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L'oubli
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 Article publié le 8 octobre 2017.

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Même si, le plus tranquillement et le plus sincèrement du monde, j’affirme « Cela fut vécu et bien vécu, il n’en reste rien, mais qu’importe ? », ce propos s’enlève sur une toile de fond grise, en lambeaux, malpropre, toute tissée de regrets voire de remords, auquel ne manque aucun de ces fils devenus invisibles que sont les oublis et les actes manqués, les occasions ratées et les possibles négligés ; toute la toile estainsi teintée de mélancolie douce-amère, sorte de palimpseste nostalgique aux couleurs indécises qui flotte dans ma mémoire.

Cela pour le commun des mortels que nous sommes tous et toutes à nos heures, n’était toutefois-parfois cette impulsion créatrice, et cette insatisfaction chronique liée à elle comme la peau à la peau, qui nous font renoncer à tout ce qui s’offre à nous en termes de gloire et d’honneurs, de célébrité et d’audience, impulsion créatrice quinous pousse tous et toutes inexorablement, nous le savons, à désirer la disparition.

Pas question de se prendre pour un dieu au petit pied, un démiurge de pacotille, hors de question de singer le divin.

En cela des héros homériques suicidaires à la manière d’Achille, le souci de gloire en moins, toutes divinités effacés, panthéon vide de dieux et de noms divins, soustraits que nous sommes au désir de vivre dans les récits glorieux, désir que reprennent, développent et travaillent les récits que travaille, tourmente un désir de gloire universel que vient hanter le passé glorieux d’ancêtres purement hypothétiques.

Cet enchaînement fatal, ce dédale mémoriel, nous n’en avons cure.

Nostalgie, disais-je, qui peut aller chez d’aucuns jusqu’au regret de ces moments historiques où l’espace de quelques mois ou de quelques années tout sembla possible, sans que rien de décisif ni de vraiment nouveau n’advînt en définitive, hormis peut-être, et ce n’est jamais sûr, cet avènement de rien au sein de l’être que nous persistons à appeler œuvre.

Ni l’époque ni ce qui y a été réalisé, conçu et vécu ne reviendra jamais, quel qu’en fut l’éclat, le prestige, le rayonnement.

Pas de traces.

Rien ou presque.

Hormis quelques films, photographies et enregistrements sonores, diverses biographies et de nombreuses, trop nombreuses œuvres au regard de cet essentiel indéfinissable que tous et toutes, anonymes ou personnes en vue, nous ne pouvions pas ne pas manquer, dès lors que nous avons entrepris de faire œuvre.

Manquer l’essentiel comme l’on rate son train ou son avion, aimons-nous à penser, mais il n’en est rien.

Nous ne sommes pas arrivés trop tard, nous étions au cœur de l’époque, sinon des événements, nous avons côtoyé nombre d’hommes et de femmes qui partageaient nos espoirs et nos enthousiasmes, nos luttes et nos peines, nos moments de bonheur et de doute, et jusqu’à cette ultime solitude qui nous accompagne toujours comme notre ombre projetée sur d’autres ombres.

Seul l’essentiel demeuré indécidable demeure.

Et ce qui demeure et ce qui en reste ne sont rien.

Ce qui demeure et ce qui en reste ne sont qu’une seule et même évanescence.

Indéfinissable, l’essentiel reste en suspens, partout et nulle part, il flotte en nous, hors de nous, et longtemps après - dans l’après-coup de la désolation et de la déploration - nous vient le soupçon que dehors et dedans ne sont en rien contradictoires, ne forment en tout et pour tout qu’un ensemble en apparence articulé, chaotiquedans tous les cas, au bout du compte foncièrement stérile, toujours situé loin, très loin, comme en arrière-plan de nos actions les plus nettes, les plus audacieuses, les plus nobles au regard de la cause qui jadis ou naguère nous anima, cause à laquelle nous consentîmes à sacrifier notre temps et parfois jusqu’à notre santé mentale et physique, entraînés que nous étions par un élan plus grand que nous.

L’oubli est tout intérieur, serait-on tenté de penser de prime abordavec pour seul témoin et pour tout support de cette fragile affirmation d’intime intériorité notre corps que la pensée relaie tant bien que mal, et, disons-le sans ambages, plus mal que bien, si l’on songe à tout ce remue-ménage intérieur qui mime si pauvrement les troubles et les convulsions de ce monde multidimensionnel et d’une complexité affolante dans lequel nous persistons à vivre.

Il n’en est rien : l’oubli est de tous les instants de tous les temps de toutes les personnes humaines dans le monde.

L’oubli, mais c’est notre monde, et nous dans le monde et le monde en nous, hors de nous, autour de nous, c’est un espace vide comme le temps qui ne reviendra pas sur ses pas qui furent les nôtres pour quelque temps.

Le monde, quant à lui, tangible, insaisissable, est bien réel quoique hors de portée, même si actions et réalisations en modifient le cours. Constamment, il accompagne nos pas, nous murmurant sans cesse « Noli me tangere ! ».

Pas à pas, nous avancions dans cette demeure charnelle propre à tout un chacun que nous appelons notre temps, notre époque, et, dans un même battement et une même oscillation, notre corps, tout cela allant au-devant de l’essentiel qui reste à définir, tout en restant comme à distance d’une frontière invisible et mouvante que nous savions d’entrée de jeu être nous-mêmes.

Nous avancions soucieux de laisser des traces et des jalons, comme si nous pressentions qu’à la fin de tout tout devait s’effacer, à commencer par nous, notre souci, et jusqu’aux traces de nos pas et de notre embarras, jusqu’aux signes si nombreux de nos tribulations et jusqu’à nos actions spectaculaires ou modestes, mais jamais vaines, car humaines, trop humaines, en souci constant de l’humain, et toujours menées dans la plus grande concentration d’être qui se puisse vivre, dans la joie ou la peine, peu importe.

Les traces laissées font deviner l’impossible actualisation de l’essentiel demeuré indéfinissable qui demeura en nous-hors de nous constamment. Ces traces ne sont au mieux que les scories et les cendres d’un feu qui n’a jamais embrasé notre monde, auquel pourtant, par la pensée, nos songes et notre action, tous les jours et toutes les nuits, nous nous sommes réchauffés dans l’espoir de brûler un jour. 

Tout a été emporté, les rêves et les espoirs, nos jours et nos nuits. Onirisme et réalité brûlante ont fait long feu.

Qui alors, du poème ou de la femme tendrement, passionnément, charnellement aimée, restera à la fin des temps ?

Du poème, il reste la trace écrite et sa vocalité, de la femme détruite par le temps que ces quelques mots arrangés-rassemblés en poème qui témoignent et de son existence et de qui elle toucha si vivement, jusqu’à le pousser à écrire.

Le poème, un jour, disparaîtra lui aussi, qui d’emblée signa l’arrêt de mort de la présence charnelle par qui l’essentiel demeuré indéfinissable se faisait jour à la manière d’une étoile brillante mais lointaine, si lointaine, l’inaccessible même, comme si cet essentiel - l’être-même - impliquait, par sa non-présence, son absolue nullité, mais aussi la disparition de qui en rendait sensible la présence-absence insaisissable ainsi que la trace poétique censée la préserver de l’oubli et de la disparition, oubli et disparition étant comme inscrits de tout temps l’un dans l’autre pour ne former à la fin qu’une absence nue étrangement présente, bien trop présente encore chez les survivants qu’elle hante, alors qu’ils n’aspirent qu’à disparaître dans l’oubli.

Oubli qui nous vient de l’être-même, soutient Mnémosyne, engage temps et action, temps de l’action et dynamisme du temps, dans l’oubli de l’oubli, soit l’oubli porté au carré de sa puissance destructrice-incandescente : c’est l’indécence-même du temps qui nous porte et nous pousse en dépit de toutà demeurer des humains quoi qu’il advienne, tiraillés entre oubli et mémoire, disparition et célébration éplorée ou joyeuse.

 

Jean-Michel Guyot

14 septembre 2017

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