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 Article publié le 12 juillet 2006.

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La punition du silence

 

Je sors de l’antre de la terre et la terre est peu de chose, sans eau. J’ai soif, depuis ma libération. D’où vient la soif, quand l’eau n’existe pas ? Promesse d’un ailleurs, d’un après ? Souvenir d’un avant...

Je viens de la terre, de ses entrailles, et rien n’a pu m’assurer que d’autres que moi existent. Si les voix me parviennent, c’est que j’ai des oreilles. Si les baisers du vent m’effleurent, c’est que ma peau est celle d’un enfant. Les yeux qui me regardent ne sont que des miroirs.

Je crois sans peine au soleil, mais plus ou moins à la lune, qui peut être n’est qu’un oeil. Un miroir. J’aime les grottes, j’aime la pénombre fraîche, mais elle me rend malade comme un mauvais repas. La pénombre ne me veut plus. Les grottes me repoussent, me condamnent à la lumière.

 

Longtemps, j’ai marché vers des lueurs incertaines. J’ai pris les vers luisants pour des étoiles et les feux follets pour des phares dans la nuit. Peut-être l’étaient-ils ? Peut-être le sont-ils devenus ? Je ne les ai jamais atteints. Ils n’existaient, je crois, que dans mes yeux.

Surtout, j’ai rêvé d’eau. J’ai imaginé, tenté de me souvenir. J’ai même bu un peu de mon sang, ce jour où je m’étais coupé, et c’était comme le goût de la lame. Enfin... ce n’était pas de l’eau. Il paraît qu’elle est pure fraîcheur ; elle est le rien qui vous remplit. On dit qu’il en subsiste un peu dans le vent et qu’à de rares endroits, la terre s’en souvient.

Autrefois, il fut dit-on une troisième couleur : ni le bleu du ciel, ni l’ocre de la terre. Je ne sais plus son nom. C’était, je crois, la couleur de l’eau, si vraiment elle a existé... On dit qu’elle haïssait le soleil et que sa haine l’a dévorée. Mieux vaut aimer la pénombre que détester le feu !

 

Je ne parlerai plus de l’eau. Pourquoi parler de ce qui n’est pas ? Je ne parlerai plus de l’eau, mais juste de la soif. J’ai bu mon sang mais la soif demeure, compagne de chaque instant. Il parait qu’elle tue. Moi, elle ne me tuera pas. Il est vrai que je ne crois guère plus à la mort qu’à la lune.

J’ai bu à ma plaie, sans cesser d’avoir soif. Rien n’a jamais pu étancher ma soif, excepté peut-être le lait du petit jour.

 

Vers des lueurs incertaines, j’ai marché nuits après nuits. Chaque nuit était une montagne, chaque montagne un faux sommet. Les lueurs s’éteignent à l’aube, quand s’évapore le lait. La lueur ne survit jamais à la lumière, aux ravages du soleil.

Il y a de faux ravins comme des faux sommets. J’y suis quelquefois tombé, avant de reprendre ma marche. Parfois, je poursuivais de jour, non pas pour les lueurs mortes, mais pour les fraises qui se souviennent elles aussi de l’eau. Elles ont je crois le goût des lèvres...

Peut-être qu’à cause d’elles je n’ai jamais atteint les lueurs ? Peut-être que pour elles je n’ai jamais totalement renoncé. Les jours de vide, je pense aux fraises.

La nuit, je suce des cailloux. Les voix disent que dans le froid, l’eau se changeait en pierre et c’était sa revanche. Alors... sait-on jamais ?

 

Oui, j’avais promis de ne plus parler d’eau, mais j’ai soif ! Un caméléon m’a dit qu’il n’avait jamais soif. C’est menteur, les caméléons. Les voix mentent aussi, mais il leur arrive de dire vrai. Par erreur. Je ne sais pas d’où elles surgissent. Peut-être de mes mains.

Il me plaît d’écouter les voix, comme il me plaît de parler aux choses, d’échanger quelques mots avec les pierres et les étoiles, même si elles parlent une langue étrangère. D’ailleurs, toutes les langues sont étrangères et personne ne parle la mienne ; nul que je ne connaisse.

Il me plaît d’écrire des mots dans le sable, que les étoiles liront, si elles n’ont rien de mieux à faire, ou que le vent portera ailleurs, pour quelqu’un qui parle ma langue.

 

Un jour, j’ai trouvé une bouteille pleine. Pleine de sable, bien sûr ! Mais d’un sable si fin qu’on aurait pu le boire. Doucement, j’ai vidé le sable dans ma main. Il glissait entre mes doigts comme les souvenirs. Au fond, il y avait un message enroulé. Je n’ai pas osé m’en emparer ; pour le saisir, il aurait fallu briser la bouteille.

La terre m’apporte parfois des trésors : une bouteille, un morceau de charbon, un os blanchi, une plume... Je ne sais que lui offrir en échange. Rien ne m’appartient, ou si peu... Je me sens si redevable ! Hier, je lui ai donné une dent. Ma plus belle dent. Ca me fait mal. C’est comme un trou où le froid s’infiltre ; une niche dans un mur blanc.

Parfois, le ciel s’assombrit. Parfois, les nuages ont la migraine ; les voix se taisent et me font la punition du silence. D’autres fois, elles chantent. Leurs paroles deviennent folles ; mieux vaut ne pas les écouter ! Elles disent qu’il y a des milliards de comme-moi, que les papillons sont des chenilles et que les nuages sont gorgés d’eau ! Tout de même, si j’avais des ailes, je pourrai boire un nuage...

Est-ce que j’ai des ailes ? Je ne sais pas, au juste. J’ai des lèvres, puisque j’aime les fraises, mais pour le reste... Non, pas d’ailes, puisque je ne suis pas un oiseau.

Le caméléon m’a demandé si je voulais devenir son ami. J’ai refusé : je suis daltonien ; je n’ai jamais vu d’arc-en-ciel.

C’est drôle, ce message dans la bouteille, parce-que moi, quand je suis sorti de la terre, j’avais un message accroché à mon cou. Juste une feuille de papier pliée en deux ! Je crois que j’ai vécu ailleurs. Il y a eu un avant, mais je ne m’en souviens pas très bien. C’était sans doute un rêve. J’en parlerai une autre fois.

Je suis peut-être un caméléon daltonien ?

Aujourd’hui, j’ai du chagrin. Mon visage est gris. J’ai toujours un peu de peine en réserve, au cas où. C’est utile quand tu as peur, quand un moustique te pique et que tu ne lui as rien fait.

Sur le petit mot autour de mon cou était marqué qui je suis. Seulement, voilà : je ne sais pas lire !...

Je suis peut-être une bouteille à la mer, quand la mer s’est retirée. Quoi ? Que je me taise ? Assez parlé ? Bien...

Toujours, les voix décident.

 

Enfin, il fallait bien un jour se lever. Il fallait bien un jour partir. Je suis parti ce matin ; la terre était fraîche et meuble, j’en ai mangé un petit morceau pour ne pas trop vite oublier. Cette fois, je ne reviendrai pas. Je ne marche pas vers des lueurs lointaines ; je marche.

Le caméléon voulait me suivre, mais on ne part que seul. J’ai dit non.

La veille, je l’ai observé toute une journée, moi derrière un rocher, lui sur sa branche. Il n’a pas bougé. Je voulais le voir gober un arc-en-ciel, mais chez moi, il n’y a jamais de pluie ! Pas d’eau, pas de couleurs.

Il est resté immobile et sec comme sa branche toute la journée. Le soir, il a cligné de l’oeil ; ça m’a donné le tournis. Je suis parti sur la pointe des pieds.

Maintenant, je marche. J’ai dans la poche droite le message de mon cou, dans la poche gauche la bouteille au message. Elle est toute petite !

Je n’ai pas écouté le vent, je n’ai pas regardé les étoiles ; j’ai trouvé ma direction tout seul. Je n’aime pas qu’on m’impose un chemin. Et puis le vent est une girouette, les étoiles s’éteignent au petit jour, le soleil bouge tout le temps. Alors...

Voilà que le soir vient. J’ai peur de ne pas être bien loin, mais je suis fatigué. Je ne marcherai pas de nuit ; le sommeil m’appelle.

J’entends des pas. Quelque-chose bouge...

Je crois que le caméléon m’a suivi.

 


Les crucifix moussus

 

Je sors de l’antre de la terre, et la terre m’a rejeté. Il suffit parfois d’une heure pour que le plus proche des intimes devienne un étranger. Je me suis mis en marche hier, sans trop savoir pourquoi et vers quoi, mais peu à peu je devine : le chemin, c’est ce qu’il y a derrière moi.

Je sifflote au petit jour. C’est pratique un trou entre les dents, pour imiter le vent. J’ai donné une dent à la terre ; demain, un arbre à dents poussera peut-être, mais je ne serai plus là pour le voir grandir.

Ce matin ne me viennent à l’esprit que des petites choses et des petites idées. Le soleil m’a assoiffé dès la première heure. Je comprends à présent qu’on puisse le haïr au point d’en crever. Mais crever ne veut pas dire grand chose.

J’aperçois des collines à l’horizon. Elles ressemblent à une mère : les plus rondes d’entre elles ont même des tétons. Je ne gravirai pas ces collines, qui vous poignardent comme des mirages. Je m’infiltrerai entre elles dans une de ces voies d’ombre où la mousse est épaisse et les senteurs légères.

 

Ai-je entendu le son d’une cloche ? Je me retourne, je cherche... rien ! Tout de même résonnait une cloche, dans le lointain, mais c’était peut-être il y a très longtemps.

Il ne faut jamais gravir les collines. Leurs tétons ne sont que des roches arides où ne poussent que des chardons et des crucifix moussus. Les collines sont des corps desséchés ; je ne tête que les seins de l’aurore, qui mêlent à leur lait quelques gouttes d’alcool pur.

Pourtant, je l’avoue ! Les crucifix moussus m’attirent. A plusieurs reprises, j’ai essayé d’en planter devant ma tanière, mais ce sont des arbres différents : ils ne survivent qu’au sommet des collines.

Et voilà que je devine, serpentant entre ces troncs immenses, le sentier profond que je cherchais ! Le sentier où la lumière est plus douce, le vent plus frais... Où l’air est un tout petit peu poisseux, comme si...

 

Un pas. Deux pas. Trois pas. Je m’arrête. Je m’assied à même la terre ; tout m’invite à me reposer ! C’est le danger des routes trop douces : faire halte, ne plus vouloir marcher.

J’ai eu une mère, je m’en souviens parfois. Elle avait de vrais collines fertiles qui tiennent leurs promesses. Ses mains étaient un baume ; dans son cou, un parfum sucré. J’ai eu une mère ; tout le monde a eu la même.

Quand la nuit tombe, le monde pousse un long soupir. Tout se souvient de sa mère. J’ai vu les papillons de nuit voleter à sa recherche ; le vent désespérer, les loups hurler sa perte, les hiboux sangloter... Tous tournaient la tête vers les étoiles ! Laquelle est ma mère ?

J’ai eu une mère ; son sourire était un oasis. Le danger, quand on a une mère, c’est qu’elle ressemble à un chemin trop doux...

Comme un ressort, je me dresse : et si j’étais assis sur une fourmilière ? Le danger des voies trop douces, c’est qu’elles cachent des dangers. La fourmilière est bonne pour les caméléons, mais pas pour mes fesses.

 

Me voilà sorti de l’entre-deux collines, de retour au grand soleil. De jour, il n’a pas l’air si méchant.

Je ne sais pas pourquoi, il me prend de m’asseoir à nouveau, au milieu du rien, juste sous le feu. Je connais le secret du soleil : c’est une fourmilière géante. Quand vous restez immobile, là comme je suis, les fourmis descendent sur un rayon. Il suffit d’attendre.

Attendre. Attendre que tout mon corps me brûle, que cent mille fourmis rouges me dévorent ! Les brûlures du corps peuvent-elles apaiser celle de l’âme ?

Voilà que j’emploie des grands mots ! Comme le mot âme... Ca me prend depuis quelques temps, depuis que montent en moi les Voix et que je transplante sans succès des crucifix devant ma tanière.

L’âme. Qu’est-ce que ça veut dire ? L’âne, je connais : c’est un ami aux longues oreilles, qui aime qu’on lui gratte le dos. Mais l’âme...

Si mon voyage ne mène nulle part, si je ne trouve ni l’eau ni ce qu’il faut trouver, je veux bien devenir une Voix ancienne et jongler avec ces mots qui sonnent bien, et quelquefois vrai. Mais que jamais je ne me change en crucifix moussu ! Ce sont des perchoirs à corbeaux, perdus dans l’aridité des collines.

 

Je reçois un coup sec. Un coup de langue sur le mollet gauche. La première fourmi était sur moi ; le caméléon l’a gobée. "Caméléon, pourquoi manges-tu les fourmis rouges ? " "Parce que j’aime la couleur rouge." "Mais caméléon, rouge n’est pas une couleur ! C’est une espèce de fourmis !"

Le caméléon n’écoute pas. Toc ! Il me donne un nouveau coup de langue sur la cuisse droite. Je me lève. Le caméléon a l’air déçu, mais il ne dit plus rien.

 

Ah, si j’avais des ailes ! Je pourrais soulever mon corps, voir au delà de l’horizon. J’ai bien planté quelques plumes dans le carré de terre que je laboure de mes mains, près de mon refuge, mais les plumes comme les dents poussent trop lentement. Bien plus lentement que moi.

Mon carré de terre, à vrai dire, il est rond, pour ne pas qu’on se blesse à un coin.

Mon carré de terre, à vrai dire, les plumes n’y poussent qu’à grande peine. Les crucifix, eux, ne prennent pas, mais j’y cultive du thym. Ca sent bon, le thym, même si pour être tout à fait franc, il pousse un peu partout sans mes soins, en dehors de mon carré.

J’ai beaucoup travaillé la terre, pour l’aérer et l’humidifier, bien que je n’ai rien d’autre à lui offrir que ma sueur. Mais pour être tout à fait franc, depuis quelques temps, mon carré est un peu à l’abandon. Qu’importe ! Ca sent si bon, le thym.

 

J’ai pris un méchant coup de soleil. Le caméléon dit que je suis rouge. C’est menteur, les caméléons : je ne suis pas une fourmi. Ou alors, une fourmi toute seule, une fourmi sans fourmilière... Le caméléon m’a peut-être suivi pour me dévorer ? C’est dangereux les amis ! Je n’en veux pas, à part les arbres ; surtout les cèdres.

A la rigueur, je supporterais un âne : ils ne mangent que du foin et de la poussière.

Après tout, si le caméléon a faim...

Sur la route, il y a des petits cailloux pointus. Les cailloux, ça fait mal, quand ça rentre dans les chaussures. Heureusement, je n’ai pas de chaussures. Ca fait quand même un peu mal. J’ai du prendre un coup de soleil sous les pieds.

 

Là bas. Là haut. Très loin... Un petit rectangle et son chapeau plus sombre. C’est peut-être une maison ? Je ne veux pas y aller ! Trop longtemps, j’ai cru qu’une maison m’attendait. Je sais maintenant que la seule maison qui m’attende, c’est celle que je construirai. Peut-être.

Je poursuis droit et je parle à voix haute, pour que le vent m’entende. Je lui parle et je l’interroge : à quoi sert un caméléon dans une maison ?

 

Pourquoi j’ai dévié ? Je ne devais pas aller à la maison ! C’est de la faute des cloches ! Le son provenait de là... Les cloches, quand on vient du silence, c’est comme un chant de sirènes. Et puis à bien y penser, ce n’est pas moi qui ai dévié : c’est ma route.

Une maison, ce n’est pas très différent du reste : c’est de la pierre, de l’ocre et du silence. Et beaucoup d’ombre. Le soleil ne s’attable jamais dans une maison.

Je n’entre pas. Je n’oserai jamais. Et puis, pourquoi rentrer ? Le jardin est dehors ; il sent le crottin frais ! Un jardin carré, sans précautions, et des fraises... Mon Dieu, ces fraises ! Hautes comme des collines ! Je n’en cueille que trois, parce que je suis déjà bien chargé avec mon message et ma bouteille. Je n’en cueille que trois et je m’enfuis en courant.

 

Elle est loin la maison, maintenant. Les fraises n’avaient aucun goût. Je n’ai pas même fini la dernière. Elles m’ont pourtant puni : j’ai des boutons sur le visage, comme des petites fraises des bois. Le caméléon me regarde d’un air grave, peut-être à cause de mes boutons.

J’ai presque enfoui ma tête dans mes genoux, accroupi contre le tronc d’un ami, mais je garde l’oeil et je m’efforce de sourire. Cet air grave lui va mal, au caméléon. On dirait qu’il se trompe de costume ! Ces bêtes là sont toujours vêtues du costume d’un autre.

Je l’interroge à tout hasard : "Alors, j’ai fais toute cette route pour trois mauvaises fraises ?" Il me regarde encore et me répond : "La quête est son propre objet". Je feins de ne pas l’écouter mais je lui demande, au cas où : "Est-ce que tu sais lire ? Moi, je ne sais qu’écrire..."


Au rendez-vous de l’âme

 

Je sors de l’antre de la terre, et pour rien au monde je n’y retournerai. Si demain je croise les autres, leurs yeux ne seront plus des miroirs. Il me faudra les persuader que j’existe. Je peux mordre ou embrasser. Je peux ignorer jusqu’à ce que l’orgueil se dresse, ou me déguiser si bien qu’ils me prennent pour l’un des leurs.

Le caméléon savait lire. Enfin... c’est ce qu’il a prétendu. Je l’ai cru. Je lui ai confié le message, celui qui fut accroché à mon cou, il y a longtemps. Il l’a lu. Enfin... c’est ce que j’ai cru. Puis il s’est lassé de faire semblant, et hop ! il l’a avalé d’un coup de langue, avant de disparaître comme si de rien était, me laissant bouche bée.

Plus personne ne me dira qui je suis. C’est traître, les caméléons ! J’ai repris ma route, assoiffé, en buvant un peu de larmes. J’aime bien les larmes mais je préfère le sucre.

J’ai repris ma route, marché encore, et passé la mi-journée, j’ai dormi dans les bras d’un arbre. Ca m’a fait du bien. Le vent berçait l’arbre, l’arbre me berçait et je serrais contre mon coeur la petite bouteille au message.

J’ai rêvé d’un vieil âne qui tournait, tournait autour d’un puits desséché. Une poulie grinçait et l’âne était si maigre que le vent le traversait. Du puits sortaient les Voix anciennes et je me bouchais les oreilles pour ne pas entendre.

 

Me voilà à nouveau debout. J’aime me tenir debout ; avant, ça ne me disait rien. J’aime être debout et marcher, mais ma route est pleine d’embûches ! J’ai trébuché plus d’une fois ; maintenant, c’est la chute.

Une racine m’a fauché. Je sers fort les tessons dans ma poche. Tout mon corps est endolori. Je ne me relève pas, je hurle à qui entendra : "Dieu !!!"

C’est un drôle de mot, plus drôle encore que le mot âme. Un mot doit servir à quelque chose, celui là, je ne sais pas à quoi. A rien, peut-être. Vieux, je connais. Un âne vieux, ça sert à tourner autour d’un puits desséché...

"Dieu" ! Je crie une deuxième fois, un peu moins fort, parce que personne ne m’a entendu. Mais cette fois, j’ai trouvé : c’est un mot qui sert à dire sa colère. C’est le nom de celui qui a inventé la soif alors que l’eau n’existe pas.

"Dieu", j’ai ajouté à voix basse, pour qu’il m’entende mieux. Je me redresse et je reprends mon souffle. Je vide ma poche des tessons et du message mouillé de sang. Tout cela ne vaut rien. J’aimais la bouteille, pas le message. Seule la bouteille pouvait contenir l’eau.

 

Mes larmes sèchent comme elles peuvent. Du sang coule encore de ma main, et je ne sais pas pourquoi il m’évoque les fourmis rouges et le feu. Le sang, les fourmis, le feu... Mon coeur bat à tout rompre : je devine ! Ce que je vois, c’est le rouge ! Le rouge couleur !

"Rouge ! Tu portes mal ton nom. Je t’appellerai couleur de douleur."

Une voix bourdonne autour de moi, comme un gros insecte. Pas la petite voix aigre du moustique ; plutôt celle épaisse du hanneton, qui se cogne à vous le soir. J’ai mal ! Je me plains à la voix, en lui montrant ma main rouge de douleur. Elle me répond des choses étranges :

 

Au rendez-vous de l’âme,

Le corps devra un peu souffrir

Pour gagner sa paix,

Mériter de mâcher en silence

Un pain plus frais et nourrissant.

 

 

Au rendez-vous de l’âme,

Le corps devra rester présent

Comme un cheval bien dressé,

Servant, compagnon sur

Aux petits écarts pardonnés.

Au rendez-vous de l’âme,

Le corps devra se faire léger,

Afin que les sens s’aiguisent.

L’oeil gagnera en acuité,

Pour voir sous la paupière clause.

 

En giflant l’air de mes mains, j’ai fait fuir la voix bourdonnante. Le soleil décline doucement. Un petit papier roule sur le sable. Un papier taché de rouge... Que le vent est capricieux ! Il m’a rapporté le message de la bouteille.

Je m’en empare. Je le déroule. Sait-on jamais ? Depuis que je sais lire les couleurs, je sais peut-être lire les mots ?

Ce ne sont pas des mots, mais un dessin. A nouveau mon coeur s’affole. Sur la feuille sale et froissée, c’est moi et ce n’est pas moi. C’est moi en différent. C’est plus beau que moi ! C’est l’autre qui me ressemble ! C’est la plus belle des promesses !

Il me monte au nez des odeurs douces. Mes yeux me piquent sans me faire mal. Il me vient des idées tendres. Doucement, j’embrasse le papier en fermant les yeux.

D’un souffle, le vent m’a arraché la feuille. Qu’importe ! L’image m’appartient, maintenant.

Mais voilà qu’à l’horizon apparaît une autre maison, un autre jardin... Cette fois, on m’attend, j’en suis sûr ! J’entends - est-ce possible - j’entends le chant de l’eau ! Et le jardin est vert ! Mais le vert porte mal son nom : le vert est couleur de douceur  ! Et la lumière jaillit des fenêtres, de cette pièce où le soleil s’est attablé.

Quelqu’un m’appelle ! Sa voix, je la connais !... Je cours, je cours, la maison scintille, je cours ! A portée de main, je cours ! Mais où est-elle, Dieu ? Où est-elle ? Elle était là, juste devant moi !

Mon coeur éclate. Je tombe à nouveau. Où es-tu, maison ? Où es-tu ?

 

La nuit vient et je ris. Je ris de moi. On m’a eu ! On trompe si facilement celui qui a soif ! Soleil, tu m’as piégé ! Mais tu meurs, à présent. Prends garde ! Par ma volonté, je peux te tuer tous les soirs ! Et par ma volonté seule, tu renaîtras demain à l’aube.

La nuit tombe. Je ne dormirai pas. Je ne croyais guère à la lune, mais qu’elle guide mes pas, à présent ! Je ne veux plus jamais dormir.


Les colliers de perles

 

Je sors de l’antre de la nuit et voilà que le jour renaît ! Une dernière fois peut-être, j’ai accordé cette faveur au soleil. L’aube me cueille dans un jardin multicolore.

Il m’attendait donc, ce jardin ! Et dire que j’ai douté tout du long. Dire que j’ai tant marché et que s’achève ma route.

Le caméléon se sent mal. C’est à cause de toutes ces couleurs, je crois. Délicatement, je le prends dans ma main et le pose sur mon épaule. Ce n’est pas bien lourd, un caméléon.

Il me murmure quelque-chose dans l’oreille, et je ne comprends rien. De toute façon, je n’écoute plus. Là, entre les arbres immenses, irrésistiblement, quelque chose scintille sous les premiers rayons...

On croirait des coccinelles transparentes, nacrées ! On croirait des colliers de perles... Est-ce un nouveau mirage ? Je veux toucher ! Je veux goûter ! Et si c’était...

Si c’était de l’eau, j’en boirais une seule goutte, avant de suivre les fleurs, les herbes et les oiseaux.

Si c’était de l’eau, j’emporterais avec moi une petite source, dans mes mains jointes, serrées très fort. Oh, bien sûr, le soleil me volerait quelques gouttes, mais en déposant ma source à même le sol, je pourrais engendrer d’autres sources ! Et chaque source serait mère de mille fontaines !

Si c’était de l’eau, j’en boirais deux autres gouttes, jusqu’à frôler l’ivresse.

Si c’est de l’eau, ce que je trouverai ensuite, je ne sais pas même qu’on peut le chercher.

 

Je ris tristement. J’ai goûté la rosée, j’ai bu mes trois gouttes. Bonheur ! C’était doux et fort, pur et vivifiant !

Je ris tristement. C’est si triste, un rire ! Mon corps est englué dans cette toile. Qui suis-je ? Petit moucheron pris dans ce dernier piège ! Viens, araignée ! Viens, gardienne du trésor, puisque tu m’as vaincu sans combattre.

Viens ! Je devine tes petits yeux noirs et tes grandes pattes pleines de vilains poils. Que n’ai-je gardé un tesson de bouteille, pour trancher ces liens de soie ! Il me reste tant à découvrir...

Je suis un peu de vie  ! Je le sais maintenant. Un peu de vie  ! Dans un instant tu seras sur moi... Un peu de vie  ! Mais voilà, je n’ai plus qu’à fermer les yeux...

Gloups !

Le caméléon a gobé l’araignée.

 

* * * * *

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