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Notes rétrospectives - 1. Machines à écrire
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 Article publié le 4 septembre 2017.

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J’ai eu ma première machine à écrire en 1987. Elle a été remplacée en 1988 ou 1989, sans doute pour mon anniversaire, par un modèle plus récent. Je l’ai sévèrement détériorée cette seconde machine en la dégrippant régulièrement avec de l’huile de cuisine. La poussière s’accumulait sous le plateau et le ventre de la machine dégageait une odeur douçeâtre tandis que le clavier s’engluait de plus en plus épaissement. Je ne sais trop combien de temps je l’ai encore utilisée, à quel moment je me suis arrêté de l’utiliser. En mars 1993, j’étais entré dans la quatrième révolution industrielle de l’écriture.

Comme pour l’appareil précédent,mes parents m’avaient offert une machine électrique de la marque Brother, avec une mémoire intégrée. Le texte s’affichait sur un écran qui permettait de lire une seule ligne à la fois. Il fallait privilégier l’écriture kilométrique. 

J’ai dû avoir des problèmes avec cette machine l’année suivante car en 1994, 1995 et jusqu’en 1996 même j’ai utilisé un ordinateur du début des années 1980, équipé d’un lecteur de disquettes molles. J’utilisais un logiciel appelé Gribouille. Malheureusement tout a été jeté.

Il faut dire que l’utilisation de la mémoire interne de la machine électrique était obérée par l’écran qui ne permettait de lire qu’une ou deux lignes à la fois. On pouvait enregistrer du texte en masse mais on n’avait aucune visibilité sur l’ensemble et la relecture était particulièrement fastidieuse.

En revanche, le rendu était incomparablement meilleur qu’il ne l’était sur cet ordinateur récupéré de je ne sais où. Les feuilles aux marges perforées qu’il fallait utiliser pour l’impression étaient plutôt destinées à la comptabilité qu’à l’écriture de poèmes et de récits. Mais la présentation est une chose, l’expérience en est une autre. Dans l’univers de l’informatique balbutiante, la temporalité de l’écriture gagnait une dimension : la modification et la réduplication perpétuelles.

En 1996, un ami m’a donné un PC sur lequel il n’y avait que Word d’installé (ce qui me suffisait largement, je n’avais pas beaucoup d’appétence pour le jeu vidéo). J’ai utilisé ce poste un ou deux ans, avant que mon frère ne me donne son poste équipé de Quark XPress et d’une interface qui devait être de peu antérieure à Windows 95 et qui avait beaucoup de charme : elle permettait de classer les documents à même le bureau, en dossiers et chapitres. J’ai gardé ce poste jusqu’au tout début de l’an 2000. J’ai commencé à structurer mes écrits en dossiers. Il devait y avoir Avec l’arc noir, Le sens des réalités, L’archéologie de la série...

La mémoire informatique se pérennisait un peu. J’ai l’acquisition d’un PowerMac d’occasion en janvier 2000. Malheureusement les logiciels, plus récents que l’appareil, le rendaient lent et peu maniable. J’ai fini par acheter un PC conforme aux standards de l’époque en juillet 2001, je pense. Et là, s’il m’est arrivé de changer plusieurs fois d’ordinateur, l’histoire n’est plus la même. Chacun des changements d’appareil a induit une mutation radicale de l’expérience physiologique et textuelle de l’écriture, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui quand je change de PC.

De nos jours, les modifications technologiques sont à rechercher ailleurs, dans le smartphone en particulier. Ecrire, c’est aujourd’hui non seulement s’orienter dans la pensée mais également dans une foison de modalités possibles d’écriture, dont certaines sont à peine identifiées comme des modalités de l’écriture car quand on pense « écrire » en 2017, on ne songe ni au bus ni au téléphone portable mais à un homme ou une femme installé(e) devant une table où il y a des feuilles blanches posées et une plume d’oie qui baigne dans une petite bouteille d’encre au col fendu. Ou devant un ordinateur personnel. Comment pourrait-on avoir conscience des abîmes traversés ? Que sait-on du chaos des cahiers, du foutoir des fichiers jamais repris, du désastre de la perte des données, de la perplexité ou de l’enthousiasme, enfin, de celui (ou de celle) qui jusqu’en 2004 s’échinait à « publier », à « trouver un éditeur » et qui se trouvait tout à coup précipité dans la faune des forums de poésie, où la nature du commerce, si elle n’induit pas d’économie, multiplie et sanctuarise liberté de création et possibilité de rencontre ?

La matérialité de l’écriture était, d’une certaine façon, un élément neutre dans la pensée littéraire antérieure au XXIe siècle. Il ne l’était pas dans les faits, certes. Néanmoins, l’appropriation par les auteurs des éléments de cette matérialité relevait plus de l’adaptation pragmatique que de l’acte conceptuel. L’écriture moulée dans les espaces de la presse et du journalisme chez Balzac, Gauthier ou Nerval ; l’écriture industrielle de Zola en fascicules déjà sériels ; la fascinante plongée dans le « brouillon » chez Flaubert ou bien Proust ; l’écriture sur des galets ou autres objets insomniaques chez René Char. Tout cela témoignait d’une conscience de la « médiation scripturaire » (on essaiera cette formule pour désigner l’ensemble des paramètres de la matérialité de l’acte d’écrire, d’hier à aujourd’hui).

Les choses restaient relativement simples. L’acte intime d’écrire était un moment indépassable. On n’écrivait pas en direct, à l’époque. On pouvait écrire à la plume ou, tout au long du XXe siècle, faire le choix de la machine à écrire, cela ne changeait pas grand-chose à la nécessaire structure table-chaise-lampe-armoire qu’il est utile d’assembler pour travailler une œuvre écrite dans le temps. La matière textuelle était fonction de la production effective de la main qui écrit. Sa volumétrie aussi. Le chemin qui la conduirait vers un lecteur se dessinait dans le cercle familial ou littéraire : on lisait le soir à quelques amis ses écrits, pratique qui existe encore résiduellement aujourd’hui ; puis dans un univers éditorial de plus en plus industriel mais qui, on le voit bien aujourd’hui, a conservé une approche pétrie de tradition jusque récemment.

 Internet n’est pas la seule cause du court-circuit institué sur cet ordre bourgeois. La réduplication du texte par la photocopie, l’impression individuelle, avaient déjà ouvert l’espace de la transmission.

Mais l’avènement de vastes plateformes de réseaux sociaux, de plus en plus inclinés à s’approprier l’espace géolocalisé et le temps réel, induisent une transformation sans commune mesure avec l’artisanat de la photocopie.

J’ai acquis mon premier smartphone à l’été 2010. C’est sur twitter, deux ans plus tard, que je commençais à explorer cette "publication immédiate" qui répond ironiquement, peut-être, à l’épreuve du journal. C’est notamment par ce biais que j’ai écrit Le projectionniste. C’est une écriture spectaculaire, en ce qu’elle est reçue (positivement ou non) par un public donné, comptabilisable. Contrairement à l’intimité qui était celle de l’écrivant jusqu’à l’immiscion d’internet dans nos vies, je sais que je suis lu dès lors que j’inscris mon propos sur cet espace de publication immédiate. Mais c’est aussi une écriture détachée de toutes les contraintes matérielles pré-existantes dès lors que le pouce aura acquis la complicité de la suggestion orthographique de l’appareil. Bus, café, salle d’attente, fauteuil ou lit... La portativité extrême de l’appareil lui donne une fonction voisine de ces cahiers qu’on trimballe avec soi pour y inscrire des notations de divers ordres.

Le modèle que j’ai acquis en 2016 exacerbe encore cette mutation de l’écriture du fait de la facilité extraordinaire qu’offre l’appareil pour photographier, filmer ou simplement noter.

 

*

 

Cette évolution chaotique (ou cahotique) des matériels de l’écriture, matériels scripturaires si l’on veut, ne doit pas simplement être regardée comme une évolution des conditions matérielles d’écriture au sens direct du mot : action de la main, de la bouche si l’on inclut l’enregistrement (et il faut bien l’inclure de toutes façons) ou, au plus près de nous, le vocodage. Certes, on est tout de suite saisi par cette transformation constante qui va de la machine à écrire individuelle, dénuée de fonction mémorielle propre, aux différentes formes de traitement de texte jusqu’au mode smartphone qui implique une portativité extrême d’un côté et de l’autre un exercice digital qui n’a rien de commun avec la fonction "machine à écrire" que conserve indéfectiblement le clavier de l’ordinateur.

J’ai ainsi connu (pardon pour l’aparté) une dame, c’était une secrétaire qui allait partir à la retraite et qui était très fière de ne pas enregistrer les courriers sur le réseau ou le disque dur). Elle voulait rester au plus près de cette écriture à haut risque qu’était la dactylographie traditionnelle. C’était très honorable.

Mais ce sont d’autres dimensions qui sont atteintes. C’est la réduplication elle-même.

Parler des outils de l’écriture en ne mentionnant que les machines à écrire serait limitatif. Réellement, ce qui a transformé la pratique même de l’écriture, c’est l’intégration de sa fonction de réduplication, de modification et de transmission. Là encore, le smartphone dans sa simplicité et sa toute-puissance nous a fait franchir un cap puisqu’il permet de scanner ou de photographier le document, donc le texte, lui-même.

Mais revenons en arrière. Dans les années 1980, la photocopie était encore quelque chose de peu répandu hors l’entreprise. Le scan n’a commencé à être utilisé que dans les années 1990 et le scan, en 1999, demandait encore une certaine patience voire, en cas de problème d’installation, une patience ascétique. Mais la reprographie domestique progressait. Il n’y a guère que Michel Butor, à ma connaissance, qui ait été si attentif dès les années 1980 à cette reproduction matérielle du texte et aux mutations intimes du texte que cette réduplication induit.

Je n’en étais pas là pour ma part. Ma machine à écrire était engluée dans l’huile d’arachide. Mon premier ordinateur et son merveilleux logiciel "gribouille", équipé d’une imprimante à aiguille qui nécessitait des feuilles aux bordures perforées, allait rendre l’âme à cause des trop fortes chaleurs qui s’abattaient sur ma chambre. En 1990, tandis que j’écrivais encore à la machine mécanique, un ami m’a proposé de faire des photocopies de certains poèmes. J’ai effectué une sélection, il m’en a donné dix exemplaires ! J’étais paniqué. Qu’allais-je faire de ça ?

Les systèmes n’étaient pas compatibles entre eux. Je ne sais si quelqu’un aurait jamais pu retranscrire les fichiers de "gribouille", si je ne les avais jetés de toutes façons. J’étais sans doute bien mal équipé mais jusqu’au début des années 2000, perdre un ordinateur a été pour moi équivalent à la perte de tout son contenu. Je ne réfléchissais pas beaucoup, d’autant que j’étais souvent énervé par cette situation dramatique. Ce qui n’était pas imprimé était perdu. Et dans mon esprit comme je crois dans celui de beaucoup de mes contemporains un texte ne se dupliquait qu’à l’édition. On n’avait pas d’usage de la réduplication.

C’était au point qu’on envoyait un manuscrit original à un éditeur qui nous le réadressait. On vivait avec cette rareté de la matière textuelle. Les plus avancés utilisaient le papier carbone. Moi, j’envoyais d’effroyables torchons à des éditeurs qui m’expliquaient qu’ils ne prenaient plus de contrats dans les cinq ans à venir. Mais ils me renvoyaient gentiment le manuscrit.

L’avènement d’une photocopie d’abondance permettait des choses aussi fantasques que la revue Lascaux rasé parmi un déluge de micro-revues et de fanzines. La photocopie y était brute, ne perdait rien de sa matérialité de photocopie.

Parallèlement, la bureautique se popularisait et les formats se standardisaient autour du "point doc". La reproductibilité domestique du texte avait progressé considérablement mais on en avait peu conscience, si ce n’est par l’accumulation naissante de variantes et de formes alternatives. Le texte existant de "Poétique des névroses" est le résultat d’une série de transformations d’un texte initiales auxquelles j’ai ajouté des couches successives issues de sources diverses et qui a gonflé, gonflé... dans sa monstruosité ambiante.

Mais la reproduction à faible tirage (hors les revues qui étaient éditées à cinquante exemplaires en moyenne, avec une amplitude 20 à 100) ne changeaient pas fondamentalement la donne induite par la pratique qui était que le texte réel, ce qui était effectivement produit, était une forme matérielle faite de papier et d’encre qu’on allait relire, certes, mais également classer dans des dossiers ou utiliser pour une autre disposition peut-être ou un autre projet. Un texte qui serait vraisememblablement (pour ce qui me concerne) écartelé par la suite en recueils de poèmes ou de nouvelles rarement établis en séries closes. Cette matérialité primait et réduisait d’office la reproductibilité gagnée lors des années précédentes - photocopie, impression avec fonctions de mise en page avancée) - tout simplement parce qu’il faut classer les choses et qu’elles gagnent en mètres linéaires. Même quand on a eu la chance d’avoir vécu dans un environnement stable tout au long de sa vie, on doit faire face à des problèmes de place, des aléas de stockage, etc. sans compter les crises quasi catharsique de "désherbage", c’est-à-dire de destruction pure et simple de brouillons qui me paraissaient absolument nécessaires pour donner une forme à l’oeuvre qui partait, il faut bien le dire, en tout sens.

Pour que la mutation du texte vers son existence numérique advienne, il ne suffisait pas que le mode de transmission soit bouleversé de fond en comble, il fallait que naisse une conscience et même une confiance dans l’existence numérique de ce texte. Il fallait que le fichier, sujet comme le papier mais guère plus à toutes sortes d’aléas, affirme son existence pérenne dans un univers informatique de plus en plus standardisé. Il fallait également que les modes de sauvegarde se consolident car la mémoire qu’on avait de notre production bureautique même dans les années 1990, c’était de fragiles disquettes dont rien ne garantissaient qu’elles seraient encore lisibles dix ans plus tard. La gravure sur CD a donc été une mutation profonde pour l’écrivant des années 2000 car la protection qu’offre ce support est infiniment supérieur à celle de la disquette. Aujourd’hui, les formes de stockage matériel et virtuel sont si nombreuses que la perte de texte, si elle est encore hélas trop fréquente par le manque de vigilance des auteurs trop souvent occupés à regarder ailleurs, n’a plus rien de commun avec la perte quasi fatale du fichier informatique qu’on présumait, même sans s’en rendre compte, dix ans auparavant.

On a radicalement changé de plateforme. Il y a ce qui est lié à l’informatique et à la gestion des données numériques d’un côté et ce qui tient du développement des télécommunications et de l’internet en particulier. On voit bien comme ces deux dimensions sont solidaires. Qu’il soit stocké en ligne ou sur des disques durs ou même CD et DVD, le fichier numérique est désormais réputé se conserver, se stocker, s’organiser avec cette fois la capacité de se rédupliquer à l’infini. Il n’en reste pas moins que des blocs peuvent heureusement émerger de cette masse. Elle a multiplié d’elle-même ses capacités d’existence et de diffusion.

On pourrait avoir une vision un peu linéaire de ce phénomène de dématérialisation / démultiplication du texte par ses conditions de production qui serait de voir dans les formats numériques (mais sur quel format ? Le txt ? le pdf ?) la condition de production ultime de l’écrit et imaginer, pourquoi pas, qu’il n’y aura plus demain d’écriture manuscrite à proprement parler. Je parierais plutôt, pour ma part, sur l’hybridité dans laquelle, il est vrai, je suis né et venu à l’écriture, au milieu des années 1980, dans une petite ville de Seine-saint-Denis, sans que j’en aie la moindre conscience à l’époque si ce n’est d’avoir rêvé le "traitement de texte" et de m’être interrogé avec ma mère sur les incidences que pouvait avoir sur l’écriture le fait d’utiliser un clavier qui nécessite si peu de force (celui de l’ordinateur, comparé à la puissance digitale requise par la machine mécanique).

L’hybridité implique la coexistence de formes différentes. On n’a pas encore vu de revival de la machine à écrire sinon dans le milieu des espions qui peuvent typographier des rapports dont ils sont certains qu’ils ne se retrouveront pas sur le vaste réseau internet. Mais c’est peut-être une légende urbaine, une "fake news", il faudrait vérifier ça. En revanche, l’écriture manuscrite semble se porter convenablement au vu de la permanence des rayons de papèterie. On ne voit pas l’école abandonner l’écriture manuscrite au bénéfice du clavier. On ne peut pas préjuger de l’avenir à long terme mais sur la durée d’une vie humaine, je ne crois pas qu’on aille vers un tel abandon. On n’abandonnera ni le cahier ni le dessin. Mais on a d’autres outils. Ils peuvent soit retranscrire (du cahier au fichier informatique jusqu’à la publication en ligne, l’autoédition ou la transmission à un tiers, éditeur ou autre lecteur).

Qu’est-ce qu’un texte numérique aujourd’hui ?

Il s’agit soit d’un texte produit nativement sur un support numérique (et diffusé, publié en différé ou en direct), soit d’un texte réalisé de toute autre manière et reproduit par le biais d’un fichier informatique. Il peut y avoir simple restitution (photographie, scan, rédaction brute d’un texte "kilométrique") soit retranscription (mise en forme numérique du texte, lecture...) et donc interprétation. Il y a récursivité dès lors que je donne à mon produit numérique une forme matérielle que je puis fort bien, par exemple, annoter ou illustrer. Puis, scanner ou photographier, etc.

Il s’ensuit une réalité assez complexe où le texte prend mille et une formes qui ne se substituent pas nécessairement les unes aux autres. Deux choses simples importent : l’accroissement considérable de la capacité de stockage que permet le support numérique, ce qui est manifeste quand on considère les stocks documentaires parmi lesquels nous naviguons quotidiennement mais qu’on rapporte rarement à sa propre pratique ; l’immédiateté pratique de l’écriture numérique que manifeste à merveille un réseau social tel que Twitter, que n’a pas manqué d’évoquer Michel Butor dans un de ses ultimes entretiens au magazine Télérama.

On ne s’étonne pas que Butor ait été attentif à ce média, lui qui avait une vision de la réalité du texte dont on n’a pas encore appréhendé les confins. Lui qui photocopiait, découpait, repositionnait et combinait sans fin, jusqu’à produire des montagnes textuelles infranchissables parce qu’il avait perçu, faut-il croire, avant tous, cette réalité nouvelle, massifiée, vertigineuse d’abondance qui est la condition native du texte contemporain.

Il naît parmi des millions et n’est pour celui qui l’écrit qu’un parmi des milliers, peut-être des dizaines de milliers. On était admiratifs devant les milliers de pages de Balzac ou de Zola, on reste sans voix devant les dizaines, peut-être les centaines de milliers de pages de Michel Butor ou de Patrick Cintas.

L’échelle n’est décidément plus la même. Quarante mille pages, ça fait mille plaquettes de quarante poèmes ; ça fait 333 récits de 120 pages. Bien sûr, il y a le problème des brouillons.

Un soir de 1996, à Saint-Denis, nous avons eu un échange avec Jacques Neefs qui ne manquait jamais une livraison de "Lascaux rasé". Il était très angoissé à l’idée d’une possible perte des traces manuscrites. On le comprend, lui qui a donné une si belle allure à la génétique textuelle. Et pour autant, ni hier ni aujourd’hui je n’ai été convaincu par l’idée que le manuscrit allait disparaître de l’univers de l’écriture. Je n’exclus pas l’idée que demain, de jeunes personnes n’envisagent l’écriture que sous l’angle du clavier par exemple mais il est peu probable que l’acquisition et l’appropriation de l’écriture à son plus haut niveau se passent de cette pratique qui creuse continûment le papier au lieu de segmenter l’unité lexicale en lettres consécutives. Les continuités et discontinuités de l’écriture manuscrite sont si particulières que leur entrée dans l’univers numérique complique tout.

On ne sait pas ce qui est du texte le plus impossible : son immatérialité ou sa matérialisation ?

On écrit une page, on veut la retranscrire. On se rend compte qu’il n’y a pas de neutralité. Tous les choix affecteront la perception globable du texte. C’est manifeste de la poésie. C’est effectif pour chaque domaine d’écriture, même si la narration ou la démonstration les plus linéaires dans leur déroulement peuvent rendre la comparaison médiocrement intéressante. Le bénéfice d’une reproduction de page manuscrite n’est pas seulement dans la comparaison (ou l’intérêt artistique présumé par "l’auteur") mais également dans sa réalisation numérique, même, qui rend possible sa réduplication, son classement numérique, etc.)

Et là, nous parvenons à un stade encore nouveau de cette mutation numérique du texte. On peut voir avec Twitter comme il est aisé d’écrire de vastes romans à partir de cellules de 140 signes. On peut les considérer comme une contrainte à la manière de l’Oulipo, ce ne serait pas la moins stérile ; on peut la considérer comme une vague convention d’écriture. A ce titre, Twitter radicalise l’expérience qui est celle des forums, en particulier de poésie, de "publication immédiate". Tout cela augmente la volumétrie, même chez les plus avares.

La volumétrie textuelle de l’auteur d’aujourd’hui ne peut plus être mesurée sur des dizaines ou au mieux quelques centaines de volumes. Quelques centaines de volume de texte, c’est ce que l’auteur d’aujourd’hui doit apprendre à gérer comme le lecteur d’aujourd’hui doit apprendre à courir des millions d’ouvrages virtuellement accessibles à tout moment et de s’orienter dans cette masse véritablement impraticable.

 

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