Table

ACTE PREMIER...........................................................................................................................5

ACTE II......................................................................................................................................27

ACTE III.....................................................................................................................................48

ACTE IV.....................................................................................................................................69

ACTE V......................................................................................................................................92

ACTE VI...................................................................................................................................116

ACTE VII..................................................................................................................................139

ACTE VIII.................................................................................................................................164

ACTE IX...................................................................................................................................188

ACTE X....................................................................................................................................211

ACTE XI...................................................................................................................................237

ACTE XII..................................................................................................................................266

ACTE XIII.................................................................................................................................297

ACTE XIV.................................................................................................................................323

ACTE XV..................................................................................................................................345

ACTE XVI.................................................................................................................................370

ACTE XVII................................................................................................................................397

ACTE XVIII..............................................................................................................................422

ACTE XIX.................................................................................................................................448

ACTE XX..................................................................................................................................480

ACTE XXI.................................................................................................................................505

ACTE XXII................................................................................................................................593

 

 

 


 

 

ACTE PREMIER

Nous sommes devant la mairie de Mazères : la mairie est côté jardin et côté cour : les toilettes municipales. Un gazon semé de crottes de chiens. Une allée avec un ballon. Devant, une rue avec un trottoir. Derrière, une autre rue. Le soleil se lève (jeu de lumière). Une voiture se gare dans la rue derrière. Elle bouge sur ses amortisseurs, puis une femme en descend. Elle enfile par dessus ses vêtements une robe noire et ajuste l’hermine. La vitre de la voiture descend. Apparaît la tête d’une adolescente.

 

Scène première

La Présidente, sa fille

Fille — Maman ! Tu oublies la médaille !

Elle secoue un écrin. La Présidente revient sur ses pas

La PrésidenteOuille ! Quelle andouille je fais ! Je suis venue pour ça. Pour l’essayer. Il a l’habitude, lui. Ah ! Je ne vois pas non plus le Colonel…

Elle arrache l’écrin des mains de sa fille et jette un regard circulaire, main en visière.

Personne ! Nous ne sommes pourtant pas en avance. La porte est-elle ouverte au moins ?

Elle se dandine vers la porte de la mairie, grimpe les trois marches et pousse.

C’est fermé !

Fille — Frappe !

La Présidente — J’ai les mains prises ! Avec quoi veux-tu que je frappe ? Quand ce n’est pas l’heure, c’est l’heure ! Chez moi, la Prrrrésidente !

Elle se dresse en redescendant les marches.

Comment voulez-vous que tout le monde ait une médaille ? Et puis qu’est-ce que je fais avec cette médaille. Gourde que tu es ! C’est toi qui dois me la donner. De tes mains de fille de Prrrrésidente ! Reprends-là !

Elle revient à la voiture et jette l’écrin au visage de sa fille.

Fille — Ouille ! Quelle andouille !

La Présidente — Tu n’auras jamais de médaille si tu ne réfléchis pas.

Elle tape du pied.

Mais qu’est-ce qu’il f… fouille, ouille !

Elle considère le ballon puis le prend et l’observe attentivement.

La Présidente — Il paraît qu’on peut avoir des médailles avec ça aussi. J’aurais dû prrrrésider et jouer au foot en même temps. On ne donne pas de médailles à n’importe qui. Il faut être quelqu’un, en droit, en foot ou en autre chose. Réfléchis, ma fille. Quelqu’un !

Fille — Ça, tu l’as déjà dit…

La Présidente — Non ! Je dis : quelqu’un vient ! Coucouille ! Je suis là. Je suis la Prrrrrésidente. Je viens pour la médaille. Ma fille aussi est là. Sors de là, andouille !

La porte s’ouvre. Apparaît Marette, le maire.

 

Scène II

Marette, la Présidente, sa fille

Marette — C’est la deuxième fois qu’on me traite d’andouille ce matin !

La Présidente — Oh ! Je ne disais pas ça pour vous. C’est ma fille…

Marette — C’est votre fille l’andouille ? Nous sommes deux alors. Vous les femmes…

La Présidente — Sors de là, toi !

Fille — Avec ou sans la médaille ?

La Présidente — Mon Loulou, sort-elle avec la médaille ?

Marette — Je suis petit et moche comme un pou, alors je m’en fous.

La Présidente — Mais enfin, Loulou !

Fille — C’est con, les vieux… J’attends !

La Présidente — Pour une Prrrrésidente, une médaille, c’est comme une robe de mariée. Le marrrrié ne doit pas la voir avant de… vous savez… Ouille !

Marette — Je ne savais pas qu’il y avait un marié… Je vais chercher ma médaille. Ça donne de l’air à mon étole euh… je veux dire mon écharpe.

La Présidente — Tututu ! Monsieur mon maire ! Il n’y a pas de marié au sens propre du terme. Je suis déjà mariée. Sinon, je ne serais pas votre… Ouille !

Marette — Ma couille ? Mais enfin, je vous trouve bien…

La Présidente — Oh ! Oui, je suis bien, je suis bien dans ma peau de Prrrrésidente ! Et sur cette peau, ô mon officier ! Tu vas clouer ce symbole de ma… de ma… comment dit-on que je suis quelqu’un ?

Marette — Je le dirai tout à l’heure…

Il voit les gros genoux de la fille.

… ma… ma… mia ! Qu’elle reste dans la voiture !

La Présidente — Mais enfin, mon… mon…

Fille — Qu’est-ce que j’ai fait ?

Elle est encore assise dans la voiture, portière ouverte.

Marette — Elle a de gros genoux, ta fille !

La Présidente — Mais je suis quelqu’un !

Marette — Je ne sais pas si c’est une bonne idée…

La Présidente — Mais si c’est une trrrrès bonne idée que je sois quelqu’un !

Fille — Pas si gros ! C’est lui qui a une petite…

La Présidente — Comment le sais-tu ?

Elle ouvre sa robe pour cacher sa fille.

Couvre-toi, idiote ! Il est fâché ! C’est mauvais pour ma carrière de Prrrrésidente. Et pour la tienne.

Fille — Mais je n’ai pas de carrière ! J’ai bien le temps !

La Présidente — Il ne regarde pas. Profites-en pour couvrir ces gros genoux avec ce que tu voudras. Ouille ! Il regarde !

Marette — Le Colonel sera de mon avis.

La Présidente — Pour les genoux de ma fille ?

Marette — Pour que ce soit votre fifille qui vous accroche la médaille… Au fait, vous l’avez, la médaille ?

La Présidente — Vous pensez si je l’ai ! Je ne suis pas quelqu’un…

Fille — Mais si, maman, tu es quelqu’un.

La Présidente — Montre la médaille sans que je la voie !

Marette — J’en ai déjà vu, même dans le noir. Vous avez pris le grrrrand modèle ? Le modèle pour magistrrrrat ? Le modèle qui grrrrandit. Ah ! Que ne suis-je encore plus petit de nature ! Je leur aurais montré comme je grrrrandis quand j’en ai l’occasion.

La Présidente — Vous l’avez vue ?

Marette — Je vois ses gros genoux.

La Présidente — Je vous parle de la médaille ! Ah ! C’est quelqu’un !

Marette — Je n’en ai jamais vu d’aussi gros. De quoi j’aurais l’air là-dessus ?

Fille — Vous les avez assez vus ? Je peux refermer l’écrin ?

La Présidente — Ouille ! J’ai failli la voir ! Ça peut porter malheur. Je ne suis pas superstitieuse, mais ça me donne chaud rien que d’y penser.

Marette — La ménopause… En parlant de fin de tout, voici le Colonel.

La Présidente — Ouille !

Le Colonel arrive par la rue de devant, patte folle du polynévritique et canne en bambou.

 

Scène III

Le Colonel, Marette, la Présidente et la sa fille

Marette — Il est content, mon colonel ?

Colonel — Des fluides m’ont empêché de vous écrire, Madame !

Fille — Il fait pipi au lit !

Marette — Vous vous écrirez plus tard. Nous n’avons plus le temps. Nous avons la médaille et… la fille.

Colonel — Elle a de gros genoux.

Marette — Arrêtons les comparaisons ! Il est presque l’heure.

La Présidente — Il manque quelqu’un !

Marette — Il ne manque personne puisque vous êtes là.

La Présidente — On m’avait promis la Prrrresse !

Colonel — La Presse ! Comme du temps de la rue d’Isli ! Nous leur ferons fermer leur gueule !

La Présidente — Je suis quelqu’un qui inspirrrre. Il y aura des trrrraces après mon passage.

Fille — De la merrrrde…

Marette — On ne m’a pas parlé de Presse…

Colonel —

Avec de si gros genoux

Pour la photo c’est risqué

Mais enfin si le préfet

À deux fois n’y voit pas trop

On regardera d’ côté

En se parlant de l’honneur

Des raisons de pas douter

Et de ce qu’on fait ailleurs

Quand les mauvais détracteurs

Convoqués par le Parquet

Continuent de critiquer

Notre institution en chœur

 

Ah ! Les genoux

D’  la fill’ d’ la Présidente

Sur la photo

Ont de grand’s dimensions

En long en large

On voit bien que le ton

Dans tous les cas

Mérite le bâton

 

Avec moins de cuisse en l’air

Les genoux ont la rotule

La rotule et les bidules

Moins voyants et plus austères

L’idée de faire accrocher

La médaill’ par la fifille

Sur le tors’ de la famille

Par maman représentée

N’est bonne que dans l’esprit

Qui habite le genou

Quand on le met pas dessous

Et que ça sent le pipi

 

Ces gros genoux

Hérités de maman

Ont un air  fou

On peut se voir dedans

Comme entredeux

D’ la société entière

On n’ fait pas mieux

Du moins c’est c’ qu’on espère

 

Car maman a tout fait pour

Mériter d’ la société

Jamais ell’ n’a hésité

À se donner à la Cour

Dans sa robe transparente

Elle a toujours réussi

À cacher les apparences

Ya pas d’autre thérapie

À force d’appuyer sur

Le pompon de la nature

Du gros bronze elle a coulé

Et sur la route avancé

 

Ah ! Les genoux

D’ la fill’ d’ la Pr´sidente

Ça fait beaucoup

Pour obtenir des rentes

C’est esthétique

A condition d’aimer

S’ faire secouer

Le pompon en musique !

 

La Présidente — Je ne sais pas si je dois continuer… sans la Prrrresse. Je n’ai pas l’habitude.

Fille — Heureusement que ce n’est pas du chocolat !

Colonel — Du chocolat maintenant ! Elle a tout pour me plaire, cette gamine !

Fille — Pas si gamine que ça ! Je suis peut-être un garçon…

Colonel — De gros genoux, du chocolat et un… un… Ah !

Marette — Remettez-vous, mon Colonel. La Presse fait du vélo.

Le Journaliste sort des pissotières en poussant son vélo.

 

Scène IV

Le Journaliste, le Colonel, Marette, la Présidente et sa fille

Journaliste — N’allez pas croire…

Tous — Mais nous ne croyons rien !

Journaliste — Je suis arrivé tôt…

La Présidente — En vélo ?

Marette — De Toulouse ?

Journaliste —

Elle a de gros

Genoux en vrai rotules

Mais en vélo

Je n’ viens pas de Toulouse

La Présidente — Je me disais aussi ! En vélo ! Vous pensez ! Est-ce que j’irais à la Cour d’Appel en vélo si on me le demandait ?

Tous — En vélo ?

La Présidente — Jamais de la vie ! Plutôt reconnaître que ma fille a de gros genoux et que ça plaît aux uns et pas aux autres.

Elle tend la main au journaliste.

Je suis rav… quelqu’un. Vous venez vous aussi pour la médaille ? Je ne l’ai pas vue. C’est la tradition.

Marette — Je suis très à cheval sur la tradition. Mais je ne pratique pas. J’encourage. Ça leur fait plaisir.

 

La tradition

Est une tradition

Et à cheval

Ça se monte facile

Je pratiqu’ pas

J’ai pas les ustensiles

Mais le dada

C’est fait pour les édiles

 

Les gros genoux ont leur mot à dire d’ailleurs. Je…

La Présidente — Pas maintenant le discours ! Attendez que je sois prê… quelqu’un. Vous avez de quoi immortaliser ?

Journaliste — J’immortalise tous les jours, Madame.

Marette — J’immortalise moi aussi, mais ça tombe par terre.

La Présidente — Montrez-moi comment vous faites, monsieur la Dépêche. Je peux vous appeler comme ça ? Il paraît que les journalistes adorent qu’on les appelle par le nom de leur organe.

Colonel — Autant pour moi ! Mon organe n’a pas de nom !

 

Mon organ’ n’a pas de nom

Il paraît qu’il faut un don

Pour avoir un nom dedans

Et rien sentir au dehors

 

Quand ça me prend

Je suis dedans

Et quand je sors

J’y suis encore !

 

Mon organe a de la voix

Si la voix est un organe

Et si ce n’est pas la voix

Je m’exprime comme un âne

 

Quand ça me prend

Je donne tout

Les gros genoux

Fou ça me rend

 

Mon organe a vu le feu

Lorsque je n’y pensais plus

Jamais je n’ai pu fair’ mieux

Et ell’ me l’ont bien rendu

 

Ah ! Ma fifille

Sans le drapeau

Et sans la peau

Je dégoupille

 

Journaliste — Nous adorons cela ! On vous appelle bien la Présidente…

La Présidente — La Prrrrésidente ! Je tiens à l’accent.

Journaliste — Un accent bien placé où il faut. Prrrr…

La Présidente — Prrrré…

Journaliste — Prrrré !

Marette — Vous vous y ferrrrez.

Colonel —

Il ne manque personne

Et je suis seul pourtant

Ce n’est plus comme avant

Mais avant j’étais homme

 

La Présidente — Voyons… personne, personne, personne, personne et… quelqu’un. Tout le monde est là.

Marette — Dieu est partout !

Colonel — Même où il n’est pas.

Marette grimpe les trois marches et tient la porte.

Marette — Après vous, mes amis.

La Présidente — Je suis l’amie de tout le monde. Il faut être quelqu’un pour m’apprécier. Et j’ai beaucoup d’amis.

Colonel — Des tas ! Vive la Légion !

Journaliste — Légion d’honneur. Dites Légion d’honneur, sinon cette jeune fille ne comprendra pas.

Colonel — Nous sommes des tas et on en est fier !

Fille — Je viens avec mes gros genoux ?

Ils entrent. Le ballon est resté dans l’herbe. Un gosse entre, avise le ballon, considère la situation, finit par s’en emparer, le renifle avec dégoût et le jette par dessus le mur des pissotières.

Une voix — Je suis pas seul !

Le gosse s’enfuit. Entre Bousquet.

 

Scène V

Bousquet, le Gosse

Bousquet — Jamais seul ! Tu peux sortir…

Le gosse revient prudemment.

Non ! Ne sors pas ! Il y a de la prrrrésence !

Il fait signe au gosse de le rejoindre.

Je ne suis pas méchant, mais j’ai un fusil. Approche.

Gosse — Maman m’a dit de me méfier des vieux cons qui donnent des bonbons.

Bousquet — Eh ! Je ne suis pas si vieux ! Et je ne te donne pas des bonbons ! Tu sais quoi ?

Gosse — Tu vas me demander des bonbons ?

Bousquet — Comment tu as deviné ! De quelle sorte de bonbons es-tu le voleur ?

Gosse — Mais je ne les ai pas volés ! C’est maman…

Bousquet — Tu ne veux pas m’en donner, c’est tout. Tu as peur que je devine que tu les as volés.

Gosse — J’ai rien volé !

Bousquet — Tu ne les as pas tous volés, mais tu en as volé quelques-uns… Je t’ai vu !

Gosse — C’est moi qui vous ai vu !

Bousquet — Et qu’est-ce que tu as vu ? Qu’est-ce que tu n’aurais pas dû voir ? Qu’est-ce que je ne veux pas qu’on voie ?

Gosse — Ton fusile ?

Bousquet — Je n’ai pas de fusil ! C’est quelque chose que je n’ai pas volé. Tout le monde vole, sauf moi ! Toi, tu voles les bonbons et tu les gardes pour toi tout seul comme si je n’étais pas là.

Gosse — J’ai même pas volé le ballon.

Bousquet — Ce n’est pas un ballon, c’est un oiseau. Et je l’ai reçu sur la gueule pendant que nous… que je… Ah ! Pourquoi ne te mêles-tu pas de ce qui te regarde ?

Gosse — Mais je regardais pas, monsieur ! Maman m’a dit de ne pas regarder si jamais quelqu’un montrait…

La Présidente sort de la mairie.

 

Scène VI

La Présidente, Bousquet et le gosse

La Présidente — Quelqu’un ! On m’a appelée ? On a besoin de mes connaissances en droit ? Qui est cette personne ?

Elle désigne Bousquet.

Gosse — J’en sais rien. Je lui ai jeté un oiseau mort sur la tête, mais je croyais que c’était un ballon, ce qui explique la mauvaise odeur.

La Présidente — Voilà une explication qui manque de cohérence, jeune homme ! Et vous, monsieur je ne sais qui, qu’avez-vous à dire ?

Bousquet — Mais rien. Maman m’a dit de me méfier des femmes qui ont l’air…

La Présidente — Qui ont l’air de quoi ?

Bousquet — De… de quelqu’un !

La Présidente — Votre mère a bon dos !

Bousquet — C’était un oiseau mort et il puait !

La Présidente — Et il puait quoi, je vous prie ?

Bousquet — Il puait comme quelqu’un… quelqu’un qui…

La Présidente — On ne compare pas un oiseau mort puant à quelqu’un comme moi ! Je vous condamne à la privation et au paiement. Ça vous apprendra à me traiter d’oiseau mort.

Bousquet — Mais je ne vous ai pas… ! Ah ! Et puis merde !

Au gosse :

Ça te fait marrer. Toi !

Gosse — Maman m’a dit…

La Présidente — Votre mère est une moins que rien, autrement dit personne. Elle n’aura pas de médaille. Il faut être quelqu’un…

Bousquet — Parlons-en ! Qui êtes-vous vous même ?

La Présidente — Quelqu’un ! Ma médaille le prouve. J’appartiens à l’Ordre national de…

Gosse — Si ça ne vous fait rien, je vais aller voir ailleurs…

La Présidente — Tu n’iras rien voir du tout. Tu es condamné toi aussi ! Que personne ne sorte !

Bousquet — Tu lui as donné un de tes bonbons, hein ? Heureusement que j’ai refusé !

Gosse — Tu n’as rien refusé ! Tu voulais voler…

La Présidente — On parle de voler ! Qui vole ici ?

Bousquet — Les oiseaux, madame, quand ils ne sont pas morts et quand on ne les reçoit pas sur la tête pendant qu’on est en train de… de…

Gosse

Jouant à la Présidente :

Ce n’était donc pas l’oiseau ! C’était vous, cochon !

Bousquet — Oh ! Un tout petit oiseau de rien du tout ! Un détail… de l’histoire.

La voix — Parle pour toi !

La Présidente — Un homme !

Gosse — Oui, madame la Prrrrésidente. Deux hommes…

La Présidente — Et un oiseau ? Il en manque un !

Bousquet — Au départ, il n’y avait pas d’oiseau. J’enseignais dans un établissement…

Gosse — Il m’a demandé des bonbons.

La Présidente — Et tu lui en as donné ?

GosseJ’ai bien failli, madame la Prrrrésidente.

La Présidente — Bien le Prrrrésidente !

Bousquet — La. Féminin singulier de l’indicatif présent avec un accent… consonantique.

GossePutain !

La fille de la Présidente montre le bout de son nez à la fenêtre.

 

Scène VII

Les mêmes et la fille de la Présidente

Fille — Quelqu’un m’a appelée ?

La Présidente — Si ce n’est pas moi, c’est personne. Cache-toi !

Gosse — Elle a de gros genoux.

La Présidente — Comment le sais-tu ?

Gosse — Elle les a montrés au Colonel. On voyait aussi son…

Bousquet — Sa… pour ne pas confondre avec l’oiseau qui est du masculin singulier avec un trou entre les deux…

La Présidente — Cache-toi, te dis-je ! On t’as assez vu ! Ouille !

Bousquet — J’ai jamais vu un oiseau avec des gros genoux. Par contre je suis témoin que les gros genoux avec des oiseaux existent bel et bien.

La Présidente — Je vous crois.

Bousquet — Quelle chance ! Quelle bonne justice !

La Présidente — Je suis quelqu’un, moi. Je sais reconnaître un oiseau d’un oiseau.

Au gosse :

Qu’est-ce qu’on vous apprend à l’école ?

Gosse — À ne pas accepter les bonbons…

Bousquet

Menaçant :

Je te leur apprendrais, moi !

La Présidente — Si nous parlions de cette voix qui vous accompagne partout où vous allez… ?

Gosse — Ouais. Parlons-en !

Bousquet — Je vais rarement où vous dites que je vais ! Et quand j’y suis, il n’y a personne, alors !

Gosse — Oh ! Le gros menteur !

Bousquet — Personne avec des bonbons dans la poche ! Si c’est quelqu’un…

La Présidente — … il mérite une médaille. Continuez.

Bousquet — Si c’est quelqu’un…

La Présidente — J’imagine que c’est personne.

Bousquet —

Ya jamais personne

Avec des bonbons

Et tous les oiseaux

Sont morts et voilà !

 

Gosse — Il pète les plombs !

Fille — Ça y est ! L’appareil photo est réparé ! Tu peux revenir, maman !

Gosse — C’est ta maman ?

Fille — Pour les bonbons…

La Présidente — Allez hop ! Une médaille pour mézigue ! Une !

Fille

Au gosse :

Je t’expliquerai.

Elle referme la fenêtre et la Présidente retourne dans la mairie.

 

Scène VIII

Bousquet et le gosse

Bousquet — Tout ça, c’est de ta faute !

Gosse — Je croyais que c’était un ballon. Je n’aurais pas touché à un oiseau. Surtout mort ! Il faut que je me lave les mains. Maman dit…

Bousquet — Non ! Reste ici ! Je vais aller me les laver à ta place. Elles seront bien plus propres, tu verras ! Et ça ne me prendra pas autant de temps. Après, je te donnerai des bonbons.

Gosse — Maman dit…

Bousquet — Alors c’est toi qui m’en donneras. J’en aurais bien besoin !

Gosse — Voyons ce que je peux faire avec cet oiseau…

Bousquet — Je te montrerai un endroit tranquille pour l’enterrer.

Gosse — Maman dit…

La voix — Elle nous fait chier, sa mère ! Qu’il aille au diable ! Pas si mort, l’oiseau mort ! Tu veux vérifier par toi même ?

Bousquet disparaît dans les pissotières. Le gosse se hisse à la fenêtre.

 

Scène IX

Le gosse

Gosse

J’aim’ pas les oiseaux

J’aim’ que les bonbons

J’aime aussi les ronds

Mais il est trop tôt

 

Trop tôt pour toucher au grisbi

Pour se la dorer aux pilules

Trop tôt pour apprécier les bulles

En agréable compagnie !

 

J’aime pas les leçons

J’aime pas qu’on m’mitonne

J’aime que les tétonnes

Qu’on pas froid au… zyeux

 

Je m’souhait’ du temps et des histoires

Des chos’ à dire et à donner

Des dons vraiment particuliers

Pour coucher avec le lit voire

 

Aimer sans compter

Sur le hasard et

Les chos’ d’en dessous

La gloire et les sous !

 

J’aime pas passer du temps à ré

À rêver que je suis plus seul

Mais que ça va va pas durer

Plus loin plus vit’ que ce qu’ils veulent

 

Allez môme en terre

T’es l’ fils de ton vieux

Il faut pas s’en faire

Tu feras pas mieux !

 

Venez à moi mes souvenirs

Que j’ai pas encore assumés

Fait’ des petits avec désir

Et des plus grands pour la fumée

 

La fumée aux yeux

Ça donn’ le cancer

Si on fait pas mieux

Mort qu’ vivant en terre

 

Il sort. Bousquet revient.

 

Scène X

Bousquet  et la Voix

Bousquet — Il m’a ému ce gosse ! J’ai plus d’inspiration.

La voix — Plus de voix non plus ! Qu’est-ce que je fais de cet oiseau mort ?

Bousquet — Qu’est-c’ que je fais d’cet oiseau mort ?

Qu’est-c’ que je donn’ pour être en paix

Avec l’enfant que j’ai été

Quand il y avait quelqu’un encore…

 

La fenêtre s’ouvre. C’est la Présidente.

 

Scène XI

La Présidente, Bousquet

La Présidente — Quelqu’un c’est moi !

Bousquet se jette à terre.

Bousquet —

Quelqu’un c’est moi, je savais pas

Que j’étais double et que la vie

Me réservait la compagnie

D’un oiseau mort d’un vrai trépas !

La Présidente — Est-ce que les chanteurs décrochent des médailles ?

Bousquet —

J’ai pas décroché de médailles

Au bout d’ mon nez j’ai rien pendu

J’ai enseigné vaille que vaille

Les oiseaux me l’ont bien rendu !

La Présidente — Il dit qu’il va restituer l’oiseau. Quelle belle circonstance atténuante ! Aime-t-il les gros genoux ?

Bousquet —

J’ai apprécié tes gros genoux

Comme press’-livre on n’ fait pas mieux

La question des caramels mous

Ne se pos’ plus quand on est vieux.

La Présidente — Il dit qu’il est vieux. Mais ça te gêne pas, hein, fifille, de tremper ta madeleine dans son thé ?

Bousquet —

Il est temps de prendre le thé

Sans retard donner la tétée

Sans cacher d’ faut’ à la dictée

Ni de secrets dans les pâtés.

La Présidente — Il a le même talent que Nougaro. On a envie d’y croire, mais la justice c’est autre chose.

Elle sort par la fenêtre.

Pour avoir tué des oiseaux

Les avoir oubliés par terre

Et fait l’amour aux pissotières

Je vous condamne à ces jumeaux

 

Jumeaux nés de ma propre chair

Pas facile à dissimuler

Malgré l’ampleur de mon salaire

Et mon désir de tout refaire

 

Refaire encore et sans fatigue

Cet amour fou de gros genoux

Qui m’a conduite jusqu’à vous

Vous le chasseur d’oiseaux faciles

 

Vous l’oiseleur sans volatile

L’idéal en fin de carrière

Toi qui me fais danser la gigue

Alors que mon cœur est de pierre

 

Toi qui hantes les pissotières

Et leur donne voix au chapitre

Oiseau des vœux et des pupitres

Promesse et don des prépubères

 

Allons au bois tirer dedans

Je te promets de gros genoux

Allons morfler à pleines dents

À ras de terre et en dessous

 

 

Ah ! Je suis… je suis… vannée !

La fenêtre se referme.

 

Scène XII

Bousquet, la voix

La voix — Je te l’avais dit ! Ce n’est pas l’endroit qu’il faut. J’ai ma réputation.

Bousquet — On ne fait rien de mal ! Charger des cartouches ! Bon, c’est du gros calibre. Ce n’est pas autorisé. Mais ce n’est pas un crime !

La voix — Tu aurais pu trouver un autre endroit ! C’est étroit, obscur et ça sent l’oiseau mort.

Bousquet — Les oiseaux meurent en ce moment. On craint une épidémie. Marette prend la responsabilité de ce silence. Et je me tairai moi aussi !

La voix — Comme à la guerre !

Bousquet — Il a fallu qu’un oiseau vienne mourir ici. Et ce gosse qui a les poches pleines de bonbons et qui ne veut pas avouer son crime !

La voix — C’est compliqué !

Bousquet — Pourvu que Marette ne complique pas encore les choses en dépassant la mesure. Ces cérémonies le fatiguent. Cette Prrrrésidente et sa médaille ! Et les gros genoux de sa fille ! Ça va lui donner soif !

La voix — C’est à cause du sucre. Le sucre, ça donne soif. Il faut éviter les boissons sucrées. Voilà l’ennemi, le sucre ! Mieux vaut boire cul sec !

Bousquet — Je comprends mieux maintenant le sens de cette expression qui a obscurci les meilleurs moments de mon enfance… Ce cul sec m’obsédait jusqu’à me priver de sommeil. Un cul bien trempé, voilà ce qu’il faut à l’existence !

La voix — Dommage qu’il soit trop tard pour nos oiseaux. On ne va tout de même pas se mettre à la contrebande ! À notre âge !

Bousquet

La solution nous trouverons

Par terre ou dans une poubelle

Par tout savoir nous finirons

Et on pourra se fair’ la belle !

 

Toi et moi avec l’oiseau mort

On s’en ira comme Babette

Remontés jusqu’à la braguette

Joyeux et frais de port en port !

 

Les gros genoux et les mentons

N’auront pas de secret pour nous

On en fera un’ loi pour tous

Et pour gagner les élections !

 

La voix —

Ah ! Ah ! Les élections !

On en rira bien les derniers !

Ouh ! Ouh ! Dans la passion

Le plaisir faut pas mesurer !

 

Bousquet — Si on se met toi et moi à faire des vers en le sachant, le monde est à nous ! Comme à vingt ans, marsouins !

La Présidente entre encore.

 

Scène XIII

La Présidente et Bousquet

Bousquet — Je n’ai pas dit quelqu’un !

La Présidente — Je ne suis pas sourde ! Quand on parle de moi, j’entends !

Bousquet — Vous pourriez prévenir…

La Présidente — J’ai entendu que vous faites des choses sans le savoir…

Bousquet — Des vers.

La Présidente — Comme moi je sais que je fais de la prrrrose.

Bousquet — Sans Molière, vous eussiez parlé sans le savoir. Une situation bien compromettante.

La Présidente — Vous voulez m’impliquer ?

Bousquet — Mon Dieu ! Non ! Vous impliquer dans notre… notre…

La Présidente — Ça sent la poudre !

Bousquet — Je vous assure que non ! Ces… vespasiennes sont mal entretenues.

La Présidente — On dit que les oiseaux viennent y mourir…

Bousquet — Je n’en sais pas plus que vous. Vous faites bien de l’autorité sans le savoir.

La Présidente — Je fais de la justice !

Bousquet — Vous croyez en faire ! Mais c’est de l’autorité ! Or, entre la justice et l’autorité, il y a autant de différence qu’entre les vers et la prose. Je suis professeur, moi ! Pas… autre chose.

La Présidente —

Je sais quand je fais de la prose

Et je sais quand je n’en fais pas.

 

Et je sais aussi bien que ce que je fais est de la justice et non pas de l’autorité. Vous pensez ! Si je faisais de l’autorité, je serais… je serais… un larbin !

Bousquet — Un thuriféraire des idées dominantes…

La Présidente — Un dithyrambiste de la raison majeure dite aussi d’État.

Bousquet — Un caudataire de la loi du plus fort.

La PrésidenteUn raminagrobis au service de l’hypocrisie en vigueur.

Bousquet — Une carpette, un cloporte, un patelin…

La Présidente — Une… une courtisane !

Bousquet — Et bien entendu, vous n’êtes rien de tout ça.

La Présidente —

Quand je fais des vers

Je fais de la justice.

 

Et quand je ne fais pas de la prose, je ne me rends pas coupable d’exercer une autorité qui par définition n’est pas la mienne ! Voilà comment je vois les choses. Ouille ! Je suis la Prrrrésidente ! Et j’ai une médaille pour le prouver. Avant, je n’avais rien ! Et je me sentais nue !

Elle exhibe un sein percé de la médaille.

Le Colonel pratique le piercing. Ça ne m’a pas fait mal tellement j’étais fièrrrre ! Vous auriez eu mal, vous ! Parce que vous n’êtes pas fierrrr ! Il ne faut pas confondre la fierté avec l’orgueil. Quand je fais de la fierté, je ne fais pas de l’orgueil. Et quand je ne fais pas de l’orgueil, je ne crie pas parce que ça fait mal. Ils lui ont percé le membre viril, mais ce n’est pas la fierté qui lui a épargné l’orgueil. Et ceaterrrrea !

Bousquet — Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais aller voir ailleurs si la prose a toujours l’avantage sur les vers.

La Présidente — Et les vers de cet oiseau ? Vous en faites quoi de cette mort ? Qu’est-ce que vous faites quand vous ne faites pas la vie ? La poudre, la mort d’un oiseau, cette voix qui se tait maintenant… et ces yeux pour ma fille qui a les plus beaux gros genoux que la femme ait enfantés depuis qu’elle est femme !

Bousquet — Votre imagination… Peut-être aussi un manque de clairvoyance…

La Présidente — Moi ! Dénuée de bon sens ! Alors que tout me saute aux yeux chaque fois que je les pose dessus…

Bousquet — J’ai droit à une vie privée ! Je ne vous demande pas comment vous avez fait pour devenir présidente. Moi, je ne veux pas devenir vieux. Alors je rêve. Je rêve avec des oiseaux.

La Présidente — Mais quand vous faites l’oiseau, monsieur, vous ne pouvez pas faire le chasseur. Et vice et versa. Maintenant que l’oiseau est mort, vous n’avez pas le choix : vous ne pouvez faire que le chasseur.

Bousquet — Et qu’est-ce que je chasserai si l’oiseau est mort ? Vous ne réfléchissez pas à ce que vous dites !

La Présidente — Vous êtes un chasseur abstrait !

Bousquet — Peut-être, mais je chasse du concret. Et là, je n’ai plus le temps d’approfondir notre relation. Je vous félicite pour la médaille. Vous avez bien chassé.

Il sort.

 

Scène XIV

La Présidente et la voix

La voix — Ne le laissez pas partir !

La Présidente — Vous croyez qu’il va s’en prendre à ce pauvre gosse ?

La voix — Ne l’encouragez pas à faire de la prose sans le savoir !

La Présidente — On vous retient là-dedans ou vous vous retenez ?

La voix — Je trouve pas la sortie.

La Présidente — C’est long quelquefois.

La voix — Et on est toujours seul.

La Présidente — À qui le dites-vous ! J’en sors. Heureusement que les oiseaux sont morts ! Pour les genoux de ma fille, je ne m’inquiète pas. Elle aura d’autres occasions de participer à nos cérémonies et d’en apprécier toujours plus le bien-fondé. Vous avez une médaille, vous ?

La voix — Elle me pend au cul en ce moment. Ça n’arrive pas tous les jours.

La Présidente — J’imagine. Et ça vous a fait quoi la première fois ?

La voix — Pas mal, mais j’ai crié. Ça aide.

La Présidente — Je n’ai pas eu besoin de crier. Le Colonel pense que j’en aurais une autre, pour ne pas dépareiller. Mais ce ne sera pas pour tout de suite. Il faut donner encore.

 

Ça s’ra pas pour tout de suite

Faut donner faut que ça saigne

Yen a pas pour les brehaignes

Mais yen aura pour les b… b…

Tarata tatata tarata tatata !

 

La voix — Si vous alliez donner ailleurs, je pourrais sortir d’ici incognito.

La Présidente — Vous devez avoir quelque chose à vous reprocher, vous !

La voix — Je ne me reproche rien ! Mais si on écoute les autres…

La Présidente — Ah ! Ne m’en parlez pas ! C’est la jalousie.

La voix — Moi aussi je suis jaloux, mais en ce moment, j’ai les poches vides.

La Présidente — Ça arrive quand on ne sert pas les intérêts supérrrrieurs de l’État.

La voix — Ouais, moi, c’est plutôt le dessert. J’arrive à la fin et je repars sans. Une fatalité. Un manque de cul.

La Présidente — L’expression n’est pas outrageante. Toutes celles qui n’ont que des genoux à offrir en partage en sont là. Vous avez des gros genoux ?

La voix — C’est pas les genoux que j’ai gros en ce moment ! Vous partez jamais ?

La Présidente — Ma fille est en conversation avec Marette et le Colonel. Elle grandit dans sa tête.

Entre un motard de la gendarmerie.

 

Scène XV

Le gendarme et la Présidente

La Présidente — Mais je l’ai déjà, la médaille !

Le gendarme — J’apporte à monsieur le Maire une nouvelle d’une importance capitale !

La Présidente — Il est occupé. Je suis la Prrrrésidente. De quoi s’agit-il ?

Le gendarme — Qui que vous soyez, j’ai ordre de ne transmettre qu’à monsieur le Maire.

La Présidente — Asseyez-vous près de moi et bavardons. J’adore la conversation du peuple. Vous avez la sagesse de votre côté. Mais c’est une sagesse en prose. Alors que nous, les magistrats, nous pratiquons les vers. Ce sont les vers cachés sous la loi et les pratiques judiciaires, de bon vers qui filent du bon coton et qui valent des médailles aux meilleurs d’entre nous, c’est-à-dire nous tous, car nous sommes solidaires jusque dans le sacrifice de nos personnes au service de l’avancement.

Le gendarme — Je comprends. Jusque-là, je comprends. Et j’avance.

La Présidente — Ou alors vous n’avez rien compris et vous vous sentez capable de comprendre parce que justement vous n’en êtes pas capable.

Le gendarme — Je ne serai pas dans la gendarmerie si les choses étaient simples, madame.

La Présidente — Comme il est sage ! Et comme il est utile ! Et qu’est-ce que c’est de si important que ça pour que vous ne trouviez pas dans votre petite tête le moyen de me le dire sans que personne ne sache qu’il s’est passé quelque chose entre nous ?

Le gendarme — Je suis embêté, madame la Présidente…

La Présidente — … la Prrrrésidente…

Le gendarme — … la Prrrrrrrrésidente….

La Présidente — Non ! Pas en prose ! En vers, s’il vous plaît ! Et en toute justice ! Prrrrésidente !

Le gendarme — Vous apprendrez, madame…

La Présidente — Nous sommes seuls et si nous ne le sommes pas, que celui qui se cache et qui a un bouchon dans le cul se le foute dans les oreilles !

Le gendarme — Madame !

La Présidente — Je plaisantais. Alors, cette nouvelle… ?

Le gendarme — Monsieur le Pré… Prrrrésident de la Rrrrépublique est en route pour Mazères. Il sera ici dans moins d’une heure…

La Présidente — François ! Mon bichon !

(rideau)


 

ACTE II

Même décor. La voiture de la Présidente est toujours là. Le vélo du journaliste contre le mur de la mairie. Bousquet rampe dans l’herbe crottée. Il avance sans perdre de vue la fenêtre derrière laquelle on fête la médaille de la Présidente.

 

Scène première

Bousquet et la Voix

Bousquet — Tu es toujours là ?

La voix — Si tu veux dire « toujours coincé » oui ! Hi ! Han ! Je suis TOUJOURS là !

Bousquet — Pas si fort ! J’ai les billets.

La voix — Tu ne me demandes pas pourquoi je ne sors pas alors qu’on est en train de prendre une fuite… définitive ?

Bousquet — Ma foi… non ! Je vais faire diversion.

La voix — Tu devrais au moins te poser la question ! Si je ne sors pas, c’est pour ne pas être vu et qu’on en tire des conclusions trop proches de la vérité.

Bousquet — Quelle importance maintenant que nous partons… définitivement !

La voix — Une escapade ne suffirait-elle pas à donner un sens à nos…

Bousquet — À nos amours ! Dis-le pour que je l’entende une première fois !

La voix — Hi ! Han ! Je suis coincé. Cet oiseau sent mauvais ! Mais qu’est-ce qu’il peut sentir mauvais ! S’il te plaît, mon Jeanlou, sors-moi de là !

Bousquet — Si nous partons, c’est pour toujours. Ou rien ! Nada !

La voix — Nous ne sommes pas encore partis ! Et pas seulement parce que je suis coincé et que tu es paralysé de trouille dans ton gazon ! Nous sommes coincés tous les deux. Mais il y a pire !

Bousquet — Pire que cette attente ? Que ce désir ? Cette promesse de bonheur ?

La voix — Les voilà !

Tous, sauf le gosse, entrent, descendent les trois marches tour à tour.

 

Scène II

Tous

La Présidente

Bras en l’air, le sein garni de la médaille en piercing.

Ce… ce…

Colonel — Dites-le encore une fois ! Ça m’inspire…

La Présidente — Ce p… p…

Colonel — Ça vient ! Ça vient !

Marette — Ce putain… ce putain…

La Présidente — Ce putain de p… putain de p…

Marette — Ah ! La nouvelle !

Bousquet — La bonne ou la mauvaise ?

Journaliste — Le Président… Pré… zi… dent !

Bousquet — Oui, mais lequel ? Je suis président moi aussi !

La Présidente — Pas vous ! Pas vous !

Le gendarme — Ah ! Pour une nouvelle, c’est une nouvelle. Et je vous précise, à toutes fins utiles, qu’il n’est pas nécessaire de me faire boire pour me tirer les vers du nez. J’étais venu spécialement pour ça ! Et c’est pas de la piquette !

Bousquet — Mais enfin, Loulou ! Que se passe-t-il ?

Marette — Laissez-moi passer !

Il reprend son souffle.

Le Pré…

Bousquet — … zident…

La PrésidenteLe Prrrrrrrrrrrrrésident !

Marette — … de la Ré…

Bousquet — De la raie… ?

Marette — … pubique !

Bousquet — Le Président de la raie pubique… ? Vous vous êtes bien amusés là-dedans ! À voir le sein de cette femme et les gros genoux de cette fille, on ne peut plus avoir de doute sur les mœurs qui ont… prrrrésidé à la cérémonie !

La voix — Ne les cherche pas, Jeanlou !

La Présidente — Mon Dieu ! Il y a quelqu’un dans les chiottes ! Un témoin dissimulé ! Je n’en savais rien ! Comme l’amant dans l’armoire ! On en veut à ma carrière ! Ouille ! Ouillouillouille !

Marette — Soyons solidaires, les médaillés de l’honneur ! Notre Grand-Maître sera parmi nous dans moins d’une heure.

Bousquet — Qui le dit ? Qui le dit ?

Marette — Ce gendarme l’a dit. Et il était encore frais quand il l’a dit.

Le gendarme — Je ne changerai pas un mot à ce que j’ai dit…

Bousquet — Le Président ! Celui de la Raie…

Marette — … pubique !

Journaliste — Il veut dire : plubique. J’en suis témoin.

La Présidente — Méfiez-vous de ne pas témoigner faussement, jeune homme !

Journaliste — Oh ! Mais je ne suis plus tout jeune !

La Présidente — Mais vous avez l’âge de compter fleurette à ma fillette !

Journaliste — Fleurette, oui. Et à dada sur ses gros genoux. Mais quant à l’âge, je persiste…

Le gendarme — Et je signe ! Le Président de la république sera là, à Mazères, dans moins d’une heure ! Et je ne serai plus là pour me faire souffler dans les bronches parce que j’ai fêté l’événement avec une heure d’avance !

La Présidente — Le jour où on m’accroche ma médaille méritée sur ce sein que j’ai peut-être moins mérité en y réfléchissant bien !

Le gendarme — Je dirais même qu’on vous a épinglée, si je puis me permettre cet humour de circonstance…

Marette — Nous ne sommes pas prêts. Nous n’avons rien. À part ces bouteilles. Ces verres. Quelques fleurs de pétards et un chien savant qui fait le signe de croix. Nous n’avons rien, Jeanlou !

La Présidente — J’ai ma médaille, mais je la garrrrde ! Viens, ma fille ! Retournons au palais ! On m’y attend pour les constatations. D’abord la médaille. Ensuite, les petits services à droite comme à gauche, je l’ai promis et je tiendrai parole ! Ensuite, je construirai un grrrrand palais digne de ma justice. Faites venir un sculpteur que je l’inspirrrre !

Marette

Interloqué :

Un sculpteur… ?

Bousquet — Drôle d’idée en effet ! L’orgueil n’a pas de limite. Madame sucera-t-elle un de mes bonbons ? Un seul suffira !

Marette — Ça, c’est une idée !

La Présidente — Vous osez me voler mon idée ?

Marette — Cette idée de sculpteur… née dans le cerveau de cette écervelée… me donne des idées… Il me faut une statue ! Jeanlou ! J’ai l’idée d’une statue !

Bousquet — J’avais pensé me tirer avant ! Avant que ça tourne au vinaigre ! Qui trop boit mal éteint !

Colonel — Je n’ai pas ma statue, mais j’ai fait la demande.

Marette — C’est trop bête ! Nous n’avons plus le temps ! Moins d’une heure ! Allons en déboulonner une !

La Présidente — Nous autres magistrats nous sommes inamovibles ! Ne touchez pas à mes boulons, je vous prie !

Marette — L’idée…

Bousquet — Je crains le pire ! L’idée…

Marette — … est bonne…

Bousquet — Mais encore ?

Marette — L’idée…

Bousquet — Il n’en a pas !

Marette — C’est une idée ! Sans idée…

Bousquet — Il en a une !

Marette — … une bonne idée…

Bousquet — Encore une promesse !

Marette — Une statue ! Nous allons mettre une statue… ici !

La Présidente — Ma statue !

Bousquet — Ça m’étonnerait…

La Présidente — Eh ! Ouais, ma statue sera faite pour étonner ! Là !

Marette — Ici ! Une statue de…

Journaliste — D’Augustin Bonrepaux !

La Présidente — Ah ! Non ! Un grand palais c’est quand même autre chose qu’un tunnel !

Bousquet — Réfléchissez, madame ! Un seul sein n’attirera pas grand monde. Attendez qu’on vous épingle une seconde fois. Deux seins, c’est tout de même mieux qu’un seul ! Ne commettez pas l’erreur, irrrréparrrrable ! de vous statufier alors que vous avez encore du temps devant vous !

Colonel — Par contre, votre fifille a les deux gros genoux exigés par l’esprit de symétrie qui prrrréside nos valeurrrrs ! Voulez-vous que je la joigne à ma demande ?

Marette — Une statue du Général !

Le gendarme — Une statue du général c’est beaucoup mieux qu’une statue du particulier !

Bousquet — Je l’ai toujours dit.

Colonel — La seule statue du Général que je connaisse est sur les Champs-Élysées et elle est… indéboulonnable !

La Présidente — Comme moi !

Bousquet — Nous n’avons pas de statue du Général sous la main !

Le gendarme — Ah ! Mais j’en connais ! Je peux vous assurer de ma collaboration. Vous pouvez compter sur mon expérience de la statue.

Bousquet — Enfin, Loulou ! Réfléchis ! Nous n’avons pas de statue du Général…

Le gendarme — Nous en avons et je la trouverai !

Marette — Dédé Trigano peut tout pour moi. Il possède des œuvres d’art en nombre. Il doit bien y avoir une statue du Général dans ce musée des horreurs ! Ou une qui y ressemble…

Bousquet — Monsieur Trigano ne ressemble pas au Général. Même en tirant dessus, mais ce n’est pas un élastique.

Le gendarme — Ils ont un air de ressemblance, je trouve, moi…

Marette — Nous mettrons la statue ici… et… et…

Tous — ET ?

Marette — Il la verra !

Tous — QUI ?

Marette — Le Président ! Il… Il…

Tous — QUI ?

Marette — Le Président ! Quiqui ? Le Président !

Le gendarme — Je ne sais pas si le quiqui du Président est un sujet de conversation… républicain…

Colonel — Et les gros genoux alors ?

La Présidente — Elle en a déjà deux, cette garce ! De quoi j’ai l’air avec mon sein ?

Bousquet — Raisonne-toi, Loulou !

Marette — On écrira dessus : « Général » et il saura !

Bousquet — Il saura quoi ?

Marette — Il saura que je suis… gaulliste !

Bousquet — Sans statue adéquate, ça me semble difficile…

Marette — Je n’ai pas besoin d’une statue pour être gaulliste ! Il n’y a jamais eu de statue du Général ici…

Journaliste — À part les crottes de chien…

Colonel — Et les traces d’Augustin, dit Tintin, que je renifle comme si c’était les miennes.

Marette — N’importe quelle statue fera l’affaire. Qu’est-ce que nous avons comme statue sur la voie publique et dans le patrimoine culturel qui nous appartient ?

Bousquet — Nous avons des vierges et des fils. Nous avons aussi un soldat, mais il est inconnu. Et nous n’avons pas le temps d’en faire sculpter une qui ressemble au Général.

Marette — Nous la dresserons avec fierté, comme nos têtes !

Bousquet

Bras en croix.

Ne rêvons pas… J’imagine un Christ sans sa croix…

Colonel — Un signe de bienvenue ! C’est bien vu, soldat !

Marette — Et à la place d’INRI, on écrira : Général !

Fille — Général qui ?

Journaliste —

Général la gégène

La gêne à quoi

La gêne à rien…

 

Marette — Déboulonnons un Christ ! Et amenez des pinceaux ! On va l’étonner, ce p… ce p…

Tous — Ce quoi ?

Marette — Ce socialiste présidentiel ! On va voir qui est le plus gaulliste de lui ou de moi !

Bousquet — Il a l’avantage d’une statue ressemblante.

Marette — Pfeu ! Elle ressemble à la photo. La mienne ressemblera à l’âme du Général.

Fille — C’est quoi une gégène ?

Colonel — Ça ressemble à des gros genoux, mais c’est pas le même plaisir. Je vous montrerais bien, mais sans raton…

Fille — Il y des ratons laveurs au Domaine des oiseaux !

Colonel — Comme elle est innocente ! J’ai ma chance ! Ouille ! Ce fluide !

Ils sortent. Le gendarme revient précipitamment avec un papier à la main.

 

Scène III

Le gendarme et la voix

Le gendarme — Putain ! Je me suis gouré. C’est pas aujourd’hui. C’est demain. C’est dans moins d’une heure, mais demain ! Oh la la ! Je vais me faire souffler dans les bronches ! Monsieur le maire ! Monsieur le maire ! Ah ! Ils ont tous filé ! Je suis joli !

La voix — Je vous trouve joli moi aussi !

Le gendarme — Qui va là ? Un geste et je tue !

La voix — Ne vous en faites pas, je suis coincé.

Le gendarme — Vous êtes coincé dans les latrines ?

La voix — Si vous pensez que ce sont les latrines qui me coincent, vous vous trompez !

Le gendarme — Je me trompe tout le temps. Ça doit être les gaz d’échappement.

 

Je me trompe tout le temps

C’est les gaz d’échappement

J’ai le cerveau un peu lent

 

À forc’ de rouler derrière

Et de donner les dernières

News d’aujourd’hui et d’hier

 

Ça fait vingt ans que je roule

J’ai les entrailles zen boule

Et les pieds comme des moules

 

Accrochés à la moto

Qui m’ fait fair’ des ronds dans l’eau

Quand j’en mets dans mon sirop

 

Je me trompe et je répare

Comm’ je peux et sans retard

Si c’est l’heure du Ricard

 

Sinon je file à l’anglaise

Et j’attends dans mon alaise

Qu’on vienne me mettre à l’aise

 

On peut difficilement

Dégrader mon avanc’ment

Vu que j’ai le cerveau lent

 

Aussi on me fait confiance

Pour foutr’ le bordel en France

Et causer maintes souffrances

 

Aux habitants qui attendent

Des médaill’ et des prébendes

Et tout ce qui contrebande

 

Pour faire la différence

Entre un bon larbin de France

Et un fou d’indépendance

 

Un accident de moto

Mettrait fin au rigolo

Que je suis dans  mon cerveau

 

Avec mon cerveau ou sans

Je le dis comm’ je le sens

Je suis le trou dans la dent

 

Ça finit par faire mal

Et ça devient cérébral

Pas assez lent et banal

 

Je grille les feux au rouge

J’oublie que les gens ça bouge

Je les prends pour des Peaux-Rouges

 

Et le coup part en vadrouille

Fait des trous dans leur gidouille

Je leur inspire la trouille

 

Voilà pourquoi on me garde

Et à deux fois on regarde

Avant de me mettre en garde.

 

La voix — Vous chantez bien ! On voit tout de suite que n’êtes pas coincé.

Le gendarme — On ne coince pas un gendarme ! On le respecte ou on l’ignore. Mais le coincer, ça, jamais !

La voix — Hi ! Han !

Le gendarme —

Vous faites l’ân’ pour avoir du foin

Ou c’est un message… sibyllin ?

 

La voix — On voit que vous êtes de la graine de résistant.

Le gendarme — Si l’occasion se présente encore une fois, vous pouvez compter sur moi !

La voix — Oh ! Non ! Encore une chanson !

Le gendarme —

Si l’occasion se présente

Une fois encore à nous

Vous pouvez compter sur moi

 

Ça ne rime plus, mais ça a du sens !

La voix — Et ça vous fait oublier que vous avez fait une bêtise… peut-être irréparable.

Le gendarme

Je me trompe et je répare

Comm’ je peux et sans retard

Si c’est l’heure du Ricard

 

La voix — C’est un peu tôt !

Le gendarme — Alors j’attends !

Entre le gosse.

 

Scène IV

Les mêmes et le gosse

Gosse — Ouille ! Un flic ! Pas de chance !

Le gendarme — Viens par ici, toi !

Gosse — Qui ? Moi ?

Le gendarme — C’est bien à toi que je m’adresse…

La voix — Ouille ! Une chanson !

Le gendarme

C’est bien à toi que je m’adresse

Petit filou montre tes mains

Sans rechigner et à confesse

Dis-moi tout sans oublier rien

 

Je suis la Loi et la Prison

J’ai un œil sur tout ce qui bout

Faut pas me prendr’ pour un couillon

J’ai le nez pour retrouver tout

 

Je vois des poches bien garnies

Des renflements qui en dis’  long

Sur tes mauvaises zintentions

Tu n’iras pas plus loin qu’ici !

 

Laisse ma main fouiller le fond

De ce bizarre pantalon

J’ai tout le temps et j’ai raison

Des voyous j’ connais la chanson

 

Gosse — Au secours ! Au viol ! Je ne suis qu’un enfant !

La voix — Il est malin, ce petit ! Il ne se laisse pas faire !

Le gendarme

Le plaisir en est augmenté

L’enquête avance sans délai

Il faut me montrer tes papiers

Et tes intentions décliner

 

Sinon j’en appelle à la force

Aux armes de nos citoyens

Tous des partisans de l’entorse

A la liberté et aux biens

 

À ma volonté te soumettre

Est la toute première règle

Mais j’aime aussi les jeux espiègles

Quand ma bonn’ femme n’y est pas

 

Elle est le témoin accessoire

De mes défauts inavouables

Il ne faut pas crier si fort

Elle a l’oreille délicate

 

Gosse — Ça rime plus !

Le gendarme — Mais ça chante !

 

Chut ! Chut ! Tais-toi ! L’ silence est d’or

Quand on est sur le point de faire

Une  bêtise une dernière

Tentativ’ d’être jeune encore !

 

Si tu me donnes des bonbons

Sans en parler à ta maman

J’oublie que tu les as volés

Et aux copains n’a rien donné !

 

La voix — Ouh ! Le vilain maître-chanteur !

Le gendarme — Il faut vivre ! Vous les aimez pas, les bonbons, vous ?

Gosse — Voilà du monde ! Et pas du petit ! Tirons-nous, mézigue !

Il sort.

 

Scène V

Trigano (Dédé), Marette, Bousquet, le gendarme et le sculpteur

Le gendarme — Messieurs, il faut que je vous avoue quelque chose…

 

Comme vous le savez,

Les papiers militaires

Ne sont pas toujours bien faits.

Nous qui avons fait la guerre…

 

La voix — Ouille ! Une chanson !

Le gendarme — Mais non ! Je ne chante pas ! Je vous explique : en lisant on ne lit pas toujours ce qui est écrit et en écrivant on ne s’imagine pas que lire peut causer bien des problèmes, surtout quand on a mis la charrue avant les bœufs…

Marette — Ah ! La charrue, les bœufs ! Ça me plaît, ça ! Encore un verre, frère d’armes !

Le gendarme — Maintenant que les bœufs sont devant, je ne dis pas non. Car, voyez-vous, il n’y a pas une heure ils étaient derrière.

Trigano — Mais enfin, gendarme ! Où voulez-vous en venir ? Nous faisons perdre du temps à cet ami sculpteur artistique. Ce cher grand ami qui était là par hasard… artistique !

Sculpteur — Vous m’avez invité… sans intentions précises… Je le précise.

Le gendarme — Et bien. Voyez-vous, il arrive qu’en lisant, surtout si les bœufs sont derrière, il arrive que même le gendarme le plus expérimenté se… se trompe !

Marette — Vous vous êtes trompé ! Ah ! J’aurais dû lire moi-même !

Trigano — Tu fais lire les dépêches par un gendarme !

Journaliste

De l’intérieur :

Je me dépêche !

Marette — Je n’avais pas mes lunettes ! J’ai cru bien faire !

Le gendarme — Je ne les avais pas non plus…

Trigano — Vous conduisez une moto sans vos lunettes !

Le gendarme — En tous cas, c’est bien essayé. Donc, les bœufs…

Trigano — Ah ! Cessez avec ces bœufs ! Depuis que j’ai acheté une vache…

Le gendarme — Vous avez acheté une vache ?

Journaliste

De l’intérieur :

C’est dans la Dépêche !

Le gendarme — Et vous en faites quoi ? Excusez-moi, mais je suis curieux de nature…

La voix — … au point de fouiller les poches des enfants qui ont des poches…

Trigano — Je reconnais cette voix !

Bousquet — Venons-en aux faits, s’il vous plaît !

Le gendarme — J’y viens. Suivi de mes bœufs et précédé par la charrue. Il se trouve qu’en lisant…

Trigano — … parce que Loulou avait oublié ses lunettes sur sa table de chevet…

Le gendarme — En lisant…

Bousquet — Aux faits ! Aux faits !

Le gendarme — Et bien je me suis trompé !

Marette — On le sait que vous vous êtes trompé ! Mais où ?

Bousquet — En quoi ?

Le gendarme — Ni où, ni en quelque chose. Je me suis trompé… d’un jour. Ce n’est pas énorme.

Marette — Un jour comment ? Vous voulez dire que le p… le p… le Président est venu hier ?

Bousquet se tortille.

Le gendarme — Et bien je dirais que s’il est venu, ce sera demain…

Tous — Demain !

Le gendarme — Oui, mais attention ! À la même heure.

Marette

Explose de joie :

Demain à la même heure ! Quel bonheur ! Approchez, gendarme, que je vous embrasse !

Le gendarme — Oui mais alors, pas sur la bouche, car je n’ai pas encore mangé de bonbon. Je suis bien tombé sur ce gosse mal léché, mais vous êtes arrivés avant que j’ai pu le… le…

Trigano —

Au sculpteur :

En effet. Ça nous laisse du temps. Vous pourrez donc la sculpter, cette sculpture. Une heure, c’était juste. Mais un jour.

Marette — Avec une nuit en plein milieu !

Sculpteur — Mais c’est que ça ne va pas du tout !

Trigano — Mais vous m’avez dit le contraire tout à l’heure ! Vous m’avez dit : « En un jour, oui ! Mais une heure, non ! » Ai-je mal entendu ?

Sculpteur — Vous avez bien entendu…

La voix — Ouille ! Une chanson !

Le gendarme — Et sur mon modèle ! 1234567 !

Tous — Une chanson ! Une chanson !

Sculpteur —

Vous avez bien entendu

L’art n’est pas un jeu d’enfant

Et rien n’est plus comme avant

Aujourd’hui il faut du temps

 

Du temps pour construire un monde

Du temps à revendre encore

Du temps avec des secondes

Du temps pour que prennent corps

 

Nos vœux de postérité

Nos idées sur ce qui compte

Notre soif de vérité

La poésie de nos contes

 

Contes à dormir debout

Allongé ou en travers

Histoire de dire tout

Tout ce qui nous donne un air

 

Un air de pas en avoir

De rêver à autre chose

De négliger ce qui cause

Tant de bien à nos avoirs

 

Alors si pour statufier

On me prive de mes mœurs

Je dis non à cette idée

Et je m’en vais voir ailleurs !

 

Un artiste a sa fierté

Ce n’est pas un joujou mou

Qui troque sa liberté

Contre un instant de …

Le colonel entre.

 

Scène VI

Les mêmes, le colonel

Colonel — Mamours !

Marette — Ça rime pas !

Colonel — Mais ça a un sens.

Marette — Contre un instant de…

Sculpteur — Devinez !

Trigano — Oh ! Il nous fait un caprice maintenant !

Sculpteur — Non ! Non ! Et non ! Je n’y arriverai pas en un jour, même en passant la nuit à réfléchir !

Colonel — Eh ! Bé ! C’est possible ça ! Et tout seul ?

Marette — Mais je la veux cette statue ! Je la veux ! Dédé ! Fais quelque chose !

Trigano — Il n’a pas le temps. Revenons à nos moutons.

Le gendarme — Revenons à nos moutons, 1234567…

Marette — Mais nous n’avons que des vierges et des Christ en croix et encore : avec des croix inamovibles.

La Présidente

De l’intérieur.

Comme moi ! Et ne vous avisez pas de me déboulonner ! Je suis la Prrrrésidente et je ne reçois d’ordre que du Prrrrrrrrrrésident lui-même !

Bousquet — Quitte à passer pour des imbéciles, déboulonnons une vierge. Je vois mal le Général les bras en croix… en Y peut-être…

Marette — Une vierge aux pieds nus ! Elles ont toujours les pieds nus ! Vous ne voulez vraiment pas sculpter le Général en moins d’un jour ? L’heure tourne !

Sculpteur — À la limite, je peux m’occuper des pieds nus de la vierge. Quelques coups de marteau…

Trigano — Vous vous rendrez utile en effet !

Marette — Si on déménage la statue du soldat inconnu, ça ne passera pas inaperçu.

Trigano — Imaginons que le Président veuille se recueillir au monument aux morts…

 

On serait pas fin !

Mon petit Marette

Même un peu pompettes

C’est vraiment trop fin !

 

Je me vois pas commencer

À finir dès le début

Mais en allant droit au but

Ça peut finir par casser

 

On serait pas fin

Marette mon chou

Même avec les mains

Ça tient pas debout !

 

Les statues c’est pas fait pour

Servir à se resservir

Je sais bien on a vu pire

Pendant mon noble séjour

 

Marette ma mie

Je me vois d’ici

Faire des envies

Avec le Messie

 

Il faut remettre à demain

Ce qui ne se met pas au

Au jour et à l’heure enfin

Au lit faut se coucher tôt

 

Marette mon bien

Et mon petit mal

Fais avec la main

Ce qui est trop sale

 

 

Je ne sais pas si j’ai été bien clair…

Le gendarme — Avec une statue ici et pas de statue là où elle devrait être, on aurait vite fait de se compliquer les explications. À ma connaissance, les présidents de la République n’apprécient pas les complications des explications qu’on leur doit. Et ça se retrouve à tous les niveaux de la hiérarchie. Moi-même…

Sculpteur — Trouvez une meilleure idée. Je sais pas moi… comme le chat dans le film de Roger Corman… vous savez… ?

Trigano — Non. Je ne sais pas.

Le gendarme — Je l’ai vu, ce film. Il y avait des statues partout, même dans les lits !

Marette — Je ne veux pas coucher avec une statue !

Colonel — Si elle a de gros genoux et l’âge de ne pas trop comprendre ce qui lui arrive, je veux bien, moi, faire l’expérience de la statue. Je suis un bon cobaye.

Sculpteur — Dans le film de Roger Corman, l’artiste se sert de cadavres…

Le gendarme —

Un crime délictuel

En perspective horizontale

Comme intellectuel

Je me régale…

 

Trigano — Nous n’avons pas de cadavre dans la soute !

Marette — Ni sous le tapis !

Bousquet — On en a un dans les chiottes, mais c’est celui d’un oiseau.

La voix

On en a un dans les chiottes

Mais c’est celui d’un oiseau

Et à  moins d’être miraud

Ou de manquer de loupiotte

 

Le Président verra bien

Que le képi ne va pas

Aux animaux citoyens

Qui ne lui ressemblent pas

 

Le gendarme

Un oiseau en général

C’est un peu particulier

Il faut se donner plus d’ mal

Pour François impressionner

 

J’ suis d’avis de remonter

Sur ma moto et d’aller

Me fair’ voir chez le préfet

Dans les bronch’ me fair’ souffler

 

Marette — Ah ! Non ! Vous restez ici, vous ! Vous êtes la cause de tout ! Sans vous, on n’en serait pas là.

Le gendarme — Mais je n’y connais rien, moi, en statue ! Et la moto ne m’appartient pas. Je ne peux même pas vous la proposer en échange…

Colonel — Ma foi, je n’ai jamais voulu devenir général pour cette raison !

Marette — Mais on ne parle pas du même général vous et moi !

Colonel — Ah ! Pardon ! J’étais là avant vous !

Trigano — Allons ! Allons ! Pas de querelle dans mon domaine.

Marette — C’est ma mairie !

La Présidente

De l’intérieur.

Et mon palais est à votre disposition.

Trigano — Vous nous parliez d’un film de Roger Borman…

Sculpteur — Corman. On y voit comment…

Le gendarme — Je l’ai vu ce film !

 

Une statue se réveillait

Après avoir longtemps dormi…

 

Trigano — Laissez-le parler !

Le gendarme — Je comprends qu’un jour ne suffit pas à sculpter une statue, mais un film, messieurs, ça ne se fait pas non plus en un jour. Surtout avec des statues dedans !

Sculpteur — L’artiste tue le chat de sa voisine par accident.

Trigano — Un drame commence…

Marette — Mais on n’imagine pas la suite…

Le gendarme — Chut !

Sculpteur — Afin de cacher son crime, il enduit le cadavre avec du plâtre…

Le gendarme — … comme une jambe cassée… que c’est ce que je crains le plus en moto… mais ça n’est jamais arrivé ! Je ne veux pas donner mon corps à l’art !

Trigano — Chaque fois qu’un drame commence, il faut tenter de l’arrêter. Et bien sûr, ça ne marche pas ! Sinon ce ne serait pas un drame.

Le gendarme — On peut être riche et pas bête. La preuve ! Moi je suis bête, mais si j’étais riche, je le serais moins… bête. Il y a une relation de cause à effet de cause entre la bêtise et la richesse. Et vous et moi on en est là ! À se regarder en chiens de faïence comme s’il était possible de faire autrement ! Pas vrai ? Ah ! J’impressionne toujours quand je raisonne.

Marette — Chut !

Sculpteur — Le chat… enfin : la statue…

Le gendarme — … blanche comme une statue…

Sculpteur — La statue est sur la table de la cuisine. Et que croyez-vous qu’il arriva ?

Le gendarme — Un chien passa !

Bousquet — C’est une histoire de chasse, pas de général.

Trigano — Je vois ça d’ici : la cuisine, la table, le chat tout blanc…

Le gendarme — …mais d’un blanc de statue, hé ?

Sculpteur — Et bien pour la première fois…

Le gendarme — … il y a toujours une première fois…

Sculpteur — Cet artiste qui n’a jamais connu le succès…

Le gendarme — … ni l’amour sans doute…

Sculpteur — Et bien cette fois ça y est !

Le gendarme —

La statue tombe par terre

Et se brise en mill’ morceaux…

 

…exactement comme mes rêves d’enfant !

Trigano — Pas du tout ! Les gens admirent la statue. Ils ne savent pas que c’est une… fausse statue. Ils ne regardent que la surface. Et elle leur plaît !

Marette — Ça devient intello ! Approchez les boissons. J’ai quelque chose à noyer. Les chats, on les noie, on n’en fait pas des statues !

Trigano — Mais qu’il est bête mon dauphin ! Loulou ! Tu n’as pas compris que c’est la solution ?

Marette — Me pinter ? Une solution ? Jusqu’ici, ça ne m’a créé que des problèmes.

Bousquet — L’oiseau mort ?

Marette — Eh ! Hu !

Trigano — Nous avons donc besoin d’un cadavre.

Le gendarme — Et pas d’un cadavre d’oiseau. Vous pouvez vous le garder votre oiseau ! Et on vous le laisse pas par pitié, hé ?

Marette — Un cadavre ? En période de paix ? Sans Pétain et sans le FLN ? Mais où voulez-vous que je trouve un cadavre…

Bousquet — … de la taille du Général ?

Colonel — Je ne sais pas si l’Ordre couvrira cette action. Nuire aux citoyens à qui nous n’avons pas le bonheur de plaire est une chose, mais prendre la vie où elle se trouve pour en faire une statue comme dans le film que ce monsieur évoque, je ne sais pas… je ne sais pas !

Trigano — Avant, on avait le camp du Vernet…

Le gendarme — Et la briquèterie !

Marette — Maintenant on n’a plus rien !

Bousquet — On a le Domaine des oiseaux….

Marette — On a dit pas d’oiseau ! On peut même pas essayer, alors !

Bousquet — On a le camping !

Marette — Trucider un touriste comme un fellah ? L’idée est-elle bonne ? Avant, je réfléchissais pas, mais depuis… avec tous ces historiens révisionnistes…

Bousquet — On pourrait demander à Calléja. Il est médecin. Il doit avoir des réseaux…

Marette — Non ! Non ! Si l’oiseau ne va pas, l’idée de monsieur le sculpteur est mauvaise.

Sculpteur — Mais qui vous dit qu’on a besoin d’un cadavre ? La statue, je vous la ferai…

Trigano — Je paye !

Sculpteur — Mais il me faut du temps. Tandis qu’une statue… provisoire…

Tous — Provisoire ? Comme un statut ?

Trigano — Je suis toujours le premier à comprendre. Mais bien sûr ! Fi de l’oiseau et du cadavre !

Tous —

Fi d’ l’oiseau et du macchabée

Pour statufier le général

Du provisoire fera pas d’mal

Et amélior’ra nos idées

 

De réfléchir on aura l’ temps

Un’ fois que l’ Président aura

Un’ très haute idée de l’aura

Que notre maire a pris le temps

 

De mettre dans nos cranibus

Pour que la France rat’ pas le bus

Et qu’on n’ait pas l’air de minus

En fac’ de nos germanicus

 

Voilà la question capitale

Il a fallu deux guerres pour

Rendre possible nos amours

Et se foutre une paix royale

 

Maintenant qu’on a oublié

Maintenant qu’ les morts se sont tus

Qu’ont soit de gauch’ de droite et plus

On a besoin de statufier

 

SculpteurEt pour statufier on a besoin d’un volontaire !

Tous — D’un volontaire !

Marette — Vous allez emplâtrer un volontaire ? Ça peut pas être moi, puisque c’est moi qui reçoit.

Colonel — Mais ça ne peut pas être n’importe qui car le rôle est prestigieux ! Je dirais même plus : il est… honorifique ! Et bien sûr, ça ne peut pas être moi… à cause du fluide qui m’empêche d’écrire.

Marette — Une fois statufié, vous n’aurez pas besoin d’écrire.

Colonel — Oui, mais j’ai d’autres excuses…

Marette — Dans ce cas… Qui se porte volontaire ?

Le gendarme — Moi je suis d’astreinte… sur ma moto comme au lit…

Trigano — Je suis trop petit et je suis aussi…

Tous — … claustrophobe !

Tous se tournent vers Bousquet.

Bousquet — Je pars en voyage…

Tous — Mon œil !

Bousquet —

J’ai déjà fait mes bagages

Au bout du mond’ je pars seul

Pour me donner en partage

Corps et âme à tous les peuples

 

J’ai besoin d’ recommencer

De parfaire et de finir

La vie c’est fait pour partir

Et pour en avoir assez

 

J’en ai marr’ je veux pisser

Là et quand ça m’ fait du bien

Le monde est un lendemain

À l’aventur’ je suis prêt

 

Tous —

Mais avant on va plâtrer

On va reformer les formes

Et au général énorme

Enfin tu vas ressembler

 

Pour l’ bien d’ la communauté

Et des idées générales

Ho Hiss’ sur le piédestal

Gâchons ! Gâchons ! C’est gagné !

 

Tous lui sautent dessus et l’emmènent sur leurs épaules.

La voix — Mon amour !

(rideau)

 


 

ACTE III

Avant le lever de rideau, on entend un bruit d’écroulement et un cri. Le rideau levé, le même décor. Un piédestal vide. Bousquet est par terre, se tenant la tête, couvert de plâtras. Le gosse n’est pas loin. La voiture de la Présidente a disparu.

 

Scène première

Bousquet, le gosse et la voix

Gosse — C’est pas moi !

Bousquet — Aïe ! Que j’ai mal !

La voix — Qu’est-il arrivé ? Jeanlou ! Mon amour !

Gosse — Mon amour ?

Bousquet — Je me suis endormi…

La voix — Je les avais prévenus !

Gosse — Qui parle ? Je reconnais cette voix…

Bousquet — Ouille ! Je me suis cassé le fémur !

Gosse — Le fémur de la tête ?

Bousquet — Si tu avais appris ta leçon, tu saurais que le fémur n’est pas un os du crâne !

Gosse — Mais vous vous grattez la tête !

Bousquet — C’est parce que je réfléchis !

Gosse — Vous feriez mieux de vous gratter là où ça fait mal si vous voulez encore enseigner. Vous avez l’air d’avoir besoin de réfléchir. Avec un fémur cassé…

Bousquet — Tais-toi donc, petit diable ! Et puis d’abord, qu’est-ce que tu fais dehors à cette heure ? Il est un peu tôt pour les garçons de ton âge…

La voix — Ce petit voleur a un œil sur la bicyclette de la Dépêche…

Bousquet — Voleur ! C’est toi qui…

Gosse — Voilà le képi… C’est un vrai képi ! Je peux le garder ?

Bousquet — Mais comment j’ai fait pour m’endormir ?

Gosse — Patatras !

Bousquet — Me voilà joli !

Se ravisant :

Ah ! Et puis, ils l’ont bien cherché. Quelle idée, cette statue ! Loulou est mauvais quand il réfléchit seul.

Gosse — Maman dit qu’il est…

Bousquet — Tais-toi donc ! J’ai besoin de réfléchir maintenant… Je rêvais !

La voix — C’est comme ça qu’on se rend compte qu’on dormait au lieu de veiller à ne pas casser la statue…

Bousquet — Oh ! Mon Dieu ! La statue !

Gosse — Tu as cassé la statue… de l’intérieur ?

Bousquet — C’est foutu.

La voix — Si tu appelles maintenant, ils auront le temps de la refaire… Ce n’est que du plâtre.

Bousquet — Tu parles, Charles ! Le sculpteur est parti dans la nuit. Sans lui, tintin pour la ressemblance.

La voix — Oh… un képi…

Gosse

L’agitant :

Un vrai !

La voix — … un gros nez…

Gosse — J’ai trouvé le nez ! Une patate…

La voix — … des échasses pour la taille… Cherche les échasses, mon garçon !

Gosse — Je ne vois pas d’échasses…

Bousquet — Je les ai encore sur moi, de la cheville sous les fesses, ces échasses me font un mal de chien !

Gosse — C’est pas le fémur !

La voix — C’est le cri de joie que poussa ma grand-mère quand on lui annonça que ce n’était pas le fémur mais qu’elle attendait un enfant !

Bousquet — Je ne pourrais pas courir avec ça ! Et comme je n’arrive pas à me plier à cause d’une douleur dans le dos… Quelle idée ce piédestal de deux mètres de haut !

Gosse — Ça te mettait la tête à quatre mètres ! Oh ! La douleur !

Bousquet — Ils ont un peu exagéré les dimensions pour faire encore plus vrai que nature… Comment me débarrasser de ces maudites échasses ? C’est lié avec du fil de fer ! Maintenant que je le sais, j’ai mal aux rotules !

Gosse — Il faut couper !

La voix — Mêle-toi de voler toi !

Bousquet — Il nous faut une pince coupante.

Gosse — Mais qu’il est bête, cet ancien prof ! Si tu coupes le fil de fer, les échasses ne tiendront plus. Et il faudra tout refaire ! Ils vont pas être contents. Déjà que le plâtre, c’est pas donné à tout le monde de le travailler sans le tuer au moins un peu, comme dit maman…

Bousquet — Occupe-toi de tes affaires et trouve-moi des pinces qui coupent ce genre de fil de fer !

La voix — Une pince à calter ! Parce que tu comptes t’enfuir sans moi ! Voilà ce que le sommeil t’a inspiré ! Tu m’abandonnes !

Bousquet — Comment veux-tu que je revienne après un coup pareil ? Loulou va m’en vouloir à vie d’avoir cassé la statue…

Gosse — … de l’intérieur !

Bousquet — Je n’ai pas le choix ! Même sur des échasses !

Gosse — Elles vont leur manquer…

La voix — Loulou est têtu. Il voudra refaire une statue. Même sans sculpteur. Et tant pis si ce n’est pas ressemblant !

Gosse — Du moment qu’on a le képi et la patate…

Bousquet — En tous cas ce n’est pas toi qui me remplaceras. Tu es trop petit !

Gosse — Oh… avec des échasses…

Bousquet — Je m’en fous si c’est un problème sans solution ! Je me casse !

Gosse — Le fémur !

Bousquet s’enfuit sur ses échasses.

La voix — Mon amour ! Mon amour ! Ne me quitte pas ! Oh ! Oh ! Oh ! Ouille !

Marette arrive par la rue de derrière. Il s’avance lentement, comme freiné par ce qu’il voit.

 

Scène II

Marette et le gosse

Gosse — C’est pas moi !

Marette — Et qui veux-tu que ce soit ! Petit voyou ! Ah ! Quel malheur ! Ma statue ! Ma statue du Général ! Mon projet ! Mon insolence !

La voix — Et Jeanlou alors ? Tu ne te poses pas la question ?

Marette — Ne fais pas la grosse voix !

Gosse — Elle est pas si grosse que ça ! Ils sont collés.

Marette — Je vais t’en coller une, moi ! Bandit de grand chemin ! Graine de… de… de socialiste !

Gosse — Mais j’ai rien fait, m’sieur !

Marette — Et en plus il a pas l’accent ! C’est un étranger ! Ah ! Si on ne m’avait pas confisqué mes joujoux sécuritaires, on n’en serait pas là ! J’aurais tout vu de mon lit ! Je t’aurais vu faire du mal à ma statue ! Et j’aurais attendu d’être sûr que tu n’as pas de complices pour venir moi-même te tirer, LÉGITIMEMENT, un coup de fusil dans la tête ! Pas dans le cul parce que j’aime la jeunesse !

Gosse — Ouille !

Marette — Voilà une bonne occasion de me plaindre auprès de la plus haute autorité qui soit ! Le Président de la république lui-même entendra mon discours sécuritaire et ma demande de récupérer mes caméras et mon… mon garde municipal ! Ouh ! Ouh ! Ouh !

Gosse — Il pleure à grosses larmes et elles sont chaudes !

Marette

Jubilant :

À toute fin malheur est bon. Je n’ai plus ma statue, mais j’ai de bonnes raisons de me plaindre. Viens ici, toi, que je te mette de côté !

Gosse — Tu n’as pas le droit ! Au viol ! Je suis un enfant ! Même pas une adolescente fragile du temps de ta jeunesse ! Je suis tellement petit que c’est un crime de m’aimer de cette façon !

Marette — Il va ameuter la troupe, ce brigand ! Et puis je ne t’aime pas ! Au contraire, je te déteste !

 

Je déteste les imprévus

Mais j’ai le sens des circonstances

Tu vas morfler petit joufflu

Mort aux enfants ! Vive la France !

 

J’avais fait faire une statue

Pour améliorer ma prestance

Elle est cassée ! Je l’ai dans l’ cul !

Mort aux enfants ! Vive la France !

 

L’ mauvais sort m’a joué un tour

Je peux rien dir’ pour ma défense

Je me veng’rais un de ces jours

Mort aux enfants ! Vive la France !

 

Et je tiens une bonne preuve

Que la sécurité en France

Est une affaire de peau neuve

Mort aux enfants ! Vive la France !

 

La République est en danger

Il faut agir avec urgence

On va sans tarder m’écouter

Mort aux enfants ! Vive la France !

 

Je vous attends de mes pieds fermes

Pour abroger vos conférences

Et de la Loi changer les termes

Mort aux enfants ! Vive la France !

 

Eliminons les mauvais fils

Des filles les idées à vice

Pour vivre enfin en bon Français

Mort aux enfants des étrangers !

 

Entre le garde champêtre.

 

Scène III

Marette, le gosse et le garde champêtre

Gosse — J’ai rien fait ! C’est pas moi !

Garde — C’est qui alors ? Tu vas pas accuser monsieur le Maire… par hasard !

Marette — Ce serait un drôle de hasard ! Ya pas eu viol ! Cet enfant ment !

Garde — C’est exactement ce que je dirai au tribunal !

Marette — Au tribubu… au tribunal !

Garde

Je suis témoin d’ la vérité

Je suis en enfant un savant

De moi on ne peut pas douter

Ya pas eu viol ! Cet enfant ment !

 

Voilà comment ça s’est passé

Monsieur le maire était encore

Un peu endormi sur les bords

Ya pas eu viol ! Cet enfant ment !

 

Il arriv’ sur les lieux du crime

Constate les dégâts patents

Causés par ce méchant minime

Ya pas eu viol ! Cet enfant ment !

 

Sur ce l’enfant qui a des dents

S’en sert contre les élections

Pour nuire à un’ réputation

Ya pas eu viol ! Cet enfant ment !

 

J’arrive alors pour constater

Que monsieur le Maire est violé

Dans son droit à la vérité

Ya pas eu viol ! Cet enfant ment !

 

Je demande au bras d’ la justice

De faire en sort’ que ce méchant

Un calvaire atroce subisse

Ya pas eu viol ! Cet enfant ment !

 

Il n’y a pas comme les tourments

Pour remettr’ les chos’ à leur place

De la Loi faut laisser la trace

Ya pas eu viol ! Cet enfant ment !

 

Marette

Mort aux enfants ! Vive la France !

Ya pas eu viol ! Cet enfant ment !

 

Arrive la voiture de la Présidente. Elle en sort en vitesse, entrant dans sa robe.

 

Scène IV

Les mêmes, la Présidente

La Présidente —

Au secours de l’accès au Droit

J’accours sans avoir eu le temps

De m’ renseigner sur les enfants

Mais on s’en fout ! On est à Foix !

 

Viens ici petit chenapan

Que je tempère tes émois

Par la force du jugement

Nous on s’en fout ! On est à Foix !

 

Tu as cassé la statuaire

D’un héros des chemins de fer

Et ceci en dépit des lois

Mais on s’en fout ! On est à Foix !

 

Tu n’as pas l’âge d’accéder

À cette chose compliquée

Très compliquée comme autrefois

Nous on s’en fout ! On est à Foix !

 

Il faudrait pas qu’ tu t’imagines

Qu’on peut mériter des honneurs

En se foutant de nos trombines

On s’en fout pas ! On a pas peur !

 

Nous on s’en fout ! On est à Foix !

On agit en incognito

C’est bien facile avec la Loi

D’ donner raison à des salauds !

 

Gosse — Mais j’ai rien fait et il m’a violé !

La Présidente

La preuve du viol tu n’as pas

Comment fair’ croir’ qu’un médaillé

Fais du mal aux petits bébés

Dont le quiqui n’a pas d’ papa ?

 

On pourrait t’arracher les yeux

Comm’ le permet notre bonn’  Loi

Mais on a le cœur avec Dieu

Dont le quiqui n’a pas d’ papa !

 

Si tu continues d’accuser

Les bonnes gens de te violer

Dans un trou noir on te mettra

Car sans quiqui ya pas d’ papa !

 

Et là-dedans tu auras peur

Jamais le soleil tu verras

Pas une fill’ ! Rien qu’ des voyeurs !

Sans le quiqui ya pas d’ papa !

 

On peut appeler ça l’enfer

Un enfer sans quiqui bien né

Voilà ce qui te pend au nez

Tu s’ras pas papa sur la Terre !

 

Gosse — J’m’en fous !

Marette — Tu ne sais même pas de quoi tu te fous tellement tu es bête !

Gosse — C’est quoi un viol ?

La Présidente — Ce n’est pas une question que posent les enfants ! Ils n’y répondent pas non plus ! Tu te tais et tu écoutes ce qu’on te dit ! Un point c’est tout !

Gosse — Tu es tellement bête toi-même que tu n’as pas vu que la statue est cassée !

La Présidente — Oh ! Mon Dieu ! La statue du Général !

Marette — En morceaux !

Garde — Et encore… il manque le plus gros morceau.

Gosse — Il a même emporté les échasses.

Garde — Sans échasses, on n’aura pas la hauteur.

Marette — Je peux me passer de la statue !

La Présidente — Pas moi !

Garde — Mais sans la statue, monsieur le Maire, votre discours ne vaut plus rien !

La voix — Une chanson ! Une chanson !

Garde et Présidente

Sans la statue du Général

Votre discours ne vaut plus rien

C’est bien beau d’ trouver ça banal

Mais ce bambin est un vaurien !

 

On va pas passer pour des bêtes

Nous les représentants de l’ordre

On a une autre idée en tête

Dans cette tendre chair faut mordre !

 

Marette

C’est justement là mon idée

Ne pas toucher aux traces fraiches

De ce sans précédent méfait

Dans l’ socialism’ creuser la brèche !

 

Nous allons de c’ pas mettre en scène

L’acte commis par ce mariole

Contre le Général de Gaulle

Du socialisme on a la Cène !

 

Du méfait nous avons l’ spectacle

Et du coupabl’ l’identité

À notre foi ya plus d’obstacle

Le socialism’ faut enterrer !

 

L’idée est bonn’ j’en suis garant

J’ai l’expérience des enfants

Quand j’en viole un en bon gaulliste

C’est toujours un fils d’ socialiste !

 

Si celui-ci n’a pas d’ papa

C’est un effet de pur hasard

Le socialisme est un bâtard

Les enfants l’ont dans le baba !

 

Ne comptez pas qu’il se confesse

Amende honorable il f’ra pas

C’est un quiqui sans son papa

C’est le socialisme en détresse !

 

Garde — Ils ont quand même gagné les élections !

Marette —

Élections ! On s’en fout !

Devant elles, s’il faut sauver la France

Nous jurons, nous debout

De gagner en toutes circonstances

Élections générales

Ell’ nous ont redonné l’espérance

Le socialisme est le Mal

Général ! Général !

Vous voilà !

 

La Présidente — Sans la statue ?

Marette — Mais qu’elle est bête ! Explique-lui, Garde !

Garde — On n’a plus la statue, mais on a l’enfant…

La Présidente — On a le coupable !

Marette — Elle a à moitié compris !

La Présidente — Et ce qui reste de la statue est la preuve que cet enfant est coupable !

Marette et le gardeCet enfant… SO-CIA-LIS-TE !

Gosse — Je suis un peu voleur, je l’avoue, mais socialiste ? Ça va pas faire sérieux dans un tribunal…

La Présidente — C’est moi qui décide de ce qui est sérieux et de ce qui ne l’est pas dans MON tribunal ! Tu n’es qu’un enfant aux mains de la Justice. Ne l’oublie pas !

Marette — Répétons la scène. Le Président arrive par là…

La Présidente — Le Prrrrrré…

Marette — Moi, comme par un heureux hasard, je suis sur le piédestal…

Garde — Debout et fier !

Gosse

Imitant.

Avec une loupe dans la main…

Marette

Jouant :

Ah ! Oh ! Je suis surpris. Je vous attendais, mais je ne m’attendais pas… Ah ! Monsieur le Président ! Si vous saviez ce qui nous arrive ! Notre belle statue du général ! Voici ce qu’il en reste ! Et vous savez à cause de qui… ?

Garde — De Bousquet !

Tous — Non ! Des socialistes !

Marette — Je ne le dirai pas aussi clairement, mais je le laisserai entendre.

Garde — Et moi, je serai là avec l’enfant…

La Présidente — Non ! Moi ! Je suis plus grande !

Marette — Question de préséance.

Au garde :

Vous aurez un balai, prêt à balayer, mais vous ne balayerez pas pour conserver les preuves…

Garde — Un balai !

La Présidente — C’est ça ou rien !

Marette — Et alors là, je prononce mon discours sécuritaire !

Garde — Il croyait pas si bien faire, le Bousquet !

Marette — En toutes circonstances, c’est moi qui fais ce que les autres défont !

Garde — Comme le Maréchal ! Heu ! Comme le Général !

La Présidente — J’aurais fait un bon général moi aussi, mais les circonstances…

Gosse — Les gosses de socialistes, c’est des gosses de riches ?

Entre Trigano et le colonel.

 

Scène V

Les mêmes, Trigano et le colonel

Gosse — C’est pas moi !

Trigano — Mais qu’est-ce que c’est que ce cirque !

Colonel — Et qu’est-il arrivé à la statue ?

Garde — Bousquet…

La Présidente — On se demande… en tous cas, ya pas eu viol. Je peux l’affirmer.

Marette — Je dois une explication…

Trigano —

À tout le monde sans exception !

 

Mais j’en veux la primeur ! Car je suis riche ! Et Je n’ai jamais violé ! Je n’ai jamais rien violé. Ni personne !

Marette — Ne lâchez pas le gosse !

La Présidente — Je le tiens comme si c’était le mien !

Garde — Amusant, ça !

La Présidente — Je n’amuse jamais personne !

Garde —

Le tien… le mien… c’est amusant

Mais enfin ça ne veut rien dire…

 

Marette — Si ça voulait dire quelque chose, elle ne serait pas Présidente.

La Présidente — Prrrrésidente ! Et qu’est-ce que ça veut dire, ça ?

Garde — Oui, monsieur le Maire, qu’est-ce que ça veut dire ?

La Présidente — Ces sous-entendus que j’ai entendus comme tout le monde…

Marette — Ça veut dire qu’on a besoin de vous pour envenimer les choses… sans nous empoisonner.

Garde — Ah ! C’est bien dit, ça !

La Présidente — Je l’aurais dit moi aussi si on m’en avait laissé le temps, mais ici tout le monde est pressé…

Trigano —

Intervenant :

Que tout le monde se taise parce que je suis le plus riche !

La Présidente — Et que tout le monde soit pauvre parce que je suis la Loi !

Trigano — Ne dites pas n’importe quoi parce que je vous graisse la patte de temps en temps.

La Présidente — Que tout le monde me graisse parce que j’ai le sens de l’honneur et la direction de la Loi.

Trigano — Faites-la taire ! Je veux parler !

Un moment.

La statue… la statue est cassée… elle m’a coûté la peau du cul… personne n’a payé à ma place…

Colonel — On vous a rien demandé ! On pouvait le plâtrer sans recourir à l’art !

Trigano — Mais vous étiez censé lui faire une piqûre, colonel ! Et vous ne l’avez pas faite !

Colonel — La tentation était trop forte ! Du propofol ! J’ai pas pu résister, je l’avoue !

La Présidente — J’en ai condamné pour moins que ça !

Colonel — Mais vous êtes solidairement liée à moi par la pratique officielle de l’honneur !

La PrésidenteJe le reconnais.

Trigano — Si Bousquet dormait encore, la statue serait debout comme on l’avait prévu !

Marette — Pas si sûr !

 

C’est parc’ qu’il s’est endormi

Qu’il est tombé de là-haut.

 

Gosse — Patatras !

Trigano — J’avais dit : double dose de propofol ! Et un manche à balai pour tenir le tout. Où est le manche à balai ?

Colonel — Je… je …

La Présidente — Vous n’avez pas honte ! Devant un enfant !

Colonel — Mais il était pas là quand je…

Marette — Manche à balai et propofol, vous n’y allez pas de main morte, mon colonel ! Moi, c’est l’un ou l’autre. Jamais les deux à la fois ! Vous auriez pu y laisser la peau !

Colonel — J’en ai vu d’autre ! Je lui ai fait promettre de ne pas s’endormir et il me l’a promis !

Tous — Bousquet ! Pas dormir ! Impossible !

Colonel — Je l’ai cru sur parole ! Vous ne m’aviez rien dit. Sinon…

La Présidente — Sinon vous n’auriez pas écouté. Ah ! Ces post-traumatismes !

Trigano — Vous n’espériez tout de même pas qu’il allait tenir parole ! Il vous a berné, vous et votre… votre…

Marette — S’il ne s’était pas endormi, il ne serait pas tombé. Mais, maître…

Trigano — … mmmmaître…

Marette — Mmmmaître…

Trigano — …mmmmmmaître…

Marette — MmmmmmmmmMarette… euh ! Mmmmmmmmaître !

Trigano — Continuez !

Marette — Tout cela n’a aucune importance. Et vous savez pourquoi ?

Trigano — Je crains le pire…

Marette — Parce que j’ai trouvé la solution !

Tous

Il a trouvé la solution

A la question de la statue

C’est un esprit fort et têtu

Vive Marette ! On est moins con !

 

Si le maître veut bien s’asseoir

Écouter la démonstration

De ses yeux il va pas en croire

Vive Marette ! On est moins con !

 

C’est si intelligent et rare

De révéler les conditions

D’une incontestable victoire

Vive Marette ! On est moins con !

 

La statue n’a pas d’importance

Ce qui compt’ c’est la conception

C’est du solid’ ! Du made in France !

Vive Marette ! On est moins con !

 

Trigano — Attendez ! Attendez ! Attendez ! Est-ce que vous avez déjà expliqué la chose au public ?

Tous — En long et en large !

Trigano — Alors ce n’est pas la peine de me l’expliquer. J’ai compris !

 

Je suis comme le Général

En plus petit, je le confesse

J’ai une inspiration papale

J’ai de l’esprit et de la fesse !

 

Pas besoin de référendum

Un bon discours appris par cœur

Me renseigne sur les bonhommes

Et sur les espoirs de bonheur

 

Je sens les chos’ comm’ si j’étais

L’inspirateur de leur achat

J’ai l’intuition des langu’ au chat

J’ai le don de l’égalité

 

Alors voyons… pour la statue

Vous savez tout et pas grand’ chose

Moi j’en sais plus et je propose

La même chos’ mais en tutu

 

Allez on danse ! En on se vide

Pour me laisser l’ temps d’y penser

On boit un coup bon pour le bide

Et j’en profit’ pour vous baiser

 

Je suis comme le Général

En plus petit, je le confesse

J’ai une inspiration papale

J’ai de l’esprit et de la fesse !

 

Je vous ai compris !

Marette — Nous on n’a pas tout compris, mais on est d’accord. Hé ? Du moment qu’on ne me donne pas tort quand j’ai raison…

Trigano — Là, ya mélange de répliques… C’est moi qui dit ça ! Pas Marette !

Colonel — Et vous dites quoi si c’est pas lui qui le dit ?

La Présidente — On aimerait bien le savoir ! N’oubliez pas qu’il y a des enfants et que les enfants, ça ne comprend pas tout…

Colonel — Surtout quand ça devient compliqué !

Trigano — C’est moi qui dis que j’ai raison quand vous ne me donnez pas tort…

Marette — Et c’est moi qui dis que j’ai tort quand mon maître a raison.

Colonel — Ah ! C’est beaucoup mieux ainsi ! On comprend mieux les personnages !

 

Quand la campagne se complique

Qu’il faut réfléchir à la page

Et que Trigano se rapplique

On comprend mieux les personnages !

 

Même au plus bas d’ la hiérarchie

Quand on réfléchit au suffrage

Et que Trigano nous convie

On comprend mieux les personnages !

 

Si le discours n’est plus très clair

Que même la Dépêche nage

Faut Trigano pour avoir l’air

De comprendre les personnages !

 

Avec lui même le Marette

Qui nécessite un décrassage

A l’air d’avoir l’air d’une bête

Qui comprend tous les personnages !

 

Si une crotte fait l’oiseau

Et que l’ touriste de passage

Vous interroge à son propos

C’est qu’il comprend les personnages !

 

Tiens ! Voilà Trigano ! Voilà Trigano ! Voilà Trigano !

Pour les Mazériens, les flics et les bobos,

Pour Marette yen a plus, pour Marette yen a plus,

Marett’ le tireur au cul !

 

Trigano — Tara tata tatata ! Ratatatata !

Marette — Ouais, bon. On me comprend moins, mais j’ai du boudin !

Trigano — Trêve de plaisanterie…

La Présidente — Je ne plaisante pas, moi ! Surtout pas avec les enfants !

Gosse — Ah ? Bon. Je croyais que la médaille, c’était une blague.

La Présidente — Je ne te conseille pas de le penser, petit garnement ! Les médailles, c’est sérieux ! D’ailleurs tu n’en auras pas !

 

Les médaill’ c’est comm’ le boudin

Pour les enfants yen a pas

C’est pas fait pour les bambins

D’ailleurs tu n’en auras pas !

 

Pour mériter de l’État

Un papa n’est pas en trop

Mais si on fait pas dodo

Des médaill’ tu n’en auras pas !

 

J’ai l’expérience et le don

Ce qui expliqu’ mes beaux draps

Ma vie est une leçon

J’y veill’rai  tu n’en auras pas !

 

J’aim’ pas les enfants teigneux

Les miens sont raplapla

C’est pour ça qu’ils sont heureux

En prison tu n’en auras pas !

 

Gosse — En prison ! À mon âge !

Colonel — Un petit cucul en prison ! C’est du tabac !

Trigano — On était en train de parler de moi… Les enfants c’est bien… j’en ai fait quelques-uns… tous réussis de mon point de vue… mais j’ai autre chose à faire en ce grand jour que de m’occuper d’un enfant qui n’est pas le mien…

Marette — … mais dont nous avons besoin pour témoigner de notre engagement dans le programme sécuritaire de… de…

Garde — …de l’ancien régime.

Trigano — Je ne comprends pas… Moi qui d’habitude comprends tout sans qu’on m’explique…

Garde — C’est parce qu’il est bête. Vous me comprenez parce que je suis intelligent. La preuve : je suis garde champêtre. Mais si une bête comme Marette vous explique ce qu’il ne comprend pas lui-même, ça devient compliqué même pour vous !

Trigano — Il n’est pas bête ce garde champêtre. Rappelez-moi de lui confier une arme. Rassurez-vous, mon brave…

Marette — Il n’y a qu’un brave et je suis celui-là !

La Présidente — Je suis brave moi aussi dans mon genre !

Marette — Mais ce n’est pas le même ! On ne peut pas comparrrrer.

La Présidente — Si je pouvais, je ne comparrrrerrrrais même pas !

Trigano — C’est moi le sujet ! Je veux dire : quand la conversation est reine. En conclusion, je suis d’accord avec vous.

Marette — Avec moi !

Trigano — Avec tout le monde !

Marette — Mais c’est mon idée !

Trigano — Non ! C’est la mienne !

Marette — Mais j’étais là avant vous !

Trigano —

Avant moi, il n’y avait personne.

 

Et après moi, c’est encore moi même si PHYSIQUEMENT tu ne me ressembles pas !

Colonel — J’ai du mal à suivre…

La Présidente — D’autant que c’est peut-être mon idée… Voyons, messieurs les élus, de quelle idée parlons-nous sans savoir exactement à qui elle appartient ?

Trigano — Erreur ! Nous savons à qui elle appartient ! Mais je dois reconnaître que je ne sais plus trop de quelle idée il s’agit…

Marette — Parce que c’est la mienne !

La Présidente — Et si c’était la mienne ? Hein ?

Colonel — Moi je suis trop con pour avoir les mêmes idées que les autres même si ce sont des coreligionnaires. Je ne me retire pas, mais j’exige une explication. Quelle est l’idée de Marette ?

Trigano — C’est la mienne !

Marette — Si c’est mon idée, et tout le monde en est témoin, ce n’est pas la vôtre !

Trigano — Dans ce cas, ce n’est pas une idée !

Marette — Ça peut être n’importe quoi…

La Présidente — Donnez-nous une idée…

Trigano — J’en ai. Oh ! Je n’en manque pas. Mais vous connaissez mon professionnalisme. Que Marette dise son idée qui est la mienne comme ça tout le monde sera renseigné.

Colonel

À Marette :

Vous vous faites encore baiser…

Marette

Je me fais encor’ baiser

C’est un’ question d’habitude

Pour personn’ c’est un secret

J’ai pas fait beaucoup d’études !

 

Sur la voie j’ai égaré

Les clés de l’exactitude

Sans le recours aux muflées

J’ai pas fait beaucoup d’études !

 

Faudrait pas croire aux on-dit

Qui font de moi le zombie

Des effets de l’hébétude

J’ai pas fait beaucoup d’études !

 

Être baisé sans baiser

C’est mon rêve le plus cher

Mais j’ai pas de certitudes

Faut’ d’avoir fait des études !

 

Quelqu’un m’a jeté un sort

Peut-être Hortense ou Gertrude

Mais promis si j’ m’en sors

Je ferai beaucoup d’études !

 

Ce n’est pas que j’en ai marre

De cette absence d’études

Mais tout seul dans mon plumard

Ya plus de béatitude !

 

Trigano — Bon ! Bon ! On verra…

Colonel — C’est ce que disait l’Empereur.

Garde — La ressemblance n’est pas frappante…

Trigano — C’est la raison pour laquelle je ne veux ressembler à personne !

Colonel — D’ailleurs qui voudrait vous imiter…

Garde — Petit, moche, pas costaud, et j’en passe…

Colonel — Oui mais alors du pognon !

Garde — Que du pognon !

Colonel — Sous tous les angles.

Marette — Ils ont bu ! Ou bien c’est moi qui suis en manque.

Trigano — Taisez-vous !

Un moment.

Puisque tout le monde est d’accord avec moi et que je suis d’accord avec tout le monde…

Colonel — Avec quoi on construit l’Histoire d’un département ?

Garde — Avec ça !

Marette — Ils ont bu, à coup sûr !

Trigano — Et bien qu’on apporte le plâtre !

Marette — Du plâtre ? Mais on en a bien assez du plâtre !

 

C’est qu’il est grand le Général !

 

Colonel —

Es-tu content, mon général?

Rataplan plan plan plan plan plan plan.

 

Marette — Il est grand même sans les échasses ! Ça fait beaucoup de plâtre !

Trigano — Il ne m’en faut pas tant ! Essuyez celui-là et apportez-en du frais !

Marette — Du plâtre frais ? Pour quoi faire ?

Trigano — Pour quoi faire ? Pour quoi faire ? C’est SON idée et il demande pour quoi faire !

Marette — Si c’était mon idée, je ne demanderai pas pour quoi faire !

Trigano — Vous voyez ! Il reconnaît que ce n’est pas son idée.

Tous —

Sauf Marette.

Mais c’est la nôtre !

Trigano — Je vous l’accorde. C’est pour ça que je vous comprends.

Tous — Par contre nous, on ne comprend pas. Un peu comme si ce n’était pas notre idée…

Trigano — Mais qu’est-ce que vous ne comprenez pas ? Est-ce que je suis là ?

Tous — On peut pas dire le contraire…

Trigano — Et bien ne le dites pas et apportez du plâtre !

Marette

Retrouvant ses esprits :

Faites ce qu’il dit !

Trigano — Et sans plus attendre !

Tous

Faisons ce qu’il dit et sans plus attendre

Soumettons nos cœurs à son esprit fin

Nous ne somm’ pas faits pour bien le comprendre

Mais lui sait de nous ce qu’on n’en sait rien !

 

Au plâtre citoyens !

Gâchez votre existence !

Plâtrons, plâtrons !

Que Trigano

Abreuve nos silences !

 

Marette — Je n’ai pas tout compris mais j’en prendrai le temps quand j’aurai commencé à comprendre.

Le journaliste entre poussant son vélo chargé de sacs.

 

Scène VI

Les mêmes, le journaliste

Colonel — Voilà le plâtre !

Garde — Un bel emplâtré, oui !

Colonel — Vous vous dépassez, Garde…

Garde — J’en profite pour ne plus me retenir…

Marette — On en parlera plus tard, de ces retenues…

Garde — Le plâtre est un métier et je le connais. On a besoin de moi !

Trigano — En l’absence de sculpteur, vous ferez l’affaire.

Garde — Je vous préviens clairement afin de lever toute ambiguïté qui pourrait causer un quiproquo…

Colonel — … relatif !

Garde — Et oui ! Des murs, j’en ai plâtré, mais des hommes…

Trigano — … des célébrrrrités…

Garde — Jamais !

Marette — Ça promet ! Adieu ma belle idée de revendication sécuritaire ! On passe de l’utile à l’agréable…

Colonel — … sans transition !

(rideau)

 


 

ACTE IV

Avant le lever de rideau, on entend des bruits de travaux. Puis s’élève l’hymne municipal :

 

La Mazérienne

Refrain

Au plâtre citoyens !

Gâchez votre existence !

Plâtrons, plâtrons !

Que Trigano

Abreuve nos silences !

 

Allez Marette emploie ton temps

De la mairie tambour battant

À essuyer les murs plâtreux

Avec la truelle à neuneu (bis)

Pour Trigano se mettre en quatre

À la gâche, à la main, du plâtre

Ça peut pas manquer il en faut

Pour que l’honneur soit sans défaut

 

Refrain

 

À la balle et à coups d’ truelle

Il faut du cran pour fair’ la belle

Du cran d’arrêt avec ressort

Pour supporter les coups du sort (bis)

Pour Trigano un double effort

Et sans demander de renforts

C’est du fait main sans les outils

Ça n’a pas l’air mais c’est gratis

 

Refrain

 

Ces étrangers trop prolifiques

Le sexe à la main exotiques

La race en rade emblématique

À la truell’ et sans éthique (bis)

Faut les clouer avec ou sans

Avec ou sans discernement

C’est la leçon démographique

Un axiome philosophique

 

Refrain

 

Pas besoin d’être bien malin

Pour reconnaître le chemin

Une heure au plus de renseign’ment

En dit plus long que les savants (bis)

Une statue pour Trigano

Ils l’oublieront pas de sitôt

C’est que du blanc et ça prend vite

Ça met à l’abri d’ la faillite

 

Refrain

 

Faut leur fair’ peur et payer pour

Visser dans les esprits les tours

Clouer dans les cœurs les burins

Ya pas comme un coup dans les reins (bis)

Et comme on est des bons pépères

Faut des enfants on va en faire

Avec des truell’ à la main

Et sans remettre au lendemain

 

Refrain

 

C’est maintenant que ça se passe

Faut que ça passe ou que ça casse

S’il faut gâcher gâchons ensemble

Avec le bien qui nous rassemble (bis)

Dans le soleil et sous la lune

On la mérite cette thune

Allez Marette en bon aîné

Tu peux tirer les vers du nez

 

Refrain

 

Les enfants c’est du pain béni

Sans sac de nœuds ça se pétrit

Ça sent bon et ça peut rêver

D’un peu d’Histoir’ faut les gaver (bis)

Et quand c’est grand ça fait la frime

C’est du doigt et de l’œil en prime

Allons enfants de Trigano

Collez-vous des pains dans la peau

 

Le rideau se lève.

Le même décor, mais pavoisé. Sur le piédestal, la statue de Trigano. À gauche, une autre élévation, avec un trône et sur le trône, François Hollande en effigie grossière. La voix enfermée dans les toilettes sera la sienne. Tout le monde est là, assis en rang sur des chaises dans l’herbe. Une deuxième voiture se gare. Descend Augustin Bonrepaux, dit Tintin. Son pied gauche est chaussé d’un ski. Il s’arrête et secoue la tête en regardant la statue, puis il s’incline et rampe jusqu’au pied du trône.

 

Scène unique

Gosse — Je suis un enfant de Trigano ?

La Présidente — Chut ! Tais-toi, garnement ! Voici un autre Prrrrrrésident !

Tintin s’arrête pour écouter :

 

Voici un autre Président

Parti de rien et bon à tout

Dans sa poche il a les atouts

Pour faire un bon gouvernement

 

C’est ici bas que ça se passe

De l’Assemblée il est l’écho

Il traîne encore sa carcasse

De l’Ariège il est le héros

 

Pas si vieux le vieux député

L’œil en bataille il est de gauche

Mais question cœur c’est dans la poche

C’est bien à droit’  qu’il a voté

 

Je lui rends des petits services

Oh pas gran’chose à reprocher

À mon plan de carrièr’ hochet

Que je sais secouer en vice

 

Je suis pas tombée amoureuse

J’ai pas commis cette bévue

Mais s’il faut se négocier nue

J’ai le sein d’honneur en avant

 

Bonjour monsieur le Président

Comment se portent vos pédés

Avouez qu’ j’ai les bien soignés

Et que vous m’ devez du voyant

 

Une babiol’ mais pas du toc

Un signe insigne pour l’honneur

De la gloir’ je suis amateur

Vous le savez je suis en cloque !

 

La Présidente se lève et exhibe son gros ventre.

Tintin — Faites-la taire ! Est-ce que j’ai l’âge de me reproduire avec les domestiques de la domesticité ? Asseyez-vous !

Il se courbe autant que le permet son ski.

Oh ! François ! Mon bon ami. Je ne m’attendais pas à vous trouver ici. Personne ne m’a prévenu de votre visite dans notre beau pays qui a connu la misère mais qui sait aujourd’hui, parce qu’on est de bons fonctionnaires, faire passer cette douleur d’antan dans le portefeuille du Ministère de la Tradition auquel je vous ai demandé de… penser… à moi…

Marette

Se lève :

C’était mon idée ! Dédé et Tintin y font que me piquer mes idées ! Je SUIS la tradition ! Je l’ai inventée. J’y ai pensé toute ma vie en me faisant chier aux chemins de fer.

La voix

On agite l’effigie de Hollande.

 

Chacun son tour monsieur Marette

Faut pas profiter d’ ma binette

Pour me faire avaler des vers

Quand de la pros’ je suis le père

Pour ce qui est du Ministère

J’en ai parlé dans mes prières

J’ai même mis le pied à bord

L’idée est bonne ! Ell’ vaut de l’or !

 

Nous avons pour vous satisfaire

Créé un sit’ sur Internet

C’est pas vraiment un ministère

Mais c’est tout comm’ si on y était

La Tradition de la misère

Est un atout pas de mystère

Pour le progrès et plus encore

L’idée est bonne ! Ell’ vaut de l’or !

 

La recette est bonne à tout faire

N’hésitez pas à l’essayer

Foire al païs Musée du fer

Le Mal appartient au passé

Maintenant que les esprits sont

Bien d’accord pour bouffer du son

Faites-les signer un accord

L’idée est bonne ! Ell’ vaut de l’or !

 

Pour ce qui est d’ la mauvais’ foi

De ceux qui ont vraiment souffert

Voyez avec le palais d’ Foix

Ce qu’il est possible de faire

On va pas s’ laisser emmerder

Par ces partisans du progrès

Employez les moyens du corps

L’idée est bonne ! Ell’ vaut de l’or !

 

La Présidente — Je n’y manquerai pas ! Ah ! Ces… progressistes ! Je les hais !

Tintin — C’est que, monsieur le Président, j’ai l’âge d’un ministère de la Tradition et vous savez que cet âge-là, monsieur le Président, ça ne dure pas ! Je n’ai rien contre un petit rappel de l’ancien au profit du moderne. Et je suis toujours de bonne foi…

Marette — Vendu !

Tintin — J’ai quand même construit un tunnel à moi tout seul, avec mes épaules !

Tous — Hou ! Hou !

Tintin — Faites taire ceux qui n’ont rien à dire ! Oh ! Que je suis seul quand personne n’est là pour me soutenir.

La voix — Remettez à monsieur Augustin Bonrepaux le deuxième ski, preuve que nous apprécions toutes ses demandes.

Un ski vole et s’écrase aux pieds de Tintin qui s’empresse de l’enfiler.

Tintin — Oh ! Merci, monsieur le Président ! Je ne vous demande pas le troisième…

La voix — Ce serait trop demander.

Tintin — C’est que je les ai montées au grenier.

Marette — Passéiste !

La voix — Mais qui est cet énergumène qui semble vous en vouloir… à mort.

Marette — Je suis le maire ÉLU de cette ville…

Tintin — … un village, tout au plus…

Marette — … qui vous accueille en mon nom… comme c’est la tradition. Sur ce point, Tintin et moi on est d’accord.

Il se lève. Son index droit est coincé dans le canon d’un fusil à un coup.

 

Tintin et moi on est d’accord

Pour siéger au gouvernement

Sur une chaise à deux pendants

De l’Ariège on est les cadors !

 

Pour vous donner un aperçu

De mon esprit fait pour penser

J’ vous propose un plan bien foutu

De l’Ariège on est les calés !

 

En France on est plutôt vieux jeu

Ce n’est un secret pour personne

On a du sel et c’est tant mieux

De l’Ariège on est les pouponnes !

 

La jeunesse a des yeux plus gros

Que nos entrailles pourtant pleines

Il faut corriger ce défaut

De l’Ariège on est les bedaines !

 

La Tradition ça a du bon

Car si on en pas souffert

On a connu des vrais couillons

De l’Ariège on est les pépères !

 

Ça fait longtemps qu’on est larbin

On a l’habitud’ de trinquer

À la santé des arnaqués

De l’Ariège on est les robins !

 

Moi j’ai pas construit de tunnel

Pas de pont pas de truc en dur

Mais j’ai l’outil pour que ça dure

De l’Ariège on est les plus belles !

 

Trigano fait des trous par terre

Pour empocher les droits d’ passage

Du coup on fait du remplissage

De l’Ariège on est les waters !

 

Alors on a pensé aux oies

Aux oiseaux qui passent dans l’air

C’est l’air du temps la mode en terre

De l’Ariège on est le kawa !

 

La voix — Un tunnel ! Des oiseaux ! Je me demande si l’Ariège n’est pas le département le plus… le plus…

Tintin et Marette — Le plus… ?

La voix —

 

Je suis d’avis c’est un précepte

Que ce département obtus

Mérite mieux que ce statut

L’Ariège a besoin d’un concept !

 

J’ai une idée et je l’accepte

J’ la soumets au gouvernement

Vous la trouverez en cherchant

L’Ariège a besoin d’un concept !

 

Tintin — Je ne dis pas non…

Marette — Je ne dis pas oui…

La voix — Oui, mais qu’en pense la statue ?

Marette — Oh ! Putain !

Tintin — Oh ! Misère !

Marette — Mais, Majesté, les statues ne parlent pas ! Ce sont des symboles qui parlent d’eux mêmes ! On n’entend rien, mais on comprend…

 

On n’entend rien mais on comprend

C’est le langage des statues

Trigano a choisi l’ tutu

Pour pouvoir le dire en plein vent !

 

Écoutez comme il est en nous

On dirait qu’il est plus vivant

Vivant que mort sur les genoux

Encor’ plus vrai d’être en plein vent !

 

C’est un poème un fair’-valoir

Durci au vent du méritoire

C’est sans effort qu’on peut le croire

Arrivé au sommet d’ la gloire

 

Je suis l’auteur de ce projet

Je n’ai aucune arrièr’-pensée

Pas un soupçon de promotion

Dans cet hommage en promotion

 

Tintin — Oui mais il est pas encore mort !

La voix — Faudrait savoir !

La Présidente — Une statue, ça a un sens ou ça n’en a pas ! Voilà !

 

Ça a un sens, ça veut rien dire

Faudrait savoir et on hésite

C’est ressemblant, il faut le dire

Et on le dit, mais le dir’ vite

Ça sert à quoi si ça veut dire

Que rien n’est dit en clair et vite ?

 

Je pose la question !

Marette — Et on n’y répond pas ! Je croyais qu’on s’était mis d’accord pour… pour…

Tintin — Pour ne rien dire ! Je vois…

La Présidente — Vous ne voyez rien ! Pfeuh ! Un tunnel ! Des oiseaux ! Moi je vise plus haut ! Et j’atteindrai ce sommet qui n’est pas un sommet de montagne, ni un sommet de bêtise. C’est déjà un sommet…

Tintin — … de l’orgueil !

La Présidente —

Un tunnel ! Des oiseaux !

Moi je vise plus haut

J’ai le sens de l’honneur

Placé en bas du cœur

Pour laisser de la place

Tout en haut d’ ma carcasse

Au vrai sens de la tra…

 

Tous — De la tra… ? Elle délire. Ce mot n’existe pas.

La Présidente — De la tri… ?

Tous — Connais pas !

La Présidente — Tru… ? Trop. Oui, c’est ça : trop !

Tous — De la trop ? C’est DU trop qu’il faut dire !

La Présidente — Dutro ! Dutrou ! Laissez-moi réfléchir à ce que je vais dire !

La voix — Enfin, bref ! Où voulez-vous en venir, madame la Présidente ?

La Présidente — Un tunnel ! Des oiseaux ! Moi… moi je vais construire un palais !

Tous — Un palais ? Un palais pas laid ?

La Présidente — Un palais en vrai !

Tous — Un palais pas faux ? Avec des défauts ?

La Présidente — Des défauts il n’y en aura pas !

Tous —

Un palais pas laid

Un palais en vrai

Un palais pas faux

Avec des défauts

Des défauts il n’y en aura pas !

 

Un palais d’justice

Pour que je subisse

Toute la sagesse

De la vengeresse

Du bon sens il n’y en aura pas !

 

Des jugements bons

Des bons sentiments

Des sentiments grands

Des faux jugements

Du bordel il n’y en aura pas !

 

Des médaill’ en vrai

Des fins dans l’honneur

Des débuts chiadés

Des ors prometteurs

Des promess’ il n’y en aura pas !

 

Des trahisons non

Des délations oui

Des compromissions

Des allégories

Yen aura et pour tous les goûts !

 

La voix — Eh ! Bé ! C’est pas encore changé ! Alors comme ça, vous allez construire…

La Présidente — … contrrrruirrrre !

La voix — Un palais… Vous n’aimez pas les tunnels ?

La Présidente —

J’aime pas les oiseaux non plus !

 

La voix — Non ! Non ! On ne vous demande pas de chanter ! Expliquez-nous ce que c’est qu’un palais…

La Présidente — Un palais…

Tous — Un palais en vrai…

La Présidente — Un palais c’est…

Tous — Un palais en faux !

La Présidente — Laissez-moi parler !

Tous — … dans le faux palais !

La Présidente — Non ! Dans le vrai palais…

Tous — … qui est sans défaut !

La voix — Laissez-la parler sinon le palais ne se construira jamais ! Alors, madame la Présidente… Puis-je voir les plans ?

La Présidente — On me les a… confisqués !

Tous — Confisqués ! Qui ? Nous ?

La Présidente — Tout le monde me les a confisqués ! Je suis victime de tout le monde…

Tous — … et pas parano !

La voix — Et pourquoi ?

La Présidente — Parce qu’ils sont jaloux !

Marette — S’il y a une chose que je n’ai jamais été c’est bien jaloux ! Ah ! Ça ! Jamais !

Tintin — Jaloux de quoi ?

La Présidente — Même Dédé m’a dit que j’étais pas faite pour ça !

La voix — Dédé Trigano ! Il a dit ça ?

Tous — On ferait peut-être bien de l’écouter, non ?

La statue frémit.

Marette — Dédé il a pas dit ça !

 

Dédé il a pas dit ça

Je suis témoin et pas faux

Les palais il ador’ ça

Dédé il a pas l’air faux !

 

Sa statue fera d’ l’effet

Dans un vrai ou faux palais

Le doigt levé à l’entrée

Pour lever à ma santé…

 

Tous — Lever quoi ?

La Présidente —

On lèv’ rien dans un palais

Ce n’est pas conçu pour ça

Du moins pas dans mon palais

Dont le principe est la tra…

 

Tous — La tra… ?

La statue s’impatiente.

Tintin

Je creus’rai dans ce palais

Un tunnel avec mes mains

Pour enterrer les secrets

De l’enfance de Tintin

 

La Présidente —

Je vous ai pas demandé

De foutr’ le bordel chez moi

Les secrets je les connais

Je vous donn’ ma langue en bois !

 

La statue bouge.

La statue — Ce palais, c’est moi qui le construirai !

Tous — Comme ça a l’air vrai !

La statue — Parce que je suis un spécialiste en palais ! Et en vrai !

La Présidente — Mais je m’y connais moi aussi ! En palais vrai, en palais faux, j’ai le sens du palais très aiguisé, moi !

La statue — Il est peut-être aiguisé mais vous n’avez pas le pognon !

Tous — Elle n’a pas le pognon…

La Présidente — Oui, mais j’ai la Loi de mon côté ! Et je m’en servirai si vous osez…

Tous —

Tra ! Tratratra ! Elle est tra… Elle est capable de tout

Attention au pognon, dans sa robe ya un atout !

Un atout ! Toutoutou ! Dans le suaire un atout

Un toutou de l’atout et elle est un bon toutou

Un toutou de l’État tatata et tout et tout

Tratratra … Attention le pognon ce n’est pas tout !

 

Marette — Miracle ! Miracle ! La statue a bougé ! Elle est vivante ! Vive saint Hubert ! Qu’on amène les chiens !

La voix — Ma foi ! Je l’ai bien vu bouger !

Marette — Mon foie ! Je vous le dis !

Tintin — Une illusion de foire au trône !

Marette — Ya pas plus de foie au trône que de beurre en poche ! Elle a bougé et… et elle parle ! Elle parle la même langue que nous ! Quelle réussite à Mazères ! L’argent n’explique pas tout ! À genoux, mécréants ! Jetez-vous par terre : elle va marcher !

 

Quelle réussite à Mazères !

Où on fait parler les statues !

Bénis soient-ils les chiens qu’on tue

Par imperfection forestière !

Qu’ils pardonnent à nos fusils

Les confusions de point de mire

On a bien tous les bons outils

Oui mais de là à s’en servir

Pour remplacer nos bons fusils

Non ce n’est pas demain la veille

Nous sommes trop traditionnels

Et là devant cette merveille

Au bon curé on en appelle

 

Viens-y curé au cul béni

Pour jeter de l’eau à la pelle

Sur ce grandiose circoncis !

 

Ça fait des ans que je répète

Que la raison est du côté

De l’eau bénite ensemencée

En toute saison et branlette

Qui a raison c’est le Marette

Avec sa croix en bandoulière

Et à l’épaule sa musette

Avec le drapeau en travers

Des fois il est un peu pompette

Mais c’est toujours pour la bonn’ cause

Un coup dans l’ail’ c’est une chose

Mais dans l’idée ce n’est pas bête

Surtout que la faute est à elles

 

Viens-y curé au cul béni

Pour jeter de l’eau à la pelle

Sur ce grandiose circoncis !

 

Boire ou conduir’ faut pas choisir

En matière municipale

Car bon sang ne saurait mentir

Dans les urnes électorales

Ce que je dis c’est symbolique

Ne le refaites pas chez vous

Mais sur le domaine public

Un petit coup avec Loulou

Ça n’aura pas de conséquences

Sur la santé organisée

Par le gouvernement de France

Qui là-dessus a son idée

Solidaire je le rappelle

 

Viens-y curé au cul béni

Pour jeter de l’eau à la pelle

Sur ce grandiose circoncis !

 

La Résistance et les bonbons

Ça a du sens pour les honneurs

On est pas fiers de ses harpions

Mais de ce qui a d’ la valeur

Et là je deviens hermétique

Pour éviter qu’on me procède

On me connaît c’est pas la merde

Qui fait de moi l’oiseau unique

Amateur de chên’ et de gland

Jamais donneur jamais poussif

Mais j’ai attendu trop longtemps

Pour me la mettre dans le pif

Et de ce chien manquer l’appel

 

Viens-y curé au cul béni

Pour jeter de l’eau à la pelle

Sur ce grandiose circoncis !

La statue

Du Commandeur j’ suis la statue

Ce qu’à vous dire je me tue !

Marette —

Fais attention en descendant !

Vite une échelle et un bâton

Le Commandeur est en mission

Mais pour les ail’ il est feignant !

La statue

C’est en tutu que je me tue

Turlututu chapeau pointu !

Marette —

Le principe est sans exception

Que je suis celui qui siphonne

Que toi tu es le biberon

Ne mélangeons pas les personnes !

 

La Présidente — Il est complètement beurré, oui !

Tintin — Trigano ! Beurré ? Ah ! Je veux voir ça de près !

Marette — Qui a mis du désinfectant dans le plâtre ?

Garde — Oui, mais à sa demande. Il avait peur que la provenance de ce plâtre lui communique une maladie de la peau. J’ai fait ce qu’il a dit ! J’ai dilué au désinfectant !

Marette — Il ne faut jamais faire ce qu’il dit quand il a bu. Il a pas l’habitude… comme moi !

Garde — Mais il n’avait pas encore bu !

Marette — Oui, mais il allait le faire ! Et par votre faute. Que va penser monsieur le Président d’une statue qui prend vie dans un tel état ?

La voix

À Mazèr’ je n’en pense rien

J’ai l’esprit en carafe et rien

Ne me vient à l’esprit si rien

Ne me distrait mine de rien

 

La Présidente — Monsieur le Président fait des vers… ironiques !

La voix — Et j’aime qu’on les apprécie à leur juste valeur.

La Présidente — Ce n’est pas parce qu’ils sont justes qu’ils ont de la valeur !

La voix — Ce n’est pas parce que ça a de la valeur que c’est juste !

Marette — Ne disputez pas le Président de la… Chose publique…

La Présidente — De la chose !

Marette — Eh ! Bé ! Oui ! Chose ! On l’appelait aussi… Tintin ! Comment on l’appelait ? J’ai un trou.

Tintin — Pour un trou, c’est un trou !

La Présidente — Tandis que moi… un trou me rendrait… comment dire… ?

Tintin — Ordinaire !

La Présidente — Voilà ! C’est ça ! Ordinaire ! Et je ne le suis pas ! Et vous savez pourquoi ?

Tintin — On croit le savoir, mais je suis sûr que c’est pour une autre raison…

La Présidente — Vous avez raison… pour une fois. Regardez ma robe…

Tintin — Pour une robe, c’est une robe ! Noire… ample… une esthétique de sac poubelle, mais à l’endroit !

La Présidente — Vous voulez dire : à l’envers ?

Tintin — Voilà ! Une robe à l’envers et un sac poubelle à l’endroit. Ou l’inverse. Je suppose que ça ne change pas le sens…

La Présidente — Mais vous ignorez tout de ce sens… creuseur de tunnel !

Tintin — Ah ! Pardon ! Je m’y connais en… revêtement institutionnel !

La Présidente — Vous n’y connaissez rien ! Les généraux taillent leurs costumes dans la bavette de leurs enfants, moi j’ai taillé le mien dans le suaire…

Marette — Dans le suaire ?

La statue —

Pour l’échell’, c’est quand vous voulez…

La Présidente — Oh ! Pas celui auquel vous pensez, qui est un faux. Moi, la Prrrrésidente, je ne taille pas dans le faux !

Marette

Ya du vrai dans le faux du vrai

Et du faux dans le vrai du faux

Rien n’est simple et il en faut

Faut du faux du vrai de vrai.

 

La Présidente — Je ne vous permets pas de plaisanter à propos de mon suairrrre !

Marette — Oh ! Vous connaissez mon attachement aux valeurs républicaines.

Tintin — Il est très attaché à tout ce qui a de la valeur, le Marette…

Marette — Et aussi aux principes… comme la liberté de consommer de la drogue si s’est autorisé.

Tintin — Il ne faut pas en abuser. Comme de la fraternité.

Marette — Reste la question de l’égalité qui pour moi est une énigme.

La Présidente — Nous sommes égaux en droit. Et je me charrrrge de l’accès !

Tintin — Comme dans le métro. Je prenais le métro…

Marette — Mon œil !

Tintin — Tu prends bien le train à l’œil, toi !

Marette — Quelle jalousie !

La Présidente — J’aimerais bien qu’on m’écoute…

La statue — Moi aussi ! Je suis jamais monté aussi haut…

La Présidente — Le suaire…

Marette — … le sein au suaire…

La Présidente — … c’est celui…

Marette — … que j’ai dansé dans mes bras !

La Présidente — C’est celui du sauveur de la France ! Je n’en dirai pas plus…

Tintin — C’est ambigu… Je n’ai pas l’habitude. Entre les deux, ma perspicacité balance…

Marette — C’est bien un comportement de gauche !

 

Moi, je suis clair :

c’est le suaire

du Général !

 

La Présidente — Vous n’en saurez pas plus.

Tintin — Il suffit de compter les étoiles…

Marette — La différence est énorme ! 7 moins 2 ça fait…

Tintin — Ça fait neuf !

Marette — Il sait pas compter ! Un député qui sait pas compter ! Il est de gauche ! Il confond l’addition avec la soustraction ! Qu’il est con ! Qu’ils sont cons !

Tintin — C’était un jeu de mots !

Marette — Jeu de mots, jeu de conauds ! J’y joue pas, moi ! Je joue qu’avec les mains. Et attention ! Je touche mais ne prends pas, hé !

Tintin — Une légende qui s’éteint…

La Présidente — Ça ne vous imprrrressionne pas, monsieur le Président !

La voix — Ça me fait des choses, mais je sais pas quoi !

Marette —

Ça me fait des chos’

Mais je sais pas quoi

Et j’en suis tout chose

Ah ! Ça c’est tout moi

Je ne connais pas

Et je veux connaître

Je ne trouve pas

Alors je veux l’être

 

Je me demande parfois

Si je suis bien de Mazères

Si je suis fait pour vous plaire

Si je suis bien chez moi !

 

Je suis comme avant

Et comme demain

Je n’ai pas la main

Mais je suis devant

On dirait que j’ai

Du poil au menton

Mais c’est le talon

Que j’ai dans le pied !

 

Je me demande parfois

Si je suis bien de Mazères

Si je suis fait pour vous plaire

Si je suis bien chez moi !

 

Je me tourneboule

En buvant un coup

Et j’en perds la boule

En voyant le trou

Je ne sais plus si

C’est demain la veille

Je m’ fais du souci

En cueillant la treille

 

Je me demande parfois

Si je suis bien de Mazères

Si je suis fait pour vous plaire

Si je suis bien chez moi !

 

À la fin je coupe

J’en ai par-dessus

Le dos de la coupe

Et du pied en plus

Je sors de la niche

Avec mon nonos

Ah ! Je suis fortiche

Quand je l’ai dans l’eau

 

Je me demande parfois

Si je suis bien de Mazères

Si je suis fait pour vous plaire

Si je suis bien chez moi !

 

La statue — Pour l’échelle, il faut faire une demande écrite ? Parce que les tunnels, les gravières et les palais, je connais ! J’en ai fait plein ! Ça n’a donc plus aucun intérêt… pour moi ! J’ai des projets plus ambitieux que ça !

La Présidente — Que ça ! Mon palais serait un… ÇA !

Tintin — C’est Lacan qui le dit…

Marette — C’est là quand on le dit !

La voix — Je suppose que cette excellente statue, en l’absence de son prestigieux modèle, est animée de l’intérieur par un ingénieux mécanisme…

Marette — Pour être ingénieux, c’est ingénieux !

Tintin — On ne se moque pas d’un Président… de gôche !

Marette — Surtout qu’à l’intérieur, il doit avoir chaud, le mécanisme !

Garde — Il est à poil ! Il est pas beau, hé ! Mais avec le plâtre, on s’y fait.

La voix — Est-ce que c’est… programmé ?

Marette — Vous voulez dire avec un ordinateur… ?

Garde — Un ordinateur en chair et en os !

La voix — L’exception française ! Je vois !

Garde — Heureusement que tu ne vois pas tout, gauchiste !

La voix — Cette statue est donc capable de réagir à un événement programmé d’avance. Je n’ai jamais inauguré ce genre de statue. J’avoue que ça me fait un peu peur.

Marette — Que voulez-vous ? À Mazères, on aime la nouveauté. Et on la veut nouvelle, hé ! Du jamais vu sinon on veut pas voir. Allez ouste les choses du passé !

Tintin — Tu te contredis, Loulou ! Tu craches dans ta soupe ! J’ai besoin de toi pour le Ministère de la Tradition !

Marette — Quand j’ai bu, faut pas me donner le micro, mais comme je le prends de moi-même, il faut me supporter… avec mes petits défauts de consommateur de la drogue institutionnalisée ! Je suis bête, mais pas fou.

La voix — Je crois que la statue réclame une échelle. Est-il bien nécessaire qu’elle descende ? Je peux l’inaugurer sans la déranger.

Marette — Mon petit doigt me dit qu’elle a envie de vous serrer la main.

La voix — Elle est programmée pour ça ! Merveilleux !

Tintin — La technologie ariégeoise.

 

On a un parc où on la stocke…

 

On sait plus quoi en faire. Alors des fois, on fait.

Marette — On va quand même essayer de pas trop en faire, parce que s’il est Président de la Chose publique, c’est qu’il est pas aussi con que nous. Faut l’admettre !

La voix — Ne vous dérangez pas, monsieur Trigano ! Je peux l’appeler par son nom ? C’est programmé ?

Tintin — On a pensé à tout, même aux plus grosses conneries.

Marette — À tout, je suis pas sûr. Quand ça se met à beuguer, ces choses-là, ça beugue au-delà de toute espérance !

La voix — Ça a un air de Don Juan. À la fin. Quelque chose de sinistre ! Que ça bouge, c’est bon pour la technologie, mais pas pour l’esprit. Vous n’avez pas autre chose à inaugurer ? Elle ne parle plus…

Marette — Elle est programmée pour arrêter de faire des conneries avant que ça devienne vraiment impossible à gérer.

La voix — Quelle technologie !

Tintin — Ah ! Bé ! Oui ! Hé ! On nous a sucré le textile, les minerais, le carton, et j’en passe ! Alors on s’y est mis et voilà le résultat : de la technologie !

Garde — En chair avec des osses !

Marette — Je dirais même mieux : de la technologie… IN-VEN-TÉE !

Tintin — Heureusement que je siège plus à l’Assemblée. Ces Parisiens ont l’art de vous poser des questions que, sans technologie, on sait pas quoi répondre. Démerde-toi, ma petite… papa m’en voudra pas.

Il est passé par là lui aussi…

La Présidente — À mon avis, il… elle est bloquée. J’entends comme un bruit de dents de greffière. Il a des dents, le Dédé ?

Marette — Putain s’il a des dents !

Tintin — Des dents en or. Comme ça, quand il te mord, tu t’infectes pas. Regardez le Marette. Mordu jusqu’au sang et comme si de rien n’était. Des traces oui, mais de la fièvre, tintin ! Même avec un thermomètre dans le cul, il a l’air normal ! Heureusement qu’il peut plus tirer ! Avec un doigt dans le c… canon, il fait péter le fusil !

Marette — Qu’est-ce qu’il a dû raconter comme conneries en commission, celui-là !

La voix — En tout cas, la statue de notre héros de la Résistance ne bouge plus. Mais je ne veux pas croire à une panne. J’ai foi en Foix !

Marette — Ouais, oh ! Je me pâme à Pamiers, à Lavelanet, je me lave le nez, et à Mazères je macère ! Des comme ça, j’en pète une par jour et sans faire de tache.

Colonel — On pourrait passer au ruban…

Marette — Té ! Otro qué tal ! Qu’on ne me parle plus de ruban !

 

Celui-là, si c’était permis

Il ferait plus de poésie !

 

Vous avez les ciseaux ?

Colonel — Mais il est déjà circoncis ! Depuis tellement de temps que ça doit plus se voir.

La voix — Le colonel fera ça très bien à ma place. Donnez-lui les ciseaux.

Colonel — Je vous préviens… Je n’ai jamais circoncis ! Même sous les drapeaux.

La voix — Je vous explique…

Marette — Ne lui expliquez rien et venez couper le ruban (ah ! si on pouvait lui couper la langue !) pour qu’on se déplace enfin dans des lieux plus propices à la consommation des drogues constitutionnelles.

La voix — C’est que… voyez-vous, monsieur le Maire… j’ai mal au dos ! Je suis venu en voiture. C’est loin Paris. Vous savez que j’habite à Paris maintenant ?

Marette — Plus pour longtemps… On va vous pousser. Comme Roosevelt à Yalta. Laissez-vous faire. On a l’habitude de pousser la gauche. On fait ça très bien.

La voix — Le colonel sera déçu… Je ne voudrais pas…

Marette — Il est jamais déçu. Il a passé l’âge de se rendre compte de ce qui lui arrive. Et peut-être même qu’il est dangereux avec des ciseaux dans les mains. Vous êtes venu pour couper, coupez !

Marette s’approche du trône, hésite, froisse le papier de l’effigie, regarde autour de lui, incrédule.

Marette — J’ai bien bu, d’accord, mais de là à me tromper de président, il y a loin ! Ceci… ceci n’est pas le Président ! Je suis la dupe de quelqu’un ! De ce… ruban… !

Colonel — Le ruban se moque de vous ? Mais, mon ami, c’est un ruban ordinaire. Avec des ciseaux, je peux le couper sans difficulté. Ensuite…

Marette sort un briquet de sa poche et l’allume.

La voix — Ça devait mal se terminer.

Marette — Encore une et je passe à l’action !

La voix

Ça devait mal se terminer

L’amour à deux ça ne dur’ pas

On croit aimer pour la durée

Mais le temps c’est pas fait exprès

Je pourrai jamais expliquer

À nos  futurs aréopages

Ce qui inspira ce voyage

Au pays des au pays des

Des flocons et de l’orpaillage

 

Mais quand l’amour vous prend aux tripes

On se conduit comme des gosses

On ne sait plus si c’est la grippe

Ou le bilan d’un vain négoce

Arrivé en haut de la tour

On a des envies d’ redescendre

A la hauteur des billets tendres

Et passe un jour et passe un jour

En paillett’ un beau troubadour

 

Le temps est venu de passer

Passer du temps à comparer

Les résultats des analyses

Avant de faire la valise

Ça fait du bien de paresser

De croire encore à un roman

De mijoter de beaux projets

En attendant en attendant

Que le temps passe au blanc cadran

 

Les jours les nuits catimini

Huis-clos où marginalement

La lenteur se change en ennui

Comme les attentes d’antan

Et rien ne vient à point pourtant

À qui attendre est devenu

Un automatisme du temps

On ne sait plus on ne sait plus

Si on a satisfait l’enfant

 

Marette

Danse et mime :

 

Tra lalala la la la la

Tru lululu lu lu lu lu

C’est de ma gueul’ qu’on s’est foutu

Et moi qui l’ai dans le baba

Une allumette sur la Terre

C’est pas grand-chose à retourner

À l’envoyeur et ses papiers

Et pourtant c’est et pourtant c’est

Exactement ce que je fais !

 

Il met le feu à l’effigie.

Colonel — Mais enfin, mon ami, ce n’est pas la Saint-Jean !

Marette — Oups ! Je croyais.

Colonel — Il s’appelait François !

Marette — Comme Premier ?

(rideau)

Au plâtre citoyens !

Gâchez votre existence !

Plâtrons, plâtrons !

Que Trigano

Abreuve nos silences !

 


 

ACTE V

Même endroit. La statue de Trigano est en place sur son piédestal, conchiée par une multitude d’oiseaux qui volent dans tous les sens (suspendus à des fils), une forêt d’oiseaux ! De la merde partout. Une fenêtre de la mairie est ouverte. En sort le gosse qui se méfie.

 

Scène première

Le journaliste et le gosse, voix du garde

Gosse

Ô merveilleux jardin !

Moïse et Jésus sont passés par là…

Pourquoi pas Mohammed ?

 

Il descend lentement le long du mur. Arrive le journaliste avec son vélo la « Dépêche ».

Journaliste — Ah ! Maudit soit le petit voleur de bien ! Je te prends la main dans le sac !

 

C’est Marette qui va être content.

 

Gosse — C’est pas bon pour ton travail de journaliste d’arrêter les voleurs ! Et puis je n’ai rien volé, j’ai juste fait un tour…

Journaliste — Et le sac ! Il sert à rien le sac peut-être ?

Gosse — Il est vide comme ta conscience.

Journaliste — Tu diras ça aux gendarmes, voleur ! Au voleur ! Au voleur ! On assassine les biens publics et la Tradition !

Gosse — Le major Durand m’a bien précisé que chiper n’est pas voler !

Journaliste —

Il est bien bon l’ major Durand !

 

Mais l’effet est le même : quand on revient chez soi, il manque des choses ! Et pas une, parce que ton sac est grand. Ouh ! Qu’il est grand ce sac ! Jamais je n’ai vu un sac aussi grand. Et plus grand est le sac, plus grand est le voleur. J’appelle Marette qui appellera les gendarmes qui appelleront le Parquet qui appellera la Justice qui appellera la prison qui appellera la pitié ! Il n’y a pas d’autre procédure !

Il compose le numéro et attend, empêchant le gosse de s’enfuir.

 

Il n’y a pas d’autre procédure

La société a ses principes

Avec l’enfant faut être dur

Le faire payer quand il chipe

Chipe nos bons biens mérités

Fait un trou dans la maisonnée

Ce qui provoque chez l’aîné

Un traumatisme en vérité

 

Ah ! Ah ! La vérité n’appartient point

Aux enfants et aux faux témoins !

 

Quand on a mis la main dessus

Cet exempl’ de méchanceté

À tuer faut pas hésiter

La semence et le sang et plus

Pour les méchants pas de pitié

À moins qu’ils associent en eux

Sacrilège et fatalité

Ce qui peut adoucir nos nœuds

 

Ah ! Ah ! Les pendus ont bien de la veine

Qu’on soit croyant et à la peine !

 

Mais si vraiment ya rien à faire

Pour ramener les noirs moutons

Dans le bercail des bons pépères

Faut de la poigne et des prisons

Au bon Marett’ faut les confier

Il s’y connaît en volatiles

Pour avoir étudier de près

De la face le côté pile

 

Ah ! Ah ! Faut pas nous prendr’ pour des neuneus

De la morale on est les dieux !

 

Si d’aventure il arrivait

Malgré les précautions d’usage

Que votre intérieur soit pillé

N’hésitez pas à faire usage

De Marette les théories

Sur le plan d’ la sécurité

Il a travaillé le sujet

En f’sant la guerre à l’Algérie

 

Ah ! Ah ! Nos héros sont l’indication

Qu’on a raison d’avoir raison !

 

Gosse

Oh ! Qu’il est riche ce jardin

Avec ses fruits et ses bénefs

Pourquoi ne pas y mettr’ la main

Histoir’ de donner du relief

Aux repas et aux conditions

De l’existence et de sa paix

Je saurai l’ faire avec passion

Si on me laiss’ grandir en paix

 

Ah ! Ah ! Ce n’est pas un’ question de temps

Mais il en faut beaucoup d’ l’argent !

 

On entend le bruit de décrochement du téléphone.

Garde

Je suis bien le garde champêtre

Et ceci est mon répondeur

Parlez mais sans esprit frondeur

Je ne supporte pas les êtres

Qui trouvent qu’au fond c’est justice

De m’avoir enlevé les fonds

Pour demeurer de la police

Un garde avec de la fonction

 

Ah ! Ah ! C’est pas bon pour la mise au pas

Des enfants qui n’ont pas d’ papa !

 

Journaliste — Mais où est-il passé ce garde municipal ?

Gosse — Il est repassé du municipal au champêtre. Il a retrouvé sa véritable nature, le garde !

Journaliste — Il n’empêche que tu es un voleur et que je suis un vrai témoin !

Gosse — Tu n’as rien vu ! Tu supposes parce que j’ai la couleur de l’emploi. Tu n’es qu’un délateur ! Ce qui fait une grosse différence avec le journalisme !

Journaliste —

Tu n’as pas l’âg’ de critiquer

Les choses plus grandes que toi

T’ as pas l’âg’ prévu par la Loi

Pour de la prison mériter !

Ce que j’en sais je l’ai appris

Et comme je suis bon pioupiou

À la Dépêche je fais tout

Et dans les coins je sens l’ pipi

 

Ah ! Ah ! Un bon papier c’est bien torché

Pour les vieux cons c’est le hochet !

 

On n’a pas tous les jours l’occase

D’analyser de près les faits

Il faut de l’actualité

Pour qu’ la Dépêche ait pas l’air nase !

La vie se passe en footballeurs

En menus détails de la cuisse

Avec des fois des p’tits voleurs

Qui n’ont besoin que d’ la Justice

 

Ah ! Ah ! Entre la balle et la balance

Le cœur n’hésite pas en France !

 

Entre Bousquet en tablier, avec une pelle dans une main et un sac dans l’autre.

 

Scène II

Les mêmes, Bousquet

Gosse — Me voilà joli !

Journaliste —

Ce garnement est un voleur

Je l’ai pris la main dans le sac

C’est une grave atteinte aux mœurs

La Dépèch’ va faire un tabac

Sous ma plume ce fait notable

Va prendre une ampleur nationale

Du coup je passe du banal

À l’exemplaire véritable

 

Ah ! Ah ! Je tiens les honneurs par la queue

Moi qui l’aie toujours manquée d’ peu !

 

Bousquet — Je m’en fous ! Qu’est-ce que tu as volé ? Des sous ?

 

Des sous yen a pas

Yen a plus qu’ pour les salauds

De l’honneur non plus

On est bon pour faire le saut !

 

Des rois c’est pas moi

Et c’est pas papa non plus

Il faut s’ lever tôt

Des érections yen a plus !

 

Des oies ça manqu’ pas

Faut pas leur tirer dessus

J’ai un bon fusil

Mais les coups ça ne part plus !

 

L’été on est fou

Mais au printemps on tir’ plus

L’hiver il fait chaud

Mais le soleil n’en a plus !

 

Des sous yen aurait

Si j’ pouvais encor’ bander

Mais j’ai l’arc en berne

Et le drapeau fait des pets !

 

Quelle merde !

Tout en chantant, il ramasse la merde des oiseaux.

Journaliste — Cet enfant est tout de même un voleur !

Bousquet — Eh ! Bé ! Moi je le suis plus. Et depuis que je vole plus, je suis malheureux !

Gosse — C’est que avez cru voler, mais c’est pas si facile, même quand le jardin est merveilleux…

Bousquet — Je sais ce que je dis ! Celui qui n’a jamais volé ne peut pas comprendre ma souffrance.

Journaliste — Je n’ai jamais volé !

Gosse — Pas même un petit fait... un tout petit bout de fait de rien du tout que c’était pas un fait tellement il était petit ? Mais c’était pas ton fait ! Et tu l’as volé !

Journaliste — Oh ! Oh ! Avec des généralités, on peut croire qu’on dit vrai, mais ce qui est général n’atteint pas le particulier que je suis.

Bousquet — Vous la trouvez comment la statue, vous qui avez du nez ?

Journaliste — Eh ! Elle est pas mal.

Bousquet — Elle attire les oiseaux. Du coup, au Domaine, ils viennent plus.

Gosse — C’est plus amusant ici ! Pour voler… pour chier… etc.

Journaliste

Exhibant un appareil photo.

Té ! Je vais faire une photo, mais sans la merde. La rédaction m’a confié ce petit bijou qui est capable de vous supprimer la merde même si il y en a beaucoup comme c’est le cas ici à la mairie de Mazères.

Bousquet — Putain ! Vous avez une sacrée confiance dans la technologie !

Gosse — Je peux être sur la photo ?

Bousquet — Comme tu es une merde…

Journaliste — Mais c’est le sujet : « Un journaliste de grande expérience locale surprend un voleur en bas âge qui ressemble à une merde mais qui n’en est pas une : la preuve ! » Et on te voit sur la photo.

Bousquet — Dans la merde d’oiseau que j’arrive pas à nettoyer. Mais qui leur donne à bouffer, à ces voleurs !

Au Domaine, on n’a plus de fonds…

 

Gosse — C’est si bon de voler…

Bousquet — Eh ! Bé ! Je vole plus. Je te laisse la place.

 

Ya plus de sous.

Tu risques rien.

 

Les socialistes, que j’ai failli en devenir un en épousant le Président de la République — un vieux rêve d’enfance ! — les socialistes nous prennent tout, même l’envie de voler !

Journaliste — Vous n’y arriverez jamais… Je veux dire… avec cette merde qui tombe du ciel…

Bousquet — Elle tombe du ciel mais sans intervention divine ! Dieu est au-dessus de tout, comme l’était François…

Journaliste — Et où il est passé celui-là ?

Gosse — Marette y a foutu le feu ! Une torche vivante !

Bousquet — Eh ! Non ! François, il était aux WC.

Journaliste — Aux WC ? Mais qu’est-ce qu’il y faisait ?

Bousquet — Du tourisme ! Quand on arrive à Mazères et qu’on est pas de là, c’est ce qu’on a envie de faire, du tourisme. Alors il en faisait…

Journaliste — Dans les WC ?

Gosse — Si j’étais vous, monsieur Bousquet, j’insisterai pas… Il écrit pour les vieux, mais pas les vieux qui en ont bavé, les vieux qui en ont fait baver aux autres et que ça les fait chier de plus avoir la force, tellement qu’ils se précipitent tous les matins sur la Dépêche gratuite qui attire du monde comme ça, avec des gouttes d’actualité locale et des gouttes d’autre chose…

Journaliste — Tu ne deviendras jamais journaliste si tu n’es pas clair ! Il faut être clair pour exercer ce métier en professionnel.

Gosse

Mimant un vieux :

 

Gouttes de l’actualité

Gouttes tombées de la Dépêche

Allons il faut qu’on se dépêche

Le Ricard va bientôt manquer

 

Quoiqu’à notre âge les mélanges

C’est risquer de trop s’y risquer

Goutte impossible à refouler

Passe le temps passent les anges

 

Un petit voleur coloré

A fait main basse sur la ville

Dans son grand sac on a trouvé

   On vous le donne dans le mille —

 

Des preuves que c’est un voleur

Qu’il a pas l’esprit bien formé

Et qu’il est temps pour lui d’aller

Vite se faire voir ailleurs

 

Petit voleur de la Dépêche

En matière de lois anciennes

Il ne faut pas vendre la mèche

Oui avant de l’avoir fait tienne

 

Pour voler il faut être oiseau

Avoir des ailes pour tirer

Et quand il faut faire le beau

Comme un bon chien donner le pied

 

Journaliste — Ça ne suffira pas ! Des mots ! Des mots ! Des mots ! Il en faut plus pour convaincre la Justice qu’on l’a pas fait exprès ou qu’on a subi de mauvaises influences !

Entre la Présidente.

 

Scène III

Les mêmes, la Présidente

La Présidente — Il s’en passe des choses à Mazères ! C’est vous, monsieur le journaliste, qui les inventez ? Ou c’est de la vérité vraie ? On m’appelle, je viens. Et je ne viens pas pour rien !

Journaliste — C’est cet enfant ! Il cite Kateb Yacine ! Et compose des vers de son cru !

La Présidente — Et bien entendu, ce sont des vers mauvais ! Je rappelle, à toutes fins utiles, que faire des mauvais vers n’est pas interdit par la Loi, c’est même encouragé, mais que les faire mauvais, c’est un délit ! Approche !

Gosse — Mes vers sont mauvais, madame, je le reconnais…

La Présidente — … Prrrrésidente… madame la Prrrrésidente….

 

Sinon je ne garantis pas

La qualité du jugement !

 

Gosse — Madame la Prrrrésidente !

La Présidente — Ainsi tu reconnais que tes vers sont mauvais !

Gosse — Ce sont de mauvais vers…

La Présidente — Et qui dit que ce ne sont pas des vers mauvais ? C’est toi qui le dis… ou c’est moi ? Réponds à cette question difficile !

Gosse — C’est vous ! C’est vous ! Je le reconnais ! D’ailleurs ici on se fiche des vers que je fais ou ne fais pas selon votre bon vouloir. Dans ce sac…

Journaliste — Oui, le sac !

Bousquet — Délateur ! (en aparté) Avant de ne plus être un voleur, j’étais aussi un délateur. Avec des ailes, c’est facile. Je le conseillais à tout le monde. Je ne m’y aviserais pas maintenant qu’on m’a coupé les ailes et que je ne peux plus voler sans risquer de me casser la gueule…

La Présidente — Qu’est-ce qu’il y a dans ce sac ?

Gosse — Des sacs !

Bousquet — Des sous yen a pas ! Où les as-tu trouvés !

Gosse — Derrière.

Journaliste — Derrière quoi ?

Gosse

Derrièr’ Marette ya une poche

Qu’on appelle la revolver

Pour en savoir plus on approche

En clignant d’ l’œil il faut le faire

 

En regardant d’encor’ plus près

On se demande d’où ça vient

C’est du tout bon ça ne sent rien

Et rien n’interdit d’y toucher

 

Comme il est souvent occupé

Avec le devant d’ sa personne

Mettre la main dans ce fessier

Est un p’tit jeu d’enfant en somme

 

Moi je savais pas que les grands

S’enrichissent par le derrière

Parc’ que quand on les a devant

On a l’impression d’ bons pépères

 

Ce n’est qu’une impression je sais

La différence d’âge explique

Que tous les rapports se compliquent

Quand on se côtoie de côté

 

À ce niveau de mon procès

Je n’entre pas dans les détails

Je mets la main dans ces entrailles

Et je deviens voleur de faits

 

La Présidente — Alors comme ça, tu as volé des faits !

Journaliste — Je note ! Des faits volés dans la poche revolver de Marette ! Oh ! Que c’est un beau titre ça ! Comme ça va intéresser !

 

Comme c’est un bon titre ça !

Comme ça va intéresser

Et concurrencer la télé

Ce petit voleur m’aura pas !

 

C’est pas des sous

C’est que des faits

Des faits en tout

Pour les pépés

 

Il m’aura pas avec ses sous

Des sous yen a pas pour tout l’ monde

Les faits c’est chouette et ça abonde

Quand on sait ce qu’on sait en tout !

 

Les pépés c’est

Bon pour le style

Je tombe pile

Et c’est bien fait !

 

Je vais vous mettr’ tout ça en forme

Avec une photo de genre

Je ne sortirai pas d’ la norme

Pour pas choquer les bonnes gens

 

Les bonnes gens

C’est du tout cuit

C’est de l’argent

Et du pipi !

 

J’ai le style au j’ai le style au

Style au beau fixe en ce moment

Et c’est pas un petit coco

Qui va changer cet évèn’ment

 

Vive Pétain

Vive de Gaulle

Vive l’alcool

Et le bon vin !

 

Je m’explique : l’alcool, c’est de  Gaulle et le bon  vin c’est Pétain. C’est de l’allégorie, comme le vin et le pain.

 

Vive Pétain

C’est du bon pain

Vive de Gaulle

C’est de l’alcool

 

Je fais aussi de la pédagogie journalistique….

La Présidente — Vous êtes prêt à écrire n’importe quoi pour vous faire mousser !

Journaliste — Je mousse,  je le reconnais ! Mais vous faites quoi quand on vous mouille ?

 

Ah ! Si j’avais de bonnes couilles

J’ n’hésit’rais pas à dir’ tout

Ce que je sais sur tout surtout

Ce que vous fait’ quand on vous mouille !

 

La Présidente — Il ne pleut pas sur le palais !

Journaliste

Il ne pleut pas sur le palais

C’est le palais qui pleut en toute

En toute occasion de parler

De ce que vous fait’ quand il goutte !

 

La Présidente — Ce ne sont pas des gouttes mais des seaux !

 

Journaliste —

Au palais des goutt’ et des seaux

J’ai mes entrées mais sans trompette

C’est pas comme le vieux Marette

Qui a la médaille qu’il faut !

 

La Présidente — Ma médaille je la donnerai à personne !

Journaliste

Les médailles c’est personnel

Ça se prend c’est pas pour donner

Ça vous donne un air solennel

Et on le prend avec fierté

 

On peut se la mettre où on veut

Ça ne changera pas le sens

Sens du museau ou de la queue

C’est bon en toutes circonstances

 

Avec un ruban…

 

Entre Marette.

 

Scène IV

Les mêmes, Marette

Marette — Qu’on ne me parle plus de ce ruban !

La Présidente — Mais enfin, Loulou ! Sans le ruban, vous faites comment !

 

Sans le ruban

Vous fait’ comment

Pour accrocher

Dans la fierté

Tambour battant

Au tralala

L’honneur et la

La la la la ?

 

Gosse — La quoi ?

Marette — Il est bien temps que t’en soucies, petit voyou ! Rends-moi ce que tu m’as pris !

Journaliste — Mais il a pris que des faits et il me les a donnés ! Ils sont à moi maintenant !

La Présidente — On ne vous fera rien si vous les gardez et surtout si vous me demandez conseil !

Marette — Il sait bien ce qu’il m’a pris ! Et ce ne sont pas des faits ! Qu’est-ce qu’il en ferait, des faits, puisqu’ils sont couverts par la prescription !

Journaliste — La Presse scri… scri... J’en ai jamais entendu parler, et pourtant je suis au fait !

GosseAs tu vu la capote, la capote,

As tu vu la capote au père Marette ?

Elle est faite la capot’, la capote,

Elle est faite avec des faits faux en fait.

As tu vu la capote, la capote,

As tu vu la capote' au père Marette ?

Elle est faite la capot’, la capote,

Elle est faite avec des faux faits en fait.

 

La Présidente — Alors là, attention ! Je prends la parole ! Il y a une relation de fait entre les vers et la capote. Du fait que les mauvais vers ne peuvent être confondus avec les vers mauvais, il s’ensuit que les faits faux ne sont pas des faux faits !

 

Les faits faux ne sont pas des faux faits

Par le fait que le faux c’est du vrai

Que le vrai n’est pas faux et en fait

Le faux fait fait en faux c’est du vrai !

 

Il faut en croir’ mon expérience

De l’avancement au mérite

Pour juger vrai où on habite

Faut fausser ces vrais ressemblances

Je vous conseille de me dire

Ce qui est vrai en fait et faux

Et surtout de ne rien écrire

Avant d’avoir inscrit en faux

Sur mes petits papiers brouillons

Votre vrai nom et vos faux faux

Et le nom du brave couillon

Qu’ensemble on va en vrai pas faux

Mettre dedans jusqu’aux naseaux

Les bêtes c’est comme la po

La poésie abattre faut !

Les murs de nos palais sont faux

Mais nos lois sont en vérité

Des vers mauvais si on a faux

Et des vers vrais pour les nés nés

Nés dans la bonne terr’ de France

Avec Pétain son fils de Gaulle

Le vrai le faux c’est en balance

Et justement je m’en balance

Bien que je dise le contraire

Ce n’est pas pour vous faire taire

Mais il se trouv’ que ces questions

Relèv’ de mon appréciation

Et tant pis si en vérité

J’ai donné que mon opinion

Ni vrai ni faux c’est du bidon

Vous en ferez c’ que vous voudrez !

 

Journaliste — Et lui, qu’est-ce qu’on en fait… en vrai ?

Marette — Mais c’est en faux qu’il faut le faire ! En toc !

Gosse — Moi je veux bien vous la rendre, votre capote, mais elle percée !

La Présidente — Tu as percé la capote de Marette ! Un si bel ouvrage militaire ! Et taillé sur mesure ! Du fait guerre main !

Gosse — Et qu’est-ce qu’il y mettrait dedans ?

Marette — Mais des tas de choses ! J’en ai encore, des choses à faire !

 

J’en ai encor’ des chos’ à faire !

Des tas de chos’ et pas que bien

J’ai encore les pieds sur terre

Le camping c’est pas fait pour rien !

 

Monter la tente en liberté

Se coucher dedans en terrien

Et en toute fraternité

Le camping c’est pas fait pour rien !

 

Des avantag’ il y en a bien

Faut pas non plus exagérer

Que ce soit bien ou mal géré

Le camping c’est pas fait pour rien !

 

Je m’organise en bon pays

Ya de la plac’ pour tous les chiens

Ya même un coin pour les fusils

Le camping c’est pas fait pour rien !

 

Cert’ il arriv’ que d’aventure

J’ai l’occasion de fair’ le bien

Moyennant quelque alcoolature

Le camping c’est pas fait pour rien !

 

Je les aime pas trop marquises

Je suis un trop bon citoyen

Et si le vent tourne à la bise

Le camping c’est pas fait pour rien !

 

Un grand bruit de frein. C’est le Garde.

 

Scène V

Les mêmes, le garde

Garde

J’ai la conscience je l’avoue

En tire-moi la queue bouchon…

 

Tous — En quoi ?

Garde — C’est une expression que j’ai inventée pour passer aux aveux sans en avoir l’air.

La Présidente — Ça m’intéresse !

Gosse — Ça m’intéresse moi aussi ! Nous avons un point commun. Je me disais aussi… Il doit bien y avoir un point commun entre les magistrats et les voleurs…

Garde — Je recommence... en bon joueur qui accepte d’être interrompu… On ne sait jamais en justice…

 

J’ai la conscience je l’avoue

Qui me taquine le bouchon…

 

Tous — Et avec quoi tu le tires maintenant ?

Garde — Du moment que c’est la même rime…

Tous — Faudrait voir à ce que ça rime à quelque chose !

Garde — Je m’en charge ! Ma peine sera moins lourde à porter, si j’ai bien compris le fonctionnement de la Justice du moment qu’on a l’avantage d’un petit coup… de piston ! Taratata ! Suivez mon regard…

 

J’ai la conscience je l’avoue

Qui me fait faire des bêtises…

 

Tous — Oh ! Ça change tout le temps !

Garde — Oui, mais c’est fait dans le même esprit ! De justice si on peut dire, mais si on peut pas le dire, je retire ce que j’ai dit et je reviens à mes moutons… à ma conscience… mot formé de con et de science, ce qui en dit long sur ce qu’il veut dire. Con, c’est avec et science c’est intelligence. La conscience, c’est fait avec de l’intelligence et comme je le suis pas vraiment, intelligent, ce qui se présente à moi comme de la conscience, c’est peut-être le contraire : sans intelligence. Pris dans l’autre sens, con veut dire sans. Vous voyez que vous n’avez pas affaire avec un idiot, mais avec quelqu’un dont l’intelligence n’est pas un modèle du genre, certes, mais qui en a dans le coco question chien.

Tous — Question chien ?

Garde —

Il faut préciser pour ceux qui n’étaient pas là

Que j’ai passé toute ma vie à…

 

Tous — Au fait ! Au fait ! Vous êtes ici pour avouer, pas pour nous raconter votre vie !

Garde — Je me suis égaré. Il faut me comprendre. Ça s’est passé dans les WC…

 

Ça s’est passé dans les WC

Où je me rends quand j’ai envie

Car si je ne suis pas pressé

Je fais patienter ma vessie

 

J’ai la vessie en bon état

La prostate en ordre de marche

Le point crucial — c’est ma démarche

De soucis ne me donne pas

 

En conséquence quand j’y vais

Ce n’est pas pour me fair’ plaisir

Comme WC on a vu pire

Mais pour ce faire ils sont parfaits

 

J’en étais donc à le penser

Si j’y allais ou allais pas

Devant le besoin je suis pas

Homme à me laisser emporter

 

On peut pas dir’ que j’exagère

Et que j’abus’ de votre temps

On ne me prendra pas pépère

En train de loucher au cadran

 

J’arrive donc sur le terrain

Je me prépare à m’ sentir mieux

Quand j’entends comme un cri joyeux

Venant de l’intérieur soudain

 

Je fais un bond dans ma braguette

Aux circonstanc’  je tends l’oreille

Je me souviens que le Marette

M’a donné tous les bons conseils

 

« Si jamais en allant pisser

Tu es freiné dans ton élan

Par une sort’ de gloussement

Qui en regardant bien paraît

 

Provenir d’un louable effort

Surtout ne te mets pas en quatre

Fais comme si j’étais dehors

Ou ailleurs en train de me battre

 

Pour le bien de la République

Reviens sur tes pas et fais comme

Si rien passé ne s’est en somme

Et réfléchis aux biens publics »

 

Je suis pas amateur d’embrouilles

Je fais mon travail et j’ m’en fous

Que le Marette ait mal aux couilles

Chaque fois qu’il pense aux froufrous

 

Je connais ça mais j’ai la chance

D’être discret sur le sujet

Moi aussi je fornique en France

Et pourquoi pas dans les WC

 

Mais je reconnais pas la voix

Car le Marett’ quand il vagit

Ça lui arrive quelquefois

C’est comme un chat qu’on sacrifie

 

Il se trouv’ que quand on l’attrape

Par la queue ou par les cheveux

Il se démène comme il peut

Et redemande qu’on le frappe

 

C’est un tenant de la douleur

Et ça lui inspire des cris

Que si j’étais lui j’aurais peur

Que ça me monte dans l’esprit

 

Alors…

 

Tous — Alors !

Garde — Alors j’ouvre la porte et qu’est-ce que je vois ?

Bousquet — Je sais bien, moi, ce qu’il voit… !

Garde — Je vois…

 

Je vois François en bikini

Il a un tout petit quiqui

 

Le reste est coincé dans la chasse

Il me supplie que je le fasse !

 

Je me sens seul comme un puceau

Je me dis que je suis marteau

 

Que François le bon roi de France

Ne peut pas en ces circonstances

 

Survivre au fait que je suis là

Et que je suis déjà papa !

 

Il me confie qu’il en peut plus

Que de lui-même il est venu

 

Il peut pas dir’ qu’il est déçu

Mais il est grillé question cul

 

Mais que fait-il donc là tout seul

Il fait une drôle de gueule

 

On sent le mec qui n’en a plus

Pour longtemps à parler de cul

 

Je me jette à genoux tout nu

Car entretemps j’ai résolu

 

De me donner si c’est la France

Qui fout le camp en apparence

 

« Tirez la chasse je vous prie

Veillez à pas toucher au prix

 

Je ne veux plus payer pour ça

J’ai rencontré l’amour, papa ! »

 

Alors j’appuie ou bien je tire

Je ne sais plus dans mon délire

 

Si je suis chez moi ou ailleurs

En train de redonner mon cœur

 

Comm’ s’il ne s’était rien passé

Entre ma pomme et ces WC

 

Et l’eau en tromb’ s’ met à couler

Dedans la pissotière en grés

 

Ça fait des bull’ ça sent mauvais

Malheur je me pince le nez

 

Je vois plus rien et quand je vois

Je constate qu’il n’est plus là

 

Mais où est-il passé François ?

Pourquoi ce silence sans voix ?

 

Qui suis-je pour mériter ça ?

Je suis pourtant un bon papa

 

Depuis hier je ne tiens plus

Je suis rongé jusqu’au cucul

 

Je me flagelle en rigolant

Mais c’est du faux j’ai pas le cran

 

De me livrer à la police

Pour avouer qu’ je suis complice

 

De la disparition publique

Du Président d’ la République

 

 Je me livre à toi, ô Justice !

Il se jette aux genoux de la Présidente.

La Présidente — Je ne reviens pas les mains vides ! Un voleur et un assassin ! Y a-t-il encore matière à représailles dans ces murs ?

Marette — Oh ! Misère de misère ! Moi qui fais tout, mais tout ! pour que rien n’arrive de mal à ma bonne petite ville qui me rapporte gloire et argent ! Je suis maudit ! Saint Hubert m’a refilé une maladie canine qui ne se soigne pas avec des médicaments connus ! Je vais devoir faire usage de ce qui est interdit ! Ouh ! Ouh ! Ouh !

Journaliste — Mais enfin, réfléchissons ! Que faisait François Hollande dans les WC de Mazères et depuis quand ? Et qui nous dit que ce… garde champêtre n’est pas un peu… vous voyez ? Rien ne dit en tous cas que le Président est dans les égouts de Mazères. Ce chien de garde n’apporte aucune preuve…

Bousquet — J’en ai des preuves, moi.

 

Laissez cet homme, il n’a rien fait.

Et lâchez cet enfant aussi.

 

Je suis le seul coupable.

Marette — Toi, mon amour de conseiller de droite !

Bousquet — Je ne serai plus un amour pour personne. J’ai d’abord trahi mon camp en tombant amoureux de François Hollande…

Marette — Mon Bousquet ! Un pédé ! Ah !

Bousquet — Il s’agit bien sûr d’une allégorie philosophique.

Marette — Et allez ! De l’intello maintenant !

 

Moi qui comprends mieux

Quand c’est  pas codé

Au secours Dédé !

C’est pas les idées

Qui me font fair’ vieux !

 

Bousquet — J’ai voulu devenir socialiste.

Marette — Oh ! Le traitre ! Confisqués les oiseaux ! Et les petits employés pas chers ! Je te détruis pour l’éternité ! Ah ! J’enrage ! Un socialiste, mon petit Bousquet !

Bousquet — Nous avons fait ça dans les WC…

Garde — Les WC de Marette ? C’est fort !

La Présidente

Au gosse :

Bouche-toi les oreilles, toi !

Marette — Mais dites-moi que je rêve parce que j’ai trop bu ! Il ne peut pas y avoir une autre raison ! Sinon j’y perds mon latin ! Moi qui suis d’origine franque !

Garde — Comme moi ! On est franquement con tous les deux et on a perdu le latin qu’on nous avait prêté pour qu’on n’en ait pas l’air !

MaretteÇa doit être ça ! Ouh ! Ouh ! Ouh !

Bousquet — C’est alors que François s’est coincé… il s’est coincé le… Je n’ai rien pu faire.

Marette — Bien fait ! Il était donc là depuis la veille ! Ce qui explique cette ridicule effigie qui n’a pas fait longtemps illusion. J’ai l’œil ! Au feu les socialistes et la maîtresse au milieu !

La Présidente — J’en embarque un de plus ! Ça fait trois. Suivez-moi. La Justice a du fil à retordre à vous donner. Allez hop ! Et que des mecs ! Ça va morfler !

La Présidente sort, précédée du garde, de Bousquet et du gosse.

 

Scène VI

Marette, le journaliste

Journaliste — Heureusement, il nous reste la statue. Je vais prendre une photo. Si monsieur le Maire veut bien s’en rapprocher.

Marette — Ça fait beaucoup de merde pour un seul homme…

Journaliste — Vous vous en tirez plutôt bien. Un gosse pour l’exemple à ne pas suivre quand on n’a pas l’âge de ne pas suivre les exemples. Un conseiller qui ne vous trahira plus. Et un employé municipal qu’on ne pouvait plus prendre au sérieux. À mon avis, ça mérite !

Marette — Dieu vous entende ! Mais j’ai encore des choses à faire…

Journaliste — … le… ruban…

Marette — Ce monsieur Des rubans qui me casse les pieds avec ses épigrammes ? Je lui tirerai un coup de fusil quand je serai à l’article de la mort. Je trouverai cette force. Mais pour l’instant, si vous le permettez, j’ai d’autres chats à fouetter.

Journaliste — Encore une photo et je vous laisse. Faites peur aux oiseaux pour qu’on ne voie que vous. Voilà !

Marette — C’est Tintin qui doit se marrer. Je m’attends à le voir surgir de la merde ou du trou des cabinets pour me rire au nez !

Journaliste — Vous n’avez pas vu mon vélo ?

Marette — Je ne vois plus rien depuis que ces maudits socialistes m’ont arrachés les yeux !

Journaliste — J’avais pourtant un vélo en arrivant…

La voix du gosse

 

Ô merveilleux jardin !

Moïse et Jésus sont passés par là…

Pourquoi pas Mohammed ?

 

Le journaliste sort.

 

Scène VII

Marette

Il fait le tour de la statue.

Marette — Il doit être encore dedans. Je n’y connais rien en cadavre, mais je suppose que les gaz de putréfaction finiront par faire exploser cette trop fine carapace de plâtre. Combien de temps ai-je devant moi ? Je pourrais venir dans la nuit, retirer délicatement le corps de sa carapace et remonter celle-ci avec de la colle. J’irai enterrer le cadavre loin d’ici ou je le jetterai quelque part. Je n’ai plus le temps de me renseigner en regardant des séries américaines. Ah ! Ces oiseaux ! C’est la statue qui les a attirés. Juste pour le plaisir de chier dessus. J’espère qu’il est vraiment mort ! Il n’est pas rare que les morts se réveillent parce qu’ils n’étaient pas morts. Pourvu que je ne sois pas en train de vivre ce cauchemar ! Oiseaux de malheur ! Allez chier ailleurs ! Et voilà où j’en suis. A faire des plans comme un vulgaire entrepreneur de travaux finis ! Mes amis ne me trahiront pas. Mais que se passera-t-il quand la disparition de Dédé deviendra une évidence ? On me tombera sur le râble. Je ne résisterai pas longtemps si je ne me conditionne pas. Je n’ai plus le temps de réfléchir. Ce sera ce soir ou jamais ! Ils seront avec moi. Ceux qui savent pour la statue. D’ailleurs j’ai besoin d’un coup de main. Qui était là quand Dédé a eu cette idée stupide ? Il faut que je me concentre.  Réfléchissons.

 

Scène VIII

Marette, la statue

La statue — Tu oublies ta promesse, Loulou…

Marette — Putain ! Qui a parlé ? Je perds la tête ou quoi ? On aurait dit… on aurait dit la voix de… de…

La statue — Je m’en vais ce soir, Loulou. Et je ne partirai pas sans toi. Va chercher une échelle que je descende de là. J’ai le vertige !

Marette — Tu… vous n’êtes pas mort ? Vous avez tenu le coup ? Putain ! À votre âge, il faut le faire ! Je cours chercher une échelle. On est sauvé !

La statue — Tu ne crois pas si mal dire !

Marette revient avec une échelle.

Marette — Finalement, à part la disparition… explicable de François, il n’est rien arrivé. On va vous la faire faire, cette statue. Et en marbre ! Descendez que je vous débarrasse !

La statue — Tu me donneras un coup de main. Monte jusqu’à moi.

Marette monte.

Marette — Vous devez peser lourd avec tout ce barda !

La statue — Je ne sens plus rien.

Marette — Oh ! Je comprends. Donnez-moi la main. Là. Doucement. On y est presque. Vous devez pas voir grand-chose. Je vais vous débarrasser les yeux.

La statue — Non, non. Inutile. Je vois très bien. D’ailleurs les morts ne voient pas à proprement parler.

Marette — La plaisanterie est bonne, mais là, j’ai rien bu, alors je frisonne.

La statue — Tu as froid quand il fait chaud !

La statue se met à rire. Un rire infernal. Marette s’immobilise sur l’échelle, tenant la main de la statue.

Marette — Vous êtes mort, hé ?

Rire de la statue.

Je m’en doutais un peu. Je me disais que c’était pas possible. Et on va où tous les deux ?

La statue — Au même endroit.

Marette — Nous y serons mal, je suppose.

La statue — Tu es bien renseigné.

Marette — Je lis pas beaucoup, mais ça me laisse des traces.

Rire de la statue.

Marette — Eh ! Bé ! Puisque ça sert à rien que vous descendiez et que vous êtes aussi bien mort là-haut que plus bas, essayez voir ce que ça donne en bas !

Il pousse la statue qui s’écrase et explose. Le cadavre de Trigano apparaît. Le gosse entre.

 

Scène IX

Marette, le gosse

Gosse — Je t’ai vu ! Tu l’as tué !

Marette — Il était déjà mort !

Tout le monde entre.

 

Scène X

Tous

Tous — Vous l’avez tué ! Vous avez tué notre vache à lait !

Marette — Mais pas du tout ! C’est sa faute après tout ! C’était son idée ! Il en est mort, j’y suis pour rien ! Et j’étais pas le seul au courant. Je peux parler si je veux !

Tous — Nous parlerons nous aussi.

Marette — Salauds ! Salauds ! Vous êtes tous des salauds !

Gosse — Et toi tu es un bon à rien !

(rideau)

 


 

ACTE VI

Devant la mairie de Mazères. Côté jardin, la mairie. Côté cour, les WC municipaux. Sur la porte des WC, un écriteau indique « Le musée est transporté dehors — Arrêté municipal du [illisible] ». Au-dessus, en lettres d’or, « Musée de la Mémoire ». Au milieu du gazon, une cuvette de WC blanche. Des oiseaux attendent.

 

Scène première

Oiseaux

Les oiseaux —

Ah ! Ce qu’ont est amélioré

Du haut du ciel redescendu

Quand d’un domaine on est sujet

Des questions posées par le cul.

Sous la coupe des employés

Municipaux et des factions

Nous payons pas cher le loyer

Mais on se pose des questions.

 

À Mazèr’ ya un musée

Et dans le musée d’ Mazères

Ya du bon et du mauvais

Pour tous les goûts on espère

Du mauvais c’est pas pour vous

Et du bon c’est pas pour nous !

 

Où sont passées les bonnes gens

Les habitants de ce pays

Qui il n’y a pas si longtemps

Savaient fouiller dans le fouillis ?

Que sont devenus les outils

De la pensée de tous les jours ?

On ne craint pas trop les fusils

Mais on s’interroge toujours.

 

À Mazèr’ ya un musée

Et dans le musée d’ Mazères

Ya du bon et du mauvais

Pour tous les goûts on espère

Du mauvais c’est pas pour vous

Et du bon c’est pas pour nous !

 

On est arrivé par le haut

Et vu d’en bas c’est plutôt moche.

Bien sûr on a rien dans les poches

Mais du pognon, pas trop n’en faut.

On peut pas dir’ qu’on tombe à pic

Mais dans le vif on est gros-jean.

La mémoire a ses bancs publics

Et pourtant devant c’est du flan !

 

À Mazèr’ ya un musée

Et dans le musée d’ Mazères

Ya du bon et du mauvais

Pour tous les goûts on espère

Du mauvais c’est pas pour vous

Et du bon c’est pas pour nous !

 

On a pris l’ drapeau pour un drap,

En sympathie le monument.

Les signes de bravoure en tas

Avaient plutôt l’air engageant.

Sur la table il y avait des verres

Et dans les verr’ des arguties.

On est bête quand on espère

Qu’on est les invités aussi.

 

À Mazèr’ ya un musée

Et dans le musée d’ Mazères

Ya du bon et du mauvais

Pour tous les goûts on espère

Du mauvais c’est pas pour vous

Et du bon c’est pas pour nous !

 

Mais ici-bas on fait l’objet

Plutôt de la curiosité.

Entre deux verr’ la place en fait

N’est pas conçue pour héberger.

On est là pour fair’ travailler.

On travaill’ pas mais on suscite.

On nous donne même à manger

Ce qui expliqu’ les déficits.

 

À Mazèr’ ya un musée

Et dans le musée d’ Mazères

Ya du bon et du mauvais

Pour tous les goûts on espère

Du mauvais c’est pas pour vous

Et du bon c’est pas pour nous !

 

Du coup on se demand’ pourquoi

Ici on fait ses besoins sans

Se préoccuper de l’endroit

Où finit le trop plein d’enfants !

Bâtir des musées en faïence

Pour enfermer la République

Ça ne paraît pas bien laïque

Mais à Mazèr’ on est en France !

 

À Mazèr’ ya un musée

Et dans le musée d’ Mazères

Ya du bon et du mauvais

Pour tous les goûts on espère

Le mauvais c’est fait par vous

Et le bon c’est du burnous !

 

Entre le garde qui fait fuir les oiseaux.

 

Scène II

Le garde

Le garde —

Il s’assoit sur le WC et ouvre la Dépêche.

Des nouvelles, j’en aurais !

 

Des nouvell’ j’en aurais !

Yen a plein dans ce pays idoine

Du papier c’est donné

Et torché dans le style de l’âne

Mais pas l’âne à l’école !

C’est du foin mais c’est pas pour les drôles !

La Patrie renaîtra

Des nouvelles j’en aurai et des tas !

Ra ta ta plan !

 

Non mais ! Me demander de m’empêcher de faire ce que me commande mon orgasme ! Euh ! Mon organisme ! Ils me font dire n’importe quoi ! Mais je ne suis pas pressé d’avoir raison. Allez, pousse !

On entend un plouf ! Les oiseaux se rassemblent sur le toit du musée.

« Un pneu traverse la place du village sans faire de victime. » Et on ne sait pas qui est l’auteur de ce méfait. On ne le saura jamais. Je ne suis pas doué pour retrouver le fil d’une histoire quand elle a commencé sans moi. « Un ours signe son acte. » Un ours savant, comme nous en possédons en Ariège grâce à l’effet imprévu du contact entre un chasseur et un écologiste. Il se passe toujours quelque chose entre la bêtise et le bon sens. Chez nous, c’est l’ours qui en témoigne. « On a retrouvé la piste. » Quelle piste ? Ah ! Si pour le savoir il faut me forcer à lire ce qui est en dessous du titre, on ne m’aura pas ! Je ne lis plus depuis l’école. Et encore, je ne lisais pas tout. Le professeur, qui avait l’esprit gauche et l’air de se nourrir à droite, nous incitait sournoisement à lire entre les lignes. Comme s’il y avait de quoi lire à cet endroit-là ! La Gauche se fout de nous ! « Ne lisez pas les lignes. Lisez entre ! » Et bien sûr, têtu comme je suis, je ne lisais rien, ni entre ni ailleurs. « André Trigano se remet de sa chute. » Eh ! C’est qu’il est tombé de haut. Marette a fait ôter le piédestal. Ceux qui étaient là lors de la première représentation savent de quoi je parle. Sinon, recommencez ! Heureusement qu’il ne s’est pas tué ! Ils auraient foutu le Marette en prison, lui qui ne supporte pas de fréquenter les hommes. On se demande bien ce qu’ils lui ont fait. Il est comme certaines femmes qui ont connu le don de leur personne, mais sans donner. Ça laisse des traces. « Ce n’était qu’un rideau. » Quel titre énigmatique ! Et qu’est-ce que c’était… avant qu’on sache que c’était un rideau ? Si vous lisez l’article, vous le saurez. Et ça vous rapportera quoi de le savoir ? Tandis que moi, comme j’ai du temps et pas beaucoup d’argent, j’i-ma-gi-ne ! Je m’assois sur le musée et j’imagine. Je m’aide un peu de la Dépêche, je l’avoue. Mais je ne triche pas. Vous pouvez vérifier vous-même : je-ne-lis-pas ! Je me renseigne ! Oh ! Putain !

Il se lève cul nu et s’enfuit avec le papier. Entrent Marette, Trigano et la Présidente.

 

Scène III

Marette, Trigano et la Présidente

La Présidente — Vous n’avez pas besoin de me promettre une récompense s’il est évident que vous me la devez ! À votre âge, vous devriez savoir que la magistrature se nourrit de demi-mots.

Marette — Eh ! Deux demi-mots, ça fait un mot…

Trigano — Mais au total, ça fait deux fois plus de mots ! Bonjour le bilan !

La Présidente — C’est ainsi, je n’y peux rien, et d’ailleurs je ne veux rien y pouvoir puisque cette situation me convient parfaitement. C’est pour ça que je suis devenue magistrate et c’est aussi pour ça que j’ai réussi à avoir une médaille avant les autres…

Trigano — Vous avez LA médaille parce que j’ai travaillé pour que vous l’ayez !

Marette — Ah ! Bon. C’est travailler ça aussi ? J’en apprends ! J’en apprends !

Trigano — Et comment tu crois que tu l’as eue, toi ?

Marette — Je m’insurge !

Trigano — À droite, triple idiot, on ne s’insurge pas : on est déjà insurgé !

Marette — Il faudrait que vous m’expliquiez encore parce que j’ai compris ! Si je n’avais pas compris, je comprendrais que vous n’expliquez pas. Mais comme j’ai compris, vous faites l’économie d’une explication, ce qui est bon pour le budget !

La Présidente —

Toisant Marette et s’adressant à Trigano :

Il faudra que vous m’expliquiez aussi… Alors je disais…

Marette —

Continuant :

Nous sommes ainsi faits : on nous explique des choses qu’on a comprises. Et on ne nous explique pas ce qu’on n’a pas compris ! Sinon où irait le monde ?

La Présidente — On se demande…

À Trigano :

Dites… Est-il au moins conscient de ce qu’il me doit ?

Trigano — Conscient, je le suis pour lui. Ne vous inquiétez pas…

Marette —

Regardant dans le WC :

Quelqu’un a chié dedans !

La Présidente — Sans votre autorisation !

Marette — Mais je n’autorise jamais qu’on chie dans mon musée avec ou sans mon autorisation !

Trigano — Comme je l’ai payé de mes propres deniers, je pourrais, mais qu’en penseraient les gens ? Je ne veux pas être jugé sur ce genre de critère !

Marette — C’est frais et chaud !

La Présidente — Faudrait savoir !

Tous —

C’est frais et chaud, faudrait savoir

Si c’est du lard ou du cochon

Mais nous les larbins on a l’art

De vous fair’ passer pour des cons !

 

Un musée sans WC c’est sé

C’est sérieux mais ça n’a pas d’ sens.

Un WC sans merde dedans

C’est bien le sens qu’on veut donner

À nos travaux qu’on les mérite,

Qu’on a beaucoup peiné en sus.

Veuillez asseoir votre dessus

Dans ce dedans où on habite.

 

C’est frais et chaud, faudrait savoir

Si c’est du lard ou du cochon

Mais nous les larbins on a l’art

De vous fair’ passer pour des cons !

 

C’est ici qu’il faut s’arrêter

Quand de l’esprit on se soucie.

Nous avons prévu la magie

En même temps qu’ les à-côtés

Du savoir donné et repris

Comme le veut la République.

Veuillez poser votre supplique

Sur ce couvercle sans parti !

 

C’est frais et chaud, faudrait savoir

Si c’est du lard ou du cochon

Mais nous les larbins on a l’art

De vous fair’ passer pour des cons !

 

Entrer dedans ce n’est pas dur,

On a des relations physiques

Avec les lois de la nature

Et les associations laïques.

En un tour de main on rapplique,

On vous fait faire un tour de piste

Et comme on est démocratique

On s’en prend aux abstentionnistes !

 

C’est frais et chaud, faudrait savoir

Si c’est du lard ou du cochon

Mais nous les larbins on a l’art

De vous fair’ passer pour des cons !

 

N’hésitez pas à demander

De quoi manger et le programme.

Ici c’est fait pour apprécier

De nos colons les pictogrammes.

Vous apprendrez à vous conduire

En serviteur de la Nation

Et suivre nos nobles façons

De tous ensembl’ nous reproduire.

 

C’est frais et chaud, faudrait savoir

Si c’est du lard ou du cochon

Mais nous les larbins on a l’art

De vous fair’ passer pour des cons !

 

Voyez comme c’est peu profond.

On sent qu’on peut y arriver.

On ne peut plus douter que c’est

Écrit dans la Constitution.

En sortant n’oubliez pas de

   Et surtout sans vous retourner

De jeter un sou entre deux

Souhaits qu’on vous souhaite désormais.

 

C’est frais et chaud, faudrait savoir

Si c’est du lard ou du cochon

Mais nous les larbins on a l’art

De vous fair’ passer pour des cons !

 

Nous attendrons votre retour

Dans ces dispositions louables.

Et en passant chez vous à table

N’oubliez pas sur le pourtour

Nos traces et nos coups de fourchette,

La propreté de notre foie,

Les verr’ en dur de Louis Marette

Et de Dédé les passe-droits.

 

C’est frais et chaud, faudrait savoir

Si c’est du lard ou du cochon

Mais nous les larbins on a l’art

De vous fair’ passer pour des cons !

 

Marette — On a beau dire, mais la merde d’étranger…

Trigano — De touriste…

Marette — La merde de touriste n’a pas la saveur de notre propre merde…

La Présidente — Vous voulez dire…

Trigano — Que cette merde est locale !

Marette — Je n’en serais pas surpris !

Il plonge sa main dans le WC et la renifle.

Cette odeur de revendication est la nôtre.

La Présidente — Vous voulez dire… une odeur de Gauche…

Trigano — … qui ne s’ignore pas…

Marette — … et trahi nos convictions de Droite !

La Présidente — Ça devient grave ! Si on ne peut plus compter sur ses propres subalternes !

Marette — Ce ne sera pas la première fois qu’un subalterne me fait caca dedans !

La Présidente — J’ai des moyens pour savoir de qui il s’agit…

Marette — Vous avez déjà beaucoup donné…

La Présidente — Et je donnerai encore chaque fois que ça promet !

Trigano —

Peureux :

Si ça ne vous dérange pas…

 

Si ça ne vous dérange pas,

Je vais me mettre à part et mo

M’occuper de mes aléas

En me souciant aussi de vos

De vos défauts de la cuirasse

Et de ce qu’on ne peut pas trop

Se murmurer dans cet espace

Car à trois yen a un de trop !

 

Trigano ci, Trigano là,

Je suis bon bec mais de Paris.

On peut me voir ailleurs aussi

D’ailleurs j’y suis et j’y suis pas !

 

Admettez que je suis en trop,

Qu’à deux vous allez apporter

Un’ solution en porte-à-faux

Digne de votre honnêteté.

De la mienne il n’est pas question.

Aussi en tout bien tout honneur,

Je passe la main sur l’action

À venir et c’est de tout cœur !

 

Trigano ci, Trigano là,

Je suis bon bec mais de Paris.

On peut me voir ailleurs aussi

D’ailleurs j’y suis et j’y suis pas !

 

Et comme je suis bon joueur,

Que le temps est aux solutions,

Je vous laisse aussi ma passion

Pour les choses venant du cœur.

Vous saurez en faire un usage

Selon ce qui arrive ou pas.

Des leçons je n’en donne pas

Surtout quand je suis en voyage !

 

Trigano ci, Trigano là,

Je suis bon bec mais de Paris.

On peut me voir ailleurs aussi

D’ailleurs j’y suis et j’y suis pas !

 

Té ! Justement le TGV

Vient de s’arrêter au Vernet.

Il n’attend pas, je suis pressé

Moi aussi de me retrouver

En confortable compagnie

Pour y penser et profiter

De ce qui me fait trop envie

Pour me risquer à comploter !

 

Trigano ci, Trigano là,

Je suis bon bec mais de Paris.

On peut me voir ailleurs aussi

D’ailleurs j’y suis et j’y suis pas !

 

Le risque n’est pas grand je sais

Quand on sait que — et c’est en bien !

La Loi est de notre côté.

J’ai de quoi avoir les moyens !

Allons enfants de la Patrie,

La Gloire n’est pas un vain mot.

Ne vous faites pas de souci :

Je reviendrai bien assez tôt !

 

Trigano ci, Trigano là,

Je suis bon bec mais de Paris.

On peut me voir ailleurs aussi

D’ailleurs j’y suis et j’y suis pas !

Il sort.

 

Scène IV

Marette et la Présidente

Marette —

Les mains pleines de merde :

Nous voilà seuls, vous et moi… Une fois de plus. Vous dites que vous pourriez m’aider à trouver le coupable de cette… cette…

La Présidente — Il y a quelque chose qui brille dedans !

Marette — Oh ! Une pièce de monnaie !

La Présidente — C’est une mule qui lui a pété dans le bide ! Je connais le système ! Bien fait pour lui, mais les pièces de monnaie ne représentent aucun danger pour l’humanité. Ah ! Si ça avait été de la drogue. De la drogue dure ! Bien dure ! Ah !

Marette — À mon avis, il a chié dessus sans se rendre compte.

Montrant :

Normalement, le touriste se retourne et jette la pièce par-dessus son épaule, geste pas si simple qu’on enseigne au camping pour que la pièce ne tombe pas à côté, car une ancienne tradition chinoise dit que ça porte malheur…

La Présidente — Que vient faire ce Chinois ici ?

Marette — Une fois la pièce lancée et si vous vous êtes à jour de votre dette envers la municipalité qui vous héberge, elle tombe là-dedans. C’est un modèle chinois dans le grand style de ceux qu’utilisaient nos ancêtres avant de connaître les avantages de la liberté d’expression…

La Présidente — Que vient faire ce Chinois ici ?

Marette — Une fois que vous avez constaté que la pièce est dedans et pas dehors, vous tirez la chasse et la pièce, par un dispositif lui aussi inspiré de la tradition chinoise…

La Présidente — Que vient faire ce Chinois ici ?

Marette — Ainsi, votre pièce… est à l’abri des rôdeurs malveillants qui n’ont qu’une idée en tête : vous la chiper ! Pas bêtes ces Chinois, hé !

La Présidente — Mais que vient faire ce Chinois ici ?

Marette — Je vous le demande… ?

Entre un Chinois.

 

Scène V

Marette, la Présidente et le Chinois

Chinois —

Accent du Midi :

On est toujours étonné de me voir… Mais va falloir s’y habituer. Je suis un Mazérien comme les autres. J’ai mes papiers.

La Présidente — Boudi ! J’en avais jamais vu ! Ils sont tous dans la faïence… utilitaire ?

Chinois — Je suis aussi un artiste !

Marette — Et il a ses papiers. J’ai vérifié. On les a passés au peigne fin. Pas un poux. Rien que des traces de shampoing.

Chinois — Importé de Chine.

La Présidente — Comme c’est compliqué comme histoire ! Avant, j’avais l’air intelligente. Maintenant, à force que c’est compliqué, je le suis moins. Je vais devenir chèvre si ça continue.

Marette — Revenons à nos moutons…

Chinois —

Voyant les oiseaux :

En Chine, on appelle ça des oiseaux. Mais on n’est pas compliqué. On ne veut pas vous tourner en bourrique…

La Présidente — J’ai dit « chèvre » !

Marette — Ce monsieur est un Chinois bien utile et pas seulement parce qu’il a des papiers…

Chinois — … de Gauche…

Marette — Il s’y connaît aussi en faïence.

Chinois — Je ne connais que ça ! Et j’en vis ! Ça a l’air con, mais ça marche. Ça marche pas à Paris, hé ! Me faites pas dire ce que j’ai pas dit ! J’en viens. Et je jure que c’est pas Dédé qui m’envoie. Je le connais pas.

Marette — Il est pas cher et il connaît son affaire…

Chinois — Alors comme Mazères avait besoin d’un musée et que Dédé a mis la main à la poche, j’ai construit ce musée en faïence véritable que vous voyez là avec son environnement de papier qui sent bon et de petits balais en forme de brosse à dents.

Marette — Mais c’est moi qui aie eu l’idée ! J’ai même fait les plans.

Chinois — Enfin… sur catalogue…

Marette — J’ai fait les plans sur catalogue comme j’ai fait toute ma vie à la SNCF : en le faisant ! Avec l’appréciation positive de mes supérieurs et en buvant un coup avec mes subalternes !

Chinois — Un coup négatif… suppression des contenus… Bien… Sans catalogue, il est foutu.

Marette — Pas si foutu que ça ! Il m’arrive de faire sans catalogue, mais je dirai pas quoi parce qu’on sait jamais ce que vous en penseriez…

La Présidente — Je veux bien penser sans catalogue moi aussi ! Ça n’arrive pas tous les jours !

Chinois — Vous pensez ! Pour foutre les gens dans la merde ou les en sortir, il faut un catalogue. C’est justement pour ça que nous en avons un…

La Présidente — Nous… ?

Marette — Monsieur dirige une entreprise, comme Dédé…

Chinois — Mais j’en ai pas hérité ! Je me suis fait tout seul.

La Présidente — On se doute qu’il en faut, du chemin, pour en arriver là en partant de rien !

Marette — C’est un beau musée. Ça fait chinois, je trouve, moi. Je sais pas… Peut-être la couleur. Ou le siège un peu… bridé. Vous trouvez pas, vous qui êtes neutre ?

La Présidente — J’ai envie d’y jeter ma pièce, mais j’ai pas fait le stage…

Marette — Oh ! Vous pouvez tricher un peu, allez ! Personne vous regarde.  Jetez-en une en direct !

La Présidente — En direct du droit ou du gauche ? C’est la question que je me pose chaque fois qu’on me demande mon avis sur les jugements de la Presse.

Marette — Vous avez une pièce ?

La Présidente — J’en ai une et même plus si je rate.

Marette — Vous n’êtes pas venue par hasard ?

La Présidente — Et non ! Je l’avoue.  Mais je suis bien intentionnée. Jamais de préméditation. Rien que des bonnes intentions. Ça fait la différence...

Chinois — Entre celui qui a droit à la différence et celui qui n’a l’air de rien…

Marette — Allez ! Jetez-en une !

La Présidente — Une grosse ?

Chinois — C’est une faïence élaborée avec la meilleure terre. Si vous en avez une grosse, n’hésitez pas. Elle sera jamais assez grosse pour provoquer une mise en examen.

Marette — Vous pouvez vous asseoir dessus. C’est fait pour. Dans votre situation, la pièce se jette entre les genoux. Comme ça, vous êtes sûre de pas vous chier… euh… de pas rater le trou.

La Présidente —

S’asseyant :

         C’est un peu froid.

Chinois — J’avais recommandé le modèle avec chauffage incorporé, mais comme monsieur le Maire n’a pas froid aux yeux…

Marette — Une fois passée cette petite sensation désagréable, vous pouvez vous détendre l’anus… euh... la tête et commencer à viser. Vous avez la pièce ?

La Présidente — Je pense qu’à ça !

Marette — Écartez !

La Présidente — Je fais pas ça tous les jours, hé !

Au Chinois :

N’allez pas croire…

Chinois — Oh ! Mais je crois rien. Chez nous aussi on a des magistrats. Et ils vous ressemblent. Alors je suis pas surpris. Vous écartez bien, dites donc !

La Présidente — J’écarte quand il faut. Je me laisse pas faire, mais j’écarte. On ne m’a jamais adressé aucun reproche sur ce sujet. Je crois même, si je suis bien renseignée…

Marette — … et vous l’êtes, Madame, vous l’êtes. Et de bonne source…

La Présidente — Je devrais… je le mets au conditionnel, hé ? parce que je suis pas sûre… je devrais ma médaille à mes dispositions pour l’écartement…

Chinois — Comme en Chine ! Plus vous écartez et plus on vous médaille !

La Présidente — Que si je m’étais pas écartée au bon moment, je l’aurais pas eue, ma médaille ! Et c’est un autre qui aurait eu ce plaisir… Et je sais qui !

Chinois — Ça arrive de tomber sur des osses qui écartent mieux que nous. Mais enfin, c’est rare qu’on cherche pas à écarter encore plus devant la provocation collégiale.

Marette — Vous y êtes ! Vous avez entendu la pièce toucher le fond ?

La Présidente — J’ai rien entendu ! C’est raté alors ? Ça porte malheur ?

Marette — Jetez-en une autre pendant qu’il est encore temps !

La Présidente — Ça va me faire cher !

Chinois — On peut pas la jeter à votre place. Mais si vous n’y arrivez pas…

La Présidente — J’y arrive ! Mais c’est cher à la fin !

Chinois — Oh ! Ça ne finit jamais. Monsieur le Maire a exigé le modèle qui ne finit jamais ce qui est commencé, surtout quand on s’y prend mal…

Marette — À mon âge…

La Présidente —

Jette la pièce :

Je crois que j’ai entendu un plouf…

Marette — Il faut en être sûr. Si vous le permettez, je vais jeter un œil…

La Présidente —

Fermant la robe :

Oh ! Mais c’est que c’est… Je ne sais pas si….

Marette — Mais je ferme les yeux ! Vous me connaissez !

La Présidente — Dans ce cas, je vous permets de mettre la main là…

Marette — Non ! La tête ! C’est la tête que je mets, sinon j’y prends pas plaisir.

Chinois — Vous le connaissez ! Il a une bonne tête, le Marette !

La Présidente — Enfin… si c’est comme ça qu’on fait… J’ai jamais procédé à ce genre de rite. Et pourtant je m’y connais en rites. Mais c’est la première fois que je n’entends pas le bruit que fait la pièce en touchant le fond…

Chinois — Ça dépend sur quoi elle tombe…

La Présidente — Mais je n’ai rien fait avant de la jeter ! Pas sans votre permission !

Marette —

Plongeant la tête entre les cuisses :

Eh ! Je vois ! Ah ! C’est un beau musée. Il y a de la matière.

 

Ah ! C’est un beau musée

Il y a de la matière

Je vais m’y attarder

Prendre le temps de faire

Ce que je fais des fois

Si on me laisse faire

Et si j’ai pas le droit

Je prendrai de travers.

 

Ah ! Ah ! Dans les vitrines

Je suis comme à l’usine.

 

Ne bougez pas d’un poil

C’est moi qui met à plat

Sur ce ma bonne étoile

Marie-couche-toi-là

Envoie à pleines mains

Dans le septième ciel

Des codes sibyllins

Au sapin de Noël

 

Ah ! Ah ! Dans les latrines

Du yang je suis le yin.

 

Je ne suis pas pressé

Et vous pouvez attendre

L’amour en vérité

Toujours se laisse prendre

Aux filets du plaisir

Et des aveux en chaîne

Mesurons le désir

À l’aune de nos chiennes

 

Ah ! Ah ! Je suis en ruine

J’ai perdu la combine.

 

Tiens ! C’est curieux j’y pense

Demain j’ai rendez-vous

Avec la Présidence

Et ses petits cailloux

Poucet je l’ai poussée

En dehors des coutures

Mais ce qui s’est passé

Appartient au futur

 

Ah ! Ah ! Quand je turbine

J’en prends dans les babines.

 

Ne me demandez pas

Si j’ai encor’ des sous

Après un tel repas

Je suis sur les genoux

Je vais manquer de jus

Si vous criez trop fort

Les voisins ne sont plus

Du grain la métaphore

 

Ah ! Ah ! On me mâtine

Dans le cri je raffine.

 

Avant que ça finisse

Il faut que je vous dise

Que je vous ai comprise

Vous êtes ma complice

Bien sûr je suis pas sûr

Qu’ ça plaise à la justice

Mais je suis pas si dur

Qu’on vous croit au supplice

 

Ah ! Ah ! J’ai une épine

Je mourrai dans la ruine.

 

La Présidente — Qu’est-ce que vous chantez bien ! J’en ai même entendu la pièce toucher le fond qui était… dur !

Marette — Moi qui le croyais mou ! J’ai de la chance, elle est miraude !

 

J’ai de la chance elle est miraude

Et dans sa rue je passe en fraude

 

Nous étions à deux doigts dessus

Et pourtant on ne m’a pas vu !

 

Je suis verni comme un sabot

J’ai la peinture dans la peau

 

Je file en douce et chez l’Anglaise

Dans mon calice ya pas de mousse

 

Voyez comme le temps est bon

Si on a compris la leçon

 

Elle a le puits sans fond sans fond

Dans son giron je suis marron

 

Si Monsieur le Chinois veut bien se donner la peine, nous allons procéder à la fermeture du musée.

Chinois — Si Madame veut bien soulever son popotin, je vais donner un coup de balai.

La Présidente — Puisque j’ai de la chance, et que ça me rend toute chose, je vous permets de vous abriter dessous ma robe.

Marette — On n’a pas fait de grosses conneries, mais on sait jamais… quand Dédé n’est pas là.

 

Quand Dédé n’est pas là

Et qu’il faut qu’il soit là

Je me fais d’encre un sang

Comm’ c’est embarrassant !

Pour payer les factures

C’est pas dans ma nature

Je copie sur les en

Les enfants de mes ans

Je suis seul quand il n’est

Pas là pour animer

Les grands et les petits

J’aim’ pas qu’il soit parti

Mais Dédé il est loin

Et ya pas un voisin

Pour signer à sa place

Et leur faire la classe

Alors je perds le fil

Je me barre en péril

J’ai sommeil et je nuis

À mes rêv’ de pipi

Le chemin est bien long

Du mérite au bâton

C’est pas un virtuose

Qui va changer les choses

J’ crois plutôt au facile

À la croix au persil

Au drapeau à la mort

Je crois qu’ j’y crois encore

 

Je me demande bien qui a chié dans mon musée !

La Présidente — Vous ne pouvez pas vous empêcher de vous le demander. Comme je vous comprends ! Mais on a son ADN ! On va savoir qui c’est !

Marette —

Si Dédé était là

Pour écouter tout ça !

Mais Dédé n’est pas là

Ça me fait du tracas.

La Gauche est en progrès

Et dans mon beau musée

Fait caca sans prév’nir

En plein mon devenir

Elle a trouvé ici

Un complice un sosie

Dans la merde ell’ me met

Je la sens à plein nez

La Justic’ veut m’aider

C’est une bonne idée

Et pour ce geste ami

J’en vais soigner le pli

Car ce n’est pas ici

Où je suis né quiqui

Qu’on va me posséder

Me quitter mes idées

J’ai des oiseaux en masse

Des airs de Fantomas

Jamais on ne m’aura

Moi aussi j’ai mes rats

Et je vais m’en servir

Pour fair’ la nique au pire

Et au mieux me donner

Parc’ que je suis bien né

Si Dédé ne veut plus

Repasser mon tutu

Je dans’rai en solo

Sur le corps des zéros

 

La Présidente — Et je vais vous aider ! Ah ! J’y tiens ! Tiens ! Tout de suite ! Donnez-moi un peu de cette merde. On va l’analyser !

Marette — Mais j’y ai mis les doigts !

La Présidente — Ah ! Ouille ! On n’est pas dans une série américaine. Vos doigts, ils n’y verront que du feu, car je vais y mettre les miens aussi !

Marette —

Ah ! Nos doigts dans l’ caca

Dédé il aim’ra ça !

 

La Présidente — Mais j’aime ça moi aussi ! Regardez comme je suis douée ! Oh ! J’ai touché quelque chose de dur ! Est-ce ce à quoi je pense ?

Marette — Pas du tout !

 

C’est encore une pièce

Le bonheur à la fesse !

 

La Présidente — Qu’en pense notre ami Chinois qui me regarde comme s’il ne m’avait jamais vue alors que j’étais dans tous les journaux quand j’ai reçu ma médaille des mains propres de ma fille ?

Chinois — Le coupable doit être désigné. Il n’y a pas de raison de laisser courir un coupable.

Marette — Je suis sûr que c’est un récidiviste !

 

J’aime les mains d’une femme dans la merdouille !

Ces pièces, Madame, ce sont mes pauvres couilles !

 

La Présidente — Mais pourquoi pauvres ? Je les trouve riches au contraire !

Marette — C’est que vous n’y connaissez rien en couilles, Madame, si je puis me permettre cette critique…

La Présidente — C’est parce que ce ne sont pas des couilles ! Si c’était des couilles, je m’y connaîtrais.

Chinois — Mais ce sont des pièces ! Et nous venons, mine de rien, de trouver le moyen de capter cette fortune considérable !

Marette — Une fortune ?

Chinois — Les pièces, monsieur le Maire ! Une fortune ! Nous pourrons quitter Mazères pour aller loger dans un endroit plus serein !

Marette — Mettre la main dans la merde pour amasser une fortune, sans Dédé, je ne pourrais jamais. Je suis de la SNCF, moi !

La Présidente — Je suis bien de la Justice, moi ! Et je comprends très bien ce que veut dire monsieur le Chinois ? Mais que vient faire ce Chinois ici ?

Marette — Il est là parce que vous l’avez inventé, Madame. Sinon, il ne ferait pas des plans pour piquer le trésor du musée de Mazères qui consiste, je le rappelle, en ces milliers, ces millions de pièces que les touristes jettent dedans par une  superstition que nous encourageons au moyen d’un stage de formation subventionné par l’État…

La Présidente — … en toute Justice !

Marette — À qui on demande d’en juger ! Oh ! Merde !

Chinois — Je n’étais qu’un personnage accessoire né du dialogue entre deux comploteurs de Droite qui méditent de voler un trésor qui n’appartient encore à personne et que personne ne possèdera à leur place !

Il disparaît.

 

Scène VI

Marette et la Présidente

Marette — Il faut être sûr de notre fait…

La Présidente — Mais cette merde ! Toute cette merde !

Marette — Il doit bien y avoir un moyen… Il y a toujours un moyen…

La Présidente — Je suis bien renseignée… Il y en a, mais je n’en connais pas de sûr et de parfait. Je suis magistrate, moi ! Tout ce que je sais du crime, je ne l’ai pas inventé et ça ne marche jamais ! Pauvres de nous ! Les amants de Mazères ! Nous avons pourtant passé l’âge de mourir jeunes !

Marette — Ah ! Oublions cette merde de Gauche ! S’il n’avait pas chié dedans notre musée, nous n’y aurions pas mis les mains !

La Présidente — Et nous n’aurions rien trouvé !

Marette — Non ! Madame ! Nous n’aurions pas mis les mains dans la merde ! Maudit gauchiste !

Marette s’assoit sur le WC et la Présidente sur ses genoux. Les oiseaux redescendent.

 

Scène VII

Les mêmes, les oiseaux

Oiseaux —

Nous sommes là pour ralentir

Une action par trop rapide

Et par souci d’être limpides

Nous intervenons sans plaisir

Au beau milieu de l’action

Qui du coup s’en trouve éclairée

   D’ la comédie en vérité

Nous sommes la partition

 

Faut avoir le nez en l’air

Et les yeux partout ailleurs

Si on veut vivre sur terre

Et profiter du bonheur

Avec des ail’ c’est facile

Et un bec c’est bien utile

 

Pour fair’ cuicui on peut compter

Sur nos becs et sur nos bruits d’ailes

Nous sommes nés pour actionner

Des comédiens la ribambelle

Jamais nous ne manquons d’asseoir

Le sujet sur des bases saines

Pour la conclusion il faut voir

Comme on a la tête bien pleine

 

Faut avoir le nez en l’air

Et les yeux partout ailleurs

Si on veut vivre sur terre

Et profiter du bonheur

Avec des ail’ c’est facile

Et un bec c’est bien utile

 

Ne tirez pas sur les oiseaux

Avant d’avoir compris le sens

Impératif de cett’ présence

Sur ces hauts et fameux tréteaux

Voyez d’abord si en-dessous

Des chos’ et des idées en cours

Il n’y aurait pas de l’amour

Et un plaisir qui tient debout

 

Faut avoir le nez en l’air

Et les yeux partout ailleurs

Si on veut vivre sur terre

Et profiter du bonheur

Avec des ail’ c’est facile

Et un bec c’est bien utile

 

Avec le temps on apprend tout

À voler si c’est le sujet

On se déplac’ les yeux fermés

Et sur le fil on l’air fou

L’air de ne pas y penser plus

Que l’exige notre équilibre

On y peut rien c’est dans la fibre

Si c’est des oiseaux que l’on tue

 

Faut avoir le nez en l’air

Et les yeux partout ailleurs

Si on veut vivre sur terre

Et profiter du bonheur

Avec des ail’ c’est facile

Et un bec c’est bien utile

 

Mais quand on est un oiseau rare

Et qu’on descend à tire-d’aile

Sans ménager le matériel

Qui pourtant craint le désespoir

Il arriv’ qu’on se prenne au jeu

Pour un autre oiseau de passage

Et tout s’éteint parc’ qu’on a l’âge

De ne plus pouvoir faire mieux

 

Faut avoir le nez en l’air

Et les yeux partout ailleurs

Si on veut vivre sur terre

Et profiter du bonheur

Avec des ail’ c’est facile

Et un bec c’est bien utile

 

Oiseaux de Mazèr’ et d’ailleurs

Nourris de vent et de passions

Nous nous posons en formation

Pour inspirer des jours meilleurs

Aux personnages accessoires

Qui n’ont pas eu le choix du prince

Et qui en vrai et sans histoires

Forment la lie de nos provinces

 

Faut avoir le nez en l’air

Et les yeux partout ailleurs

Si on veut vivre sur terre

Et profiter du bonheur

Avec des ail’ c’est facile

Et un bec c’est bien utile

(rideau)

 


 

ACTE VII

Même décor. Entre Roger. Les oiseaux s’enfuient comme précédemment. Apparence de touriste. Il consulte le programme sur la porte du musée, fait le tour de la cuvette de WC dans l’herbe, s’éloigne puis revient. Une fenêtre de la mairie s’ouvre.

 

Scène première

Roger, le Chinois

Chinois — C’est pas encore ouvert. Mon Dieu que vous êtes matinal ! Vous êtes au camping ou seulement de passage ?

Roger — Je couche chez l’habitant.

Chinois — C’est une bonne formule, mais ici, on encourage plutôt le camping… à cause du déficit. Vous comprenez ? Mais vous êtes peut-être de la famille…

Roger — Non. Je suis vraiment un étranger.

Chinois — Et comment vous avez trouvé ?

Roger — Par hasard…

Chinois — Non ! Je veux dire : comment vous le trouvez, notre village ? Euh ! Je veux dire : notre ville. Monsieur le Maire nous impose, à nous autres employés municipaux, cette distinction qui fait la différence.

Roger — En réalité, je suis venu voir le musée…

Chinois — Oh ! Putain ! En direct ?

Roger — Je suis là depuis hier…

Chinois — C’est que ça a fait du bruit cette disparition du Président de la République. On n’y est pour rien, bien qu’on soit une municipalité de Droite.

Roger — Je repasserai tout à l’heure… à l’ouverture.

Chinois — Je pourrais vous ouvrir maintenant. J’ai la clé. Mais Monsieur le Maire ouvre lui-même. Ensuite, il nous siffle et on s’occupe toute la journée. Il faut bien gagner son pain. Si ça ne tenait qu’à moi, je serais à la tête d’une fabrique de porcelaine.

Roger — Une tradition chinoise.

Chinois — Je vois que Monsieur connaît.

Roger — J’ai beaucoup voyagé.

Chinois — Tandis que moi, je suis né ici. Je ne suis donc pas un étranger. Et je sers à quelque chose. Vous servez à quelque chose, vous ?

Roger — Je fais de mon mieux pour ne pas nuire à mon prochain.

Chinois — Té ! Une bagnole ! C’est la Présidente. Je vous laisse.

La voiture s’arrête dans la rue de derrière. La Présidente et sa fille en descendent et entrent dans le jardin. Elles s’arrêtent près de la cuvette.

 

Scène II

Roger, la Présidente et sa fille

Fille — Alors, je ne suis qu’un personnage accessoire ?

La Présidente — Tout le monde ne peut pas être prrrrincipal ! Mais si tu travailles bien, tu le seras toi aussi quand ce sera le moment.

Fille — Mais cette représentation théâtrale ne sera plus au goût du jour…

La Présidente — Tu joueras un autre rôle dans une autre pièce. C’est la vie. Vous n’êtes pas d’accord, monsieur ?

Roger sursaute.

Je ne vous prends pas à témoin, mais à son âge, on ne se pose pas toujours les bonnes questions.

Roger — Elle a de gros genoux…

La Présidente — C’est ce que je lui dis tout le temps !

Fille — Elle ne s’en lasse pas…

Roger — Ça ne plaît pas à tout le monde…

Fille — Je plais aux vieux !

La Présidente — C’est pour les seins. Ils ne sont ni gros, ni petits. Ils tiennent dans la main, comme des fruits. Vous aimez les fruits, monsieur ?

Roger — Je les aime, madame ! Ni trop mûrs, ni trop verts.

Fille — Pourtant, vous me plaisez. Ça me chatouille…

La Présidente — L’instinct. Ce n’est que de l’instinct. Ne t’y fie pas. Je ne me suis fiée à personne pour te concevoir.

Fille — Ça ne doit pas être bien difficile de concevoir un personnage accessoire…

Le Chinois revient à la fenêtre.

 

Scène III

Les mêmes, le Chinois

Chinois — Je m’inscris en faux !

La Présidente — Et je vous condamne pour ce crime !

Chinois — Mais ce n’est pas un crime d’être un personnage secondaire !

La Présidente — Je n’ai pas dit le contraire.

Roger — Ça rime.

La Présidente — Vous dites… ?

Roger — Je dis que vous êtes sur le point de nous chanter une chanson.

La Présidente — C’est ce que je fais tous les jours travaillés dans MON tribunal !

Chinois — Vous ne vous en privez pas…

La Présidente — Jamais ! Je suis d’une constance… Ah ! Si vous saviez !

Fille —

Au Chinois :

Vous êtes un personnage accessoire vous aussi ?

Chinois — Je m’efforce de l’être… mais ce n’est pas sans risques ! Pas plus tard qu’à l’acte précédent, j’étais le bâtisseur du musée que vous avez entre les jambes.

La Présidente — Entre les jambes !

La fille soulève sa robe et la cuvette apparaît.

Fille — Quel beau musée ! C’est vous qui l’avez bâti ?

Entre Marette.

 

Scène IV

Les mêmes, Marette

Marette — Il l’a bâti, peut-être ! Mais je suis l’unique concepteur !

Roger — Je vous félicite.

Marette — Et vous êtes qui, vous, pour me féliciter sans que je vous connaisse. Je ne le reconnais même pas !

La Présidente — On est au théâtre…

Fille — Et pourtant, il lui ressemble…

Chinois —

Complice :

L’habitant qui le loge n’est pas de sa famille…

Fille — Oui, mais ils ont un air de ressemblance…

La Présidente — Qu’est-ce que tu en sais, toi ?

Marette —

Il renifle Roger :

Il a un air. Elle a raison la petite…

Roger — Si vous voulez parler de monsieur de la Rubanière qui a la bonté de m’héberger en ce moment…

Marette —

Furieux :

Il a plus qu’un air !

Il se reprend :

Alors comme ça, vous méprisez MON camping… ?

Roger — Votre camping ! Son tribunal !

Chinois — Mon musée !

Marette — Ah ! Pardon ! C’est MON musée. Je ne vous emploie pas pour dire le contraire !

Chinois — Mais vous le dites !

Fille —

Montrant :

MES genoux ! Et vous, monsieur, qu’est-ce qui vous appartient ?

Chinois — Je lui ai déjà posé la question et il n’a pas répondu…

Marette — Les étrangers ne répondent jamais quand on leur pose des questions… de principe !

Roger — Je peux répondre à toutes les questions. Tenez : si je vous dis que je suis journaliste…

Tous — Journaliste !

Le journaliste de la Dépêche entre.

 

Scène V

Tous, le journaliste

Journaliste — Monsieur ! Je ne sais pas qui vous êtes et je ne veux pas le savoir… bien que je sois journaliste et que j’ai envie de le savoir… Mais ici, Monsieur, vous ne glanerez que du local… si je puis me permettre cette restriction syntaxique…

Tous — De la syntaxe maintenant ! Syntaxe error !

Journaliste — Je veux dire que s’il faut parler de ce qui se passe ici, c’est à moi que revient cet honneur qui est en même temps un bon petit travail sans les inconvénients du travail et bien payé en sus, ce qui n’est jamais le cas quand on travaille vraiment.

Roger — Le musée de Mazères est un sujet national !

Marette — Hé ! Té ! Du local au national, voilà un chemin que je suis prêt à parcourir à la vitesse du maillot jaune. Vous m’intéressez, monsieur…

Journaliste — Il n’intéresse personne !

Marette — Oui, mais il s’intéresse à quelque chose dont je suis le maître…

Chinois — … après Dieu !

Marette — En parlant de Dieu, puisqu’il n’est pas là…

La Présidente —

Expliquant :

Il s’est défilé.

Marette — … pas un mot sur le sujet… national. On s’en tient au local.

La Présidente —

Même jeu :

Sinon il accourt.

Marette — Ainsi, monsieur, vous êtes venu pour…

Chinois — Mépriser le camping municipal au point d’aller habiter chez ce monsieur de la Rubanière qui n’est même pas d’ici. Tandis que moi, qui vous parle, j’y suis né, ici !

Roger — La disparition de François Hollande dans la cuvette des WC municipaux de Mazères a fait le tour du monde…

Tous — Le tour du monde !

Marette — Je n’en demandais pas tant ! Mais enfin, puisque c’est fait, il faut se résoudre. Et moi, quand je me résous, je crée un musée !

 

Quand je me résous

Je crée un musée

Je ne suis pas fou

J’ai de la pensée

J’ai aussi du corps

Nous en avons tous

Mais je suis encore

Sujet à secousses

 

Comme il est bon d’être élu

Pour des raisons accessoires…

 

Fille — Comme moi !

Chinois — Et moi donc !

Marette —

Tape du pied.

Je chante ! Je reprends le refrain…

Tous —

Comme il est bon d’être élu

Pour des raisons accessoires

Et profiter dans le noir

De l’essentiel du charnu

Sans devoir se justifier

Et de l’honneur mériter !

Marette —

Oui je sais bien que

Dans tous les esprits

C’est bon pour la queue

Moins pour le pays

Mais quand on n’est pas

Un héros en dur

On n’a pas le choix

Faut de la stature

Tous —

Comme il est bon d’être élu

Pour des raisons accessoires

Et profiter dans le noir

De l’essentiel du charnu

Sans devoir se justifier

Et de l’honneur mériter !

Marette —

Je vous remercie

En me remerciant

Et j’ai pas envie

Qu’on en parle tant

C’est bien de chez nous

Le donnant donnant

On se prête à tout

Quand on a le temps

Tous —

Comme il est bon d’être élu

Pour des raisons accessoires

Et profiter dans le noir

De l’essentiel du charnu

Sans devoir se justifier

Et de l’honneur mériter !

Marette —

C’est la tradition

Me reprochez pas

Ce qu’en confession

J’en fais pas des tas

Si Dieu est là-haut

Si je suis en bas

C’est pas un défaut

Et c’est bien sympa

Tous —

Comme il est bon d’être élu

Pour des raisons accessoires

Et profiter dans le noir

De l’essentiel du charnu

Sans devoir se justifier

Et de l’honneur mériter !

Marette —

Je suis dans l'excès

Mais les déficits

Sont là pour prouver

Que je le mérite

Bien sûr c’est dommage

Yen a que pour moi

Mais c’est l’avantage

D’être élu en bas

Tous —

Comme il est bon d’être élu

Pour des raisons accessoires

Et profiter dans le noir

De l’essentiel du charnu

Sans devoir se justifier

Et de l’honneur mériter !

Marette —

Quand je verrai Dieu

Avec ou sans chien

N’oubliez pas que

Je vous fais du bien

Priez pour ma pomme

Et profitez-en

Yen a pour les hommes

Et pour les enfants

Tous —

Comme il est bon d’être élu

Pour des raisons accessoires

Et profiter dans le noir

De l’essentiel du charnu

Sans devoir se justifier

Et de l’honneur mériter !

Marette —

Non pas je n’oublie

Que la femme aussi

A bien du souci

Quand elle envie

D’ailleurs je confesse

Que j’y ai pensé

Avant que la fesse

Me donne à penser

Tous —

Comme il est bon d’être élu

Pour des raisons accessoires

Et profiter dans le noir

De l’essentiel du charnu

Sans devoir se justifier

Et de l’honneur mériter !

La Présidente — Revenons à nos moutons ! Oui, monsieur le journaliste de l’étranger…

Roger — L’étranger en France…

La Présidente — Il est bon de le préciser. Monsieur, comment savez-vous que c’est ici que François Hollande a disparu dans la cuvette du WC municipal ?

Tous — Mais tout le monde le sait !

Marette — C’est même comme ça que je suis devenu célèbre !

Chinois — Monsieur de la Rubanière n’y est pas étranger, à cette célébrité…

Marette — … bien méritée !

 

La célébrité

Il faut bien le dire

Est bien méritée

Il faut le redire

Quand on est fameux

On est bien utile

Il n’y a pas mieux

Pour mes volatiles.

Tous —

Comme il est bon d’être élu

Pour des raisons accessoires

Et profiter dans le noir

De l’essentiel du charnu

Sans devoir se justifier

Et de l’honneur mériter !

 

Et pour mon camping

La célébrité

A les bons côtés

Côté galopines

Ne pas oublier

Les produits locaux

Ils ont des défauts

Mais ils sont bien nés

 

La Présidente — Revenons à nos moutons !

Fille —

Dansant au-dessus de la cuvette :

Mon petit mouton

Se sent bien ici

Mazèr’ est aussi

Le musée du …

 

La Présidente — Faites-la taire ! Et revenons à nos moutons !

Chinois — Mais que vient faire ce Chinois ici ?

La Présidente — Monsieur vient donc enquêter sur les circonstances de la disparition de François Hollande dans la cuvette…

Marette — … dans les circonstances que l’on sait ! Et en quoi consiste cette enquête ?

Journaliste — À la Dépêche…

Marette — Vous ne comptez tout de même pas le retrouver, ce Président de la République qui n’aura pas fait long feu…

Entre le garde.

 

Scène VI

Les mêmes, le garde

Garde — Sans moi, il n’y aurait pas de musée !

Roger — Qui est ce monsieur ?

Garde — Je suis celui qui a tiré la chasse !

Marette — Oui, mais c’est moi qui ai eu l’idée du musée !

Chinois — Et c’est moi qui l’ai construit !

Fille — En tant que personnage accessoire…

Chinois — On n’avait pas de fabricant de faïence sous la main. Comme je suis d’origine chinoise et qu’en Chine, c’est la tradition…

Marette — J’y ai pensé aussi ! Sans moi, il n’y aurait pas de Musée…

La Présidente — Et sans moi vous seriez en prison pour tentative d’assassinat sur la personne d’André Trigano ! Et cet individu croupirait dans la même prison pour avoir sauvagement et sans remords assassiné le Président de la République, qui préside comme moi, avec le moyen d’une chasse d’eau associée à une cuvette…

Chinois — D’origine chinoise… mais c’est avant que je devienne fabricant…

Fille — …accessoire !

Roger —

Se bouchant les oreilles :

Ouille ! J’en ai assez entendu !

Journaliste — Je vous avais prévenu. Le local, c’est une spécialité. Et c’est pas facile pour les Parisiens.

Roger — Mais je ne suis pas Parisien !

Journaliste — Vous êtes des généralistes. Vous ne comprenez rien au particulier.

La Présidente — Revenons à nos moutons !

Garde — Mais je ne suis pas un mouton, bien que la chanson de cette charmante jeune fille aux gros genoux m’ait convaincu que je peux faire partie de son troupeau sans risquer de me faire dévorer par le loup…

La Présidente — Mais il n’y a pas de loup ici !

Marette — En effet, Trigano a pris le TGV quand il a senti que ça se compliquait…

Roger — Qu’est-ce qui se complique ?

Journaliste — Attention ! Hé ! Est-ce que ça complique localement ou généralement ?

Marette — Localement ! Sinon j’aurais dis : mon général !

Journaliste —

Bousculant Roger :

C’est donc une affaire qui ne regarde pas la Nation !

Marette — Mollo, la Dépêche ! À Mazères, on est général à peine qu’on se traite !

Garde — Mon cartable est bourré comme tout le monde ici !

Marette — N’exagérons pas ! Ici, les mémés ne castagnent personne. Au contraire…

Garde —

Mimant :

Elle en veulent !

Marette —

Même jeu :

Et on leur donne !

La Présidente — Revenons à nos moutons !

Elle cligne d’un œil.

Ce monsieur veut tout savoir et on va le lui dire !

Marette —

Inquiet :

Et on va lui dire quoi ?

Garde — Pour la chasse d’eau, c’est moi…

Chinois — C’est un bon grade champêtre…

Garde — Oh ! Moquez-vous, vous ! Avec vos airs d’Attila !

Marette — Pas de noms ! On a dit pas de noms ! Rien que des faits !

Garde — J’ai tiré la chasse parce qu’il en avait marre d’être coincé à Mazères le François… ce qui n’est pas bien original, beaucoup de Mazériens vous le diront et ceux qui ne vous diront rien sur ce sujet sont presque morts ou trop feignants pour changer de métier. Et je sais de quoi je parle !

Marette — Les confidences, c’est encore moi ! Personne ne sait mieux que moi ce que pensent les Mazériens. François Hollande, ils s’en foutent !

Tous — Ils s’en foutent ? Mais alors, le musée…

Marette — … n’est pas un vrai musée… ou comme dit Dédé, le Trigano, c’est un lieu de… pèlerinage. Ça rapporte plus que les musées, le pèlerinage !

Garde — Et on s’y fait.

Marette — On n’est pas compliqué quand on est de Mazères…

 

On n’est pas compliqué

Quand on est de Mazères

On est les héritiers

De Dédé aux affaires

 

Ça, c’est le refrain…

Tous — On a compris !

Marette — Alors chantez !

Tous —

On n’est pas compliqué

Quand on est de Mazères

On est les héritiers

De Dédé aux affaires

 

La Présidente — Je suis pas de Mazères, mais j’ai l’esprrrit !

Chinois — Moi je suis de Mazères, mais c’est pas vraiment ce que j’ai envie de chanter…

Marette — L’orchestre attend…

Garde — Il attend quoi sans nous ?

Marette — Premier couplet…

 

Quand le Marette…

 

C’est moi…

Tous —

Impatients :

On le sait !

Marette — Je précise parce qu’il y a des étrangers ! J’ai quand même le droit de préciser, non !

Garde — Surtout que monsieur de la Rubanière est peut-être à l’écoute…

Marette — Vous avez branché les micros !

Garde — Comme ça, tout Mazères en profite.

Chinois — Pourquoi ? Il fallait pas ?

Marette — Bon, alors ça commence pas la même chose…

Garde — Il veut dire : de la même manière. Son français est approximatif.

Chinois — Oui, mais il manque pas de l’honneur, hé !

Marette — Je vous signale que les micros sont branchés et que vous êtes sous mes ordres !

Garde — Pas pour longtemps, va !

Marette — Gauchiste !

La Présidente — Revenons à nos moutons !

Marette — J’ai pas le la !

Tous — Il a pas quoi ?

Garde — Le la !

 

J’ai pas le la, je suis Marette

Quand j’ai le la je suis pas bête

Mais si je suis bête c’est la

La faute à ceux qui l’ont le la !

 

Marette — On a dit que c’est moi qui chante !

La Présidente — Si on ne revient pas aux moutons…

Garde — … les nôtres… parce que les moutons de Paris…

Marette —

Titube :

J’ai oublié la chanson !

Tous — Qu’il est con !

 

Il a oublié la chanson

Ah ! c’qu’il est con Ah ! c’qu’il est con

À force de bouffer du foin

Il se conduit comme un bourrin

Mais quand le vin s’ met à couler

Il ne demande qu’à tirer

À tirer les bœufs avant que

La charrue se mette devant

Il faut le prendre par la queue

Et lui donner des coups avant

Avant qu’il devienne trop con

Pour mériter une chanson

 

J’ai pas le la, je suis Marette

Quand j’ai le la je suis pas bête

Mais si je suis bête c’est la

La faute à ceux qui l’ont le la !

 

Roger — C’est mieux comme refrain.

Tous — Que quel autre refrain ?

Roger — Celui de Marette !

Sautillant :

On n’est pas compliqué

Quand on est de Mazères

On est les héritiers

De Dédé aux affaires

 

Tous — C’est bien aussi ! On peut les accoupler ! Ça va lui plaire, c’est un voyeur !

La Présidente — Revenons à nos moutons !

Garde — Elle nous fait chier avec ses moutons celle-là !

Chinois — Surtout que son seul mouton est bien seul !

Garde — Et qu’il donne pas envie !

La Présidente — Revenons à nos moutons !

Tous — Elle a raison…

 

On n’est pas compliqué

Quand on est de Mazères

On est les héritiers

De Dédé aux affaires

J’ai pas le la, je suis Marette

Quand j’ai le la je suis pas bête

Mais si je suis bête c’est la

La faute à ceux qui l’ont le la !

 

Ça sonne bien ! On continue ?

Fille —

Jouissant :

J’y suis presque !

Tous —

Ça va lui plair’ c’est un voyeur

Ya du boudin pour le Marette

Pourquoi aller chercher ailleurs

Il est trop con mais pas si bête

Dans la caisse municipale

Yen a des sous yen a en plus

Et ya personn’ que des minus

Pour faire mieux avec ces balles

C’est du boudin bien fricassé

Yen a des sous pour faire la fête

Il faudrait vraiment qu’il soit bête

Et pas Français pour s’en passer

 

Il a raison…

 

On n’est pas compliqué

Quand on est de Mazères

On est les héritiers

De Dédé aux affaires

J’ai pas le la, je suis Marette

Quand j’ai le la je suis pas bête

Mais si je suis bête c’est la

La faute à ceux qui l’ont le la !

 

Dernier couplet…

 

C’est pas le cerveau c’est devant

C’est du boudin sans les patates

Ce vieux con est servi aux pattes

On n’est pas chien même savant

Regardez-le comme il avance

À petits pas sans la musique

C’est un enfant d’ la République

Sans les instruments de la science

Ça fait des heur’ qu’il se balance

En secouant son instrument

Pour le flatter c’est le moment

Mais pas longtemps on est en France !

 

Roger et le journaliste — Et qu’est-ce que ça fait qu’on soit en France ?

Tous — Ils ont raison…

 

On n’est pas compliqué

Quand on est de Mazères

On est les héritiers

De Dédé aux affaires

J’ai pas le la, je suis Marette

Quand j’ai le la je suis pas bête

Mais si je suis bête c’est la

La faute à ceux qui l’ont le la !

 

Tout le monde sort en dansant. Farandole. Marette et la Présidente reviennent.

 

Scène VII

Marette et la Présidente

Marette —

N’oublions pas notre affaire.

 

Les chansons, ça amuse le grand public, mais il ne faut pas perdre de vue qu’on est en affaire vous et moi…

La Présidente — Ah ! Si Dédé était là !

Marette — Nous attendrons la nuit. Vous coucherez la petite. Je peux m’en occuper aussi si vous avez autre chose à faire. J’aime bien m’occuper des enfants d’un certain âge. Avant, ils me fatiguent. Et après, ce ne sont plus des enfants. En amour comme en mission, il faut un juste milieu pour apprécier la chance qu’on a.

La Présidente — Ah ! Si Dédé était là !

Marette — De nuit, on aura peut-être du mal à distinguer le pognon de la merde. Je me charge de mettre les mains dedans. Il ne faut pas hésiter à se sacrifier si l’enjeu en vaut la peine. Quand j’étais à la SNCF…

La Présidente — Ah ! Si Dédé était là !

Marette — … j’ai cherché la merde à tout le monde et ils me l’ont bien rendu. Mais c’est la tradition !

La Présidente — Ah ! Si Dédé était là !

Marette — Ça doit faire une sacrée fortune ! Je me demande si je vais pas faire un long voyage pour me faire oublier un temps et même me faire oublier définitivement en perdant la vie quelque part dans un pays où je n’aurais pas de papier.

La Présidente — Ah ! Si Dédé était là !

Marette — L’argent, ça me fait rêver. Ça me transporte dans un ailleurs que si j’y suis pas, j’y vais avec les moyens du bord. Un bon verre n’a jamais fait de mal à personne…

La Présidente — Ah ! Si Dédé était là !

Marette — … mais s’il est mauvais, s’il est de Carcassonne…

La Présidente — Ah ! Si Dédé était là !

Marette — J’en ferais bien une chanson. Vous n’êtes pas si indésirable que ça. Du temps de la briquèterie, sans jeu de mots, vous auriez fait l’affaire.

La Présidente — Ah ! Si Dédé était là !

Marette —

Un bon vin n’a jamais

Fait de mal à personne

J’ suis témoin du bien mais

S’il est de Carcassonne

Alors il faut s’ méfier

C’est du encor’ meilleur

Il faut pas avoir peur

D’avoir dans la Cité

Des visions de grandeur

À propos de soi-même

Et des choses qu’on aime

En tout bien tout honneur

 

La Présidente —

Ah ! Si Dédé était là !

Et si j’étais disposée

À donner mon tralala

Sans avoir à rien payer !

 

Marette —

Ah ! Si Dédé était

Là pour me ramener

À la maison Justice

Pour que je la subisse

Dans ce bel édifice

Une fois de plus au

Grand lit des bénéfices

Je ne suis plus puceau

Avec ou sans les draps

Comme dans les palaces

Pour conserver la trace

De nos rapports aux rats

 

La Présidente —

Ah ! Si Dédé était là !

Pour remonter le moral

De mon pauvre tralala

Atteint par le bien viral !

 

Marette —

On se sent seul en fait

Quand Dédé se casse à

Paris pour fair’ la fête

Avec des tralalas

Qui ne sont pas d’ici

Dont je n’ai pas idée

Bien que je sois bien né

Et du pays aussi

Mais si c’est un bon vin

S’il est de Carcassonne

Mêm’ s’il est de Narbonne

Je me sens Mazérien !

 

La Présidente —

Ah ! Si Dédé était là !

À la plac’ de ce conard

Qui ne s’envoie qu’ du pinard

Alors que mon tralala

Mon tout petit tralala

Ne demande qu’à passer

Un bon Noël à Toussaint

En compagnie de Dédé !

 

Marette — Vous ne trouvez pas que vous exagérez un peu ? Qu’est-ce qu’il a de plus que moi le Dédé ?

La Présidente — Du pognon !

 

Des médailles en vrai !

Et du sperme en vrac !

 

Marette — Mais du sperme, j’en ai moi aussi. Même que je m’en sers pour faire des vers !

La Présidente — Mais ça suffit à la fin ! Je sais ce que c’est la poésie ! Et je sais que c’est en prose que vous la faites. Et pas en vers comme Dédé !

Marette — Ah ! Ça ne commence pas bien notre collaboration !

La Présidente — Si j’avais su, vous seriez en prison maintenant. Et j’aurais moins peur !

Marette — Mais peur de quoi, ma fleurette !

La Présidente — Peur de cette merde ! C’est que j’ai peur de la merde, moi ! J’en cherche, oui, parce qu’il faut bien avancer. Mais la trouver ! Je n’en peux plus !

Marette — Mais ce n’est pas un crime. De toute façon, cet argent est perdu pour tout le monde, sauf pour nous si on y met du nôtre !

La Présidente — Mais je ne veux pas mettre de l’argent là-dedans ! J’ai déjà mis deux pièces. Vous êtes témoins que je les ai mises ! Et ça ne me porte pas bonheur ! Ouille !

Marette — Ça n’a jamais porté bonheur à personne de savoir qu’on peut devenir riche et de s’en empêcher parce qu’on aime pas la merde !

La Présidente — Mais je l’aime, la merde !

Marette — Faudrait savoir !

La Présidente — Je l’aime mais j’en ai peur !

Marette — Mais la merde c’est comme les morts !

 

La merde c’est comme les morts

Faut pas avoir peur d’y toucher

Et si dedans ya d’ quoi payer

Il faut y aller sans remords !

Ah ! Ah ! N’hésitons pas

À trouver ça vraiment sympa !

 

La Présidente — Plus de chanson !

 

Je ne veux plus chanter !

Nous somm’ si près du but !

J’en mouille ma culotte !

 

Et si ça continue, je vais avoir honte !

Marette — Mais honte de quoi ? La merde ça ne fait pas honte. C’est comme les morts. Ça sert à rien ! Vous avez honte vous de ce qui sert à rien ?

La Présidente — Je parlais de ma culotte !

Marette — Mais c’est parce que vous n’êtes pas au bon endroit ! Mettez-vous là !

Il place la Présidente au-dessus de la cuvette.

Allez-y ! Faites pipi ! Je ne regarde pas.

La Présidente — Vous avez bien regardé tout à l’heure !

Marette — Mais je n’ai rien vu ! Si vous voulez que je voie, il faut écarter plus.

La Présidente — Mais je ne suis pas une danseuse classique !

Marette — Dans ce domaine, je préfère le moderne.

Il met la tête.

La Présidente —

Riant :

Vous allez vous casser le cou !

Marette — Pas si vous faites pipi dessus.

La Présidente — J’aurais dû faire pipi dans ma culotte ! J’ai encore plus honte maintenant !

Marette — Mais il n’y a aucune raison d’avoir honte !

La Présidente — Que si ! On nous regarde !

Le gosse est là.

 

Scène VIII

Les mêmes, le gosse

Marette — Mais qu’est-ce que tu regardes, toi ! Petit voyou !

Gosse — Je suis pas une caméra de surveillance, moi ! Quand je regarde, je fais de mal à personne et que du bien à moi.

Marette — Et qu’est-ce que tu crois que je fais quand je regarde ? Le prix que ça m’a coûté à tout le monde ! Et j’y ferais du mal ! Non mais tu rigoles ?

Gosse — Je savais pas qu’on pouvait perdre la boule en se faisant pisser dessus par une magistrate. Je crois que je vais essayer…

La Présidente — Mais il n’est pas question que je pisse sur ce gamin ! Loulou ! Défends-lui ! Je n’ai plus la force ! Ah !

Marette — Tu vois ce que tu lui fais à la dame. Que maintenant, elle va plus pouvoir travailler sans faire des grosses conneries, surtout en matière de liberté d’expression !

Gosse — Mais je m’exprime pas, je regarde !

Marette — C’est la même chose ! Tout ce qui se fait avec les yeux se fait avec la parole.

Gosse — Il manque plus que Bousquet pour applaudir.

Apparaît Bousquet.

 

Scène IX

Les mêmes, Bousquet

Bousquet — Ça fait un moment que je suis là, mais j’osais pas…

La Présidente — Oh ! Mon Dieu ! Il a tout vu lui aussi !

Marette — À Mazères, t’as pas fini de péter que tout le monde sait déjà à quoi ça sent.

La Présidente — Vous auriez pu le dire avant que…

Marette — Avant que quoi ? On n’a pas commencé.

À Bousquet :

Alors comme ça, tu es au courant…

Bousquet — Je peux pas dire que non…

Gosse — J’ai peut-être pas tout compris, parce que j’ai pas l’âge, mais je sais et…

Marette et la Présidente — Et…

Gosse —

Espiègle :

Ça m’apprend.

Marette — Si c’est que ça…

Gosse — Et ça me donne des idées aussi…

Marette — Les idées que ça donne, c’est pas bien grave non plus… J’ai fait pire !

Gosse — Et c’est pas que des idées… que j’en ai d’autres…

Marette —

Brusque :

Autrement dit, tu vas me faire chier !

Gosse — Eh ! Oh ! J’ai jamais fait chier personne !

Bousquet — Dis pas ça !

Marette —

À Bousquet :

Il t’a déjà fait chier ?

Bousquet — Pas qu’un peu !

Gosse — Ouais mais c’est pas la même chose !

Marette — Tu fais pas toujours chier de la même manière, toi ? Il faudra que tu m’apprennes. Des fois que j’en aie besoin…

La Présidente — On ne va pas le tuer, tout de même !

Gosse — J’ai pas envie de mourir ! Je demande pas grand-chose…

Marette — Oui, mais tu demandes… Et après, qu’est-ce que tu fais ? Tu redemandes ? Je sais de quoi je parle… Je suis passé par là moi aussi !

Gosse — Oui mais moi, j’y suis jamais passé !

La Présidente — Je refuse de pisser sur un gosse qui ne m’a rien fait !

Marette — Il vous a fait quelque chose ! Il vous a vue !

La Présidente — Oui, mais il n’a encore rien fait !

Marette — Mais il le fera !

La Présidente — Mais vous avez dit que ça ne l’arrêtera pas ! Je ne vais pas ME condamner moi-même à lui pisser dessus tant que Dieu me prête vie !

Gosse — Euh ! Pas trop vieille quand même… Allez… Un petit pipi… Une giclée et je promets que je recommencerai plus.

Marette — Tu seras mort avant… !

La Présidente — Ça va mal se finir !

Marette —

À Bousquet :

Tu en veux toi aussi ? Du pipi de femme ? Maintenant que tu te mets avec des hommes ?

Bousquet — Un seul homme ! Et je l’aime !

La Présidente — Ça va mal se finir !

Gosse — Moi je n’aime ni les hommes ni les femmes. Je fais ça tout seul. Mais cette idée de se faire pisser dessus par une femme ça ne me donnera des idées que si elle me pisse dessus en vrai !

Marette — Des fantasmes. Il a raison le petit. Et je sais de quoi je parle.

La Présidente — Ça va mal se finir !

Elle s’enfuit, monte dans sa voiture et s’en va. Sa fille entre, sortant de la mairie, chemisier ouvert.

 

Scène X

Marette, Bousquet, le gosse et la fille

Fille — J’ai plus rien pour rentrer, moi !

Marette — Mais pour sortir, on peut s’arranger…

Gosse — Elle a de gros genoux.

Marette — Quand tu auras l’expérience, tu sauras que faute de merle on mange des grives.

Fille — C’est que c’est paumé, Mazères !

Marette — On le saura !

Montrant la cuvette :

Si ça vous chante…

Gosse — Je veux bien essayer, moi…

Marette — Va de retro ! Avant que je commette l’irréparable !

À la fille :

Vous pouvez le faire dans ma voiture si ça vous chante mieux…

Fille — J’ai pas envie de chanter.

Gosse — Elle est comme sa mère.

Fille —

Au gosse :

Je te demande pas de te taire, mais tu ferais mieux !

Marette — J’ai une belle voiture.

Gosse — Avec des pneus…

Marette — Moque-toi, toi ! Qu’une voiture, tu n’en auras jamais !

À la fille :

On y va ?

Fille — Puisque vous insistez et que vous êtes trop vieux pour me violer…

Marette — Hé ! Ho ! J’ai jamais violé personne ! Je le saurais.

Fille — Si vous êtes le seul à pas le savoir, je viens.

Ils sortent tous les deux.

 

Scène XI

Bousquet et le gosse

Gosse — Il te fait rêver ce chiotte…

Bousquet — Il te fait pas rêver, toi ?

Gosse — Sans une gonzesse dessus, non. Mais avec un mec dessous, peut-être…

Bousquet — Mon petit frère… socialiste.

Gosse — Mais si ça se fait, tu pourras plus rêver demain.

Bousquet — Comment tu sais ça, toi ?

Gosse — C’est Marette et cette… entremetteuse.

Bousquet — Tu en as un vocabulaire ! Mais qu’est-ce que tu sais ? Et comment je le sais pas ?

Gosse — Comment, je peux pas te dire. Mais je sais.

Bousquet — Et c’est pas gratuit…

Gosse — Si tu m’aides à piquer le vélo de la Dépêche, je te le dis.

Bousquet — Qui me dit que ça m’intéresse autant que tu dis ?

Gosse — Quand on est con, on fait confiance à personne.

Bousquet — Dis donc ! Je vais te montrer… !

Gosse — Tu feras le pet. Je me charge de m’emparer de ce bien… qui ne m’appartient pas, mais sur lequel j’ai des droits.

Bousquet — Tu as des droits sur la bicyclette de la Dépêche ?

Gosse — Je suis un bâtard, non ?

Bousquet — On peut le dire comme ça…

Gosse — Cette bicyclette, elle est un peu à moi. Je peux la lui voler pour un temps…

Bousquet — … qui reste à déterminer…

Gosse — … et ensuite, je la lui restitue. Mais ni vu ni connu. Tu connais la chanson.

Bousquet — Paul Valéry. Tu t’y connais en littérature, toi ! Yacine, Valéry… Qui encore ?

Gosse — C’est pas le moment de me draguer ! La bécane du canard contre une information que si tu la sais pas, tu meurs d’une crise sans savoir pourquoi.

Bousquet — C’est si grave que ça ? Tu me fais peur ! Mon côté féminin me conseille de t’écouter, mais comme je suis encore un peu mâle, j’ai envie de te casser la gueule et mettre fin à tes petits calculs. Tout ça pour une bicyclette…

Gosse — J’ai pas fait que ça dans ma vie et il m’en reste encore beaucoup. Alors si tu veux pas m’aider, je t’aide pas moi non plus.

Bousquet — Admettons que je t’écoute.

Gosse — Le premier pas !

Bousquet — Il en faut combien de pas ? Tu le sais même pas.

GosseLaisse-moi compter…

Il compte sur ses doigts.

Bousquet — Si c’est d’accord, mais je l’ai pas dit, il faudra que tu m’aides toi aussi…

Gosse — Ça va de soi !

Bousquet — Après t’avoir entendu, je me mettrai dedans.

Gosse — Eh ! Non ! J’ai pas dit que j’avais déjà décidé de ma nature profonde ! Je suis un peu jeune, non ?

Bousquet — Je te parle pas de ça, imbécile ! Laissons le socialisme de côté tant que tu n’as pas l’âge…

Gosse — Et c’est pas demain la veille… le socialisme et la question du sexe qui va avec, eh ?

Bousquet — Je me mettrai dedans…

Gosse — Tu vas pas recommencer ! On a dit non ! Pas dedans ! Dehors si tu veux, mais tout seul ! Je regarderai même pas tellement ça me dégoute !

Bousquet — Je te parle pas de ça, imbécile !

Gosse — Deux fois… Et tu me parles de quoi ?

Bousquet — Du musée…

Gosse — Du musée ? Et qu’est-ce qu’il a, le musée ? Il te plaît pas ?

Bousquet — Je vais entrer dedans !

Gosse — Dans le musée ?

Bousquet — Où veux-tu que je rentre, imbécile ?

Gosse — Et de trois. À quatre, je réagis. Alors comme ça, vous entrez dans le musée, et moi, je reste dehors ?

Bousquet — Toi, tu tires la chasse.

(rideau)

 


 

ACTE VIII

Même décor. Au milieu de l’herbe, la cuvette de WC est cassée en mille morceaux. Un petit jet d’eau sourd.

 

Scène première

Le gosse, Bousquet et le journaliste

Dans la rue de derrière surgit côté jardin le gosse monté sur le vélo. Il disparaît côté cour. Puis arrive Bousquet qui court. Il sort. Enfin, le journaliste entre, poursuivant les voleurs.

Journaliste —

Il s’arrête pour reprendre son souffle.

Ah ! Les coquins !  Une si belle bicyclette ! Mais je les ai reconnus. J’irai me plaindre. Il n’y a pas de mal à se plaindre quand on ne peut pas résoudre les problèmes soi-même. Je n’ai plus la forme. Courir après des voleurs ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Ah ! Ce que j’aurais aimé les attraper vivants ! Ils seront peut-être morts quand les forces de l’ordre mettront la main dessus. Ou bien c’est moi qui serai mort. Qu’y pouvons-nous ? On se fait voler, agresser, assassiner et il faut se résoudre à abandonner les poursuites faute d’avoir trouvé les coupables. C’est la loi de la Loi : beaucoup d’injustice et peu de justice, à peine de quoi être fier d’appartenir à la société et d’être le serviteur de la Nation. La Justice ne fait pas son travail !

Marette sort brusquement de la mairie, comme si on le vidait. Il roule par terre.

 

Scène II

Marette, le journaliste et Bousquet

Marette —

Se relevant péniblement :

Quoi ! On critique mon système de sécurité ! Alors qu’il est prouvé par les chiffres qu’il est tellement efficace qu’on ne vole plus à Mazères où seuls les oiseaux y sont autorisés ! Ce n’est pas parce qu’on gagne les élections qu’on doit en profiter pour critiquer la Droite. J’en suis le représentant historrrrique et je ne permettrai pas qu’un organe de Gauche porte sur mes affaires un jugement qui tient à la mauvaise impression laissée par les crottes de chiens qui se répandent comme les mauvaises nouvelles dans les rues de Mazères ! Il y a chien et chien ! Et nous saurons faire la différence grâce à nos observations éclairées. Savez-vous, monsieur, qu’à mon âge, j’ai fait le stage de formation sécuritaire ?

Journaliste — Il y a belle lurette que je ne fais plus de stage ! On vient de me voler ma bicyclette. Et je sais qui c’est.

Marette — Vous savez qui sait ! Et bien faites-le parler ! Ou je m’en charge puisque je suis le magistrat de cette ville. Comme dans les Aurès ! Un bout de bois dans les oreilles n’a jamais fait de mal à personne, mais ça fait mal ! Ça fait tellement mal que même moi je parlerais ! Ah ! J’ai jamais parlé. Mais si je parle, on va en savoir des choses !

Journaliste — J’ai tout vu ! Je suis témoin de mon propre vol !

Marette — Vous vous êtes volé vous-même ?

Prenant une attitude de compassion :

Ça arrive. Et je vais vous dire : ça m’est arrivé. Et quand ça arrive, on se rend compte que quelque chose ne va pas et que c’est plus grave que ça en a l’air…

Malice :

Il faut se faire soigner !

Journaliste — Mais je n’ai pas besoin qu’on me soigne ! Je vais très bien comme ça ! Je vous dis que je sais qui c’est QUI a volé ma bicyclette. Et si je vous le dis, vous allez tomber sur le cul !

Marette — Ça m’étonnerait ! Quand je tombe… comme je viens de faire… et vous êtes témoin… ce n’est pas sur le cul ! Ouille ! Mon pauvre nez ! Ah ! Et Dédé qui n’est pas là !

Journaliste — Vous croyez que Trigano court assez vite pour rattraper un gosse qui pédale comme un fou… ?

Marette — Il en fait des prouesses, le Dédé, mais je l’ai jamais vu courir après une bicyclette montée par un gosse ! C’est de la pornographie, ça, monsieur ! Et l’Église interdit formellement qu’on se donne en spectacle dans les rues de Mazères. À part les chiens. Mais pas ceux qu’on laisse chier. Les autres… ceux qui obéissent au doigt et à l’œil. Surtout à l’œil, parce que Dédé, il a beau être plein aux as, il compte ! Et il compte bien ! Je ne vous souhaite pas de vous faire compter par Dédé ! Il en a une ! Je l’ai jamais vue, mais je l’ai sentie passer ! En tout bien tout honneur, cela va de soi…

Journaliste — Vous ne devinerez jamais qui était derrière…

Marette — À part Dédé, je vois pas, non… Ce qu’on raconte à mon propos…

Journaliste — Bousquet ! C’était Bousquet ! Té ! Regardez !

Bousquet passe dans la rue de devant, sortant du côté cour.

 

Scène III

Marette, le journaliste et le gosse

Marette — Mais quécifé ?

Journaliste — Quécifé ! Quécifé ! Il fuit !

Marette — Mais quécilfui ?

Journaliste — Quécilfui ! Quécilfui ! C’est un voleur !

Marette — Mais quécilavolé ?

Journaliste — Quécilavolé ! Quécilavolé ! Ma bicyclette !

Marette — Mais il ne vous l’a pas volée ! Il vous l’a empruntée.

Réfléchissant :

Car s’il vous l’a volée, pourquoi il était pas monté dessus ? Personnellement, quand je vole quelque chose, je monte dessus. Vous l’avez vu courir ?

Journaliste — S’il court ? Mais je vous dis qu’il m’a volé ma bicyclette !

Marette — Et il se l’est mise où, votre bicyclette ?

Journaliste — Je sais quand même ce que j’ai vu ! Je suis pas fou !

Entre côté cour le gosse sur la bicyclette. Sortie rapide.

 

Scène IV

Marette et le journaliste

 

Marette — La voilà, votre bicyclette !

Secouant la main :

Je me disais aussi… Bousquet ! Monté par une bicyclette ! Eh ! C’est la pédale qui lui monte à la tête en ce moment, mais attention : c’est politique ! Et je m’y connais moi aussi en politique. J’ai été à bonne école avec le Dédé.

Journaliste — Vous avez bien vu et constaté qu’ils m’ont volé ma bicyclette sans aucun doute !

Marette — Si vous aviez des doutes, ils ne les ont pas volés ! C’est toujours comme ça que ça se passe.

Journaliste — Et comme ça s’est passé devant la banque, on va tout voir sur la télé !

Marette — Vous allez prévenir la télé ! Dans un but de contradiction de mon système de sécurité !

Journaliste — Mais je vous parle de votre télé !

Marette — Ah ! Télé-Mazères ! Il fallait le dire !

Il montre la caméra de surveillance.

Si ça s’est passé comme vous dites, on va pouvoir le constater et personne ne pourra dire le contraire. Vous voyez comme vous avez tort de critiquer mon système de sécurité vigilant ! Maintenant, c’est vous qui en demandez !

Se pavanant.

Quand on a besoin de moi, on n’hésite pas. Mais si on critique, c’est qu’on a pas encore besoin de moi. On y vient ! On y vient ! Vous allez me suivre dans le PC du système.

Journaliste — Mais quécecéça ?

Il touche du pied les débris de la cuvette.

On dirait que c’est le musée, mais en petits morceaux…

Marette s’approche.

Marette —

Regarde autour de lui.

Hé ! Bé ! Il est où mon musée ? Vous le voyez le musée, vous ?

Journaliste — Je vous dis qu’il est là, complètement explosé.

Marette — Mais où là ? Je le vois pas.

Journaliste — Maintenant on le voit plus, mais on peut très bien l’imaginer.

Marette — Et quécecé cette fontaine ? J’ai commandé une fontaine sur le catalogue ?

Il touche le jet et recule.

C’est de l’eau ! Alors c’est pas moi qui l’ai commandée. Je ferais jamais ça à la population !

Journaliste — Vous voyez pas qu’il n’y a plus rien à voir ? Ces trucs blancs, là…

Marette — On dirait de la porcelaine… Les gens jettent n’importe quoi n’importe où ! Mais où est le civisme que j’ai appris à l’école quand j’en avais besoin ? Et le pire, c’est quand ils jettent leurs merdes que c’est pas n’importe où ! Comme des chiens non bénis par nos mains ! Je l’ai toujours dit : il faut épurer, sinon on sera plus en France !

Journaliste — C’est bien le moment de faire de la politique ! Je n’ai plus de bicyclette, les voleurs courent encore alors qu’on sait qui c’est…

Marette — Mais je sais pas, moi, qui c’est qui sait !

Journaliste — Et le musée n’existe plus !

Marette — Ah ! Pardon ! Le catalogue garantit la solidité de ce genre de musée. Vous pouvez chier du bronze, il résiste à la fissure. Il se colmate tout seul.

Journaliste — Mais vous voyez pas qu’il est détruit ! Et il n’y a pas eu d’orage cette nuit.

Marette — Mais quécecé ces trucs blancs ? On dirait des morceaux de porcelaine. Ah ! Les gens ! Ils jettent n’importe quoi n’importe où, surtout s’ils savent où ils le jettent,

Journaliste — Mais il est con ou quoi !

Marette — J’ suis pas con, j’ suis cheminot !

Journaliste — Je suis pas con non plus et je vous dis que le musée est en morceaux !

Marette — Mais vous êtes de Gauche ! Il faut tenir compte que vous êtes de Gauche. Et j’en tiens compte, moi ! D’abord vous prétendez que mon bras droit vous a volé une bicyclette et maintenant vous voyez un musée où il n’y en a jamais eu !

Journaliste — Putain ! C’est le choc !

Il flatte l’épaule de Marette.

Si on allait voir la télé ?

Marette — Mais on verra rien à la télé !

Journaliste — On verra les voleurs…

Marette — Mais on verra pas ceux qui ont jeté ces saloperies sur mon gazon !

Journaliste —

Montrant la caméra :

On est bien filmé en ce moment même…

Marette — On verra rien du tout !

Journaliste — Mais enfin ! Vous dites n’importe quoi ! Vous voulez garder pour vous les preuves qu’on m’a volé ma bicyclette et qu’on a cassé votre musée. Peut-être en même temps, mais peut-être pas !

Marette — Il n’y a rien à voir ! Circulez !

Journaliste — Mais je suis la Presse ! Et la locale !

Marette — Vous seriez la Coloniale que ce serait la même chose.

Journaliste — Eh ! Bé ! J’irai à la gendarmerie !

Entre le gendarme.

 

Scène V

Les mêmes, le gendarme

Le gendarme — J’arrive toujours quand on s’y attend le moins. En principe, je tombe bien parce qu’il n’y a rien à faire. Mais des fois, je tombe à pic. Et qu’est-ce que je constate ?

Journaliste — On m’a volé ma bicyclette…

Le gendarme — Ce que je vois est bien plus grave ! Où est passé le musée ?

Marette — Il dit qu’il l’a cassé.

Journaliste — J’ai pas dit que c’est moi ! Je suis venu pour la bicyclette !

Le gendarme — Elle est où cette bicyclette ?

Journaliste — Elle peut pas être là, on me l’a volée !

Le gendarme — Et qui a cassé le musée ?

Marette — Il dit que c’est lui.

Journaliste — Je n’ai jamais dit ça ! On ne voit jamais un homme de Gauche casser un musée. Par contre…

Marette — Vous allez dire que c’est la Droite peut-être !

Journaliste — Par contre on voit beaucoup de gens de Gauche se faire voler leur bicyclette !

Le gendarme — C’est vrai, ça ! Les statistiques le prouvent ! Statistiques que la gendarmerie met à la disposition des organismes qui peuvent en faire ce qu’ils veulent pourvu que l’honneur de notre institution ne soit jamais bafoué par la Légion d’honneur.

Journaliste — Ça, je le savais pas, mais ce que je sais, c’est que ma bicyclette sert en ce moment à autre chose qu’à me transporter.

Le gendarme — C’est ce qui arrive toujours quand on perd la propriété d’un bien. C’est un autre qui en jouit et ça nous fait bien chier.

Journaliste — Mais voler n’est pas un moyen d’acquérir du bien !

Le gendarme — Dans le Code civil, peut-être, mais en réalité, il faut bien admettre que voler, ça n’appauvrit pas, au contraire ! La personne qui a volé votre bicyclette…

Journaliste — Ils étaient deux !

Le gendarme — Pensez-vous sérieusement que ces individus sont plus pauvres maintenant qu’ils peuvent jouir de votre bicyclette ?

Journaliste — Mais ils n’en jouissent pas ! Vous vous trompez de Code !

Le gendarme — Vous voulez dire que moi, gendarme officiel, je ne sais pas ce que je dis ?

Entre le garde.

 

Scène VI

Les mêmes et le garde

Garde — On parle moi… en mauvais termes ?

Le gendarme — C’est de moi qu’on parlait !

Garde — Oh ! Mon Dieu ! Le musée !

Marette — Qué musée ?

Garde — Mais qu’est-ce qui s’est passé ?

Marette — On lui a volé sa bicyclette. Qu’il dit !

Journaliste — Un peu que je le dis ! Je sais tout de même ce que c’est une bicyclette ! Surtout que celle-là, c’est la mienne !

Marette — Maintenant, mêmes les bicyclettes savent des choses. Si c’est pas la base d’un complot, ça, c’est que j’ai travaillé pour rien.

Garde — Ah ! Bon. On travaille à la SNCF ?

Le gendarme — Ils travaillent, mais on les voit pas travailler…

Marette — Vous on vous voit, mais vous faites autre chose !

Le gendarme — Ça s’appelle travailler, ce qu’on fait. Et on le fait bien. Mieux que ces miliciens qui se prennent pour des autorités en la matière…

Garde — On n’a peut-être pas beaucoup de matière, mais on a l’autorité. Vous ne pouvez intervenir que si on le veut bien.

Marette — Et on le veut pas.

Journaliste — C’est peut-être pas le moment de mettre au point une querelle de pouvoir judiciaire… Ma bicyclette court toujours !

Marette — Eh ! Oui. Té ! Sa bicyclette court après le voleur !

Rires.

Journaliste — Vous feriez bien de vous inquiéter pour votre musée… qui n’existe plus !

Marette — Il a jeté plein de saloperies sur mon gazon et il veut pas le reconnaître !

Journaliste — Mais c’était un musée, cette saloperie !

Marette — Alors pourquoi sur mon gazon ? Pourquoi pas dans votre poubelle ? C’est toujours la même chose avec les saloperies : on les jette dans la poubelle du voisin quand on en a plus besoin !

Journaliste — Mais je n’ai jamais eu besoin de votre musée ! Personne n’a jamais eu besoin de cette saloperie !

Marette — Vous voyez que c’est de la saloperie !

Journaliste — Et comme vous dites : maintenant, vous la jetez dans MA poubelle ! Et qui c’est qui se démerde… ?

Le gendarme — Je sens que ça va être compliqué à démêler !

Orchestrant :

Alors comme ça, on vous a volé votre bicyclette et vous connaissez le voleur…

Journaliste — Les voleurs…

Le gendarme — Les voleurs qui sont deux : un qui vole et un autre qui fait le pet…

Marette — Moi je pète jamais quand je vole…

Garde — Ouais, mais toi, tu es un drôle d’oiseau !

Le gendarme — Ensuite, ou dans le même temps, le musée explose et se répand sur le gazon de la mairie. Un musée en porcelaine chinoise. Une porcelaine pourtant garantie contre les risques de fissures, petite astuce contractuelle qui ne dit rien du cas d’explosion.

Garde —

Attentif :

Tout le monde est d’accord avec vous… jusque-là.

Le gendarme — C’est compliqué, comme affaire, et pas courant, sauf s’il n’y a aucun lien entre cette bicyclette qui a disparu et ce musée qui est toujours là, mais qui ne sert plus à rien.

Journaliste — Il n’y a aucun lien !

Le gendarme — Vous êtes gendarme ? Vous avez une formation adéquate ?

Journaliste — Non, mais je sais ce que je dis…

Garde — Il se moque de vous…

Le gendarme — On ne se moque jamais d’un corps constitué : on l’insulte !

Journaliste — Ça tombe bien, je ne vous insulte pas. Je vous demande de courir après ma bicyclette pour voir s’il y a encore quelqu’un dessus.

Le gendarme — Et c’est ce que je vais faire, figurez-vous ! Je connais mon métier ! J’ai pas eu la théorie sur le coup, mais j’ai la pratique après coup. Je suis un homme de terrain.

Garde — Et sur ce terrain, le musée est en morceaux.

Le gendarme — Je suis d’accord sur cette constatation qui prouve que nous avons, vous et moi, un point commun qu’il serait judicieux de ne pas négliger. On n’a rien à voir avec la SNCF.

Marette — Et je n’ai rien à voir avec ce prétendu musée. Vous voyez pas que c’est une cuvette de WC ou plutôt de qu’il en reste ?

Le gendarme — Et quécecé ce filet d’eau ? Quand on jette un WC, on le jette avec l’eau du robinet ?

Journaliste — Ça peut faire une expression pleine de sens… caché.

Le gendarme — On ne vous demande pas votre avis, vous ! Mais faut pas jeter la cuvette avec l’eau du robinet ! Ce qui veut dire, monsieur le Maire — et je suis navré de vous contredire — que ce qu’on voit là est bien un musée. Je le connais, le catalogue ! On le reçoit à la brigade. On a nos relations nous aussi !

Marette —

Se penche :

Maintenant que vous le dites…

Le gendarme — Je ne le dis pas. Je le prouve !

Garde — Et c’est bien prouvé !

Entre la Présidente.

 

Scène VIII

Les mêmes, la Présidente

La Présidente — Une preuve ? J’arrive !

Elle court et tombe dans le musée en morceaux.

Ça fait mal !

Le gendarme — Si ça faisait pas mal, y aurait plus d’plaisir !

 

Si ça faisait pas mal

Y aurait plus de plaisir

Faut chasser le banal

Pour doubler le désir

Faut passer aux aveux

Avant qu’il soit trop tard

Avant que la mémoire

Nous sorte par les yeux

 

La Présidente —

Rien posséder à soi en dur

Pousse parfois à désirer

Plus que nous donne la nature

C’est bien naturel et inné

La loi souvent nous dépossède

C’est par instinct qu’on s’influence

Et on n’a pas toujours la chance

D’aller au bout des intermèdes

 

Le gendarme —

À jouer au plagiaire

On se retrouve au trou

Le trou c’est pas d’hier

Qu’on s’ le fait au verrou

On comprend pas toujours

Que c’est avant d’aller

Qu’il faut faire le tour

De la propriété

 

La Présidente —

C’est bon de posséder le tout

Et ne rien donner à personne

Pas un fifrelin pour les hommes

Et pour Dieu des péchés absous

Ainsi va la propriété

De mains en mains elle appartient

Ya bien des lois mais c’est en vain

Qu’on fabrique des députés

 

Le gendarme —

Je devrais pas le dire

Mais je le dis quand même

Dans la vie ya pas pire

De constater que même

Si on a bien voté

On est pas tombé pile

Dans la propriété

Qui rend la vie facile

 

La Présidente —

Faut pas le dire et profiter

Qu’on a fait le choix du sérieux

Pour posséder un bout du mieux

Et de la joie se contenter

Pour  mériter d’être la poigne

Il faut des châteaux en Espagne

Dans les égouts de la castagne

On est les malades qu’on soigne

 

Le gendarme —

Non ya pas de plaisir

Sans douleur ouvragée

Quand on la santé

On la doit de servir

Et quand tombent les miettes

On se fait tout petit

Comme le vieux Marette

Quand il a bien saisi !

 

La Présidente et le gendarme —

Nous sommes les oiseaux qui passent

Pour ramasser dessous la table

Les détritus que les rapaces

Laissent tomber pour les notables

Et c’est avec ces salissures

Que nous construisons l’existence

On n’y peut rien c’est la nature

Le bien est un’ grande souffrance

 

La Présidente — Mais où est passé le musée ?

Journaliste — Où est passé ma bicyclette ?

Le gendarme — Je préviens tout le monde : ça va être compliqué.

Garde — Ya personne à tabasser !

 

Ça va être compliqué

Les affaires ne vont plus

Ya personne à tabasser

Pour le plaisir c’est foutu !

 

Au début on attend qu’ ça vienne

Et par erreur on va trop loin

On revient avec la moyenne

Et le droit de se fair’ la main

Mais en l’absence de témoin

Le désir fond dans les liquides

Et sans le fond c’est pas limpide

On recommenc’ mais sans les mains

 

Si personne est amené

Et si tout le monde fuit

On fait comment sans ennui

Notr’ métier de justicier !

 

C’est avec beaucoup d’expérience

Et des prévenus angoissés

Qu’on fait la preuve que la science

Est une bonne humanité

Un petit coup de pouce en douce

Sans la douleur on a plus rien

Inspirer aux idées la frousse

Ça vaut bien un petit coup d’  main !

 

Mais voilà on se sent nu

L’objet n’est pas le sujet

Le sujet n’est pas l’objet

À tous les temps c’est foutu !

 

Le gendarme — C’est vrai que c’est pas tous les jours marrant ! Attendre ! Attendre ! Attendre…

Journaliste — Et bien vous avez attendu qu’on me vole ma bicyclette ! Vous allez pouvoir travailler et cesser de vous ennuyer.

La Présidente — Je ne m’ennuie jamais, moi ! Et ça ne m’ennuie pas ! J’ai l’habitude ! Quelqu’un peut-il me dire où est passé le musée ?

Marette — D’après ce qu’il dit, vous êtes assise dessus…

La Présidente — Mais ça ne sent pas la merde !

Marette —

À la Présidente :

Et j’ai bien regardé : ya pas de sous dedans ! Yen aurait, ce serait le musée. Mais il n’y en a pas ! Ce n’est pas le musée. Je m’y connais en musée. Même quand on les casse, je les reconnais. Et celui-ci n’en est pas un ! Ouille !

La Présidente — Ça fait mal ! On va être beaucoup moins riche !

Marette — Vous regarderez quand même entre les fesses, des fois que les sous…

Journaliste — On m’a volé ma bicyclette ! Et je sais qui c’est !

Marette — On va le savoir !

Le gendarme — Avant, je courais. Maintenant, j’attends.

Journaliste — Et vous attendez quoi ?

Le gendarme — Le bon moment.

Marette — Bon ! Pour le musée, on en achètera un autre.

Garde — C’est facile sur catalogue !

Marette — Occupez-vous de la bicyclette de ce monsieur. Ça me laissera le temps de réfléchir.

La Présidente — Oui, mais vous ne réfléchirez pas sans moi ! On avait dit 50/50.

Marette — Mais je ne l’oublie pas. J’ai même une petite idée de qui a cassé le musée. Si c’est le musée, eh !

Journaliste — Mais qu’est-ce que vous attendez pour courir ?

Le gendarme — Ça fait longtemps que j’ai pas couru. Je sais pas si je vais me rappeler.

Garde — Vous n’avez pas la pratique ?

Le gendarme — La pratique, je l’ai. Mais en théorie…

Passe le gosse sur le vélo. Le journaliste se met à courir et le garde et le gendarme le suivent en ânonnant. Arrive alors Bousquet. Marette le prend par la manche et l’entraîne devant les débris du musée.

 

Scène IX

Marette, Bousquet et la Présidente

Marette — Il va falloir que tu m’expliques…

Bousquet — Et qu’est-ce que je vais t’expliquer ? Oh ! Le musée ! Mon pauvre musée !

Marette — Il est pas pauvre et il est à moi ! Qu’est-ce que tu lui as fait ?

Bousquet — Moi !

La Présidente — On en a une petite idée…

Bousquet — Moi aussi j’ai une idée de ce que vous en avez fait… Les sous… Il y en avait beaucoup quand j’ai mis les pieds dedans… Et on dirait que maintenant il n’y en a plus… Quelqu’un les a pris ?

Marette — Ne fais pas l’innocent ! C’est toi qui as cassé le musée !

Bousquet — Moi !

Marette — Je te vois faire depuis que le Président a disparu dedans.

Bousquet — Moi !

Marette — Je t’ai vu y mettre le pied. Tâter le terrain. Comme si un gros bonhomme comme toi pouvait entrer dans ce petit trou de rien du tout. C’est un WC pour les Chinois, qui sont petits et tout fins. Avec ton fusil sur l’épaule, tu n’entrerais pas dans un WC turc. Et pourtant ils sont grands les WC turcs. Mais quand on m’a proposé de construire un musée…

Bousquet — Moi !

Marette — Je n’ai pas hésité entre le modèle chinois et le turc. Et j’ai eu besoin de personne pour prendre ma décision. Et j’avais mes raisons !

La Présidente — Si tout le monde peut entrer tout entier dans un WC turc, il ne pouvait plus servir… pour les sous. Avec la main, c’est plus long. D’ailleurs on a pas eu le temps et maintenant c’est foutu ! On sera plus jamais riche ! Ouille ! Ouh ! Ouh ! Ouh !

Bousquet — Je sais de quoi vous parlez ! Je vous ai surpris !

La Présidente — Il nous a surpris !

Bousquet — Tu parles si je vous ai surpris ! La main dedans ! En train de fouiller pour trouver les sous de ces pauvres touristes !

Marette — Et qu’est-ce qu’il fait le François là-dedans si c’est pas pour les sous ? Seulement toi, tu es amoureux… de sa politique. Et tu t’es mis dans l’idée de le rejoindre dans les égouts de Mazères pour partager avec lui ce qu’il ne veut sans doute pas partager. Moi, si j’avais de l’argent, je le partagerai pas.

La Présidente — Je suis prévenue !

Marette — Et c’est en voulant entrer dedans que tu l’as cassé !

Bousquet — Moi !

Marette — Oui, toi !

Bousquet — Et comment j’aurais fait pour tirer la chasse. Si on tire pas la chasse, on peut pas entrer dedans.

Marette — Mais on peut le casser ! Et TU l’as cassé !

La Présidente — L’amour ! L’amour !

Marette — L’argent ! L’argent !

Bousquet — Et tu as des preuves de ce que tu dis ?

Marette — Tu aimerais bien le savoir…

La Présidente — On n’accuse pas sans preuve ou alors il faut me le demander. Je fais ça très bien sans l’aide de personne !

Marette — Vous n’allez pas l’aider, tout de même ! À cause de lui, les sous sont perdus à jamais. On restera pauvre jusqu’à la fin de notre existence !

La Présidente — Mais pas ensemble !

Marette — Tu vas rembourser ce que tu me dois !

Bousquet — Mais je te dois rien ! Je l’ai pas cassé. Il me fallait quelqu’un pour tirer la chasse et je ne l’ai pas trouvé. Et pourtant, j’ai cherché…

Marette — Et qu’est-ce que tu cherchais en courant après ce gosse ?

Bousquet — Il a volé une bicyclette. Et moi je voulais pas !

Marette — Alors il s’est mis à te courir après pour que tu le veuilles !

La Présidente — Il se moque de nous !

Bousquet — C’est parce que vous interprétez ce que vous avez vu sans en connaître le sens !

La Présidente — Il va m’apprendre mon métier maintenant !

Marette — Il y a une solution : tu as cassé le musée. Et le gosse a refusé de tirer la chasse d’un musée cassé. J’ai vu des gosses à qui s’est arrivé… moi-même…

Il devient nostalgique.

Je me souviendrai toujours du jour où j’ai refusé de tirer la chasse…

Bousquet — Mais ça n’a rien a voir !

Marette — C’était pas un musée mais il y avait une chasse d’eau ! Et j’ai refusé de la tirer !

La Présidente — Ça devient compliqué ! Et tout bien vérifié, j’ai pas un sou dans le cul.

Marette — Ça aurait pu arriver….

La Présidente — S’il y avait encore eu des sous dans le musée ! Mais il n’y en avait plus !

Marette — Suggérez-vous que quelqu’un les a…

La Présidente — Je ne suggère pas, j’accuse !

Bousquet — Et vous accusez qui ? J’ai simplement mis le pied dedans…

Marette — Tu vois ! Tu vois !

Bousquet — Mais il a pas voulu tirer la chasse !

Marette — Parce que le musée était cassé ! Tous les enfants font ça. Moi-même…

Bousquet — Mais je l’ai pas cassé ! Il était déjà cassé !

La Présidente — Vous voulez dire que c’est quelqu’un d’autre qui l’a cassé… ? Est-ce que vous pensez à la même personne que moi ?

Marette se rapetisse.

Quelqu’un qui ne partage pas… Et qui accuse les autres pour tout garder pour lui… et moi le cul dans cette merde et ces morceaux de faïence… et pas un sou entre les fesses…

Bousquet — … ce qui fait naître le doute…

La Présidente — C’est légitime !

Marette — C’est peut-être légitime, mais ce n’est pas moi qui ai volé les sous du musée.

Bousquet — Mais tu allais le faire…

Marette — Elle aussi elle allait le faire… et tu lui dis rien à elle !

La Présidente — Mais je n’ai rien fait ! J’ai des mauvaises pensées comme tout le monde. Ah ! S’il fallait enfermer tous ceux qui veulent devenir riche, il n’y aurait plus que des pauvres sur la terre !

Marette — Je dis pas le contraire…

La Présidente — Et vous imaginez un tribunal présidé par un pauvre ?

Bousquet — Les prévenus seraient quelquefois pauvres eux aussi… Même souvent !

La Présidente — Et alors ? Vous imaginez un pauvre jugeant un autre pauvre ? C’est inconcevable !

Bousquet — Je le conçois, moi… Ça me plaît cette idée.

Marette — Maintenant que tu es de Gauche…

Bousquet — Ce qui ne veut pas dire que j’ai des mœurs contre nature !

Marette — Je le dis pas, mais je le pense…

La Présidente — Les pauvres ne peuvent en aucun cas juger les autres, que ce soit des riches ou des pauvres. On était bien d’accord là-dessus quand j’ai commencé mes études. Ou alors je n’ai rien compris ! Ouh ! Ouh ! Ouh !

Bousquet — Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a plus de musée…

La Présidente — Et plus d’argent dedans !

Marette — Ce qui reste à vérifier.

La Présidente — Mais j’ai vérifié !

Marette — Nous non !

Bousquet — J’ai bien regardé dedans… Il n’y en a plus. Envolés, les sous des touristes !

Marette — Mais tu n’as pas regardé dans son cul !

La Présidente — J’y ai regardé moi ! Et je n’ai rien trouvé.

Marette — Et vous avez regardé comment ? En vous dévissant la tête ?

Mime.

J’exige de jeter un œil ! Oh ! Un regard discret sans intentions loufoques… Quand je regarde ces choses dans un esprit d’analyse, je suis presque noble.

Bousquet — Moi, je le suis tout le temps…

Marette — Sauf depuis que tu es socialiste !

La Présidente — Vous ne comptez tout de même pas que je vous montre mon… ce que j’ai dedans !

Marette — Elle a quelque chose dedans ! Qu’est-ce que je disais ?

Bousquet — Ça me gêne un peu…

Marette — Je suis gêné moi aussi ! Ça me fait même rougir !

Bousquet — Oui, mais c’est ton foie…

La Présidente — Je refuse de me laisser… violer par le regard de l’homme !

Marette —

Amusé :

Moi, quand je viole, c’est pas avec les yeux…

Bousquet —

Prudent.

Et c’est pas des femmes…

Marette — J’avais compris « violer »…

Bousquet — Et tu avais mal compris… On va peut-être arrêter de parler de ta couleur préférée…

À la Présidente :

Marette a raison. Il faut lever le doute. Je vous montre le mien pour vous encourager…

Il montre son cul.

C’est un peu serré. Mais avec le socialisme, je suis pas encore passé à la pratique.

Marette — Tu l’auras, la pratique ! Même sans la théorie, tu trouveras du boulot.

Bousquet — Vous pouvez me montrer le vôtre maintenant que je me suis humilié ?

La Présidente — Mais je ne veux pas m’humilier ! Il est plein de merde !

Marette — Ça devient intéressant…

Bousquet — Je promets de pas regarder longtemps.

Marette — Il me faut du temps à moi ! Et je suis pas sûr d’y arriver !

La Présidente — Vous promettez de pas vous moquer ?

Bousquet — Je me moquerai pas, promis !

Il tape sur les mains de Marette.

Et je ferai rien d’autre !

La Présidente — Il faut éteindre la lumière…

Marette — Et on verra comment ? En plein jour !

Bousquet — C’est exigeant, une femme ! J’ai bien fait de devenir socialiste !

Marette — T’es plus emmerdé comme ça ! C’est que, question liberté d’expression, elle est classique. Dans le noir et sans toucher ! Une idée de la justice que je souhaite pas à tout le monde !

Bousquet — On peut pas éteindre, madame…

La Présidente — Et pourquoi ?

Bousquet — Parce que c’est pas allumé…

La Présidente — Vous n’avez qu’à allumer et ensuite éteindre !

Bousquet — On peut pas allumer…

La Présidente — Et pourquoi ?

Bousquet — Parce qu’on peut pas éteindre…

La Présidente — Ça me rappelle le tribunal ! Au début c’est tout noir. Et après, on voit tout.

Bousquet — Oui, mais là, on voit rien et pourtant c’est allumé…

La Présidente —

Pleurant :

C’est trop compliqué pour moi !

Marette — J’ai une idée !

La Présidente — C’est indispensable d’avoir des idées alors que j’ai rien dans le cul ?

Bousquet — À part la merde…

La Présidente — … à part la merde… Mais c’est une merde qui sent bon.

Bousquet — N’exagérez pas…

À Marette :

Tu as une idée ? Ça m’étonne… Je me demande si tu viens pas de me la piquer…

Marette — Et j’aurais fait comment pour te la piquer ? J’ai pas bougé d’un poil !

La Présidente — Oui ! Des poils aussi ! Mais tout le monde en a !

Bousquet — Et ils sentent bon. Marette a une idée…

La Présidente — Ouille ! Ouh ! Ouh ! Ouh !

Marette — Mes idées ont toujours fait pleurer les gonzesses…

Bousquet — C’est pour ça qu’elles adorent alimenter la rumeur. C’est quoi ton idée ?

Marette — La caméra…

Bousquet — La caméra ?

Un moment. Mime.

Ah ! J’ai compris. J’y vais !

Marette — Non ! C’est moi qui y vais !

Bousquet — Je sais ce que c’est un cul !

Marette — Mais c’est un cul de femme. Maintenant que tu es socialiste, tu sais plus ce que c’est.

Bousquet — Alors je verrai rien ?

Marette — Je suis sûr que c’est toi !

Il sort.

 

Scène X

Bousquet et la Présidente

Bousquet — Je vous montre…

Il se place sous la caméra de surveillance et se déculotte. On entend le cri de Marette à l’intérieur.

C’est pour le réalisme !

À la Présidente :

Je fais rien sans réalisme…

La Présidente — Je m’y connais moi aussi en réalisme.

Bousquet — Une caméra, c’est discret. Et puis, tout ce qui est filmé ne sort pas du PC de vigilance.

La Présidente — C’est garanti ?

Bousquet — Par le gouvernement.

La Présidente — Un gouvernement socialiste… Je sais pas si je peu avoir confiance…

Bousquet — Il a bien confiance en vous !

La Présidente — Oui, mais alors, une seconde. Pas plus !

Bousquet — On prend la photo et c’est fini !

La Présidente — Vous allez prendre une photo ? Ça m’embête…

Bousquet — C’est pas écrit dessus… On vous reconnaîtra pas…

La Présidente — Le Marette sait bien que c’est moi ! Il a l’habitude.

Bousquet — Raison de plus pour ne pas vous en faire. Venez ici…

La Présidente — Là ? Comme ça ?

Bousquet — Comme ça, mais sans la culotte.

La Présidente — On entend rien…

Bousquet — Je préfère…

La Présidente — Je veux dire que si j’avais des sous dedans, on les entendrait. C’est une bonne idée, non ?

Elle secoue son derrière.

Vous entendez quelque chose ?

Bousquet —

Oreille collée :

Je peux pas dire…

La Présidente — Si c’était des sous, ça s’entendrait !

Elle secoue encore. Marette revient.

 

Scène XI

Marette, Bousquet et la Présidente

 

Marette — Mais quéce vous faites ? J’attends moi !

La Présidente — J’ai une autre idée…

Bousquet — C’est vrai que si elle avait des sous dans le cul, ça s’entendrait… Tu veux pas écouter… pour voir ?

Marette — J’aurais préféré voir avant d’écouter… Le son, moi, ça me dit rien.

Le gendarme et le garde reviennent avec la bicyclette et le gosse. Le journaliste arrive ensuite en courant.

 

Scène XII

Les mêmes, le gendarme, le garde, le gosse et le journaliste

 

Journaliste — Je vais faire une crise ! Quelle émotion !

Il montre Bousquet.

C’est lui ! Il faisait le pet !

Bousquet — Je faisais le pet ? Mais cette dame est consentante… je ne comprends pas…. Ce n’est pas interdit !

Le gendarme — Ce que vous faites avec cette grue ne m’intéresse pas…

Il lève le nez vers la caméra.

Ni l’usage… municipal… qu’on fait de ce système concurrent.

Il reconnaît la Présidente.

Oh ! Pardon, madame ! Je ne disais pas ça pour vous !

La Présidente — Ne vous laissez pas tromper par les apparences.

Le gendarme — C’est un très bon conseil que je vais suivre de ce pas….

Il tire l’oreille du gosse.

Nous avons appréhendé ce garnement en pleine possession d’un bien ne lui appartenant pas.

Journaliste — C’est ma bicyclette !

Le gendarme — Je comprends votre joie, mais il me faut admettre qu’en pratique, ce vélo n’aurait pas été bien loin. Cet enfant non plus. Et comme personne ne lui veut du mal et que tout le monde est satisfait par la tournure des évènements, je propose de restituer l’objet du délit à son propriétaire et son sujet à sa maman. Qu’en pensez-vous, madame la Présidente, puisque je vous ai sous la main ?

Journaliste —

Au gosse :

Pas une égratignure ! Bravo petit !

La Présidente —

Troublée :

On va faire comme si personne n’avait rien entendu…

Marette —

À Bousquet :

Tu as entendu quelque chose ?

Bousquet — Tu penses bien que si j’avais entendu quelque chose, je te le dirais…

Marette — Pas si sûr !

Se dressant :

L’affaire de la bicyclette de monsieur le journaliste étant résolue dans la bonne humeur, je propose à la population ici présente… de prendre note de ma décision de former séance tenante une milice de gars costauds, comme les aime Bousquet depuis qu’il est socialiste, pour résoudre l’énigme du musée de Mazères. Un individu, ou un groupe d’individus, a procédé à la destruction par le bris des murs du musée de Mazères qui du coup ne tient plus debout.

Entre Trigano.

 

Scène XIII

Les mêmes, Trigano

 

Trigano — Et je me fais un devoir de reconstruire cet édifice indispensable à la réputation culturelle de notre bonne ville de Mazères. Les moyens seront à la hauteur de la fierté que j’éprouve rien que d’y penser.

Tous — Vive Dédé ! Vive Dédé ! Vive Dédé !

Marette —

En aparté :

Encore un coup monté… Et comme d’habitude, je suis seul…

Gosse —

Discret :

Si tu a besoin de moi, n’hésite pas.

Marette — Tu es la première recrue de ma Milice !

Gosse —

Clairon :

Quand on a rien on a tout

L’avenir est le seul bien

Mais quand on a les moyens

On a tout mais c’est pas tout

 

Merde on n’a plus les Allemands

Pour nous aider à reconstruire

Les sympathiques monuments

Dont on sait nous enorgueillir

 

Quand je dis on c’est en pensant

Qu’on est pas tout seuls dans le bain

Quitte à mourir s’il le faut bien

On est gros-jean comme devant

 

Quand on a rien on a tout

L’avenir est le seul bien

Mais quand on a les moyens

On a tout mais c’est pas tout

 

On a perdu les colonies

C’est embêtant pour fair’ la guerre

Et la gagner sans faire envie

Aux partisans de la paix paire

 

La guerre impair’ c’est pas la joie

Mais ça procur’ des sensations

Dans les pays où on est roi

Mais seul’ment par procuration

 

Quand on a rien on a tout

L’avenir est le seul bien

Mais quand on a les moyens

On a tout mais c’est pas tout

 

J’irai pas loin mais j’irai droit

Dans l’amitié ya des limites

Et des solutions dans la fuite

J’aurais un fusil rien qu’ pour moi

 

Dans le désert et sous la pluie

Au couteau et malgré les coups

J’habiterai dans un grand trou

Creusé dans la chair sans ennui

 

Quand on a rien on a tout

L’avenir est le seul bien

Mais quand on a les moyens

On a tout mais c’est pas tout

 

Que je sois riche dans ma tête

Riche de voyages sans toi

Ne fais pas un héros de moi

Mais j’aime bien ma mitraillette

 

Au fond je n’ai pas de besoins

Je vais cueillir et je reviens

Un’ patte en moins c’est peu payer

Pour avoir le droit d’exister

 

Quand on a rien on a tout

L’avenir est le seul bien

Mais quand on a les moyens

On a tout mais c’est pas tout

 

Tous — Vive Marette ! Vive Marette et le bon vin !

(rideau)

 


 

ACTE IX

Même décor. Le jour se lève (jeu de lumière). Sur le trottoir, des SDF se réveillent.

 

Scène première

Des SDF

SDF —

Ya pas d’ bourgeois sans les larbins

Et pas d’ larbins sans avantages

Ça se transmet de main en main

À la plume et mise à la page

C’est une question d’équilibre

Du point de vue égalité

Pas besoin de se justifier

Ça s’ voit au pif et au calibre

 

On est pas des larbins

Des bourgeois en vadrouille

D’ la mort on a la trouille

Mais la vie c’est pas sain

 

Ya pas de frèr’ mais des copains

Des occasions de s’apprécier

Des drapeaux et des poignées d’ main

Des morts vivant à point nommé

La liberté est pour les uns

Ce qu’ell’ n’est pas pour les voisins

On remercie avec les mains

Ce que l’esprit perd en emprunts

 

On est pas des larbins

Des bourgeois en vadrouille

D’ la mort on a la trouille

Mais la vie c’est pas sain

 

Mais il n’y a pas d’ contradiction

Ça tourne rond dans la galère

Tout le monde se sent pépère

Rar’ sont les cas de dépression

En vacanc’ on les reconnaît

Autour du feu ils s’organisent

Aux alentours on les méprise

Mais ils s’en fout’ ils ont payé

 

On est pas des larbins

Des bourgeois en vadrouille

D’ la mort on a la trouille

Mais la vie c’est pas sain

 

Et leurs enfants quand ils en ont

Ne jouent pas avec les enfants

On voit bien qu’en les poursuivant

Ils n’ont pas la clé d’ la maison

C’est qu’ils sont dans l’imitation

Ils ont des peurs mais c’est pour rire

On leur a promis l’avenir

Le top de la résignation

 

On est pas des larbins

Des bourgeois en vadrouille

D’ la mort on a la trouille

Mais la vie c’est pas sain

 

À côté d’ ça on est plus rien

On a le droit au minimum

C’est à pein’ si on est des hommes

Mais on se sert jamais des mains

C’est à se demander si rien

N’est au-dessus de leur statut

Et qu’en dessous on est foutu

Si on cherche à mettre la main

 

On est pas des larbins

Des bourgeois en vadrouille

D’ la mort on a la trouille

Mais la vie c’est pas sain

 

La main à la patte et en l’air

L’air de rien et l’œil aux aguets

On s’approch’ pas mais on espère

Que du ciel ça va leur tomber

Et qu’on pourra les ramasser

Pour se construire une mémoire

Nous aussi on veut exister

Dans les couloirs faire l’Histoire

 

On est pas des larbins

Des bourgeois en vadrouille

D’ la mort on a la trouille

Mais la vie c’est pas sain

 

En attendant faut se nourrir

On a des goss’ et des devoirs

Alors on march’ sur les trottoirs

Près des vitrin’ on peut vieillir

Couler un bain avec du rêve

Se savonner dans les idées

Et entretemps faciliter

Les infortunes de la crève !

 

On est pas des larbins

Des bourgeois en vadrouille

D’ la mort on a la trouille

Mais la vie c’est pas sain

 

Entre Marette en chasseur. Treillis et fusil.

 

Scène II

Marette et les SDF

Marette —

Les menaçant avec son fusil :

Ouste ! Mais ça se croit où ! Ah ! Je tire pas, eh ! mais c’est pour ne pas commettre un tapage matinal. Dégagez ! Les femmes et les enfants d’abord ! Et que le Diable vous emporte à Calmont ! Il n’y a rien ici pour les gueux. En pleine saison ! Allez passer vos vacances ailleurs !

Les SDF sortent.

 

Scène III

Marette

Marette — Entre les chiens sans laisse et ces évadés du laxisme, je choisis pas ! Ces incivilités me donnent de la poigne. Et de bon matin ! Je commence par tuer un animal dans les règles de l’art, pan ! je me récompense, hic ! et de retour sur le terrain républicain, je m’affronte indirectement avec la fausse France par l’intermédiaire de ses produits caractéristiques : les chiens en vadrouille et les indésirables.

Il pointe le fusil dans toutes les directions.

Mais nous autres les vrais Français, attachés aux valeurs républicaines comme sur la Croix, nous sommes la Résistance aux forces du mal. Si ça se fait, ce sont eux qui ont cassé mon musée…

Il regarde furtivement autour de lui.

Cette thèse tient debout… Il faut la faire tenir debout. Accuser Bousquet n’est pas une bonne affaire. C’est qu’il me sert bien, ce larbin de larbin !

Il parle plus bas.

Il croit que je l’ai désigné pour me succéder. Je le laisse croire. Mais de là à le foutre dans la merde parce qu’il aurait cassé mon musée, non ! C’est un pas que je ne peux pas franchir sans me fouler la cheville. Nous sommes en terrain miné.

Encore plus bas, avançant dans les débris du musée.

On ménage ses amis, surtout si on en a besoin. C’est qu’il est moins con que moi ! Ah ! Évidemment, maintenant qu’il est socialiste… enfin… à mon avis, il n’est pas encore passé à l’acte. Mais dès qu’il aura goûté à cette sensation, il faudra que je me méfie… J’ai passé l’âge d’en profiter, même de loin !

Il s’accroupit, fusil en garde.

Ça pourrait être les SDF. A-t-on idée de se priver de domicile à Mazères ! Qu’ils aillent coucher ailleurs ! Mais… si l’un d’eux avait cassé le musée… pour se venger de… mais de quoi ? Il faut que j’y réfléchisse sérieusement. Il faut un mobile et… des traces ! En principe, ça suffit pour qu’on y croie. Nous sommes dans le pays de l’intime conviction, certes, mais il faut l’aider un peu, non ?

Il ramasse un morceau de faïence.

Je regarde pas trop les séries américaines, mais ça m’inspire. Comme quoi, ces incitations à la violence ont quelquefois du bon… si elles tombent entre de bonnes mains ! Parce que je suis pas un vrai délinquant, moi ! J’ai mes raisons ! Et c’est pour le bien du plus grand nombre ! Même si, momentanément, on a perdu les élections.

 

Qui c’est qui perd les élections

Dans la situation présente ?

On a bien raison dans l’attente

De s’accrocher à la fonction

On n’est pas tous à l’agonie

Mais notre raison c’est l’État

On travaill’ peu mais sur le tas

On est les rois de l’apathie

 

Être en fonction

C’est l’avantage

Mais pour l’action

On n’a pas l’âge

À droite à gauche

C’est dans la poche

T’inquiète ! T’inquiète !

Pour la retraite

 

C’est l’idéal philosophique

Enseigné dans nos rangs publics

Pas d’ sentiments évangéliques

Mais du tout cuit pour la zizique

Nous avons des dispositions

Pour associer les deux tendances

Devant derrière et en avance

On est à l’heure en prévention

 

Être en fonction

C’est l’avantage

Mais pour l’action

On n’a pas l’âge

À droite à gauche

C’est dans la poche

T’inquiète ! T’inquiète !

Pour la retraite

 

S’il faut enseigner on enseigne

Pour distribuer on s’éreinte

S’il faut qu’ ça saigne et bien qu’ ça saigne

Dans la disgrâce on est d’astreinte

Et le dimanche au bord de l’eau

On voit bien que c’est ce qu’il faut

Faire si on veut pas pourrir

D’une maladie du plaisir

 

Être en fonction

C’est l’avantage

Mais pour l’action

On n’a pas l’âge

À droite à gauche

C’est dans la poche

T’inquiète ! T’inquiète !

Pour la retraite

 

Pour jouir il faut donner des ronds

Et on se donne à qui en veut

On est pas regardant tant mieux

Quand il s’agit d’aller au fond

Du chemin de fer aux étoiles

Le temps est long mais pas de jour

Sans pain ni séjour à la bourre

On se retrouv’ jamais à poil !

 

Être en fonction

C’est l’avantage

Mais pour l’action

On n’a pas l’âge

À droite à gauche

C’est dans la poche

T’inquiète ! T’inquiète !

Pour la retraite

 

La société est ainsi faite

Les donneurs de leçons sont ceux

Qui donnent tout pour avoir peu

Mais peu à peu c’est la retraite !

Pour les petits enfants c’est chouette

Le modèle est à la mesure

Des pratiques de la nature

On sait jouer des castagnettes

 

Être en fonction

C’est l’avantage

Mais pour l’action

On n’a pas l’âge

À droite à gauche

C’est dans la poche

T’inquiète ! T’inquiète !

Pour la retraite

 

Pourquoi se priver de dessert

Quand on ne risque pas de faire

De cette collaboration

Un exemple de trahison

En parlant bien et parlant peu

C’est pas tous les jours qu’ le bon Dieu

A de l’esprit une vision

Qu’on peut comprendre sans chanson

 

Entre le gosse.

 

Scène IV

Marette et le gosse

Gosse —

On peut pas dire le contraire

Moi j’ai pas les moyens du fric

Les SDF c’est pas mes pères

Mais c’est mes cousins héroïques

Pour le courant je sais me taire

Depuis longtemps que je milite

Je suis pas fait pour les mérites

Mais j’ai le sang qui désespère

 

Être un enfant

C’est bien tentant

Mais faut du sang

Sur tous les plans

Sinon ya pas

De quoi de quoi

Sortir de là

Voilà voilà

 

On verra bien si l’avenir

Fera de moi ce que je suis

Ou si fonctionnaire à l’appui

Je s’rais celui qui tombe à pic

J’ suis pas un fan d’ la République

Mais comme aux dés j’ suis pas non plus

Un révolutionnair’ pointu

J’ préfèr’ me fier à vos désirs

 

Être un enfant

C’est bien tentant

Mais faut du sang

Sur tous les plans

Sinon ya pas

De quoi de quoi

Sortir de là

Voilà voilà

 

Si j’avais une bicyclette

Un objet à moi pour la vie

Je serais comme Louis Marette

Un enculé de l’apathie

Mais pour voler j’ suis pas fortiche

J’ai pas la main sur le tapis

Et le derrière à la bourriche

Pour se faire de faux amis

 

Être un enfant

C’est bien tentant

Mais faut du sang

Sur tous les plans

Sinon ya pas

De quoi de quoi

Sortir de là

Voilà voilà

 

Moi c’est plutôt dans les hasards

Que j’ fais mon beurre avec mes potes

Mais dans le vol à la roulotte

J’y trouve rien que le cafard

Pour pas tomber dans la déprime

J’écris sur les murs des Merah

Ça m’ donn’ la foi et pourquoi pas

J’ai rien contre le pain azyme

 

Être un enfant

C’est bien tentant

Mais faut du sang

Sur tous les plans

Sinon ya pas

De quoi de quoi

Sortir de là

Voilà voilà

 

Mais si un jour la chanc’ devait

Tourner du côté de la mort

Que ce soit dans un bel effort

Loin d’ici pour que les idées

Les idées qu’on a sur les autres

Finissent par ne plus en être

Et même si ce sont les vôtres

Que j’ tombe avec vos paramètres !

 

Être un enfant

C’est bien tentant

Mais faut du sang

Sur tous les plans

Sinon ya pas

De quoi de quoi

Sortir de là

Voilà voilà

 

Mais avant de mourir idiot

Je voudrais connaître l’amour

Un homme une femm’ rien que la peau

Il faut que ça m’arrive un jour

Faut qu’ j’ mette un bémol à ma haine

Avant d’entrer dans la fonction

Et de monnayer ma raison

Contre un peu de chaleur humaine

 

Marette — Je te le promets !

Gosse — Ne vous avancez pas trop quand même… Les promesses, c’est ce qu’on fait aux enfants en les mettant au monde.

Marette — Je n’ai qu’une parole et elle vaut de l’or. D’ailleurs j’ai eu une médaille aux Jeux Olympiques de l’honneur. Tu peux en faire autant. Pour cela, il suffit que tu veuilles !

Gosse — Que je veuille quoi !

Marette — Mettre la main sur le salopard qui a cassé mon musée !

Gosse — Mais c’est vous qui l’avez cassé ! Je vous ai vu !

Marette —

Menace d’abord avec le fusil, puis se ravise :

Chut ! Personne ne doit le savoir… C’est un secret !

Gosse — Je sais pas les garder !

Marette —

Même jeu :

Je peux t’apprendre ça aussi…

Gosse — Qu’est-ce que tu peux m’apprendre à part le déshonneur ?

Marette — Je t’apprendrai aussi à garder un secret…

Gosse — … que ça peut servir un de ces jours !

Marette — Eh ! J’en ai appris des choses ! Et je peux te les apprendre…

Gosse —

Écartant le canon :

… si tu me tues pas avant !

Marette — Mais j’ai jamais tué personne !

Gosse — Pourtant, on raconte…

Marette — Tu sais, les choses qu’on raconte, si on les savait vraiment, on les garderait pour soi…

Gosse — … que ça peut servir un de ces jours !

Marette — Eh ! Oui ! Les gens parlent trop.

Gosse — Et c’est pas pour ne rien dire…

Marette — Alors que si tu gardes les secrets, ils t’appartiennent ! Ils sont à toi ! Et tu en fais ce que tu veux !

Gosse — C’est pas comme la bicyclette, que si j’en avais fait ce que je voulais en faire, je serais en train de m’amuser. Pas de vendre ma peau pour que tu n’y touches pas…

Marette — J’ai jamais touché à la peau des enfants !

Gosse — Mais tu la vends avant de les avoir tués !

Marette — Tu n’as pas d’imagination…

Gosse — Oh ! Que si ! Que j’en ai ! Il me suffit de te regarder, même de travers, pour savoir à quoi je vais ressembler si je n’accepte pas de payer ma dette à la société.

Marette — Je te sauve ! Je t’épargne des sévices… Tu sais ce qu’on en fait, des enfants, en prison… ?

Gosse — Tu me prends vraiment pour un con ! On les mets pas en prison, les enfants. C’est une trop bonne réserve de bas pour les juges… les bleus… les roses… à Nice… à Toulouse… et même peut-être à Foix que c’est trois gonzesses moches comme des poux qui se donnent en exemple de ce qu’on pourrait être si on avait un avenir… Mais on en a pas !

Marette — Pourquoi tu pleures ?

Gosse — Je pleure pas ! Je suis en train de garder un secret. Que si je le disais, je serais plus de ce monde pour le répéter.

Marette — Les coups, ça part tout seul. Même en visant.

Gosse — Surtout si la cible ne manque pas de cul…

Marette — Tu n’as rien vu… Ou plutôt si : tu as vu comment ils ont cassé le musée…

Gosse — Je croyais que c’était Bousquet… Il était pas seul… J’étais là… mais au moment de tirer la chasse, j’ai eu peur !

Marette — Et tu as eu peur de quoi ! Ça fait rien de tirer une chasse. J’en ai beaucoup tiré, moi, et ça ne m’a jamais rien fait !

Gosse — Oui, mais à la SNCF, il vous faut pas beaucoup de temps pour apprendre à tirer la chasse sans s’en prendre plein la gueule !

Marette — Bousquet n’est pas une grosse merde. Il suffit de tirer une fois et il entre dans le trou des cabinets avec ses papiers et son fusil. Socialiste ! Petite crotte sans odeur ! S’il avait le ténia, ça se verrait même pas tellement il ressemble à un ténia !

Gosse — Eh ! Bé ! Je l’ai pas tiré et on s’est tiré ! Enfin…

Marette — Je vais tout savoir sur les mœurs de ce faux frère d’armes…

Gosse — Moi je suis revenu et c’est là que je vous ai vu et que vous avez cassé…

Marette —

Fusil :

Tais-toi ! Tu ne sais donc pas garder un secret !

Gosse — Le secret, je sais pas, mais je vais essayer le silence avant de me taire définitivement !

Marette — Tu es trop petit et trop bête pour comprendre qu’un homme de ma taille…

Gosse — Tu n’es pas bien grand… pour un héros. Tu es même petit…

Marette — Pas autant que toi ! Et moi, je suis pas bête !

Gosse — Là, vous n’êtes pas d’accord avec monsieur de la Rubanière…

Marette — Ce monsieur m’indiffère… ! D’ailleurs, je n’en parle que dans l’indifférence !

Gosse — C’est ce qui fait la différence…

Marette — Un secret, ça se garde. Et lui, il les donne ! Preuve que ça ne lui rapporte rien !

Gosse — Moi, je sais pas si je vais le garder longtemps, mon secret qui est aussi le vôtre…

Marette — On vit très bien avec des secrets… D’ailleurs, si ce n’était plus un secret, tu ne vivrais pas longtemps…

Fusil.

Le problème, c’est le mobile… J’en trouve pas.

Gosse — Le mobile, je le connais !

Marette — Je parle pas de toi ! Mais de celui qui a cassé le musée !

Gosse — Vous aviez un mobile ?

Marette — Pas moi ! Je n’ai pas de mobile tant que tu gardes le secret.

Gosse — Je suis un gardien de mobile ?

Marette — Il faut que j’en trouve un, sinon ils lui trouveront des excuses.

Jouant :

« Le pauvre ! Il avait rien à bouffer. Alors il a cru que ça se mangeait. Et il en a d’abord cassé un tout petit morceau. Et quand il s’est pété une dent, que c’est de la faïence chinoise, il a perdu la tête. Et tout le musée a volé en éclat. Il faut comprendre sa colère. Il n’y est pour rien, au fond !

Braquant le fusil dans toutes les directions :

» C’est la faute de Marette ! C’est lui qui a conçu le musée… Et il était conscient qu’il donnerait envie de le manger à quelqu’un qui n’aurait pas les moyens de payer l’entrée ! »

Se ravisant :

C’est toujours ma faute…

Le gosse s’enfuit.

Ah ! Chenapan ! Rends-moi mon secret ! C’est une question de vie ou de mort !

Ils sortent. On entend un coup de feu. Le garde entre par la rue de derrière.

 

Scène V

Le garde

Garde — Ouh ! Putain ! On attaque la banque !

Il s’apprête à s’enfuir, mais se ravise.

Des fois, on croit courir se mettre à l’abri et on se jette dans la gueule du loup ! Je suis mieux ici… Ça tire plus… Quel silence ! On dirait que quelqu’un est mort… ou qu’on attend pour l’achever. N’attendez pas trop ! Je pisse, mais je suis pas inépuisable. Qu’est-ce que je mouille ! Je sais pas ce que je ferais si j’avais une arme ! On peut pas savoir d’avance ce qu’on peut faire avec une arme dans ce genre de situation. Des fois, on se tire une balle dans le pied pour tout expliquer… clairement.

Un moment.

Un pot d’échappement peut-être… Une fenêtre qui claque… Trigano qui referme un dossier noir… Non ! C’était bien un coup de feu !

Un autre coup de feu.

Ouh ! Putain ! Ça tire dans tous les sens !

Il se jette dans l’herbe.

Putain de musée ! J’en ai plein la gueule ! Je veux pas mourir comme ça ! Au secours !

Il se ravise.

Pas trop fort quand même ! Des fois, on appelle et ce qui vient c’est encore pire ! Quelqu’un vient !

Entre Marette qui pousse devant lui un des SDF.

 

Scène VI

Marette, le SDF et le garde

Marette — Je le tiens ! C’est le démolisseur de mon musée. Il vient de tuer le témoin de son méfait !

Garde —

Toujours couché.

Et vous ne l’en avez pas empêché ! D’une pierre, deux coups !

Marette — Heureusement que vous savez garder un secret !

Garde — Je garde les secrets, mais je tue pas les enfants, même ceux qui savent parler…

Marette — Du moment qu’on tient le coupable…

Garde — Je vais finir par avoir mauvaise conscience… Je me sens moins bien que tout à l’heure.

Marette — Vous avez trouvé ma boule ?

Garde — Quelqu’un a dû la piquer… Vous avez fouillé les poches du gosse ?

Marette — Putain ! J’y ai pas pensé !

Garde — Heureusement que je suis là ! Et je suis là chaque fois qu’il perd la boule

Marette — Sinon prenez-lui une de ses boules.

Garde — Mais c’est un gosse ! Il a pas les boules à la taille adulte…

Il réfléchit.

Bon. J’ai compris… Le gosse a les bonnes boules…

Il sort.

 

Scène VII

Marette et le SDF

SDF — Vous avez des petites boules ? Je vous ai vu moi aussi. Tout le monde vous a vu.

Marette — Si tu appelles un monde cette poignée de bons à rien que vous êtes… Tu ferais mieux d’avouer !

SDF — Mais j’ai rien fait, moi ! J’ai pas cassé le musée et j’ai pas tué le gosse. Il aurait pas parlé.

Marette — Toi, tu peux parler. Personne t’écoutera. Et je parlerai à ta place.

SDF — Je peux compter là-dessus.

 

Je peux compter sur ma chance

Je fais des mauvais’ rencontres

Mais Mazères c’est en France

Au pays d’Oc on est n’est pas contre !

 

J’ai du pot dans mon jardin

La rue est mon lit douillet

Avec ses draps tout mouillés

Au pays d’Oc on a ses saints !

 

Pour la tabl’ j’ai le couvert

Les pieds d’ssous avec les chiens

J’attends pas la saint Glinglin

Au pays d’Oc on a l’ dessert !

 

Des amours j’en manque pas

Je feuillèt’ les illustrés

Pour me donner des idées

Au pays d’Oc on est baba !

 

À la banqu’ j’ai des entrées

Mais faut pas compter sur moi

Pour fair’ du mal aux mémés

Au pays d’Oc on est pas roi !

 

Dans la tomb’ j’ai les deux pieds

Mais j’ m’en sers pour en sortir

Mon halein’ sent pas mauvais

Au pays d’Oc c’est un plaisir !

 

J’ai un’ Rolls en peau de chien

Des tas d’amis dans la malle

Et j’aboie tous les matins

Au pays d’Oc ça fait pas d’ mal !

 

Quand je reviens de voyage

Je ramène des cadeaux

Yen a dans tous mes bagages

Le pays d’Oc j’ l’ai dans la peau !

 

Je m’ coltine avec des gosses

Qu’ont pas froid aux yeux non plus

Ça fait causer les élus

Au pays d’Oc c’est là qu’ je bosse !

 

Je vot’ pas mais j’ai la foi

J’ suis pas un vrai godillot

Mais j’emmerde les gogos

Au pays d’Oc je pense à toi !

 

Si jamais t’as rien à faire

Que ton mec a pas la pêche

Et que rien ne t’en empêche

Au pays d’Oc je l’ai en fer !

 

Au pays d’Oc j’ suis bien vu

J’ai des gland’ et je t’adore

N’attends pas ou c’est foutu

Frappe à ma port’ je suis dehors !

 

Le garde revient avec le cadavre du gosse dans les bras.

 

Scène VIII

Les mêmes, le garde et le gosse

Garde — Il est tombé du vélo !

Marette — Oh ! Que c’est bon, ça ! C’est le Bousquet qui va aimer ! Même lui il aurait pas pu l’inventer !

Garde —

Montre la blessure :

J’ai pris le temps de retirer les plombs… Et pas un témoin, eh ! Sauf cet exclus de la société…

Marette — Je peux pas le tuer maintenant…

Garde — Et pourquoi ? C’est vite fait et j’ai rien vu…

 

C’est vite fait et j’ai rien vu

Je connais ce métier par cœur

Servir les dieux maîtres-chanteurs

C’est dans mes cord’ c’est entendu

Je serais muet comme un puits

Je cherche pas les gros ennuis

Mais si trouver est un bon coup

Je tire au flanc de gros cailloux

 

Les gardiens de la mémoire

C’est du bronze et ça se voit

Comme cloches de l’Histoire

On fait pas mieux c’est du bois

Pour l’appel au feu du fer

Avec un doigt dans le cul

Et l’œil dans la fourragère

La trique c’est bien foutu

 

J’ai les panards en fuite quand

Les choses se compliqu’ en pire

Et quand de puiser il est temps

Dans la cave aux secrets désirs

Je n’ai rien vu s’autodétruire

Je me demande si j’existe

Quelquefois même sur la piste

Je me surprends à réfléchir

 

Les gardiens de la mémoire

C’est du bronze et ça se voit

Comme cloches de l’Histoire

On fait pas mieux c’est du bois

Pour l’appel au feu du fer

Avec un doigt dans le cul

Et l’œil dans la fourragère

La trique c’est bien foutu

 

Ma femm’ me dit que j’ai pas l’air

Mais que si je l’avais en vrai

En faux faudrait me faire faire

Pour que plus vrai encor’ j’ai l’air

Et ell’ me croit dur comme fer

À la manœuvre et au turbin

J’ai pas besoin d’un coup de main

Je fais tout seul ce qu’on m’ fait faire

 

Les gardiens de la mémoire

C’est du bronze et ça se voit

Comme cloches de l’Histoire

On fait pas mieux c’est du bois

Pour l’appel au feu du fer

Avec un doigt dans le cul

Et l’œil dans la fourragère

La trique c’est bien foutu

 

J’ suis pas sensible aux médisances

Je pass’ mon chemin en silence

Et si je réponds à l’attaque

C’est en douceur dans la barbaque

Je mets les mains dans les entrailles

Des fois qu’ la Vierge ait existé

Pour donner raison au curé

Qui fait le chien vaille que vaille

 

Les gardiens de la mémoire

C’est du bronze et ça se voit

Comme cloches de l’Histoire

On fait pas mieux c’est du bois

Pour l’appel au feu du fer

Avec un doigt dans le cul

Et l’œil dans la fourragère

La trique c’est bien foutu

 

Si c’est moi qui aboie dehors

Je me fais passer pour un chien

Dedans j’ai moins l’air labrador

Mais sans témoins ça sert à rien

J’ai pas la queue des queue leu leu

J’attends pas qu’on m’ait demandé

Je rentre et je sors comme un dieu

Mais un dieu demi enfoiré

 

Les gardiens de la mémoire

C’est du bronze et ça se voit

Comme cloches de l’Histoire

On fait pas mieux c’est du bois

Pour l’appel au feu du fer

Avec un doigt dans le cul

Et l’œil dans la fourragère

La trique c’est bien foutu

 

Au pays d’Oc je suis un roc

En plein milieu je donne à voir

Et quand en touch’ je m’ fais avoir

Je bote dans les tas cradoques

On peut compter sur mon silence

Et sur ma façon de me taire

Je suis un bon larbin de France

Et du drapeau le coin de terre

 

Marette — On va pas me croire.

Garde — Mais on vous croit tout le temps, même si on vous croit pas… On vous croit à demi… Et je mets le reste…

Marette — Eh ! Je sais ! Mais cette fois, on aura du mal à me croire.

Au SDF :

Vous voulez pas vous mettre à courir ?

Garde — Il a jamais tiré sur quelqu’un de fixe. Vous avez l’air d’un candélabre !

SDF — J’ai les chocottes !

Marette — C’est la faute des gendarmes. Quand ils lui tirent dessus, ils font exprès de le rater.

Garde — C’est plus difficile si vous courez. Il risque même de vous rater sans le faire exprès. Mais j’ai des doutes… Il a pas commencé à boire… Enfin… Il a pas encore dépassé la dose…

SDF — Dites-moi que je rêve ! C’est un cauchemar !

Marette — Il n’est pas interdit de rêver même à des cauchemars dont je suis l’assassin ! Du moment qu’une fois réveillé je suis encore innocent ! Sinon, je vous fais un procès que j’ai des relations dans la procédure, moi !

Garde — Et il dort pas tous les jours ! Des fois, il faut le frapper. Et ça lui fait rien tellement il est anesthésié. Les coups, du moment que ça l’endort pas, il s’en plaint pas.

Le coup part tout seul. Le SDF tombe.

Oh ! Putain !

Marette — Il se l’est pris là où il faut… Il a même pas eu mal.

Garde — Il est plus là pour le dire…

Marette — C’était un accident.

Garde — Ça fait deux accidents dans la matinée… ça fait beaucoup pour Mazères…

Marette — Retire-lui les plombs et mets un peu de son sang sur le guidon.

Garde — Le guidon ? Qué guidon ?

Marette — Le guidon du vélo, té !

Garde — Mais quévélo ?

Marette — Quévélo ! Quévélo ! Celui du gosse ! Enfin, celui qu’il a volé…

Garde — Mais il a pas volé le vélo !

Marette — Il a bien eu un accident, non ?

Garde — Oui, mais un accident de chasse…

Marette — Il était bien sur son vélo quand le coup est parti ?

Garde — Vous savez bien que non…

Marette —

Désespéré :

On va pas y arriver !

Garde — Le mieux, c’est de les ressusciter… On dit rien à personne et on revient à la maison…

Marette — Mais les morts ne ressuscitent pas comme ça d’un coup de baguette magique !

Garde — Je suis prêt à croire n’importe quoi pour me sortir de cette merde ! Deux cadavres, c’est pas rien. Un de plus et c’est moi qui meurs… si j’ai bien compris…

Marette — Tu as bien compris ! Et la boule ? Tu as cherché la boule ?

Garde — On finira bien par la trouver…

Marette — Mais je te parle du gosse ! On a les mêmes boules lui et moi. Maintenant, là où il est, il a plus besoin de boules.

Garde — Cette idée de jouer à la pétanque en pleine nuit !

Marette — J’y joue souvent, la nuit, ici même. Je joue tout seul.

Garde — Vous pouvez pas jouer sans cochonnet… Ça n’aurait aucun intérêt… À ce moment-là, n’importe qui peut jouer. Il suffirait de jeter les boules n’importe où…

Marette — Et c’est ce que j’ai fait ! Et cette putain de boule est allée se mettre dans le musée… qui a explosé comme si j’y étais pour rien !

Garde — Avec une petite boule de rien du tout ? Et sans cochonnet ? Putain ! Où est le plaisir ?

Marette — Je te dis pas ma surprise… Je m’attendais pas à provoquer une explosion…

Garde — Avec une boule aussi petite et sans cochonnet…

Marette —

Mimant :

Alors… je me suis immédiatement mis à la recherche de ma boule…

Garde — Le corps du délit !

Marette — Et j’ai cherché ! Et j’ai cherché !

Garde — Et elle avait explosé elle aussi !

Marette — Sans doute… Et peut-être pas ! À peine revenu chez moi, j’ai pas le temps de m’avaler un ou deux verres, peut-être trois, que je me dis qu’elle a pas explosé et qu’elle se cache quelque part sur les lieux de l’explosion…

Garde — Au milieu des crottes de chien et des débris de faïence chinoise…

Marette — Je reviens… avec de quoi m’éclairer… je passe les lieux au peigne fin… et je trouve rien… même pas des traces de boule… que je les reconnaîtrais si je tombais dessus… Ça fait tellement longtemps que je me les trimbale ! Et il ne leur est jamais rien arrivé !

Garde — C’est toujours ce qu’on dit… mais en y regardant de plus près…

Marette — Alors depuis, c’est l’angoisse… je tiens plus…

Garde — Vous devenez dangereux…

Marette — Et je sais plus quoi inventer !

Garde — On n’a pas idée d’avoir des boules aussi petites ! À votre âge !

Marette — Je t’y verrais, toi !

 

Des boules, j’en ai, une paire

Comme tout un chacun en France

Mais c’est un souvenir d’enfance

Du coup la taill’ me désespère

Je peux jouer mais pas aux boules

Aux caniqu’ j’ai pas le marteau

J’ai passé l’àg’ de fair’ carreau

À tous les coups ça m’ rend maboule

 

Ah ! Ah ! J’ai du pays

Le mal en fleur

Et les couleurs

Ah ! Ah ! Ah ! Quel ennui

J’ai mis la main

Dans le pétrin

 

Pour créer l’myth’ j’ai la manière

Les femmes gardent le silence

J’ suis pas bavard et j’ai la paire

À défaut de me fair’ violence

Le cochonnet c’est du bon bois

Je vise bien mêm’ dans le noir

Sans me cacher dans les armoires

Comme si j’avais pas la foi

 

Ah ! Ah ! J’ai du pays

Le mal en fleur

Et les couleurs

Ah ! Ah ! Ah ! Quel ennui

J’ai mis la main

Dans le pétrin

 

Faut avoir la main au métier

Et dans l’autre continuer

Comm’ si rien ne s’était passé

En l’absence de draps c’est vrai

Dans les couloirs je m’ décrépis

Je file mou sur les tapis

En douce il faut catimini

Mélanger la foire et le cri

 

Ah ! Ah ! J’ai du pays

Le mal en fleur

Et les couleurs

Ah ! Ah ! Ah ! Quel ennui

J’ai mis la main

Dans le pétrin

 

Le jeu de boul’ en minuscule

Est une affaire délicate

Ici bas la porte est étroite

Pour les minus du matricule

On peut pas dir’ que j’ai gagné

Et je n’ai pas perdu non plus

On ne mesur’ pas la fierté

À l’aulne d’un vieux cochonnet

 

Ah ! Ah ! J’ai du pays

Le mal en fleur

Et les couleurs

Ah ! Ah ! Ah ! Quel ennui

J’ai mis la main

Dans le pétrin

 

L’avenir dira si je suis

Le nom d’un’ rue ou d’une farce

Peut-être que parmi les garces

Je n’ai jamais eu de crédit

Et que je dois encore au ciel

Une limpide explication

Car les boul’ de ma communion

N’ont pas le carreau solennel

 

Ah ! Ah ! J’ai du pays

Le mal en fleur

Et les couleurs

Ah ! Ah ! Ah ! Quel ennui

J’ai mis la main

Dans le pétrin

 

Tuer l’enfant à la baballe

Sans avoir jamais rien tiré

Finalement c’est arrivé

Dans des circonstances banales

Je m’éteindrai dans une rue

Qui portera un jour mon nom

Et si ell’ s’en fout pétanquons

En petit vicelard couillu

 

Ah ! Ah ! Couillu petit

Le pays c’est

Un beau mort-né

Ah ! Ah ! Ah ! Quel ennui

Fait le clairon

En bon couillon

 

Entre Roger. Il tient dans la main une boule de pétanque.

 

Scène IX

Les mêmes, Roger

Roger — C’est peut-être ça que vous cherchez… ?

Marette —

Tournoyant.

Ça se complique ! Ça se complique !

Il tombe évanoui.

Garde — C’est une boule ! Je croyais que c’était…

Roger — Allons ! Allons ! Réveillez-vous !

(rideau)

 


 

ACTE X

Même lieu. Au milieu, une cuvette de WC géante en cours d’installation : échelles, boîtes à outils, compresseur, etc. Dans l’herbe, Marette, le garde, le SDF et le gosse. Roger fume la pipe sur la murette. Entrent les oiseaux par les rues. Certains descendent du ciel.

 

Scène première

Marette, le garde, le SDF, le gosse, Roger et les oiseaux

Oiseaux —

Le pays d’Oïl en pays d’Oc

Ça s’ voit comm’ les yeux au milieu

On voit nett’ment la part de Dieu

Et de Paris les trucs en toc

La maréchaussée en danseuse

Les ronds de cuir tenant la bride

La chère est bonn’ la France heureuse

Ah ! Ce qu’elle en a dans le bide !

 

Des territoir’ nous les caïds

Français d’en haut ! trouvèr’ en bas !

Faut simplifier l’État civil

Et envoyer tous les débiles

Les exempl’ de mauvais soldats

À Biribi ! À Béréchid !

 

Il y a bien des maîtres d’école

Servant la France avec grand zèle

Ce qui leur donne en plus des ailes

Pour traverser en bon marioles

Le pays pour le libérer

Soi disant de ce qui les fait

Vivre au-delà d’ nos espérances

On croit rêver qu’on est en France !

 

Des territoir’ nous les caïds

Français d’en haut ! trouvèr’ en bas !

Faut simplifier l’État civil

Et envoyer tous les débiles

Les exempl’ de mauvais soldats

À Biribi ! À Béréchid !

 

La langu’ n’est mêm’ plus familière

Et dans le genr’ savant on n’est

Même pas les intermédiaires

On peut sans foi nous rire au nez

Cert’ on a la mémoire encore

Capable de faire le tri

Entre le drapeau tricolore

Et les couleurs de nos pays

 

Des territoir’ nous les caïds

Français d’en haut ! trouvèr’ en bas !

Faut simplifier l’État civil

Et envoyer tous les débiles

Les exempl’ de mauvais soldats

À Biribi ! À Béréchid !

 

Comme il n’est pas question d’ lutter

Qu’il faut penser d’abord à vivre

On ne craint pas de s’embaucher

Dans les rangs de l’occupant libre

On donne tout pour recevoir

Et on reçoit pour redonner

La fonction publique est en fait

C’ que nos idées sont au trottoir

 

Des territoir’ nous les caïds

Français d’en haut ! trouvèr’ en bas !

Faut simplifier l’État civil

Et envoyer tous les débiles

Les exempl’ de mauvais soldats

À Biribi ! À Béréchid !

 

Quand les héros sont des Français

Nous on est victim’ de la guerre

Et quand la guerr’ se fait la paire

On tend la main aux évadés

On fait c’ qu’on peut pour recevoir

Dans nos foyers sous surveillance

Ce que les camps de la mémoire

Ont oublié de préférence

 

Des territoir’ nous les caïds

Français d’en haut ! trouvèr’ en bas !

Faut simplifier l’État civil

Et envoyer tous les débiles

Les exempl’ de mauvais soldats

À Biribi ! À Béréchid !

 

À force de nous secouer

Le vieux Pétain et le de Gaulle

Avec les dés dans le cornet

À piston du palais des rôles

On devient poète ou fuyard

Une diaspora intérieure

Avec du sang nous fait pas peur

On est taillé pour le trobar !

Ils sortent.

 

Scène II

Marette, le garde, le SDF, le gosse, Roger

Marette, le garde, le SDF et le gosse se réveillent et s’étirent.

Roger — Vous avez bien dormi, les amis ! J’en ai fumé, des pipes !

Marette — Je boirais bien quelque chose…

Gosse — Je croyais que je m’étais tué en vélo !

SDF — Je suis un oiseau d’une espèce non protégée !

Marette — Un petit verre… même s’il est pas bien plein comme je les aime…

Garde — J’ai eu peur !

Marette — Et tu as eu peur de quoi ?

Garde — Qu’on soit des assassins, vous et moi !

Marette — Ne badinons pas avec ces choses ! Je ne veux de mal à personne !

Il prend les mains du gosse et du SDF.

Je suis même accueillant avec les touristes, ce qui est rare en Ariège. Reconnaissez-le !

SDF — Mais je suis un homme !

Marette — Eh ! Je vois bien que tu es un homme !

Il se retourne et voit la cuvette.

Je dors encore ! Ou alors j’étais pas là !

Tous —

Tournés vers la cuvette :

Méquécecé ?

Roger — Ça ne vous a pas réveillés. On vous a laissé dormir. C’est arrivé de Paris dans la matinée. Il y avait un petit mot… pour monsieur le Maire. Je me suis permis de le réceptionner.

Il tend la lettre.

Ah ! Ils n’ont pas mis longtemps.

Marette —

Affolé :

Et où ils sont ?

Garde — Qui ? Qui est qui ?

Roger — Ils sont allés déjeuner sur les bords de l’Hers. Mais ils ne vont pas tarder. Car Nicolas Sarkozy en personne sera là cette après midi pour l’inauguration.

Marette —

Halluciné :

Et qu’est qu’est-ce que j’inaugure ?

Expliquant.

Des fois, au lieu de rêver que je fais quelque chose, je fais ce que je rêve.

Garde — Et voilà ce que ça donne !

Marette — C’est pas toujours aussi… exagéré !

Garde — Mais ça a toujours de la gueule…

Gosse — Ça dépend pas de ce qu’il a bu, mais de comment il l’a bu…

Garde — En regardant bien ou en fermant les yeux… Et quand il ferme les yeux, voilà ce que ça donne : du monumental !

Marette —

Réagissant :

Si j’y suis pour quelque chose !

Roger — Je crois que j’ai l’explication…

Il ouvre la lettre.

C’est d’André Trigano et ça vient de Paris…

Garde — Avec Trigano, quand ça vient, c’est toujours de Paris, et quand ça repart, c’est d’ici. Comme ça, il se sent moins pauvre… politiquement.

Marette — C’est bien le moment de parler politique ! Lisez-la donc cette lettre !

Garde — On va tout savoir…

Gosse — Comme si on le savait pas ! Le Dédé, il nous refait le coup de la statue…

Garde — Mais en plus grand… Vous croyez qu’il s’est mis dedans ? Ça lui ressemble un peu… la cuvette… la chasse… Ça ne peut pas ne pas nous rappeler qu’il est là quand il n’est pas à Paris.

Gosse — Je me demande bien à quoi il ressemble quand il est à Paris…

Garde — À la même chose, mais sur les Champs-Élysées…

Gosse — Moi je croyais que de Gaulle, c’était une grosse merde…

Garde — La merde, c’est ce qu’on met dedans… C’est le contenu… Mais les gensses comme eux, ça contient… Mais on sait pas qui s’en sert…

Gosse — En tous cas, nous on fait rien pour que ça serve pas…

Marette —

Intervenant :

Eh ! Oh ! C’est pas parce que vous avez gagné les élections que vous pouvez vous permettre de critiquer sans connaître ! C’est que je l’ai servi, moi, de Gaulle, et je lui sers encore !

Se tournant vers Roger.

Si ce monsieur que je ne connais pas et qui se fait passer pour un touriste…

Roger — Oh ! Mais j’en suis un… Vous dormiez à poings fermés. Je me suis permis… Ah ! Ils ne m’ont pas demandé mon avis…

Marette — Lisez !

Garde — Qu’on sait déjà ce qui est dedans…

Gosse — Comme si on l’avait écrite…

Garde — Mais on l’a pas écrite…

Gosse — On dormait… alors…

Garde — On se demande bien pourquoi on dormait alors qu’il se passait des choses…

Gosse — Vous dormiez, peut-être ! Mais nous on était mort !

SDF — Et bien morts !

Garde — Avec une esse parce qu’ils étaient deux et que je suis témoin !

Marette — Les accidents de chasse, ça arrive… Dieu nous pardonne de ne pas toujours avoir de la chance.

Garde — C’est bon d’être pistonné…

Garde — Mais ce Sarkozy, c’est celui qui a perdu les élections… ? Ou c’est un autre ?

Marette — Ils ont toujours été deux…

Roger — Il sera là à trois heures…

Marette —

Affolé :

Putain ! Ça laisse pas beaucoup de temps…

Se reprend :

Mais à ce que je vois, on n’a pas vraiment besoin de moi…

Garde — Eh ! Il vaut peut-être mieux… La statue, c’était déjà pas grandiose… Mais alors ça !

Marette — Dédé voit trop grand. Mon musée à moi il était pas bien grand, mais on pouvait entrer dedans sans se perdre.

Garde — C’est peut-être pas un musée… C’est du costaud ! Vous pourrez jouer aux boules sans risquer de le casser.

Mimant :

Les choses que Trigano construit, ça résiste aux boules.

Marette — Ça me servira de leçon… Alors comme ça, Sarkozy vient faire un petit tour à Mazères ?

Roger — C’est ce que dit la lettre. Je peux vous la lire…

Marette — Non. Vous pouvez la garder. Ils n’ont pas encore mis le papier.

Garde — De ce que je sais, le Nicolas, il vient se renseigner… Comme on a plus de président, il vient voir pour se rendre compte que c’est pas une blague.

Gosse — Dans la Dépêche, ça avait l’air d’une blague : « François Hollande disparaît dans les WC publics de Mazères ! » Personne n’y a cru.

Garde — Et c’était pas le premier avril…

Gosse — Et pourtant, il est venu ! On peut pas dire le contraire…

Garde — S’il est venu, il est bien quelque part…

Gosse — Et Nicolas veut le savoir.

Marette —

Triomphant :

Il le saura !

Garde — Vous feriez mieux de pas vous en mêler… La dernière fois, avec la statue, ça a failli mal tourner…

SDF — Il a une âme d’assassin !

Marette — L’âme ne fait pas le larron !

Roger — Vous n’aurez rien à faire que regarder…

Marette — J’aurai ma place dans le cortège officiel ? Je suis le maire tout de même !

Gosse — Le contenu…

Garde — Tu as compris !

Gosse — Il est dedans !

Ils rient.

 

Il est dedans le Marette

Et dehors avec Dédé

On fait des plans pas trop bêtes

Pour le pognon ramasser !

On construit des trucs en dur

Avec dans les fondations

D’autres trucs contre nature

Bientôt c’est les élections !

 

Avec Dédé

Le Marette est au frais !

 

Pour jeter la poudre aux yeux

Le Dédé il a le truc

Entre les jamb’ il a deux

Grands projets de boviducs

Un pour les vach’ en vadrouille

Dans les marchés aux bestiaux

Et l’autre pour les taureaux

Que des fois ils ont pas d’ couilles

 

Avec Dédé

Le Marette est au frais !

 

Il a pas peur le Dédé

De montrer tous ses rubans

Sur lui vous pouvez compter

C’est un ancien Résistant

Mais pour les bonbons en poche

Ya pas d’ témoins survivant

Faut vous mettr’ dans la caboche

Qu’en Histoire il est savant

 

Avec Dédé

Le Marette est au frais !

 

Le Dédé met dans ses chiottes

Du papier signé Marette

Ça peut pas servir aux fiotes

Mais faudra bien les marier

Les élections ça approche

Et ça ne sent pas la rose

Faut se les mettr’ dans la poche

Le Marette il a la pose

 

Avec Dédé

Le Marette est au frais !

 

Le Marette est sur les rails

Et Dédé fait la loco

Des fois qu’arriv’ la marmaille

Des passages à niveaux

Marette est dans le tender

Serrant le frein au prépuce

Dédé n’y voit pas d’astuce

Le train fil’ le train arrière

 

Avec Dédé

Le Marette est au frais !

 

En gar’ de Paris Paname

Dédé fait la tour de Pise

L’air des palais ça l’ dégrise

Et l’éloigne de madame

Il a faim mais c’est la fin

Monte Carlo est bien loin

Et la guerr’ n’a plus de sens

À Mazèr’ c’est plus la France !

 

Avec Dédé

Le Marette est au frais !

Entrent Trigano et le Préfet. Le gosse et le SDF s’enfuient.

 

Scène III

Marette, Roger, le garde, Trigano et le Préfet

Préfet — On parle de vous…

Trigano — J’ai l’habitude…

Préfet — Oh ! Le petit Marette ! Comme il a grandi ! Encore un peu, et je ne le reconnais plus.

Trigano — Je le nourris bien.

Préfet — Il boit bien aussi…

Trigano — Oui, mais ça, il le fait tout seul.

Marette —

Irrité :

Je n’ai pas toujours besoin de lui ! Faut pas exagérer ! La relation est certaine, mais on peut quand même se donner du mou !

Trigano — Pas trop de mou ! Pas trop de mou !

Préfet — Il en faut un peu si on veut exprimer sa personnalité…

Trigano — La personnalité, oui. Mais pas la différence.

Il se tourne majestueusement vers la cuvette géante.

Voici donc l’objet !

Garde — Pour un objet, c’est un objet. Et ça ne va pas tarder à faire un bon sujet…

 

Pour un objet c’est un objet

Veuillez n’ pas changer de sujet

 

C’est par ici qu’il faut payer

Et c’est par là qu’est le musée

 

Si vous souhaitez que l’instruction

Contienne un chouya de passion

 

Voici l’objet qu’on vous propose

Une grande leçon de choses

 

Si vous avez encor’ du temps

Tirez sur le cordon avant

 

Autant de fois que le papier

Est demandé par le fessier

 

Si vous n’avez pas envie de

Fair’ ce que vous êt’ venus faire

 

N’hésitez pas à le refaire

Il vaut mieux une fois que deux

 

Mais quand à deux on y arriv’ point

Recommencer c’est un bon joint

 

Ici le trou par où qu’ ça passe

Il faut le regarder en face

 

Et là la tirette en acier

Sans force laissez-vous tenter

 

L’ensemble a des airs familiers

Mais de profil ça a du style

 

Laissez-nous vous accompagner

Jusqu’au bout c’est pas difficile

 

C’est de la bonne eau sans alcool

On a investi dans la fiole

 

Mais ça viendra avec le temps

Avec le temps le foie attend

 

Nous avons aussi des bijoux

Bijoux en stock pas des cailloux

 

Comme les fruits ça mûrit bien

Ça fait pas d’ mal et on y vient

 

Pas de fortun’ sans les bijoux

Et pas d’ bijoux sans les genoux

 

Faut sauter là-dessus en chœur

Et pour le train mettr’ la vapeur

 

Et ça vous file à toute allure

Entre les doigts la nourriture

 

On vieillit bien mais on avance

Et on a plus le temps en France

 

Alors l’été passez le temps

À Mazèr’ on a du comptant !

 

Il s’enfuit sous les coups de Marette.

 

Scène IV

Marette, Roger, Trigano et le Préfet

Marette — Je le tiens plus !

Préfet — Ils nous échappent. Je connais ça. Mais pour l’événement d’aujourd’hui…

Roger — La visite de Nicolas Sarkozy…

Préfet — La deuxième… la première s’était mal passée… J’avais dû envoyer la troupe…

Trigano — Et moi j’ai donné pour rien, alors…

Préfet — Oh ! Je me serais bien passé de la satisfaction d’avoir fait mon devoir en tirant sur la foule…

Trigano — En faisant tirer… N’exagérons pas.

Préfet — Mais si c’était moi qui avais tiré, je les aurais pas ratés ! Tandis que ces…

Marette — Ils nous échappent !

Trigano — On ne peut plus leur faire faire n’importe quoi !

Marette — Ils ne boivent plus comme avant…

Trigano — Ça m’a coûté très cher !

Marette — Ça se voit ! J’avais jamais imaginé un musée aussi imposant à Mazères !

Trigano — Ce n’est pas un musée !

Préfet — Ça se verrait si c’était un musée…

Marette — Mais alors, quécecé ?

Trigano — Ça se voit pas ?

Déçu.

J’aurais dû faire appel à un artiste. Ces artisans, ils ne valent rien !

Préfet — Ils ne savent même pas ce qu’ils font…

Marette — Et après, quand on veut défaire, on est emmerdé… !

Trigano — J’espère que ce sera fini avant trois heures…

Préfet — Moi, en tous cas, je suis prêt.

Trigano — Prêt à tirer… C’est facile la force quand il s’agit de maintenir l’ordre. Mais moi, j’ai des élections à gagner !

Marette — Malgré votre grand âge…

Trigano —

Je fais tout ça pour rien…

J’aurais pas ma statue…

Ni à Mazèr’, ni à Pamiers…

 

Préfet — Encore moins à Foix…

Marette — Et quécecé si c’est pas une statue ?

Préfet — Vous voyez pas ce que c’est ?

Marette — Je vois bien à quoi ça sert…

Trigano — Promettez-moi de ne pas tirer sur la foule cette fois-ci. Laissez-les exprimer leur personnalité.

Marette — À Gauche, ils se font plaisir rien qu’à se sentir différents. Faut pas les détromper.

Trigano —

Amer :

Surtout que même en se trompant, ils gagnent les élections…

Préfet — Je vous promets de ne pas transformer Mazères en Bab-el-Oued. Mais je peux pas aller plus loin ! Imaginez qu’il arrive quelque chose à l’ancien Président de la République…

Trigano — Il est bien arrivé quelque chose à l’actuel…

Marette — Oui, mais il est de Gauche !

Préfet — Ah ! Si j’avais été là avec mes troupes !

Trigano — En parlant de troupeau, j’ai encore envie d’acheter une vache…

Marette — Eh ! Mais… c’est pas la foire aujourd’hui… Je n’ai pas de vaches sous la main…

Préfet — Ah ! Quand on a des envies comme ça, c’est dur de pas pouvoir…

Marette — Pas pouvoir quoi… ?

Trigano — Tirez dans la foule… ! Acheter une vache en présence du journaliste de la Dépêche…

Marette — … qu’après il se fout de notre gueule dans un article que tout Mazères découpe avec des ciseaux…

Préfet — … comme des corbeaux !

Entre le garde.

 

Scène V

Les mêmes, le garde

Garde — Les ouvriers ! Les ouvriers !

Préfet — Aux armes ! Aux armes !

Trigano — Quoi ? Les ouvriers…

Marette — Ne tirez pas avant de m’avoir entendu…

Garde — Ils ont foutu le camp !

Trigano — Ah ! Misère !

Marette — On peut pas être toujours verni… et plein aux as !

Garde — Mimant.

 

Je m’avançais

Dans le fourré

J’étais bourré

Mais ça allait

Quéce je vois

Je vois plus rien

Je mets la main

Dans mon carquois

On sait jamais

Je fais des pas

Vers le trépas…

Marette — N’exagère pas… On te suit, mais quand même…

Garde — C’était pour la rime, peut-être, mais pour le sens aussi !

Trigano — Continuez !

Je crains le pire

Tout mon empire

Est en danger !

Marette —

On a vu  pire

Mais pas en mieux

Quand on délire

On en a deux

 

Ça, c’était juste pour la rime…

Préfet — Mais j’y trouve du sens, moi…

Trigano — Chut ! Ça vient ! Écoutez…

Garde — Enfin, pour le dire tout cru, les ouvriers ont foutu le camp. Et ils n’ont rien laissé. Pas une canette !

Marette — Tu as bien cherché ?

Trigano — C’est bien le moment !

Préfet — Je peux envoyer la troupe à leur poursuite…

Trigano — N’en faites rien ! On va se débrouiller tout seuls !

Marette — Comme d’habitude… Vous, vous avez les CRS. Vous en faites ce que vous voulez. Mais je voudrais bien vous y voir avec les gendarmes !

Préfet — Ils vous échappent ?

Trigano — Nous avons peu de temps pour nettoyer tout ça !

À Roger.

Ce monsieur nous aidera-t-il ?

Marette —

Menaçant :

Les touristes, ça aide personne… mais je peux l’aider, si c’est nécessaire…

Roger — Inutile de faire usage de la violence ! Je ne suis pas venu pour regarder.

Marette —

Interloqué :

Ah ! Non ? Et pourquoi alors ?

Entre le chœur des touristes.

 

Scène VI

Les mêmes, les touristes

 

Tout le monde se met au travail pour nettoyer le terrain. Sauf Marette qui boude dans un coin.

Chœur —

Sans Trigano Mazèr’ n’est plus

Un’ ville en France avec des gens

Mais quand le Marette est en rut

Les oiseaux sont les remplaçants

À Mazèr’ on joue plus gagnant

Avec ce larbin dans les buts

Pour le ballon c’est la turlute

Et dans le bain il est feignant

 

On n’a plus l’art mais on a la manière

Plus les moyens mais on fera c’ qu’il faut

Pour que les suivants soient de gros pépères

Pas des cons et surtout pas des héros

 

Dans quel camp il a froid aux yeux

Faut pas être né chez les Grecs

Pour constater qu’il a du feu

Mais que sa lumière est au sec

Il fait noir après son passage

Et ça patin’ dans les virages

« Mais où qu’il est Dédé » qu’il dit

Dédé dit qu’il a plus d’ radis

 

On n’a plus l’art mais on a la manière

Plus les moyens mais on fera c’ qu’il faut

Pour que les suivants soient de gros pépères

Pas des cons et surtout pas des héros

 

Entre un larbin qui a servi

Et qu’on peut jeter sans remords

Et un fils à papa qu’est mort

Pas sans laisser du bon grisbi

Engagé dans la voie royale

Si tu vot’ c’est sans assurance

Que t’as choisi la différence

Et qu’on t’ rembours’ le capital

 

On n’a plus l’art mais on a la manière

Plus les moyens mais on fera c’ qu’il faut

Pour que les suivants soient de gros pépères

Pas des cons et surtout pas des héros

 

Des mecs comm’ ça c’est pas brillant

Ça tient debout si c’est pas mort

Ça fait des ronds et des dedans

Et ça se tient par le dehors

Faut pas grand-chos’ pour les pousser

Mais c’est des chos’ qui n’arriv’ pas

T’as pas toujours le temps d’ voter

T’es jamais là où ils étaient

 

On n’a plus l’art mais on a la manière

Plus les moyens mais on fera c’ qu’il faut

Pour que les suivants soient de gros pépères

Pas des cons et surtout pas des héros

 

Le petit dieu et le mignon

Ça fait la paire et c’est pas rare

Après le turbin de les voir

Se mettre en deux dans le marron

C’est pas des enfants que ça fait

Mais dans les coins on est plus qu’un

Le cœur en rade à décrotter

Les effets d’ mod’ dans les communs

 

On n’a plus l’art mais on a la manière

Plus les moyens mais on fera c’ qu’il faut

Pour que les suivants soient de gros pépères

Pas des cons et surtout pas des héros

 

Un’ fois crevés y aura plus rien

Pour exister dans le futur

Qu’est pas fait pour les lendemains

Mêm’ qu’ yen aura plus du nature

Toi t’es pas rien mais tu promets

T’auras au moins une chanson

Et peut-êtr’ mêm’ d’ l’éducation

Pour dans le mêm’ trou m’enfermer

 

On n’a plus l’art mais on a bien baisé

Et on a attendu que ça vagine

Ça vaut mieux que de se faire enculer

Municipalement dans les latrines

 

Tout est propre. Le chœur sort.

 

Scène VII

Marette, le garde, Roger, Trigano et le Préfet

Trigano —

Suspendu à une échelle :

Heureusement que j’ai l’âme d’un chef. Le monde est bien fait.

Garde —

À Marette :

Il dit ça pour vous…

Marette — Il peut dire ce qu’il veut, cette idée, c’est la mienne !

Garde — Il a gardé le concèpe, mais en plus grand…

Marette — Avec du pognon, c’est facile…

Garde — On imagine très bien ce que vous auriez fait, vous, avec autant de pognon. C’est bête ces choses qui arrivent aux fils à papa. Ils sont pas tous de la même taille…

Marette — Mais je l’ai de bonne taille !

Garde — Et pas circoncis, que ça doit vous faire gagner un bon centimètre.

Marette — Au poteau, ça fait la différence !

Entre le gendarme.

 

Scène VIII

Les mêmes, le gendarme

Le gendarme — C’est encore moi !

Préfet — Merde ! Un gendarme…

Trigano — Mauvaise nouvelle…

Marette — J’attends rien, moi…

À Roger :

Vous attendez quelque chose, vous ?

Roger — Qu’il se passe quelque chose…

Le gendarme — Vous êtes un sage, monsieur… Je dis pas ça parce que vous êtes touriste et qu’on a la consigne de pas trop faire chier les étrangers de chez nous… mais la nouvelle, elle est pas bonne…

Marette — Vous avez un papier ? On aura peut-être plus vite fait de le lire…

Trigano — Dites ce que vous avez à dire ! Je suis prêt.

Garde — Avec le pognon qu’il a, il peut pas être pris au dépourvu. Au-dessus d’une certaine somme, on a plus de surprise. Ce qui arrive aurait très bien pu ne pas arriver…

Trigano — Ça dépend ce que c’est !

Préfet —

Au gendarme :

Eh ! Bien ! Expliquez-vous !

Le gendarme — Je m’explique… J’ai l’habitude de m’expliquer…

Marette — Ça vous prend du temps, mais vous y arrivez…

Le gendarme — Nous étions trois en arrivant sur les lieux…

Garde — Et ils sont plus que deux…

Le gendarme — Non ! Un seul !

Marette — Et il est où le deuxième ?

Le gendarme — Le troisième…

Trigano — Bon ! Bon ! Vous êtes le premier, je suppose…

Le gendarme — Dans l’ordre oui…

Préfet — Mais dans un tel désordre…

Trigano — Venez-en au fait ! Qu’on en finisse ! J’ai déjà renoncé…

Préfet  — Il y a encore de l’espoir…

Le gendarme — Oui, mais quand il n’y en a plus…

Trigano — Bref !

Le gendarme — Ne m’embrouillez pas ! J’en suis au début…

Préfet — Non. Après…

Le gendarme — Après quoi ?

Préfet — Après que le deuxième ait quitté les lieux…

Trigano — Et pourquoi il a quitté les lieux ?

Le gendarme — On ne quitte jamais les lieux sans une bonne raison !

Préfet — On va la connaître…

Marette — Laissez-le parler ! Ça me donne soif !

Préfet — Vous aussi vous avez quitté les lieux…

Le gendarme — Puisque je suis là…

Il rit.

Elle était facile, celle-là ! Je la retiens pour le prochain stage.

Préfet — Mais on ne sait pas pourquoi vous avez quitté les lieux… Je suppose qu’il y a une raison commune à ces deux… missions ?

Le gendarme — Vous supposez bien. C’est une action coordonnée.

Préfet — Et c’est vous le coordinateur…

Le gendarme — Je ne vous le fais pas dire.

Trigano — Nous, on aimerait bien vous faire dire ce que vous avez à nous dire…

Le gendarme — J’y viens ! Dans la gendarmerie, nous avons le préambule complet.

Préfet — C’est ensuite que ça devient incomplet…

Le gendarme — Tellement incomplet que je sais pas comment vous le dire !

Entre un autre gendarme.

 

Scène IX

Les mêmes, deuxième gendarme

Gendarme II —

Surpris :

J’arrive avant lui ou quoi ?

Gendarme I — Vous courez vite ! Et vous faites bien, surtout quand il s’agit de poursuivre quelqu’un…

Trigano — Vous poursuivez quelqu’un ?

Gendarme II — Tellement que je l’ai dépassé !

Trigano — C’est absurde !

Gendarme I — Une fois arrivé à la hauteur de l’individu en fuite, le saisir au collet et l’immobiliser dans une position qui l’empêche de bouger ! C’est écrit dans le manuel ! Pour une fois que ça arrive, vous n’y arrivez pas !

Gendarme II — Mais je sais pas comment c’est arrivé…

Gendarme I — C’est arrivé que vous réfléchissez pas quand vous courez ! Vous pensez à autre chose…

Garde — Au risque de se prendre un poteau de travers… Ça m’est arrivé !

Gendarme I — Ça arrive beaucoup plus rarement dans la gendarmerie ! Mais ça arrive !

Gendarme II — On peut pas le nier…

Marette — La preuve vivante qu’il ne suffit pas de courir à point, il faut s’arrêter à temps…

Garde — Il est pas con le Marette quand il s’y met ! À force de regarder passer les trains…

Marette — Vous allez dire encore une grosse connerie et ça va pas me faire plaisir !

Trigano — On n’est pas là pour se faire plaisir, mais pour recevoir Nicolas Sarkozy dans mon mus… ma stat… Oh ! Je ne sais même plus ce que c’est que cette chose !

Garde — Il se réveille. Il a un choc. J’explique, parce que nous aussi tout à l’heure on s’est réveillé et ça nous a saisis. Monsieur est témoin…

Gendarme II —

Voyant la cuvette :

C’est quoi, ça ?

Gendarme I — On voit bien ce que c’est !

Gendarme II — Je sais ce que c’est ! Mais en plus grand…

Garde — Alors ça crée un doute…

Gendarme I — Après le choc, le doute… c’est normal, eh ! monsieur Trigano.

Trigano — À mon âge, plus rien n’est normal…

Marette — On le voit bien… Vous avez vu trop grand !

Garde — Vous auriez doublé le volume, bon… On comprendrait… Mais là, c’est de l’exagération !

Trigano — Je recommencerai pas…

Marette — Quand on est con, on est con et on le reste…

Garde — Surtout à la SNCF…

Préfet — Nous ne savons toujours pas qui vous poursuiviez… Ce qui nous frustre…

Gendarme I — Moi je poursuivais personne… Vous vous adressez au mauvais interlocuteur… mauvais dans le sens que c’est pas le bon…

Préfet — J’avais compris. Merci. Continuez…

Gendarme II — Je me demande bien à quel moment je l’ai dépassé…

Gendarme I — Et s’il vous a suivi !

Trigano — Et pourquoi l’aurait-il suivi puisqu’il était poursuivi ?

Gendarme II — Mais il ne l’était plus quand je l’ai dépassé…

Trigano — Assez ! Assez ! Assez ! Je deviens fou ! D’abord ce… cette… et maintenant… ces… ces…

Gendarme I — Dites-le ! Ça vous fera du bien.

Gendarme II — Vous devriez écouter le Chef… Il en connaît des choses sur ce qui va quand ça va pas !

 

Sur ce qui va quand ça va pas

Le Chef en connaît un morceau…

 

Préfet — Il pourrait nous renseigner sur ce qui se passe, puisqu’apparemment, ça ne va pas…

Gendarme I — Je vais très bien, merci !

Gendarme II — C’est vrai que vous allez bien depuis quelque temps, Chef. On vous sent plus présent. Et ça donne du piquant à la banalité quotidienne de l’existence du gendarme ordinaire.

Marette — C’est peut-être pas le moment de se plaindre…

Préfet — Si ce sont les syndicats qui foutent la merde, je ferai mon devoir…

Gendarme I — La merde, pour reprendre votre propre expression, ils la foutent pas… Ils l’observent en ce moment…

Gendarme II — Pour une fois, ils n’y sont pour rien…

Préfet — Vous m’étonnez…

Gendarme I — Je devrais pas… On sait bien ce que ça vous fait à vous, les étonnements…

Gendarme II — Ça se traduit par des faits que la Presse gonfle, gonfle… comme cette chose…

Trigano — Je l’ai fait sans la Presse…

Marette — Il a pas besoin de la Presse pour gonfler… Moi non plus.

Il fait tomber sa boîte de pastilles.

Préfet — Je me suis déjà illustré lors de la dernière visite de monsieur Nicolas Sarkozy qui, si je ne m’abuse, en a redemandé…

Marette — Quand c’est bon, il faut pas se gêner !

Garde — C’est comme ça qu’on gagne des médailles quand on n’est pas sportif…

Trigano — Bref !

Gendarme I —

Imitant :

Bref…

Puis :

Si le poursuivant a perdu sa cible par dépassement dû à l’intensité de l’action, je ne vois pas comment procéder à la continuation de la mission qui s’interrompt…

Gendarme II — Faute de cible en vue…

Gendarme I — La cible est devenue mobile et on ignore à quel endroit…

Trigano — Mais qui poursuiviez-vous !

Marette — Vous allez le rendre fou !

Gendarme I — Ce sera sans intention de causer un dommage…

Trigano — Mais qui ? Qui ? Par pitié !

Entre les syndicalistes.

 

Scène X

Les mêmes, les syndicalistes

Gendarme I — Vous êtes en avance vous aussi !

Gendarme II — Nous avons la réputation d’être les derniers arrivés, ce que la réalité ne vérifie pas comme vous pouvez le constater…

Gendarme I — Ils n’ont peut être pas envie de constater !

Gendarme II — Ils n’arrêtent pas de constater depuis tout à l’heure…

Préfet — Je peux m’en charger… !

Marette — C’est une question ?

Trigano — Bien. Messieurs, on vous écoute…

Syndicalistes —

Chantant :

Nous ne sommes pas là…

Gendarme II — Et si ! vous êtes là…

Syndicalistes —

Nous ne sommes pas là…

Gendarme II — Et putain ! On voit bien que vous êtes là…

Gendarme I — Ils chantent !

Gendarme II — Ils chantent qu’ils sont pas là et… ils sont là !

Trigano — Vous aussi vous êtes là. Tout le monde est là… pour assister à ma déconfiture finale ! Bouh ! Bouh ! Bouh !

Gendarme I — S’ils n’étaient pas là, je vous le dirais…

Préfet — Ah ! Oui ?

Gendarme I — Vous pensez !

Gendarme II — Mais ils sont là…

Syndicalistes —

Nous ne sommes pas là

Pour…

Gendarme I — On avance… Ils ne sont pas là et on va savoir pour quoi.

Gendarme II — Pourquoi ils ne seraient pas là ?

Gendarme I — Non ! Pour quoi ! Séparément !

Gendarme II — Ils vont pas rester ensemble ?

Trigano — Je vais mal finir et personne ne saura ce que j’ai voulu symboliser par cette… ce… Oh ! Misère !

Garde — Misère ! Une expression en usage chez les riches pour dire qu’ils sont moins pauvres…

Syndicalistes —

Nous ne sommes pas là

Pour jouer aux potiches

 

Gendarme I — Ça commence compliqué…

Gendarme II — Et ça se termine simple…

Préfet — Comme ça, tout le monde comprend…

Syndicalistes —

Nous ne sommes pas là

Pour jouer aux potiches

Et enrichir les riches

Qui riches sont déjà

 

Gendarme I — Et les autres riches, vous en faites quoi ?

Gendarme II — Ils croient que les gendarmes sont riches ! Mais de quoi ?

Syndicalistes —

On a bien regardé

Et on en a conclu

Que l’ouvrage est complet

 

Gendarme I —

Dansant :

On peut se fair’ dessus !

 

Moi, des chansons comme ça, je peux en faire même si l’ouvrage est incomplet…

Trigano — Ce qui est le cas de cette œuvre… inachevée…

Un syndicaliste — Quand on a appris que le barbare Sarkozy était ici, on n’a pas hésité à abandonner le chantier pour rejoindre les camarades sur le terrain du conflit !

Trigano — Mais quel conflit ? J’aime tout le monde moi !

Marette —

Mimant :

Je suis prêt à tout pour aimer !

Trigano — Vous auriez pu finir ! Vous ne voyez pas à quoi ça ressemble quand ce n’est pas fini ? Bouh !

Gendarme II — C’est parce que c’est pas fini ! Je me disais aussi…

Gendarme I — Je me le disais moi aussi, mais j’osais pas le dire…

Trigano — Ça ne me ressemble pas ! Vous êtes de mauvais ouvriers !

Préfet — Je n’ai pas dit que c’était ressemblant…

Garde — Je suis témoin ! Vous avez dit : « Tiens ! Un chiotte, mais en plus grand ! »

Préfet — Jamais je ne me permettrais…

Entre le troisième gendarme.

 

Scène XI

Les mêmes plus le troisième gendarme

Gendarme III — Ils sont tous partis ! Ah ! Ils sont là ! Est-ce que j’ai bien fait de quitter mon poste ?

Gendarme I — L’essentiel, c’est qu’il n’y ait pas de blessés ! Est-ce que tous les gendarmes sont là ?

Gendarmes II et III — Présents, Chef ! Et en vie !

Gendarme I — Est-ce que tous les ouvriers sont là ?

Syndicaliste II — Nous ne sommes pas tous des ouvriers… Mais nous sommes là !

Syndicalistes — Présents !

Gendarme I — Et les élus ?

Trigano et Marette — Présents ! Il n’y a pas de porte de sortie… alors…

Gendarme — Et les employés municipaux représentés par ce beau spécimen de la garde champêtre ?

Garde — Présents !

Gendarme I — Et les touristes ?

Roger — Présents !

Gendarme I — Tout le monde est là !

Préfet — Vous ne m’avez pas demandé…

Syndicats — Hou !

Gendarme I — Faites comme si vous n’étiez pas là…

Préfet — Mais je représente…

Gendarme I — Vous ne représentez plus rien car le Président de la République a disparu…

Marette — À cause des SDF !

Gendarme I — Ils ont bon dos… Et qui c’est qui nous manque ?

Tous — L’ancien président de la République !

Entre Nicolas Sarkozy.

 

Scène XII

Les mêmes, Sarkozy

Sarkozy — Je suis poursuivi par les gendarmes ! Au secours !

Trigano — Vite ! Montez !

Sarkozy s’accroche à l’échelle et monte.

Sarkozy — C’est une émeute !

Trigano — Non ! Une révolution !

Marette — Une révolution ? À Mazères ?

Trigano et Sarkozy montent, perdent l’équilibre sur le bord de la cuvette et disparaissent dans un grand plouf.

 

Scène XIII

Marette, Roger, le garde, le préfet, les gendarmes, les syndicats

Roger se lève, secoue sa pipe et regarde la cuvette.

Au travail, messieurs !

Les ouvriers se rassemblent.

Avec un peu de travail, on fera mieux que le Mont Rushmore.

Tous — Le mont Rushmore de Mazères… à Mazères !

Roger —

Il montre des endroits de la cuvette avec son rayon laser. Au fur et à mesure, les visages apparaissent.

Ici, François Hollande. Là, Nicolas Sarkozy. Et là, André Trigano.

Marette — Et moi alors ?

(rideau)

Bruits de fusillade.

 


 

ACTE XI

Avant le lever de rideau : on entend des bruits de glissements, de chocs, des ânonnements humains… Puis le rideau se lève. Nous sommes toujours devant la mairie de Mazères. Une croix est dressée dans l’herbe. Des cartons marqués « Ikéa »  et des fragments de statue sont répandus autour de la croix. Trois hommes continuent de décharger un camion garé devant. Côté cour, les WC municipaux sont toujours intitulés « Musée de Mazères », mais un panneau indique que le musée a « réintégré ses locaux » et étale les horaires de visite. Les portraits de François Hollande et de Nicolas Sarkozy ornent le linteau.

 

Scène première

Les trois déménageurs

Un —

Il s’est arrêté et se gratte la tête en regardant les colis :

Je sais pas si je saurais…

Deux — Qu’est-ce que tu sais pas ?

Un — Si je saurais le monter sur la croix dans le bon sens…

Trois — Que ça vous empêche pas de travailler…

Un — Oh ! Hé ! Le Français de France ! Tu la mets en veilleuse. On est deux !

Il mime un combat.

Deux — Moi, j’ai même pas une goutte de sang français.

Trois — Qu’est-ce que tu en sais ? Les femmes du Sud ont toujours eu chaud au cul. Même avec les Arabes !

Un — Les Berbères… Nous, c’est les Berbères. Pas les Arabes !

Trois — Je vois pas la différence…

Un — La différence c’est que c’est pas des Arabes et que vous, vous êtes des Barbares. J’ai bien un peu de sang…

Deux — Berbère et Barbare… Mais moi je suis pur. Les papiers le prouvent !

Trois — Tu parles d’un loisir. Moi je sais pas de quelle race je suis, mais ce que je sais, c’est que je travaille pour pas grand-chose. Vous savez à quoi on mesure son salaire ?

Un et deux — Non !

Trois — À ce qu’on peut en donner.

Un — Moi je donne tout à ma femme et elle aime ça !

Deux — Que si tu lui donnes pas tout, elle le prend et ça te fait moins plaisir !

Trois — Finissons-en !

Un — À bas saint Dominique !

Deux — Et saint Papoul !

Trois — Et vive saint Ikéa !

Ils entrent dans le camion qui sort. Roger apparaît (jeu de lumière) sur la murette côté cour. Entre Nanette avec son petit sac à main à l’épaule. Elle essaie d’ouvrir la porte de la mairie puis se met à déambuler entre les colis autour de la croix.

 

Scène II

Roger et Nanette

Roger joue quelques accords sur sa guitare. Elle semble ne pas entendre.

Roger —

Va t’en voir va t’en voir Nanette

Si les œufs si les œufs sont clos

Hier je n’ai vu personne en haut

Et pas un gars aux oubliettes

Vois si le temps sourit aux masques

Hier ils étaient en fête quand

J’ai ouvert l’enclos aux enfants

Le vent taisait leurs bonnes frasques

 

Va t’en voir va t’en voir Nanette

Si les œufs si les œufs sont clos

S’ils sont clos s’ils sont clos Nanette

Reviens-moi je suis dans l’enclos

Et j’attends Nanette ô ma haine                                               

Que ton cœur enfin me surprenne

 

Pardonne aux clartés qui sommeillent

Dans l’attente des lendemains

Ils attendaient demain la veille

Tu n’es venue que ce matin

Pousse tes pieds jusqu’à l’aurore

Suivant le fil de tes pensées

La nuit en rond n’est pas encore

Sur ta mémoire retombée

 

Va t’en voir va t’en voir Nanette

Si les œufs si les œufs sont clos

S’ils sont clos s’ils sont clos Nanette

Reviens-moi je suis dans l’enclos

Et j’attends Nanette ô ma haine                                 

Que ton cœur enfin me surprenne

 

À l’heure essaie d’éparpiller

Ces noirs tourets qui font rêver

À peine on les voit sourciller

En fuite au vent au vent levé

Les enfants ne sont pas des anges

Tu cours si vite quand tu cours

Leurs reflets d’or te jouent des tours

Ton ombre court aussi étrange

 

Va t’en voir va t’en voir Nanette

Si les œufs si les œufs sont clos

S’ils sont clos s’ils sont clos Nanette

Reviens-moi je suis dans l’enclos

Et j’attends Nanette ô ma haine                                 

Que ton cœur enfin me surprenne

 

Ne descend pas à la rivière

Où t’attend le plus amoureux

Trop de témoins sont trop heureux

D’avoir tué son cœur de pierre

Il faudra bien que tu t’arrêtes

Il faudra bien que tu reviennes

Dans l’enclos les loups s’entretiennent

Au sujet de tes œufs Nanette

 

Va t’en voir va t’en voir Nanette

Si les œufs si les œufs sont clos

S’ils sont clos s’ils sont clos Nanette

Reviens-moi je suis dans l’enclos

Et j’attends Nanette ô ma haine

Que ton cœur enfin me surprenne                               

 

Trop de monde a passé par là

J’ai vu le temps tourner en rond

Nanette on sait bien que parfois

Tu prends le désir sans façon

Les gens n’aiment pas que la femme

Encore enfant passe la nuit

Avec eux à souffrir d’ennui

Et caresser leurs bleus à l’âme

 

Va t’en voir va t’en voir Nanette

Si les œufs si les œufs sont clos

S’ils sont clos s’ils sont clos Nanette

Reviens-moi je suis dans l’enclos

Et j’attends Nanette ô ma haine                                 

Que ton cœur enfin me surprenne

 

Si dormir la nuit t’en éloigne

Que le rêve appartient au jour

De qui es-tu la vraie compagne

La mienne ou celle du faubourg

Quand le feu de saint Jean déchaîne

Sur ces murs témoins des orages

En lettres d’or la plus qu’ancienne

Haine des oiseaux de passage

 

Va t’en voir va t’en voir Nanette

Si les œufs si les œufs sont clos

S’ils sont clos s’ils sont clos Nanette

Reviens-moi je suis dans l’enclos

Et j’attends Nanette ô ma haine                                 

Que ton cœur enfin me surprenne

 

Une voiture s’arrête brusquement dans la rue de derrière. En descend Marette.

 

Scène III

Roger, Nanette et Marette

Marette — Hou ! Putain ! Tout le monde dort !

Il voit Roger.

Bonjour, monsieur.

Roger — Bonjour.

Marette — Vous faites de la guitare…

Il se tourne vers Nanette.

… aux jolies fleurs de Mazères.

Nanette — Je suis pas de Mazères !

Marette — Il n’y a pas de honte !

À Roger :

Vous êtes d’accord avec moi, monsieur… ?

Roger —

Joue un accord bruyant :

… Roger Russel.

Marette s’assombrit.

Marette — Ah… Oui. Vous couchez chez l’habitant. Et il vous prend des sous, le… de la Rubanière ?

Roger — Pas un ! Je suis un ami de la famille.

Marette — Ah ! Oui ? Il a des amis ce… monsieur ?

Roger —

Encore un accord.

Comme vous voyez !

Marette —

À Nanette :

S’il est venu pour foutre la merde, il va me trouver !

À Roger :

Ça vous fait de longues vacances… Vous n’avez pas l’âge d’être retraité… Vous êtes au chômage peut-être… ?

Roger — Non. Je travaille… pour la Presse.

Marette — Ouille ! Milladiou ! Je n’ai rien dit ! Ne publiez rien sans mon autorisation !

Nanette —

Moqueuse :

Il plaisante à moitié.

Marette — Oh ! Je prends le temps de plaisanter.

Il examine les colis. À Nanette :

Il faudra faire le compte pour vérifier si tout a bien été livré. Normalement, on devrait y arriver…

Nanette — Mais je connais le cas qu’ils y sont pas arrivés !

Marette — C’était des socialistes ! Ils ne savent pas faire de plans et quand on leur en donne un, ils ne savent pas le lire !

À Roger :

Je ne vous demande pas de quel bord vous êtes…

Roger — Je travaille pour la croix…

Marette —

Intéressé :

Ils ne m’ont rien dit…

Tendant la main :

Vous êtes le bienvenu !

Nanette — Il retire tout ce qu’il a dit !

Roger —

Malicieux :

Je n’ai rien entendu…

Marette — Mais moi, je vous ai entendu chanter !

À Nanette :

Si j’étais vous, je rougirai…

Nanette — Eh ! Rougir de quoi, mon Dieu !

Marette — Ce monsieur semble apprécier vos charmes…

Nanette — Oh ! Mon Dieu !

Marette — Ne faites la sainte Nitouche ! Monsieur a du goût.

Roger — Et je m’en flatte.

Nanette — On se connaît à peine… euh… je veux dire… même pas !

Marette —

À Roger :

Je la connais aussi…

Nanette — À peine…

Marette — Comment ça, à peine ?

Il se rend compte qu’il s’est laissé avoir. Il se reprend.

Mademoiselle…

Nanette — Madame…

Marette — Madame Nanette travaille chez nous depuis quelques années que nous avons mises à profit pour nous connaître mieux…

Nanette — Et je sais toujours pas si c’est du lard ou du cochon…

Marette —

De nouveau berné :

Du cochon bien sûr !

Il se reprend :

Eh ! Merde ! Qu’est-ce qui m’arrive ?

Il regarde Roger d’un air suspicieux. Brusquement :

Vous vous demandez pas ce que c’est ?

Roger — Ikéa…

Marette — Ikéa ! Ikéa ! Ça veut rien dire si on sait pas ce que ça veut dire !

Nanette —

Penchée sur un carton :

Surtout que c’est écrit en chinois.

Marette — Mais c’est pas du chinois… Ils habitent en Europe…

Cherchant :

Vous le savez bien d’où ils sont !

Nanette — Eh ! Bé ! Je sais pas d’où ils sont, mais ils écrivent en chinois…

Marette —

Vérifiant :

Putain ! C’est du chinois !

Roger — Du suédois… ce qui m’étonne…

Marette — Ça vous étonne que les Suédois écrivent en chinois !

Nanette — Moi, je m’étonne plus de rien…

Marette — Et les plans…

Roger — Un coup des socialistes…

Marette — Ils en sont capables ! Ils ont sont capables !

Nanette — On a vu pire !

Roger — Pire que des plans écrits en chinois ?

Marette —

Désespéré :

Oh ! Putain ! La croix, on l’a reçue hier en deux morceaux. Que c’était écrit en français…

Roger — … pas en socialiste…

Marette — On s’est gouré deux fois, mais à la troisième, elle tenait debout… vous savez…

Il mime :

… comme une croix.

Nanette — Mais pas dans le bon sens…

Roger — Ah ? Il y a un sens de la croix… ?

Marette — Et comment qu’il y a un sens !

Nanette — Le sens de l’éclairage…

Marette — Sinon on voit rien après…

Roger — Après quoi… ?

Marette —

Désespéré :

Après ! Quand le corps…

Il se signe.

… est monté dessus !

Nanette — Pas tout seul, hé !

Marette — C’est bien le moment de plaisanter !

Il vérifie encore :

Putain ! C’est bien du chinois… enfin… c’est pas du français…

Nanette — Ah ! Si c’était du socialisme…

Marette — On déchiffre bien le socialisme…

Nanette —

Moqueuse :

… maintenant qu’on a perdu les élections !

Marette —

À Roger :

Vous lisez pas le chinois, vous… ?

Roger — Le chinois, non. Mais le suédois, oui.

Nanette — Eh ! Bé ! C’est arrangé alors !

Marette — Il vous dit qu’il parle pas le chinois !

Nanette — Oh ! Et puis merde ! Ces hommes ! Ces hommes ! Ces hommes !

À Roger :

Je dis pas ça pour vous.

Elle sort.

 

Scène IV

Roger et Marette

Marette —

Aparté :

Maintenant que je le vois bien, je comprends ce qu’elle veut dire, mais je comprends pas ce que je comprends… Ah ! Ça me fait drôle ! Ça fait pas mal, mais j’ai mal !

Roger — Charmante ! Mais je crains qu’elle ait mal interprété mes paroles…

Marette — Mais vous n’avez rien dit !

Roger — Je parlais de ma chanson…

Marette —

Enjoué :

Elle est pas écrite en chinois ! On comprend bien !

Il se gratte l’entrejambe.

Moi, elle me fait le même effet, mais en plus rapide…

Roger — Je ne comprends pas…

Marette — Eh ! J’oubliais que vous parlez pas chinois.

Roger — En réalité, je ne disais pas Nanette… mais… Marette !

Marette — Putain !

Roger —

Va t’en voir va t’en voir Marette

Si les œufs si les œufs sont clos

S’ils sont clos s’ils sont clos Marette

Reviens-moi je suis dans l’enclos

Et j’attends Marette ô ma laine                                               

Que ton cœur enfin me surprenne

 

Marette —

Reculant :

Ça sonne pareil ! Vous avez raison ! Je vais peut-être comprendre le chinois maintenant !

Entre le Chinois.

 

Scène V

Roger, Marette et le Chinois

Chinois — C’est quoi ces œufs ?

Marette — Vous êtes en retard ! Lisez-nous ce qui est écrit là-dessus.

Chinois — C’est du chinois !

Marette — Et bien lisez !

Chinois — Mais je sais pas.

Désespéré :

On m’a pas appris !

Roger — C’est du suédois. Ils se sont trompés. C’est rare…

Marette —

À Roger, suspicieux :

On va avoir besoin de vous… si vous acceptez…

Roger — Je ne dis pas non…

Marette —

Complice :

Nanette appréciera… j’en suis sûr…

Roger — Ce n’est pourtant pas Nanette que je…

Chinois — Des œufs ?

Il réfléchit :

C’est une énigme !

Marette — Ne perdez pas de temps à réfléchir ! On vous paye pas pour ça !

Chinois — Mais je veux pas être payé pour réfléchir ! Ces œufs…

Marette —

Expliquant :

Des fois, ils mettent dans mon café une chose qui a le goût de l’alcool, mais qui n’est pas de l’alcool… et après, je me sens pas bien…

Chinois — À moi ils mettent rien, mais je me sens pas bien non plus…

Clin d’œil à Roger :

On va prendre la journée pour déchiffrer ce chinois suédois…

Marette — Té ! Je vais voir…

Chinois —

Imitant :

Je vais boire…

Roger — Ça va être long…

Marette — On est pas pressé…

Il sort.

 

Scène VI

Roger et le Chinois

Chinois — Bravo, monsieur Méphisto !

Roger — Oh ! C’est facile…

Chinois — C’est toujours facile… mais cette pauvre Nanette qui n’y est pour rien…

Roger — Je l’aime bien moi aussi.

Chinois — De l’amour maintenant ! En Enfer !

Roger — Nous n’y sommes pas.

Chinois — Mais c’est comme si on y était !

Marette apparaît à la fenêtre.

 

Scène VII

Les mêmes, Marette

Marette — J’ai téléphoné !

Chinois — À qui ?

Roger — À Belzébuth…

Marette — À Ikéa ! Ils disent que c’est écrit en français…

Chinois — Et bé s’ils le disent, c’est que c’est vrai.

Marette — Vérifiez encore un coup. Avec deux avis… je veux dire trois…

Il hésite :

Même Nanette sait lire le français, tout de même !

Chinois — Ça fait quatre !

Marette — Sauf si monsieur se retire…

Roger —

Diabolique :

Je suis de votre côté…

Chinois — On vous fait confiance…

Marette — Ils sont sur la route…

Chinois — Qui est sur la route ?

Marette — Les livreurs ! Ils peuvent encore faire demi-tour.

Roger — Je m’en occupe.

Marette — On ne vous en demande pas tant ! Croyez bien que…

Il est interrompu par l’entrée du camion. Les trois livreurs en sortent.

 

Scène VIII

Les mêmes, les livreurs

Marette — Putain ! Qué rapide Ikéa !

Chinois —

À Roger :

Il suffit de demander…

Un — Qu’est-ce que c’est que cette histoire de chinois ?

Il voit alors le Chinois :

Euh… je disais pas ça pour…

Chinois — Pour dire…

Il lui tire une oreille.

Qu’est-ce qui est écrit là ?

Un —

Doucement :

Vous me faites mal ! C’est qu’il fait froid ici !

Tout haut :

« Fragile ». C’est écrit « Fragile » et je le lis très bien…

Marette — En français ?

Un — Je sais pas lire autrement.

Deux — Il a qu’une langue.

Il tire la sienne qui est fourchue.

Trois —

À voix basse :

Elle est fourchue, mais il en a qu’une…

Roger montre qu’il a plusieurs langues dans la bouche.

Marette — Je sais que vous parlez plein de langues, monsieur… ?

Roger — Russel… Roger Russel…

Chinois — Rog Ru pour les amis…

Marette — Mais nous ne sommes pas amis…

Roger — Pas encore.

Chinois — Mais ça ne saurait tarder…

Marette — Je descends !

Roger — Amenez donc Nanette avec vous !

Chinois — Cochon !

Roger — Bouc !

Entrent Marette et Nanette.

 

Scène IX

Les mêmes, Nanette

Nanette — Si je sais lire le français ! Je suis secrétaire ! Et on est en France !

Marette — Eh ! Je sais bien qu’on est en France…

Deux — Et loin de France pourtant, ce qui n’est en rien un paradoxe…

Les livreurs rient.

Marette —

Continuant :

Mais des fois, je pourrais pistonner sans m’assurer que c’est la personne qui correspond au poste…

Chinois — Et c’est arrivé ! Plus d’une fois !

Marette — Vous êtes bien censé parler chinois ! Avec la tête que vous avez !

Chinois — Elle vient du Cambodge…

Un — Juste à côté…

Deux — Enfin… à notre échelle.

Trois — Parce qu’à leur échelle, là bas, ça met le barreau à… à…

Il mesure avec les mains.

Que pour monter il en faut des barreaux !

Un — Et pour descendre, je te dis pas !

Chinois — Arrêtez de déconner et admirez l’objet…

Ils entourent Nanette. Elle minaude.

Elle a rien d’écrit dessus !

Un — Mais c’est du chinois.

Marette — Vous savez lire le chinois ? Et bé lisez ! Qu’on soit fixé !

Un — Je me fixe ! Je me fixe !

Un bout de queue dépasse de sa salopette.

Marette — Et quécecé ?

Chinois — Quécecé quoi ?

Marette — Et bé… ça… cette chose… là !

Chinois — Vous voyez pas qu’elle est fourchue ? Vous avez déjà vu une queue fourchue ?

Marette —

Inquiet :

C’est la première fois que j’en vois une ! D’habitude, les bêtes que je vois, elles ont une queue…

Chinois — … qui n’est pas fourchue !

Un — Hé ! Je suis pas une bête !

Marette — Ouais, mais vous avez une queue fourchue… alors je me demandais…

Chinois — … comment on appelle une queue qui n’est pas fourchue !

Marette — Voilà !

Chinois — Et vous le saviez pas.

Marette — Voilà !

Chinois — Et vous vous êtes couché parce qu’au fond ça ne vous intéresse pas.

Marette — Voilà !

Nanette — Et je suis rentrée chez moi sans avoir rien fait.

Marette — Preuve que je sais y faire quand je fais rien !

Il roule les yeux.

Et vous avez tous une queue… même monsieur…

Nanette — Et des langues fourchues… Dites-lui que vous avez des langues fourchues !

Tous — On a la langue fourchue !

Marette — Donc, tout va bien et vous aussi vous allez bien !

Un — Et c’est écrit en français.

Marette — Donc tout va bien ?

Satisfait à demi :

Et quand tout va bien, tout va… même moi je vais bien…

Il sort.

 

Scène X

Roger, le Chinois, Nanette et les livreurs

Tous —

Queues et langues dehors, sauf Nanette, tournoyant autour de la croix. Jeu de lumière diabolique.

 

Marette et Nanette

Sont dans un bocal

Et Marette a mal

À la biroulette

Quand on en voit un

Les deux font la paire

Il faudrait se taire

On en plaint aucun

 

Ah ! les petits fonctionnaires

Qui jouent du fion et du pion

Et par devant par derrière

Se font ainsi des façons

 

Faut pas croire que

Entre les bons verres

Et les coups de queue

Nanette a le temps

Elle a l’ cœur en fer

Pour l’avancement

Elle sait y faire

C’est question de sang

 

Ah ! les petits fonctionnaires

Qui jouent du fion et du pion

Et par devant par derrière

Se font ainsi des façons

 

Si vous la croisez

Entre le bureau

Et l’heure du thé

Il sera bien tôt

De penser à elle

Et au temps qui passe

Aux saisons qui lassent

La vie éternelle

 

Ah ! les petits fonctionnaires

Qui jouent du fion et du pion

Et par devant par derrière

Se font ainsi des façons

 

Elle aussi habite

En un lieu secret

Elle a du mérite

De garder l’ secret

Si la porte s’ouvre

Ne rien dire encore

Pas tant que le corps

Secret se découvre

 

Ah ! les petits fonctionnaires

Qui jouent du fion et du pion

Et par devant par derrière

Se font ainsi des façons

 

Ah ! Si ell’ parlait

Si ell’ se laissait

Aller à trahir

Les fonds du désir

La vie en prendrait

Un’ drôl’ de tournure

Mais dans sa nature

Ya pas de secrets

 

Ah ! les petits fonctionnaires

Qui jouent du fion et du pion

Et par devant par derrière

Se font ainsi des façons

 

Nanette n’a pas

De secrets secrets

Bien intentionnée

Elle a l’ cœur en bas

Tout est clair en elle

En haut ça va bien

Elle a mis la main

Sur le bon label

 

Ah ! les petits fonctionnaires

Qui jouent du fion et du pion

Et par devant par derrière

Se font ainsi des façons

 

Ell’ le lâch’ra pas

Elle en sait bien trop

Et ell’ donnera

Des coups s’il le faut

Le Marette est cuit

Surtout qu’ son oiseau

Taillé en biseau

Ne fait plus cuicui

 

Ah ! les petits fonctionnaires

Qui jouent du fion et du pion

Et par devant par derrière

Se font ainsi des façons

 

Ell’ deviendra vieille

Ya pas d’ maladie

Tant que le soleil

Brille encore au lit

Avec la bouteille

Elle aura gagné

Sa place au soleil

Et un lit doré

 

Ah ! les petits fonctionnaires

Qui jouent du fion et du pion

Et par devant par derrière

Se font ainsi des façons

 

Les petits secrets

S’ront devenus grands

Et les morts passés

Dans les monuments

Les enfants auront

Comme elle avant eux

Compris la leçon

Pour la faire en mieux

 

Ah ! les petits fonctionnaires

Qui jouent du fion et du pion

Et par devant par derrière

Se font ainsi des façons

 

Au fil des tombeaux

La fonction publique

Du bas jusqu’en haut

Par voie hiérarchique

Produit des Nanettes

Qui font des envieux

Et des p’tits Marettes

Qui ont soif aux yeux

 

Ah ! les petits fonctionnaires

Qui jouent du fion et du pion

Et par devant par derrière

Se font ainsi des façons

 

Ils entrent tous dans le camion, sauf Nanette et Roger, et le camion sort.

 

Scène XI

Nanette et Roger

Nanette — Merci pour la chanson.

Roger — C’était sincère. Mais qui était cet homme ?

Nanette — Lequel ?

Roger —

Avec la guitare :

Va t’en voir va t’en voir Nanette

Si les œufs si les œufs sont clos

S’ils sont clos s’ils sont clos Nanette

Reviens-moi je suis dans l’enclos

Et j’attends Nanette ô ma haine

Que ton cœur enfin me surprenne

 

Nanette — Oh ! Celui-là… Il…

Roger — Il vous aimait.

Nanette — Je crois, oui. Cependant…

Roger — Il faut vivre…

Nanette — Je vis bien.

Roger — Je vous ai promis une existence agréable. Et même un peu d’argent.

Sa queue sort de son pantalon et s’agite. Elle s’en saisit et en manipule le bout presque sans y penser. Dans cette scène, de coquine elle devient inquiète.

Nanette — Je n’ai pas dit le contraire. Pour l’argent…

Roger — Voyons…

Il sort une calculette.

Un million divisé par trente… Nous avions dit trente… ?

Nanette — C’est trente en effet.

Roger — Moins deux… car c’était il y a deux ans, n’est-ce pas ?

Nanette — Je ne me plains pas ! Je vous l’ai dit…

Roger — J’avais cru comprendre…

Nanette — Non ! C’est bien comme ça.

Roger — Vous êtes heureuse ?

Nanette — Je le suis, mais…

Roger — Mais quoi ?

Nanette — Je ne sais pas… je…

Roger — L’amour ?

Nanette — Oui ! Je ne le cache pas.

Roger — Cela se voit ! Mais je n’ai rien promis sur ce sujet. Et je tiens toujours mes promesses.

Nanette — Je le sais. Je n’ai pas dit le contraire. Mais…

Roger — Ces vieux cons… ?

Nanette — Oui…

Roger — Et moi alors ?

Nanette — Ce n’est pas pareil ! Vous…

Roger — Vous ne m’aimez pas…

Nanette — Si ! Je vous aime. Vous le savez bien. Mais…

Roger — Un autre ?

Elle cache son visage dans ses mains. Il recule.

Je le connais ?

Nanette — Je ne crois pas, non…

Elle s’écrie :

Il n’est pas d’ici !

Un moment.

Vous le sauverez aussi, n’est-ce pas ? Lui et moi. Personne d’autre.

Roger — Je sauverai Marette s’il signe avec moi. Et Trigano aussi.

Nanette — Vous ne les aimez pas. Vous m’aimez, moi ?

Roger — Vous le savez bien. Aurais-je signé sinon ?

Nanette — Vous obéissez au Diable en personne…

Roger —

Offusqué :

Mais… J’ai mon indépendance ! Je vous ai choisie.

Nanette — Pour m’utiliser… Maintenant, il est trop tard, n’est-ce pas ? Je peux vivre sans cet argent…

Roger — En couchant avec Marette et Trigano…

Nanette — En couchant avec vous…

Roger — En couchant beaucoup…

Nanette — Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous ne m’aimez pas.

Roger — Mais lui vous aime. Vous en êtes sûr ? Vous pensez vraiment que cet amour… ?

Nanette — C’est lui !

Entre Frank. Il embrasse Roger sur la bouche. Nanette recule, épouvantée.

 

Scène XII

Les mêmes, Frank

Nanette — Frank ! Ne me dis pas…

Frank — Mais je ne dis rien, mon amour ! Qu’est-ce que tu t’imagines ?

Nanette — Je suis prise au piège… Je ne m’en sortirai pas !

Roger — Il ne te plaît pas ? Je suis entré dans ton sommeil.

Faisant tourner Frank.

Il est… presque conforme à ce que tu rêvais…

Nanette — Mais je ne rêvais pas ! C’était…

Frank — Je suis le désir, elle a raison.

Roger — Rêve… Désir… Nous ne distinguons pas les concepts humains s’ils se ressemblent à ce point. Mettons que c’est le désir. Est-ce ce que tu voulais ?

Nanette — Je le voulais ! Mais pas comme ça ! Je…

Roger — Tu as tout ce que tu veux…

Frank — Et même plus !

Nanette — Mais je t’ai pas, toi ! Tu m’es donné. Comme tout ce que je possède depuis que…

Roger — Nous n’avons pas résolu la question du repentir. Ou plutôt oui, nous le résolvons en interdisant le repentir.

Frank — Pourquoi y penser ? Trente ans, c’est beaucoup…

Nanette — J’aurais cinquante-cinq ans… l’âge de mon père.

Roger — Mais tu n’es pas aussi pauvre que lui…

Frank — Et puis tu m’as, moi !

Nanette — Je ne t’ai pas ! Tu me possèdes. J’avais tant espéré de toi ! J’aurais dû me douter… D’ailleurs tout ce qui m’arrive de bien…

Roger — De bien ?

Nanette — Oui ! De bien ! Pourquoi nier que tout ça me semble bien ?

Elle trépigne.

Bien ! Bien ! Bien !

Frank — Elle va se rendre folle. Je ne tiens pas à passer trente ans de mon existence avec une folle…

Nanette — Frank !

Frank —

Il se met la met sur la bouche.

Ce n’est pas moi qui parle ! Tu le sais bien !

Nanette —

À Roger :

Ça vous amuse de nous tourmenter ?

Roger — Je ne vous tourmente pas. Je vous rappelle à l’ordre. Nous travaillons, ne l’oubliez pas. Une chanson, Frank ?

Nanette — Oh ! Oui ! Frank ! Chante-nous quelque chose de ta composition !

Frank — Tu sais maintenant que je ne suis pas l’auteur de ces chansons…

Nanette — C’est vous… ?

Roger — Un petit coup de pouce, pas plus. Nous travaillons. Et je veille à ce que le travail soit bien fait.

Il accorde sa guitare.

N’oubliez pas de jouer votre rôle à la perfection. Vous, Nanette, au lit ! Et vous, Frank…

Frank — Au lit aussi !

Roger — Mes oiseaux !

Il met les mains en porte-voix.

Monsieur le maire ! Monsieur le maire ! Ce n’est pas du chinois !

Entre Marette.

 

Scène XIII

Les mêmes, Marette

Marette — Et qui c’est cet homme ? Vous le connaissez ?

Roger joue les premiers accords. Nanette danse, comme envoûtée.

Frank —

Tournant autour de Marette :

Faut du Jésus dans les chaumières

Yen a pas assez pour tout l’ monde

J’ crois qu’il va être nécessaire

D’aller chercher ailleurs du monde

Faut que chacun ait sa r’ligion

Et qu’on arrêt’ de s’ taper d’ssus

Fair’ des morts c’est des coups tordus

Moi l’ premier j’ai pas la passion

 

App’lez-moi j’ai de l’amour

Je porte bonheur

Et pour tous les cœurs

J’ai un don pas commun pour

Remettre à sa place

Sans laisser de traces

 

Les mecs qui jouent mal du clairon

Des fois qu’ils aient pas le moral

Ça devient dangereux et mal

Si yen a plus qu’ pour les pistons

Faut pas pousser la religion

Dans les fossés du désespoir

Des fois qu’on soit pris dans le noir

On est pas clair pour la question

 

App’lez-moi j’ai de l’amour

Je porte bonheur

Et pour tous les cœurs

J’ai un don pas commun pour

Remettre à sa place

Sans laisser de traces

 

C’est pas la hain’ pas la passion

C’est du bon bois de bon mariole

T’as qu’à regarder mes guiboles

Ell’s ont fait l’ tour de la question

J’en ai usé jusqu’à plus soif

Que mêm’ j’ai plus le goût à ça

Je vais m’ fixer comme géographe

De tes trottoirs faire grand cas

 

App’lez-moi j’ai de l’amour

Je porte bonheur

Et pour tous les cœurs

J’ai un don pas commun pour

Remettre à sa place

Sans laisser de traces

 

Si des fois t’as de quoi piper

J’ suis pas contre un duo à trois

Mais je suis pas l’ genre à trimer

Du doigt en l’air je suis le roi

Laiss’ pas traîner tes avantages

J’ai dessous moi un bel embout

J’ suis fait en dur comm’ les voyages

Et je reviens de loin en tout

 

App’lez-moi j’ai de l’amour

Je porte bonheur

Et pour tous les cœurs

J’ai un don pas commun pour

Remettre à sa place

Sans laisser de traces

 

Pour ta porte on verra si c’est

Du en plaisir ou du en toc

Je sniffe pas mais j’ai des crocs

Et des visions d’halluciné

Laisse la clé dans la serrure

Côté dehors j’ai mes entrées

Je pique un peu c’est ma nature

Mais je rends toujours la moitié

 

App’lez-moi j’ai de l’amour

Je porte bonheur

Et pour tous les cœurs

J’ai un don pas commun pour

Remettre à sa place

Sans laisser de traces

 

Si ta gonzesse elle a des plumes

Et qu’ell’ craint pas d’avoir des ailes

J’ai ce qu’il faut et j’ai du zèle

Je suis un marrant qui assume

J’ai pas l’ souv’nir d’avoir éteint

Avant d’avoir fait la lumière

Les meufs ell’ m’aim’ j’ai le bon teint

Question couleur j’y vais en frère

 

App’lez-moi j’ai de l’amour

Je porte bonheur

Et pour tous les cœurs

J’ai un don pas commun pour

Remettre à sa place

Sans laisser de traces

 

Je pèt’ le feu depuis qu’ j’ suis mort

Mort pour que dans c’ putain d’ pays

Les mecs comm’ toi qu’est tout pourri

Arrêt’ de jouer aux cadors

De l’honneur et d’ la dignité

T’es qu’un faux-cul avec du pèze

Moi les fachos ça m’ met à l’aise

C’est du tout bon pour m’ faire du blé

 

App’lez-moi j’ai de l’amour

Je porte bonheur

Et pour tous les cœurs

J’ai un don pas commun pour

Remettre à sa place

Sans laisser de traces

 

Pour le cercueil fais ta valise

Moi j’ai des années devant moi

T’arriv’ au bout de mes surprises

Avec les trous j’ai du blabla

Si la justice en veut en plus

J’ai pas la violenc’ difficile

Sinon je bouge pas un cil

Que mêm’ j’ai des airs de minus

 

App’lez-moi j’ai de l’amour

Je porte bonheur

Et pour tous les cœurs

J’ai un don pas commun pour

Remettre à sa place

Sans laisser de traces

 

Faut du Jésus mais pas trop fort

La religion c’est fait pour moi

Sérieux en arrivant au port

J’ suis l’ premier à prier pour toi

Fais ta prière avant qu’ ça saute

T’as plus l’ temps d’ t’occuper d’ ton fion

Moi sur la terr’ j’ai pas qu’ des potes

Et ailleurs j’ suis un vrai démon

 

App’lez-moi j’ai de la haine

Je viens jamais sans

Et quand je descends

C’est pas pour fair’ de la peine

Mais dans la justice

Faut que je me hisse

 

La Présidente tombe du ciel.

 

Scène XIV

Les mêmes, la Présidente

La Présidente —

Se relevant en se tenant le dos :

On a parlé de justice ? Me voilà !

Nanette — Oh ! Non ! Vous aussi !

Marette — Tout le monde ! Il manque plus que le Juif.

Il rit.

Avec lui, on n’y coupe pas !

Trigano tombe du ciel lui aussi. Nanette ferme les yeux.

 

Scène XV

Les mêmes, Trigano

Trigano — Ah ! Je vois qu’Ikéa… Bonjour madame la Présidente… je vois qu’ils ont livré… bonjour messieurs…

Nanette —

À Roger :

Il n’a pas signé ?

Roger — Ça ne saurait tarder…

Frank — Si on a des projets, et tout le monde en a…

Entre le chinois.

 

Scène XVI

Les mêmes, le chinois

Chinois — Sauf moi !

La Présidente — Vous n’avez pas de projet ? C’est impossible. Comme dit monsieur, tout le monde en a. Pas même un projet de médaille ?

Chinois — C’est que je suis déjà de la maison.

La Présidente — C’est possible, ça ?

À Roger :

Il faudra que vous m’expliquiez…

Roger — Je n’y manquerai pas.

Frank — Cela fait partie du contrat.

Marette — Si j’avais su…

Nanette — Si vous aviez su quoi ?

Geste désespéré.

Avec quoi je couche ?

 

Avec qui avec quoi je couche

On peut pas dir’ que j’ai d’ la chance

J’aurais dû trouver ça bien louche

Mais j’ai pas beaucoup d’expérience…

 

Tous —

De l’expérience elle en a

Ya qu’à voir les résultats

Ça fait combien de papas

Ces histoir’ de tralala ?

 

Nanette —

Non j’ai pas encor’ la manière

Si je l’avais je le saurais

C’est des choses qu’on a dans l’air

Mais sans les parol’ ya pas d’mais…

 

Tous —

Des parol’ elle en a plein

Mais c’est pas demain la veille

Qu’y en aura tous les matins

Pour les mecs qui se réveillent !

Nanette —

Vous moquez pas je suis encore

Une enfant qui n’a pas compris

Ce que nous réserve la vie

Quand on lui passe sur le corps…

 

Tous —

Pour le corps elle est douée

Le bon Dieu il sait c’ qu’il fait

Mêm’ qu’il suffit d’ la prier

Pour la voir se confesser

 

Nanette —

Je n’ai pas toujours rigolé

Et je ne ris pas tous les jours

Pour l’aventur’ ça va un jour

Et pour le prix c’est mal payé…

 

Tous —

Elle en veut toujours en plus

Elle donn’ pas dans le minus

Si zavez pas de laïus

Pour vous c’est le terminus !

 

Nanette —

Hier encor’ j’ l’avais dans la peau

J’avais trouvé d’ quoi occuper

Mes loisirs et mes fins d’journées

Avec un mec qui m’ rend marteau

 

Tous —

Ya pas d’ mec à c’ point parfait

Zont tous quèqu’ chose à cacher

Suffit de les voir rêver

Pour connaîtr’ tous leurs secrets !

 

Nanette —

Et v’la qu’ je suis pas mieux lotie

Que cell’ qui ont des p’tits souliers

On peut pas dir’ qu’ j’ai mal aux pieds

Mais j’ai du mal à accepter !

 

Tous —

Il faut pas donner du mou

Surtout quand on sait pas tout

Pour écarter les genoux

Faut d’abord voir les bijoux !

 

Nanette —

Les fill’ comm’ moi c’est du bon pain

C’est beurré de chaque côté

Le côté pil’ pour le matin

Et pour la fac’ ya pas d’ pitié

Un mec c’est jamais le premier

Mais c’est pas le dernier non plus

On verra bien si c’est d’aimer

Qu’au plus offrant je m’ suis vendue !

 

La Présidente — Ya pas d’ justice !

(rideau)

 


 

ACTE XII

Même décor. La statue toujours pas déballée. On entend une musique militaire. Arrive par la rue de devant un vieil homme mal fringué qui a formé son béret à la commando. Il marche au pas, singeant la parade. Une médaille pleine de reflets brille sur sa poitrine. Et sur la musique, il se met à chanter :

 

Scène première

Le Vét

Vét —

On revient jamais de la guerre

Avec de l’honneur à revendre

Moi qui n’ai pas l’instinct grégaire

J’ai un’ médaille elle est de cendres

J’en ai connu des macchabées

Et j’ai serré leurs mains coupées

Dans leurs corps nus j’ai retrouvé

De quoi me changer les idées

 

Le piston

Ça a du bon !

 

Les héros de la dernière heure

Les typ’ en sauce militaire

J’en vois tous les jours de bon heur

Devant le monument en fer

Je les salue ils me saluent

Mais quand je salue je recrache

Les cris des morts qui ont conclu

Qu’ les médaillés c’est tous des vaches

 

Les médailles

C’est du travail !

 

Revenir de la guerre avec

Des souvenirs à partager

C’est pas des héros c’est des mecs

Qu’ont pas quitté la société

Et pendant que les morts en chient

Les avantag’ qu’on peut tirer

Pour ces zéros c’est du concret

Et ça mont’ dans la hiérarchie

 

Faut du zèle

Pour se fair’ belle !

 

Le plus souvent on est en bas

Et on y reste avec morts

Par les pieds il faut pas êtr’ fort

Pour se sortir gaiment de là

J’ai pas d’ cercueil à vous offrir

Je sais mêm’ pas si j’ suis fleuriste

La mort m’a cueilli sur la piste

Mais j’ suis pas mort ah ! Quel plaisir !

 

Ce qu’il faut

C’est des défauts !

 

Je reviens et qu’est-c’ que je vois

Des mecs tôlés aux chemins d’ fer

Dans les égouts des ministères

Et ça fonctionne aux petits pois

Ça s’est monté avec mes œufs

Des blancs en dur faits pour les caves

Je m’ doutais pas qu’ c’était si grave

Quand j’ai signé en mêm’ temps qu’eux

 

Général

Ça m’ ferait mal !

 

Mon pèr’ qu’était ouvrier noir

M’ disait pourtant de pas aller

Les fils de chien sont trop calés

Pour ce qui est de la mémoire

Ils vont t’en fair’ comme un devoir

Et chaque fois qu’ ce s’ra la fête

Il faudra bien que tu t’arrêtes

Pour saluer sans te fair’ voir

 

Le drapeau

Je l’ai en peau !

 

On a beau dir’ mais ces salauds

Ces larbins qui n’ont pas servi

Avec moi ils ont le tombeau

Pour oublier c’ que c’est le cri

J’en ai poussé pour pas crever

Et c’est tant mieux qu’ ça ait marché

Je reviens pour en vrai couillon

Qu’on me médaille aux p’tits oignons

 

Mon oignon

Il a du bon !

 

C’est vrai j’ peux pas dir’ le contraire

J’aurais pas dû ou j’aurais pu

Qu’est-c’ qu’on en sait quand on sait plus

Si c’était vrai ou bien la guerre

Au fond j’ reviens et j’ suis pas là

Pas avec tous ces fonctionnaires

Qu’ont la médaille militaire

Et qu’ont pas été d’ mauvais gars

 

Pour les gars

On verra ça !

 

Je suis témoin j’ai la têt’ dure

Un caillou à la plac’ du cœur

Et de l’esprit quand c’est pas l’heure

De donner l’assaut aux bonn’ sœurs

Compter sur moi pour fair’ la guerre

C’est assurément se gourer

Sur ce que la patrie sait faire

Avec des morts et des fumiers

 

Du fumier j’en ai aussi

Et du sang j’en fais pipi !

 

Un clairon sonne le repos. Le Vét est au garde-à-vous. Jeu de lumière sur Roger qui apparaît avec sa guitare.

 

Scène II

Le Vét et Roger

Vét — Ah ! Jeune homme, la guitare, c’est pas aussi bien que le clairon pour envoyer la jeunesse se faire marquer au fer rouge.

Roger — Je suis venu pour les femmes…

Vét — Pour toutes les femmes ou une en particulier ?

Roger — J’en aime plusieurs à la fois !

Vét — Un homme doit se respecter, mais une seule, ça donne plus d’idées.

Roger — Des idées sur quoi ?

Vét —

Sur ce qu’un homm’ peut devenir

S’il en a trop ou pas assez !

 

Roger — Et vous, vous n’en avez pas manqué…

Vét — Pour être sincère, monsieur, je n’ai pas su aimer.

Roger — Ça ne les a pas empêchés de vous accrocher une médaille sur la poitrine…

Vét — Oh ! Ce n’est pas la première fois… Je sers d’exemple… quand je suis à jeun… sinon j’ai faim et je ne trouve pas du travail parce que je n’en cherche pas.

Roger — Les voilà !

Entrent Marette, le Colonel et la Présidente visiblement éméchés.

 

Scène III

Les mêmes, Marette, le Colonel et la Présidente

Vét —

Secouant sa main :

Ils sont partis !

Marette — Recevoir une médaille est un plaisir que je place au-dessus de tous les plaisirs…

La Présidente — Même le… le…

Colonel — Je suis du même avis !

La Présidente — Bon, vous, je comprends… mais Loulou… ?

Marette — Mais il y en a un au-dessus !

La Présidente — Je me disais aussi…

Marette — C’est donner des médailles !

La Présidente — Donner des médailles, tout le monde peut le faire !

Colonel — Vous, ma chère, quand vous donnez, ça n’est jamais un cadeau…

Marette — … tandis que donner une médaille en est un.

La Présidente — Oui, mais tout le monde peut le faire !

Colonel — Vous en donnez des médailles ?

La Présidente — Jamais !

Marette — Hé ! Bé ! Té ! C’est un privilège. C’est pas donné à tout le monde. Et je sais y faire !

La Présidente — C’est pas compliqué…

Marette — Mais c’est difficile !

Colonel — N’exagérons rien…

La Présidente — Surtout que le médaillé que vous avez médaillé ce matin, c’est pas du jojo !

Le Vét fait un geste de menace retenu par Roger.

Marette — Hé ! Je l’ai pas choisi. Mais on m’a fait cet honneur. Et j’ai pas hésité. Vous avez vu comme je m’y suis bien pris. Pas un défaut.

Colonel — Vous aviez répété…

Marette — Tu parles si je répète ! C’est pas tous les jours, hé !

La Présidente — Mais ça n’est qu’un… qu’un…

Vét — SDF… Je crois que c’est le terme en usage dans vos palais.

Les trois reculent.

La Présidente — Je… je ne dis pas que vous ne la méritez pas…

Marette — Nous, on fait ce qu’on nous dit de faire…

Colonel — On nous dit de médailler et on médaille.

Vét — On peut vous demander n’importe quoi…

Marette — Té ! Si ça vient d’en haut…

La Présidente — Parce que si ça vient d’en bas…

Colonel — Moi, ça vient jamais !

Marette —

Encourageant :

Mais ça viendra.

Vét —

Dansant :

Ah ! Ça ira ! Ça ira ! Ça ira !

Marette — Enfin… Vous en êtes content de la médaille, hé ?

Aux autres :

C’est Dédé qui a insisté. Moi, j’y suis pour rien. D’ailleurs, on m’écoute jamais. Que si on m’écoutait, il y en aurait des médailles à Mazères ! Mais on me dit que c’est pas comme ça qu’on fait… Pourtant, je croyais…

Colonel — Par expérience…

Marette — Mais des fois, l’expérience, c’est pas ce qui les fait réfléchir.

Colonel — La preuve, on vous a médaillé.

Marette — Et je sais d’où ça vient.

Au Vét :

Et vous, vous savez d’où elle vous vient cette médaille ?

Vét — Je l’ai pas volée. Ça se saurait. J’ai un trou à la place du cul pour le prouver.

Colonel — Ah ! Moi je l’ai devant. Ça met moins le doute.

Marette — Le doute sur quoi ?

Colonel — Sur ce qu’on faisait quand c’est arrivé.

Marette — Et qu’est-ce que vous faisiez ?

Colonel — Je me lavais les dents… mais attention : en mission !

Marette — Oh ! Putain ! En mission !

Vét — C’est que, dans l’armée française, on a un choix de missions que les Américains ils en ont pas autant.

Marette — Et alors ça vous a fait un trou…

Colonel — Devant !

La Présidente — Mais devant quoi ?

Marette — Il veut dire : sur le devant…

Colonel — Un trou comme ça !

Vét — Ça ressemble plus à rien. Tandis que moi, ça ressemble à un trou de balle !

Il se met à rire avec Roger.

Et comment vous l’appelez votre trou ?

Roger — Un trou de vent !

Redoublement du rire. Les trois se renfrognent.

Vét — Ça vous inspire pas une chanson, monsieur le trou… badour !

Ils sortent tous les deux.

 

Scène IV

Marette, la Présidente et le Colonel

Marette — Des fois, je regrette pas, mais alors là !

Colonel — Vous regrettez…

Marette — A qui le dites-vous !

Colonel — Et surtout : comment je le dis…

La Présidente — Que ça compte…

Marette — Qu’est-ce qui compte ?

La Présidente — Comment on le dit… Il a dit…

Marette — Il a rien dit ! C’est moi qui l’ai dit.

La Présidente — Mais vous disiez…

Colonel — L’endroit n’est pas bien choisi, madame…

Marette — Surtout que votre fille…

Colonel — Celle qui a des gros genoux…

La Présidente — Ils sont pas si gros que ça !

Colonel — Je précise pour être bien compris.

Marette — Il grossit le trait. Et c’est pas interdit par la loi !

La Présidente — Oh ! À propos d’une jeune fille qui ne sait rien de ce qui arrive aux filles quand on leur demande de faire ce qu’elles ont à faire.

Colonel — Vous faites pas grand-chose pour l’en empêcher !

Marette — Même qu’on se prive pas !

Ils rient en s’embrassant.

La Présidente — Vous ne diriez pas ça si vous étiez une femme.

Marette — Mais j’en suis une !

Colonel — Ça se voit pas, mais Marette est une femme ! Il a pas la voix, mais en montant le son…

Marette —

Se reprenant :

Enfin…quand je dis une femme…

Colonel — C’est pas deux, c’est une !

Marette — Je veux dire qu’un homme politique se doit de respecter la parité. Par conséquent, sa moitié est une femme.

Colonel — Sinon c’est un pédé et on n’en veut pas !

Marette — Oh ! Vous et votre trou de devant !

La Présidente — On ferait bien de s’avaler un café bien serré. Ces médailles, moi, ça me saoule.

Ils rient. Elle est gagnée par ce rire d’ivrogne.

Ça vous saoule pas vous ?

Colonel — Même que mon trou, je le sens plus !

Marette — Moi le mien, je le sens. Mais alors il sent, hé !

Colonel —

Se bouchant le nez :

Oh ! L’odeur !

Marette — Je me fais jamais dessus au bon moment.

La Présidente — Vous auriez l’air fin si ça vous arrivait en médaillant ! Imaginez !

Elle mime.

Moi je pète.

Colonel — C’est plus difficile !

Marette — Et au moins ça s’entend ! Moi, je me chie dessus en toute discrétion…

Colonel — Mais ça sent…

Marette — Et bé c’est ça la discrétion. De l’odeur, mais en silence.

La Présidente —

Hilare :

Tandis que la Justice, ça fait les deux !

Colonel — Alors forcément c’est moins discret !

Marette — Surtout quand c’est complètement con !

La Présidente — J’ai pas pu me retenir !

Marette —

Sérieux, vengeur :

Non mais ! Me traiter de pétainiste. Moi. Un gaulliste que si j’avais connu de Gaulle, je lui aurais léché le cul…

Colonel — Avec ou sans odeur…

Marette — Et pas de bruit, hé… que je suis discret moi… quand je m’y mets…

Colonel — … à creuser…

Il fait des gestes pour s’expliquer :

Des idées… beaucoup d’idées… il en faut en politique…

Marette — Même si on les emprunte… Madame la Présidente, je vous remercie d’avoir remis à l’heure les pendules de ce monsieur de… la Rubanière…

La Présidente — Je ne badine pas avec la dignité humaine !

Colonel — Même si vous n’en avez pas…

La Présidente — Que si j’en avais, je saurais pas quoi en faire !

Ils rient en chœur.

Marette — Ah ! On est con quand on a ce qu’on veut !

La Présidente — Bien payés… en temps de guerre comme en temps de paix… jamais responsables de ce qu’on fait… une bonne retraite…

Marette — Des médailles…

Colonel — Que ça compte !

Marette — Et même que des fois, on obtient le privilège d’en donner !

Colonel — Que c’est pas donné à tout le monde !

Marette — D’ailleurs, c’est à moi qu’on l’a donné.

La Présidente — On aimerait bien savoir qui…

Les trois — … mais on le sait !

La Présidente — Et puis, je voudrais pas minimiser, mais ça dépend aussi à qui on la donne…

Colonel — Eh ouais… QUI et QUI… Tu additionnes et tu as le résultat…

La Présidente — Que c’est pas forcément jojo…

Marette — Vous êtes jalouse ! Vous en donnez jamais des médailles, vous.

La Présidente — Ah ! Pardon ! Moi-même, je l’ai reçue des mains de ma fille !

Colonel — Que c’est pas rien ! Avec ses gros genoux…

La Présidente — Ils sont pas si gros que ça ! Et vous savez qui a eu l’idée ?

Colonel — Qué idée ?

La Présidente — Hé bé ! Que ma fille me donne la médaille qu’on m’a donnée !

Colonel — C’est compliqué !

Expliquant :

Le trou que j’ai devant, ça me fait des interférences de la compréhension…

La Présidente — Donc, ma fille est montée aussi haut que vous…

Marette — Et elle est vite redescendue ! Moi, je suis resté en haut !

Colonel — Il a lu Jelinek…

Marette — Ça devient intello ! Je sais pas qui c’est, là, ce que vous dites… Que c’est peut-être une femme…

La Présidente — Et c’en est une !

Marette — Mais moi je lis pas les femmes.

Colonel — Les hommes non plus. Ce serait contre nature.

Marette — Et moi, la nature, je respecte hé ! Attentiou ! Je te la respecte comme si c’était moi.

Colonel — Mais comme c’est pas vous, vous lisez jamais. Ni hommes. Ni femmes…

Marette — Ah ! Bé ! Les femmes oui ! C’est dans la nature ! Et moi, la nature…

Colonel — Vous tirez dessus à coups de fusil que, si c’était pas le son, ce serait de l’amour !

Marette — C’est compliqué…

La Présidente — Si ça l’était pas, on serait pas là où on en est vous et moi…

Marette — Et on est où… ?

Colonel — On aimerait bien le savoir… parce qu’on s’est un peu perdu, non ?

La Présidente — Nous sommes des gens bien !

Marette — Ah ! Ça oui, hé ! On nous respecte pas…

Colonel — … mais alors pas du tout !

La Présidente — Surtout ce… de la Rubanière !

Marette — Mais on est des gens bien…

Colonel — Pas cons…

Marette — Pas autant qu’on voudrait, mais on sait ce qu’on fait et on le fait bien.

Colonel — J’ai un trou derrière aussi…

La Présidente — Comme tout le monde !

Colonel — Je disais ça parce qu’on parle toujours de celui que j’ai devant…

Marette — Que c’est un trou… agrandi…

Colonel — Et voilà ! Que le trou que j’ai derrière…

Marette — Vous aimeriez bien que quelqu’un l’agrandisse…

Colonel — … parce qu’à force de me sentir seul, voyez-vous, les médailles, ça me compense pas !

La Présidente — Ça me compense très bien à moi !

Marette — Je suis pas loin de penser comme le colonel…

Colonel — … à un trou près… que c’est peut-être pas le bon… dans celui que j’ai devant…

La Présidente — On a compris que vous manquez d’amour… C’est comme moi…

Colonel — Mais vous avez une fille capable d’accrocher une médaille sur votre poitrine… ! J’aimerais bien l’avoir moi aussi !

La Présidente — Mais vous en avez une !

Colonel — Mais elle accroche pas les médailles !

Marette — Et elle a pas de gros genoux !

Colonel — Que si elle en avait…

La Présidente —

Se bouchant les oreilles :

J’ai rien entendu !

Marette — Mais j’ai pas pété ! C’est pas moi qui pète quand ça sent mauvais.

Colonel — C’est Dédé…

La Présidente — Dédé y pète ?

Marette — Et y pète bien !

Colonel — Même qu’il se fait dessus !

Marette — À un moment donné, il y croyait tellement qu’il était ni de gauche ni de droite que l’idée lui est venue qu’il était du centre… là où on met le trou en général.

Colonel — C’est un penseur.

Marette — Avec des sous, je pense bien moi aussi…

Colonel — Enfin… avec des sous, on laisse les autres penser…

Marette — Et ça marche ! C’est Dédé qui m’a appris. Je sais y faire pour avancer.

Colonel — Heureusement que Dédé il est pas pédé…

La Présidente — Sinon il vous aurait fait reculer !

Elle rie comme une folle.

Ya personne ici pour nous faire du café ?

Marette — Ya Nanette, mais je sais pas si elle existe ou si je la vois parce qu’elle n’existe pas…

Main en porte-voix :

Nanette !

Nanette apparaît à la fenêtre.