de prix qui correspondaient pas avec l’actualité. Sally adorait qu’il prît ce genre d’initiative sans la réveiller. Y avait vraiment pas de quoi se tracasser.

— Je m’tracasse pas, Bernie ! Je cogite sur autre chose.

— Quoi par exemple ?

Je s’rais seul, non ? Une journée sans voir personne, ça s’rait peut-être long, voire tragique. Qui me borderait ?

— Frank ! C’est ton avenir ! Imagine !

Je n’imaginais rien d’autre que l’attente intolérable. Bernie consulta les automatismes de l’appareillage. C’était écrit en rouge pour faciliter la compréhension. Il s’appliquait à saisir le sens exact et répétait les gestes avec des commentaires généraux qui n’engageaient pas sa responsabilité. Je sentais son humidité et sa tiédeur. Il activait sournoisement les secousses, par paliers différentiables, comme s’il s’adressait à moi, instillant la joie de la trouvaille qui plie le texte à l’endroit de sa signification profonde.

— C’est bon, Frankie. Tout est O.K. Si j’me suis pas gouré, tu vas dormir jusqu’à après demain. Anaïs s’ra pas surprise de te trouver au lit.

— Mais j’vais avoir la dalle en plein sommeil !

J’avais déjà souffert de ce symptôme. Je savais de quoi je parlais quand j’en parlais à un ami qui m’abandonnait sous prétexte qu’il avait trouvé le moyen de me sauver.

— Mais de me sauver de quoi, Bernie !

— De toi-même !

C’était plus une parole d’ami, ça ! J’pouvais pas être à la fois son ami et mon ennemi. Tu saisis l’incohérence ?

Bernie se durcissait facilement au contact des contradictions. Il augmenta une dose dans une proportion qui me fit craindre le pire.

— Une journée sans nourriture terrestre, Bernie !

— T’as pas besoin de manger tous les jours !

Il était dans l’économie maintenant !

— J’ai peur, Bernie ! « Ils » vont en profiter. Tu les connais !

Ses bisous ne me réconfortent pas. Il s’est encore trompé au sujet de ma tête et il la tourne vers la fenêtre qu’il va laisser ouverte pour que je meure pas asphyxié par mes pets et ma mauvaise haleine. Anaïs comprendra.

— Pour une fois que j’agis intelligemment, dit-il en me bordant alors que c’est pas l’heure.

S’il avait raison ? Si j’étais sauvable, comme une feuille morte qui reçoit la chlorophylle d’une feuille vivante qui devient morte et qui reçoit à son tour...

— Tu sais c’que j’fais, là, Frankie ?

— ... ?

— Je m’concentre !

Le silence m’envahit alors. Je ne le voyais plus. Je sentais ses excrétions de surface comme si j’y étais. Il réfléchissait alors que ma pensée laissait la place à des activités organiques que l’imagination met à profit pour installer sa topographie euclidienne.

— Dis pas n’importe quoi, Frank ! C’est la première fois que je sauve un ami.

— Qu’est-ce que t’en faisais avant, Beurnieux !

Il se redressa comme une barre sous l’effet du muscle.

— Tu sais c’qui t’dit, Bernie Beurnieux ?

— La même chose qu’hier, je suppose...

Tout le monde peut pas s’appeler Frank Chercos. Beurnieux, c’était le nom qui était marqué dans le testament. J’y pouvais rien, moi ! On peut pas être et avoir été. Voilà ce que m’inspirait la peur de me retrouver seul en plein sommeil artificiel. Il avait pensé aux p’tits plaisirs tachycardiaques.

— Une fois toutes les deux heures, dit-il en sourdine. Des fois qu’ça s’rait pas trop.

Ça pouvait pas être trop. Pas pour le vieux Frankie qui était en overdose par rapport à la moyenne. Il avait mis aussi de la musique. Pour le reste, il savait pas. La suite du mode d’emploi était en hakka, le seul dialecte chinois qu’on n’enseignait pas à l’École de la Magistrature.

— Va savoir pourquoi ! fit Bernie que la tristesse envahissait comme chaque fois que ses chères études le rappelaient à l’ordre. J’te laisse, Frank. Dors bien.

 

Le soir, quand on me laissait seul avec mon mal et que le mal prenait un sens, je m’tordais les couilles jusqu’à l’évanouissement. Mais ce soir-là, j’avais pas d’inspiration. J’observais le goutte-à-goutte sans compter les gouttes. Si je voulais dormir au-dessus de la rue, par principe contradictoire, j’avais intérêt à me déplacer sur la plate-forme avant que les substances m’envoyassent chez Somnus qui m’attendait à bras ouverts parce qu’il avait du boulot pour moi.

J’étais bien, là-haut. Je savais combien ça me coûtait. Mais qu’est-ce que je pouvais me payer pour faire comme les autres ? Rien. Y avait rien d’autre sur ma liste des produits récréatifs. J’étais pas le seul. Je pouvais voir d’autres plates-formes immobiles au-dessus de la rue, des gens qui sortaient pas avec les autres et les autres impossibles à identifier avec exactitude. On communiquait pas, sauf par signaux optiques, sans conventions, sans rien pour nous rapprocher mentalement. Ça ne voulait rien dire. Comment inventer les protocoles sans au moins une contribution commune ? Je réfléchissais à ça tous les soirs avant de m’endormir.

 

Le surlendemain, Bernie s’est amené avec une dose de kolok. Omar Lobster n’avait pas vu d’inconvénient à participer à l’expérience. Il souhaitait me connaître, mais il était en tournée pour récolter des fonds destinés à aller au bout de sa découverte. Bernie n’était pas peu fier de fréquenter un futur Prix Nobel. Je le soupçonnai d’avoir un négoce en vue.

— Il s’rait pas indifférent à la rentabilité, me répondit-il.

— Il te l’a dit ?

— Devine !

J’avais plus le temps de deviner. Je devinerais après. Bernie suivait scrupuleusement les instructions qu’Omar lui avait répétées au cas où il aurait affaire à un con. Ça leur avait pris un temps fou, mais maintenant Bernie allait plus vite parce qu’il avait l’habitude.

— J’y ai pas touché, Frank ! C’est pas fait pour moi, ces trucs !

— C’est toi qu’es pas fait pour les trucs, Bernie !

On riait de bon cœur. J’étais fait, moi, pour ces trucs. Depuis le début. Est-ce que j’aurais commis une erreur de jeunesse sinon ? J’tenais plus en place.

— Tu vas l’abîmer ! grogna Bernie qui voulait que ça se passe bien, histoire de pas décevoir le savant à qui il avait laissé une impression d’inachevé.

Il calculait. Y avait quelque chose à calculer. Il consultait l’écran avec inquiétude. Si ça se passait mal, l’expérience n’était pas concluante.

— Tu sais ce que ça veut dire, Frank, pour toi et pour moi ?

J’craignais de trop l’savoir. Fallait que je me tranquillise mentalement, avec des moyens si fragiles que ça augmentait mon angoisse de l’échec. Bernie travaillait dur avec sa tête. Je pouvais pas l’suivre dans cette direction, mais je promettais de revenir avec les données que le savant attendait de nous.

— Il attend pas vraiment, précisa Bernie au cas où j’étais en train de m’emballer.

Toujours la note de morosité qui empoisonne les zones encore intactes du cerveau de Frank ! Ça n’en finissait pas de me donner des raisons de brûler les étapes. Mais Bernie tenait aux étapes comme s’il avait compris à quoi ça servait de fragmenter le plaisir dans le cadre de l’expérience scientifique. Il me donnait du fil à retordre pour me faire patienter. Et je tordais. Je tordais !

— Me v’là ! dit Anaïs en entrant sans sonner, comme d’habitude.

Tantôt elle me surprend la bite à la main, tantôt la seringue. Ce matin, c’était ce truc compliqué que Bernie avait du mal à comprendre. Il suait. Anaïs commença par gueuler.

— Si c’est Omar qui te confie une expérience scientifique, j’veux bien aller me jeter dans le fleuve !

— Si tu t’jettes dans l’fleuve, dit Bernie qui perdait en concentration ce qu’il gagnait en humour noir, Omar m’en voudra à mort.

— Y t’en voudras pas si c’est des blagues !

 

Ça glissait. Je voyais. Bernie avait besoin de mes encouragements. Ya pas d’expérience sans la possibilité du fanatisme. Omar l’avait prévenu : si je m’améliorais au point de redevenir l’être social que j’avais pas su être quand l’occasion m’avait été donnée, je deviendrais un fanatique : un kolékolok pour être plus précis sur le plan du lexique que la colocaïne ne manquerait pas d’inspirer à ses activistes distingués. C’était pas une seringue : il fallait appeler ça un injectokolok. Le kolokon, c’était moi. J’en étais fier.

Anaïs ne se calmait pas. Elle me fit deux œufs au plat que Bernie plaça loin de ma tête comme d’habitude. Il était con sans la kolok, ce qui allait être le cas d’une partie de l’humanité, soit à cause des incompatibilités, soit parce que des doctrines s’élèveraient pour dénoncer les dangers de l’innocuité. J’espérais seulement me trouver du côté de ceux que la nature avait préparés pour supporter les bienfaits de cette substance qu’on devait peut-être à un connard qui l’avait découverte par hasard, comme Goodyear la vulcanisation du caoutchouc.

— Toujours la critique avant les bœufs, dit Bernie. C’est pas comme ça qu’on arrive.

Il voulait dire que lui, il y était arrivé parce que ses bœufs étaient devant. Mais ils avaient toujours été devant ! Alors que je souffrais de les avoir après !

— C’est un mec comme il faut, dit-il en parlant d’Omar Lobster des fois que je confondrais avec un autre.

— J’suis d’accord avec vous, Bernie ! caqueta Anaïs qui jetait de l’huile sur mes œufs.

Elle aimait bien qu’on la suive, Anaïs, dans ses choix comme dans ses coups de dés. Bernie la reluquait comme s’il avait les moyens, les intellectuels comme les autres. Il reluquait sexuellement tout ce qui pouvait lui servir à quelque chose. Ça le poussait loin, des fois.

— J’crois qu’j’y suis ! s’écria-t-il en me lâchant dans le vide.

Il jubilait, le vieux Bernie. Anaïs s’approcha comme si elle connaissait le truc qu’on vous enfonce dans la tête à la place des clous.

— Ça se visse ? dit-elle pour me faire mal.

Ya rien de plus pénible que la sensation d’être vissé au mauvais endroit. Je prenais au sérieux ce qui était destiné à me faire marrer après coup. Ils se mirent à rire en même temps. J’aurais quand même préféré qu’Omar Lobster soit là pour assister Bernie. Il tourna vers lui ce qu’il prenait pour ma tête et parla dedans.

— J’ai jamais vu un mec aussi con ! marmonnait Anaïs.

Mais pour Bernie, l’ossicon, c’était forcément moi. Il se préparait maintenant à injecter le réseau de substances le plus complexe qu’il avait eu à injecter dans quelqu’un de sa vie ! C’était peut-être pas si compliqué que ça, mais ça le rendait lourd comme du métal enrichi. Plus tard (j’anticipe), Gor Ur se servirait des mêmes instruments et des mêmes personnes pour injecter dans le corps social son urine de gorille. D’où la Sibylle, vous comprenez ?

— Non, on comprend pas, fit Bernie qui hésitait devant l’adversité substantielle.

— On comprend pas tout, m’encouragea Anaïs qui au fond m’aimait bien.

Ça clochait en surface, mais c’est en surface qu’on voyage toujours, même quand on est au fond. Elle plaça les œufs sur mes lèvres. C’était une manière de détourner la douleur des fois que ça s’rait douloureux, ce qu’ignorait Bernie qui reconnaissait avoir eu une absence pendant les explications documentées d’Omar Lobster.

— Ah ! S’il m’avait consacré tout son temps !

Bernie ne savait pas à quoi diable Omar Lobster avait consacré cet autre temps. Mais il y avait du monde dans ce laboratoire clandestin qui avait pignon sur rue. Il avait reconnu personne à part lui-même.

— On peut pas être plus con ! fit Anaïs qui trempait des mouillettes dans mes jaunes.

Bernie me jeta un regard de commisération. D’après lui, je dépassais les bornes sans faire exprès, ce qui est caractéristique du con de base. J’étais naturel, mais pas gâté. Il avait rien d’autre à dire me concernant et il confiait ça à Anaïs qui m’adorait !

— J’y vais ? me demanda-t-il comme si c’était à moi de décider.

— Surprends-moi, mais avec classe, Bernie !

Anaïs se tordait. Ses mouillettes me mouillaient.

— T’as rien senti ? fit Bernie comme s’il prévoyait un malheur.

Je fis non de la tête.

— C’que t’es doué, Bernie ! s’esclaffa Anaïs qui n’arrêtait pas de me mouiller avec ses mouillettes.

J’avais du jaune à la place de la bouche et du vert à la place du cul.

— La kolok, c’est vert, dit Bernie qui tournait vers lui ce cul béni.

Il aurait reconnu un cul par temps de brouillard tellement il se sentait bien au volant.

— Ça fait d’l’effet ? dit sa voix blanche comme le papier sur lequel elle écrivait.

Ça m’faisait l’effet de pas en faire, ce qui intensifia les tensions sur le visage déjà lifté de Bernie qui dépensait des fortunes pour pas vieillir avant d’être vieux.

— On est dans les temps, dit-il sans y croire.

Mais on l’était. Omar Lobster avait donné cette indication précieuse, des fois qu’on s’rait trop pressés, ce qui arrive quand c’est l’angoisse qui justifie l’abus de substances alors que dans le cas contraire, on patiente. C’est bien connu.

— Omar ne se trompe jamais, confirma Anaïs.

— J’suis pas amoureux, moi, dit Bernie qui noircissait.

— C’est gentil pour Sally ! couina Anaïs.

La solidarité féminine. Faut faire avec. Si on était solidaires, nous, les mecs, ailleurs que dans un stade où on finit dans l’extrémisme, ça se passerait peut-être mieux au niveau du travail et des loisirs que dans l’égoïsme et la jalousie.

— Ta gueule, Frank ! Tu vas rater l’moment !

— Ça s’rait dommage ! ricanait Anaïs.

Dans le miroir, ce type, c’était moi. Je me reconnaissais. Pas de problème de ce côté-là. Moi c’est moi et les autres c’est des cons. Je m’voyais me voir, dit quelqu’un. Ya pas plus vrai. Mon décor à moi n’avait rien à voir avec la verdure et les douces coulures de l’eau qui prétexte la nudité et finit dans un reflet somme toute infidèle et exact. Des subtilités de la conversation à usage intime. Ça m’parlait plus. J’avais commis une erreur de jeunesse et plus rien ne me parlait comme mon aspect de poubelle sentimentale.

— Y va pas pleurer ! fit Anaïs. Hé ! Bonhomme !

On pouvait pas dire que je pleurais. Je serrais les fesses.

— Justement y faut pas les serrer, dit Bernie qui aspirait les coulures avec une précision de tireur couché.

— J’veux bien donner mon avis, proposa Anaïs qui donnait des signes d’impatience sans se faire prier.

— J’ai pas b’soin qu’on m’pousse ! cria Bernie.

Il retourna ce qu’il prenait pour ma tête pour me parler les yeux dans les yeux.

— J’crois bien que t’es une exception, Frankie.

— Ou alors t’as pas dosé ! criai-je à mon tour.

— Ça devait finir comme ça ! prophétisa Anaïs qui avait du lait sur le feu à une époque où on le mettait plutôt au frais.

— J’y crois pas, merde ! m’écriai-je comme si le rideau tombait.

Bernie me considéra comme si, au fond, j’étais le seul coupable de cet échec.

— T’as une sensation ? Réfléchis !

Je réfléchissais, mais je sentais rien à part les mouillettes qui continuaient de me mouiller.

— C’est pas possible ! répétait Bernie en se frappant les cuisses.

— Si, c’est possible, dit Anaïs. La preuve.

J’ai toujours été une espèce de preuve du contraire. J’en ai reçu, des coups, à cause de ce défaut de constitution.

— Et l’autre qu’est pas là pour aider ! dit Anaïs en levant les yeux.

Tu pouvais pas aller plus loin que le plafond, sinon le héros John Cicada t’aurait reproché une fois de plus de fonder ta critique sur des hypothèses dont personne ne voudrait.

— Il est en tournée, d’accord, fit Bernie. Mais qu’est-ce que ça lui coûterait, hein ?

Il aspirait. La sonde remontait dans le colon et ça inspirait ma prostate.

— T’es sûr qu’il s’est pas foutu d’ta gueule ? demandai-je sans attendre de réponse.

— Omar, se foutre, vraiment ! répondait Anaïs.

On en avait vu d’autres, non ? Pourquoi pas de la fausse kolok ?

— Ou une kolok qui n’y peut rien, Frankie…

Il allait me demander de me résigner jusqu’à la prochaine expérience qui aurait lieu en présence d’Omar Lobster. C’était quand ?

— On peut pas savoir avec lui, dit Anaïs qui redevenait indifférente et lisse quand elle n’était plus concernée.

— Il n’a rien promis, Frankie, dit Bernie qui s’exprimait dans la pitié et la fatalité.

— D’abord c’est qui, cet Omar Lobster ! criai-je sans réussir à sortir des contentions d’une autre chimie à laquelle j’avais droit en tant que citoyen de ce monde de merde !

Anaïs ouvrit la bouche comme si elle allait crier elle aussi.

— Ouais, c’est qui, ce mec ? dit Bernie qui n’y croyait plus.

Anaïs secoua une tête animée par le mépris qu’on peut légitimement éprouver pour les ingrats. Elle ne dit rien. Le jaune était intact et le blanc croustillait.

— Comme tu les aimes, mon Frankie.

— Comme tu les aimes, mon Frankie ! singeait le vieux Bernie qui avait passé l’âge des simagrées.

 

On n’avait plus rien à faire, alors on faisait rien. L’après-midi était chaude et claire. Les gens appréciaient une tranquillité qu’aucun communiqué ne menaçait de propagande, ni dans un sens ni dans l’autre. Ça glissait comme si ça avait toujours glissé. Bernie était avec moi sur la plate-forme. Il reluquait des scènes intimes à travers une lentille d’approche. Ça lui donnait un air d’Érich von Stroheim, « l’homme que vous aimerez haïr ».

— Faut croire, disait-il. Ça s’appelle l’adversité, Frankie. Ça n’arrive pas à tout le monde. Mais des fois, ça grandit l’être qui se cache dans l’homme.

Moi je me cachais dans l’être, ce qui m’interdisait certaines faveurs comme la maison secondaire et les aventures d’un soir. Bernie pouvait pas comprendre ça. Il s’obstinait et ça lui réussissait. Si je m’obstinais, comme cette après-midi-là, je donnais tort à ses principes et ça le plongeait dans les idées noires. Il aurait mieux fait d’arrêter de me fréquenter. Anaïs ne demandait que ça pour m’avoir à elle seule et crier à la face du Monde :

— Je l’ai ! Je l’ai !

Comme si j’étais son premier enfant. Un message de John Cicada disait : « J’ai été obligé de la tuer. C’était une bonne scientifique, mais elle était devenue complètement schizophrénique… »

On n’était pas obligé de l’être totalement, si je comprenais bien ce que m’enseignait cet homme admiré de tous pour ses prouesses de conquérant invaincu autant par l’adversité que par les mauvaises intentions qui conditionnaient toujours ses départs vers le Métamonde et les futurs studios de l’imagination collective. On avait cette part de peur primitive qui nous déconnectait de la Réalité et tout le reste pouvait à n’importe quel moment tenter l’aventure de la pire des douleurs qu’on puisse s’infliger : la vérité.

 

— Zavez jamais vu un paralo?

C’était Bernie qui gueulait dans la rue. Il poussait mon fauteuil qui n’était pas un modèle du genre ni celui des Services Sociaux. J’avais pas droit à un fauteuil normalisé parce que j’étais censé marcher sur les pieds et non pas sur la tête. Bernie avait bricolé ce véhicule qu’il fallait forcément pousser 1) parce qu’il pesait son poids de ferraille et d’arguments 2) parce que rien n’était prévu pour que l’usager agisse sur les roues. C’était pas moi qu’on regardait et Bernie le savait bien. Seulement, il avait son orgueil à défendre, comme si les gens pouvaient penser qu’il était le constructeur et que j’étais la victime expiatoire. Il avait jamais vu autant de connards que depuis qu’il s’était mis en tête de me balader pour me changer l’air. C’était d’ailleurs contraire aux avis médicaux.

— Si vous le sortez, avait prévenu le carabin, il prendra goût et vous fera chier pour le restant de vos jours.

— « Ils » peuvent calculer la quantité de merde, mais ils sont pas foutus d’me dire combien il me reste ! s’étonna Bernie aussitôt.

Anaïs ne voyait pas d’un bon œil ces sorties qui menaçaient le fragile équilibre qu’elle avait installé dans mon existence. Elle aidait à la manœuvre, mais sans conviction ni enthousiasme. Elle n’allait pas plus loin que le trottoir d’en face, une manie que Bernie pratiquait encore dans sa rue. Je lui servais de thérapie. Voilà ce qui agaçait Anaïs.

Et dans la rue, Bernie, qu’on pouvait pas confondre avec un clodo ni un flic vu son apparence vestimentaire, Bernie engueulait les passants qui osaient porter un jugement visuel sur notre équipage singulier.

— Qu’ça soit singulier, j’veux bien ! Mais pas con !

Il aurait apprécié un peu de reconnaissance, d’autant que le temps passé à me promener était pris sur celui qu’il passait à gagner du pognon. Sally était d’accord avec lui, me disait-il.

— Ya qu’Anaïs qui fait chier !

Anaïs faisait pas vraiment chier. Elle s’inquiétait pour ma gorge, par exemple, et pour le risque de collision avec un planchiste à roulette. Elle craignait aussi la bagarre que Bernie pouvait déclencher sans problèmes, ceux-ci survenant au moment de désigner l’adversaire que j’étais tout désigné parce que selon elle, il prendrait la fuite. Du coup, les provocations de Bernie à l’égard du public prenaient une tournure passablement dangereuse. J’étais pas fier, mais je trônais, au cas où j’aurais à me confronter avec forcément plus destructeur que moi. Seul le port d’arme prohibée pouvait me sauver. Bernie avait pensé à un Dillinger. Mais on trouvait plus ce genre d’arme de destruction à l’unité. Il fallait multiplier les contacts douteux et risquer d’attirer l’attention des autorités qu’on pouvait pas attirer sans les ennuis qu’on ferait mieux de pas attirer si on avait l’intention de vivre en paix. Mais Bernie est têtu.

— Un problème, une solution, disait-il.

Il voulait dire qu’en général un problème a plusieurs solutions et qu’il faut en choisir une si on a encore l’intention de le résoudre malgré la nature des solutions et particulièrement celle qu’on a tendance à choisir pour des raisons personnelles. Chez Bernie, ça s’appelait le plus court chemin. C’était comme ça qu’il gagnait plus de pognon que les autres, par exemple.

Les raisonnements de Bernie n’étaient jamais convaincants à 100%. Je jouais avec le feu et celui-ci me prévenait que je finirais par ne plus inspirer la pitié. Bernie connaissait un paralo,

— …un vrai, précisa-t-il au cas où je me serais mis à croire que j’en étais vraiment un, pas seulement dans ma tête, voulait-il dire…

un copain d’enfance qui avait buté sa gonzesse parce qu’elle le faisait chier. C’était une gonzesse tout c’qu’il y avait de plus normal, avec des jambes et des seins, ce qui suffisait pour ne pas la confondre avec autre chose. Et Bernie était de ceux, fort nombreux, qui confondaient pas. Le paralo en souffrait sans rien laisser paraître de sa colère. Il avait buté son objet sexuel et celui qui s’en servait sans tenir compte de l’opinion que le propriétaire pouvait avoir de lui après un pareil comportement. Il était mort à cause d’une injection légale et suite à un procès qui en avait inspiré d’autres.

— D’autres paralos ?

— Des autres qu’en avaient marre d’être le jouet des caprices de LA femme !

— Putain, Bernie ! Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

Moi, j’avais une erreur de jeunesse pour expliquer pas mal de choses. Mais Bernie ? Qu’est-ce qui expliquait ses jugements définitifs ? Il en parlait jamais.

— T’as tout d’même pas l’intention de tuer Sally ?

Il poussait. On arrivait. On attendait. On revenait.

— Tétipa heureux, mon Frankie !

Il buvait raisonnablement, à la limite de la cirrhose et de la conversation décousue, toujours en dessous du client et au-dessus des lois. On finit par tomber sur un type qui n’avait pas le sens de l’humour s’il avait dépassé ses limites. C’était à la rate qu’il avait mal. On en parlait ou il détruisait le fauteuil, ce qu’il y avait dedans et le mec qui ne poussait plus. On était sous les tilleuls et les nurses avaient fui. Bernie nettoyait ses lunettes avec un mouchoir douteux et les reposait sur son nez pour observer le type qui boxait le même nez à l’anglaise. Ça saignait comme si ça n’allait jamais s’arrêter. Enfin, les yeux de Bernie clignotèrent :

— Vous s’rez pas Omar Lobster ?

Le type ne parut pas étonné :

— J’vous ai r’connu, moi ! dit-il sans cesser de boxer.

C’était-y une bonne raison de saigner Bernie ? Je savais pas tout moi.

— J’suis vraiment content de vous revoir, Omar ! couina Bernie avant d’aller valser dans un fourré où il disparut corps et âme.

Omar Lobster fit mine de me crocheter du gauche. J’eus un spasme si douloureux qu’il s’excusa.

— C’est la kolok qui vous a détruit, hein ? me demanda-t-il comme s’il s’adressait à un cobaye.

J’croyais qu’elle me sauvait ! Bernie s’était encore livré à des manœuvres lucratives sans m’donner la part qui me revenait, si je puis dire.

— C’est une sacrée merde, dit Omar Lobster.

Un papillon signala le crâne de Bernie puis disparut dans les branches.

— C’est pas au point, confirmai-je.

— Ça le s’ra jamais ! grogna Omar Lobster que j’énervais de toute façon.

Bernie aussi avait une opinion sur la kolok. Il sortit du buisson pour exposer les faits.

— J’ai rien dépensé, expliqua-t-il. Mais reconnaissez que c’est pas au point, comme substance mirifique.

Bernie prenait jamais de risque avec le contenu d’une conversation. Omar Lobster venait de reconnaître l’échec de la kolok et Bernie en profitait pour donner un avis concordant parfaitement avec celui de son adversaire. Or, le poing d’Omar Lobster s’écrasa encore sur son visage perplexe. Bernie ne comprenait plus.

— J’en veux pas, de votre argent ! dit-il comme s’il savait que Bernie apprécierait l’attention.

— Alors quoi ? dis-je en me protégeant le nez avec une couche-culotte.

Omar s’effondra. Maintenant, il voulait inspirer la pitié. Bernie se regonfla à bloc. Il exigeait une explication non seulement cohérente, mais surtout valable.

— Anaïs m’a quitté, pleurnicha Omar Lobster.

— Ça alors ! fit Bernie.

J’étais gonflé qu’à moitié de ma capacité, mais je voulais en savoir plus.

— C’est pas une raison pour vous en prendre à nous ! rugis-je. Non mais des fois ! Un paralo désargenté et un bénévole qu’est même pas payé !

— J’en avais besoin, dit Omar Lobster qui se cachait le visage. Je sais bien que vous êtes deux pitres. Anaïs m’a parlé de vous en détail.

— Ah ! La salope ! fit Bernie en serrant les poings.

— Un faux paralo et un proxo minable. Pas de quoi transformer le Monde en camp de vacances.

Anaïs n’avait pas fait que nous trahir. Elle nous avait désignés.

— Faut pas s’fier aux apparences, dit Bernie qui commençait à se marrer.

Il avait pas l’intention de sauver ma réputation. Il ramassa sa casquette et la reposa scrupuleusement sur sa tête de pauvre type qui vient d’écraser les fraises du voisin qu’il avait pas choisi de fréquenter assidûment. J’pouvais pas en dire autant. Ça m’diminuait. J’aime pas ces situations où c’est moi qui joue gros parce que je suis le dernier des cons.

— Faut que j’me remette à bosser, dit Omar Lobster qui n’avait plus l’intention de nous frapper.

On lui avait rien fait, après tout. Il avait qu’à s’en prendre à Anaïs, sans la détruire parce que j’en avais besoin. Question de survie. Quant à la kolok, qui c’était le plus désolé, le savant fou qui avait inventé une merde de plus ou le chouyosique qui n’avait plus d’espoir ?

— J’vais passer à l’ennemi, déclara Omar Lobster.

— Les Chinois ! fit Bernie qui en revenait les poches pleines.

Je me levai alors que personne me l’avait demandé.

— J’suis votre homme ! proclamai-je.

— Un Noir ! fit Omar Lobster.

— Non, dit Bernie qui se mettait en berne. Une femme.

Omar Lobster avait une tête à tenter l’aventure.

— J’croyais… bafouillait-il. Anaïs m’avait dit…

Je lui montrai ma queue.

— C’est une erreur de la nature, dit Bernie qui allait vite parce qu’il n’était pas fait pour expliquer dans le détail.

Omar Lobster appréciait. Il n’en revenait pas.

— Du Brésilien, dit Bernie qui allait vraiment trop vite.

— Et du bon ! s’écria Omar Lobster.

Il montra sa fente.

— Alors… fit Bernie… Anaïs est un h…

Ça lui faisait quoi, à Bernie, d’être exactement ce qu’il était ? Il allait peut-être nous proposer de monter un cirque.

— Faut qu’j’en parle à Kol, dit-il en se tenant le menton.

— Qui ? fit Omar Lobster.

— Un collègue. Kol Panglas. Vous comprendrez. En fait, Sally est un androïde. J’en fais ce que je veux. J’ai une mission. Vous comprendrez.

 

Jusque-là, tout ce qu’il avait fait, Omar Lobster, c’était d’inventer la colocaïne qui devait être la seule drogue inoffensive du Monde. Il avait réussi à en faire une drogue, mais il avait échoué sur la question de l’innocuité. Ses rats étaient les plus demandeurs de l’expérience pharmaceutique universelle.

— Normal, dit Bernie. Vu la promesse.

— Or, dit Omar Lobster qui retrouvait sa conscience professionnelle où il l’avait laissée, sur le comptoir que Sally peuplait de petits verres, l’organe est concerné autant que le mental.

— Tu marches, toi ? fit Sally que rien n’étonnait si elle avait des doutes.

— C’est donc une drogue comme les autres, concluait Bernie qui nouait son tablier.

Il avait plutôt l’air inquiet : si Sally apprenait qu’il la faisait passer pour un androïde aux yeux d’un savant qui finirait par décrocher le Prix Nobel : il pouvait dire adios aux lieux communs de son existence : à commencer par le lit : puis la table : et enfin le comptoir. Ça f’rait beaucoup pour un seul Bernie dont les yeux imploraient : pitié, Frankie : lui dit rien !

— C’était quand même une idée stupide de croire qu’une drogue destinée à améliorer la perception de l’existence resterait sans influence sur les choix du pauvre con qui en a marre de survivre à ses illusions. La drogue, c’est d’abord une question d’homme, pas de projet !

— J’ai négligé le sujet, reconnaissait Omar Lobster, et l’objet s’est révolté.

Bon, on n’allait pas chercher à compliquer ce qui est déjà des complications. Sally repeupla le comptoir. Y avait du Monde. Les filles rentabilisaient le moindre désir avec une conscience professionnelle qui garantissait leur intégrité physique. Qu’est-ce que ça valait une fois que Bernie les avait brisées ? Il brisait celles qui n’avait aucune chance de faire honneur au métier. Sally surveillait les graphiques. Elle avait aucun scrupule, ce qui donnait symboliquement raison à Bernie sur la question de la nature artificielle de sa compagne des bons et des mauvais jours.

— Vous en consommez régulièrement ? me demanda Omar Lobster.

— Mon cucul me dit que toutes les deux heures.

— C’est beaucoup. C’est trop. Ça vous dérange si je vous ouvre juste pour vérifier l’état des organes. Vous me signerez une décharge. Ensuite…

— Ensuite…

— On verra pour le Mental.

Bernie se rongeait les ongles en signe de contrition. Il avait rien d’autre à donner pour l’instant puisque le fric servait à rien.

— Si, si ! Il sert ! s’écria Omar Lobster.

— Il sert toujours, admit Bernie qui rongeait maintenant les ongles de Sally.

Du moment qu’c’était pas mon fric…

— Vous avez du fric vous aussi ? me demanda précipitamment Omar Lobster.

— Les allocs, dis-je pour calmer le jeu.

— C’est bien aussi, les allocs, dit Omar Loster qui allait nous proposer quelque chose entre l’aventure scientifique et la malhonnêteté qui sauve.

Il pouvait toujours douter de l’aptitude de Bernie à construire des machines capables de compenser les invalidités des copains, mais je n’étais pas invalide, seulement persuadé de l’être. Je donnais dans la nuance, moi, alors que Bernie n’avait pas pour habitude de discuter avec les victimes de son altruisme.

— En parlant d’altruisme, Frank, me dit Omar Lobster, vous connaissez Amanda Bradley ?

Il ne s’abusait pas. Je la connaissais. J’avais même tenté de la faire chanter, mais elle se foutait pas mal que Mike apprît qu’elle avait une aventure durable avec un scientifique que l’académie Nobel promettait de récompenser pour ses travaux sur l’innocuité de certaines drogues qui seraient mises en vente libre si les preuves d’innocuité devenaient indiscutables. J’avais encore les photos compromettantes dans mes archives.

— Mike est toujours stérile ? demandai-je pour démontrer que ma conversation n’était pas étrangère aux petites misères physiologiques de mes semblables.

Et puis ça me rapprochait. J’en savais pas long sur les avantages et les inconvénients de la familiarité. J’essayais.

— Elle est intéressée par le projet, continua Omar Lobster. Voulez-vous participer ?

— J’la connais à peine…

— Vous survivrez à l’autopsie, rassurez-vous. À la déconstruction, veux-je dire !

— Il te voyait déjà mort, souffla Sally qui se méfiait dès qu’il s’agissait d’ouvrir quelqu’un.

Bernie était ravi. Il touchait rien, mais ça le rendait heureux, cette association d’un minable de l’analyse criminelle avec un savant qui dépassait les limites de l’éthique.

 

Faut ici qu’je rappelle que la Philosophie envisage les deux domaines de notre influence sur l’existence : la Connaissance et l’Action. Sous l’influence des religieux et des artistes, on a ajouté l’Éthique, associée à la Connaissance qu’elle bride en toute justice, et l’Esthétique, chargée de contenir les dépassements de l’Action. Finalement, la Philosophie, dénaturée par ces garde-fous, ne sait dire que « c’est bien » ou « c’est beau ». Si elle ne dit rien, c’est que c’est moche et mal. Ou bien elle choisit de le dire et on trinque, par exemple en expirant sous les ruines d’un combat. C’est d’ailleurs à ce niveau qu’on se bat : on est rarement d’accord sur les questions de morale et d’art, d’où les frontières, les ghettos et autres mellahs.

 

 Omar Lobster proposait une science sans limites et je m’engageais à agir sans pitié. Si c’était pas une paire, ça, Bernie était un produit de mon imagination.

— C’est Kol qui va être content ! se contenta-t-il de dire pendant que Sally s’inquiétait du rôle qu’il aurait à jouer dans une histoire dont elle connaissait la fin.

Moi, ça m’sortait de la merde. J’avais pas oublié les hyènes de K. K. Kronprinz que j’avais connues à cause de l’imprévoyance de la Sibylle. Je voulais croire que c’était de l’imprévoyance. Fallait pas qu’j’oublie qu’elle était Métal et qu’elle jouait gros face à l’Urine dont j’étais le serviteur et l’obligé, une bonne raison pour elle d’avoir pitié de moi. Ce soir-là, Anaïs consentit à dîner avec moi dans un restaurant où elle avait aimé Omar Lobster sous la table.

— T’es pas fait pour l’aventure, Frank !

— Mais ça m’fait tellement rêver !

— T’es pas fait non plus pour rêver.

J’étais fait pourquoi ? Certainement pas pour briller autrement que dans l’exploit. J’avais aucune disposition pour l’Art ni pour les métiers du Droit. La Science faisait de moi un champ d’expérience et de confiance mutuelle…

— C’est justement là que le bas blesse, Frank ! Le champ d’expérience, je veux bien. Omar est un sacré scientifique, mais question confiance, tu f’rais bien de douter de ses compétences naturelles. Il a pas non plus étudié pour que ça paraisse moins naturel.

Pourquoi me harcelait-elle ? Qu’est-ce que j’étais pour elle si elle ne comprenait pas que j’avais besoin de l’aventure même si l’aventure pouvait se passer de moi ? La télé n’arrêtait pas de donner des mauvaises nouvelles de John Cicada et de son équipage. Ils avaient maintenant des problèmes bioniques. Dans la salle, les gens s’inquiétaient sincèrement. Ils échangeaient des impressions, pas plus. Je leur en voulais de n’être que les objets d’une actualité qui se passait d’eux. Anaïs me raccompagna sur le coup de deux heures du matin. J’étais pas frais.

— T’en veux ?

Mon cucul en voulait. J’pouvais pas dormir sans. Elle se contentait de Dormidor, une merde qu’aurait pas sonné bébé Frank qui héritait des défauts de son père sans les avantages de sa mère.

— J’dormirai sur le sofa, dit-elle en secouant les draps.

— J’sais même pas quand on part, déplorai-je.

— Ah ! Ça commence pas bien, se moqua-t-elle.

J’attendais.

— J’en ai connu un qui s’est étouffé dans ses draps, racontait-elle en attendant elle aussi. Tu sais pourquoi ?

— … ?

— À cause d’un nœud !

Ça aurait fait bidonner Bernie. Au matin, j’ai savouré le premier rayon comme s’il avait le pouvoir de me transmettre son pouvoir sur la lumière. Elle dormait bruyamment. Je suis sorti.

 

Au-dessus de la rue, les plates-formes se laissaient bercer par la brise. Bernie était ouvert. Il vidait les crachoirs qui étaient revenus à la mode avec la pratique de la kolok. Il était pas désespéré, pour une fois. Un Arabe était enfermé dans la cabine téléphonique, sonné par un coup de téléphone.

— T’as réfléchi ? me demanda Bernie qui savait que je réfléchissais jamais à la place des autres.

Je m’servis un blanc. Pendant que je trempais mon biscuit, l’Arabe entrouvrit la porte de la cabine.

— J’peux sortir maintenant ?

Il avait l’air inquiet.

— Il a d’quoi, dit Bernie. Il s’prend pour Mohammed.

L’Arabe, qui était peut-être un Berbère, sortit prudemment de la cabine. Il marchait sur des œufs, en plein là où Bernie avait passé la serpillière.

— Y m’énerve depuis hier, expliqua Bernie qui attendait, ayant pris la précaution de ne pas se trouver sur le passage de Mohammed qui visait la sortie.

— T’as pas beaucoup consommé ! fit Bernie quand Mohammed passa entre lui et le juke-box.

Mohammed me salua.

— L’écoutez pas, me dit-il comme s’il commençait un poème sur la Palestine pour le terminer plus prosaïquement : il cherche la merde. Il va la trouver.

Bernie n’était pas taillé pour chercher la merde et la trouver, sauf s’il avait affaire à plus petit que lui. Or, Mohammed était digne de l’Islam : grand et décidé. Ce qui n’expliquait pas son séjour dans la cabine téléphonique.

— C’est le seul endroit où il entend des voix ! dit Bernie que ces voix avaient le don d’exaspérer.

— C’est pas des voix ! rouspéta Mohammed. J’suis pas Jeanne d’Arc !

— N’insulte pas ma religion ! cria Bernie en s’interposant entre la sortie et l’Arabe, mais plus près de la sortie que de l’Arabe qui se marrait parce qu’il se demandait ce qu’il foutait là alors qu’il aurait été plus à l’aise avec Aïcha.

Il me regardait comme si je comprenais. Dans la cabine, une voix exigeait qu’on raccroche le combiné.

— Tu vois, dit Bernie qui s’excitait en désignant la voix.

— J’vois qu’t’es un vrai con, dit Mohammed. Si t’étais pas un vrai con, t’aurais compris.

Il voulait sans doute dire que Frankie était excusé de ne pas comprendre. Bernie lui barrait la route, reculant encore pour que sa voix s’adressât aux rares passants qui préféraient aller au boulot plutôt que de se mêler à une affaire dans laquelle un Arabe était impliqué. Je les voyais courir vers la bouche de métro.

— Laisse-moi passer ! gueulait Mohammed qui me demandait ce que je pensais de Bernie.

— Passe ! disait Bernie. Si tu m’touches.. !

— Faut être con, murmurait Sally qui n’exigeait rien.

— Qu’est-ce qu’il foutait dans la cabine ?

— Qu’est-ce qu’on fout dans la cabine, à ton avis ?

— Si personne m’explique !

Bernie et Mohammed n’étaient pas d’accord sur les modalités de la fin du conflit. Bernie risquait sa vie et Mohammed la prison. Sally ne voyait pas d’inconvénient à risquer d’être veuve. Et ça ne me disait rien de risquer d’être le témoin gênant.

— Bernie ! Explique-moi !

— Ya rien à expliquer, Frank ! J’interdis qu’on parle de religion dans mon téléphone. C’est écrit en rouge. En plusieurs langues, dont la sienne.

— C’est du passé, Bernie !

Mohammed me regarda comme si je ferais mieux de me taire.

— Ce type est cinglé, me dit-il.

— On parle pas religion dans mon télef !

— Ya pas d’liberté d’expression, ici, se plaignit discrètement Sally.

L’Arabe renonça et s’approcha du comptoir. Il avait vraiment l’air désespéré de celui qui n’a pas l’intention d’aller trop loin. Il portait un costume trois-pièces. La cravate était dénouée, négligemment posée sur l’épaule.

— J’ai pas d’Coran dans ma poche, si c’est c’que tu cherches, amigo.

— Y cherche rien, dit Sally. Qu’est-ce que j’te sers en attendant que l’patron trouve des témoins ?

— Servez la même chose à ce monsieur.

On sympathisait et ça f’sait chier le vieux Bernie qui se ridiculisait, à moitié dans la rue qu’il était à ameuter des chiens qui n’avaient pas envie d’aboyer avec lui. Mohammed évoquait des subtilités existentielles.

— C’est pas des subtilités, Frank, me dit-il. C’est la vie héritée du temps, sans la religion ni l’Histoire. C’est arrivé comme ça. Je l’aime bien, cette vie. Je parle jamais de religion dans les téléphones. Ce type est cinglé. Il faut l’enfermer !

— Il l’est déjà, enfermé, dis-je parce que j’en savais long moi aussi, sur les subtilités qui conditionnent notre existence.

— J’te dis qu’c’est pas des subtilités !

— Faut pas s’énerver, conseilla Sally qui me fusilla du regard.

— Si c’étaient des subtilités, ce type me chercherait pas des histoires.

Les Chinois c’est : un seul monde, un seul rêve. Les Amerloques, qui sont moins cons, c’est : un problème, une solution. Bernie : un Arabe, pas d’problème !

— J’m’en vais ! décida Mohammed.

— Tu sortiras pas d’ici avant d’avoir présenté des excuses au téléphone !

— Y charrie, non ? fit l’Arabe.

Bernie était prodigieux dans son tablier bleu. Ses bras nus s’agitaient dans tous les sens. Il avait pas l’intention de céder. Ou Mohammed passait et Bernie passait quelques jours à l’hôpital, ou Mohammed s’excusait et Bernie ne cacherait pas sa satisfaction d’avoir démontré quelque chose que Mohammed n’était pas prêt à accepter. Frankie se demandait si Bernie le laisserait passer, lui, Frankie.

— Il a besoin d’tes yeux, fit Sally qui picorait dans un sachet.

— Y m’énerve, ce sachet ! hurla Bernie.

— Le jour où tu t’énerveras pas pour des riens n’est pas encore levé, continua Sally qui se gavait d’antalgiques en prévision d’une intimité que Mohammed voyait comme s’il y était.

— En général, c’est les Arabes qui cognent leurs gonzesses, dit-elle.

Mohammed n’en revenait pas. Il avait mis les pieds dans une interface thérapeutique.

— T’es fou toi aussi ? me demanda-t-il.

— J’pars en mission demain.

— T’es fou ! Qui je tue d’abord ?

Sally tira la première. Du 8 avec fil de laiton. En plein dans le Coran. Mohammed avait menti, ce qui donnait raison à Bernie. Enfin… il s’expliquerait. Je demandai ce que j’avais vu.

— « Ils » s’étonneront pas, t’inquiète, dit Sally qui connaissait la musique sans avoir appris le solfège.

— J’les comprends pas, ces mecs, dit Bernie en examinant le cadavre. Tu les comprends, toi, Frankie.

— J’comprends pas leur religion.

— Sans compter les subtilités, dit Sally qui rechargeait. À qui l’tour ? plaisanta-t-elle.

Bernie parlait au téléphone. Sally m’offrit un pop-corn.

— Il est jaloux, dit-elle à voix basse.

— Jaloux d’quoi ?

— Il aurait bien aimé venir. Déjà qu’il a raté les Jeux olympiques à cause d’une mauvaise grippe. Il avait le billet et tout !

 

Kol arriva une heure plus tard. Sa bagnole était en panne et il avait pris un taxi. Il aimait pas prendre les taxis à cause des chauffeurs.

— Ah, ouais ? fit Bernie qui en avait fini avec le téléphone et sa cabine.

Il avait effacé toutes les traces.

— Des fois qu’on trouve ton ADN, Frank.

Sally ajusta son dentier. Jamais Bernie ne l’avait fait autant rigoler. Y avait que Kol qui rigolait pas, parce que Mohammed respirait encore.

— Du 8 avec fil de laiton ! s’écria Sally.

— Sois pas déçue, dit Bernie. Ça arrive quand on n’est pas sûr.

Kol se pencha sur le corps qui respirait péniblement.

— Ya encore une âme là-dedans ? dit-il en découvrant le visage.

J’avais posé mon mouchoir à cause d’une grimace qui me rappelait les hyènes de Golo.

— Merde ! fit Kol. C’est un Chinois.

— T’es pas dans la merde, Bernie ! s’écria Sally.

On était tous de la même race et on l’est toujours. Frank n’emmerdait jamais les Chinois, que les Arabes, sauf s’ils prouvaient qu’ils étaient Berbères.

— Pourquoi tu l’as appelé Mohammed ? grinçait Sally.

J’avais appelé personne ! J’avais même pas eu le temps de siffler mon p’tit blanc bien d’chez nous. J’avais du sang sur le col de ma chemise. Kol y trempa un coton-tige. Encore un truc qui n’allait pas m’servir. Comme chez Emmaüs. Les boules au niveau des yeux. Si j’avais pu m’exprimer, j’aurais crié mon innocence !

— Personne n’est innocent, philosopha Kol avec une touche de sentiment artistique.

Le Chinois, puisqu’il fallait l’appeler comme ça, toussa. C’était bon signe d’après Sally qui n’avait plus envie de le tuer.

— Qu’est-ce que j’vous offre ?

Il avait pas souffert. La chevrotine avait pénétré dans son gilet de combat, pas plus loin. Le choc l’avait étourdi. Le sang ne s’expliquait pas. Ou alors c’était le mien.

— Tâte-toi, Frankie, me conseilla Sally.

J’avais rien moi non plus. Sally se palpa les fesses.

— Si j’ai rien là, c’est tout bon ! Et toi, Bernie ?

Il avait entré toute sa main droite dans une plaie qui le fendait au niveau du bide.

— Ça va sentir mauvais, dit-il.

Sally recula.

— On est où ici ? demanda le Chinois à Kol qui secoua la main pour signifier qu’il savait pas.

C’était peut-être le moment de lui serrer la pince, au Chinois. Mais Kol réfléchissait au détriment de ce type qui se faisait passer pour un Arabe.

— Montre ta technologie, lui ordonna-t-il.

Le Chinois déchira la doublure de sa veste. Y avait pas d’technologie. Rien dans le pantalon, à part ses outils. Le gilet ne contenait rien d’avancé. Kol s’en prit aux godasses. Sans succès.

— T’es sûr qu’t’es un Chinois ?

— J’ai pas dit le contraire.

— Il a raison : un Arabe n’est pas le contraire d’un Chinois.

— On est tous d’la même race !

J’peux pas m’empêcher. C’est la télé. J’veux être comme tout l’monde. Même race, même télé !

— On l’embarque ! dit Kol à ses hommes qui s’impatientaient.

À cette différence près que c’était moi qu’on embarquait.

 

On arriva au BE. J’connaissais les lieux. J’y avais poussé une brouette à la place d’un Arabe ou d’un Portugais, j’me souviens plus. Derrière moi, Anaïs semblait débiter un rapport sur les circonstances de mon arrestation.

— C’est lui qui a tiré ?

— Non.

— Alors pourquoi on l’arrête ?

— On l’arrête pas. On l’continue.

J’pouvais pas dire que j’en voyais le bout de ce tunnel provisoire. « Ils » me plongeaient dans le noir et je finissais par perdre mes repères. Puis la lumière me confisquait la cohérence et je ne voyais pas ce qu’on me demandait de dessiner. Anaïs apparut deux fois. Pendant l’interrogatoire qui consistait à poser des tas d’questions inutiles à l’enfant que j’avais été. Et dans l’avion ou le sous-marin qui nous transportait sur des lieux dont je ne connaissais que les hyènes agitées.

— Tu t’rappelles ? me disait une voix chaleureuse qui m’donnait envie de répondre pour qu’elle m’en pose encore, des questions !

Peut-être. Je veux dire : peut-être que c’est moi. Et si c’était un autre ? Si je servais à quelque chose, une fois dans ma vie, détaché à jamais de ma fonction parasitaire. C’était l’océan ou le ciel, ce que je voyais dans le hublot ?

— C’est rien, dit John Cicada. Repose-toi, fiston. Je pars pas demain.

— Quand alors ?

— Jamais si tu veux, Frankie.

— C’est chouette !

— Mais il faut que tu comprennes que tu me gâches la vie.

— Tu veux dire que si tu pars pas, c’est ma faute ?

— Comment veux-tu que je le dise, Frank ?

Une voix disait que j’avais un beau cucul. Je reconnus la Sibylle.

— Sibylle ?

— Ne l’écoute pas, Frank.

— J’y pense même plus, Sibylle.

— Mais il est là !

— Tu es là toi aussi.

— C’est pas pareil, Frank.

Puis Anaïs qui revenait avec de quoi manger :

— T’as faim, Frankie ?

— Ça dépend d’quoi ?

— J’sais pas moi ! De yaourt, de sexe, de vivre !

— J’pourrais si j’voulais !

— Doublez la dose !

— 50 par 2 ça fait 100.

 

Peut-être que j’irais jamais plus loin que le premier pas. C’était déjà une erreur et elle appartenait à ma jeunesse. J’en avais pas commis d’autres. On arrivait. Je l’sentais à l’immobilité. Le bruit des vagues finissant sur le sable m’inspirait un autre pays où je serais heureux si je m’aventurais assez loin dans son inconnu. C’était ce qu’on me demandait. On me surveillait de près. Qu’est-ce que je trahissais ? Le sol se déroba sous moi. Je quittais encore la terre. J’étais toujours accompagné. Je sentais leurs explorations crispées. La seule chose qui me restait, à part la faculté de penser, c’était cet unique sens de perception. « Ils » avaient pensé à tout. Je recevais les informations par un seul canal. Vérification :

— Frank ?

— On est arrivé ? J’en ai marre d’attendre sans savoir.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir, Frank ?

— Si on est arrivé !

— Vous ne préférez pas recevoir des nouvelles de John Cicada ?

Anaïs guettait l’erreur :

— Bonnes ou mauvaises ? Choisis, Frank.

— Bonnes. Je préfère qu’elles soient bonnes !

— Avec ou sans mensonge pieux ?

— Il ne peut pas répondre à cette question. Je regrette, Anaïs.

 

Mohammed Wang avait la tête de l’emploi : on devinait, à le voir, qu’il entretenait des rapports secrets avec la société, mais j’aurais pas pu dire de quel côté il était. En tout cas, c’était un Chinois qui pratiquait le côté spirituel de l’Islam avec une ferveur toute contenue dans le principe que Dieu est grand et qu’il reconnaît les siens.

Je me retapais lentement. La chimie cernait mon problème sans le résoudre. Le docteur Wang avait la réputation de réussir là où d’autres avaient échoué. J’occupais une chambre modeste dans un des pavillons de l’Institut Wang Wang Wang, quelque part dans la campagne pékinoise. De ma fenêtre, il m’arrivait de voir ce qui pouvait être le sommet d’un gratte-ciel, mais j’en aurais pas mis ma main au feu. Les brumes pestilentielles de la Cité nous arrivaient par vagues furieuses, se déversant dans un lieu autrement infesté par la chlorophylle artificielle d’un bois circulaire qui délimitait nos usages.

— Ne vous installez pas dans l’habitude, répétait mon carabin chinois. N’allez pas plus loin et revenez.

Je n’atteignais donc jamais le bois lui-même, interrompant mes balades hygiéniques au bout d’un chemin bordé d’aristoloche. Je m’arrêtais, les yeux exacerbés par les reflets d’une clôture de fil de fer. Wang m’observait depuis la fenêtre de son bureau. À distance, un paysan chinois se tenait prêt à intervenir des fois qu’il me viendrait à l’idée d’aller plus loin. Ça ne pouvait pas arriver, mais j’y croyais.

 

Mohammed m’interrogea une première fois dans le cadre d’une enquête criminelle où j’avais joué un rôle qui restait à déterminer. Il jugea mon existence compliquée et peu exemplaire. Frappant mon visage tuméfié, il regardait mes yeux comme si ce qu’il cherchait s’y trouvait déjà alors que je n’avais aucune sensation de trahir mes amis ni la Nation. Je m’étais battu, je le savais. Pour qui ? J’espérais confusément que ce fût pour les miens.

— Qu’est-ce que ça t’a rapporté, hein ? disait Mohammed en me tordant les seins. Des clopinettes !

J’avais une vague idée de ce que c’était, les clopinettes. Un type comme moi en vit sans se révolter contre la hausse des prix et les pertes de temps qui réduisent la vie à des nostalgies ridicules. Je me demandais ce qui était finalement arrivé à Bernie. La dernière image le montrait appuyé sur le comptoir, la main droite enfoncée dans une plaie qui saignait. Il avait du sang jusque sur les godasses. Il engueulait Sally qui montrait aux flics la chevrotine 8mm avec fil de laiton dont elle se servait quelquefois pour mettre fin à des disputes à couteau tiré entre des camés ou des demeurés. Kol Panglas m’avait menotté.

— Qu’est-ce qu’il sait ? lui avait demandé Rog Russel.

— Rien, avait répondu Kol et tout de suite ils m’avaient laissé entre les mains expertes de Mohammed Wang qui avait commencé à me tirer les vers du nez avec des instruments contondants.

C’était juste pour commencer. Les Étasuniens avaient Guantanamo, les Chinois nous faisaient tondre les pelouses de l’IWWW et tailler des rosiers qui poussaient dans le crottin de cheval. J’avais vu les chevaux et leurs cavalières. On suivait ces chemins pour ramasser le crottin. Un professeur anglais nous donnait des conseils.

— Vous connaissez Omar Lobster ?

— Comme si je l’avais inventé ! répondais-je.

Mohammed Wang ne pouvait rien tirer d’autre de ma cervelle liquéfiée par les coups. J’avais du crottin sous les ongles. Quand il en arrachait un, il grimaçait et se livrait en suivant à des ablutions dans le lavabo qui servait aussi aux chirurgiens.

— On vous veut pas d’mal, disait-il quand je revenais à la surface suite à un effondrement du corps poussé à l’extrême de la douleur.

— Qu’est-ce que vous m’voulez alors ?

Il me montrait la machine à remonter le temps. Une électrode communiquait avec ma queue. Je pouvais voir les volutes d’une cigarette. Je savais qui la fumait et elle me conseillait de dire ce que je savais.

— Si t’étais pas aussi con, disait-elle, tu s’rais pas là !

J’éjaculais toutes les heures dans un plafond éclairé à l’arc. Je voyais les volutes et les passages rapides. Puis on me ramenait dans ma chambre et on m’empêchait de saigner. Le professeur anglais s’approchait de la fenêtre et me confiait qu’à part le crottin de cheval, il n’avait aucune idée des recherches entreprises dans ce Centre. Il était payé pour soigner les rosiers, pas les hommes dont il ignorait l’anatomie.

— « Ils » ont aussi une machine d’invisibilité, me confia-t-il dans un filet de voix qui trahissait une admiration inconditionnelle.

— C’est des conneries ! expirai-je du fond de mon lit.

— Des conneries ? Regardez un peu autour de vous. Que des machines ! Vous êtes une machine ! Regardez !

Il agitait une roue qui avait appartenu à la chaise que Bernie avait fabriquée pour me sauver de l’agoraphobie qui menaçait mon bonheur. Elle tournait sur son axe, renvoyant une infinité de reflets.

— Et ça, c’est des conneries ? demandait alors le professeur anglais.

La nourriture arrivait après avoir parcouru un circuit impossible à analyser avec les moyens du bord : mon œil, mon cerveau, mes mains qui n’atteignaient pas autre chose que mes mains.

— Ya pas d’conneries ici ! s’écria le professeur anglais qui refusait de sentir le crottin en signe de reconnaissance.

Mohammed Wang m’envoyait tous les cinglés de l’Institut. Et chacun de ces détraqués possédait un fragment matériel de mon existence antérieure.

— Il est con, constatait le professeur anglais. Il se rend même pas compte qu’il est dans le postérieur !

— Joli point de vue ! soulignait Mohammed Wang.

Il agissait sur des instruments distants par l’intermédiaire d’une console qui éclairait son visage de circonstance. Je m’ouvrais comme un fruit, saignant ou urinant, je ne savais plus. Sur la vitre, l’hiver cristallisait d’autres douleurs et j’entendais ces cris sans pouvoir ne pas les écouter. Des détails me revenaient. J’en parlais. « Ils » étaient convaincus, mais c’était trop fragmentaire d’après Rog Ru.

— Ou bien c’est un agent de première importance ou bien il ne s’agit que d’un accident réseautique.

— Analysez son rapport à Amanda Bradley. La clé de ce système antisystème est peut-être là. Recommencez !

Mohammed Wang avait cette patience.

— Si je vous donne des nouvelles de Bernie, consentirez-vous à nous parler de cette femme que votre rang social ne vous autorise en principe pas à fréquenter ? Vous êtes intimes, non ?

— Je veux faire un voyage dans l’espace.

Mohammed Wang se désespérait derrière la vitre. Il se frottait le front énergiquement. Je ne voyais rien d’autre que cette énergie.

— Frank ! John Cicada s’est perdu dans l’espace avec nos 20 milliards de dollars. À cause de la jalousie. Vous comprenez, Frank ? La jalousie.

— Je connaissais Dogson. Il m’aimait bien quand j’étais petite fille.

— Vous n’avez jamais été une petite fille, Frank !

 

Le dérivé colocaïnique qu’ils appliquaient à mon cas ne permettait pas de dissocier le mental de l’anecdotique. C’était un vrai problème. Sans les connaissances documentées d’Omar Lobster, ils n’arriveraient à rien d’autre que ce récit antisystème dont ils ne contrôleraient jamais le paramétrage virulent. Rog Russel intervenait plus souvent, améliorant par palier sa connaissance du personnage que je deviendrais s’ils échouaient. Je le voyais descendre les Chinois de l’échelle sociale. Il générait une nouvelle pauvreté d’esprit, conscient que le Parti Communiquant finirait par limiter son pouvoir sur le territoire chinois.

— Frank ?

— Je suis là, Rog ! J’suis pas confortable.

— C’est une question de coussin. Apportez un coussin neuf. Ça va mieux ?

— J’suis pas c’que vous croyez, Rog ! Pitié !

— Je sais bien qui vous êtes, Frank. On va tenter de séparer l’enfant de l’homme.

— Sans douleur ? Je crains plus que la douleur !

— C’est bon signe. Vous allez me signer une décharge.

— L’enfant sera perdu, hein, Rog ?

— C’est lui ou vous, Frank. Faut accepter le destin.

— J’lui avais promis un enfant !

— Un enfant d’homme ne lui conviendra pas, Frank. C’est mieux comme ça.

— Mais je suis une femme, Rog !

J’en avais l’air mais pas la chanson. Ils commencèrent par extraire le sperme. Ça prenait un temps fou. Le plaisir doit sidérer, sinon ça devient ordinaire. J’attendais la dernière goutte dans une indifférence presque tranquille.

— C’était quoi, ces photos ?

— Quelles photos ?

— Vous aviez des photos à lui montrer. Elle n’a pas marché parce qu’elle les possédait déjà. Elle était mieux informée que vous.

— Pardi ! s’écria Kol. La femme la plus riche du Monde, hommes y compris !

— T’as un joli cucul, Frank…

Si je parlais, je m’entendais pas. Et s’ils ne savaient toujours rien, c’était que je n’en savais pas plus qu’eux.

— Bernie est mort, Frank.

— Encore !

J’avais encore des choses à apprendre sur l’existence et ses effets secondaires. Le professeur anglais revenait avec quelque chose qui brillait comme une poignée de confetti.

— Poussière d’étoiles, dit-il en versant le contenu de sa main dans mes draps.

Ça rutilait. Anaïs s’était amusée comme une folle et il en avait profité pour l’enculer. Il pointa son doigt vers le plafond où vacillait la fragile lumière d’une veilleuse.

— Il n’en saura rien, gloussa-t-il.

J’arrêtais pas d’y penser et ça faussait les pénétrations binaires. Mohammed Wang parcourait les colonnes de chiffres.

— Tirez-vous, Watson ! grogna-t-il.

On était seul pour la trois cent quatre-vingtième fois.

— Ça fait beaucoup plus d’un an si on ajoute les week-ends, dis-je en acceptant sa bite.

— C’est pas ma bite, Frank ! Avalez !

Il me donnait un sperme contrastant dont la radioactivité m’émoustillait comme une jeune fille au bain.

— On dit « au pair », Frank. Contractez le plexus.

— Vous avez des nouvelles de Bernie depuis qu’il est mort ? […] On sait jamais avec Bernie…

Mon problème, c’était la case manquante. Sans ce fragment de connexions naturelles, je ressemblais à l’homme du commun.

— Ils vous ont pas arrangé, dit Mohammed Wang.

Il constatait les dégâts périphériques. […] Rog Ru perdait patience.

— Les Chinois n’auraient pas mieux fait, dit-il pour mettre fin aux commentaires.

Je rencontrais personne à part ceux dont je viens de parler, y compris la voix qui semblait appartenir à Anaïs. Même John Cicada ne me parlait plus. Si j’entendais une autre voix, ce serait forcément celle de Dieu.

— Voulez-vous qu’on augmente le son ?

Y avait rien au bout du fil. C’était inutile de continuer, mais Mohammed Wang désignait une malformation visible seulement par calcul de probabilité. J’étais atteint, selon lui, d’une inconnue qui expliquait mon comportement.

— Dès que tu prononces le mot « inconnue », tu désignes le principe, expliquait un Chinois à une Chinoise.

Il était vieux et elle ne l’était pas. Je les voyais tournoyer avec leurs tablettes et leurs stylets. Mais je manquais de temps pour les identifier.

— Vous êtes sûr que c’est des Chinois ? demandait Kol Panglas qui n’avait pas envisagé cette possibilité.

— On n’est jamais sûr de rien, complétait Rog Ru.

On avait ainsi une idée exacte de leur influence sur la procédure de réconciliation. J’avais envie de les remercier d’intervenir en ma faveur, mais elle ne se signalait par aucune remarque contradictoire. J’étais dans le flou.

— O. K., Frankie. On vous abandonne aux tourments de Chouyon. Il faudra vivre avec, mon vieux.

Tout disparut, à part la fenêtre et ce qu’il y avait dedans. Je craignis la solitude. Elle arrivait par bouffées.

— Si tu mets rien dans le temps, Frank, il ne passe plus. Et il faut tellement de temps avant que tu t’en aperçoives que t’es déjà un cadavre avant de disparaître à tout jamais. À tout jamais, Frank ! Tu peux pas accepter ÇA !

Elle me parlait dans un instrument de communication organique. Je ne la voyais pas. Pourquoi se tenait-elle à distance ?

— La contagion, Frank. Tu veux voir la bulle ?

Elle apparaissait en même temps sur un écran. J’étais dedans et elle vivait à la tangente, parlant pour ne rien dire, comme par devoir. Mais ce n’était peut-être pas elle.

— Vous avez entendu ce qu’il a dit, non ? Faites-lui faire un tour dans l’espace le plus proche et revenez avec un être vivant.

— Ça f’ra deux milliards de dollars. Cash !

 

Ils me montrèrent la navette au cours d’une opération portes ouvertes. Je voyais pas bien à cause des gosses qui se collaient partout où j’avais envie de voir. Je pouvais pas me livrer à une analyse scientifique. Je me contentais d’observations sommaires, mais fidèles au modèle qu’ils proposaient à mon désir de vivre encore, un peu comme Bernie qui était mort sans en apporter la preuve. Il y avait des tapis partout, même sur les murs. Ça cachait bien l’imprévisible. J’obtenais la permission de m’asseoir aux commandes. Ils me jalousaient, ces gosses de merde !

— Fermez-la ! ordonna un Chinois en uniforme.

Les gosses s’approchèrent, parce que « fermez-la ! », en Chinois, ça veut dire « venez ici qu’on en discute ». Tous les connards s’appellent Confucius.

— Je vous présente Li Po Po, dit l’uniforme en me désignant.

— Li Po Po Su Xion, pour être complet, ajoutai-je en montrant mes dents d’acier à ce collectif de cuculs qui me prenaient déjà pour une victime de l’héroïsme.

— Li Po Po va voyager dans l’espace, se mit à conter l’uniforme.

Sa voix glissait sur les évènements futurs. Les Chupa Chups contenaient de la kolok. On s’y croyait.

— Li Po Po ! Dites quelque chose à ces enfants qui vous admirent.

J’avais pas grand-chose à dire. J’en savais pas plus, mais je pouvais toujours inventer. Sous la surveillance du Système Anti Exagération. Cela allait de soi.

— Je suis ravi et honoré de porter un nom chinois dont j’ai peut-être les ancêtres, commençais-je pour en finir avec ce cirque.

Mais ce qui parlait à la place de mon visage, c’était une projection de Rog Russel qui s’adressait à l’ONUX pour demander l’arrêt des combats dans je ne sais plus quelle zone qui avait appartenu aux Russes de la quatrième dimension du Carré, leur BE à eux. Les enfants applaudirent. La Chine en était encore au triangle.

— Li Po Po va maintenant nous montrer comme c’est facile.

Je me jetai dans une piscine comme si j’avais fait ça toute ma vie. Je touchai le fond avec la tête et remontai en suivant les bulles. J’émergeai alors dans une chambre appartenant à une suite princière. K. K. Kronprinz trônait dans un fauteuil en compagnie d’une fille qui changeait la couleur de sa tignasse.

— Vous m’avez laissé tomber, Frank ! me reprocha-t-il tout de suite.

J’avais traversé le fond, ce qui n’arrive qu’une fois dans la vie.

— Vous m’sauvez de ces crapules de Chinois qui voulaient me faire dire ce que je sais pas, ô K. K. K. !

Le Prince mordillait le corps qui s’activait dans ses cheveux. Il m’offrit un verre malgré les recommandations me concernant. J’avalais une gorgée de plaisir oublié.

— Ces cons de Chinois se sont associés aux Urinants, mon Prince ! Roger Russel leur parle comme à des frères. Ils couchent ensemble pour faire des gosses !

— Quelle horreur ! s’écria le Prince.

La fille poussa un petit cri à ma place. Elle me regardait comme si elle avait envie de moi. Ma queue circulait dans tous les esprits depuis qu’elle avait été interprétée au cinéma par une de ces nombreuses doublures qui s’approchent de la réalité avec une approximation forcément risible. Elle pouvait posséder l’original et ça la rendait possible.

— L’ennui, avec les Chinois, poursuivit le Prince, c’est leur pratique constante des fausses apparences. Il n’y a pas de pensée chinoise. Ça tient debout par force, c’est tout. Je n’en ferai pas une chanson.

Il se mit à fredonner le premier vers d’un blues. La Sibylle apparut comme s’il l’avait sifflée. Elle n’avait rien perdu de son pouvoir sexuel, contrairement à ce qu’avait annoncé la Presse.

— On se retrouve toujours, dit-elle. Tu finiras par m’épouser.

— Qu’est-ce qu’ils ont fait de votre enfant, Frank ? demanda le Prince.

— Il est en Mongolie. Je sais pas où exactement. Elle connaît un chaman qui trafique dans le chromosome. J’ai plus d’économie, Sibylle. J’suis en manque.

— Faudrait d’abord savoir de quel côté elle se trouve, la kolok, dit la Sibylle qui ne donne rien si c’est pas dans sa main.

— On avait traité avec Omar Lobster, Bernie et moi. Ce salaud de Mohammed est cause qu’il est mort, le vieux Bernie. C’est ce faux Chinois qui m’a fait parler. Je sais que j’ai tout dit. J’suis pas fait pour souffrir.

Je me traînais lamentablement à leurs pieds. J’étais nu, tout le métal apparent et mon cucul saignait du vrai sang.

— Ils l’ont enculé, dit la Sibylle dans l’oreille du Prince.

La coiffeuse écoutait tout. Je trouvais ça étrange. Qui était-elle ?

— Heureusement qu’je suis là, dit le Prince en se levant.

Les deux gonzesses le faisait bander et il avait besoin de gicler. Il examina consciencieusement la surface de mon corps.

— Ils n’y ont pas été de main morte, constatait-il sans cesser de parcourir les traces de la douleur.

Il gicla dans le plus grand silence.

— On va pas te remettre dans la merde, Frank ! déclara-t-il.

— Il le mérite, tiens ! grogna la Sibylle.

La coiffeuse rangeait ses peignes. Elle arrêtait pas d’écouter et le Prince n’y voyait toujours pas d’inconvénient.

— C’est quoi, ça ? fit le Prince.

Il extrayait un micro de ma chair. J’en avais plein ! « Ils »  nous écoutait. « Ils » connaissait le truc de la piscine. K. K. K. avait émerveillé Las Vegas avec ce tour invendable ailleurs que dans les bouibouis où il se produisait à l’époque. Il écrasa tout ce matériel sous sa botte. La Sibylle jeta un œil sur le paquet de sang.

— S’il en reste, dit-elle, va falloir tout détruire.

Elle voulait pas que ça arrive. Je voulais pas moi non plus. Le Prince la rassura. Il avait le nez pour ces trucs. Il en dénichait tous les jours. Et il demandait pas si la coiffeuse y était pour quelque chose !

— J’vais d’mander à John de pousser les moteurs, dit-il.

 

On atteindrait le vide avant que les Chinois ne mettent à feu leurs pétoires. On allait encore être poursuivi et ça filait le mouron à Frankie qui n’en demandait pas tant. Mais si John Cicada était au volant, y avait plus d’inconvénients. C’était du tout cuit pour la matière en ébullition qui déformait ma casquette.

— T’aurais besoin d’une coupe, dit la coiffeuse en passant une main experte dans mes cheveux. T’aurais besoin d’cheveux aussi !

— J’fricote jamais avec les inconnues, surtout si elles me plaisent.

— C’est pas d’fricoter que j’te parle, Lolo !

Elle se mit à me laver la tignasse avec des produits. K. K. K. m’avait planté une clope à l’endroit où j’les fume. J’étais naze, comme mec !

— C’que tu leur a pas dis, commenta la Sibylle, c’est qu’t’es vach’ment coquet comme typon !

L’autre s’en donnait à cœur joie. Ça moussait. Le Prince se renseignait sur les données du voyage. Il avait le destin voyageur, Frank. Et il comprenait rien à ce qui se passait dans ce Monde de merde qui appartient aux uns pour leur plus grand plaisir tandis que les coupés du Monde se lamentent sur leur sort tragique. Frank appartenait à une troisième catégorie : ceux qui comprennent pas que c’est foutu d’avance. Il était pas seul, mais le regroupement était improbable compte tenu de l’égoïsme partagé par ces voyageurs centripètes.

— C’est parti ! fit le Prince renversé par la secousse primaire de l’envol

La coiffeuse en profita pour m’en mettre dans les yeux.

— C’est pas les yeux ! riait-elle. Ah ! Tu parles d’un œil et d’un regard !

On filait. Avec John Cicada aux commandes, on avait toutes les chances d’atteindre l’objectif.

— Tu sais même pas où on va ! dit la coiffeuse.

— Je sais où on va pas.

— Tu vas pas où tu veux, dit la Sibylle qui trouve toujours le mot juste dans les situations difficiles.

Le Prince reprit son refrain où il l’avait laissé. Il m’inspirait le bonheur, ce patapouf de rocker. J’étais pas le seul à me fanatiser, mais moi, j’avais des excuses. La Sibylle remontait ses bas. C’était tout l’effet que ça lui faisait de plonger dans l’espace sans condition.

— J’ai pas dit qu’il y avait pas d’conditions, dit le Prince qui essayait le trémolo dans un verre.

— Ouais, dis-je. Mais c’est des bonnes conditions.

— J’ai pas dit ça non plus !

— Merde !

— Faut qu’tu t’rappelles, Frank !

— Ça va pas recommencer !

La coiffeuse m’enfonça la première seringue dans le cul. Pas un sentiment sur son beau visage publicitaire. Elle s’appliquait en tirant la langue. Je giclais de l’autre côté.

— Qu’est-ce qui t’a dit, Bernie, avant de crever ? T’étais sur lui et il te parlait.

— J’étais sur lui pour lui masser le cœur et il disait rien d’autre que « Frank, tu me sauves ! ».

— C’est pas ce qu’on a entendu, Frank.

— Si vous avez entendu, ce dont je doute, pourquoi me faire ça, à moi !

Je m’adressais à la Sibylle. On s’aimait encore. On avait un gosse en cours. C’était du mental, mais on pouvait rêver.

— J’ai pas envie d’rêver, Frank. T’es naze !

— Vous voyez, mon cher Frankie ? constatait le Prince.

Je voyais pas. Je voyais pas ça. Je voyais que ça n’en finissait pas. Une aiguille m’enfila de travers. Je hurlais.

— C’est pour ton bien, dit la coiffeuse.

Il y avait une autre aiguille et je la voyais. Elle était assez grosse pour en cacher d'autres. Au bout, la seringue était agitée de secousses thermiques.

— Y perd ses ch’veux ! dit la coiffeuse.

— 50 cc ! Non ! 200 !

— Z’êtes pas bien !

— Il en mourra pas, allez !

— Mais l’irréversible, docteur ! L’irréversible !

— Il n’y a d’irréversible que le temps !

— Mais on est où alors ? m’écriai-je.

Le genre de questions qui met fin aux conversations les plus tenaces. On était où ? Dans le cul de John Cicada. C’était pas vraiment une nouvelle. Je m’y attendais depuis longtemps. Ses lunettes de soleil apparaissaient sur un écran. Il avait toujours agi sans laisser aux autres l’opportunité de voir ses yeux en lutte contre le soleil. Le type qui se tenait à contre-jour sur le seuil de la maison n’avait jamais eu de regard. On construit des enfances sur de pareilles absences.

— On reviendra plus s’il perd tout son sang, disait une voix qui semblait aspirer dans une paille.

 

J’étais dingue ou quoi ? En apesanteur, les liquides se mettent en boule, comme moi dans les conditions de l’enfermement. Qu’est-ce que je savais de plus de la colère ? La mort me touchait sans laisser de traces. Je voyais ce fragment de peau. Il était agité de gonflements noirs où la douleur exprimait ses causes. C’était une leçon. On m’approchait de la mort pour m’apprendre à lui résister. Je deviendrais l’armure de l’homme que j’étais. Ça chlinguait, mais c’était dans la joie.

— John ?

— J’écoute, patron.

— On va tenter une sortie pour réparer le bras.

— J’ouvre le sas. C’est fait. Sas en communication avec le vide.

En fait, j’avais pourri dans la fiction et elle envahissait mon agonie. Si j’avais su, je m’en serais tenu aux Fables de La Fontaine. Ou à celle des Hadits. J’aurais été un autre con, le même, mais sans la publicité de fiction massive.

— Ya pas comm’ le blouhouhouhouhouze !

Il chantait, le Prince. Il me transportait dans cet ailleurs qui n’est rien d’autre que le Paradis des musulmans. Comme quoi faut pas cracher sur le Coran. Ses rêves sont ceux que l’homme se souhaite. Ya rien de plus beau que ces descriptions. Je m’en gavais. Les bouddhistes disaient : t’as fait c’que t’as pu ; c’est pas réussi ; et bé tant pis ; ça s’ra pour un autre tour. Ah ! les religions. Ça promet et ça tient on s’demande comment. Le hic, c’est croire. C’est le moment d’être con ou moins con, mais dans quel sens ça se joue ? On saura jamais. Ça limite la science. Or, j’étais dans la science, au mauvais endroit et au mauvais moment de la science. L’Humanité se posait des questions et répondait par des actes.

Le prince m’enseignait ce genre de truc. J’étais perméable. La Sibylle appréciait. Elle s’en mettait jusque-là, du sperme. On finirait bien par être moins cons. L’existence n’avait plus de sens sans ce petit recul dans la pauvreté. On passait beaucoup de temps à mesurer la différence, mais c’était pas évident.

— On arrive, patron ! Saturne en vue optique !

C’est déjà difficile de devenir moins con que les autres, alors moins con qu’on a été, imagine ! C’est pourtant comme ça que ça se passe si on a un peu de cette intelligence qui se reproduit par héritage génétique ou hasard des répartitions systématiques. Un enfant, ça se jette comme un dé et ça tombe bien ou mal.

— On va toucher dans dix secondes, hurla John Cicada dans nos casques. Préparez-vous à la secousse !

La Sibylle me reconnaissait sans apprécier la différence.

— T’aimais bien les cramer, les SDF, non ? J’ai tout noté dans mon ebook.

— T’as pris des photos ?

— J’les ai piquées pendant mon stage chez les flics.

— C’est pas des photographes, les flics. Tous des cons !

— Mais t’es flic, Frankie !

— Je suis un pléonasme.

On n’allait pas se poser en douceur, avait prévenu John Cicada. J’attachais ma ceinture. Ça tournoyait dans ma tête, comme si les idées arrachaient la matière qui se recomposait sous l’effet d’autres idées qui n’étaient pas les miennes. Je voyais les bâtiments de la station expérimentale. On en était toujours à expérimenter. Y avait toujours une part d’incertitude dans l’expérience. On communiquait toujours par signes dès qu’on sortait des procédures, c’est-à-dire du boulot.

— Mes amis, prononça le type qui nous accueillait, c’est ici que s’arrête l’expérience et que commence l’aventure. Ya d’la place pour tout l’monde et pas de honte pour ceux qui vont renoncer quand j’aurais tout expliqué. Les uns partiront pour ne plus revenir et les autres reviendront sans espoir de repartir. C’est la vie. On est tous des cons. Et on saura jamais qui est plus con que l’autre. Et inversement. Moi-même, comme vous le voyez, je fais partie de cette catégorie de cons qui acceptent de ne pas revenir ni de partir tout simplement parce qu’il faut des cons pour encadrer cette activité à la con qui consiste à mettre des idées dans la tête des cons pour que l’expérience soit tentée. Me demandez pas pourquoi j’ai fait ce choix. On vous demandera rien sur votre propre choix ni sur les raisons, pour certains, d’abandonner à une distance du but que personne ici n’est en mesure d’apprécier sans se tromper. On est tous de la même race et on est tous des cons, même s’il est impossible de trouver un lien de cause à effet entre la race et la connerie, et vice versa. Je vous souhaite un bon séjour initiatique et j’espère que vous ferez tous le bon choix.

 

On descendait. Ça bougeait sous nos pieds. Ils avaient enfoui toute la mécanique et elle se signalait par ses frottements, ses rotations décalées, une infinité de défauts d’usinage qui alertait l’esprit alors que le corps ne se posait plus la question du bien-fondé de cette assise technologique directement construite sur le Savoir et la Science.

— J’y crois pas ! dit la Sibylle.

Elle y croyait. C’était le premier jour et tout le monde y croyait.

— T’as cramé des SDF ? me demanda un Arabe.

— C’est du passé.

— Moi j’explosais des Juifs et les traîtres qui vont avec.

— C’est pas pire.

— Ça aurait pu l’être si on m’avait pas arrêté.

On arriva presque tous ensemble dans un hall immense qui faisait penser à un hôtel espagnol. Ça grouillait dans les coursives. Et ça chatoyait dans les vitrines. J’en avais le vertige. La Sibylle s’accrochait à mon bras pendant que l’Arabe continuait de m’emmerder avec ses territoires et ses humiliations. Le Prince nous guidait vers le restaurant. La salle était déjà occupée par des voyageurs pressés. Je me distinguais par ma tranquillité.

— T’es pas pressé ? me dit l’Arabe.

— Je veux pas le paraître.

— Putain ! J’t’imite !

Il m’imitait. On aurait dit des jumeaux, l’un noir et l’autre blanc. La Sibylle appuyait sur des touches pour commander. Les plats arrivaient, halal, casher, allégé, sans sucre, sans fibre, avec. Le Monde nous précédait toujours. Je me demandais comment on meurt sur la route de l’infini où il faut compter sur les autres pour construire l’avenir.

— T’imites pas ma façon de manger !

— Putain ! C’est trop bon !

La Sibylle me souriait comme si j’étais incapable de comprendre. Elle avait ce désir de communiquer par la chair ce que j’avais aucune chance de comprendre avec les moyens de la conversation. C’est ça, l’amour : il en faut un pour aider l’autre.

— T’as pas d’femme(s), toi ?

— Ben Laden est arrivé après, putain !

Il y en a dont l’histoire contient dans une réplique et d’autres qui ne sont pas à leur place dans la conversation. D’autres encore, comme la Sibylle, font parler le silence et l’obscurité.

— J’verrai peut-être John Cicada, dis-je.

— Tu l’verras pas. C’est un mythe, me dit l’Arabe.

La Sibylle avait l’air désolé que j’apprisse la vérité de la bouche d’un Arabe qui était de la même race, mais légèrement plus con que moi. Mais cette différence de valeur me ravissait.

— Dans quoi tu couches si tu couches avec personne ?

— J’y couche pas !

Il observait mon petit cucul. La Sibylle m’avait parlé de Grenade. On était mignon à l’époque. Pas une ride. On sentait le bonbon à la fraise et au lait. Pourquoi revenait-elle de Grenade ?

 

Le type qui nous avait accueillis revint au micro. Le Prince l’accompagnait. Il revenait toujours, lui. John Cicada revenait aussi. Ils n’allaient pas plus loin que Saturne. Ils revenaient et recommençaient. C’était leur boulot, ces allers-retours entre la Terre et Saturne. Le voyage se poursuivait, pour ceux qui avaient choisi cette option sans retour, avec d’autres pilotes dont le nom était gardé secret, au moins le temps de ce séjour probatoire. La Sibylle revenait-elle ? Elle n’avait rien dit sur ce sujet délicat ? Et si je revenais, je revenais avec elle ? Si je choisissais de partir, me suivrait-elle ? J’étais dans l’angoisse et j’avais l’air d’un enfant parfaitement heureux de voyager avec les grands.

Ils amenèrent des tubes d’acier inoxydable sur la scène où se tenaient le Prince et le présentateur.

— Voilà à quoi ressembleront vos descendants, dit le présentateur. Je parle bien sûr des descendants de ceux qui choisiront de partir.

On vida le contenu des tubes sur la scène. Des vers s’agitaient sous nos yeux et on n’éprouvait rien d’humain à leur égard.

— On a procédé à des simulations en laboratoire, continua le présentateur. Et voilà ce qu’on a obtenu.

¡No me digas ! murmurai-je pour accompagner la grimace de K. K. Kronprinz qui était le seul à éprouver de la pitié pour ces êtres futurs.

 

J’étais pas vraiment émerveillé, mais Alice Qand le disait. Il agitait les vers avec un rayon vert qui sortait d’un gicleur en acier bronzé. Ça n’amusait pas la Sibylle. Elle se tenait à l’écart, regardant l’écran où l’espace ne signifiait plus rien pour elle.

— C’est pas des vers, dit Alice Qand. C’est des hommes.

— C’est une projection de ce que nous savons de l’homme qui ne revient plus, dit Kol Panglas.

— Nous ignorons ce qu’est devenue la langue, dit Alice Qand. Vous êtes émerveillé parce que vous savez que nos calculs sont justes.

— Vous n’avez aucune chance de le vérifier, Frank. Il vous reste…

— Cette information appartient à la première heure ! Rien ne dit que vous partirez, Frank.

Ça m’laissait perplexe, cette aventure de la reproduction de l’espèce dans des conditions qui n’avaient pas été prévues pour cette autre existence et ailleurs que sur la Terre. Les Grandes Révélations ne disaient rien de ce destin et les Martiens de Machu Picchu étaient en réalité des jardiniers en costume traditionnel à l’époque de la floraison de la courgette.

Ça m’laissait perplexe parce qu’Alice Qand n’avait pas la réputation d’être un bon présentateur, ce qui expliquait sa présence sur Saturne. Il avait fait fiasco dans un show qui avait connu les débuts de K. K. Kronprinz. Ça n’avait pas été plus loin que le premier million de dollars. Mais Alice Qand était, comme on dit, de bonne famille. Il avait décroché ce modique emploi de Présentateur du Voyage Cosmogonique suite à des malversations. Ses liens avec la Camora étaient connus de tous. Tous les employés de la Station de Lancement ou du Retour étaient des membres influents de la Camora, sauf ceux qui appartenaient corps et âme à l’Église de Rome, à la Présidence du Tibet, à la Mecque des Mecques et aux nombreuses Fraternités de la Protestation. Personnellement, j’étais Noir et adepte de l’Athéisme Binaire Computé. J’allais jamais aussi loin que la prière. Je m’arrêtais sur les seuils de nos Temples pour me demander si j’allais un jour y faire la Noce. La Sibylle préférait les gosses. Y avait pas d’religion pour ça, à part la Contraception.

— Vous êtes émerveillé, reprit Alice Qand, parce que vous savez que les calculs sont exacts et que CELA va arriver à l’espèce humaine.

— On se demande d’ailleurs si CELA n’est pas déjà arrivé.

— Le Temps ne serait que l’espace et l’Espace de l’homme !

J’en avais rien à foutre de toutes ces théories paradoxales bonnes pour amuser les mémés en mal d’historiettes. Ma grande queue prenait des précautions. J’avais pas l’intention de résoudre des paradoxes au lieu de me concentrer sur des énigmes. J’avais au moins appris une chose de la vie : l’idéal, c’est quand même l’orgasme.

— On va changer ça ! dit brusquement Kol Panglas.

— Ça peut pas durer, ajouta finement Alice Qand.

On avait un point commun, Alice et moi : la féminité : mais la ressemblance s’arrêtait là : il était marié et envoyait systématiquement ses enfants Voyager Cosmogoniquement dans un espace-temps que je soupçonnais d’être en réalité un Réseau de Projections Anticipées.

— Vous connaissez sa femme ?

— … ?

— Charmante.

L’équipe du BE bénéficiait d’un traitement de faveur contractuelle. On nous installa dans une suite somptueuse qui sentait la marjolaine et le poulet. Je disposais moi même d’une chambre exiguë et sans ouverture autre que le sas qui m’allait un peu juste. Ils avaient pensé au miroir. Une gentille attention qui leur valut un dithyrambe.

— Frank en compose quand le vent tourne, dit Kol Panglas en regardant sa montre.

Sous nos pieds, la « terre » frissonnait sans cesse. Je m’habituais pas à l’idée d’une énergie autre que tellurique à cet endroit de mon espace vital. Ça me rendait nerveux et inapte à la conversation. Pourtant, on débouchait les bouteilles avec un entrain qui réjouissait Kol Panglas. Alice Qand confiait des choses à son oreille exercée. En quoi consistait le jeu, je saurais pas le dire même maintenant que les choses ne sont plus ce qu’elles ont été.

— S’il vous arrive un jour de construire ce récit, Frank, n’oubliez pas les noms de personne et désignez chacun par cet unique nom.

 

Les Chinois avaient tenu leur promesse en tout cas. Ils me payaient le voyage en échange de quoi je parlerais. Mais je ne comprenais plus l’enjeu. J’avais le choix : le Voyage Cosmogonique : ou le retour à l’Institut. Je pouvais aussi rester si je trouvais du boulot.

— Tu peux faire les trois, me dit la Sibylle.

¡No me digas !

— J’en fais plein, de choses, moi !

— Des choses, oui, mais des VOYAGES !

Elle haussa ses fines épaules. Alice Qand nous observait sans rompre la conversation que Kol Panglas imposait à un auditoire de vers.

— Comment peut-il parler à des projections et être compris d’elles ? dit la Sibylle.

— Il me parle bien à moi, dis-je.

— On f’rait peut-être mieux de pas boire cette cochonnerie…

C’était vert comme du Pippermint. Ça m’faisait l’effet anesthésiant du Mescal, mais sans les visions prospectives.

— Ya pas d’eau sur cette planète, se plaignit la Sibylle.

On buvait quand même, parce que c’était bon. On avait un valet à notre service. C’était un type entre deux âges qui avait un air de Bernie. D’ailleurs il s’appelait Bernie.

— Non mais des fois ! s’écria la Sibylle. Il s’appelle Bernie ou c’est toi qui déconnes ?

Le valet s’interposa, doux et conciliant.

— Je ne suis pas Bernie, Madame, mais si ce jeune homme, qui pourrait être mon fils, souhaite me donner ce nom, j’accepte le baptême avec honneur et dignité.

Y m’gonflait ! Y prononçait « bapetème » comme s’il savait que ce vocable appartenait à mon enfance. Bernie n’avait jamais été mon père pour la simple et bonne raison qu’il avait jamais fricoté avec ma mère.

— Qu’est-ce qu t’en sais ? dit la Sibylle qui était née nulle part de parents inconnus.

— Ça doit être dur à porter, dit Bernie.

— C’est pas dur ! C’est con.

Alice Qand nous surveillait toujours, avec toujours plus de discrétion, comme si la compagnie des vers ne devait pas soupçonner son projet. C’était qui qu’elle regardait : la Sibylle ou moi ?

— Les parents n’exercent sur nous une influence que parce que la société leur délègue ce pouvoir, dit Bernie qui buvait dans nos verres.

Il avait souffert lui aussi. Ça f’sait trois.

— Vous avez pris une décision ? me demanda-t-il. Moi, j’ai fait le choix de rester : levé à six : douze heures de services rendus : douze heures à partager entre le sommeil réparateur et les jeux de rôles : un jour de repos mensuel consacré aux analyses médicales si j’obtiens à temps le rendez-vous. Moi, c’est l’oto-rhino-laryngologiste. Et vous ?

On pouvait répondre à la question si on avait l’intention de rester.

— On s’est pas encore décidé, dit la Sibylle.

— Vous êtes… zensemble ?

Il devenait complice de notre tragédie sentimentale. J’aurais bien parlé, moi, juste pour me faire du bien, mais la Sibylle n’aimait pas les confidences, ni les miennes ni celles des autres. En fait, c’était ça notre point de rupture : j’avais besoin des autres et elle s’en passait. Bernie comprit que c’était elle qui portait les pantalons. Il jetait des regards inquiets en direction d’Alice Qand qui continuait son discours aux vers probables. Je m’aperçus que les échanges de regards se multipliaient dans cette assemblée de privilégiés dont j’étais le seul à ne pas justifier de ses origines avec une chance d’erreur acceptable, comme c’était le cas de la Sibylle qui avait fini par trouver sa filiation. J’avais du sang des Vermort. J’en étais pas très sûr, à cause de l’encre effacée et des leçons du passé, mais ça tenait debout si on cherchait pas à dire le contraire. On m’chahutait rarement sur ce sujet délicat. Je réclamais rien, pas un titre, pas un lopin de terre, pas une maladie, rien. J’étais presque trop parfait à leurs yeux. Je me rendais pas bien compte de l’importance qu’ils accordaient à mes déclarations. J’étais truffé de micros. Ça me désespérait.

— Alice est restée elle aussi, déclara Bernie à qui on demandait pas QUI était resté, ni QUI revenait régulièrement pour tenter sa chance avant de ne plus avoir la force de secouer le gobelet, mais QUI était parti pour ne plus revenir.

— Alice est un mec, modifia la Sibylle.

— Là, je modifie moi aussi ! dit Bernie en secouant son torchon. La question n’est pas de ne pas revenir. On ne fuit pas. On n’échappe pas. On part et c’est le partir qui devient la poire d’angoisse !

— Ça promet ! fit la Sibylle.

— Pour moi, avouai-je, c’est pas clair.

— Ça le deviendra, dit Bernie qui n’avait jamais cherché qu’à encourager son vieil ami Frank le ripou.

— C’est pas un flic, il est pas pourri et vous n’êtes pas Bernie ! grogna la Sibylle qui perdait patience.

On discute pas longtemps avec elle. Ou alors il faut que ce soit très logique. Sinon elle finit par s’énerver. Elle tue quand elle s’énerve. Tu t’rappelles, Sibylle, nos conneries de jeunesse ? On était pas con.

 

Les vers se déplaçaient, élargissant le cercle de leur influence sur des voyageurs en cours de réflexion métaphysique. Je pouvais les voir de plus près. Une légère transparence trahissait leur nature photonique.

— Vous croyez ? s’inquiéta Kol Panglas qui venait de me demander si je regrettais pas d’être venu.

— C’est peut-être qu’une impression, m’excusai-je.

— Ça ne peut être que ça. Je les trouve bien réels, moi ! Pas vous ?

— N’y touche pas, me conseilla la Sibylle, et te laisse pas toucher.

C’était plus facile à dire qu’à faire ! Il doit bien arriver un moment où on peut plus résister à l’envie d’y toucher, en leur serrant la main par exemple, comme on fait quand on est éduqué à la manière forte…

— Zont pas d’mains, Frank.

— Qu’est-ce que je serre alors ?

J’avais toujours un temps d’avance sur la connerie des autres. Mais un autre con me contestait la primeur d’un attouchement qui venait de bouleverser ma conception du Monde. Il rouspétait dans les marges, tournoyant comme un singe qui retrouve sa banane dans la patte d’un autre singe. Un singe de trop dans un raisonnement antigène. Le ver me parlait, mais à cause de cet autre con qui était plus con que moi d’une fraction de seconde, j’entendais pas. Une aiguille nous traversa.

— J’aime pas cette méthode, Frank, me dit Kol Panglas qui retenait ma chute à la hauteur des yeux, mais j’en ai pas d’autres.

— Ce que vous voyez, Frank, c’est de la Réalité Future. Je suis votre descendant, Frank. Vous finirez par lui faire un gosse qui ne demandera pas mieux que de se reproduire parce que c’est un bon prétexte pour baiser.

— Vous l’entendez maintenant, Frank ?

Kol agitait les boutons de sa console. Je fis oui de la tête, comme si j’étais d’accord avec cette souffrance toute nouvelle pour moi.

— Je suis désolé, dis-je à la Sibylle. Vraiment !

— C’est pas elle ! confirma le ver.

La Sibylle me souriait comme si elle avait toujours su. J’étais le dernier à apprendre la nouvelle. Y avait pas d’mal à ça, mais ça m’en fichait un coup ! J’étais à l’origine d’un gosse ! Il existait peut-être déjà. J’ferai comment pour avoir un gosse maintenant que cette idée de ver prenait consistance ?

— Ça vous la coupera pas, Frank.

— Je pars pas !

Là encore, j’avais un temps d’avance, que je vous laisse mesurer en tenant compte qu’on avait trois jours pour y penser.

— Vous partez pas ? couina le ver. Et moi ? Mon existence ? Mon paradoxe enfantin ?

Les autres vers le rejoignirent. Ils s’activaient.

— Y veut plus partir, expliquait ma projection sidérale.

— C’est de l’Avortement ! s’écria cette fraternité de l’impossible possible.

Ils me cernaient. J’avais l’habitude de ce genre d’encerclement. On m’avait condamné à mort une fois et j’avais pas résisté à mes bourreaux. Je m’en étais tenu à la dignité.

— Tu parles ! dit un ver. Toi, Frank Chercos ! Pas une goutte d’urine ! Rien que du métal, le Frank ! Et du lourd ! Tu charries, mec !

— C’était peut-être pas moi, mais j’y étais !

— Ah ! Ça, c’est pas faux.

Encore une chose que j’ignorais. Un détail sinistre. À cette allure, je serais expliqué avant de mourir. Je laisserais une œuvre. Ça n’est pas donné à tout le monde.

— Alors, te plains pas, Frank !

— Je me plains pas ! Je réponds à ces messieurs.

— Moi, c’est Madame. Elle aussi. Ça s’voit pas ?

— Non ! ÇA se voit pas !

Un homme, une femme. Un ver, un ver ! Le futur est hermaphrodite ou n’est pas! Non mais c’est qui qui choisit avant que ça soit clair ?

— Fankie choisi avant les autes, dit Wang Wang.

— Lui Kon, pas Fankie, dit Mohammed.

— Daco ! Lui Kon, técon.

Y avait du monde. On était tous des invités à choisir avant qu’il soit trop tard.

— Il a au moins compris quelque chose, dit Kol. 100cc.

Je touchais les vers comme si j’y croyais pas, d’être venu malgré la technologie chinoise et les menaces de confusion des genres. Ça me rendait heureux. Ils me communiquaient leurs souvenirs et des fois nos deux enfants se croisaient comme des plans sécants. Notre ligne commune disparaissait avec la lumière dans un infini de possibilités. La Sibylle recommençait chaque fois que j’avais un doute sur les thérapies cognitives et comportementales.

— Donc, dit René Descartes, tu pars pas.

— Je pars pas !

Je voulais dire que je partais pas avec les autres et que je revenais avec les uns.

— Tu peux aussi rester.

— Je reste pas non plus ! Donc…

— …donc ?

— Je reviens.

Je revenais chez les Chinois. J’allais pas chez les vers par l’intermédiaire de la descendance. Et je restais pas avec Bernie qui se souvenait pas d’avoir été Bernie. Il n’avait retenu que son nom. Sally y avait été fort.

— Quand j’y vais, dit-elle, j’fais pas semblant d’y aller, moi !

— Où tu vas ?

— Où tu vas pas !

La Sibylle jouait avec mes dés. J’avais l’gobelet facile.

— Kitétitoa ? me demanda un ver.

— Frankie Braquemart.

— C’est pas toi que je cherche. Le mien y lavait normal.

— Et pourquoi qu’y lavait Norman ?

— Parce que Norman était sale. Moi aussi j’suis sale. J’ai des excuses génétiques.

Il avait le cul crotté comme un nouveau-né.

— Je suis un nouveau-né.

— Ça parle pas, les nouveau-nés.

— Sauf si je dis !

— Pourquoi jeudi ?

— Parce que je suis né un jeudi.

— Keutudi !

J’pouvais pas rester dans ces conditions du dialogue interhumain. Je rendis une petite visite au Prince qui m’attendait.

— J’attends pas, rectifia-t-il. Je savoure.

Je m’posais sur la coiffeuse. J’étais pas à l’aise avec ce miroir dans le dos.

— Tu t’es fait les ongles ? demandai-je pour dire quelque chose en rapport avec ma visite.

— ELLE me fait les ongles. Si j’les faisais, j’aurais bobo !

— Qu’est-ce qui m’amène ?

— La question du choix, comme tous les ploucs qui se posent trop de questions.

— Je s’rais un plouc si j’en posais pas.

— T’es un plouc que t’en poses ou pas !

C’était pas facile, il en convenait. Lui, il avait choisi d’être un artiste.

— J’ai eu du pot, convenait-il. Mais je bosse !

Moi aussi je bossais, mais sans succès. J’étais venu demander un conseil à un type exceptionnel à qui on demanderait pas de choisir.

— Yen a, dit-il, et j’en suis.

Il secoua sa grosse tête noire et crépue.

— J’sais jamais quoi dire, dit-il. C’est tous les jours qu’on me demande de choisir à la place de ces pauvres créatures qu’auraient pas dû naître. Mais elles sont nées et il faut choisir. J’sais vraiment pas c’qu’il faut leur dire !

— Chante, Kronprinz, chante !

— Ah ! le blouhouhouhou-ze !

J’étais pas fier. J’avais choisi de revenir dans la merde alors qu’on me proposait de jouer encore. J’avais cette possibilité de devenir un gossadulte et d’avoir une descendance de verhumains.

— Tu peux rester, dit le Prince. Ah ! le blouhouhouhou-ze !

— J’ai peur de rester.

— Alors joue ton destin aux dés !

— Ma queue rentre pas dans le gobelet.

— Mais le gobelet rentre dans ta queue !

Il m’exaspérait, le Prince, avec ses solutions à tout. Il voulait me faire avaler la pharmacopée universelle pour que je risque plus rien, à part les effets des combinaisons chimiques possibles. J’avais l’intention de donner mes organes, moi !

— Tu donneras rien, Frank, si tu reviens.

— Je parlerais !

— Ah ! le blouhouhouhou-ze !

— Le monde s’infantilisera !

— On est tous de la même race !

— Vive le Lombric Universel !

On n’était pas frais. À peine dix minutes de conversation intelligente et on sombrait dans l’éthylisme passager.

— Sans les femmes, dit le Prince qui me trouvait confortable vu du cul, y aurait pas d’avenir. Et sans l’homme non plus !

— Le ver est l’avenir de l’homme !

On était pas mal parti. Bernie nous apporta un complément multiplicateur d’effet. Il savait pas comment ça s’appelait, mais tout le monde en demandait.

— Bernie ! Je t’ai ressuscité !

Ça l’faisait peut-être chier d’avoir une chance de plus. Il m’avait rien demandé lui non plus. J’agissais d’office. Un défaut d’fabrication que mes amis me pardonnent.

— Je ne sais pas si je peux vous tutoyer, dit Bernie qui avait vraiment l’air de pas l’savoir.

— T’as perdu l’habitude en Enfer ?

— Ça oui ! Ce fut… infernal. Je vous remercie…

— Tu teme remercies !

— Oui ! Tutu ! C’est pas facile.

— La mort inspire le voussoiement. Une fois mort, on voussoie tout.

— Onvoussoitou ?

— Tu l’as dit !

Bernie se joignit. Il tutoyait mal, comme s’il avait un cheveu sur la langue et que ça l’occupait alors qu’il avait besoin de glander avec ses potes.

— J’glande rarement, confessa-t-il. 12-12. Tu bosses douze heures / tu prends des trucs pour dormir les douze autres.

— C’est ça l’Enfer ? exultai-je.

— C’est l’Enfer ou les Hyènes !

Je frémis à cette évocation réaliste. Le Prince modéra mes impressions :

— Faut pas exagérer, dit-il. On vit tous dans la merde. Même le Dalaï-Lama vit dans la merde.

— Ouais mais avec lui on fait pas d’distinction, tandis que moi on m’reconnaît tout d’suite !

— Faut pas avoir honte, Ya qu’des sots métiers.

— Ouais mais yen a qui gagnent assez pour ne pas se sentir idiots !

— Yen même des ceusses qui te payent une misère sous prétexte que t’es dans la merde !

— Quand on boit, faut boire ! criai-je à la sentinelle qui nous observait derrière le hublot.

Ma canette s’écrasa sur sa gueule d’enfoiré de merde au service des veinards. Il devait se sentir un peu veinard lui aussi.

— Mais alors juste un peu, hein connard ?

Il me fit signe qu’il comprenait pas.

— Ici, Frank, dit le Prince sur un ton didactique, les livreurs de pizza sont vraiment des livreurs de pizza. Tu peux pas les confondre avec des agents du BE.

— On partage ! s’écria Bernie qui préférait le « on » au « nous » pour des questions de style que j’ai pas compris tellement c’était simple.

J’ouvris le hublot.

— C’est pas un hublot, M’sieur, me confirma le livreur. J’ai l’habitude.

Un mec obscur. Yen a pas d’autres pour livrer des pizzas à trois soiffards à deux heures du mat’.

— C’est pas en compliquant les choses que tu deviendras Noir, lui enseignai-je.

— J’fais des études, M’sieur. Je révise tout l’temps.

— Tu vois qu’on est pas obligé de faire ce qu’on veut pas, fis-je remarquer à Bernie.

— T’étais en Enfer ? demanda-t-il au livreur qui était trop jeune pour avoir connu la vie de couple.

— Pas vraiment, M’sieur. Mes parents sont partis sans moi.

— Putain ! C’est possible ! m’exclamai-je au milieu d’une bouchée que le Prince rattrapa au vol dans ses lèvres lippues.

J’offris un siège au livreur. Il avait des choses à m’apprendre, ce blanc-bec.

— T’avais des parents qu’tu connaissais ?

— Si c’est pas l’Enfer, ça ! gloussa Bernie.

— On s’connaissait tous les quatre, M’sieur.

— Quatre ? T’avais trois parents ?

— Le vieux, la vieille, ma sœur et moi. Ça fait quatre.

— On voit qu’t’as fait des études, mec, chantonna le Prince.

Il rayonnait, l’étudiant. Et il bouffait nos pizzas avec un appétit de pauvre, ne refusant pas de les arroser comme il faut.

— C’est-y toé ou eusse qu’on prit la décision ?

— C’est moé. Mais officiellement, c’est eux. Sinon « ils » me sucrent la Bourse.

— LA Bourse, Bernie, pas les bourses !

Le Prince reconnaissait que l’existence est le fruit d’une accumulation de tellement de choses qu’on peut pas raconter ça sans passer pour un emmerdeur. Dans ses chansons, il simplifiait à mort. Il tranchait dans le vif et dans le mortel. Ça plaisait parce que ça parlait au lieu de discourir.

— T’étudies la connerie ? demandai-je à l’étudiant.

— Comme vous dites, M’sieur !

Il allait pas chercher la contradiction juste histoire d’avoir raison, le séminariste. Il bouffait nos parts après les avoir trempées dans nos verres. Du sans-gêne et de la souplesse d’esprit, il en faut pas plus pour devenir parfaitement socialisé.

— Ya des foies qu’j’ai mal aux fois, dit Bernie en clignant avec mon œil.

— Qui te dit qu’il étudie la médecine, cet ami des amis.

L’étudiant pouffa. Il pointa son pouce vers le bas. Il était pas plus intelligent que moi. Ça m’rassurait, au fond. J’aurais pas apprécié la distance.

— J’étudie comment on nettoie les choses que les gens salissent, nous expliqua-t-il. Ça en fait, des choses !

On les voyait, les choses. On les voyait sales et on se voyait les salissant sans se préoccuper de pour qui on passait. Ce mec, lui, passait derrière. Et ça redevenait propre comme si rien ne s’était passé. Il nettoyait à la peinture. C’était plus facile, parce que le chiffon, hein ?

— Ouais, l’chiffon ! fit Bernie que ces palabres rendaient perplexe.

— Ya des perplexités qui en disent long sur ce qu’on perd comme temps à accepter des exigences qui réduisent l’être à la dépendance.

— J’arrête pas d’perplexer, dit l’étudiant. Ça m’rend marteau.

— Et en plus, on s’frappe ! regretta Bernie.

— Les salauds ! fis-je entre les dents que j’ai pas intérêt à serrer si j’veux les conserver encore pour les usages alimentaires.

Il parlait pas d’sa sœur. Il disait pas pourquoi on l’avait éloigné d’elle. Ça l’faisait marrer qu’on sache pas. Bernie avait accès aux fichiers. Si j’voulais savoir, on s’rait deux. J’voulais pas savoir. J’voulais revenir.

— On peut ? demanda l’étudiant qui savait pas qu’on pouvait si on avait encore un peu d’intelligence pour pas passer pour un Kontotal.

— On peut si on veut, rectifia le Prince. Moi, je vais et je viens. Je fais ce que je veux et c’qu’on m’demande. C’est pas compliqué, comme existence.

— Peinard, quoi ! compléta Bernie qui savait qu’on pouvait vouloir sans jamais obtenir le visa de retour.

Il me regarda dans les yeux comme si c’était écrit dedans, ce que j’allais y répondre à sa question de merde :

— Tu l’as, l’visa ?

— Dans l’cul ! fit l’étudiant.

Il en avait pas. Bernie n’en avait non plus. Et le Prince s’en passait. Quid de Frankie qui n’en savait pas plus. J’envisageais le séjour définitif sur Saturne comme un châtiment. Ça m’revenait, des fois, les péripéties qui servaient de faits probants à mon jugement en attente.

— T’es en attente ? s’étonnait l’étudiant comme si ça s’voyait pas.

Il attendait rien, lui, qui l’empêchât de revenir à la case départ. Bernie était empêché par autre chose, notamment par la mort et par Sally qui pouvait toujours recommencer deux fois ce qui lui avait réussi une fois. J’avais encore deux jours et des poussières pour prendre une décision qui conditionnerait tout le reste de mon existence.

— C’est c’qui arrive quand il en reste, dit Bernie à l’étudiant.

 

On était dans les gros calculs, les calculs de masse, les calculs qui nécessitent toute la capacité du cerveau à se mordre la langue avant de la donner au chat. On buvait plus, on dévalisait.

— Ah ! Si la Sibylle était là ! m’écriai-je.

Ça pouvait paraître obscur, comme invocation. L’étudiant examina lui aussi le fond de mon œil. On a du succès où on peut.

— Tu connais la Sibylle ? régurgita-t-il.

— Si j’la connais ?

— Tu connais ma mère ?

— J’l’ai connue après !

Ya pas comme les excuses avant les reproches. Ça m’sauve rarement des coups mortels, mais j’essaie toujours, des fois que je touche la fibre et non pas le cœur. Il avait envie d’me frapper au visage comme si je lui ressemblais.

— Oh ! Le paradoxe ! répéta-t-il plusieurs fois au cas où qu’on aurait pas compris.

D’après lui, j’étais son père conçu en dehors du mariage et il était le fils qu’on avait abandonné sur Saturne sans espoir de retour ni possibilité de reproduction dans le futur. En résumé, la Sibylle m’avait fait un enfant dans le dos et elle avait filé avec un époux légitime qui pouvait plus être moi, provoquant cette rencontre inattendue de ma part entre deux êtres qui avait un patrimoine en commun : des gènes. C’était pas grand-chose et ça me disait rien, mais on allait plus où on voulait aller, ni lui ni moi.

— Si tu me tues, me dit ce fils ingrat, ton ADN sera trouvé dans mes restes et t’auras des emmerdes comme t’en as jamais eu.

— Déprécie pas, dit Bernie à ce morveux. Frankie à le sens des emmerdes et la forme pour y faire face. Pas vrai, Frankie ?

Il exagérait un peu, le Bernie. Pour moi, les emmerdes n’avaient pas d’sens et je faisais plutôt face à ma faiblesse question forme. Le Prince nous observait, occupé sans doute à transmettre la nouvelle sur les réseaux. Il éprouvait tellement de plaisir qu’il en avait mal au métal.

— On va passer le restant de nos jours à poser les mauvaises questions, dit tristement Bernie. Par exemple : j’peux avoir un visa en échange de cette noix de beurre normand ?

— Zavez pas aut’chose de moins sensible à la température ambiante ?

— Ta gueule, Bernie ! JE RÉFLÉCHIS.

Je réfléchissais pas vraiment. C’est douloureux et j’ai pas l’habitude. Je suis un adepte des solutions toutes faites. J’avais résolu le paradoxe de la figue dans mon enfance. Mais c’était bien le seul.

— De la figue ?

— Une figue joue avec un âne. La figue mange l’âne.

— Ah ! Ouais ?

— Parce que l’âne, c’est toi ! On peut faire la même chose avec une pomme et un cochon. À un détail près.

— … ?

— Le cochon, c’est moi !

Comme si on était venu pour rigoler. La filiation, on est bien obligé de l’accepter quand ça vient de haut. Bernie n’avait rien trouvé à redire quand il s’est agi pour lui de s’appeler Beurnieux. J’aurais fait la même chose, mais j’ai pas eu l’occasion. Tékitoa ?

— J’m’appelle Frank, révéla l’étudiant livreur de pizza.

— Frank Cicada ?

— Tout juste !

Qui était Anaïs ? Je m’énervais peut-être pour rien, mais j’avais la curiosité en travers de la gorge. Frank me suivit dans le dédale de la Station Intermédiaire. J’aurais dû écrire Frank (Cicada) me suivit dans le dédale de la Station Intermédiaire, mais j’peux pas. Je l’ai là, le Frank !

— On a les mêmes initiales, dit-il comme si c’était évident.

Bernie trottait derrière nous, comptant les perles de son chapelet d’une main et me proposant un 38 de l’autre.

— On n’est pas givré, priait-il. On n’est pas givré. Seigneur !

 

John Cicada logeait dans la chambre 1954 en attendant de reprendre les commandes de la navette. Il ne parut pas surpris de me voir en compagnie de Frank (mmmmm…). C’est c’qui arrive aux manipulateurs. Ils finissent toujours par se retrouver en face des manipulés. La Sibylle ne vit aucun inconvénient à participer aux débats. Elle s’installa dans un sofa.

— Vous n’êtes jamais partis ! hurlai-je comme si la vérité en éprouvait le besoin.

— Où est ma sœur ? grogna Frank (mmmmm…).

Une réponse, une question. Ça changera pas le Monde, mais ça soulage. John Cicada jeta un œil triste sur le tableau. La Sibylle jouait avec des perles de verre prisonnière d’un échanson. La bouteille de Bourgogne gisait dans un torchon. Deux verres témoignaient d’une complicité que je peux maintenant qualifier de sexuelle. On entendait la voix du Prince quelque part dans ce capharnaüm. J’arrivais au bout d’un effort, je mesurais mon impuissance à changer les faits, je n’avais rien à donner en échange d’un mensonge pieux. Il y avait trop de Réalité dans le champ du possible. Je m’effondrai aux pieds de la Sibylle et je les baisais avec une ferveur de psychopathe sexuel. Je ne souhaitais pas qu’on en parlât.

— Gaston Leroux, c’est les points de suspension. Frank Chercos, c’est l’imparfait du subjonctif en italique, expliqua Kol Panglas au carabin qui m’auscultait.

— Mohammed Wang n’a jamais étudié la médecine, dit Bernie dans l’oreille de ce fils qui soufflait dans la trompette de ma renommée. En plus, j’suis pas sûr qu’tu sois un garçon.

— Je suis la sœur ?

— Regarde dans ta culotte au lieu d’étudier des conneries.

Mohammed Wang se dressa dans l’ombre qui m’environnait. Kol attendait le verdict.

— C’est des types qui savent jamais qui est qui, dit-il en préambule à mon autodéfense. Vous en faites pas. J’ai c’qu’il faut pour le soigner.

— Des plantes et des aiguilles, tu parles d’une médecine !

Je pouvais dire n’importe quoi pourvu que rien ne transparût de cette vérité ordinaire où le cul est la seule explication valable. « Ils » ont vite fait de tracer le graphe des relations et de vous impliquer dans la résolution de l’énigme. Quelquefois, « ils » vous font croire que vous avez de l’importance et que vous finirez par comprendre aussi bien qu’eux. « Ils » vous à-coq-pinent. Vous ressentez le soulagement recherché depuis toujours. Ça remonte à l’enfance. C’était déjà très compliqué. C’était souvent trop clair. Le Monde ne construisait pas avec des fragments, mais avec des essais. Plus rien ne pouvait changer. Et ça ne se compliquerait pas non plus. Ça deviendrait même plus facile à dire, avec le temps qui n’est pas du temps, mais de l’attente. J’étais là, recroquevillé aux pieds de la femme que j’avais toujours aimée et que j’avais pensé aimer toujours. John Cicada laissait ses lèvres trembler et me regardait comme s’il n’était pas possible d’éprouver à mon sujet autre chose que de la compassion.

— Pourquoi avez-vous abandonné mon fils, John ! implorai-je sans honte.

Sa bouche laissa échapper un gémissement qui m’alla droit au cœur.

 

J’avais le choix, bien sûr. Mais si je m’exprimais, on me démontrerait comment et pourquoi je choisissais mal. En pleine maturité mentale, je subissais la pression cognitive qu’on applique à l’enfant pour lui faire croire que l’adolescence existe et qu’il va tirer profit de cette longue initiation pour devenir un individu et un citoyen. « Ils » recommençaient.

— Te bile pas, dit la Sibylle. Frankie est un bon garçon. Il est bien entouré.

Je voyais le visage morose de John Cicada qui n’approchait pas plus loin que le tapis de la porte d’entrée. Il s’apprêtait à ramener la navette à Cap Canaveral avec les pistonnés qui voyageaient aux frais de la princesse, comme si ces allers-retours pouvaient constituer les étapes d’un voyage digne de l’homme que j’étais.

— C’est donc une sœur qui voyage vers l’infini ? demandais-je sans cesse tandis qu’on me nourrissait.

— Ouais, avouait la Sibylle.

— Mais c’est pas ma sœur ?

— C’est la sœur de Frank.

Deux hommes, une femme. Le père s’était croisé avec MA femme pour créer LA sœur de Frankie. Et Frankie se désespérait parce qu’il avait hérité de MA connerie et de MON infortune. Il méritait mieux que de livrer des pizzas dans une station intermédiaire. Mais son petit patapouf de papa n’y pouvait rien. Il était obsédé par la question du choix. S’il avait su, papa Frankie, il s’rait pas venu rien que pour emmerder les Chinois. Qu’est-ce qu’ils me voulaient les Chinois ? Que je leur parlasse de quoi ? Je savais rien. Rien de rien. Et en plus l’existence se plaisait à brouiller les pistes. J’pouvais continuer à enquêter sur les autres pendant qu’on enquêtait sur moi-même. Les interférences risquaient de dénaturer un récit en trois temps : scène du crime / enquête sur le terrain / raisons du crime.

— T’embarqueras au prochain, dit la Sibylle parce que j’étais pas assez frais pour revenir par l’immédiat.

Fallait que j’me fasse à l’idée de cette espèce de sursis. Ça me donnait le temps, d’après elle, de créer le lien avec Frank qui était notre fils à tous les deux.

— C’est la vie, dit-elle. John me donnait une fille et tu n’aurais pas accepté ce fils parce que je te quittais. Tu comprends ?

— Je comprends !

— Qu’est-ce que tu comprends pas ?

— Je comprends que vous ayez éloigné le fils de Frank Chercos. Je comprends pas pourquoi vous avez expédié la fille de John Cicada dans l’espace infini. Vous n’avez plus d’enfants !

— C’est John qui prend les décisions. Tu lui parleras.

 

John Cicada, le héros de l’espace qui pilotait des navettes entre la Terre Natale et la Station Intermédiaire, John Cicada était en réalité un pauvre type qui se débarrassait des enfants de la Sibylle parce qu’il était stérile. Qui était le véritable père de la sœur de Frankie ? À mon avis, si cette sœur avait été expédiée dans l’Infini Éternel, il était question d’un père de la plus haute importance, tandis que le fils de Frank Chercos n’avait aucune espèce d’importance dans cette tragicomédie du bonheur orchestrée par Gor Ur. J’comprenais pas tout, mais je comprenais.

— Y avait tellement de gosses illégitimes, dans cette Nouvelle Société de l’Homme Libre, qu’on s’en débarrassait quand ils posaient le problème de la filiation biologique. « Ils » faisaient deux lots : ceux dont le père était un minable étaient expédiés dans une Station Intermédiaire où on leur trouvait du boulot ; ils mouraient de maladies tellement courtes que des fois on se posait la question de l’assassinat ; d’où la présence du plus fin limier de la Police Nationale sur les lieux : Frank Chercos :: les autres  avaient un père impliqué par filiation légitime dans les affaires du Monde ; ces gosses ne pouvaient exister ; on les expédiait avec un couple chargé de les éduquer jusqu’à ce qu’ils soient capables d’en faire autant ; personne ne revenait ; Fabrice et Constance de Vermort avaient été condamnés à la Peine d’Infini et la sœur de Frankie figurait sur la liste de leur Voyage. Voilà toute mon histoire.

Le type qui me racontait ça était crédible.

— Quel était le crime commis par Fabrice et Constance de Vermort ?

J’y croyais. J’y croyais dur comme fer. On me changeait de position, mais ça servait à rien, je continuais d’y penser sans me laisser embobiner par leurs promesses. Bernie m’apportait les récompenses. J’appuyais sur les tirettes au lieu de les pousser. Il était désespéré.

— Ah ! le bon vieux temps où c’est qu’on était heureux d’siroter en attendant qu’ça passe ! T’étais un sacré siroteur, Frankie !

— Voilà où ça mène.

J’étais pas le type le plus joyeux de l’équipée, mais j’avais mon mot à dire. Fallait commencer par tempérer le discours que Bernie adressait aux nouveaux arrivants, ceux à qui on proposait LE choix et ceux qui étaient condamnés à la Peine d’Infini ou à la Réclusion Intermédiaire comme il semblait que ce fût mon cas.

— Mais non, Frank ! T’es pas condamné. T’es en observation.

— Comment vous expliquez la pompe à colocaïne ?

— On l’explique pas, Frank !

— Ramenez-moi à la maison !

Même chez les Chinois qui ont le sens du confort et du plaisir, mes deux thèmes préférés. On avait passé de bonnes soirées, Chang Wang et moi, du temps où j’enquêtais sur la pêche à l’anguille.

— Qui était Chang Wang ?

— Un bâtard de John Cicada. Il a eu moins de chance que moi. Il sait même pas ce qui lui est arrivé. Il est revenu avec des dettes.

— 200 cc !

Bernie confectionnait les canapés. Il y avait toujours un raisin sec au milieu. Je l’écartais avec le bout de mes dents et il fallait qu’il chût quelque part sous la table où les chats se le disputaient. On mangeait en rond. La table aussi était ronde. J’étais rond en principe. On n’arrêtait pas de tourner.

— Quand comptez-vous commencer l’enquête ? me demandait impatiemment K. K. Kronprinz qui ne passait pas les vacances qu’il avait espéré passer avec des filles qui ne me ressemblaient pas.

Bernie maintenait les verres à un bon niveau de conversation.

— De quelle enquête parlez-vous, ô Prince du blues et de la salsa ?

— On n’envoie pas les criminels dans l’Infini sans qu’on sache pourquoi, nous, les enfants du Peuple. Or, on nous a rien expliqué. Cette entorse nous ramène en des temps de combats où il fallait se reproduire intensément si on voulait pas se laisser vaincre par leur pouvoir de multiplier le fric à la même vitesse. J’ai chanté ça à l’époque. Chez Alice Qand. Elle s’en souvient comme si c’était hier.

— Alice Qand est un homme. J’ai couché avec elle par erreur.

— Ne changez pas de sujet, Frank. Quel était le crime commis par les Vermort ?

— Qui est le père de… de… ?

— Vous ignorez jusqu’à son prénom, Frank.

— Je peux l’imaginer ! On rétablira la vérité a posteriori.

— Je vous paye pas pour ça !

Le Prince me donna un maravédis. J’en avais plein. Ça valait rien en face de l’eurodollar. Mais j’en avais tellement que j’en rêvais toutes les nuits.

— J’en ai marre de nourrir des inutiles ! s’écria le Prince qui me nourrissait inutilement.

Il boxa un coussin qui s’agitait sous les fesses d’une nymphe.

— Faut que Frank se soigne, dit Bernie qui était aussi mon avocat dans les bonnes occasions de se remplir les poches. L’es malade, ô mon Prince ! C’est pas un maravédis qui l’guérira de cette maudite bactérie intransmissible !

— Ça va ! fit le Prince dont les doigts frottaient la chair anale de la nymphe qui levait la jambe parce que je tirais sur le fil.

Il projeta un film porno qui était en réalité un documentaire engagé sur les activités de Gor Ur dans le Monde et l’Intermonde. On savait rien de son action sur l’Infini, sauf qu’il en avait une et que ça expliquait sa supériorité dans les combats. Le prince répondait à toutes ses demandes uniquement parce que c’était surpayé. Sinon, il n’aurait pas accepté de se produire pour cette secte qui empochait 10 % des gains. Y avait que Frankie qui gagnait rien, parce qu’il savait pas jouer.

— Un ennemi est aussi un partenaire, m’expliquait Bernie. C’est pas une partie d’échec avec des blancs et des noirs. Ce que tu gagnes, c’est dans l’action. Au passage ! Tu peux pas espérer vaincre l’inventeur de ce jeu, Gor Ur lui-même.

— Sissa, fils du brahmine Dahir, a survécu à son insolence !

— Tu parles ! fit le Prince.

Alice Qand s’amena sur ces entrefaites. Il apportait des nouvelles.

— « Ils » embarquent les Vermort pour la punition, dit-il en acceptant un verre.

— Ah, bon ? J’croyais que c’était déjà fait !

— C’est toujours ce qu’on croit, Frank et ça recommence !

— Elle vous attend sur le ponton d’embarquement, Frank.

Sidération ! Je m’précipitais. Dans le couloir, personne savait de quoi je parlais. On m’indiquait le Syndicat d’Initiative. Les plans proposaient des solutions de sauvetage in extremis. Je me mis à glisser. Enfin, quelqu’un me renseigna :

— L’embarquement est en cours. Pour combien de temps, je l’ignore.

J’arrivais dans la zone des départs. Pas un chat dans le hall d’attente. J’aperçus un homme en arme qui ne savait pas lui non plus. Qui savait ?

— Je vous l’dirais si je savais, M’sieur l’Intendant.

J’étais Intendant ou je lui ressemblais. C’était pas l’moment de déconner.

— Y marche, ce truc ?

Je désignais le portail de sécurité. Savait pas non plus. Personne sait !

— C’est que j’y comprends rien, M’sieur l’Intendant.

— On peut savoir et rien comprendre !

— Oui, M’sieur ! J’y f’rai gaffe la prochaine fois !

— Et ça, c’est quoi ?

Un sas. J’actionnai la manette d’urgence.

— Va y avoir du monde pour vous demander des explications valables, M’sieur !

— Pas l’temps !

Je sautai là-dedans sans savoir ce que c’était. Le vide. Un contretemps. L’anticorps. J’allais savoir et ça me rendait insensible à l’horreur de la situation.

— Vous voulez me parler ?

— Vous savez, les paranoïas dépressives, c’est pas bien grave. On vit très bien avec. Prenons un exemple, si vous le voulez bien…

— On peut poser des questions avant ?

Une petite voix frottait ses lèvres contre les miennes.

— On m’a dit que vous vouliez me parler.

— Vous ne partez pas ?

Le visage était celui d’une petite fille en âge de se marier selon la Loi iranienne. Elle s’approchait à cause du bruit des moteurs. On n’avait pas l’temps de tout se dire.

— Il va te violer, petite ! Ne pars pas ! Elle est sa complice. Tu peux ne pas partir. Reste. Le Prince est prêt à financer l’opération.

Les moteurs rugissaient autour de nous. On procédait à plusieurs tirs dans des directions qui ne changeaient rien à la nature du voyage.

— T’es en voyage intermédiaire ? me demanda la petite fille.

— Je suis Frank Chercos, le célèbre…

— J’entends pas, mec !

— Coupez les moteurs, qui que vous soyez !

Elle s’accrochait à sa robe. Le vent tournoyait, entrecoupé de matière. Je trouvais pas les mots. Il fallait qu’elle sache. J’étais si près du but !

— M’sieur l’Intendant ! M’sieur l’Intendant ! criait le garde. Vous vous êtes fait mal ?

— Vous vous êtes fait mal ? me demanda la petite fille.

Elle pouvait appuyer dessus si c’était ce qu’elle voulait, que j’en souffrisse. Le garde se mélangea à nous. J’étais peut-être en train de lutter. Je sentais ses cheveux dans ma main. L’autre main serrait la gorge du garde qui bavait sur mon visage sans expression. Les yeux de la fillette me le disait. J’avais pas d’expression. J’avais même pas mal.

 — C’est l’heure, Frank. Lâchez-la !

« Ils » ont vite fait de vous attacher et de préparer votre corps à se séparer de vous. Les moteurs arrachaient cette réalité finissant dans la promesse de l’Infini. Comment croire à ces mensonges d’État ? La peine d’Infini n’avait aucune utilité, criai-je dans les micros de la télé.

— Coupez-lui le zizi !

Elle était partie pour toujours et le Comte recommencerait ce qu’il avait toujours fait aux fillettes de son âge. Je voyais Constance se désespérer dans un salon de circonstance, avec les objets de son attente qui augmentaient son emprise sur le Monde. Je me souvenais de ce lieu d’expérimentation. Un gros livre relié de cuir noir et usé s’ouvrait toujours à la même page. J’étais l’enfant qu’on retrouvait dans toutes les illustrations. Ça avait un charme fou, ces gravures au burin.

— C’est fini, Frank. Vous revenez.

— Je veux savoir, Rog. Vous savez, vous. Vous savez ce que je veux savoir ! C’est insupportable comme idée !

— Revenez, Frank ! Revenez !

— 100 cc !

J’étais trempé de sueur. Le sol avait cessé de trembler. On ressentait à peine la machinerie sous-jacente.

— C’est l’métro, Frank !

J’avais raté ma dernière chance de savoir qui elle était, qui était son père. La Sibylle, que j’avais perdue pour toujours, ne me dirait rien. Avec elle, le secret était bien gardé. Roger Russel avait l’air satisfait par la tournure que prenaient les évènements. Cecilia m’envoyait son bon souvenir par l’intermédiaire de ce père abusif. Il ne me parla pas de Muescas. Le mariage aurait lieu sur le quai à New York, puis le clipper prendrait la mer avec le couple et ses invités.

— Vous serez des nôtres, Frank. Cela va de soi.

— En attendant, soignez vos rhumatismes, ajouta Kol Panglas.

Alice Qand était pressée. John Cicada revenait avec un nouvel arrivage de « voyageurs ». Alice Qand enfila sa tenue de présentateur et fit un essai sur le tapis. Les vers étaient au rendez-vous.

— Ça n’a jamais foiré, dit-il avec une pointe d’angoisse qui relativisait son humour décapant.

— Sinon, dit Kol qui était affecté par l’agitation musclée des vers, la solution de rechange consiste à meubler le récit pour compenser la perte d’image et de son.

— Ya pas plus doué qu’Alice Qand pour ça, dit Rog Ru.

— Ah ! Le blouhouhouhou-ze !

— Oubliez tout, Frank !

 

Et j’oubliais. Je savais que je finirais par choisir et qu’ « ils » ne m’accorderaient pas ce choix sans le conditionner. Je connaissais aussi ces conditions. Bernie, qui souffrait lui aussi de rhumatisme déformant, me passait sa lotion miracle. On se regardait ensemble dans le miroir pour comparer les différences. Tous les êtres humains devraient se livrer à cet exercice de la symétrie. Me dites pas que vous n’avez pas un ami qui accepterait volontiers la comparaison. Vous pouvez pas être plus con que Frankie le bêta ! Bernie avait moins de chance. Personne n’avait exprimé le besoin d’être son ami. Il faut que ce soit un besoin, sinon l’expérience est faussée et ses conséquences peuvent devenir tragiques, à la longue.

— Vous me coûtez, tous les deux ! se plaignait le Prince du Métal.

Mais il continuait de nous alimenter. Ça nous évitait la honte du deal. J’m’imaginais plus dans la rue, le cul à l’air. J’cachais les dosettes dans mes fentes. Y avait qu’à s’servir après avoir craché au bassinet. Bernie était magistrat à l’époque, mais au lieu d’la pédophilie, il pratiquait le shoot dans le dos de sa hiérarchie ou dans son cul, selon la probité de la personne concernée. Le Prince nous avait réunis dans l’honnêteté et la jouissance, c’qu’est pas si facile que ça, mec. T’es toujours à la limite au lieu d’l’extrême. C’est pas pareil, mec. Non, c’est pas pareil. C’était pareil pour Bernie, mais pas pour moi.

— Ça conserve les cadavres, disait Bernie à un nouvel arrivant qui le soupçonnait de malversation.

Et il en apportait la preuve en exhibant la momie de son passé exemplaire.

— Z’êtes pas Frank Chercos, le héros de l’espace ? s’étonna le type qui me regardait avec des yeux ronds comme si j’étais pas le Frank Chercos dont il parlait.

J’avais pas besoin de m’gonfler si c’était lui qui me soufflait dans l’cul. Il en avait des pages, de Frank Chercos ! Ça n’en finissait pas. Bernie lui coupa la parole avec un bourbon. Le type aimait ça aussi. Il y avait un tas d’choses qu’il aimait et maintenant il devait accepter sa condamnation.

— Tu baisses la tête, lui enseignait Bernie. Pas trop ! Sinon y vont penser qu’tu simules. Là, l’échine dorsale dans la courbure de l’estomac qu’y vont pas remplir tous les jours si tu critiques.

— J’critiquerai pas !

— Tu critiqueras ! J’ai une mauvaise influence sur les autres. Pas vrai, Frank ?

C’était du bourbon de patate, mais ça allait.

— C’est pas trop humiliant ? s’inquiétait le nouveau.

— C’est humiliant si t’as faim, dit Bernie.

— J’mangerai tout c’qu’on voudra !

— Ouais, mais tu critiqueras, concluait Bernie qui était toujours prêt à instruire si le client avait de quoi payer ses vacances.

— Alors comme ça, z’êtes Frank Chercos ! dit le nouveau pour changer une conversation qui lui allait pas comme il voyait son avenir de minable prisonnier des circonstances au lieu des contingences dont se contente le commun des mortels.

Il soufflait bien. Mes hémorroïdes avait un temps d’avance sur le pouls que j’avais un peu faible depuis quelque temps. Ça m’ravigotait, allez !

— On parle de moi ou c’est moi qui parle ? demandai-je.

Bernie appréciait la nuance. Le nouveau pouvait pas y couper. Bernie lui tapait dans le dos pour l’aider à avaler.

— Les deux, fit le nouveau qui aimait les poires.

— On m’critique et j’continue d’emmerder l’Monde, hein ?

— C’est tout ça, M’sieur ! J’aurais pas mieux dit.

— Avale ! fit Bernie.

On veut pas les tuer, les bleus. On a été bleu nous aussi. On sait c’que c’est parce qu’on s’est pas laissé faire à l’époque, mais on compatit en toute honnêteté rédhibitoire. On jouait pas non plus. Y avait rien à gagner.

— C’qui faut, dit le nouveau qui avait tout compris avant d’arriver, c’est oublier pourquoi on est là.

— Frankie il est en vacances, dit Bernie. Et moi, c’est plus compliqué.

— Je sais ! dit le nouveau qui commençait à trouver ça très drôle. Bernie Beurnieux est mort des suites d’un drame conjugal. Tout l’monde sait ça !

J’savais pas moi-même pourquoi il était là, Bernie. J’m’étais jamais posé la question tellement j’étais heureux qu’il ait pas succombé à la blessure mortelle que Sally lui avait infligée dans un moment de passion. Il était même plus blessé, Bernie, comme si tout allait bien pour lui. Ça allait tellement bien que j’avertis le nouveau qu’il ferait mieux de la fermer s’il souhaitait pas que j’aggrave son cas.

— O. K., les mecs. J’abrège.

 

Sur Terre, on connaissait mon aventure telle que je l’avais racontée à la Presse. Par contre, on se demandait pourquoi j’arrêtais pas de choisir et pourquoi « on » me permettait de continuer de choisir sans me décider une bonne fois pour toutes. Des bruits couraient sur la généalogie des Chercos. On racontait n’importe quoi et ça n’avait plus de sens.

— Ça en avait à un moment donné, dit le nouveau qu’était moins con que moi. Mais ça n’en a plus. C’est mieux pour vous, hein, Frank ? J’peux vous appeler Frank comme tout le monde ?

— Tu peux pas l’appeler, dit Bernie. C’est lui qui vient tout seul. Comme Cookie.

— Z’avez zun chien ?

— Y vient quand c’est qu’on l’appelle pas.

— J’ai jamais eu d’chien. J’avais un canari. Ça remonte à l’enfance. Il chantait quand on l’appelait.

— C’est ça, les animaux.

— Et on n’est pas des animaux, dit Bernie qui avait compris la bonne moitié de ce que je disais à ce minable de bleu.

J’croisais mes bras derrière la tête, m’appuyant sur le dossier qui craquait à la place de mes os. Le nouveau était heureux, finalement. Il ne lui était rien arrivé, au fond. Il n’arrive rien tant qu’on ne vous expédie pas ad patres ou ad infinito. Ça n’expliquait pas pourquoi on me permettait de choisir à mon aise. On pouvait seulement voir comment. Et c’était le paradis, mec !

— T’en as pas des comme ça, chez toi, hein, connard ?

Il se marrait. Il avait des dents en or. Il les garderait pas longtemps, même s’il en avait besoin. Bernie me faisait des signes compliqués, un peu comme s’il me demandait de lui faire bouffer du chocolat pour que personne d’autre soit au courant de c’que ça pouvait rapporter de lui casser la gueule. Si c’était ça, le message, ce type ne pourrait même pas le bouffer, le chocolat. Il suait parce que la conversation trahissait les dessous de son contenu séquentiel.

— Ya un autre moyen, dis-je. C’est pacifique, que j’veux dire.

— C’est pas d’l’or, les mecs ! C’est l’dentifrice à la mode. « Ils » ont remplacé la menthe bleue par de l’or qu’est pas d’l’or.

C’était de l’or. On mordit dedans Bernie et moi pour s’en assurer.

— J’saigne pas ! dit le nouveau.

— Tu mangeras liquide, c’est tout, modéra Bernie qui avait le sens de la mesure.

— « Je » mangerai c’qu’on me donnera ! J’ai rien à critiquer. J’suis un pacifique, moi ! La preuve, je dis rien.

Bernie m’envoya un autre message codé. Y avait plus d’chocolat, rien que du sang coagulé et aucune trace d’ADN étranger au corps.

 

Kol Panglas est arrivé au mauvais moment, sinon on l’aurait passé bon, ce moment de victoire sur la faiblesse humaine.

— Vous partez, Frank. Habillez-vous !

J’étais pas à poil. Mon cucul témoignait de mon innocence. Comme ma pupille. Il manquait la combinaison de service et ses terminaux fébriles. On me conduisit sur le Pas de Tir. Un vaisseau attendait patiemment. John Cicada donnait des conseils à un équipage d’enfants qui prenaient mes notes avec une conscience nette de ce que je ne tarderais pas à représenter pour toute la tribulation en vue.

— Mais j’ai pas choisi, Kol ! dis-je pour ne pas crier que j’étais sur le point de paniquer.

— Un changement d’horaire, Frank. Vous gagnez un jour.

— Et si je le perdais, Kol ? C’est encore possible !

Il me regarda tristement, comme on regarde le condamné qui n’a pas consulté sa montre. Bernie m’envoyait des messages incompréhensibles. Le nouveau cherchait mon nom dans le dictionnaire.

— Une fois assis à votre poste, Frank, vous vous branchez. On vous a appris à vous brancher. D’abord l’oxygène, puis les réseaux et enfin, les alimentations. Une erreur, Frank, et c’est fini pour vous. Vous cesserez douloureusement de vous amuser.

— J’m’amuse pas, Kol. J’ai jamais joué avec le feu.

Bernie restitua la moitié de l’or au nouveau, j’sais plus si c’était la partie inférieure ou supérieure. Celle qui pesait le moins en tout cas. Le nouveau essayait ses nouvelles dispositions sur le bras d’une fillette qui hurlait dans mes oreilles. Je montais avec elle dans le vaisseau. John Cicada m’avait à peine salué. Les enfants qui formaient l’équipage me regardèrent comme s’ils connaissaient ma photo.

 

L’intérieur du vaisseau ressemblait à une projection futuriste, comme quoi la Réalité peut avoir de l’avance sur les Projets. J’étais tendu, mais pas hystérique. J’étais à ma place, comme d’habitude. J’avais toutes les raisons de m’angoisser, mais ça allait comme ça pouvait. J’emportais rien d’intime, à part mon cucul et ma queue. Tout le reste leur appartenait. Les « parents » attendaient dans le salon, assis de chaque côté d’une table où ils avaient abandonné la sentence qui les condamnait à ne plus revenir. Je ne reviendrais pas moi non plus. J’avais rien choisi. J’avais même pas une idée de ce que j’aurais choisi si on me l’avait permis. Je voyais ces deux visages détruits par la tristesse. Ça m’faisait mal. L’homme tenta de replier la sentence, mais la femme lui dit quelque chose en rapport avec la nécessité de ne rien replier du tout tant que ce n’était pas le moment. Je me doutais qu’il y avait encore un point de procédure à discuter, mais l’avocat n’était pas venu jusque-là. Ils évitaient de me voir. De temps en temps, un gosse apparaissait sur le seuil et ne rendait pas le sourire qu’ils lui adressaient par pur désespoir. Il faut avoir haï les gosses pour en arriver là. Frank y savait pas qu’il fallait les aimer avant de les foutre dans la poubelle du Monde. Voilà où ça m’avait mené. J’allais nulle part et partout, comme un Dieu à qui on n’a pas demandé s’il a pas plutôt envie de mourir sur la Croix. Ils avaient prévu des sucreries empapillotées. Je suçais le présent en attendant de me faire avoir par l’avenir. Ça m’rendait morose et dangereux. Kol me surveillait par une fente pratiquée dans le plafond. Dire qu’il était là, couché sur le dos du vaisseau, et que j’avais pas les moyens de le convaincre qu’un peu de temps ne gâcherait pas ses vacances d’été. On était des amis, merde !

— Bernie y dit qu’t’es assez con pour t’faire condamner à mort, me dit un gosse que j’avais jamais vu de ma vie, sinon je m’en souviendrais. Alors j’te préviens, connard : j’suis contre la peine de mort : tu fermeras ta gueule ou j’te la fermerai : avec ça !

Il me montrait son p’tit cucul et la fente dessous. Ensuite il procéda à une fouille systématique de mon bagage, un vieux sac que j’avais hérité de mes pérégrinations dans le désert avec Omar Lobster.

— Homard Homard, j’connais ! dit le gosse et il m’en piqua dix numéros en attendant d’me piquer les autres.

Y avait pas assez d’place dans son p’tit cucul et il mettait jamais rien dans sa fente de peur de flinguer sa fragile virginité. Il prit place à côté de moi et m’appela Voisin, comme le célèbre pionnier de l’aéronautique française. Je m’demandais qui avait baisé qui dans l’affaire : Gabriel ou Charles ? Celui qui portait le nom d’un ange ou celui qui se nommait comme un roi d’Angleterre ?

— T’es vraiment con, me dit le gosse. J’vais même plus loin : t’es carrément impossible.

Il s’arrêta là. Sinon on retournait en enfance et je m’en prenais plein la gueule. Qu’est-ce que j’avais été critiqué ! Et Frank ceci. Et Frank cela. Valait mieux fermer ma gueule. J’avais grandi depuis.

— Pas tellement, dit le gosse. Le Frank Chercos que tu connais a choisi inconsciemment d’envoyer son enfant au diable vauvert. Par enfant de Frank Chercos, il faut entendre celui qu’il a été. Tu piges, connard ?

— J’avais une sœur à cette époque !

— C’est pas elle.

Kol n’arrêtait pas de transmettre mes données. Ça m’chatouillait les neurones, moi qu’avais eu des problèmes de myélinisation jusqu’à quinze ans, âge que j’ai profité pour plus pisser dans mon lit.

— D’où le mythe de Gor Ur, hein, vieux mythomane ?

— Y vous emmerde, le Gorille Urinant !

— Tu charries, Voisin. Bird of passage. Dix mille cerfs-volants. Étonnantes chasses. T’es un poète. J’adore tes titres. J’t’épouserai quand t’auras l’âge de secouer les fraises.

Le Pas de Tir se vidait lentement. John Cicada s’attardait à cause d’un problème technique. L’équipage trépignait dans les vapeurs d’acide. On était le matin, j’pouvais pas m’tromper. Ça fleurait le croissant chaud et le crème. Illusions Intermédiaires, je sais. Les fameuses ii. Iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii !

Le départ fut donné à neuf heures. J’avais une dalle d'enfer. Des petites filles distribuaient des friandises en attendant le plat de résistance. Saturne rapetissait dans le hublot. On ne distinguait plus la Station Intermédiaire. Il n’était plus question de revenir. L’angoisse me visitait par moment que je vivais dans le plus parfait silence qu’il m’était donné d’opposer à ses ruses.

— T’es mouillé, Voisin !

J’étais mouillé. C’est comme c’est qu’il rouillait, mon Métal. Des fois, on me met un tuyau dedans et j’fais plus attention.

— Tu sais pourquoi t’iras pas au mariage de Cecilia, Voisin ?

— J’s’rais bien con d’l’ignorer !

— C’est pas aussi facile : New York est sur la Terre et toi tu n’y es plus !

 

Les parents ne m’avaient pas approché. Ils se levaient pour tourner autour des enfants sans les chahuter. Des enfants leur posaient des questions et ils paraissaient faire de leur mieux pour y répondre. Pas un regard dans ma direction. Rien pour le troisième homme de l’expédition. Et j’quittais pas une seule fois mon siège pour aller les saluer. C’était peut-être ce qu’ils attendaient. Ils ressemblaient tellement à ce que je savais des parents ! On était à dix heures du point de non-retour. Il fallait que je leur disse mon sentiment avant ce moment fatidique. Ensuite ça n’aurait plus aucun sens. Pour moi en tout cas. Moi, l’homme seul, sans femme à ses côtés, l’homme du regard louche et des pratiques secrètes. Combien de temps avant de commettre l’irréparable ? Je finirais peut-être seul dans l’espace, avec assez de nourriture pour approcher l’Éternité. Le gosse calculait frénétiquement combien de temps il me restait à vivre avec les autres.

Il me proposa aimablement d’utiliser les mêmes instruments que lui. C’était un peu compliqué pour Frankie qui laissait derrière lui beaucoup de choses inexpliquées et quelquefois inexplicables. Dans la lunette, on voyait les préparatifs du prochain vol. Le même John Cicada adressait ses conseils aux mêmes gosses. Mais cette fois, c’était Bernie qui souffrait. Il se montrait beaucoup moins digne que moi. Toutes ces seringues manipulées par des ignorants, ça lui inspirait une douleur irréversible qui laisserait des traces dans sa mémoire toujours vivante malgré ce qu’on sait de la mémoire. Le cadavre qu’on embarquerait alors deviendrait la momie de l’homme. J’avais vu les vitrines d’exposition en montant dans le vaisseau. On embarquait aussi des momies. En bas, Bernie n’était pas le seul à devenir la momie de l’homme. Ils étaient plusieurs à plus ou moins accepter ce destin inadmissible. Et parmi eux, un seul connaîtrait le même destin que Frank Chercos. C’était le fils de Frank Chercos. Et John Cicada ignorait cette douleur. La Sibylle pouvait s’inquiéter. Et elle s’inquiétait, voyant notre vaisseau atteindre la limite du retour et son propre fils appareillé pour s’occuper des momies qui craignait la poussière et les rejets glandulaires.

Ma première momie avait un nom de femme. Je cherchais la beauté dans ce cuir crispé. En vain. Mais j’avais décidé de me tenir tranquille. Je devins un as du plumeau. J’actionnais un vaporisateur qui intoxiquait ce qui restait de mes poumons. Et je dormais comme un enfant qui est encore en paix avec lui-même. Je me souvenais pas de cet enfant que j’avais pourtant été. J’enviais sa tranquillité à peine dérangée par la promesse d’une curiosité sans limites. Le temps s’écoulait maintenant en fonction du point de non-retour qu’on devait atteindre dans moins de dix heures et j’avais tout appris de ma nouvelle fonction sociale. Le gosse me félicita. Il était aussi heureux que moi.

— Ça tripe, Voisin ! Ça tripe à mort !

 


 

Sixième épisode

DEUX FOIS QU’UN

Il n’y avait pas de fenêtre dans la cabine que je partageais avec un être dont je parlerai plus tard. Son influence sur ma pensée est telle qu’il vaut mieux en faire abstraction pour l’instant.

— O. K., Frank. Il n’y avait pas de fenêtres…

Il n’en avait pas ! Je ne pouvais pas voir. J’allais dans le salon où il y a plusieurs fenêtres avec diaphragme d’ouverture et obturateur à iris. On peut doser l’illusion avec un potentiomètre à crans. Ou ne rien doser du tout et voir le trou dans lequel on voyageait. À dix heures, heure locale, on atteint le point de non-retour, mais tout a disparu dès quatre heures. J’avais envie d’une de ces pluies qui m’avaient si souvent renvoyé ma tristesse d’enfant. Les pluies-fall. On voyait plus le vaisseau suivant, celui où Bernie devait se lamenter à l’idée de se conformer à l’Infini au lieu d’aller chasser l’alouette avec son vieux copain Frankie qui tirait sur la ficelle pour que le miroir tournoyât. Tire sur la ficelle et le miroir tournoiera. Elles tombaient du ciel dans le silence qui précède le cri.

Mon esprit subissait des changements aléatoires. Si ça continuait, je ne serais plus ce que j’avais été ni ce que j’aurais pu devenir avec un peu de chance. Je croisais des enfants appliqués. Je mangeais pas avec eux. Je surveillais. Les parents n’avaient pas une seule fois demandé à me voir en privé pour que je m’expliquasse. Ils sortaient rarement de leur cabine depuis quatre heures de voyage déjà. La fenêtre s’est ouverte ssschlick ! automatiquement, ce qui m’a surpris au point que j’ai vidé ma vessie dans le strapontin.

— Veuillez régler l’ouverture, me dit la fenêtre.

E pericoloso sporgersi. Je tournai lentement le bouton, mais le trou demeurait sans fond. On regarde pas longtemps le vide. On le peuple pour ne pas épouser ses formes. J’appelais les pluies-fall de mes vœux. L’autre strapontin était plié avec un journal dedans, comme si « on » voulait que je l’ouvrisse à la page des faits divers.

— Ouvrez encore ! me conseilla la voix qui répondait à mes réglages.

J’ouvrais. Mais la led continuait de clignoter rouge.

— Essayez le truc du chewing-gum.

Je le collais sur la vitre. Ravissement assuré.

— Vous voyez !

Je voyais l’étoile hyperlointaine du chewing-gum.

— Avec un peu d’imagination…

Ouais ! Le voyage me parut moins monotone.

— Essayez la trace de doigt !

J’avais compris. Il était un peu plus de quatre heures et j’avais compris.

— Le temps ne fait pas partie des perceptions humaines, Frank. Le temps est créé par l’esprit. Le temps n’a pas plus de Réalité que tous les autres concepts explicatifs que rien ne fonde intelligemment. Il n’y a plus de temps quand il n’en est plus question. Ou alors une fraction de cette seconde dont l’esprit veut conserver l’imaginaire symbolique. Fraction née du plus grand dénominateur commun. Il faut diviser Frank et non pas le multiplier.

— Frank ! Les momies !

 

À part la fenêtre que je pouvais regarder pendant les moments de liberté conditionnelle, il y avait les momies, leur poussière et l’infinité de particules qui s’y déposaient. J’avais déjà l’habitude de ces corps réduits à la grimace. Elles ne souffraient pas. Elles jouaient encore avec la mort. Mon plumeau explorait leurs pliures. Je vérifiais avec la lunette et je projetai le liquide avec le vaporisateur. Ensuite je frottais avec la toupie. Ça brillait comme une godasse. De temps en temps, un enfant venait collecter des échantillons. Voilà à quoi on consacre une bonne partie de notre enfance : à se remplir les poches d’échantillons prélevés sur des momies d’autres victimes de l’Homme et de son ambition démesurée. L’Homme qui cède la place à la Nation et la Nation qui combat les autres nations dans un progrès que rien ne semble assez convaincant pour arrêter le massacre systématique entrepris par les Blancs au détriment des autres races qu’on nourrit d’illusions démographiques et spirituelles. Civilisations des pauvres, vous êtes mortelles. Vous combattez pour rien. Vos riches sont Blancs !

— Frank ! Les momies !

 

J’y allais. J’avais mon plumeau, ma pelle et mon carton, comme Jerry Lewis dans The ladies man. J’avais en plus un vaporisateur, comme Joe Chip dans Ubik. J’avais du Métal et je me pissais régulièrement dessus. Il y a pire que la dissociation par affinité. C’est une espèce de recomposition de l’être initial avec les moyens du bord. J’opérais sous surveillance, bien sûr.

On avait supprimé tous les personnages de mon intimité et ceux qui m’assistaient cliniquement ne franchissaient jamais les limites de mon territoire, limitant du même coup ma possibilité de les rencontrer fortuitement comme cela arrive dans l’existence ordinaire, celle qui nous enferme dehors.

Je frottais les momies. Je répandais le natron atomisé qui s’en prenait à ma propre chair. Une espèce de bonheur amusé remplaçait les apothéoses de mon enfance. Je n’éprouvais aucune fatigue. Aucun signe d’asthénie ni de phobophobie. J’injectais les liquides à l’heure prévue. Ça s’emballait pas.

Il pouvait plus rien m’arriver. Ma place dans la cabine, mon strapontin près de la fenêtre, les momies dans leurs vitrines, les gosses qui s’affairaient ou au contraire ne bougeaient plus, les parents qui n’agissaient pas. Et Frankie la Grosse Queue qui passait entre les gouttes des pluies-fall. Je pouvais pas m’ennuyer. Pas au bout de quatre heures de voyage, six heures avant le point de non-retour. Je vivais LA minute d’une exploration qui devait à terme nous expédier dans l’Infini sans les moyens d’y repérer les points d’ancrage de notre destin commun.

« On » m’injectait la camisole sexuelle par différence de potentiel. Mes couilles gonflaient. Mes vésicules séminales produisaient à outrance des protéines spermicides. J’étais tranquille.

— Frank ! Les momies !

Elles n’avaient pas de nom. Je pointais le détecteur de code. Ça pouitait et je notais. En principe, j’étais autorisé et je frottais, atomisant les crevasses de cuir noir qui s’entrouvraient, laissant échapper l’humidité que je frottais avec l’aspirateur relié au spectromètre. À cette allure, les momies seraient prêtes avant l’heure du non-retour. Je m’activais.

— Vous vouliez revenir avant qu’il ne soit trop tard. Dites-le clairement.

Je pouvais pas y penser aussi clairement. Je craignais la confusion. J’avais moins de six heures de pratique avant qu’il ne fût plus possible de renoncer.

— Vous ne renonciez pas puisque vous étiez forcé à agir. La décision ne dépendait pas de vous.

J’y croyais.

— Elles avaient connu ça avant vous.

Donc, elles allaient et revenaient. Il y avait plusieurs étages. Celui dans lequel je m’activais reviendrait avant le point de non-retour. Je le voyais. Le nombre d’enfants diminuait d’heure en heure. Ça me rendait nerveux, mais pas au point de perdre le compte des enfants ni des heures.

— Quel était le problème, Frank ?

Ma cabine. J’arrivais pas à la situer.

— Vous aviez peur d’y rencontrer son habitant d’un autre Monde ?

Je me posais la question. Il allait et revenait, comme les momies, ou « il » retournait chez lui ? J’avais pas le temps d’en discuter avec lui.

— La peur ou le temps ?

Je guettais la fissure, la trace du joint. Il y avait une limite. L’architecture trahissait une différence, mais comment, par quelle apparence qui échappait à mes observations fébriles ? Je tentais d’aller plus loin que le salon où les parents régnaient en maîtres. Rien ni personne ne s’opposa. Je suivais un couloir montant. En général, c’est le nez de l’appareil qui ne revient pas. Or, il était vide, à part un cageot qui avait contenu des crustacés. Ça sentait vraiment mauvais. Je redescendis.

 

Je venais de perdre un temps précieux. Ça se lisait sur les visages. Pas un commentaire, une allusion, rien. Je revenais à la fenêtre, mais

— Frank ! Les momies !

J’y retournais. Comment interroger ces grimaces de la mort ? Si je revenais, ce serait en momie. J’étais la momie supplémentaire. Ce qui expliquait l’état satisfaisant de la conservation et le nombre croissant des momies.

— Comment saviez-vous que ce nombre croissait ?

L’intuition. J’avais toujours eu de l’intuition pour ÇA.

— Et si vous vous trompiez ?

J’y pensais !

— Qu’est-ce qui revenait ?

J’arrêtais pas d’y penser ?

— Il fallait absolument qu’une momie vous donnât raison.

Exact. Je les interrogeais en vain, une par une. Le natron agissait sur moi. C’était tout ce que je pouvais constater pour l’instant. Je participais activement à leur conservation et je me préparais à mourir.

— Par quelle méthode ?

Je savais pas. J’y réfléchissais en utilisant la fenêtre.

— Pas assez de lumière, Frank !

Il ne pouvait pas y avoir de lumière !

— Il y avait le chewing-gum.

Éclairé DE L’INTÉRIEUR !

— Mais enfin, Frank ! Les momies ne parlent pas !

Elles pouvaient parler. Scientifiquement. J’analysais les échantillons. Je croisais les données. J’y croyais, les mecs !

— Mais vous n’êtes pas un scientifique, Frank !

J’ai appris des tas de trucs sur le tas !

— Il était quelle heure ?

Comme le temps passait, il pouvait être six heures…

— Plus que quatre heures avant la séparation des modules…

Ça me minait. J’essayais de pas perdre du temps près de la fenêtre. Ce trou m’angoissait. Je craignais de ne plus pouvoir sortir uniquement parce que mon cerveau était atteint d’agoraphobie. Je pouvais pas savoir ce qu’« on » m’avait injecté à ce niveau forcément supérieur.

— Vous marchiez ou une assistance prenait en charge la locomotion et l’appréhension ?

Je marchais. Mais le natron agissait vite. Encore une heure et mon cerveau accepterait l’évidence : je me coucherais avec les momies une fois accomplies toutes les opérations conservatoires. Et j’attendrais.

— Vous attendriez sans savoir si c’étaient les momies qui revenaient…

J’en étais pas là, heureusement ! Je pouvais encore agir. Il y avait un indice, une trace minime de l’agencement du vaisseau en deux modules dont l’un revenait et l’autre était propulsé dans l’Infini. J’interrogeais les momies avec des moyens…

— …que vous ne maîtrisiez pas parce que vous n’êtes pas un scientifique, Frank. Mais y avait-il d’autres moyens de parvenir à les faire parler ?

Il n’y en avait pas ! « Ils » avaient…

— … « ils » ou « on » ?

J’aurais pu dire nous…

— Ce serait plus proche de la Réalité.

O. K. Nous avions prévu un spectromètre, rien d’autre. Il était évident que Frank se poserait la question de savoir si cet engin pouvait l’aider à résoudre ses problèmes…

— Il avait des problèmes ?

Il n’avait que ça. On ne survit pas longtemps à ce genre d’envahissement total. Il n’avait que des problèmes et rien pour les résoudre, à part cette machine dont la documentation indiquait qu’il s’agissait d’un spectromètre. 

— Que savait-il de ce genre de machine ?

Il avait fait un stage dans la Police. Il avait échoué en calcul. Il ne comprenait pas qu’une division, c’est une multiplication. Si on n’a pas compris ça, on n’a rien compris à la théorie de l’Ordre.

— Il a reçu une fin de non-recevoir ?

On leur a montré du matériel scientifique. À cette époque, il préférait les motos.

— Les motos… cyclettes ?

Il voulait devenir Flic Poursuiveur. Il laissait aux autres le soin d’enquêter.

— Il a bien changé !

À qui le dites-vous !

(C’était la voix de Kol Panglas. Je pouvais pas me tromper. Il racontait des salades au Comité. Je pouvais rien faire. J’avais droit qu’au silence. Mais je réfléchissais. J’avais du temps devant moi. Les momies ne parlaient pas, mais j’avais mon idée.

— Vous me donnez le frisson, Frank, chaque fois que vous avez UNE idée.

J’y peux rien. J’ai pas l’vertige. Il y avait au moins deux modules.

— Et s’il y en avait trois ?

Vous voulez dire : un qui revient, un qui ne revient pas et l’autre qui retourne d’où je suis venu ?

— Pour être plus précis : les momies reviennent, les parents et leurs gosses ne reviennent pas et VOUS retournez au bercail.

Le natron réduisait les possibilités. Je me transformais en momie, pas en gosse. J’étais de moins en moins ce que j’avais été. J’avais aucune chance de retourner à Paris.

— Vous étiez parti de New York !

Non. De Pékin. Ce voyage dans l’espace était une récompense que les Chinois me proposaient en échange d’une petite trahison…

— …petite ?

Mais j’avais pas compris à temps que c’était ma condamnation. Je m’étais fait des illusions. Tant qu’on est pas lié au poteau, on n’y croit pas. Maintenant j’y croyais. Et je devenais rapidement une momie. J’allais revenir en momie et je repartirais avec des types destinés à la conservation. Ça pouvait pas s’arrêter !

— Il y a bien un moment où le nombre de momies est atteint ?

C’est ce qu’on appelle le paradoxe de la momie. Ça s’arrête jamais, même si les conditions sont réunies pour que ça s’arrête.

— Et vous le résolvez comment, ce paradoxe ?

D’abord en agissant sur les momies : je participe à leur conservation sans discuter : je cherche à entrer en contact avec elles.

— « Nous » ne voyons pas en quoi cela vous permet d’affirmer que vous résolvez le paradoxe…

Il consiste en quoi, ce paradoxe ? Le nombre n de momies augmente alors que la place qui leur est attribuée en limite le nombre à m. Z’êtes d’accord ? Dès que n = m, les conditions du voyage ne sont plus réunies. Z’êtes toujours d’accord ? n + 1 est alors égal à quoi ?

n + 1 est égal à m/0 !

Donc m = 0.(n + 1)

— C’est-à-dire rien ! m n’existe pas !

Ya pas d’paradoxe non plus !

— C’est fin, Frankie. Vraiment !

Ya plus fin qu’Frankie, mais faut chercher. « Ils »…

—  … « ils » ou « on » ?

Nous…)

— Nous sommes d’accord avec vous pour dire que Frank Chercos a été le plus mauvais flic du Monde.

— Pas un seul de ces types n’a trouvé la solution, Kol.

C’était la voix de Roger Russel. Il fallait que je les trouve. J’avais l’temps. Je m’approchais des parents, ce qui se fait jamais en période de crise. Ils portaient des masques lunaires. Impossible de différencier l’homme de la femme. La même robe noire et soyeuse couvrait leurs jambes croisées. Ils buvaient un Gibson aux p’tits oagnons frais. Je commandais un Bloody Mary pour mettre de l’ambiance, avec des zitounes gazpachas. Ça commençait bien.

— Vous avez perdu beaucoup de temps, me dit l’homme.

— J’en perdrai plus si c’est ce que vous voulez.

— Vous venez avec nous ?

— Ça dépend où vous allez.

La femme ricana. Il y avait une goutte sur le masque. Je l’essuyais rapidement avec le bout de mon doigt. Elle frémit sans changer de position.

— Vous ne savez pas où nous allons et vous prétendez choisir sans vous tromper ? dit-elle.

Elle devait avoir une jolie voix, mais le masque la rendait désagréable, comme si elle ne contenait aucun mystère. Je croquais les zitounes et les noyaux.

— Forte dentition, dit l’homme.

— À l’image de la tête.

— Vous m’impressionnez.

Ils avaient l’air d’aimer les p’tits oagnons frais. Ça s’passait entre le pouce et l’index et à travers une fente où la langue apparaissait furtivement comme le globe de l’œil dans les paupières et dans les moments d’apparence rapide. J’avais le cul au bord du coussin qui se pliait derrière moi.

— Si vous avez des questions, dit l’homme, n’hésitez pas.

J’en avais, mais c’était pas l’moment.

— Vous savez pourquoi je suis là ? demandai-je en reniflant le contenu de mon verre.

J’avais commandé un Bloody et « ils » me servaient un Zombie.

— Ya plus d’service de nos jours!

— Continuez.

— J’disais que l’vieux Frank n’est pas aussi con qu’il en a l’air…

— Vous l’avez déjà dit.

— Je m’répète quand j’suis pas sûr d’avoir bien été compris.

— On a compris, rassurez-vous.

Les présentations étaient faites. Les gosses commençaient à s’intéresser aux conclusions du vieux Frankie. Je les sentais plus attentifs que d’habitude à ma présence parmi eux.

— Vous avez encore cinq heures pour avouer, dis-je le plus tranquillement du monde. Ensuite, quelle que soit votre réponse, vous passerez le restant de vos jours à copuler dans l’Infini.

— Belle perspective ! dit la femme. Pas vrai, mon chou ?

Elle se foutait bien que le vieux Frankie n’eût pas les mêmes problèmes qu’elle et son compagnon d’infortune.

— Vous êtes aux momies ? me demanda l’homme qui ne riait pas.

Il donnait plutôt la sensation de ne pas accepter son destin.

— Vous avez de la chance, dit-il comme si j’avais besoin d’être encouragé.

— J’ai pas envie d’être aux momies, grognai-je dans ma barbe florissante. J’ai rien demandé à la société. J’y ai même pas demandé d’être à votre place.

Je songeais à la femme. Il se rengorgea.

— Nous… nous n’avons rien demandé non plus, à part le non-lieu, dit la femme d’une voix triste qui m’alla droit au cœur.

— Et les gosses, qu’est-ce qu’ils veulent ?

— Oh, vous savez, à cet âge-là…

— Il était défloré, à c’te âge, le p’tit Frankie !

Ça les faisait marrer, les gosses, chaque fois que j’m’en foutais de paraître vulgaire. J’avais passé l’âge de me préoccuper d’l’image.

— Ça vous arrivera, allez !

Ils me croyaient sur parole. Ça semblait désespérer la femme qui n’envoyait que des messages relookés par sa conscience.

— Vous feriez mieux de retourner aux momies, me conseilla l’homme.

— J’suis bien, moi, en compagnie des dames !

— Je ne suis pas une dame !

— Et je ne suis pas celle que vous croyez !

— Je suis pas Frank Chercos !

J’étais qui alors ? Les momies n’avaient pas de nom. On les reconnaissait à la couleur. C’était ça, le spectre. Le natron me liftait pour l’instant.

— T’es un flic ? me demanda un gosse.

— Et toi ? T’es une fille ou un garçon ?

— On sait bien c’que t’es, toi ! dit une fillette en riant.

Personne n’avait jamais parlé de ma queue en ces termes. Je la posais sur mes genoux. Les parents n’exprimaient aucune révolte. Ils étaient derrière leurs masques, une main portant le verre et l’autre présentant les p’tits oagnons frais à la fente qu’ils avaient sous le nez.

— Qu’est-ce que tu leur fais, aux momies ?

— Rien. C’est elles qui me font chier !

— Tu sais ce qui t’arrivera ?

— On dit pas : Tu sais ce qui t’arrivera ? On dit : Tu sais ce qui t’arrivera SI?

— Si quoi ?

— T’es pas aussi intelligente que t’es jolie.

La femme s’ébroua.

— Laissez cette enfant ! Je vous prie.

J’éclatais de mon gros bon rire de flic qui s’est fait avoir par l’adversité.

— Je m’demande si j’vais pas vous accompagner. J’ai encore du temps devant moi.

— Ça, tu n’en sais rien, dit une petite voix.

J’en savais rien, en effet. C’est pas parce qu’on choisit qu’on change les choses. C’est têtu, les choses. On croit les reconnaître et on s’aperçoit trop tard qu’elles appartiennent aussi à quelqu’un d’autre.

— Pourquoi trop tard ?

— Parce que tu l’as buté, connasse !

Comment peut-on être aussi con à cet âge où le cerveau est encore un cerveau et non pas cette bouillie de croyances et d’a priori qui reconnaît pas le bien quand c’est le moment de spéculer.

— Tu laisses rien ? Vraiment rien ?

Au contraire, je laissais tout et j’savais pourquoi. Ces conversations à quelques heures du point de non-retour laissaient présager mon existence si jamais c’était de c’côté-là que tombait ma tête. Mais si j’avais un avenir de momies, on m’supprimait la conversation et les douceurs de vivre.

— Il y a une troisième solution, dit l’homme.

— YA QU’DES SOLUTIONS ET J’VOIS PAS OÙ EST L’PROBLÈME !

 

Dans ce Monde, si tu gueules pas, c’est les problèmes qui deviennent des solutions. Mais on n’était plus dans le Monde. On le quittait. On avait fait le Pas Intermédiaire. Et il nous restait des heures et leur compte fatal. Momies, pédophilie constante et impunie, retour aux emmerdements de la vie ordinaire, le choix limitait les perspectives de bonheur. On sait qu’on va mourir : on sait pas quand : ni comment. Le parallèle était aussi une source d’angoisse. Mais j’aimais bien le Musée de l’Homme en un temps où on craignait pas de risquer l’intégrité de la Momie contre l’éducation de la curiosité. J’avais jamais fait d’mal à un gosse, sauf pour l’obliger à traverser dans les clous comme son papa, ce qui est considéré comme un acte de malfaisance uniquement en cas de guerre. Quant aux traces du bonheur dans l’assiette à peu près vide, j’en avais un peu sous les ongles, mais rien ne garantissait que c’était le chemin à suivre.

— C’est pas la peine de gueuler ! dit la femme.

— C’est pas la peine non plus de dire le contraire.

La fillette de mes genoux pouffa.

— Ça veut dire quoi ?

— Ça veut dire quoi quoi ?

— Le contraire !

Elle voulait tout savoir. Elles commencent toutes comme ça. Après, elles en savent trop. J’prévenais les garçons au cas où ils seraient destinés à se reproduire comme le prétendait le règlement intérieur.

— Frank ! Les momies !

J’irais pas plus loin, je le savais par expérience. Mais qui ne tente rien n’a rien à raconter.

— Vous pouvez visiter le poste de pilotage, si vous voulez, dit l’homme.

— À condition de laisser les enfants tranquilles ! fit la femme.

Je voyais la moitié de son visage parce qu’elle pouvait pas résister à l’envie de se laisser deviner. La moitié sauf l’œil correspondant à cette moitié. Pas trop n’en faut.

— Suivez-moi, me proposa un gosse qui avait l’air d’un vieillard.

Moi aussi j’étais né vieux, mais après quelques années d’un bonheur cisaillé par la peur de l’ennemi. On n’y peut rien. C’est le premier non-choix. L’embarras vécu avec des tripes d’enfant. La Nation avait des ennemis. J’ai longtemps couché dans un drapeau. J’avais le sperme patriotique avant même d’avoir la faculté de le répandre autour de moi.

 

On entra dans une salle de commandement avec son point central où tout se décide et des satellites projetés dans les marges pour exécuter les pirouettes d’une intelligence au travail de la trajectoire et des incidents de parcours. Larra giclait des données et des gosses les interprétaient en s’amusant. Elle reconnut mon pas tranquille et décidé.

— Si c’est pas Frank, je brûle un circuit !

Elle en avait d’la chance ! C’était Frank. Il avait un peu changé à cause du natron et d’une alimentation saine. Question horaire, c’était pas non plus la joie et il s’en plaignait. Larra savait tout cela.

— Si j’avais su, dis-je, j’aurais v’nu avant.

— Avant quoi, Frank ?

— Avant de perdre mon temps avec des momies et des cons !

— Tu sais pas t’servir du spectromètre ?

La question qui nous ramenait à nos moutons.

— Je peux t’apprendre, dit Larra, mais quand tu sauras, il sera si tard que la leçon n’aura servi à rien, Frank !

— Si j’avais su, j’aurais appris à me servir d’un spectromètre avant de tuer quelqu’un. Avis aux assassins.

— Qu’est-ce que t’es con ! dit la fillette qui fouillait dans ma poche pour trouver mes bonbons.

Larra fit une pause. Les gosses n’avaient plus rien à faire du coup.

— Ils sont mignons comme tout, dit Larra. Un ordinateur aussi sophistiqué que moi ne devrait pas avoir accès à ce genre de remarque. Je ne suis pas faite pour éprouver des sentiments, mais pour contrôler les tiens, Frank…

— Les miens !

— J’ai fauté moi aussi…

¡No me digas !

— Avec un plombier ou un électricien. J’ai pas bien compris de quoi il me parlait. J’écoutais pas. Tu penses !

J’écoutais pas moi non plus quand il m’arrivait de partager mon sperme avec quelqu’un. J’m’écoutais même pas. Mais j’entendais. C’était comme des voix à l’intérieur de mon corps en transe. Elles me conseillaient la prudence. Alors j’écoutais pas.

— Comme je te comprends, Frankie !

Les gosses répandaient la nouvelle : Larra comprend Frank. Je me demandais comment les parents recevraient cette information inattendue.

— Et c’est qui qui sépare les modules ? demandai-je au cas où on aurait cru que Frankie savait pas où il voulait aller.

— C’est moi, dit Larra. Mais ça dépend des gosses.

Rien que des mauvaises nouvelles !

— Ça dépend aussi où tu te trouves, ajouta Larra qui avait que des news de merde à faire lire à Frankie.

J’avais l’air de rigoler, mais ça tapait. J’examinais de près la console à laquelle personne ne touchait. Larra transmettait directement. Les gosses étaient équipés d’une oreillette. On m’avait donné ce matériel à l’époque de ma gloire médiatique, mais je me la fourrais dans le cul pour pas être emmerdé par la technologie chinoise. La hiérarchie avait droit au dernier cri étasunien. Mais j’étais pas hiérarchisé.

— Je l’ai déconnectée, dit Larra des fois que j’m’imaginerai le contraire.

— À quoi ça sert, une console déconnectée ? dis-je le plus négligemment possible.

— À rien, dit Larra.

Réponse exacte.

— Et elle est connectée ?

— Elle sert mes intérêts, dit Larra.

— Tu confonds pas un peu tes intérêts et ceux de la Nation ?

— Je suis la Nation, Frank. Je suis partout où la Nation a besoin de moi.

J’étais donc près du but. Si je voulais exercer encore une influence sur mon destin, le lieu était bien choisi.

— Ça t’fais pas drôle d’parler à une femme qu’a pas de visage ? me dit la fillette qui obtenait toujours ce qu’elle voulait.

— C’est pas une femme. C’est une machine. La voix, c’est pour impressionner papa Frank qui a besoin d’une femme sinon il va se contenter d’une petite fille. Je préviens !

— Tu perdras un temps précieux, Frank.

— Comme si y avait pas une femme à bord ! dit la fillette.

Y en avait une. Avec le masque et le verre de Gibson aux p’tits oagnons. J’en concevais pas d’autres. Mais je tuais qui si je tuais cet homme ?

— John Cicada ?

Et je couchais avec qui après ?

— Frank aux prises avec le désir et la nécessité !

Quand je pense que j’aurais pu être fonctionnaire si j’avais écouté à l’école ! La sécurité de l’emploi, ça fixe le destin. Paraît qu’ils payent les funérailles et qu’ils récompensent la famille. Mais Frank était un aventurier. Il jouait avec les jours de son existence comme avec les rideaux de son enfance. Le vent parcourait la rue à l’heure de la sieste. L’eau jetée rafraîchissait l’ombre. Il y avait des fleurs et les rideaux pour changer les couleurs de l’attente. On s’amusait pas tous les jours, mais les rendez-vous étaient toujours fertiles en découvertes.

— Frank ! Les momies !

 

Les momies ou les mômes ? La femme entra. Elle agitait des voiles.

— S’il vous embête, dites-le !

— Il nous embête pas, dit un gosse. Il est tellement con qu’on risque rien.

La femme souriait derrière son masque. Je la sentais joyeuse malgré l’inquiétude que je lui inspirais. Elle s’approcha et me toucha presque.

— Vous avez le choix, Frank. Les momies ou les mômes.

— Il y a une troisième solution !

— Ah ! La dernière.

Elle s’éloigna et la porte coulissa derrière elle. Larra demeurait muette.

— Je veux retourner à la maison, Larra. J’ai une femme et un gosse…

— Frank ! Tu n’as ni femme ni gosse.

— J’ai aussi une Patrie !

— Femme, enfant, patrie. Tu n’y as jamais cru, Frank !

J’allais où alors si je retournais dans la même rue, à deux pas de chez moi ? Chez Bernie pour me saouler la gueule ? J’avais pas que des bons souvenirs. Qu’est-ce qu’on oublie pas quand on revient chez soi ?

— Tu n’as plus le temps, Frankie. Mômes ou momies ?

— Momon !

La danse des masques ! J’avais l’air d’un pitre dans cette assemblée de connaisseurs. Ils vissèrent le masque sur mon visage. Je pouvais me voir. Je dansais et ils jetaient des pièces. Je me souvenais du plus mauvais moment de ma vie. C’était un moment d’humiliation. Je dansais avec les masques. Ils savaient ça aussi !

— Larra ! Je t’en supplie ! Ramène-moi sur Terre !

— Mais la Terre ne veut pas de toi !

— J’ai pas tué Bernie !

— Tu n’as aimé personne !

— J’aime la Sibylle ! On a un fils !

— Mais qui est sa fille ?

Je la cherchais. C’était sincère de ma part, cette recherche d’un visage familier. Les enfants s’amusaient. Je prenais leur visage dans les mains et je l’interrogeais. Ils gonflaient leurs joues avant de laisser éclater leur joie moqueuse. Je pouvais m’occuper d’eux et des momies. J’avais le temps.

— Non. Tu l’avais pas.

Je l’avais ! C’était un lieu conçu pour que les choses fussent à leur place. Je voyais bien l’architecture maintenant : le salon avec les parents : les vitrines avec les momies et le seau de natron : le poste de pilotage et Larra aux commandes. La fenêtre était un détail, comme la cabine et son habitant démesuré qu’on renvoyait chez lui parce qu’il ne servait plus à rien ou parce que c’était un émissaire porteur d’un message de paix.

— Pourquoi de paix, Frank ?

— Pourquoi ne servirait-il plus à rien ?

— Calypso était vraiment amoureuse de moi. Circé…

— Frank ! C’est l’heure !

 

J’étais pieds nus. Je bandais. Mon cucul n’arrêtait pas de transmettre de mauvaises nouvelles à mon cerveau saturé de substances expérimentales. Le couloir était bleu, mais d’un bleu sans lumière, sans ombre non plus. On traversait des zones limites. Tous les combats me précédaient. Je n’avais pas l’intention de lutter. J’étais envahi par la peur et je n’arrivais pas à les haïr.

— Ce sera rien, Frank. Détendez-vous.

« Ils » étaient chaleureux. J’peux pas dire le contraire. Ils s’appliquaient. Ils étaient les derniers hommes que je côtoyais. J’admirais leur lenteur. À un moment précis de ce momon final, je serais expédié ad patres ou ad infinito, je savais pas. L’un ou l’autre, sans doute possible.

— Adieu, Frank. Personne ne t’a aimé parce que tu n’as aimé personne.

Je me souviendrais longtemps de cette mise à feu sur le Pas de Tir de la Station Intermédiaire de Saturne. On avait tellement l’habitude de cette désorientation qu’on ne pouvait plus se repérer qu’à la Terre quand les émanations ne nous empêchaient pas de la distinguer des autres lieux sidéraux en instance de collision.

— T’es bien, Frank ?

— J’crois, oui.

Mais j’en savais pas plus que Bernie.

 

Le type qui couchait dans ma cabine se branchait tous les jours aux nouvelles du Monde. Il avait fini par me demander ce que je pensais de la guerre. Lui, il était contre. Moi, j’étais rien.

Il me regardait comme si j’étais la dernière chose dont il se souviendrait une fois que la mort nous aurait séparés. C’était un de ces types venus de l’Espace pour former le gros des mercenaires. On savait pas grand-chose de cette engeance, sinon qu’elle naissait dans la Proximité. C’étaient des ouvriers, des domestiques ou des bons à rien. Sur Terre, ils mouraient dans les combats ou recevaient la médaille qui leur permettait de monter dans l’échelle sociale une fois revenus dans cette Proximité aux jardins suspendus. Y avait pas que des jardins, bien sûr. Ça répandait aussi des vapeurs toxiques et des cendres pathogènes. Par beau temps, on pouvait voir les Cités Prospères où qu’on avait aucune envie d’aller vu la connaissance qu’on avait des êtres qui y travaillaient. « Ils » les regroupaient par arrivage. Ils en descendaient un bon tiers sur les quais et les autres étaient emmenés sur des barges qui flottaient au large avec nos monceaux d’ordures et de cadavres. Les uns racontaient que c’était des clones dont la Loi disait clairement que c’était pas des hommes, les autres se battaient sur le terrain des Travaux Forcés pour obtenir de meilleures conditions d’existence. Personnellement, je m’en foutais, comme la plupart de ceux qui n’ont pas l’intention de remettre en cause les fondements de la société. J’pouvais pas avouer à ce déchet que j’avais participé passivement à la déchéance qui avait fini par faire de lui un assassin. Il portait les traces de sa souffrance et de sa colère, comme un chien battu qu’a jamais connu que la chaîne et les ennemis du chien. Mais en regardant de plus près, je me disais que c’était pas un Blanc. Il était pas en couleur non plus. L’encouleur, c’était moi.

Il me raconta une histoire qui avait fait de lui un héros. Il y avait une femme dedans. Il avait oublié son nom. Ils patrouillaient dans un village détruit et abandonné. Il restait quelques vieillards qui passaient leur temps à jacasser, assis sur les murettes de ce qui avait été une place publique. De vieilles femmes leur servaient un alcool qui avait conservé l’amertume de la terre. Ils grimaçaient en avalant ce tord-boyaux. Et ils levaient leurs verres dans le ciel en prononçant des paroles de haine. On arrivait à ce moment-là. La femme dont me parlait mon compagnon de voyage était jeune et belle. La patrouille ralentit pour l’admirer. « Je décidai dix minutes de repos. Ça m’suffisait pour la violer. J’me posais même pas la question de savoir ce qu’un pareil canon fabriquait dans cet endroit oublié qu’on était bien les seuls à surveiller quotidiennement. On l’avait pas vue hier. Ça faisait trois semaines entières qu’on patrouillait dans le coin. Elle s’était jamais montrée. Elle choisissait un jour de pluie. J’ai toujours aimé ces visages mouillés. Ça rend le regard indécis, un peu comme si la chance allait sourire au pauvre type qui est venu en armes dans un pays qui a choisi le combat. Elle m’a invité à la suivre dans sa maison qui jouxtait une basse-cour. La volaille s’abritait sous une bâche tendue sur des piquets qui avaient appartenu à l’ossature d’un de nos chars. Je reconnaissais ce métal. Je l’avais travaillé. Je pouvais pas oublier ça. Elle sourit :

— Tu m’paieras le café, hein, soldat ?

— J’suis capitaine, pas soldat.

— Entre, capitaine.

Je pouvais aussi bien entrer dans un traquenard. Dans la cuisine, deux vieilles s’affairaient au dessus du potager qui fleurait l’oagnon frais et le bouillon de poule. Elle les chassa et elles se mirent à trottiner en riant comme des gosses qu’on chatouille en même temps qu’on les écarte de l’endroit où on va se livrer au sexe et à l’angoisse. J’étais d’accord avec elle sur ce point : je concevais pas le sexe sans l’angoisse. Mais son couteau pénétra adroitement sous mon aisselle, à l’endroit où le gilet ne protège plus son homme. J’avais déjà la bouche remplie de sa langue. Je mordis de toutes mes forces, arrachant cette langue qui prétendait étouffer mon cri. Et je criais enfin.

On me retrouva à genoux sur le plancher, crachant ce que mon corps voulait avaler pour aller au bout de la vengeance. Ils me présentèrent la même femme, belle et insoumise, mais avec un trou immonde à la place de la langue.

— Tu t’en sortiras pas, bafouilla-t-elle.

— Toi non plus !

— Un capitaine contre une bonne à rien, c’est pas mal, non ?

— Elle a raison, mon capitaine.

Je la fis attacher au dauphin de marbre qui se cabrait dans la fontaine municipale. Elle n’avait aucune honte de montrer ses seins. Je compris qu’elle devenait symbolique. Je n’allais pas plus loin et elle continua de saigner dans sa chemise dont les pans flottaient à la surface d’une eau qui débordait le bassin pour s’écouler en étoile vers les vieux et les vieilles.

— Tuez-la, me dit une vieille qui avait conservé les beaux yeux bleus de son adolescence.

— J’ai jamais tué personne, avouai-je.

Mes hommes le savaient. Les vieux me regardèrent comme s’ils avaient à m’apprendre l’art funeste de la mort. Mais que tuaient-ils, à part les animaux ?

— Tu as raison, capitaine. On n’a jamais tué personne. Mais on sait bien que c’est ce que nos hommes et nos femmes sont en train de faire en ce moment.

— Je sais, dis-je, qu’ils reviennent pour s’approvisionner.

— Tu ne sais rien. Ils sont loin et ne reviendront pas.

Le vieux qui me parlait m’offrit une cigarette.

— C’est pas du tabac, je regrette, mais ça se fume.

Comme je le regardais sans rien dire, il ajouta en souriant :

— C’est pas c’que tu penses non plus.

— C’est d’l’herbe, dit mon sergent, mais c’est pas d’l’herbe !

On riait dans les rangs. C’était un moment de repos et j’avais mal agi. On fait pas ça à une femme.

— Tu vas tuer l’enfant qu’elle porte, me dit le vieux.

— Pouvez pas faire ça, cap’taine ! s’indigna le sergent.

Les hommes l’approuvaient. J’exhibais ma blessure mortelle. Je saignais à l’intérieur, mais rien ne sortait encore de ma bouche. La femme nous observait, montrant sa poitrine de statue patriotique.

— C’est facile à soigner, une langue coupée, capitaine. Dans deux jours, elle est sur pied.

— Et l’enfant ? grognai-je. Vous avez pensé à cet ennemi ?

— C’est pas un ennemi, capitaine ! C’est qu’un gosse qui entrevoit le jour là où qu’vous savez. J’en ai l’frisson.

Les vieux se mirent à rire de bon cœur. Les vieilles avaient de l’alcool pour tout le monde. Elles disposèrent les verres sur une table à l’abri de la tonnelle de vigne vierge. Les hommes s’approchèrent, guettant ma réaction. Mais je dis rien. Une vieille m’offrit le fauteuil d’osier dans lequel je devais accepter de mourir. J’y pris place. L’angoisse m’étreignait. J’avais pas un ami. Dans une heure, je m’endormirais pour toujours et chacun retournerait à son poste ou chez lui. La femme voulait qu’on mette sa langue dans un bocal rempli d’un alcool que personne ne boirait plus. Il y avait aussi une odeur de viande braisée.

— Buvez, me dit la vieille. Ça ira plus vite et en douceur.

Elle était désignée pour m’accompagner au seuil de la mort où elle me quitterait pour rejoindre la joie que les autres s’employaient à parfaire dans le bruit des conversations. Je participais pas. Je pouvais les voir fraterniser. Mais la femme était toujours liée au dauphin de la fontaine publique, comme si elle devait y demeurer tant que j’étais en vie. Ainsi, personne ne commettait de trahison ni d’acte de rébellion. Je pouvais même mourir en paix. Le sommeil me guettait tandis que la douleur s’annonçait par la brûlure.

— Donnez-lui de la morphine, dit le vieux.

On m’injecta ce délicieux produit de l’imagination. Je pouvais même partir sans douleur. Mais l’angoisse se lisait sur mon visage. Je compris que c’était le spectacle que tout le monde s’appliquait à donner à la femme dont la langue se cicatrisait. La fontaine formait un jet d’eau oblique qui arrosait la place à l’écart de la table qui se remplissait de victuailles. On avait allumé un feu en dépit des ordres, mais ce n’était pas mes ordres. J’approuvais en essayant de sourire. La vieille examinait ma blessure qu’elle pouvait ouvrir maintenant que la douleur était le fruit de mon imagination.

— Ça saigne même pas, regretta-t-elle. C’est terrible de pas saigner. Tu sens rien, dans la bouche ? C’est chaud et ça a le goût du métal.

Comment le savait-elle ? Quel mort lui avait parlé ? Dans l’ombre que la vigne projetait sur nous, elle avait l’air plus jeune, l’âge de ses yeux sans doute.

— Tu veux manger ? Tu vomiras, tu sais ? Mais c’est bon de manger. On a tué deux cochons, hier.

— Ils viennent se ravitailler ici, hein, la vieille ?

— Ne m’appelle pas « la vieille » ou j’te suce !

— Je suis sûr qu’en cherchant un peu, je trouverai la forge et les outils.

— Tu meurs, jeune capitaine. Pourquoi gâter le plaisir de tes hommes ?

— Pourquoi ne la détachez-vous pas ?

— Voilà c’qui t’préoccupe, jeune capitaine !

Je pouvais toujours donner l’ordre de chercher. On finissait toujours par trouver. Ils fondaient notre métal détruit et usinaient les armes qui nous tuaient, non pas dans des combats où l’individu défend ses chances de survie, mais dans des embuscades où nous mourions sans bous battre.

— Tu sais pas ce que c’est, la mort, jeune capitaine. Tu l’as jamais donnée à l’homme. Pas même la vie à la femme, avoue-le !

— Je te hais !

— Non, tu me hais pas. Tu me crains. Je serai celle qui annoncera ta mort.

La femme acceptait des fruits. C’était bon pour la cicatrisation. De qui était l’enfant ? Qui était ce partisan qui ne reviendrait pas ?

— Ils reviennent, la vieille. On pourrait les surprendre. Ils seront là ce soir et ils tueront tous mes hommes. Au couteau !

— Tu peux t’en aller avant, jeune capitaine. Ce s’ra pas beau à voir.

Le soleil brillait comme en été. C’était comme un jour de vacances. La vieille avait raison : je pouvais pas gâcher ça !

— T’es pas si mal, dit-elle. J’veux dire : comme mâle. T’as jamais tué personne. Tu les as juste vu mourir. Et tu veux voir encore. Pas vrai ?

Je voulais voir comment ça finissait. Il n’y aurait pas de combat. Mes hommes tomberaient des chaises ou des bras des vieilles qui jouaient à être jeunes. Elles avaient conservé une telle vigueur que la jeunesse était facile pour elles. Mes hommes avaient fini par y croire. Que se passait-il en réalité ?

— Peut-être même que t’as jamais combattu, dit la vieille.

— J’ai combattu, plus d’une fois !

— Puisque tu le dis. J’contrarie jamais les hommes. Je les sers avec cette joie contenue qui les rendait fous de moi. Qu’est-ce que j’ai vieilli depuis ! J’ai pas appris grand-chose, mais ça, je le sais par cœur. Et ça n’m’est pas inutile !

Elle frappait sa grosse cuisse mise à nu par le vent. Je voyais l’horizon quand le rideau se soulevait. Ils arriveraient par cette route et repartiraient avec nos munitions et le peu d’argent de poche qui avait échappé au jeu.

— Tu verras rien, jeune capitaine. Tu s’ras mort avant. Crois-en mon expérience. Si j’étais toi, je fermerais la bouche. Elle va saigner.

Le sergent scrutait cet horizon tranquille. Il s’apprêtait à me succéder. Il soupçonnait un piège dont je n’arrivais pas à parler.

— Tu veux voir ça, c’est tout, dit la vieille. Mais tu mourras avant.

On voyait pas la mer, mais on avait parcouru une bonne distance sur le sable mouillé. Des hommes ramassaient les haricots de mer, penchés comme des oiseaux et on avait interrompu leur travail en tirant dans les vagues qui mouraient aussitôt sur le sable, blanches d’écumes et de tournoiements. Je racontais ça à la vieille qui me traita d’inconscient.

— Faut l’être sacrément pour les avoir amenés jusqu’ici. On vous attendait pas. Sinon on l’aurait mise à l’abri.

— Avec les armes et les munitions, hein ? Si je donnais l’ordre de fouiller, ils m’obéiraient sans discuter.

— Tu peux toujours essayer, jeune capitaine. Mais si j’étais à ta place, je prendrais la décision de mourir dans les cinq minutes. Après, la morphine n’agira plus.

— On en manque pas !

— Ils en mettent dans le vin !

— Tu m’racontes des histoires, la vieille !

— Pour toi, c’était même pas de la morphine. T’as déjà entendu parler de l’effet placébo ?

Elle éleva sa main, écartant les doigts.

— Cinq minutes et tu vas te mettre à souffrir le martyre.

— Ce sont encore MES hommes !

— Tu sais pas c’que c’est un homme. L’homme ne connaît pas l’homme en dehors des histoires de cul. Et tu savais rien de la femme avant de commencer !

Le sergent se retourna, attiré par notre conversation. De quoi on avait l’air, elle et moi, à l’ombre de la tonnelle agitée par les rideaux ? Il ne pouvait pas nous entendre.

— T’as raison. Il entend rien. Mais il te connaît.

Je le voyais penser à moi. Il nous sourit.

— Il boit pas, dit la vieille. Il veut se battre. Il sait qu’il va mourir.

— Tu ne sais rien la vieille !

— Je sais ce que je sais !

Elle grimaçait maintenant, comme si la haine devenait impatiente. Elle taillait patiemment un bouchon qui servirait de goutte-à-goutte. La fiole contenait le poison.

— Si ya pas d’autres solutions, jeune capitaine. Si c’est pas possible autrement. Tu m’épates.

— Tu m’épates toi aussi !

— Oui, mais pas pour les mêmes raisons. Ça fait quel effet d’arracher une langue avec ses propres dents ?

— Ça fait quel effet de tuer un homme dans le dos ?

— T’en sais, des choses, jeune capitaine ! J’ai jamais pu tuer devant l’homme. Toujours derrière.

— Il te faisait confiance ?

— On les trahissait. On était belle, tu sais.

— Où sont ces femmes ?

C’était peut-être aussi la question. Le sergent les attendait-il ?

— Il a entendu parler de cette mort, dit la vieille. Ça les attire. Ils veulent se battre avec la femme. Se retourner et abattre la femme. Ça n’est jamais arrivé, tu penses. Elles ne portent que des coups mortels. Une fraction de seconde suffit à faire d’elle des femmes du peuple. Je suis trop vieille, hélas ! Mais quel plaisir ! Tu peux pas savoir. Oui, elles vont précéder les hommes, comme si elles revenaient des champs.

Et je ne disais rien. J’attendais, sachant que mon cœur me viderait avant qu’elles s’annoncent par le soulèvement de la poussière sous leurs pieds et par la dissipation de cette poussière verticale par le vent qui la ferait tournoyer au-dessus d’elles.

— C’est souvent comme ça que ça se passe, en effet, dit la vieille. Ça dépend du sergent et de l’état du capitaine. On sait jamais trop. On essaie de chanter juste et de lever le verre sans trop le boire.

— Ça tue pas, les vieux !

— Ça aide !

Elle jubilait en attendant ce moment que je ne vivrais pas. Que faisaient-ils de nos cadavres ?

— On les rend à la mer. C’est par là que vous êtes arrivés. La mer ne nous apporte que le malheur. On va jamais plus loin que les récifs.

— Vous pêchez ?

— On n’aime pas le poisson, mais les coquillages et les crustacés font partie de notre culture. Les enfants fabriquent des instruments de musique avec les coquillages, quelquefois même avec la carapace des crustacés.

— Où sont les enfants ?

Il y en avait. Je n’y avais pas pensé jusque-là. La fièvre minait ma pensée.

— T’es encore un homme, à c’que j’vois, dit la vieille en tapotant ma braguette. Vous êtes des hommes quand ça va mal. Quand ça va bien aussi.

— Les enfants, la vieille ! Ils sont où ?

— T’aimerais bien le savoir !

Elle avait fini de tailler le bouchon et maintenant elle bouchait la fiole et essayait le goutte-à-goutte dans le sable. Elle parut satisfaite.

— T’ouvriras la bouche quand je te le dirai, jeune capitaine. Tu l’ouvriras de toute façon pour crier.

— Le sergent communique avec le commandement, la vieille. J’suis pas encore mort.

— Alors ils viendront plus tôt et on s’ra plus là quand tes amis viendront venger ta mort et celle de tes hommes. On a l’habitude. On revient après quelques jours passés au large.

— Vous n’allez pas dans la mer !

— On va s’gêner !

Ces peuples vivent de la mer et de la terre. Les villages sont disséminés sur une surface équivalente à trois ou quatre fois celle de notre Patrie. Nous sommes perdus si nous ne comprenons pas. Ce n’est pas la mer qu’il haïssent, mais notre connaissance de la mer. Ils possédaient des barques destinées à la pêche et la cueillette. On saisissait les armes dans les maisons ou en plein champ sous les arbres et sous les murs.

— C’est fameux, comme poison, expliqua la vieille. Ça paralyse et le cœur s’arrête. Tu vois venir la mort sans en apprécier le goût d’oignon et de métal.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— J’en ai administré à des plus malins que toi ! Ils parlaient ! Ils parlaient ! Et zac ! ils avaient tout juste le temps de dire non, ce qui sert à rien comme tu sais. On sait tous ce genre de chose. C’qu’on sait pas, c’est ce qu’on ressent juste après avoir dit non. Ensuite, on bave, mais on est déjà mort. C’est un mort qui bave, tu comprends ?

— J’veux pas d’cette merde !

— Tu m’supplies maintenant ?

 Que me proposait-elle ? De continuer à ne rien dire à mes hommes, laisser le sergent s’occuper de ces choses à ma place et mourir dignement avec juste ce qu’il fallait de bave pour inspirer la pitié.

— Ya pas d’homme mort sans cette pitié, dit-elle. On n’a pas pitié des animaux qui nous nous nourrissent parce que c’est leur destin.

— Tu sais rien du destin, la vieille ! Tu le sauras quand tu agoniseras dans ton lit.

— Laisse-moi choisir un champ de blé, jeune capitaine. En herbe, avec l’horizon rouge du printemps qui s’achève.

— Tu choisiras pas ! Est-ce que j’ai choisi ?

Elle avait pitié de moi parce que la mort avait mon âge. Ce soir, toute la patrouille serait morte. Et les amis arriveraient trop tard pour nous venger.

— Sauf si tu parles, jeune capitaine. Mais je sais pas s’ils t’écouteront. Ils veulent la femme. On l’a promise. On tiendra parole.

— Vous êtes dingues !

Elle riait, me retenant dans le fauteuil qui craquait. La douleur allait m’inspirer un délire à la hauteur de mes ambitions. Ça serait à la fois comique et désespérant. Elle avait assisté à des tas d’agonies sans qu’il se passe rien d’autre que ce qui doit arriver sans qu’on puisse s’y opposer.

— Avec ça, jeune capitaine, tu meurs dignement. Dans cinq minutes.

— Vous allez les tuer sans éprouver au moins un peu de sympathie pour ceux que vous amusez si bien ?

— Elle sait de quoi nous sommes capables.

Était-elle condamnée elle aussi ? Elle donnait plutôt l’impression de prendre au sérieux son rôle d’égérie patriotique. Pourquoi ces seins ?

— C’est de l’imagerie, jeune capitaine. C’est beau, non ?

— Elle va mourir, n’est-ce pas ? Il ne s’est pourtant rien passé entre elle et moi.

— T’es pour rien. Ça s’est passé avant. On l’a appris ce matin. Vous tombez à pic, mes ennemis !

Elle se leva. Elle tenait toujours le couteau. Les vieux cessèrent de s’agiter. Le sergent prit le couteau et trancha les liens. La femme s’écroula dans l’eau du bassin. Elle demeura un moment, accroupie et haineuse, me regardant comme si elle pensait pouvoir se venger. Mais elle possédait le couteau. Elle se contenta d’explorer ma plaie, se retournant pour regarder les autres, tous les autres, mes hommes et ces vieux qui attendaient que je donne l’ordre d’en finir avec cette mascarade. Mais l’homme qui meurt ne voit plus le Monde tel qu’il est. Il n’est plus attiré par la manière dont le Monde se bouge pour ne pas rester tranquille. Il n’attend plus. Il est résigné et rien n’arrivera dont il pourra témoigner.

— Ça va, dit la vieille. Va boire avec les autres.

La femme rejoignit mes hommes qui l’accueillirent par une débauche de chants et de cris non moins obscènes. Elle se mit à danser, acceptant les mains et les regards. Je pouvais pas la regarder. Elle ne saignait plus.

— Elle cicatrise vite, confirma la vieille.

Je saisis son poignet, sentant la résistance et le frémissement de la colère.

— Et l’homme ? Qui est-il ?

— Que t’importe de le savoir ?

— Il viendra.

— Tu s’ras mort. Tu sauras jamais.

Je souffrais. Elle me tendait la fiole.

— Tire la langue puisque tu peux. Deux gouttes et tu es mort.

— Je veux pas mourir !

— Ah ! La voilà bien, la vie !

Elle éclata de rire. Sa grosse main caressait ma plaie. Je la rendais joyeuse. Et elle me remerciait en m’embrassant sur la bouche.

— T’aurais été mon fils que j’t’aurais étranglé de mes propres mains ! Tu peux pas accepter la vie ! Elle ne te donne plus rien, à part la douleur et cette angoisse qui aura raison de ta tranquillité.

Je lui offris ma langue. Elle se redressa en crachant.

— Pas ça ! Pas ta langue, étranger !

Ils riaient tous et je reconnaissais mes hommes.

— Où est le sergent, soldat ?

— Parti vérifier quelque chose, mon capitaine !

— Seul ? Il est fou ! Ramenez-le !

— Il a pris le commandement, mon capitaine. J’crois bien qu’vous êtes mort.

— Que savez-vous de la mort !?

— J’sais d’quoi j’parle !

Il le savait. La vieille frotta mon front avec sa manche.

— J’emporterai un peu de ta sueur, jeune capitaine qui ne veut pas mourir.

— J’ai besoin de morphine. Demande à mes hommes.

— Personne ne te donnera plus rien, jeune capitaine. C’est trop tard pour t’aimer.

J’acceptais la première goutte, refusant aussitôt la seconde qui s’éparpilla dans ma barbe. Mon cœur s’accéléra. La paralysie m’envahit, mais à la surface, comme si je devais encore lutter contre moi-même avant d’accepter la défaite. La vieille tentait d’entrer ses doigts noirs dans ma bouche. Elle sentait mauvais maintenant. Elle suait aussi, répandant d’autres odeurs qui me donnaient la nausée.

— Aidez-moi ! criait-elle. Aidez-moi au lieu de regarder. Soldat, aide-moi.

— J’peux pas, Madame ! C’est mon capitaine.

— Je peux, moi.

C’était la voix du sergent. Je le connaissais à peine. Je le connaissais depuis trois jours. C’était un homme ténébreux. On connaissait ses combats. Les hommes me respectaient parce qu’il exerçait sur moi une ascendance de père protecteur. Il savait qu’il valait mieux que je meure sans souffrir. Il savait trop que cette souffrance ferait de moi un lâche. Il s’empara de la fiole et me demanda d’ouvrir la bouche. Je pouvais pas. Il comprit que je voulais, mais que je pouvais pas.

— C’est une chose que j’peux pas faire à votre place, mon capitaine, dit-il à voix basse.

— J’vais vous aider à la faire ! dit la vieille.

Elle prit mon visage à deux mains et grogna pour s’aider à écarter les mâchoires. Le sergent se plaignait, toujours à voix basse. Je voulais comprendre. N’était-ce pas une sorte d’assassinat ?

— Ya rien à comprendre, me dit-il. Vous pouvez pas crever comme ça arrivera si on fait rien. On ramènera un corps tranquille…

— Où ça ?

— Chez nous, mon capitaine. Là où vous avez toujours voulu retourner.

Il leva la tête pour m’aider à comprendre le ciel.

— Encore une minute, dit la vieille.

Une minute d’un effort qui vainquait ses mains. Ensuite, si j’avais bien compris, la douleur serait si intense que mon corps s’y consacrerait tout entier.

— Mon capitaine, dit le sergent. Ils vont arriver d’un moment à l’autre.

— Vous le savez ?

— On est venu pour ça, mon capitaine.

— Les hommes le savent ?

— Ils savent toujours où on leur demande de mettre les pieds.

— Ils savent tous ?

— C’est comme ça tous les jours, mon capitaine.

La vieille lâcha prise. J’ouvris enfin la bouche. Ma voix me parut étrange après cet effort de parler entre les doigts noirs de la vieille. Le sergent secouait la fiole, observant la poussière de cristaux tournoyer contre le verre.

— Vous avez pas d’chance, mon capitaine. Elle vous a eu. Ils la pendront avant le combat. Elle le sait. Elle tente sa chance, mais ce sera pas d’la chance. Elle le sait.

— Vous pouvez pas faire ça ! dis-je à la vieille.

— Elle est souillée, dit-elle. On en ferait quoi, de ce gosse ?

— Elle a raison, mon capitaine. On est tous logés à la même enseigne.

— La même enseigne ?

La vieille me prit la main.

— Elle aura pas autant de chance que vous, jeune capitaine.

Je perdis connaissance à ce moment-là. J’ai glissé une seconde et tout s’est éteint. C’était une question de lumière et d’équilibre, rien de plus. Quand je me réveillai, la femme pendait par le cou au bout d’une corde. La nuit était tombée. Un feu pétillait joyeusement, surmonté d’une gamelle où mijotait un ragoût odorant. Mais je ne reconnaissais pas ces épices. J’étais allongé dans un lit de camp, à proximité de ce feu qui me réchauffait le visage.

— Les nuits sont froides, me dit le sergent qui était assis près de moi, une tasse de café à la main.

Aucune trace des vieux, ni des vieilles. Le sol révélait les traces d’un combat à mort. Étaient-ils venus finalement ?

— Non, dit le sergent. Ils viennent jamais si c’est moi qui commande. Ils s’approchent sur les dunes, mais ils ne franchissent pas ces pentes dangereuses. Il faudrait les contourner et nous surprendre en plein plaisir.

— Vous avez laissé faire cette vieille folle ?

Le sergent me montra le cadavre de la vieille clouée sur une porte à l’entrée de ce qui pouvait être sa maison. Elle semblait sourire.

— Vous savez rien de la mort, mon capitaine. C’est compliqué. Ça prend du temps. Et surtout, il faut survivre.

— Je survivrai !

— Non !

J’avais froid, sauf quelque part à l’intérieur de ce corps qui était encore le mien.

— J’survivrai, sergent ! J’ai cette force !

Il frotta son visage avec une large main qui ressemblait à celle que la vieille m’avait tendue pour m’aider à mourir.

— Vous avez tout bu, mon capitaine. Jusqu’à la dernière goutte. En petite quantité, c’est foudroyant. On conseille à l’homme deux ou trois gouttes selon son poids. Sinon, ça prend des jours. Combien ? Je sais pas. C’est la première fois que je vois un homme s’emparer de la fiole pour la vider. En principe, l’homme ferme les yeux, pointe sa langue et accepte les deux ou trois gouttes. Vous avez arraché la fiole de mes mains et bu tout le contenu. J’sais vraiment pas c’qui va vous arriver, mon capitaine.

— Elle le sait, elle !

— Elle l’a sans doute su. Mais vous savez, mon capitaine, ces peuplades ne savent pas écrire. Elles ne laissent pas de traces.

Je voyais la vieille qui semblait plus vivante que jamais. Elle regardait le plafond, obstinément.

— Vous devriez manger, mon capitaine. Leur viande est excellente.

— Leur viande ?

— Celle de leurs animaux, mon capitaine.

Il riait. Je voyais les hommes qui bivouaquaient dans le sable. Tout était calme alentour. Mais le sergent continuait de diriger la pose des mines. Il parlait tranquillement dans son walkie-talkie. Il savait ce qu’il faisait parce qu’il l’avait toujours su. C’était le genre de soldat qu’on ne forme pas parce qu’il a une nature de soldat. Il m’avait laissé cette trouble impression lors de notre première rencontre dans le bureau du colonel. Il n’avait pas accepté le verre de cognac. Par contre, le havane l’avait ravi.

— Vous s’rez peut-être pas mort, demain, mon capitaine. Ils attaqueront parce que la haine les a déjà vaincus. On fait pas la guerre en haïssant son ennemi. Il suffit d’avoir l’intention de l’effacer. J’suis pas pour la souffrance ni pour les humiliations. Que pensez-vous du pillage, mon capitaine ?

— Si ça motive. Il faut avoir des raisons de se battre.

— J’en ai pas.

— C’est vous qui l’avez clouée sur cette porte !

Ricanait-il ? La vieille ne pouvait plus témoigner. Tout cela s’était passé pendant mon coma. Je me souvenais pas d’avoir bu tout le contenu de la fiole.

— C’est pourtant ce qui s’est passé, mon capitaine.

— Je l’saurais, merde !

Les vêtements de la vieille bougeaient dans le vent. Le corps de la femme accompagnait cette petite agitation des surfaces dont je guettais je ne savais quel signal. Qu’est-ce que j’attendais ? Combien de temps encore avant de mourir comme me le conseillait le sergent ? Qu’en était-il de ma blessure ?

— On a bouché le trou à cause de l’odeur, mon capitaine. Ya rien d’plus angoissant que cette odeur qui vous appartient uniquement parce qu’elle vous détruit.

— J’ai une chance, sergent. J’ai toujours saisi ma chance.

— Racontez-moi.

Je racontais rien. La nuit sombrait avec nous. On pouvait entendre les vagues et les pins. Peut-être aussi les crabes dont j’avais entendu parler. L’ennemi ne calculait plus. Il attendait l’aube. Ça se passerait en quelques minutes, le temps de les massacrer et de faire quelques prisonniers si toutefois rien ne devait être caché.

— Qui saura ? demandai-je.

— Personne, sans doute. À part nous. J’ai confiance en ces hommes.

Il les aimait.

À l’aube, je vivais encore et le sergent me demanda comment je me sentais. Je répondis que je ne souffrais pas.

— À cette dose, c’est un poison lent, dit-il sans cesser de regarder dans la lunette.

— Je me défendrai, sergent. C’est tout ce que j’peux faire.

— Laissez-les vous tuer, mon capitaine. Ça vaut mieux pour vous.

Il me confia son propre révolver. Je voyais bien ce qu’il souhaitait que j’en fasse. Il souriait comme s’il m’avait vaincu. C’était des salades, cette histoire de poison. Il parut surpris que je lui tire une balle dans la tête, presque à bout portant. Il s’écroula dans le feu et se mit à flamber comme un cochon. Un soldat s’amena.

— Ils sont partis, mon capitaine ! On a reçu une photo du satellite. Ya plus un chat dans les dunes !

J’examinai la photo. Ils avaient profité de la nuit pour renoncer à une attaque qui donnait tort au sergent. Le soldat retira le corps du feu et frappa dessus pour l’éteindre. Il ne donnait pas l’impression d’avoir aimé cet homme. Il m’aida à me relever et nous rejoignîmes le reste de la compagnie.

— J’suis content pour vous, mon capitaine. Vous allez pas mourir, hein ?

— Pas après ça, non ! »

 

 Il savait pas lui non plus si « on » l’envoyait ad patres, ad infinito ou ad omsuitum. J’étais content de sympathiser : le type n’avait pas l’air commode : ils les gardent des années avant de les livrer au bourreau : alors l’esprit se dit que, foutu pour foutu, mieux vaut continuer d’avoir raison plutôt que de se donner tort. C’est dans les vaisseaux du Voyage Infini qu’on se massacre le mieux. L’espace est plein de ces cadavres qui ont eu tort devant l’adversité. Rien que l’idée m’épouvantait. Mais dans la fenêtre qui m’était assignée, seuls les chewing-gums formaient des constellations. Je passais un temps fou à observer ces compositions stellaires, me demandant quels autres cerveaux agissaient, quand j’étais pas là, pour modifier cette espèce de cadavre exquis. À part les parents et le type qui m’accompagnait, j’avais pas constaté la présence d’autres adultes dans les parages, ou alors j’étais mal informé, le chewing-gum étant interdit aux enfants. Il y avait peut-être des réfractaires parmi eux. Celui qui m’appelait Voisin avait fini par se fondre dans la masse. Ils m’appelaient tous Voisin. Voisin par ci. Voisin par là. J’étais préposé au chiffon et ça exigeait des vitrines parfaitement transparentes. D’où venaient alors ces traces de doigts trop grands pour appartenir à un adulte ? J’étais en quête de cette créature, ce qui amusait passablement mon compagnon de voyage le plus proche.

— Tu veux que j’t’en raconte une autre ? disait-il en préparant la bouillie hallucinogène.

— Me dis pas que t’en as buté un autre ! Un autre sergent ?

— Passe-moi les pilules grises après les avoir finement broyées avec ce pilon importé du Mexique. C’est du houx. On le coupe à Noël. Et toi ?

Je coupais rien à Noël, pas que je me souvienne. On découpait le sapin dans du carton et on le peignait aux couleurs de la Nation. Le pick-up était branché à un vieux poste de radio. On écoutait au lieu de danser. C’était l’époque du twist, mais on possédait que des valses, pas des meilleures. L’accordéon me rendait nerveux. Ils avaient tous des gueules de con ces accordéonistes de merde.

— T’énerves pas, Frankie ! Une goutte de tequila ?

— Deux !

 

Comme il n’y avait pas de fenêtres dans la cabine, on n’était pas distrait par autre chose que ce que la mémoire et l’imagination consentaient à partager avec nous, pauvres minables condamnés au voyage suite à une décision de justice qui avait établi LA vérité sans tenir compte du désir qu’on avait rendu à la Réalité pour payer notre dette. Ce sentiment d’injustice me rendait beaucoup plus nerveux que les trilles du piano à bretelles qui jouait du Strauss dans l’esprit d’Offenbach. Je souhaite à personne cette nervosité qui prend toujours plus de place que les maux de tête occasionnés par la sinusite. Et le type qui m’accompagnait ajoutait à la confusion :

— J’te dis qu’il est vivant, le Bernie ! disait-il en formant les boulettes.

— Pourquoi j’suis là, alors ?

— T’as raison, Frankie. Moi j’sais pourquoi je mérite pas ce destin.

On était toujours à la tangente de la dispute, mais ça allait. Ça allait pour l’instant parce que le vieux Frankie avait envie de vivre pour voir ce qui lui était destiné d’aussi près que la nature humaine le permettait.

— Tu les connais ? me demandait ce type.

— Pas plus que toi.

— T’as des doutes ? On a tous des doutes.

— Moins que toi !

Il me regardait sans cesser de tourner la bouillie qui s’épaississait.

— J’ai pas dit « t’as des doutes », Frankie ! J’ai dit « tu les redoutes ». Et c’était une question. J’ai pas envie de savoir ce qu’ils sont. À mon avis, on l’saura bien assez tôt !

C’était comme si ce type en savait plus que moi sur ce genre de voyage. Je ne savais rien d’autre que ce qui se colportait. Un mélange de terreur et d’intuitions. Le seul médium, à l’époque, c’étaient les bandes redessinées, les BR comme on disait. Notre destin y était décrit comme l’enjeu d’un choix définitif. Dans la vie réelle, on choisissait pas. On allait plutôt en vacances. Puis on reprenait. On avait l’impression de continuer. Les BR intervenaient dans les moments creux. C’étaient aussi des moments noirs. L’esprit n’était pas prêt. On était fragilisé par les emmerdes de toutes sortes. J’me souviens de mes problèmes de peau. Ça se passait dessous et quelquefois dedans, dans la peau même. Je m’frottais avec tous les topiques de la pharmacopée. Il fallait être seul pour s’frotter. On se frottait pas réciproquement. On parlait de ces baumes, de ces liquides, c’était quelquefois de la poudre de perlimpinpin. Je m’suis jamais amusé de rencontrer plus con que moi à ce jeu de hasard qui était une fête malgré tout. Je témoignais devant d’autres chouyosiques. On s’enrichissait pas. On préparait le terrain à la phase suivante. Et ça nous rendait fiévreux et émotifs. Les Juges comprenaient rien. On leur expliquait ce qu’ils pouvaient pas comprendre. Alors on trinquait. J’ai eu mal jusqu’à la moelle !

— J’te plains ! dit le type qui m’accompagnait.

— De quoi t’as souffert, toi ?

— La même chose, mais à l’envers.

Et moi qui voulais tout savoir de cet envers de l’endroit ! J’étais bien tombé, au fond. J’aurais pu partager les lieux de mon existence finissante avec un ennemi de la Frankie, après tout. J’avais quelque chose qui approchait de la chance, mais une chance d’angoissé, un bol de tellurique suite à une collision, avec des paramètres faussés par un environnement en expansion constante. C’était cette constance qui faisait l’objet de mes calculs.

— T’as échoué à l’examen d’entrée dans la Police à cause que tu sais pas combien font 7 et 8 !

— Ça fait quinze, ¡amigo !

— Non ! Ça fait 5 et 1 de retenue pour la dizaine.

— 25 ! Pour moi, ça fait 10 de trop !

— 1 et 0 ça fait 1 ! 1 et 5 ça fait 15.

— Merde ! Re-explique-moi !

Je m’faisais taper sur les doigts à l’époque ! Et c’était justement sur eux que je comptais.

— Les doigts, c’est pas fait pour ça !

D’où la vilaine habitude de me les mettre dans le cul quand j’avais rien d’autre à faire. C’est ça aussi, le destin. Il suffit que tu comprennes un truc de travers et rien ne va plus. Mon enfance est remplie de trucs de ce genre. Ça a fini par former un adolescent-adulte que je suis resté parce que c’était mon destin. J’avais pas une jolie histoire à raconter comme mon compagnon de cabine aléatoire.

— J’m’appelle Patrick. Appelle-moi BOB.

Le genre de type qui peut se regarder dans un miroir sans risquer l’illisible ou l’anagramme. Il avait l’air plus jeune que moi parce qu’il s’en foutait alors que ça m’angoissait jusqu’à la perle. Il confectionnait des boulettes parfaitement dosées. En principe, je prenais le volant d’une bagnole qui franchissait des routes impraticables. Je poursuivais et j’étais poursuivi. Je devais avoir vu ça quelque part. Mais j’avais foi en mon imagination, si c’était pas plutôt le résultat d’une conformation qui était elle-même une séquelle de l’enfance. Il parlait jamais d’son enfance.

— J’en ai pas eu, Frank ! Tu l’sais bien !

 

Qu’est-ce que je savais de ces citoyens qui n’avaient pas d’papiers ? On les descendait des plateformes de la Grande Production pour les utiliser dans les Incinérateurs où disparaissaient nos ordures et nos cadavres. On savait rien, nous. On s’levait l’matin et on allait au boulot ou à l’hôpital. On avait toujours rendez-vous et on les voyait, enchaînés dans le Passage des Tristes. Ils attendaient l’express de Shanghai. On enviait le voyage, mais pas la destination. Un ascenseur magnétique les montait jusqu’aux plateformes. On n’en savait pas plus. « Ils » donnaient une statuette d’Hermès à la famille du défunt, avec en prime un sac à fermeture Zip pour le prochain. On en avait plein, des statuettes d’Hermès, à la maison. Le sac Zip était suspendu dans la garde-robe, à l’abri de la poussière et de ce qu’un gosse dans mon genre pouvait imaginer en faire rien que pour s’amuser. La poubelle, on la sortait tous les jours et elle nous revenait comme elle était partie : vide, mais propre. C’était ça, l’enfance : on jetait l’argent, les ordures et les morts. On n’avait pas vraiment le temps d’aimer. Alors forcément, on culpabilisait et les cohéritiers finissaient toujours par en profiter. Moi-même, j’ai balancé quelqu’un par la fenêtre qui était ouverte chez le notaire, mais j’me souviens pas bien qui c’était : première incarcération, tellement violente qu’il a fallu me sortir de là au chalumeau. Tandis que BOB, il avait pas eu d’enfance, ce que je comprenais vu qu’il était en partie androïde. Pour être plus exact, il était reconstruit sur de bonnes bases. Ce qui ne lui avait pas évité des ennuis avec la justice. Là, les bases sont mauvaises. De l’arbitraire pur construit sur des considérations morales appliquées sans distinction de personne à tout le genre humain, y compris aux produits de l’industrie cybernétique. Les animaux ne sont pas jugés. On juge leurs propriétaires ou à défaut ceux que les faits assimilent à des propriétaires. Le problème, c’est que nous, société scientifique, on continue de se laisser juger par des crétins qui ne valent pas mieux que les religieux de tous poils. D’un côté, on honore le genre humain en construisant du solide et même de l’inébranlable et de l’autre, on se livre aux charlatans du Droit et des Textes Sacrés, ouvrant la porte à la médisance et à l’erreur. On est mal parti pour faire du neuf avec du vieux. Ah ! Je les hais, tiens !

BOB était pointilleux, question absorption. Il exigeait que tu susses exactement ce que tu voulais atteindre. Chez moi, ces pratiques de la Substance remplaçaient la Religion et le Droit. J’avais un vide à cet endroit, une dalle d'enfer. Ça s’voyait même de loin. BOB en savait long sur le sujet et il possédait l’objet qui s’ajustait exactement à ces contours complexes.

— Si t’es pas compliqué, professait-il, c’est qu’t’es con. Mais si c’est trop compliqué, t’es toujours con.

Y avait un Milieu et c’était pas la Chine. C’était une question de Chinois, comme toujours, mais j’étais plutôt gâté de ce côté-là de ma personnalité et même de ma citoyenneté. Il avait jamais vu une pareille queue et il l’a tout de suite appelée « Phalle », que ça m’faisait plaisir de porter la partie intelligente de ce joli nom, les deux ailes du p’tit oiseau qui va sortir quand on s’y attend le plus.

— Qu’est-ce que t’es bath, BOB !

Il l’était. J’avais même des désangoisses par instant. Ça durait pas, je vous l’accorde, mais c’était la preuve qu’il exerçait une influence sur moi. Bonne ou mauvaise, on demandera pas ça à ces connards de Juges et de Religieux. La Médecine est-elle encore une science ? Bonne question. Posée à un malade, elle perd de sa pertinence. Mais on la posait pas aux malades, juste aux cons qui peuplent en bonne santé. Dire que j’avais participé !

— Une queue pareille ! me dit BOB. Tu trouveras jamais à la mettre !

— Ya pas d’concurrents non plus !

N’allez pas conclure qu’on se marrait tous les jours. La question des momies était toujours posée. Idem des mômes et de leurs parents. Larra me prodiguait des conseils. Notamment, il fallait que je me méfiasse de BOB.

— Y peut pas y avoir d’amitié ni d’amour entre les hommes et les produits de l’homme, disait-elle.

— Attention ! C’est pas moi qui produis ! Je subis !

— Tu participes, Frank !

— Je suis né et conçu pour subir ! J’ai rien à voir avec les fours crématoires ! J’étais pas à Sétif. J’m’en fiche si les Japonais auraient conquis la Chine si la Bombe ne leur avait pas inspiré le respect des habitudes occidentales. D’ailleurs, le Monde entier s’est mis à éprouver un tel respect pour ces valeurs que c’en est devenu de l’envie. Moins y aura d’Blancs et plus ça va barder ! J’ai l’cerveau envahi par cette idée que le Grand Crime contre l’Humanité n’est pas encore commis. Ce dont je ne suis absolument pas responsable !

— Pas facile de discuter avec toi, Frank ! Tu penses pas. Tu t’imposes au lieu d’être. Ah ! Ça m’rend malade !

— Mais tu peux pas être malade ! Moi, je l’ai toujours été. Parce que je suis né au mauvais endroit au mauvais moment. C’est comme ça que je commence : dans le malheur et la malchance.

— Ah ! Le malceci ! Le malcela ! Des excuses ! Et pas des bonnes !

— Coupe pas, Larra ! J’ai besoin de savoir !

— Tu sauras rien. Tu sais même pas quand ça arrivera : ad patres, ad infinito ou ad omsuitum.

Je revenais toujours du Centre de Commandement avec cette idée que je me dépensais pour rien. Elle avait raison, Larra : si j’étais Noir, c’était à cause d’une maladie de peau.

 

On n’avait pas atteint le point de non-retour. Tout était possible. Mais tout était joué. BOB était peut-être mon bourreau. Ou c’était moi le sien. On pouvait pas jouer à la place des autres. Elle était courte, l’histoire qui le condamnait. La mienne continuait de se peupler de personnages et de situations insituables. Le Métal nous encarcassait. On tapait de l’intérieur, ne voyant rien au dehors que nos constellations de chewing-gums. J’en avais franchement marre de m’occuper de momies qui m’invitaient à prendre place dans la vitrine de mon choix, uniquement motivé par l’affinité qui tenait à leur apparence, à leurs bijoux ou à l’universalité de leurs grimaces. Pendant ce temps, BOB ne foutait rien. Il glandait. Et rien ni personne ne lui adressait des reproches que j’aurais compris sans me forcer. Ya pas plus envahissant qu’une feignasse. Surtout qu’j’avais rien demandé. Rien, pas une plainte, un gémissement de pauvre type condamné à s’angoisser en attendant que ça l’angoisse plus. Je m’rivais aux portes pour assister à leur fermeture. Je devenais porte de mon enfermement pour ne pas risquer l’anéantissement par antidépresseur. Et BOB me conseillait l’imprudence alors qu’il était pas censé en savoir plus que moi sur le destin de celui dont la langue a fourché une fraction de seconde avant que le Crime ne devienne Réalité. Ce qui condamne l’Homme à la duplicité tactique de la Défense.

— J’te dis qu’il est pas mort, le Bernie !

— T’es sûr qu’on parle du même mort, BOB !

— On n’est jamais sûr de rien, Frank.

— Alors on n’est pas sûr que le Bernie qui est mort est le Bernie que j’ai tué !

— T’es dingue, Frank ! J’en peux plus !

Il paraissait vraiment épuisé. Les raisonnements le minaient si j’les poussais jusqu’à l’absurde.

— C’est pas absurde, Frank. C’est compliqué. L’absurde, c’est d’abord la chose banale qui appartient ou arrive à n’importe qui. Tu ES n’importe qui, mais tu es dépossédé et il ne t’arrive plus rien.

— C’est pas compliqué !

— Si, c’est compliqué, Frank ! Vachement !

Il prenait des airs de prince pour dire à quel point c’était compliqué et qu’il avait plus la force d’aller plus loin. Il était marqué par ce qui pouvait être une défaite personnelle. J’avais vraiment pas d’chance question fréquentation. Je songeais à une séparation. On n’avait pas d’gosses pour compliquer. À moins que la fille de la Sibylle se trouvât parmi la ribambelle qui envahissait le réfectoire à l’heure où j’éprouvais le besoin de manger en paix. Fallait qu’ça arrive juste à ce moment ! Ils s’engouffraient dans le sas correspondant et je levais en même temps une tête d’abruti par les petits soucis de l’existence ordinaire. Ils me bousculaient parce que j’avais pris la place de l’un d’eux et que le coussin sentait la merde. Les parents mangeaient à une table installée sur une estrade. Je les rejoignais en traînant la patte, comme un chien battu qui n’a pas beaucoup mordu et qui a eu envie de mordre sans raison apparente.

— On a du canard, disais-je en présentant la carte des vins. C’est du chinois et j’m’en branle !

— Va pour le canard ! disait l’homme pour couper court à une provocation que la femme s’apprêtait à envenimer.

— Et arrêtez de vous traîner comme si c’était le poste le plus pénible ! grognait-elle tandis que je m’articulais entre les tables hyperactives qui crachaient de la sauce à la menthe.

Les gosses me singeaient, à part deux ou trois filles à qui j’inspirais de la pitié, ce qui limitait mes chances au dialogue et à la curiosité. BOB me surveillait. On voyait son œil vif éclairé par un lampion.

— Qui est-ce ? me demanda l’homme.

— Il dit que c’est BOB, répondis-je comme si on m’avait demandé de trahir mon meilleur ami.

— BOB ? dit la femme. Il s’appelle Patrick.

— Vous le connaissez, M’dame ?

— Ça ne vous regarde pas !

— Elle le connaît, dit l’homme qui établissait les conditions d’une relation amicale.

— Tais-toi, FAB !

L’homme agita sa fourchette, ce qui désorienta une mouche.

— Tais-toi, TOI ! grogna-t-il durement.

— J’apporte le canard ! dis-je joyeusement.

Et je recommençais, toujours veule et digne de pitié. La porte du monte-charge coulissait en sifflant et je récupérais le plat de canard style Pékin. Les gosses singeaient le Chinois avec des baguettes fictives. Je repassai.

— Vous en mettez, du temps ! dit la femme qui ne cachait rien de son impatience, pas même la goutte qui descendait sur sa joue.

L’homme tirebouchonna sa serviette pour l’absorber. Elle gifla la serviette d’un revers de main. C’était pathétique.

— De quoi vous réjouissez-vous, Muescas ? dit la femme qui se trompait de personne et de temps qu’il fait.

Muescas, c’était ce type immonde qui allait épouser la fille de Rog Russel, Cecilia que j’adorais jusqu’au sacrifice de ma personne. L’erreur était humaine, soit, mais Muescas n’avait d’Humain que ses papiers d’identitité.

— Vous confondez, ma chère, dit l’homme qu’elle avait appelé FAB sans doute dans le cadre de la même erreur d’identification. Cet homme est Frank Chercos. Vous savez… ?

— Non ! Je ne sais pas ! Vous dites… ?

— Frank Chercos. Nous avons eu affaire avec lui. Souvenez-vous, CON…

Il me souriait. Son masque me souriait. Lui, je sais pas. Je formais les crêpes à la baguette. J’étais toujours méticuleux quand on faisait mine de pas me reconnaître.

— Nous verrons cela plus tard, dit l’homme.

Et il me fit signe de reculer le plus loin possible. Les gosses médisaient. BOB m’envoya un message.

— Toi con. Finir travail et venir baiser. Moi envie.

 

La sirène hurla à ce moment. Le réfectoire se vida d’un coup. Les robots commencèrent à débarrasser sans rien casser. Ça allait vite et bien. Je vidais un p’tit verre bien mérité et repris le chemin des vitrines où les momies avaient eu le temps de s’empoussiérer. BOB me harcelait. Voilà c’que c’est, les feignants !

— Tu avances, salaud ! disait-il dans les terminaux. Tu veux sauver ta peau. T’es pas loin d’y arriver.

« Ils » pouvaient pas saisir le sens. En retour, « on » m’injectait l’antidote. Des fois, ça marchait et je m’vidais sans vergogne. Mais la plupart du temps, j’faisais l’idiot et ils finissaient par en choisir un autre. J’arrivais pas à enculer les momies.

— T’as pas honte, Voisin !

Non, j’étais pas descendu assez bas pour éprouver ce sentiment qui change l’homme en spectacle de l’abrutissement contemporain. Le gosse confectionnait des oiseaux en papier et me les envoyait sur le nez. Ça n’faisait rire que lui.

— Tu veux pas savoir ce que c’est, le natron ?

— Je sais c’que c’est et je m’en fous.

Selon qui c’est qui parle le premier, le sens n’est plus le même. Il me faisait observer ce genre de détail, n’abandonnant pas l’idée de m’énerver avec les oiseaux qui tombaient à mes pieds.

— Tu devrais être en cours, dis-je.

— Je l’suis. Toi, t’es fini.

C’était le détail qui tue. J’écrasais un oiseau pour montrer que j’étais pas énervé et que les momies n’avaient rien à craindre.

— Tu dis tout l’contraire de ce qui est, fit le gosse. Et tu crois que ça marche aussi bien que le clouage.

J’avais pas envie d’être cloué. Je savais trop ce qui arrivait quand quelqu’un se met à jouer avec les clous. Il agita la poupée. Il l’agitait tellement que je pouvais pas voir ce qu’il en avait fait. Je répandais le natron atomisé avec une négligence qui le fit reculer.

— Ya BOB qui te sonne, hé minable !

Ça sonnait. J’pouvais pas répondre à une demande sexuelle aussi librement exprimée. J’aimais la nuance et la précipitation qui s’ensuit. Je laissai sonner. Il se fatiguerait avant moi, ce feignant !

— Ça fait quoi d’enculer ?

— Ça fait rien qu’t’as besoin d’savoir !

— J’saurai pas si tu m’encules.

Je le chassai avec la bombe à natron. Il s’enfuit en répandant sa joie.

— Frank ! Encore une minute et j’mets fin à mes jours !

Ah ! C’est pas l’instinct de reproduction qui nous pousse à aimer. Entre les principes de la Religion et ce que le Droit limite au respect de l’autre, ya pas d’épaisseur. Ça conditionne le destin et ce qu’il y a après. Mais on peut pas s’enculer soi-même sans éprouver un peu de cette honte qui fait le lit des convenances. Je frottais les momies avec la frénésie de celui qui attend son heure. Ça sonnait encore !

— On arrive ! me dit un gosse.

On arrivait où ? J’étais pas au courant. J’croyais qu’on arrivait après le point de non-retour.

— Ça dépend où tu le situes, connard ! me dit le gosse.

 

Le vaisseau changea d’orientation. Les robots étaient en train d’imaginer ce qui se serait passé s’ils n’avaient pas débarrassé. Ils recherchaient mon approbation. Ça m’coûtait rien de donner raison à des robots qu’ « on » avait humanisés juste assez pour tromper cette raison qui manquait toujours à mes crises. Dans la fenêtre, les chewing-gums étaient en trop. Ils n’avaient plus aucun sens dans la perspective de la Station inconnue qu’on approchait à la vitesse de la lumière. Je fibrillais un peu, à la limite du choc. Les installations qui se distinguaient nettement des constellations de chewing-gums prenaient aussi clairement les proportions d’une ville. J’en étais estomaqué. J’avais imaginé plein de choses contradictoires, mais pas ça ! C’était une ville monstrueuse, avec des poubelles et des espaces verts. Une ville comme j’avais connu la mienne. Le Pas de Tir exhibait quelques spécimens de l’industrie spatiale. Je vis la Tour et le fleuve, exactement à la place où je les avais laissés. Y avait plus de doute ! On était chez nous !

Je courus dans ma cabine sans me préoccuper des gosses ni des momies. J’étais salement atteint par le natron, mais je trouvais l’énergie nécessaire dans ma joie de revenir à la maison pour le meilleur et pour le pire. BOB ficelait son paquetage avec la même énergie, sauf que c’était le désespoir qui expliquait ses crampes. J’avais honte, mais sans plus. La joie l’emportait. Je reconnus la buvette où j’avais laissé mes derniers ronds. La même serveuse se pavanait avec son plateau en acier inoxydable.

— Tu l’aurais pas imaginé, dis-je à BOB qui disait le contraire.

Je comprenais. Le retour, pour lui, c’était les combats dans le désert et chez les autres. Pour moi, c’était l’contraire. Exactement le contraire, tiens !

 

Les moteurs s’éteignaient lentement. Ah ! L’attente du concret ! La fatigue accumulée ! Le sentiment patriotique ! L’amour des siens ! J’exultais ! Mais BOB insistait : d’après lui, on était à la surface d’un miroir, une théorie tellement compliquée que j’avais rien compris quand il me l’avait expliquée. Quand me l’avait-il expliquée ? Comment tant d’explications entraient-elles dans l’interstice du peu de temps que nous venions de passer à voyager ? Il y a une corrélation entre le temps et la distance. Mais entre la parole et la compréhension ?

— C’est pas chez nous, Frank !

— Ça y ressemble ! Merde !

D’après lui, « ils » avaient peuplé l’espace de miroirs pour créer l’Abîme. Allez ! C’était trop facile ! Faut pas faire marcher Frankie ! Il va pas plus loin que ce qu’il est en mesure de comprendre sans avoir tort.

— C’est chez eux, Frank ! Ya plus rien d’autre que chez eux.

— Mais qui, « eux » ? « Ils » ou « on » ?

Il répondait pas. Une voix disait qu’il était inutile d’amener nos bagages, sauf un certain BOB qui avait rendez-vous avec la douane. BOB se dépêcha de vider ce qui pouvait aggraver son cas.

— Si jamais je reviens pas, dit-il en suffoquant, tu sais quoi en faire.

— Je sais quoi en faire, mais pas comment, BOB ! Que va-t-il se passer ?

J’étais moins joyeux. Ma p’tite sœur l’Angoisse me conseilla un remontant, des fois que BOB aurait raison. J’avalais une overdose. Vaut mieux en cas de péril imminent. On avise après.

— Vous ne descendez pas, FRA ? me dit la femme qui me dépassa.

— On descend, dit BOB. Les dames d’abord !

Les filles passèrent en hurlant. Ça sentait le pipi et la pomme d’amour. CON les suivait en se dandinant. FAB interrompit mes fines observations :

— Vous apporterez nos bagages à l’hôtel, FRA. Merci.

— Mais y zont dit que qu’on pouvait pas, à part BOB qu’est un pistonné !

— Faites ce que je vous dis, FRA.

Il descendit. On devait être seul à bord avec BOB qui vérifiait s’il en avait pas laissé dans la doublure. Un type en armes montait avec l’air de nous demander ce qu’on attendait. Il voyait pas BOB d’un bon œil.

— Vous êtes l’agent BOB ?

BOB y disait pas non ni oui. Il regardait le type comme s’il allait lui fermer sa gueule avec une poire d’angoisse.

— C’est vous, BOB ?

Il disait pas BOB, mais B. O. B. Je fis non de la tête, désignant du même coup celui qu’on demandait.

— Pourquoi qu’on m’demande ? dit BOB.

— J’en sais rien, dit le type qui avait un ordre de mission. Vous êtes qui vous ?

J’étais en sueur.

— E. N. S. U. E. U. R. ?

P’t-être même plus…

— J’plaisante, dit le type.

Ça m’rassurait pas vraiment, mais j’étais pas mécontent de m’en être sorti.

— Pressez-vous ! dit brusquement le type.

Je montrais le bagage des… C’était qui ces deux-là ? Je voyais l’étiquette sans pouvoir la lire.

— Passez devant ! me dit le type.

Il était pas vraiment commode. Je passais devant avec le bagage dans une main et ma casquette dans l’autre. Je souriais, au cas où. Je les sentais derrière moi, BOB avec son bagage qui chlinguait et le type qui n’avait pas l’intention de se laisser influencer par mes larmes. BOB rouspétait parce que ça lui foutait le bourdon, ce pote qui savait pas où il allait, mais qui y allait sans se révolter au moins contre l’idée d’aller. Le type commentait sans s’impliquer :

— Si vous faites les cons, j’vous descends !

On descendait. Ça valait mieux. J’avais même pas envie de lui demander pourquoi j’étais convoqué moi aussi.

— Parce que vous avez un bagage.

— C’est pas l’mien !

— Descendez avant que je m’en charge !

J’atteignis le sol sans cette joie animale que j’avais espérée avant que BOB me dégoûtât de la Réalité. Ça s’passait dans mon froc. J’y pouvais rien.

— Vous vous appelez Patrick ? disait le type qui remuait des papiers dans mon dos.

— C’est lui, Patrick, M’sieur !

— Ça va ! fit BOB.

Le type se mit alors à nous précéder. Il marchait à bonne allure et BOB le suivait sans peine. On pouvait pas en dire autant de Frankie qui traînait la patte sans perdre du terrain. En tout cas, les gosses ne le disaient pas. Il s’étaient agglutinés derrière une baie vitrée où se reflétaient les vaisseaux dressés sur le Pas de Tir.

— Alors comme ça, que j’dis, c’est du pareil au même !

J’y croyais pas, moi, à cette histoire de miroirs. Ça dépassait même l’imagination. Je sais qu’en matière romanesque, il faut des concepts, mais j’ai jamais apprécié ni Bazin ni Dick au point de croire à leurs histoires. J’t’en foutrais, moi, des concepts !

— Vous la fermez ! me conseilla le type qui se retournait pour nous laisser le passage.

C’était comme si j’avais rien dit. On entra dans un hall peuplé d’animaux. Pas d’questions ? Pas une, mec ! Ça continuait par un couloir bordé de portes. J’avais chaud du côté du bagage. Par contre, BOB marchait le plus tranquillement du monde, balançant son packo comme si rien n’allait forcément arriver. J’étais chauffé à blanc par l’idée que ça n’pouvait arriver qu’à Frankie le Guignard. Le type nous suivait en indiquant « à droite » « à gauche » « on n’est pas encore arrivé ».

J’étais pas pressé d’avoir la trouille. On arriva enfin au bout d’un couloir.

— On peut pas aller plus loin, dit le type, mais on n’est pas arrivé.

Il ouvrit une porte et on continua. Il y avait moins de lumière, plus d’odeurs. BOB s’inquiétait pas. D’après lui, y avait pas d’raisons. Comme s’il fallait avoir raison pour s’inquiéter ! Chez moi, c’est l’contraire : je m’inquiète pas si j’ai la dose.

— Putain ! Tu l’as ! grogna BOB qui me précédait, juste derrière le type qui avait repris la tête.

Je l’avais, confirmant l’exception de la règle. On entrait dans l’humidité et la chaleur. C’était sous terre que ça s’passait. Je pensais aux vers d’Alice Qand. On n’allait pas tarder à se tortiller nous aussi, en dépit qu’nos bagages y zétaient en règle.

— Vous la fermez une bonne fois pour toutes, FRA !

Ce type ne plaisantait pas.

— Ferme-la ! fit BOB.

La complicité de principe. Frank se retrouvait seul face au Monde où il ne possédait pas une seule parcelle de terre. Et ça n’en finissait pas, comme à Bataan. La lumière s’amenuisait. Je glissais sur des choses sans toutefois perdre l’équilibre. On rencontra un autre type qui passa en tête du peloton, rapide comme quelqu’un qui est pressé d’en finir. Il tombait peut-être à pic, comme me le confiait BOB, mais les précipitations, si ça tombe pas du ciel, ça m’angoisse.

— Fermez-la, les mecs ! Yen a qui dorment.

La nuit explique beaucoup et ne résout rien.

 

On s’arrêta. Les deux types cherchaient la clé. Il y en avait un qui l’avait oubliée et l’autre qui l’aurait prise s’il avait su. Ils se chamaillaient et ça amusait BOB qui en profita pour renifler quelque chose dans sa manche. Son flegme avait une bonne explication tandis que mon angoisse n’expliquait pas l’overdose.

— On va attendre ici, dit un des types.

— On attend le code, dit l’autre. C’est pourtant pas compliqué, se plaignit-il.

L’autre lissa sa moustache. Il avait l’air d’un con, comme tous ces minables qui se mettent au service des causes et des services. Il me toisait. Le style à trouver le détail qui vexe. Il prenait le temps.

— Zêtes Frank Chercos, le fameux détective ?

— J’suis rien si j’suis pas libre de l’être.

— Ferme-la, Frank ! dit BOB qui commençait à s’inquiéter lui aussi.

Le type se gonfla, c’qui est pas bien difficile vu qu’la nature nous a confié un ventre pour le restant de nos jours.

— T’es même pas une imitation, dit-il sans laisser une seconde de répit à ses moustaches.

— C’est un dingue, dit BOB qui me reconnaissait plus.

Il croyait tout expliquer.

— Vous êtes tous des dingues, dit l’autre type.

— Et ça s’soigne même pas, dit l’un.

— C’est ça, dit BOB. Sinon vous l’sauriez.

Les types se mirent à rire comme si ça devenait grave.

— On l’sait bien un peu, dit l’un.

— Mais on n’est pas des spécialistes, dit l’autre.

Le code arriva sur un de leur bipeur. Ça dérangeait personne, pour une fois.

 

J’savais pas où on était, mais on y était, BOB et moi. J’veux dire qu’on était sur Terre et qu’on voyait pas l’jour. On attendait dans une pièce peuplée de chaises métalliques. Il y avait aussi une deuxième porte qui était peut-être celle d’un placard. BOB avait accepté la chaise que le type avait dépliée en grognant parce qu’elle coinçait et qu’en plus elle faisait du bruit. J’avais dit non. Ils avaient emporté nos bagages. Une bonne heure avait passé depuis, d’après mes calculs. BOB s’en tenait au silence et à l’immobilité. J’arrêtais pas de tourner et ça l’énervait. Au contraire, il tenait le coup. On était mis à l’épreuve. On pouvait pas savoir combien de temps ça durerait. Ils nous surveillaient, mais rien ne ressemblait à une caméra. Les murs ne portaient aucune trace d’indiscrétion. Je les sondais en vain. Et BOB qui répondait pas à mes questions !

— Si dans une heure je suis pas chez moi, je fais une crise de claustrophobie !

Rien, pas un mot. Il bougeait pas non plus. Je pouvais pas voir son visage. Qu’est-ce que j’y aurais lu ? La peur ou l’obstination ? J’m’étais promis de pas avoir peur, du moins de pas en avoir l’air. Mais qu’est-ce qu’on met à la place de l’obstination si on a peur ?

Un des types, je sais plus lequel, revint avec de bonnes nouvelles :

— Vous allez dormir ici, les mecs. On vous apportera de quoi bouffer et dormir.

— Et les bagages de monsieur le Comte ?

— Il est venu les chercher. Il était plutôt impatient. Mais il en faut, des papiers, quand ça commence !

Il sortit. BOB consentit à se lever pour se dégourdir les jambes. Ça avait l’air de l’amuser. Je l’aurais tué.

— Calme-toi, Frankie. Demain matin, « ils » reconnaîtront leur erreur et « on » ira où on voudra sur cette putain d’imitation.

— C’est pas une imitation ! C’est la Terre ! J’ai reconnu la serveuse !

— T’as rien reconnu du tout. Mais leur système n’est pas parfait. Des fois, la serveuse te reconnaît pas.

Je haussai les épaules.

— Le doute, Frank, c’est encore plus difficile à faire passer pour de l’obstination.

Il se replongea dans son silence d’or, assis sur la chaise, les yeux rivés au sol. Je tournais. La porte s’ouvrit et un type que je connaissais pas entra sans saluer. Il amenait deux sacs de couchage qui sentaient les pieds.

— Pour la bouffe, dit-il, on vous amènera au réf.

Et il disparut comme si j’avais eu une vision. BOB installa son sac à côté de sa chaise. Il ne se coucha pas. Paraît que tu peux pas t’coucher tant qu’on te l’a pas dit.

— Tu f’rais mieux d’installer ton couchage, Frank.

— J’coucherais pas là-dedans !

— Tu coucheras où on te dit, Frank.

Je donnais des coups de pied dans la doudoune. BOB était désespéré. Il voulait m’sauver. Mais je voyais la nuit, entre le moment où on nous dirait de nous coucher et celui où il faudrait se lever. J’avais pas l’habitude de m’plier, moi ! J’avais jamais été soldat. Mais j’avais pas envie non plus d’aggraver ma peine.

— T’es complètement dingue, BOB !

— C’est toi qu’es dingue ! Tu vas compliquer. Y zaimeront pas.

Il avait l’air d’en savoir, des choses, le vieux BOB qui m’avait peut-être raconté des histoires. Couper le bout de la langue à une femme. Et avec les dents ! J’y croyais plus, moi, à ces salades inspirées par la Guerre. On avait même pas une clope pour se distraire. « Ils » avaient prévu le p’tit ventilo pour l’aération. Il tournait lui aussi, mais autour de quelque chose, alors que j’en étais à m’demander si j’étais pas en train de parler de ce qu’ils voulaient savoir. Quand je parle, je parle. Et quand j’me tais, ça parle. J’y peux rien.

— Qu’est-ce qu’ils vont trouver dans ton sac, BOB ?

— Rien, à part mes p’tits culottes.

— T’es sûr qu’t’as rien oublié ?

— C’est ce qu’ils font la première fois, Frank.

— T’es donc jamais venu ici ! Tu sais rien !

Je savais que c’était l’espoir qui me faisait parler autant, sinon j’aurais posé d’autres questions. Un type vint nous chercher pour aller bouffer. Il y en avait, des types, dans cette taule. Ça m’faisait marrer.

— La ferme, Frank ! Tu manges et tu la fermes !

On n’était pas nombreux. Je reconnaissais personne. On avait tous la même tête résignée. La même odeur aussi. Demain matin, on sentirait les mêmes pieds. Dans mon assiette, un distingué morceau de cochon voisinait avec une purée de légume.

— On n’a pas l’droit de parler, me dit un des types chargés de nous surveiller.

J’parlais pas. J’imaginais. J’avais eu tellement d’emmerdes dans ma vie et j’m’en étais sorti tellement de fois avec les moyens du bord qu’il m’était pas difficile d’imaginer ce qui allait arriver si je consentais pas à la fermer une bonne fois pour toutes. Le type compatissait.

— Vous pouvez parler, rectifia-t-il, mais sans rien dire.

— Avec les yeux.

— Non, M’sieur ! Avec la langue.

¡No me digas !

BOB n’avait pas tellement envie de parler sans rien dire. T’imagines l’exercice de bonne femme ! Et pas une copita pour titiller l’esprit !

— Vous m’faites rire, c’est sûr, M’sieur, mais j’ai ordre de vous neutraliser si c’est nécessaire.

— Y plaisante pas ! fit BOB.

Il avait l’air d’aimer le cochon. J’avais pas touché au mien, des fois qu’Mohammed il ait raison. La purée valait pas mieux.

— Vous devriez manger, M’sieur. Ça va être long.

Je jetais un regard hyperpaniqué dans la direction de BOB. Mais où il avait lu tout ça ! Dans les BR ? J’avais pas les moyens quand j’étais gosse et ça m’intéressait plus. J’avalais un grand verre de cette eau industrielle que les mêmes industriels filtraient à la passoire avant de nous la refourguer une fois de plus. Le type me resservit. Et j’rebuvais comme si j’avais pas peur de m’intoxiquer.

On annonça la fin du repas. Un type claquait des mains et les habitués se levaient sans rechigner. Même BOB se leva. J’étais en train de mâcher la purée qui commençait à prendre.

— Levez-vous, M’sieur. C’est fini.

C’était pas fini tant que Frank n’avait pas fini ! BOB, qui attendait dans l’allée formée par les tables, posa sa lourde main sur l’épaule de celui qui le précédait.

— Vous vous mettez ici ! gueula le type qui perdait patience.

Jmimi. J’étais derrière BOB, prêt à l’enculer si c’était c’qu’on me demandait. Le type qui était derrière moi posa docilement sa main sur mon épaule. Un type nous inspecta. Il rectifiait la position des cuculs. J’l’intéressais. L’épaule de BOB frissonnait.

— Vous êtes Frank Chercos ?

— Comme si vous l’saviez pas !

— Sortez du rang !

Ça voulait dire que j’me distinguais. La tête de BOB se plia. Je fis un pas sur le côté tandis que la main de mon suiveur descendait le long de ma colonne vertébrale.

— Ça va les sensations ! Écartez-vous !

Qu’est-ce qu’il voulait que j’écartasse, ce chien au service des chiens ?

— Les jambes ! Vous avez quelque chose entre les jambes !

 

On retourna dans la cellule. J’avais mal à la tronche à force de réfléchir. Je m’couchais tout de suite, ce qui rasséréna BOB. Et j’recommençais à pas dormir. Les yeux fermés à cause d’une ampoule qui violait l’extinction des feux. BOB avait disparu sous sa couette. Il ronflait doucement, comme si son corps appréciait l’opportunité de dormir couché. Je voyais pas passer le temps. Impossible de se fixer sur un changement capable de donner une idée même approximative du temps. Je voyais le Métal de la chaise, son oxydation lente, les articulations crasseuses. Vaut mieux pas mourir dans ces moments, des fois que la mort soit la répétition à l’infini du dernier moment qu’il faut expliquer avant de disparaître ou de ressusciter. J’sais même pas si j’suis capable de croire à n’importe quoi au dernier moment. À mon avis, la mort, c’est la simplification extrême de la vie. Au croisement de l’homme-chien et de l’homme-rien. J’appelais BOB à mon secours de temps en temps et il me répondait par une augmentation du volume de son ronflement chronique.

 

J’vous dis pas dans quel état j’étais le lendemain matin quand on m’a amené dans le bureau de Rog Russel. J’étais content de l’revoir, ne cachant pas cette joie qui en disait long sur ce que je venais d’endurer.

— Vous êtes sur Ologique I, me dit-il sans me laisser le temps de m’asseoir.

— C’est pas la Terre ?

— Vous boirez bien quelque chose… ?

— C’que vous avez, patron.

Rog donnait raison à BOB. Mais c’était-y Rog à qui j’avais l’honneur d’adresser ma supplique ? Il en avait l’air.

— C’est compliqué, dit-il en me tendant un verre bien rempli. Vous avez le temps de comprendre.

— Le temps ?

J’aimais pas cette idée.

— Vous logerez au Kronprinz en attendant.

En attendant quoi ? J’avais pas envie d’attendre. Il me fallait un boulot pas humiliant et lucratif. Il avait pas l’air d’avoir ça, Rog Ru.

— Vous travaillerez avec B. O. B. 333. C’est un excellent élément. Il connaît le Système. Suivez ses instructions et vous vivrez longtemps.

C’était pas d’vivre que j’avais envie, mais d’exister avec assez de pognon pour pas être malade et des cuculs pour le dépenser. J’avais aussi une femme et un gosse à nourrir. Et j’en avais marre de supplier pour des clopinettes.

— BOB vous expliquera ce que vous devez savoir. C’est une planque, Frank ! Vous pouvez pas espérer mieux.

— Cecilia va bien ?

— Elle essaie des robes. Ce vieux Muescas semble avoir une patience à toute épreuve. Vous viendrez ?

J’allais pas rater une croisière de 21598 milles. Ça en faisait, des jours ! J’en aurais jamais autant, mais ça pouvait s’arranger avec la Formation Continue et les Congés Sabbatiques. Rog me donnerait les recommandations nécessaires. Ah ! C’était bon d’avoir un projet ! Et un boulot par-dessus le marché. Même que Rog y disait qu’y avait rien d’humiliant à espionner les autres et que ça pouvait rapporter gros de les trahir. C’était tout c’que j’avais à faire si j’faisais pas d’conneries. Et des fois qu’j’en ferais, y aurait toujours moyen d’s’expliquer franchement, entre hommes qu’on était. Donc on n’était pas sur Terre et j’étais pas si condamné que ça ! « Ils » avaient même prévu une copie de la vie privée. Je retournerais donc dans ma merde. J’pouvais pas demander plus.

 

En attendant, j’étais plutôt peinard dans une chambre de célibataire de l’hôtel Kronprinz autour duquel la Ville s’est dessinée à une époque que j’ai pas connue parce que je suis né après. J’aurais né avant, j’l’aurais peut-être pas connue non plus. Ça n’avait plus aucune espèce d’importance, mais ça en avait eu pour mes parents qui avaient participé au financement imposé. Y zétaient pas contents, mais y zétaient restés. Si t’es pas content, t’as qu’à aller tenter de vivre en Chine de la pêche des anguilles et du transport de l’eau en baquet. C’est c’qu’y zavaient dit, les présentateurs de la télé. Pas contents – dégagez ! Contents – fermez-la ! C’est ce qu’on appelle le discours politique. Et y zaimaient vachement ça, mes parents. Même qu’ils votaient.

J’étais à l’aise pour quelques jours, peut-être le temps d’essayer la literie. J’avais une fenêtre avec vue sur la place publique où y avait tout l’temps des expos avec des petits kiosques qui distribuaient gratuitement des prospectus imprégnés de substances allergènes. Va-t’en savoir pourquoi ! Les gens adoraient les gènes. Mais j’étais pas assez con pour être d’accord avec eux. Ce qui expliquait la responsabilité. Après BOB, bien sûr.

Il logeait au même étage feutré, dans une chambre à deux lits avec vue sur le parc où « on » organisait  des jeux qu’étaient pas forcément lubriques. Ils étaient même marqués par la diversité des origines et des points de vue. Ça l’amusait bien, à BOB qui n’en perdait pas une miette. Il était propriétaire du tableau de peinture et de divers bibelot dont il avait la responsabilité familiale. J’lui demandais pas en quoi un type qui était né de rien pouvait avoir ce genre de responsabilités. J’en avais pas, moi, d’responsabilité, et pourtant j’avais une famille.

— On commence quand, BOB ?

J’étais impatient comme une seringue. Je gouttais de l’aiguille, le doigt sur le piston, prêt à agir au lieu de m’emmerder comme la plupart des gens. J’aime pas ce mot : J’enceci ! J’encela ! Yen a plus qu’pour eux depuis que les princes savent comment les amuser au lieu de les élever dans la contrainte.

BOB avait déjà commencé et il attendait mon tour. Je pouvais profiter des avantages sans me soucier des inconvénients.

— Tu essayes tout, mais en douceur, me conseilla BOB.

J’aimais pas la douceur. Je pouvais essayer le velouté, mais pas la modération.

— Frank ?

— Ouais !

— Ya quand même des choses qu’y faut pas faire.

Qu’est-ce que je risquais. D’être envoyé sur Ologique II ? Comment y savait toutes ces choses, BOB ? Et pourquoi ?

Il me confia 10.000 dosettes. Tout c’que j’avais à faire, c’était de les garder au frais en attendant.

— En attendant quoi, BOB ?

C’était légitime, comme question. Le mec me confie une mission et j’me soucie. Y avait rien d’plus normal. Il comprenait ça. D’autant mieux que Rog Russel m’avait parlé de jeter des regards indiscrets et de lui rapporter mes impressions. Il avait jamais parlé de remplir mon frigo avec des substances interdites.

— Interdites ! s’étonna BOB. T’en connais, toi, des choses qui sont autorisées ? Ya toujours un hic, non ?

Il avait raison. J’avais deux buts dans ma nouvelle vie : pas avoir l’air aussi con que j’en avais l’air et dépenser du fric pour aider l’air qui, je l’avoue, me manquait encore sérieusement. Chaque fois que j’ouvrais mon frigo, propriété de l’hôtel Kronprinz, j’avais des envies. Mais j’savais trop ce que ça coûtait. Yen avait beaucoup, des collectionneurs de monstruosités sexuelles. J’voulais être incinéré intégralement, moi.

 

Un jour, il est venu pour prendre des dosettes. Il avait un client qui payait d’avance. Il était même joyeux, le BOB. Ça m’rendit nerveux :

— Tu laisses pas une note ? Quelque chose pour me justifier auprès de Rog des fois queue ?

— Rog n’a rien à voir là-dedans, dit BOB en sortant.

Il voulait dire que j’avais pas commencé à travailler. Garder des substances interdites dans son frigo, c’est pas un travail et c’est pas rémunéré. C’est un service rendu. C’est comme ça avec les amis : au lieu de dire « j’ai un service à te demander », ils demandent rien et estiment que c’est un service. Le garçon d’étage aurait bien voulu savoir pourquoi je lui épargnais la tâche consistant à remplacer les bouteilles vides par des bouteilles pleines. Il m’avait même proposé un frigo de contenance égale à ce que je buvais en un jour, ce qui lui économiserait cinq allers et retours les bras chargés de substances légales. Il en avait à peine débattu. Il disait ça en passant. Je m’accrochais à un frigo que j’avais l’autorisation de vider devant témoin, ce qui se passerait forcément si j’acceptais la proposition douteuse de mon garçon d’étage. Je l’draguais pour le consoler. Ça l’écœurait, mais il me haïssait pas. J’en parlais à BOB. Comme ça, à chaud, il était réticent.

— Tu bois trop, Frank !

La mauvaise foi ! Y avait aucun rapport de cause à effet entre les substances que je consommais en toute légalité et cette merde que j’avais pas l’droit de partager avec mon prochain parce que le propriétaire était réticent !

— Change pas d’conversation, Frank ! J’ai trouvé une solution.

J’sais pas c’qu’il a raconté à la direction, mais ils ont amené un deuxième frigo sans ramener le premier. J’avais deux frigos maintenant ! Et le garçon d’étage était à moitié satisfait. Il lorgnait le frigo numéro Un en remplissant soigneusement le numéro Deux. Il avait jamais vu ça. Qu’est-ce qu’il avait jamais vu ? En tout cas, BOB pensait avoir résolu le problème et il venait chercher des dosettes sans me laisser aucune preuve que j’y étais pour rien. J’en pissais de travers, victime de spasmes.

— Tu charries, Frank ! C’est en attendant.

En fait, il avait plus d’fric et un stock de produits chimiques qu’il avait importé légalement à une époque où les contrôles douaniers s’effaçaient devant la corruption.

— On est où, BOB ?

J’y comprenais plus rien. J’avais accepté l’idée d’un Monde en abîme. J’comprenais même que c’était la seule façon d’éviter les collisions stellaires. J’comprenais que c’était aussi un Système Carcéral Sophistiqué qui évitait d’exécuter les condamnés et permettait de satisfaire le besoin de vengeance par des simulacres d’exécution. J’avais tout compris de ce Monde compliqué parce que j’en acceptais l’Idée. Ils avaient exécuté mon simulacre sur Terre et expédié ma Réalité ailleurs. Ça pouvait encore se reproduire parce qu’on avait des dispositions naturelles pour le Crime. Seulement moi, à la différence de BOB, j’avais pas tué Bernie !

— J’l’ai pas tué non plus ! rétorqua BOB qui savait mettre le doigt là où ça fait mal.

Ce qui n’était pas faux, mais tangent.

— On n’a plus de vodka, M’sieur, prévenait le garçon d’étage.

Je m’résignais alors. Et il mettait du tequila dans mon Russe.

— Vous voyez pas la différence, hein ? exultait-il.

— Non. Mais j’la sens !

J’avais calculé que le p’tit frigo serait vide assez vite. Ça m’laissait quelques semaines d’angoisse, pas plus. BOB vidait et j’espérais. Toujours ce putain d’espoir et cette confiance que j’ai dans l’avenir quand je calcule. Pour un type qu’a raté l’examen d’entrée dans la Police, je m’débrouillais pas mal, question espoir. On aurait pu me prendre pour un séminariste si j’avais pas manifesté clairement à toute heure du jour et de la nuit ce penchant génétique pour la boisson et les dieux de la fermentation.

— Pour moi, plaisantait le garçon d’étage, c’est de la boison.

Faut faire avec ce genre de finaud si on veut pas mourir seul. Je riais. Il contrepétait le plus souvent possible parce qu’il croyait que j’appréciais, et je le laissais croire.

 

Le p’tit frigo finit par se vider. Il y eut une dernière livraison. Je m’étais pas rempli les poches, mais BOB était satisfait. Il referma la porte du frigo et m’offrit une dosette en précisant que c’était peut-être pas ce dont j’avais le plus besoin en ce moment. Qu’est-ce qu’il en savait ? Le garçon d’étage s’étonna discrètement de constater que la clé était sur la porte du p’tit frigo.

— Si vous zen navez pas besoin, j’connais quelqu’un qu’ça pourrait intéresser, dit-il en ouvrant le grand.

Il était content et j’avais pas envie de l’détromper. J’savais pas c’qu’il voulait en faire, moi, le BOB, du p’tit !

— Taka l’remplir, dis-je.

— Ça va faire beaucoup !

— J’augmenterai.

Il remplissait. J’attendis son départ. On avait perdu du temps à cause de mon idée et il était redescendu pour me ravitailler en supplément. Toujours sans inquiéter la direction qui voyait pas d’inconvénient tant que j’étais poli avec les gens. Et ben justement ce soir-là j’en ai eu assez des politesses et des gens. J’suis descendu pour me piquer derrière une plante verte. Pas facile avec un verre à la main, mais j’étais capable d’acrobaties si j’avais une plante verte à ma disposition. La femme masquée m’a surpris dans l’dos.

— C’est compliqué, hein ? demanda-t-elle à mon double.

J’étais deux depuis à peine une minute. Yen avait un qui souffrait et l’autre qui comptait les pulsations. Le moment était vraiment mal choisi. Elle portait toujours ce masque qui rendait sa voix profonde et délicieuse. Elle buvait du champagne sans y mettre le nez, ce qui est impardonnable.

— Vous avez récupéré vos bagages, M’dame ?

J’avais besoin de changer de conversation. Elle remit un peu de terre sur la seringue.

— Vous avez une chambre ? dit-elle.

J’pouvais pas avoir une suite ! L’humiliation pour commencer. Ensuite la simulation et pour finir, l’insatisfaction. Pour qui me prenait-elle ? Elle m’offrit une clope trafiquée. J’en avais pas vraiment besoin.

— Vous auriez pu partager, me reprocha-t-elle.

Elle voyait bien qu’il y en avait eu pour deux et que je trinquais à sa place. Je clopais hâtivement. Ça rajoutait du sens. Elle me conduisit. Justement, j’avais besoin d’un chauffeur et pas les moyens de me payer ce luxe. On atteignit le comptoir aux alouettes. Elle commanda deux vodkas.

— Vous travaillez pour Roger ? demanda-t-elle.

— J’ai pas encore commencé.

— Pourtant, je vous ai vu travailler.

— J’travaillais pas, M’dame. Je rendais service.

— À Roger ?

— À BOB, M’dame.

Elle parut satisfaite de mes réponses. J’avais pas grand-chose à dire, mais j’avais pas tout dit. Ça m’excitait.

— BOB est un petit voyou, dit-elle en montrant ses jolies dents de lait.

— C’est un ami, M’dame. Y m’rend des services lui aussi.

— Ah ! Oui ? Quoi par exemple.

Je lui racontais l’histoire des frigos. Elle apprécia. On comptait plus les verres. J’en avais plus qu’elle et elle les payait. Pourquoi se plaindre quand on est heureux ?

— Allons nous coucher, dit-elle.

Je prévins : j’avais qu’un lit étroit qui sentait un peu la merde. Des fois, ça dérange et on perd l’inspiration…

— Allons chez moi. Ça sent le musc et le jasmin. Ça vous plaira.

— Dans le lit du Comte !

On entra dans une suite comme j’en avais jamais eu l’idée. Je m’posais dans un fauteuil en attendant. Un verre à la main, de j’me rappelle plus quoi. Y avait des rideaux partout et ça pendait en travers d’un luxe qui m’laissait pantois. Je caressais du regard des surfaces qui promettaient de pas me contredire quand j’en parlerais aux copains.

— Rejoignez-moi, Frank !

Où qu’elle était ? Sa voix semblait venir de partout. Un clapotis désignait une salle de bain que j’avais pas la prétention de polluer. Elle actionna un interrupteur, allumant et éteignant ce qui pouvait être l’entrée de la salle de bain tant convoitée. Je posai alors le pied sur quelque chose de chaud et de mou. Je m’penchai. Ces choses-là, en principe, c’est dégoûtant et ça la coupe. Ça tombait mal parce que j’étais en plein travail. Je m’voyais dans un miroir et BOB me regardait comme s’il m’avait jamais vu en érection.

— Voilà l’problème, commença-t-il sans perdre de temps.

C’était qui, c’macchab ? Un ami ou un emmerdeur ? Des fois, on tue l’ami par jalousie et l’emmerdeur parce qu’on en a marre d’être emmerdé.

— C’est les deux, dit BOB.

On n’entendait plus rien venant de la salle de bain. J’étais à poil et elle se rhabillait. Et pas un chat pour me donner raison !

— C’est le Comte, dit-elle en revenant dans la lumière.

Elle s’était mouillée comme elle savait que ça m’plaisait. J’eus un spasme érecteur. La Réalité, moi, ça m’décomplique.

— Y avait pas vraiment d’raison, dit BOB. Mais tu sais c’que c’est…

— Ça énerve des fois, dis-je comme si je comprenais.

— Le pauvre devait finir comme ça, soupira la Belle.

Elle n’avait pas quitté son masque. Je saurais jamais qui elle était si je demandais rien.

— Voilà c’qu’on va faire… commença BOB.

Le Comte pesait des tonnes pour mes bras menus.

— Soulevez, Frank ! C’est moi qui tire, me reprochait cette gonzesse qui s’intéressait plus à ma colonne verte et branle.

J’en pouvais plus de soumettre mon corps et mon esprit à des épreuves provoquées par les autres. J’avais envie d’chialer, tiens !

— Tu t’calmes ! dit BOB en secouant ma tête.

— J’aurais pas perdu les pédales si j’avais pas été au courant !

— Maintenant, vous l’êtes ! dit-elle en secouant ma queue.

Je m’habillais. J’avais prévenu que j’pouvais pas transporter un cadavre dans cette tenue.

— Ho ! Hisse !

Et voilà le Comte dans le lit. Il saignait pas. On pouvait encore le tordre, mais la rigidité cadavérique s’annonçait dans les doigts que j’arrivais pas placer sur la crosse. BOB avait pris la précaution de pas engager le chargeur. On sait jamais, avec Frankie !

— C’est bon, Frank ! Je t’explique…

Le Comte était victime d’un arrêt cardiaque. C’est en principe comme ça qu’on constate que le vivant est mort et que le vécu a cessé d’exister.

— CON va pousser un cri, dit BOB.

— D’accord, BOB !

Elle pouvait bien pousser c’qu’elle voulait. Mais qu’est-ce que je foutais dans cette galère ? J’avais pas tuillé le Comte de mort naturelle ! BOB est chiant quand il devient compliqué. Ya des gens qu’on quitte quand ils deviennent compliqués. Avec BOB, on s’accrochait parce qu’il avait du raisonnement et que ça tenait debout malgré les réticences.

— Moi, dit-il, je suis pas là.

— Pardi, mon bonhomme !

— Je PEUX pas être là, Frank ! Pourquoi je serais là ?

En effet.

— Et moi j’suis là. Faudrait m’expliquer pour quoi.

— T’es mon amant hé patate !

BOB secouait sa tête en souriant parce que je donnais l’impression d’avoir compris.

— J’sais même pas qui c’est, c’te femelle !

Ah ! J’m’exprime clairement quand je m’exprime librement.

— T’as pas besoin d’savoir, Frankie. Tu m’fais confiance ?

— Mais j’ai pas confiance en moi, BOB !

— Ah ! C’qu’il est tarte ! grognait la Comtesse.

BOB devint tout rouge sous l’action de l’effort qu’il exerçait sur mon mental.

— Tu sais rien, dit-il. C’qui t’attire chez les femmes, c’est leur masque…

— Pas du tout !

— C’est c’que tu diras aux flics qui trahiront pas son anonymat…

— …parce que Rog Russel le veut pas !

Je comprenais. BOB me bisouta sur la joue. Donc, il disparaissait discrètement, ce qui avait l’avantage de l’exclure d’office du tas d’emmerdements qu’on allait me faire sans tenir compte de mon avis.

— Et elle pousse un cri, conclut BOB qui lança un regard satisfait à la Comtesse anonyme.

Elle aussi était satisfaite. Mais un détail me faisait encore douter de l’efficacité de cette comédie.

— Pourquoi qu’il est dans le lit ? Normalement, c’est elle et moi qui sommes dans le lit. Il surgit, elle se couvre les seins et il meurt d’un arrêt cardiaque.

— Toi et elle vous êtes dans la baignoire, dit BOB qui pensait que j’avais compris et qu’il aurait pas besoin d’expliquer.

— Et il se jette dans le lit pour faire croire qu’il est mort !

BOB s’effondra. La Comtesse pestait en se regardant dans un miroir, comme si j’y étais.

— J’plaisante ! dis-je en me tortillant.

J’avais bien l’droit d’rigoler avant d’passer aux aveux.

— Mais putain, Frank ! T’avoues rien ! Il est mort de mort naturelle.

— On a utilisé la bonne substance, t’inquiètes, dit la Comtesse d’un ton désabusé.

Elle en avait pas marre. Elle était fatiguée.

— Bon. Passons dans la baignoire, dis-je en m’inclinant comme un mousquetaire.

— Elle est déjà mouillée, dit BOB qui en avait marre et qui commençait à donner des signes de fatigue.

— Mouillez-vous, Frank !

On n’est pas obligé de tout comprendre du premier coup ! J’entrai dans la salle de bain pour me mouiller. La baignoire avait les dimensions d’une piscine. À côté, la savonnette était introuvable.

— Tu t’savonnes pas ! gueula BOB en me poussant.

J’y s’rais bien resté plus longtemps dans cette piscine de bain, mais BOB était pressé.

— Quand les flics arrivent, m’expliqua-t-il, elle est à poil et tu utilises la sortie de bain du Comte. Ça fait deux détails qui les déroutent.

— À quel moment se rhabille-t-elle ?

J’avais besoin d’un timing, moi !

— Tu t’occupes de toi, Frank, continuait BOB comme si j’existais pas. Les flics posent des questions. Tu bats ta coulpe.

Le mystère plus des mots que j’connais pas, ça annonce un échec et j’y s’rais pour rien. BOB se met à genou et crie sa culpabilité. C’est lui qui a tué le Comte. J’imagine la tête des flics qui auraient d’abord pensé à moi.

— Il vous montre ! Là ! Il vous montre !

Elle commence à se décoiffer salement, la Comtesse CON. Et le Frankie n’a pas l’intention de revivre un cauchemar où il joue le rôle de l’innocent persécuté. BOB se calme d’un coup et se relève. J’ai un peu honte de faire chier un ami, mais faut m’comprendre : j’ai déjà très mal vécu et j’vais travailler peinard pour la première fois de ma vie. C’est Rog Ru qui l’a dit !

 

Quand les flics arrivent, elle est à poil, dégoulinante et crispée comme je les aime. Moi, je suis dans la sortie de bain du Comte et le Comte est dans le lit, la gueule ouverte avec des mouches que ça commence à intéresser. Le flic s’avance sur la scène du crime avec des précautions d’araignée sur la toile.

— Vous touchez à rien, dit-il en s’approchant du lit.

Il me regarde de travers.

— Vous êtes qui, vous ?

— Frankie… J’veux dire : Frank Chercos.

Ça lui plaît pas que je sois Frank Chercos.

— Ya toujours des problèmes, dit-il comme si le désespoir venait de se mettre de mon côté.

— Faut trouver les solutions ! dis-je parce que j’avais l’impression de gagner.

— De gagner quoi, pauvre con ! dit la Comtesse.

— Le type à qui Frank Chercos vient de décliner son identité est Frank Chercos en personne.

Celui qui vient de prononcer cette connerie n’est autre que Rog Russel.

— Choisissez, Frank. Vous acceptez de plaider coupable et personne n’en saura rien, dit Kol Panglas qui apparut comme s’il sortait de nulle part.

Frank Chercos se tenait près du lit, indécis et fragile comme une feuille qu’on vient d’arracher à un dossier classé top secret.

— D’accord, dit-il. Je suis coupable si ça peut en finir avec cette merde d’existence dans cette merde de Monde.

— Tu parles pas à ma place, hein, keuf !

— Tu la fermes, doublure de merde !

Voilà avec quoi il limitait la conversation, ce flicmoi : avec sa merde et celle des autres. J’avais mon mot à dire.

— Non, BOB, dit Kol. Vous ne dites rien qui puisse vous nuire.

— Ya eu des interférences, dit BOB qui revenait. J’t’expliquerai.

Deux Frank + deux BOB ça faisait trois chez eux !

— Pense pas à haute voix, me conseilla BOB.

— Comment tu vas m’appeler ?

Il était chouette, l’hôtel Kronprinz. BOB avait trouvé un nouveau filon. Il me demanda pas mon avis pour me mettre au parfum.

 

Je rentrai chez moi. Marre de ces rupins qui se vautrent dans le malheur des autres. Au diable leurs serviteurs à la parole faussement rebelle. Un peu de place pour l’homme que je suis.

J’habitais à l’étage, ce qui n’était pas un mince avantage sur le concierge. Il compensait avec l’usage d’un jardin que je lui contestais pas. Il jouait du trombone à coulisse et ressemblait à un trombone à coulisse. Quand il n’en jouait pas, il conduisait des métros sous le sol pavé de mauvaises intentions de notre vieille bonne ville de New Paris. Sinon, il veillait à la propreté des escaliers et des paliers. Et quand il avait vraiment plus rien à faire, il jardinait.

Je mangeais donc des légumes. Ce type me trouvait sympathique et même intelligent, ce qui donne une idée de sa propre intelligence et du degré de sympathie que je lui retournais pour ne pas le remercier. J’aime pas les légumes.

J’étais un sélectif à l’époque. Je m’emmerdais pas à tout comprendre. Notamment, le malheur des autres n’avait d’intérêt pour moi que si j’y trouvais des explications me concernant. Mais je perdais rarement mon temps avec ces cons. Alors j’expliquais autrement. Ou j’expliquais rien.

Je passais pas mal de temps chez Bernie qui avait eu la chance d’hériter d’assez de pognon pour reprendre une licence IV avec terrasse dehors. Il avait aussi des chiottes, mais on s’en servait pour échanger des sécrétions ou des substances. On téléphonait pas dans la cabine. On arrachait des pages pour pas perdre les renseignements et on appelait dans des endroits plus discrets.

J’avais des problèmes. Pas avec Bernie qui appréciait mon combat quotidien perdu d’avance. Je pouvais plus avoir de problèmes avec lui. Il était mort.

Il était même pas mort à cause de moi. C’était sa femme qui l’avait flingué, là, devant moi. Du 12 avec fil de laiton. En plein dans le buffet et à droite du cœur. Je savais même pas s’il était mort. Il respirait quand je l’ai vu pour la dernière fois. Ensuite, on m’a expliqué pourquoi c’était moi le coupable.  J’étais flic.

Pas un de ces flics qui adhèrent à la cause nationale par conviction. Je fréquentais des émules de l’Ordre. Je les aimais pas et ils me le rendaient. J’arrondissais mes fins de mois avec des fuites adressées à la Presse ou à la Hiérarchie. J’améliorais avec des p’tits trafics qui promettaient rien de faramineux. Je vivotais, comme on dit. J’avais une femme et un gosse commis par erreur.

 

Après la mort de Bernie, j’ai vécu un Enfer. Je m’en suis pas sorti, comme vous voyez. J’ai perdu les pédales dès le premier interrogatoire. Je me suis mis à raconter des conneries. Qui c’était, cette Sally qui avait épousé Bernie pour mieux le vider ? J’en savais rien. Elle racontait que sa première pipe, c’était la mienne. Quel trou d’mémoire !

— On t’a pas sonné, Frank !

Mais j’y allais. Ils me laissaient approcher. J’entrais même sur la scène du crime alors que j’étais en disponibilité pour une période indéterminée. Je touchais à rien, mais j’analysais. Un peu comme l’ancien cheminot qui revient pour constater que les chemins de fer, c’est plus ce que ça a été.

 

J’arrivai à l’hôtel Kronprinz à huit heures ce matin. À pied. J’ai pas les moyens de me faire transporter. J’étais en sueur. C’était l’été le plus chaud que j’avais jamais connu. Les femmes s’habillaient léger et j’arrêtais pas de rendre hommage à leur humidité. Mais dans la rue, c’est pas facile de s’frotter sans en avoir l’air.

Dans le hall de l’hôtel, Kol Panglas m’accueillit avec la réticence habituelle du procureur qui voyait pas d’un bon œil la thérapie que je m’infligeais pour pas devenir con. Je dis « con » parce que le mot « fou » était sur le point de donner un sens à ce qu’ils appelaient ma folie.

Kol Panglas m’expliqua les faits en quelques mots : le Comte venait de crever lamentablement dans une chambre de cet hôtel prestigieux. Sa compagne d’une nuit avait prévenu la direction en poussant un cri et le directeur lui-même avait constaté le drame aussitôt rapporté au bureau du procureur qui était un ami. C’était peut-être un assassinat. On avait retrouvé sur les lieux :

— le Comte raide mort dans son lit ;

— son amante à poil qui sortait du bain ;

— et un type mouillé qui portait la sortie de bain du Comte.

Y avait pas d’quoi ameuter la Criminelle. Et c’était pourtant ce qu’avait décidé Kol Panglas après une inspection des lieux et quelques questions posées aux deux témoins. Le hic, c’était que ce type mouillé prétendait s’appeler Frank Chercos. Or, Frank Chercos, c’est moi. Ça recommençait : j’étais le flic et l’assassin.