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Histoire de Jéhan Babelin 55 (poésies de Renaud Alixte - texte intégral)
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 Article publié le 10 février 2019.

oOo

Et voici ce que nous lûmes,

Signé Renaud Alixte :

 

***

Le poète est un homme nu

ou nue est la femme si c’est un poète

et ainsi je m’avance dans mon époque

nu si je suis un homme

 

O grandeur de la mesure

quand il faut la prendre !

 

Ce monde n’est cruel

que d’appartenir aux hommes

 

S’il appartenait aux poètes

hommes nus, femme nues,

nous y serions heureux

et même riches !

 

Mais Dieu ne le veut pas.

Ou il ne le peut pas.

Comment savoir ce qui se passe

à cette altitude ?

 

Même nos gouvernements

sont difficiles d’accès.

Le Chef aussi n’est pas facile

à rencontrer seul à seul,

sauf pour se faire engueuler

et tant pis pour les primes

de fin d’année !

 

Marions-nous !

Toi et moi sommes nus.

Homme ou femme,

qui que tu sois,

épouse-moi

sans autre cérémonie

que le contact de nos peaux !

 

Et écrivons !

Voilà le papier

qui sent bon le papier.

Et voilà la plume

avec sa bille et son capuchon.

Et voilà la fenêtre

pour regarder dehors…

 

… ce monde qui ne veut pas de nous,

de notre bonheur, de notre richesse,

ce monde qui devient immatériel

à l’intérieur du matériel…

comme il est orgueilleux !

et comme nous sommes simples !

 

Profitons de notre retraite !

Partons avec l’argent du voyage !

Et arrêtons-nous au bord de la plage !

O comme cette rime est belle !

Nous qui n’en voulions plus

de cette rime qui a tant dépoétisé

notre monde de simplicité

et de sentiments non moins faciles

à comprendre par tout le monde.

 

Mais le monde, CE monde

est-il encore le nôtre

si une rime nous rappelle

qu’il en faut de la peine

pour arriver à écrire ce qu’on pense !

 

Il pleut ? Il neige ?

Qu’à cela ne tienne !

Ô nouvelle rime !

Notre peau nue supportera

ces atteintes cruelles !

Et ils entendront nos poèmes,

car le vent est notre ami

et il sait les porter

comme nous portons nos bagages.

 

Voilà notre nouveau bonheur !

Franchissons la frontière

pour devenir international

et changeons aussi de religion

pour ne plus ressembler

à ceux qui nous ont chassés

du mérite national

et de l’honneur qui va avec.

 

Et s’il ne faut pas être nus

pour cause d’exhibition sexuelle,

alors revêtons le cilice !

Et souffrons ensemble

de n’être pas compris !

 

*

Un attentat ?

Un drame national ?

Vite !

Écrivons un poème !

Et comme il est interdit

d’en écrire un

pour soutenir ces pôvres

terroristes,

écrivons-en un

pour pleurer avec

les crocodiles.

 

Je suis ce que vous voudrez,

ô maîtres de mon destin,

pourvu que je sois publié !

 

Moi qui ne souffre pas

d’être juif,

ni pauvre,

ni exclu de la parole,

je m’élève

contre tout

ce qui fait des trous

dans le drapeau.

 

Ô passoire nationale,

que ta soupe

me nourrisse

et fasse de moi

un citoyen

au-dessus des autres

par différence

de traitement.

 

J’aime la police,

la répression,

les prisons,

les pacifications

et les monuments

qui pèsent sur la mémoire

au moment où le père

et la mère

n’ont plus leur mot à dire.

 

Intégrons tous ensemble !

et que le sang impur

se change en vin !

Pour le pain

on se le disputera

encore longtemps,

mais que voulez vous,

c’est notre nature…

 

*

Il était une fois un petit poète

qui avait la bouche en cœur

et un cul de poule.

 

Il avait bien des choses

que les autres n’ont pas.

 

Alors il voulut à tout prix

que cela se sût.

 

Il voulut même qu’on le publiât.

 

Mais on ne le publia pas

alors qu’il avait couché

avec la bibliothécaire

de sa petite ville.

 

Que s’était-il passé

qui l’empêchât d’être publié

alors qu’il avait tout fait

pour que ça n’arrivât pas aux autres ?

 

Il interrogea sa muse :

« Muse, ô Muse !

Qu’arrive-t-il à ma poésie ?

Personne ne veut la publier

et pourtant j’ai couché avec Angèle

comme c’est écrit dans la Constitution ?

 

— Petit poète municipal,

lui répondit la muse en chaleur,

il est vrai que tu as

la bouche en cœur

et un cul de poule,

mais ce qu’Angèle apprécie

plus que la bouche et le cul,

c’est le talent.

Or, tu n’en as pas.

 

— Ça alors ! s’écrie

le petit poète municipal

qui habitait pas loin

du château de Pallas.

Ce n’est pas écrit

dans la Constitution, ça !

 

— Et c’est pourtant

une question de constitution,

dit la muse qui s’amuse.

Je te conseille d’aller consulter

un rabibocheur de constitution.

J’en connais un de très bon.

Il habite à Vienzy.

Il s’appelle Le Grand Poète.

Il possède la science

dont tu as besoin.

Paye-le bien

et tu auras du talent. »

 

Qu’à cela ne tienne !

se dit le petit poète municipal.

Si ce Grand Poète

peut rabibocher ma constitution,

je serai publié

et alors j’emmerderai tout le monde.

 

Et voilà notre petit poète municipal

en route pour Vienzy.

Il sonne et Le Grand Poète ouvre.

 

« Bonjour monsieur,

dit le petit poète municipal,

je viens de la part de ma muse pour…

 

— Je vois ça, dit Le Grand Poète.

J’ai l’habitude.

Asseyez-vous là et attendez. »

 

Le petit poète municipal attend.

Il attend toujours.

Il se demande même

si Le Grand Poète

habite toujours là

et à la fin,

car il en faut une,

il revient chez lui

à côté du château de Pallas.

 

Comme on est en France,

Le Grand Poète est en train de baiser

avec la muse du petit poète municipal

qui s’insurge :

 

« Ah ! Merde alors !

Vous couchez avec ma muse

quand je ne suis pas là

pour écrire des poèmes

que personne ne veut publier !

Je comprends maintenant pourquoi ! »

 

Et le petit poète municipal

tue Le Grand Poète

qui d’ailleurs ne demande pas mieux

que de quitter ce monde

où il n’a plus rien à faire

que de coucher avec les muses

des autres

rien que pour les emmerder.

 

« Tu n’es pas bien malin !

dit la muse.

Tu as tué celui

qui rabibochait.

Qui rabibochera maintenant ?

 

— On ne rabibochera plus !

C’est fini de rabibocher !

Maintenant on me publie

ou je recommence ! »

lança le petit poète municipal.

 

Le Grand Poète eut tellement peur

qu’il ressuscita

et coucha avec Angèle

pour lui faire un enfant

digne de la Constitution.

Ce qui fut du goût de tout le monde.

 

Morale :

Ce n’est pas parce qu’on a

la bouche en cœur

et un cul de poule

qu’on est taillé

pour rabibocher

les bibliothécaires.

Pour ça,

demandez à ces dames,

il faut être bien constitué.

 

*

Vous allez rire

mais il était une fois

un professeur qui professait

faute de savoir faire autre chose

des dix doigts que la nature

lui avait donnés à sa naissance

 

Car le professeur Okon était né

 

Tout le monde naît

Tout le monde sait ça

mais tout le monde ne naît pas

professeur

 

Il y en a même qui naissent nez

ce qui est un bon début

 

Le professeur Okon alla

à l’école toute sa vie

mais il ne mourut pas à l’école

car il prit sa retraite

pour ne pas mourir bêtement

 

On parle de lui

maintenant qu’il est mort

car s’il était encore vivant

c’est lui qui parlerait de lui

 

Le professeur Okon écrivait

Mais attention il n’écrivait pas

comme tout le monde écrit

Il écrivait de la Poésie

de la poésie avec un grand P

et un petit e à la fin

 

Qu’est-ce que c’est la poésie

une fois qu’on a lu la Poésie

que le professeur Okon écrivit

Pourquoi écrivit-il de la Poésie

et pas autre chose on ne sait pas

Et on ne sait pas non plus

ce que c’est la Poésie

ni la poésie d’ailleurs

une fois qu’on a lu la Poésie

qu’écrivit on ne sait pas pourquoi

celui qui se faisait appeler Okon

faute d’avoir pu naître autrement

 

Quand il prit sa retraite

il écrivit encore plus de Poésie

Il en écrivit tellement

que plus personne ne se demanda

ce que la Poésie pouvait bien être

si ce n’était pas seulement de la poésie

 

Du coup, à l’âge de plus de soixante ans

le professeur Okon s’énerva

et envoya des lettres critiques

au recteur de la mosquée

qui avait lui aussi pris sa retraite

pour écrire encore plus de poésie

ou de Poésie on ne sait pas

 

Ils finirent par se rencontrer

D’abord ils se regardèrent

et quand ils virent qu’ils écrivaient la même chose

mais de manière si différente

qu’ils s’y trompaient eux-mêmes

ils se saluèrent sans cesser d’échanger

les livres qu’ils avaient publiés

et les manuscrits qu’ils se promettaient

de publier sans demander à personne

si cela faisait plaisir à quelqu’un

 

Ils allaient à la mosquée

et aussi dans le jardin du professeur Okon

qui en avait un ce qui tombait bien

car le recteur de la mosquée

avait besoin d’un jardin

 

Mais le professeur Okon

n’avait pas besoin d’une mosquée

ce qui embêtait le recteur

car il n’avait pas de jardin

pour faire la même chose

mais dans un autre sens

 

Ils en vinrent alors aux mains

et s’entretuèrent joyeusement

avant d’avoir pleinement goûté

aux plaisirs de la retraite

 

On les enterra chacun de leur côté

et on oublia qu’ils avaient écrit

pour éclairer la lanterne

de ceux qui voyagent dans le noir

 

Il ne fut alors plus jamais question

de Poésie ni de Mosquée

pas plus que de mosquée ni de poésie

 

Et d’autres se mirent à écrire

sans même savoir que s’ils écrivaient

c’était parce que c’est dans l’ordre des choses

et que cela n’a rien à voir

avec les professeurs ni les recteurs

mais avec quelque chose de plus profond

qui finira par se savoir

quand les poules auront des dents

 

*

Qu’il est doux,

qu’il est agréable

et combien c’est facile

de ne penser qu’à soi !

 

Voilà ce qui m’est venu à l’esprit

tandis que je profitais

d’un soleil prometteur

sous les arbres de mon jardin.

 

Je ne vous ai pas parlé de mon jardin.

 

Je l’ai acheté.

 

J’ai taillé ici et là,

planté comme j’ai pu

et j’ai même imaginé l’allée

que vous foulez de vos petits pieds

maintenant

que j’ai un jardin.

 

Vous ne veniez pas

quand je n’en avais point.

 

Il a fallu que j’en eusse un

pour que vous vinssiez.

 

Et que faisons-nous maintenant

que vous êtes venue ?

 

Nous nous baisons tendrement le bec

sous le regard de la voisine

qui justement hier

me parlait d’amour.

 

Et comment ça arrive…

Et comment on le fait…

Et comment il s’achève…

Et ce qu’on en souffre…

 

J’en suis resté à cette souffrance.

Je ne vous aime pas.

Je ne pense qu’à moi.

Et je suis certain

que vous ne pensez qu’à vous.

 

Mais nous unirons nos revenus.

Nous planifierons notre avenir.

Nous irons même en vacances

quand ce sera les vacances.

 

Comme il est doux, agréable et facile

de ne penser qu’à soi

dans ce pays doucement usé

sur le papier de verre de l’amour.

 

*

Cette année,

sous le dictat national socialo-droitiste,

je ne prends pas de vacances.

Je vais bosser tout le temps.

Je vais tout faire

pour ne rien faire.

 

En France,

on se suicide bien,

on déprime encore mieux

et l’avenir ne promet rien d’universel.

 

C’est beaucoup.

Tellement que je me couche.

Je me couche là,

comme un chien,

à deux pas de la niche

dont je possède la clé.

 

Un ancien ministre de la Culture

veut enculer l’actuel premier ministre.

Et l’actuel premier ministre

encule on se demande qui.

Des fantômes venus du passé

républicain.

Il est déconnecté,

ne l’ayant sans doute jamais été.

 

Été.

J’y pense.

À poil sur le sable.

J’ai connu ça.

Mais cette année,

je ne pars pas,

je reste.

 

Et je me demande

ce que je vais bien pouvoir faire

de tant de liberté.

 

Je parlerai

d’inégalités et de haines

en ménageant l’expression,

car si je suis libre de vacances,

je ne le suis pas d’opinion.

 

Il va falloir que je m’invente une liberté.

Et que je m’efforce d’y croire.

Mais qui me croira si je mens ?

 

Où trouver le ton de la sincérité

si je hais certains de mes frères en république ?

Je ne serais jamais poète,

dit le poète.

 

*

Ah ! l’amour a des faillites

que l’argent ne guérit pas.

J’en veux pour preuve

une récente affaire

qui me coûta presque la vie.

 

Promis à un bel avenir

par vocation familiale,

je succombai au doux regard

d’une créature tellement plus belle

que je ne suis intelligent.

 

Nous partîmes.

Fenêtres à grande vitesse

des paysages de France.

Nous mîmes à profit les tunnels

pour nous laisser aller

à exprimer tout ce que nous savions

de l’amour en fuite.

 

Car nous fuyions.

Comme il était question

de parcourir 10000 kilomètres

avant de revenir au foyer

qui nous était assigné,

nous tournâmes en rond,

nous zigzaguâmes,

nous croisâmes nos chemins de fer,

nous revînmes sur nos pas

tant de fois qu’à la fin

nous fatiguâmes.

 

Nous en étions à 5000

et des poussières.

Et je ne compte pas les tunnels

qui m’épuisèrent.

Je ne savais pas à quel point

un tunnel ressemble à un tunnel.

J’en conçus des rêves inavouables.

 

Bref, nous descendîmes du train.

Nous empruntâmes le quai obligatoire

et hélâmes un taxi qui nous mena

aux eaux.

 

« Mais que veux-tu faire dans un zoo ? »

me demanda-t-elle.

« Je n’ai pas dit zoo, j’ai dit eaux !

— Je t’assure que tu as dit zoo !

— Mais je sais tout de même ce que je dis !

— Pas toujours, mon ami ! Pas toujours. »

 

Nous arrivâmes aux eaux.

« Tu vois bien que ce n’est pas un zoo !

— En effet, ma mie.

Si c’en eût été un,

on t’aurait trouvé une cage. »

Et je la noyais dans les eaux,

car il y en avait plusieurs.

Je n’en demandais pas tant.

 

*

Fallait-il que je rencontrasse

un fou bâti comme un Hercule

sur le chemin du retour ?

 

D’où revenais-je ?

Mais d’où voulez-vous

que je revinsse ?

 

Je revenais donc

quand cet importun

m’interpela de sa voix haute.

Et savez-vous pourquoi ?

J’avais piétiné son pied droit.

Croyez-vous que je le fis exprès ?

 

Je revenais l’esprit troublé.

Par quoi mais peu importe !

Le nez en l’air j’ai piétiné

ce qui ne ressemblait pas

à un pied.

 

L’Hercule poussa un cri.

Et je lui demandai pourquoi

il se mêlait ainsi de mes affaires.

 

Sur le coup, il se calma.

Il sembla même oublier la douleur.

J’en profitai pour argumenter,

car j’avais l’esprit encore troublé,

revenant.

 

Puis il sembla souffrir de nouveau

et ne me laissa plus parler.

En venir aux mains

avec un pareil colosse

n’était pas une bonne idée.

Fuir dans ce jardin

aux allées enlacées

n’en était pas une meilleure.

J’étais condamné à m’expliquer.

Or, j’avais l’esprit troublé

car je revenais.

 

« Mais enfin, monsieur !

cria-t-il comme je l’écoutais.

D’où revenez-vous donc ? »

Si vous voulez le savoir,

demandez-le-lui.

 

 

*

Parler pour ne rien dire

me repose.

Sous la charmille

je vous aime.

 

Vous offrir une fleur

arrachée

coupée

condamnée

me met les nerfs à bout.

 

Prenons plutôt ce chemin.

Et tenons-nous par la main.

Sans chemin, pas de main.

Et sans main, je me sens

perdu au milieu de rien.

 

Il va faire nuit.

Il pleut.

Je vous reconnais.

C’était il y a longtemps.

Nous nous aimions.

 

Parlons plutôt.

Cela fera passer le temps.

La maison n’est pas loin.

La vôtre je ne sais pas.

 

Comme vos pieds sont boueux !

On ne les reconnaît plus.

Déchaussez donc ce masque

et revenez vous éblouir.

 

Parler c’est ne rien dire.

Il n’y a pas d’autre façon de s’aimer.

Les promeneurs bavards

ne s’éloignent pas.

On les retrouve toujours.

 

*

Si la poésie n’était pas facile

elle serait difficile.

Et si elle était difficile

je ne serais pas poète.

 

Il faut que j’existe à peine.

Vous me voyez à la fenêtre

poursuivant du regard

des papillons coureurs

d’autres courants d’air.

Et vous vous dites c’est facile.

Heureusement pour moi !

 

Une fois, mais seulement une fois,

j’ai eu du mal.

Comme c’était difficile !

Et vous n’étiez pas là.

Je n’existais plus

et les papillons étaient des chenilles.

Vous êtes cette écorce

qu’elles gravissent lentement

pour atteindre les feuilles.

 

Et puis la mort.

La chenille devient nymphe.

Je ne vous vois plus à la fenêtre.

Cela ne me fait ni mal ni bien.

Et j’écris ce que je veux,

pas ce que vous voulez.

 

Vivrons-nous bien vieux comme ça ?

Si les choses recommençaient,

mais elles n’aiment pas la poésie

comme je vous aime.

 

Et c’est facile heureusement.

Sinon j’écrirais autre chose.

Qui sait ce qu’on écrit

quand on n’écrit plus facilement ?

 

Un deux trois je suis un poète.

Quatre cinq six je vous aime encore.

Six sept huit qui vient après moi

quand le papillon a fini de pondre ?

 

*

Ah ! le nombre de fois qu’il était !

Et bien sûr je n’étais pas là.

On me l’a raconté.

Je suis en retard.

Mais ne m’attendez pas.

On verra bien.

Ah ! ça oui on verra !

Et je ne serais pas là.

Mais vous y serez.

On vous écoutera.

Vous serez bavarde.

Et on saura tout,

même ce que je n’ai pas été.

J’avoue que ça m’ennuie

d’être votre personnage de remplacement.

Ne m’appelez plus Illico !

Je déteste ce sobriquet.

Croyez-vous que je le mérite ?

Nous avons tellement vécu ensemble !

Et vous ne savez plus quoi dire

pour vous faire remarquer.

Illico par-ci ! Illico par-là !

Et ils vous écoutent.

Ils sont sous le charme.

Comme ce temps

qui a été le mien

est long quand vous en parlez !

Vous m’avez même donné un enfant.

Et vous l’avez appelé Poésie.

Avec qui la marierez-vous ?

Il y aura longtemps que je serais mort

quand ça arrivera.

 

Et bien ça arrive.

Puisque vous le dites.

Il était une fois Illico.

Il avait un enfant.

Et l’enfant s’est marié

au lieu d’être violé

par les uns et les autres.

 

Ça ne donne rien le mariage.

Regardez ce que nous sommes devenus.

Je suis mort et enterré

et vous racontez des histoires

à ceux qui aiment la poésie

et qui n’ont jamais violé personne.

 

*

Hier, me promenant,

je suis allé à la mairie

pour faire pipi.

Car les pissotières

de la mairie

sont sur mon chemin.

 

Et qui je rencontre ?

Mais Sal O’Par !

Secouant sa petite main,

il est radieux,

non pas grâce au plaisir

qu’il en tire

mais parce qu’il vient de recevoir

sa médaille.

 

Il ne l’a pas sur lui

mais si je veux la voir

il m’invite chez lui.

 

On entre chez lui.

La médaille est dans son écrin

et l’écrin est posé

sur la table de la salle à manger

qui sert de salon.

 

Pendant que Sal O’Par

prépare le pastis,

je me laisse envoûter

par les doux reflets

de la médaille que l’État,

et peut-être même la Nation,

accrochent sur le sein

de ce vieux salopard.

 

Même son pastis est sous dosé…

Dehors, le soleil brille

comme il n’a jamais brillé.

Je devrais être fier

de connaître un héros

du service rendu

mais je suis fier d’autre chose.

Je ne peux pas être fier

de tout ce qui m’arrive

et surtout de ce que je n’ai pas souhaité.

 

*

Ce n’était qu’une petite méchanceté.

Je n’ai jamais fait plus.

Comme on tue une mouche

sur la vitre, pas plus.

Voulez-vous que je nettoie

ce carreau que je n’ai pas brisé ?

 

On me regarde de travers.

On entend même les mouches voler.

J’aime tuer les mouches

sur les carreaux de l’existence.

Et je sors mon mouchoir

si ça vous fait pleurer.

 

*

La piétaille a besoin de s’élever.

Elle ne s’enfonce jamais par plaisir.

Quand on naît

au rez-de-chaussée,

l’escalier

prend toute la place.

 

Moi je suis né dans un grenier.

C’est le toit

qui prend toute la place.

Et tous les jours je pense

à la différence

entre l’escalier

et le toit.

On me prend pour un fou !

 

Je monte l’escalier

qui ne m’a jamais obsédé

et je le descends

pour aller dans la rue

que je connais comme ma poche.

 

Raison et moi

on a grandi ensemble,

lui au rez-de-chaussée

et moi au grenier.

On a partagé la même rue

et salué ceux des étages

sans jamais manquer

à cette politesse.

 

Mais Raison veut monter

alors qu’il ne peut pas.

C’est plus fort que lui,

il ne montera jamais.

Moi je descends

et je monte

et les gens,

tous les gens,

pensent que je suis fou

d’habiter dans un grenier

avec seulement un toit

au-dessus de moi-même.

 

Et pendant que Raison

rêve de monter dans les étages,

moi je pense à me promener

sur le toit.

C’est toute la différence

entre lui et moi.

Nous n’avons pas le même rêve.

 

Peut-être que Raison,

avec un peu de chance,

ou autre chose,

parviendra-t-il à monter.

Je le lui souhaite.

Mais me souhaite-t-il

d’arriver à monter sur le toit

qui est si près de moi ?

J’en doute.

 

Et je doute toute la journée.

Je passe beaucoup de temps à douter.

Car la question n’est pas

(vous vous en doutez)

de trouver le moyen

de monter sur le toit,

mais de savoir

ce qui j’y ferai.

 

Raison sait ce qu’il fera

au premier,

au deuxième

et qui sait au troisième,

mais moi,

pauvre fou,

qui me dira

ce qui se fait

là-haut,

si haut,

tellement haut que j’y suis presque !

 

*

Qu’est-ce qu’on a ri !

Mais qu’est-ce qu’on a ri !

On a tellement ri

qu’on s’est pissé dessus !

Il faut dire qu’on avait bu !

Mais qu’est-ce qu’on avait bu ?

De tout ce qui se trouvait dans les verres.

Et qu’est-ce qu’il y avait comme verres !

On s’était mis dans la tête de les boire.

Et qu’est-ce qu’on s’est mis ?

Je viens de vous le dire…

Ensuite on a vomi.

Qu’est-ce qu’on a vomi !

Mais qu’est-ce qu’on a vomi ?

Les tripes à la mode de Bayonne,

les choux à la crème,

les noyaux d’olives,

le gras de la viande qui était grasse.

Mais qu’est-ce qu’elle était grasse la viande !

Ne me demandez pas pourquoi.

Elle était grasse et donnait tellement soif

qu’on s’est mis dans la tête de boire

et comme il y avait beaucoup de verres

et que les verres étaient remplis,

on s’est mis dans la tête de les vider.

Et croyez-vous que cela calma notre soif ?

Pas du tout !

La viande était toujours aussi grasse !

Et ça nous a fait rire !

Mais ça nous a fait tellement rire

qu’on ne savait plus pourquoi

les verres étaient vides.

Alors on les a remplis.

Et comme on avait beaucoup bu,

ils se remplissaient mal.

Il y en avait partout

et avec le vomi,

ça faisait beaucoup.

Ça ne faisait pas rire tout le monde.

Il y en a que ça dégoûtait.

Mais qu’est-ce qu’ils étaient dégoûtés !

Ils étaient tellement dégoûtés

que ça nous faisait rire !

Ce n’est pas marrant de rire

de ceux qui sont dégoûtés

par quelque chose de dégoûtant,

mais que voulez-vous,

nous,

ça nous faisait rire.

 

À la fin,

parce qu’il y a une fin,

on est parti.

On avait bu !

Mais qu’est-ce qu’on avait bu

pour rire autant ?

On était tellement gris

qu’on n’arrivait même pas

à se poser la question.

Et il y en a qui se sont mis à pleurer.

On a continué de boire

mais on riait moins

et finalement

on n’a plus ri du tout

et on est allé se coucher.

Vous n’avez pas sommeil, vous ?

 

*

À l’époque, je pratiquais des sports.

Je fréquentais de gros cerveaux.

Qu’est-ce que ça réfléchissait !

Mais j’étais toujours le dernier.

Il m’est même arrivé

d’arriver le lendemain.

 

Je n’ai pas pu empêcher que ça arrive.

Mon cerveau ne réfléchissait pas assez

avant de lancer tout mon corps

à la poursuite de la performance.

 

J’avais une excuse : j’étais jeune.

Mais enfin, tout jeune que j’étais,

il y avait plus jeune que moi

et certains de ces jeunes

arrivaient les premiers.

 

Je me posais des questions.

Mais sans les poser aux autres.

On ne sait jamais ce qu’ils pensent.

 

Et j’avais beau me nourrir de viande rouge

et de foie desséché à usage sportif,

quand j’arrivais il faisait jour

mais j’avais traversé la nuit.

 

Alors je me suis dit

que mon cerveau

avait des défauts.

 

C’est dur à cet âge

de se dire de pareilles choses.

Mais il fallait bien que j’arrête

de me ridiculiser

aux yeux de mes contemporains.

 

Je me suis mis à écrire.

Du coup, je n’ai plus eu l’impérieux besoin

de boire le sang des animaux

que je n’avais pas tués.

J’ai tué des animaux

dont le sang ne laissait pas de traces.

 

Et bien je vais vous dire :

ça m’a plu !

 

J’avais le cerveau toujours aussi petit

mais comme je faisais un usage casanier

des deux jambes que j’ai sous moi,

j’ai appris à courir plus vite que mon ombre.

 

Et qui je rencontre tandis que je courais

et que mon ombre peinait derrière moi ?

L’homme que je voulais devenir !

 

Je le baise, je l’étreins, je le nomme

et voilà qu’il se met à en faire autant.

Comme il me ressemblait beaucoup,

j’imaginais que son cerveau

n’avait pas d’autre ambition

que de conseiller à son propriétaire

de ne rien faire qui eût heurté

ce qu’on peut appeler de l’orgueil

sans se tromper de beaucoup.

 

Nous arrivâmes en même temps.

Et c’était bon d’arriver.

Jamais je n’étais arrivé

dans d’aussi bonnes conditions.

Je l’invitais à ma table,

ce que je n’avais jamais osé faire

car je craignais un refus.

Et il refusa en effet.

 

Je ne sais pas ce qu’il mangeait,

ni où il le mangeait,

mais enfin !

ne se nourrissait-il pas

de la même nourriture que moi ?

J’étais en droit de ne pas le penser.

Je l’écrivis.

Et il disparut comme il était venu.

 

Mon ombre me dépassa alors.

Je courus derrière elle

mais elle me distança.

Elle disparut elle aussi

et je sortis

pour revoir mes vieux amis.

Ils couraient.

Ils se poursuivaient même !

Je m’assis dans les tribunes

et me mis à applaudir.

J’applaudissais tellement bien

qu’on s’est mis à m’imiter.

Alors j’ai ri

et tout le monde a ri.

J’ai pissé sur le gazon

et bientôt le stade

ne fut plus qu’un lac d’urine.

Alors je me suis mis à chier

et la merde des autres s’est lancée

à la conquête de je ne savais quelle Amérique !

Et comme mon cerveau était petit,

je me suis retrouvé seul

dans ma yole d’acajou,

sans voile, sans vent, sans bruit.

Mais c’est surtout ce silence

qui a fini par me détruire.

Je ne faisais plus rien.

Et je grandissais.

Mon cerveau ne grandissait pas.

Cet océan de merde grandissait.

Mon désespoir grandissait.

Tout grandissait

sauf mon cerveau.

 

Il devint si petit

par rapport à tout ce qui avait grandi

que je n’en voyais plus la couleur.

Et c’est cette couleur qui me manquait

et elle a fini par me détruire.

 

Voilà.

Je vous le dis comme je le pense.

C’est terrible la vie.

Elle me manque aussi.

Mais quand je ne serai plus là,

que deviendra mon cerveau ?

Je n’ai pas résolu ce mystère

et je me suis remis au sport

pour oublier.

 

*

Ne cueillez jamais une fleur

si personne n’en veut.

C’est le conseil que je vous donne.

Et je sais de quoi je parle.

 

J’avais toujours cueilli des fleurs

pour les donner à quelqu’un

qui en voulait.

 

Tout allait comme sur des roulettes.

Je cueillais,

je donnais,

on me disait quelque chose

pour m’encourager

et je recommençais.

 

J’ai fait ça pendant des années

et jamais je n’ai eu à me plaindre

ni des uns, ni des autres

et surtout pas des fleurs.

 

Mais la vie est un enfer.

Je le savais avant de me brûler

mais je ne me brûlais pas.

Il a fallu que je me brûle

pour mesurer l’importance

de ce que l’autre pense des fleurs.

Et c’est arrivé :

mon bouquet fut jeté sur le paillasson.

 

Pourquoi ? Je n’en sais rien.

Et d’ailleurs si je le savais,

je ne le dirais pas.

Vous n’êtes pas mon confident,

ou ma confidente,

qui sait ce que vous êtes ?

Personne sans doute

tellement je me sens seul.

 

Je me suis baissé

pour ramasser

le bouquet décomposé.

Je ne l’ai pas recomposé.

À quoi bon ?

Je l’ai serré contre moi

et je suis parti ailleurs.

Voilà comment je l’ai quitté.

Je suis arrivé ailleurs

et j’ai recommencé.

 

Je ne sais pas ce qui m’arrivera demain.

Personne ne sait ce genre de chose.

Mais je m’applique.

Je coupe les fleurs pour les offrir.

Et je ne suis plus naïf

au point de croire

qu’il ne m’arrivera jamais

de les ramasser sur le paillasson.

 

*

Nous ne sommes pas faits pour penser.

Nous avons le pouvoir de réfléchir,

ce n’est déjà pas si mal.

 

Je traverse les vitrines.

Je caresse des objets.

Je travaille à les posséder.

Et je lègue mon infortune.

 

Quoi de plus triste qu’un homme ?

Et quoi de plus semblable ?

Je vis dans mon appartement.

Je me nourris des autres.

 

« Bonjour monsieur Alixte

ou monsieur Renaud

ou qui que vous soyez !

Vous me devez de l’argent… »

 

Le bonhomme s’assoit.

Il a bonne mine.

Il examine mes meubles,

ouvre un livre,

s’étonne de retrouver sur le mur

une image qu’il a déjà vue

quelque part.

« Mais où ? »

 

Comme si je le savais !

Il faut que je réfléchisse.

J’ai des problèmes.

Et personne ne m’attend

dans la rue.

 

Vous connaissez quelqu’un

dans la rue, vous ?

 

J’ai 24 heures pour

y réfléchir. Et je

descends pour me

rendre compte

de la difficulté.

 

On me connaît.

Pas tout le monde.

Et tous ceux qui me connaissent

habitent quelque part.

Pas dans la rue.

 

Je cherche longtemps.

La nuit tombe.

Je suis dehors.

Je peux partir.

 

Mais avec qui ?

Part-on tout seul ?

Le bagage de ma pensée

ne pèse pas lourd.

Mon portefeuille non plus.

 

Suis-je arrivé ?

Ma porte s’est-elle refermée ?

Que pense-t-on de moi

maintenant ?

 

Je réfléchis.

Je n’arrête pas de réfléchir.

Mais rien qui vaille une pensée.

Je me demande pourquoi j’écris.

Pour me plaindre…

Trouver une solution…

Revenir chez moi…

Là où je vis encore

comme la tête du serpent

qu’on a coupée.

 

*

Vous ne devinerez pas

ce qui est arrivé à mon voisin !

Un coup de pioche dans un trésor.

Et j’étais là.

Jamais je n’avais vu tant d’éclat

en un seul instant !

Nous étions sidérés.

Et tandis que je m’approchais,

il reboucha le trou.

Mes mains saisirent le fer

du grillage rouillé.

Je me mordis la langue.

Il me parla des racines

qui envahissaient son jardin.

Elles venaient de chez moi.

Mes sapins l’empêchaient de dormir.

Il y avait encore de l’or

dans le coin de son œil droit.

 

Je fis venir une pelle mécanique

qui creusa une profonde tranchée

et coupa les racines de mes sapins

qui franchissaient la limite

imposée par le voisinage.

 

Mon voisin me félicita.

Il avait construit un monument

à l’endroit où j’avais vu l’or

le transformer en gardien des lieux.

 

La même pelle mécanique

amoncela cent lourdes pierres

que l’ouvrier cimenta

méticuleusement.

 

Ainsi l’or gisait

sous trois tonnes de pierres.

Je profitais de la tranchée

pour creuser une galerie.

Elle s’effondra sur moi

à la limite du voisinage.

Il avait tout prévu.

Mais qui profitera de cet or ?

 

Qui ? Quel personnage

venu de cet ailleurs

que j’imaginais fort lointain ?

J’installais une caméra.

Je visionnais sans arrêt.

Je ne travaillais plus.

À quoi bon travailler

si on possède un trésor ?

 

Mais j’étais loin de le posséder.

Presque aussi loin

que mon voisin

qui n’était pas revenu sur les lieux.

Cela signifiait-il

que le trésor

n’était plus enfoui

et que le monument

de pierres lourdes

était destiné

à me tromper ?

 

Quelle folie !

J’ai tout fait sauter.

À la dynamite.

Quel souffle !

Le monument a été emporté.

Les pierres ont volé.

Et l’or a fondu…

 

C’est con.

En devenant liquide,

il s’est introduit

dans un trou.

On ne l’a plus revu.

On a encore dynamité,

mais en vain.

Le trou était énorme.

Le bruit effrayait.

Il y avait de la terre

sur les toits

et des cailloux

sur les parasols.

« Arrêtez de vous disputer ! »

disaient les voisins.

 

Ils étaient désespérés.

Ils n’avaient jamais vu ça.

Ni surtout entendu.

Ça en faisait du bruit !

Braoum ! Deux fois par jour.

Et on n’avait pas envie

d’arrêter de creuser,

suivant la faille dans la terre,

reniflant la chaleur de l’or

qui fondait, fondait, fondait !

 

 

*

Je ne vous raconte pas d’histoires.

Si c’est vrai

ce n’est pas une histoire,

c’est la réalité.

 

Ouvrez votre fenêtre.

Qu’est-ce qui est dehors ?

Vous m’accorderez sans problème

que ce qui est dehors

c’est tout ce qui n’est pas dedans.

 

Et pourtant je me projette.

Une bonne partie de ce qui est dedans

sort.

Vous vous plaignez de ne pas la voir ?

C’est que vous avez besoin de ma fenêtre.

Vous ne verrez rien sans ma fenêtre

et même vous ne ferez rien,

ce qui est pire que de ne rien voir.

 

Nous en étions là.

Les uns chez les autres

et les autres en un ailleurs

qu’il fallait imaginer

si on souhaitait y aller.

Mais tout le monde

n’était pas convaincu.

Alors je sautai par la fenêtre.

On me vit sauter

et même m’écraser

dans le dur gazon

que je venais de tondre.

On me vit saigner.

On eu même l’impression

de m’avoir entendu craquer.

Le fait est que j’avais mal.

Mais pas un mal ordinaire

qui fait mal et qu’on calme

avec une cuillère de sirop.

Ça faisait tellement mal

que je me suis demandé

si je ne ferais pas mieux de crier.

Mais à qui poser la question ?

Et avec quoi ?

Ma bouche était vingt centimètres

en dessous du niveau

que tout le monde foulait

autour de moi.

 

Il y a des jours de grisaille

où je ne sais plus ce que je veux

ni ce que je fais.

Et il a fallu que je souffre beaucoup

en dehors de moi-même

pour qu’on me rende visite

et qu’on s’inquiète de mon avenir.

 

Mais peut-on tous les jours

sauter par la fenêtre

pour se retrouver dehors

avec les autres ?

 

*

 

Walter Mambot est un ami.

Je vous interdis de parler de lui devant moi.

Je sais trop bien

ce que vous avez envie d’en dire.

Et je ne le supporterais pas.

Je vous ficherais dehors

sans ménager la vitesse d’exécution.

Pour l’instant, nous prenons l’apéro

et il n’est pas question de Walter Mambot.

Vous avez de la chance.

Je suis dans un bon jour.

Le nom de Walter Mambot

ne m’est pas venu à la bouche.

Je sais trop bien ce que vous en feriez.

Je vous connais depuis si longtemps.

Vous souvenez-vous de Roger Gérot ?

Nous n’en avons jamais dit du bien.

Mais on est d’accord là-dessus.

Et bien Roger Gérot n’est plus de ce monde.

Et vous savez pourquoi ?

— … ?

— Il l’a quitté !

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Je vois que ma petite plaisanterie

est tombée dans l’eau de votre mélancolie.

Que puis-je faire pour vous ?

Un deuxième vers vous grisera.

Il ne me fera pas de bien non plus.

Parlons plutôt de Pierre Piérot.

Un chic type.

Il fumait la pipe.

Et vous savez pourquoi il ne la fume plus ?

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Je vois que ma petite plaisanterie

a soulevé un coin de votre paupière gauche.

Ce qui me console un peu

de vous avoir invitée sans ce cher Gonzalo.

Mais comment aurais-je pu l’inviter ?

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Je ne sais pas ce qui m’arrive ce soir.

Je me sens presque aussi triste que vous.

 

*

On ne rit pas tous les jours.

On ne rit pas plus que ça.

Je me demande si je ris quand je ris.

Ce n’est pas le bon cœur qui me manque.

Et puis les gens ont quelquefois des têtes rigolotes.

Ça n’arrive pas tous les jours.

Et quand ça arrive, on rit.

On ne rit pas souvent.

Ça dépend des jours.

 

Rire peu coûter cher.

Je ne riais pas et pourtant

je me suis fait engueuler.

« Pourquoi riez-vous ?

Ça vous fait rire peut-être ?

Qu’est-ce que vous penseriez de moi si je riais ? »

 

Je n’en menais pas large.

J’avais ri, certes, mais de bon cœur.

La mort me fait rire.

Surtout quand le mort tire la langue.

Je ne sais pas pourquoi il la tirait.

Il doit y avoir une explication à cela.

Mais maintenant que je ne peux plus rire

je ne vais certes pas me renseigner

sur ce phénomène risible

mais pas pour tout le monde.

 

« Rit-on devant la douleur ?

Se moque-t-on de ce qui est arrivé

parce que c’est arrivé de cette façon ?

Vous feriez mieux de vous en aller.

On vous téléphonera. »

 

J’ai attendu devant le téléphone.

Ne me prenez pas pour un imbécile.

Je savais bien que personne ne m’appellerait.

Je ne suis pas fou non plus.

Mais je me trouvais amusant comme ça,

le nez sur le téléphone qui ne sonnait pas.

Il ne sonne jamais.

Et je ne suis pas le premier à en rire.

 

*

J’ai rêvé qu’on me tirait dessus.

C’est à cause de la télé.

En plus il faisait nuit

Et comme je n’ai pas payé ma facture

D’électricité,

Il faisait nuit noire.

 

J’étais seul

Et troué.

 

Heureusement que j’étais seul,

Sinon les morts me serviraient

De tapis de jeu,

De bac de sable.

De piscine cinq étoiles,

De rêve de paradis

Terrestre.

 

Le téléphone a sonné.

Il était trop tard.

« Bonjour monsieur,

C’est la police.

Si vous n’êtes pas mort,

Raccrochez le téléphone. »

 

*

« Mon voisin parle arabe

Avec les filles

Qui ne le parlent pas.

Je le sais.

Ce sont les miennes.

À ce train-là, monsieur,

Elles finiront par le parler.

Et que m’arrivera-t-il alors ?

Je ne vous demande pas

Ce qui leur arrivera.

Je vous parle de moi.

De ma peur d’être moi.

Je ne suis pas doué pour les langues. »

 

*

Une flaque de sang.

Et pas un nuage.

La nuit est transparente

Comme un verset du Coran.

 

Je m’en vais faire la fête

Pour avoir l’air d’être plus cultivé

Que les autres.

 

Et sur qui je tombe ?

 

*

« Ici tout est garanti par le gouvernement,

Nous dit le guide sous la Tour.

Vous pouvez nous faire confiance.

On est pas comme les Américains

Qui élisent n’importe qui.

Nous on sait ce qu’on fait.

Et puis on est tous des frères.

La preuve, maintenant on aime les pédés.

Vive l’égalité dans la balance !

Sinon ya plus d’liberté !

Donc vous pouvez monter.

Et même tout acheter,

Mais sans rien emporter.

Ce qui est à nous est à nous !

Emportez donc des souvenirs.

Des jolies tours façon cucul.

De la neige en boul’ de cristal.

Tout est garanti par le Président !

Il nous l’a dit et on le croit.

D’ailleurs on s’en va à la guerre

Sans y aller. Faut le faire, hein ?

Et ben on le fait.

Et en avion et en bateau.

On sait tuer s’il le faut.

On ne sait pas pourquoi il le faut,

Mais il le faut, un point c’est tout !

Maintenant descendez de la Tour.

N’oubliez pas le guide. Merci !

Et laissez-vous guider par la police.

Ce sont des gens très cultivés

Quand ils ne font pas le poireau.

N’oubliez pas nos petit’s femmes.

Et nos poulbots qui sont si beaux

Dans leurs superbes oripeaux.

Et pensez à nos fonctionnaires,

Si mal payés malgré l’turbin.

Ah ! vous êtes tell’ment aimables

Que je vous fais une p’tite conduite

Jusqu’au palais de l’Élysée.

C’est là qu’on vote et qu’on s’tripote.

On est de bonn’ constitution.

Suivez le guide et fermez-la !

Sinon on vous coupe internet ! »

 

*

Le petit Papa Noël

Etait descendu sur la Terre

Pour apporter des joujoux socialistes

Aux patrons du Front national.

 

Vous imaginez comme c’était un grand jour !

 

Il était tellement grand

Qu’on n’en voyait plus la fin.

 

Alors on s’est tous enculé.

Et celui qui ne voulait pas enculer

Ni se faire enculer

Etait traité comme on doit traiter

Les indésirables.

 

On était tellement d’enculés

Qu’on ne faisait plus la distinction

Entre un pédé

Et un homme normal.

 

On a le sens de l’égalité.

 

Le petit Papa Noël

Est venu en traineau.

Il traînait plein de cadeaux socialistes

En rassurant tout ce monde qui s’enculait :

« Ya plus de différence.

On est tous des frères.

Alors il normal

Que les socialistes fassent des cadeaux

Aux patrons du Front national.

Et ceci sans exiger que ce Front

Soit remplacé par un Cul.

Le parti socialiste n’exige rien,

Mais si jamais vous n’apportez pas la preuve

Que vous êtes un enculé

Qui sait enculer,

Alors vous serez envoyé en Syrie

Pour lutter à pied dans le désert

Et sans rien à boire

Si vous rouspétez

Pendant le voyage.

J’ai apporté le pinard

Pour vous le prouver ! »

 

Ainsi parla papa Noël.

 

Personnellement,

J’adore enculer ma femme,

Mais l’idée de me la faire mettre

N’arrive pas à entrer

Dans ce trou.

 

Je suis donc allé place de la République

Avant que les gens courageux ne la quittent

A cause d’un claquement de doigt

Qui ressemblera à un vrai coup de feu.

(Je sais : là, je suis obscur,

Mais l’état d’urgence

M’interdit d’en dire plus

Sous peine d’être enculé d’office

Par le doigt de Manuel Valls

Qui l’a trempé dans le vinaigre

Comme on a fait à son petit Jésus…)

 

Petit papa Noël était là.

Il m’attendait.

Il avait même un sucre d’orge

Et me l’a fait sucer.

C’est toujours comme ça que ça commence.

 

Après avoir longuement sucé

Le sucre d’orge de petit papa Noël,

Je suis monté sur un renne

Qui bandait comme un taureau

A la place du président de la république

Qui avait un autre rendez-vous.

 

« Quelle question veux-tu me poser, Renaud ? »

Me dit le petit papa Noël

En augmentant la taille du renne.

Comme je n’étais pas venu pour ça,

Je me suis mis à bégayer en silence.

Le petit papa Noël augmentait

La taille déjà énorme du renne.

Il fallait que je trouve une question

Compatible avec l’état d’urgence

Sinon je n’irais pas en traîneau

A la guerre.

 

« Tu ne sais pas quoi dire,

Dit enfin petit papa Noël.

Dans les grands moments,

Les Français ne posent pas de questions.

Ils viennent chercher leurs cadeaux sous le sapin,

Chacun le sien et Dieu pour tous.

Mais toi, petit garnement venu d’ailleurs,

Une question te brûle la langue

Et tu as peur de parler arabe.

Je te comprends.

Ce n’est pas le moment. »

 

Le renne était devenu tellement énorme

Qu’il a éclaté.

C’est comme ça qu’on m’a pris

Pour un terroriste.

 

*

La police ment

La police ment

Radio Paris est un roman

 

C’est en tout cas

Ce que chantait

Un Parisien

Dans le métro

 

Mais tout doucement

Mais tout doucement

Car ce n’est pas le moment

 

Quel spectacle en effet

Tous ces trous, ces gravats.

Tout ça pour trois malfrats

Qu’il suffisait d’arrêter

Comme n’importe quels voyous.

 

Car décidément

Car décidément

La polic’ aim’ les poubelles.

 

Forcément…

À force de fréquenter des Turcs…

Et d’insulter les Arméniens.

 

Dans les poubelles de Paris

Et de sa banlieue

On trouve :

Un téléphone,

Une ceinture explosive

Sans détonateur,

Et bientôt des fusils

Et des Irlandais de Vincennes.

 

Ce type qui chantait

Amusait tout le monde,

Mais attention aux délateurs.

C’est la liberté d’expression

Qui dit la vérité.

 

Et la polic’ ment.

Alors forcément

Elle a besoin de poubelles.

 

Soyons les poubelles

De la Nation.

Bien sages sur les trottoirs

En attendant que la police

Y trouve de quoi alimenter

Le discours politique

Et les caisses des marchands d’armes.

 

Car nous avons des marchands d’armes

Nous aussi.

Et plein de bons larbins

Pour remplir les poubelles

Que nous sommes

D’informations mensongères

Et de promesses de vengeance.

 

Hélas pour nous,

Le terrorisme c’est pour nous.

Nous les joyeux fêtards de la culture,

Mais aussi les pauvres sans billets

Offerts par le gouvernement.

Engageons-nous dans la police

Pour ne pas risquer notre peau

Et mériter de la patrie.

 

Entre les mensonges de la religion

Et les impostures parlementaires,

Pas facile d’avoir une idée

De ce qui se passe vraiment.

 

Le gouvernement

Le gouvernement

Nous aime passionnément.

 

On n’arrête pas de se le répéter.

Mais a-t-on vraiment un avenir

Dans la poubelle ?

C’est la question

Que se pose la philosophie

En ce moment.

 

Puisse-t-elle

Faire entendre sa voix,

Même morte, même plus là

Pour donner corps à nos principes.

 

La police ment.

Tout le monde ment.

Radio Paris est dans l’vent.

 

*

Les slips de flics,

C’est dur

Parce qu’ils sont rarement lavés.

 

Les slips de poètes,

C’est mou.

Ça se lave en machine

Ou à la main,

Ça dépend de l’inspiration

Et des compromis.

 

On trouve des slips

Dans toutes les bonnes rues

De la culture.

 

Je ne sais pas

Quels sont les plus recherchés.

Ceux que les flics égarent

Dans le feu de l’action.

Ou ceux que les poètes

Ne quittent pas

De peur d’être jugés.

 

Je ne les ramasse pas

Quand j’en trouve.

Je ne suis pas un amateur de slips.

 

Les slips de flics sont seuls.

On les reconnaît d’abord

A leur solitude

Sur le trottoir.

 

Les slips de poètes,

Il faut les arracher.

Ça se déchire facilement.

 

Il paraît que ça fait mal.

Il semble que le poète,

À force de se chier dessus

Dans les grandes circonstances,

Crée en quelque sorte

Un lien entre son cul

Et le slip.

 

Je ne sais pas si c’est ça,

La poésie,

Mais je n’ai pas vraiment envie

D’y mettre la main.

 

Que le poète garde son slip.

Et que le flic le perde.

C’est tout ce que je souhaite

A cette société de mythomanes.

 

*

Vous n’allez pas me croire,

Mais j’ai rencontré Mahomet.

Pas un Mahomet

Qui coupe le cou

Au mécréant

Et au mauvais payeur.

Un Mahomet

Qui sait lire et écrire

Sans se condamner

A être poète pour les uns

Et flic pour les autres.

 

On était bien ensemble,

Mahomet et moi.

Je lisais le Coran

Et il m’expliquait.

 

J’en avais de la chance !

Tous les musulmans

Ne peuvent pas en dire autant.

 

En plus, ce type

Ne me demandait pas

De grimper tout nu

Au sommet de la Tour Eiffel

Avec un drapeau tricolore

Planté dans le cul.

 

C’était beaucoup plus simple

Que ce patriotisme

Chrétien et blanc.

 

Au fond,

Il ressemblait à Jésus,

Mais sans Église

Pour chausser ses pieds nus.

 

On s’est baladé à Paris

Pour voir du pays.

On a vu les morts,

Les blessés en morceaux,

Les familles détruites à jamais.

 

« Si c’est ça la poésie,

Me dit-il en sourdine

Pour que les flics n’entendent pas,

J’avais raison.

Mais personne ne m’écoute. »

 

Ensuite on est allé voir les femmes.

Il les a trouvées drôlement changées.

Il y avait longtemps

Qu’il ne s’était pas amusé

A compter leurs poils.

 

Ça l’a rendu tout chose.

 

*

Je ne comprends pas la haine.

Je ne comprends pas l’amour.

Ou alors il faut que ce soit

Purement physique.

 

Seulement aux infos,

Ça se complique.

C’est là le défaut

De la politique.

 

Mon voisin est partisan

D’accrocher un drapeau

Aux couleurs de la Nation,

Tout orné des franges dorées

De l’État et du CAC 40.

 

On en a parlé ce matin.

On s’est disputé.

Ma maison n’est pas une ambassade.

Et mon voisin est trop vieux

Pour faire la guerre

A la place des jeunes.

 

Moi non plus

Je n’irai pas à la guerre.

Qu’ils envoient des avions.

Ça nous épargne des vies

Et de belles existences

Garanties par la Constitution.

 

Et puis ça rapporte gros

Au meilleur de la Nation,

Ceux qui ont assez de fric

Pour investir dans l’utile.

 

D’une pierre deux coups,

Cette guerre des autres.

En espérant ne pas être là

Quand les autres y sont…

 

C’est ce que dit mon voisin.

Je crois qu’on va finir

Par couper la poire en deux.

Et puis j’irai voter

Aux prochaines élections.

J’en ai marre d’être anarchiste !

 

*

Moi ça me fait bizarre

De ne pas connaître quelqu’un

Qui a souffert de cette guerre.

Je me sens seul du coup.

Et même je n’ose plus rien dire

De peur d’en dire trop aux flics

Et pas assez aux poètes.

 

En plus il pleut et il fait froid.

Le père Noël ne viendra pas.

 

Je suis si seul dans ma maison !

Paris est si loin de chez moi !

Mes amis sont tous vivants.

Pas un cousin sur la liste

Des morts pour rien

Qui servent à quelque chose.

 

En plus il pleut et il fait froid.

Le père Noël ne viendra pas.

 

On en voit plein à la télé,

Des gens qui souffrent de la guerre.

Des riches, des pauvres et des poètes,

Avec des flics sur les trottoirs

Et des élus dans les poubelles.

 

En plus il pleut et il fait froid.

Le père Noël ne viendra pas.

 

Est-ce bien la réalité, ce bordel ?

Suis-je né pour y croire sans le voir

De mes yeux et le toucher

Pour exercer mon esprit critique ?

 

En plus il pleut et il fait froid.

Le père Noël ne viendra pas.

 

C’est fou ce que la nuit tombe vite

Quand l’hiver approche

Et qu’on n’a plus envie de faire la fête !

 

*

Petit poète a peur de se faire taper sur les doigts ?

Et de perdre la bonne planque dans l’administration ?

De renoncer à tout espoir de reconnaissance ?

Et bien que Petit poète cesse d’écrire des vers.

Il en aura d’autres bien plus voraces

Quand il sera crevé de sa belle mort.

Les poètes meurent comme les généraux,

Dans leur lit avec un drap dessus et un autre dessous.

Il faut bien faire son lit quand on est poète,

Sinon on s’en prend une en plein la gueule

Et on ne s’en remet pas ! C’est mauvais

Pour l’idée qu’on a de soi et qu’on veut

Que les autres se mettent dans la tête !

Petit poète n’écrase pas que ses harpions.

Il a les fesses molles à force de caresses

Et le regard en coin à cause de la peur.

Petit poète ne sortira pas de chez lui.

Il écrira ce que personne ne lira.

Il le regrettera toute sa vie, Petit poète,

De n’avoir pas saisi la chance que la Nation

Lui offrait avec les avantages et les leçons

De l’Histoire en marche vers la fin de tout.

Petit poète est un vrai flic, il tirera

Dans le dos à la première occasion.

Mais pour l’heure, il fait voler les papillons

De l’inutile, de la prudence et du factice.

Petit poète deviendra grand

Quand les poules auront des dents,

Mais il sera toujours vivant

A l’heure de juger les morts.

 

*

Nous allions par les bois et par les champs,

Sautant par-dessus les clôtures,

Cueillant au passage les fruits du printemps

Et nous roulant dans l’herbe avec les fleurs.

Jamais nous n’avions été aussi joyeux.

La guerre était finie, l’ennemi était mort.

Notre culture reprenait le dessus.

J’ai acheté un robot pour écrire à ma place.

Et lui et moi traversions la campagne

Pour nous livrer à l’ivresse du printemps.

J’étais nu, il était métallique,

Informatique, politique, plastique.

Ma foi me voilà tout excité !

Exultai-je en me jetant sur lui.

Ton écran est antireflet,

Donc je ne suis pas gêné par le soleil.

La guerre est derrière nous, ami robot.

Tant pis pour ceux qui sont morts.

La guerre fait le bonheur des vivants

Quand on n’en meurt plus.

Nous étions de joyeux compagnons,

Mon robot acheté en ligne et moi.

Et j’étais vivant, sans une trace

De sang, d’os, de chair, de tripailles.

On aurait dit à me voir si joyeux

Que je ne l’avais pas faite, la guerre.

Et pourtant on ne pouvait pas dire le contraire.

J’avais même la facture du robot pour le prouver.

Alors nous sommes allés à la pêche,

A la chasse et au petit bonheur.

Le jour était sans fin mais la nuit approchait.

On s’est couché l’un contre l’autre

Sous les pommiers en fleurs,

Dans l’herbe vert pomme.

Le soleil ne voulait pas se coucher.

Il savait des choses sur moi

Depuis que la guerre m’avait emporté

Dans un pays que je ne connaissais pas,

Que je ne comprenais pas,

Mais que j’étais capable d’aimer

Si ses habitants me foutaient la paix.

La nuit s’impatientait,

Riant de toutes ses dents.

Et le soleil devenait rouge, puis noir,

Puis il est devenu lune blanche

Et je me suis endormi.

Le robot ne dormait pas.

Il veillait sur moi.

Mais il ne pouvait pas m’empêcher de rêver.

D’ailleurs je ne rêvais plus.

J’en avais follement envie,

Mais l’armée m’avait confisqué

Mes vieux rêves de paix et de bonheur.

Et j’avais du sang sur les mains.

On ne rêve plus dans ces conditions.

On ferme les yeux, on s’endort,

On ne voyage plus, on reste.

Le ciel est descendu sur moi,

Avec tous ses mystères sans solution.

La terre n’a pas bougé sous mon corps.

L’herbe me chatouillait les narines,

Mais je n’avais pas envie de rire.

Mon robot a éteint son écran

Puisque je ne m’en servais pas la nuit,

Du moins par nuit noire,

Car les nuits blanches me guettaient.

Je ne veux pas devenir fou

A cause du gouvernement

Qui est censé me rendre riche.

Je ne veux pas devenir riche

Si la mort m’a rendu fou.

Et voilà que j’attends le matin,

Couché dans la campagne si douce au printemps.

Il peut pleuvoir, je ne me plains pas.

Il peut arrêter de pleuvoir,

Je ne pleurerai pas à la place de la pluie.

Voilà ce que je suis devenu.

Non pas à cause de la guerre

Qui est ce qu’elle est,

Je ne juge pas,

Mais parce que nous l’avons gagnée

Pour pouvoir acheter de sympathiques robots,

Tellement vrais qu’on dirait des vrais.

C’est ce qu’on appelle le bonheur.

On n’en connaît pas d’autre.

Ce n’est pas faute d’avoir cherché.

Mais on ne cherche plus.

On a trouvé et point final.

Voilà à quel point nous en sommes,

J’en suis,

Vous êtes.

Demain matin on peindra des maisons

Sur l’envers de nos tapisseries nationales,

Et des jardins avec des enfants

Et des putes pour les grands.

À moins que le sommeil me tue.

Il me tuera un jour ou l’autre.

Je veux dire une nuit.

A moins que le prospectus dise vrai.

« Nous avons gagné et nous gagnerons toujours !

Nous sommes la lumière de ce monde.

L’ombre a tort et si elle recommence,

Nous aussi on refait tout depuis le début.

Citoyens, jouissez de votre robot.

Ne vous privez pas de ce bonheur ! »

C’est fou comme la publicité

Et les promesses parlementaires

Illuminent nos jours

Mieux que la poésie !

Mais ils n’ont rien pour la nuit.

Pas encore, mais ça viendra.

Tout vient à temps

A qui ne sait rien faire d’autre

Qu’attendre.

Je me demande quand même

Pourquoi j’ai deux trous rouges

A la place du cœur…

 

*

En ces temps de terreur islamiste

Que devient l’acte surréaliste par excellence ?

J’ai posé la question à notre maire.

« Il faut brûler André Breton !

Ou alors qu’il renie la poésie.

Donnons raison à Camus !

Ah ! notre Camus national !

Ne dit-on pas d’un nez

Qu’il est camus

S’il est bien aplati ?

Aplatissons la poésie !

Votons socialiste, gaulliste

Et même pétainiste !

Mais que le nez d’André Breton soit maudit !

Je poserai personnellement

La question au gouvernement !

Et je serai entendu.

Car je ne doute pas

Que l’aplatissement du nez

Sur la face de la République

Réduise tout signe de subversion

A un pet à la face de la poésie.

A-t-on vu poète qui se bouche le nez

Ouvrir en même temps la bouche ?

Que l’homme révolté soit aux cieux

Et qu’il y reste pour montrer l’exemple !

Vive le nez camus !

Vive le vent !

Et vive la France ! »

 

Qu’on se le dise…

 

*

Je suis blanc mais pas propre.

Je ne salue pas le drapeau.

Même en musique.

Les monuments aux morts

Me donnent des boutons.

Qu’est-ce que je fous ici ?

Pourtant je vous aime bien.

On parle la même langue.

On mange les mêmes choses.

Et quand on ouvre le dictionnaire de rimes,

On se rencontre au bout du vers.

 

Il était une fois un mauvais poète.

Je ne veux pas dire par là

Qu’il n’y avait qu’un seul mauvais poète.

Il y en avait des tas.

Mais celui-là me faisait chier.

 

Pensez-vous qu’il me vint à l’esprit

Que j’étais en train de vivre

Une nouvelle fable ?

Pas du tout les amis !

 

Je vivais comme d’habitude,

Ni plus ni moins.

Et j’ignorais même

Que ce type était un poète.

Ça ne se voyait pas sur son visage.

 

Il me dit :

« Il paraît que vous versifiez vous aussi ?

— Je ne l’ai dit à personne !

Je m’étonne

Qu’on vous en ait parlé !

Si quelqu’un m’a trahi,

Qu’il soit maudit à jamais !

— Excuses !

Mais tout le monde en parle.

Il ne fallait pas publier.

Maintenant tout le monde le sait.

Tenez, moi, par exemple…

Je ne publie rien.

Et donc personne ne sait

Que je suis un mauvais poète.

— Mais maintenant moi je le sais !

Vous vous êtes trahi !

C’est extraordinaire de se trahir

Alors qu’on est un mauvais poète.

Moi, qui suis meilleur que vous

Et même peut-être bon, je suis trahi par les autres !

C’est là toute la différence.

Monsieur veuillez redescendre de mon piédestal.

Et ne revenez jamais m’importuner.

Vous n’êtes bon qu’à vous trahir vous-même.

Car vous ne savez pas ce que c’est la trahison.

Moi je le sais.

Et je me tais pour qu’on ne le sache pas à ma place.

C’est très compliqué, vous savez, la poésie.

Beaucoup plus compliqué que de se trahir soi-même.

Il faut laisser les autres vous trahir

Et quand cela arrive

Il faut absolument trouver un mauvais poète

Pour lui apprendre cette leçon. »

 

Cet homme, car c’en était un,

Redescendit de mon piédestal

En emportant mes rimes en souvenir.

Il me laissa des noms.

Car lui savait qui me trahissait.

Et c’est avec ces noms

Que j’ai écrit mes romans.

Voilà comment on devient romancier.

Que cela vous serve de leçon à vous aussi !

 

*

L’autre jour

— un jour comme celui-ci —

Un juge me dit, m’assure, m’inculque

Que les serviteurs de l’État,

Ses frères en compromission

Républicaine,

Veulent maintenant se passer des juges

Et mettre sur pied

Une nouvelle société française

Fondée sur la compétence

Et l’efficacité policière.

Un État d’urgence.

 

Je le crois.

Mais pourquoi

Ne démissionne-t-il pas ?

Pourquoi continue-t-il

De servir l’État

Qui le paye ?

 

— Ah mais c’est parce que,

Me dit-il à la télé,

Parce que je défends

La veuve et son enfant,

Le poète et les morts,

Le chômeur, la terre et le ciel.

Etc.

Je défends

Tout ce qui ne va pas bien.

Mais je vous préviens,

Sans quitter ma place

Chèrement acquise,

Que les serviteurs de l’État

Complotent contre ceux

Qui ont besoin des juges

Pour ne pas devenir les victimes

Des policiers, des matons, des bourreaux

Qui gagnent aussi leurs vies

Mais sans défendre personne

A part leurs pairs,

Les politiques et les bandits.

 

— Mais enfin monsieur !

Démissionnez !

Allez vous battre aux côtés

De ceux qui se défendent

Hors des sentiers battus

De la justice et de son ministère !

Je vous trouve, monsieur,

Une bien mauvaise langue

Et une conscience en porte-à-faux.

 

— Vous ne comprenez rien,

Monsieur qui ne savez rien

Des procédures et des usages !

Moi je sais et je vous dis

Que l’État qui me paye

Et me récompense souvent

Est en train de devenir

Insupportable !

In-su-ppor-ta-ble !

 

— Dans ce cas renoncez

Aux avantages de votre fonction.

Ne prenez plus de vacances à mes frais.

Payez le taxi et le restaurant.

Payez les rames de papier,

Les CD, les stylos et les timbres.

On vous écoutera ensuite,

Monsieur le collaborateur…

 

Que n’avais-je pas dit !

Remettre sur le tapis

Une aussi vieille histoire.

A-t-on idée à notre époque

Qui réclame des preuves

De tout ce qu’on dit

Et même ne dit pas ?

Des preuves je n’en ai pas.

Vous en avez tellement nourri l’Histoire

Qu’il reste plus rien,

Pas même les os

Et les bouts de chair oubliés.

 

— Vous êtes tous pareils,

Dit le juge en me quittant

Cette fois définitivement.

Nous autres juges

Valons mieux que ces flics,

Ces politicards, ces bandits.

Mais nous avons des contraintes.

Et elles sont constitutionnelles.

Il faut les respecter.

On n’obtiendra rien

Si on ne les respecte pas.

D’ailleurs ce serait illégal.

Et ça,

Monsieur l’anarchiste de gauche,

Il n’en est pas question.

 

Je ne l’ai plus revu.

Il a peut-être changé de métier.

Que dis-je ?

Il en a changé certainement.

Nous n’avons plus de juges.

Nous n’avons que des policiers,

Des politiciens et des bandits.

Et nous

Nous ne sommes rien

Sans cette Constitution de malheur.

 

*

Vous n’allez pas me croire,

Mais j’ai rencontré

Le président de la République.

Ah je ne m’y attendais pas !

J’étais dans mon bouiboui

En train de me morfondre

Et voilà ce sacré pantin articulé

Qui entre sans frapper !

Je me redresse d’un coup,

Je commence à pleurer,

Je sors mon mouchoir…

Il entre encore un peu

Et allume une cigarette

Sans m’en offrir une.

Il a l’air content d’entrer chez moi.

Il prend la parole :

« Tu sais, Renaud. Je t’aime.

Mais celui que j’aime le plus

Est mon premier ministre.

Ah j’en aurais rêvé

Que j’y aurais pas cru !

Trouver un pareil… sans nom

N’est pas donné à tout le monde.

Il se bat, il bat, il grogne,

Pète, chie, mange sa merde…

Il fait tout ce que je veux

Et en plus il travaille pour lui.

C’est ce qu’on appelle servir la patrie.

C’est chouette, hein ? de trouver

Quelqu’un d’aussi serviable ?

Mais voilà que maintenant

Que je te connais,

Cher Renaud,

J’en veux plus de ce larbin à la con !

Si tu n’as rien à faire,

Deviens mon premier ministre.

 

— Ah ça par exemple,

Monsieur le Pré… le Président !

Si je m’attendais à trouver du boulot

Sans même avoir cherché !

Les promesses c’est bien,

Mais à force d’attendre,

Je ne m’attendais plus !

 

— Et bien serre-moi la main, ami !

Et laisse-moi te montrer le chemin

Du mérite national.

Ça te plaît-il d’être premier ministre ?

 

— Et l’autre… on en fait quoi… ?

 

— C’est le côté obscur de la manœuvre…

 

— Me dites pas que je dois le tuer !

C’est beaucoup plus grave de tuer un immigré

Que de ne pas le tuer !

Ah je sais pas si je vais accepter…

 

— Il est déjà mort, couillon !

Tu ne le tueras donc point.

Mais tu diras que c’est toi…

 

— Ah mais c’est que non je ne peux pas

M’accuser d’un crime commis

Par le chef de l’État en personne !

 

— Mais je n’ai tué personne, gros bêta !

 

— Mais alors…

 

— Et oui ! Il s’est suicidé.

Tu ne risques donc pas

Qu’on te croit sur parole

Quand tu avoueras

Ce crime contre la personne

Du premier ministre

De notre chère patrie.

 

— Oui mais alors…

Si on ne me croit pas,

On va me prendre pour un fou…

 

— C’est comme ça

Que ça a commencé

Pour ton prédécesseur… »

 

Je ne savais plus quoi dire.

Le président de la République

En savait plus que moi

Au sujet de la mort

Des premiers ministres

De notre chère patrie

De chômeurs et de profiteurs.

Je ne suis pas devenu premier ministre.

Je suis mort avant

D’un accident du travail au chômage.

La vie continue

Et je n’y suis pour rien.

Alors continuons, ô Patrie bien aimée !

 

*

Chaque fois que je sors,

C’est dans la rue.

Pas moyen de faire autrement.

Alors bien sûr je pourrais sortir

Par les trous de mes murs.

Mais je n’appelle pas ça sortir.

Au contraire,

Chaque fois que je prends un trou,

J’entre quelque part

D’où j’ai envie de sortir.

« Meurs ! me dit mon voisin.

Comme ça, tu sortiras

Sans avoir besoin de revenir

Pour vérifier que tu es sorti

Et pas autre chose. »

Je comprends ce que veut me dire

Ce voisin qui n’est pas le seul

A souhaiter ma mort.

Je peux d’ailleurs me tuer n’importe où,

Dedans ou dehors,

Dans la rue, dans un trou,

A la sortie du métro

Ou à l’entrée d’une prison

Ou d’une librairie.

Je m’en sortirai toujours

De cette manière,

Mais je ne suis pas un adepte

De l’interruption définitive

Du cycle des questions.

Ainsi, je reste dedans

Quand je ne sors pas.

Et quand je suis dehors,

Je suis destiné à rentrer.

Et ce sera comme ça

Tant que je vivrai.

Pour changer de méthode,

Inutile de changer de rue.

J’ai déjà déménagé… pour rien.

« Il faudrait, me dit ma voisine,

Que vous rencontriez quelqu’un.

Mais pas dans l’escalier

Que nous partageons,

Ni chez le boulanger

Qui cuit notre pain.

Peut-être qu’en sortant

Plus souvent

Ça finirait par vous arriver…

— Vous connaissez quelqu’un

À qui c’est arrivé ?

Demandé-je à cette voisine

Qui avait l’air d’un voisin.

— Non, me répondit-elle.

— Vous connaissez quelqu’un

Qui connaît quelqu’un

A qui c’est arrivé

De rencontrer quelqu’un

Afin de sortir autre part

Que dans la rue ou dans les trous ?

— Non, me répondit-elle.

— Vous connaissez quelqu’un… »

Et nous en avons parlé

Toute la soirée, la nuit

Et le jour suivant

Sans trouver ce que je cherchais.

Si je meurs maintenant

Je ne saurais pas pourquoi.

 

*

Un poète est venu habiter

Dans la maison voisine

De la mienne.

Il n’y a pas de quoi

Fouetter un chat.

Pourtant, depuis que le poète

Habite à côté de chez moi,

Mon chat a l’air fouetté.

Il ne saigne pas.

Ne porte pas de traces,

Mais il se plaint.

Et chaque fois qu’il se plaint

Il regarde du côté

De la maison voisine

Où le poète s’est mis à habiter.

Depuis, je regarde souvent

La même maison que mon chat

Quand il se plaint comme si

On l’avait fouetté

Et que c’était le poète

Qui tenait le fouet.

Je ne me fais pas des idées,

Mais un poète qui ne chante pas

Comme chantent si bien

Ceux qui font des chansons,

Ce n’est peut-être pas un poète.

D’ailleurs qui dit qu’il est poète ?

Vous l’avez deviné.

C’est mon chat.

Il mérite donc d’être fouetté.

Et depuis que le poète

Ne le fouette plus,

C’est moi qui tiens le fouet.

Que le poète se le dise

Avant d’aller trop loin

Dans le sens du voisinage !

 

*

L’autre jour,

comme ça,

l’air de rien (croyais-je)

je dis bonjour à un auteur,

il me répond qu’il va pleuvoir,

je regarde le ciel bleu,

le soleil, la lune, les étoiles…

pas un nuage.

J’ouvre mon parapluie,

par politesse,

et je fais de l’ombre

aux livres que l’auteur

expose dans le salon.

Il aime moins mon ombre

que mon parapluie.

Ça le rend même nerveux,

vindicatif, prêt à mordre.

Il aboie, miaule, rugit,

hennit, brait, siffle…

Et tant et tant

qu’il se met à pleuvoir.

Il m’arrache mon parapluie,

critique mon ignorance

en matière de ciel

et danse pour que le soleil

se remette à briller

dans ce que je dois désormais

considérer comme son ciel.

Et le soleil brille de nouveau.

« Vous avez là, me dit-il,

la preuve que je suis un auteur. »

C’était une belle présentation

du pouvoir que peut exercer

celui qui sait écrire

sur celui qui ne sait pas lire.

 

*

Alors je lui dis,

A l’auteur,

Que s’il passe par chez moi,

La table est mise.

« Euh… répond-il,

Je suis plutôt difficile,

A table comme au livre…

Mais bon je passerai

Et je vous laisserai quelque chose… »

Il vient les mains vides,

Mais les poches pleines

De pages arrachées

A ceux qui écrivent

Qu’il écrit.

Ce fut mon repas.

 

*

« Croyez-moi !

Je ne mens pas !

J’écris moi-même

Que j’écris,

Mais c’est avec le cœur

Et deux ou trois choses

Que je n’ai pas encore écrites. »

Et elle me frotta le nez

Avec son chapeau penché

Sur la dédicace

Que je n’avais pas demandée.

Je voulais juste savoir

A quoi servait la plume

Sur le chapeau.

 

*

L’auteur m’a demandé

De souffler dans son cul.

Il s’est gonflé.

Moi je suis comme tout le monde.

On a beau me souffler dans le cul,

Je ne me gonfle pas.

Mais ma foi s’il s’agit

De dégonfler ce qui est gonflé,

Je me gonfle.

Mais ça ne s’est pas passé comme ça.

En fait,

Si l’auteur s’est gonflé

Parce que je lui soufflais dans le cul,

Au moment de le dégonfler,

Tandis que je commençais à me gonfler,

Un oiseau a fait le travail à ma place.

Tout a explosé.

L’auteur, moi, le salon,

Les visiteurs sachant écrire,

Les pauvres venus pour lire…

On était plusieurs

A l’endroit même

Où l’auteur s’était senti seul.

On n’a pas retrouvé sa trace.

 

*

J’évite de fréquenter les auteurs.

Que voulez-vous…

La moindre attention à leur égard,

La moindre petite flatterie de rien du tout,

Une seule politesse dans la nuit de leur solitude…

Et ils vous montent dessus,

Vous ferraillent les côtelettes

A grands coups d’éperons,

Vous tirent sur la langue

Et s’accrochent à vos dépens.

Votre crinière en prend un coup.

Il faut les lire, je ne dis pas le contraire.

Mais évitons de leur soumettre nos gentillesses,

Notre patience et même notre compassion.

Passons notre chemin sans les voir,

Comme l’amoureux solitaire.

Ménageons notre crinière !

 

*

Oui,

Dis-je au philosophe,

Ça philosophe beaucoup

Depuis que ça va mal.

Chacun à son idée.

Il y en a même

Qui écrivent des poèmes.

Il faut bien que ça rime,

Sinon on a l’impression

D’avoir des idées

Et rien dessous.

Il ne faut pas en rester là.

D’ailleurs moi-même

J’ai des idées.

Ça ne rime pas encore,

Je l’avoue.

Ça se laisse écrire,

Ça oui !

Je n’en dors plus.

Et j’ai des crampes

Qui ne me réveillent plus.

Les crampes,

C’est fait pour réveiller.

Ça me donne des idées,

Ce manque de sens.

Des idées qui ne tarderont pas

A rimer

Si je m’y prends bien.

Je vais commencer

Par me réveiller

Et si le sommeil ne vient pas

J’irais voir le docteur

Ou le curé,

Ou les morts du cimetière.

Je les entends parler

La nuit.

Ils me parlent peut-être.

Ils expliquent mon insomnie

Peut-être mieux

Que mon envie de l’écrire.

 

*

À la campagne,

Je me sens bien.

J’ouvre ma fenêtre,

La nuit, le jour,

Qu’il vente,

Qu’il pleuve

Ou autre chose.

Et je me laisse aller

A penser,

A écrire

A rêver,

A t’aimer.

 

À la campagne,

Je suis chez moi.

J’ai oublié de travailler.

Je ne connaîtrai pas l’hiver.

Mais je t’aurais aimée

Avec les arbres,

Les fruits,

Les mensonges,

Les vérités,

Au début

Comme à la fin

De l’été.

 

*

Lit de lilas,

Las de Lily,

Lily là, là !

Là lit Lily.

Lily lilas

Et là au lit

Le lilas lu.

Si tu savais comme je t’aime !

 

*

Mon adolescence

est le seul moment authentique

de mon existence.

À la fin, j’aurais dû me suicider.

Je ne l’ai pas fait, ni tenté de le faire.

C’est que je n’étais pas désespéré ;

j’étais seulement en colère.

Je n’ai pas franchi ce pas,

comme le terroriste islamiste ;

j’ai eu tort.

 

*

« Frère Jacques, dormez-vous ?

Frère Jacques, dormez-vous ?

Sonne la patine

Du mensonge,

Du mensonge… »

 

Mon voisin est athée.

Je le suis moi aussi,

Mais ça ne se voit pas.

Je suis discret

Comme une luciole

En plein jour.

 

Mon voisin taille la haie.

Le soleil est haut.

J’ai sommeil,

Sommeil de l’après-midi.

Un curé est mort.

 

Mon voisin est content.

Il n’a jamais tué de curé.

Il n’a tué que des fellahs

Du temps que c’était un devoir

Avec option médaille,

Reconnaissance de la nation

Et gloire des petits-enfants…

Parce que les enfants, n’est-ce pas ?

 

« Vous ne le saviez pas ? »

Non, je ne le savais pas.

L’été, je profite du soleil.

Je n’écris plus, je ne parle plus,

Je redeviens bête.

 

La tête d’une marguerite

Saute sous le sécateur.

« Frère Jacques, dormez-vous ?

Frère Jacques, dormez-vous ?

Sonnent mes mimines,

Plus d’curé !

Dieu est mort ! »

 

Il voulait parler de celui qui,

Faute d’exister,

N’en finit pas de mourir.

 

*

« Alors frère Jacques arrive au Paradis.

Et bien sûr il tombe sur son assassin

Qui attend lui aussi

Que Pierre

Ou qui on voudra

Ouvre la porte du bonheur éternel.

 

— Mais je ne comprends pas ! s’étonne Jacques.

Vous êtes un assassin.

Et ce n’est pas que la République qui le dit.

Tout le monde le dit,

Sauf les assassins !

 

— Tu t’es trompé de paradis,

Hé patate ! »

 

*

« C’est quoi, ta couleur, mon fils ? »

 

Papa est dans la porte,

Ombre terrible, larbin nature.

Alors ce ne sera pas le rose,

Pour la raison que vous savez

Puisque vous me connaissez

De longue date.

Pas le rouge non plus,

Couleur des révolutions

Et du sang qui coule

De ce côté de la patrie.

Le jaune c’est pour les oiseaux

Et les femelles qui vont dessus

Comme les petits bateaux.

Le marron, couleur de merde,

Personne n’en veut, dit Papa.

Le noir est la couleur

De ceux qui ne croient pas

En l’humanité ni en son Dieu.

L’orange c’est pour les bonbons,

Même si c’est la couleur du soleil,

Du moins sur les cartes postales

De nos vacances en Enfer.

Le violet, trou du cul,

Même les morts n’en veulent pas.

Le vert est déjà pris.

À la fin, Papa montre le bleu.

J’en ai moi aussi sur la peau,

Mais je les cache.

J’ai de la pudeur

A la place de la couleur.

Je ne serai jamais flic.

 

*

Imitez Adolf Hitler.

Prenez un drapeau vide.

Remplissez-le de rouge :

C’est socialiste.

Mettez-y du blanc,

En rond, en carré,

Ou autrement :

Vive la Nation !

Mais le plus dur

Reste à faire :

Mettre quelque chose

Dans le blanc :

Un svastika, une rose,

Le bleu des Droits de l’homme,

Douze étoiles parfaites…

C’est le moment de choisir.

C’est le plus difficile.

Changer le rouge

Avec du blanc,

C’est encore humain.

Mais dès que le moment est venu

D’achever le drapeau,

C’est normal d’hésiter.

Tout le monde hésite.

Oui, je veux croire

Que chacun est capable

De se payer

Ce cher moment d’hésitation.

 

*

 

À Paris où j’habite

Pendant les vacances,

On va à la plage

Avec les flics, l’armée

Et les bons vœux

Du gouvernement.

Hier, après la sieste

Sous les fusils,

Mon ami Alfredo

M’a payé une bière

En terrasse,

Histoire de montrer

Qu’il n’a pas peur

Et que je me méfie

Tellement

Que j’ai peur de moi-même.

On ne s’est pas saoulé.

 

*

Remarquez bien que la poésie,

Je m’en fous.

Et c’est tant mieux pour elle.

 

Que les autres chantent à ma place,

Fleur au fusil

Et pas voilés.

 

Ah j’en ai vu

Des fiers de l’être !

Ils en avaient

De l’allure en trop !

 

Que les autres chantent à ma place,

J’y vois point d’inconvénient.

Je tiens trop à la vie.

Les histoires de curés,

De rabbins, de mollâs,

De boudas, de pasteurs,

Et le sang coule

Dans les rigoles

De nos trottoirs.

 

Que les autres chantent à ma place,

Morts ou vivants

Ou autre chose.

 

La poésie se passe de moi

Parce que c’est pas le moment

De s’émerveiller

Ou de désespérer.

Le moment serait mal choisi.

 

Que les autres chantent à ma place,

En fanfare ou en solo,

Et que la religion

Fasse de l’esprit

Ce qu’elle voudra.

Elle en a fait déjà beaucoup

Et on s’en fout.

On recommence

Comme si on n’était

Jamais venu.

 

J’en ai marre de recommencer.

Plusieurs fois que je l’ai fait,

Recommencer et rien changer.

Je me demande

De quoi ils sont fiers…

Ya pas de quoi

Mais ils reviennent

Gueuler sous le drapeau

Avec des croix

Plein la langue

Et des poètes

Pour faire beau

Si on regarde pas

Au détail.

 

Que les autres chantent à ma place.

C’est pas que j’ai fait mon temps…

Mais je fatigue.

J’ai plus les moyens

De me ressourcer.

Je me répète.

Je m’entends plus.

Je deviens moche.

J’ai mal au cul

A force de m’asseoir dessus.

Et vous ?

 

Ah j’en ai vu

Des fiers de l’être !

Ils en avaient

De l’allure en trop !

 

*

Mon voisin

A ramené un oursin.

L’oursin est mort,

Il pue.

Mon voisin me demande

Comment je fais

Pour « enlever »

L’odeur de la mort

Des animaux

Que j’empaille

Pour faire joli

Dans mon appartement.

Je lui dis

Par-dessus la haie

Qui nous sépare :

 

« Mange ton oursin, voisin !

Mange la mort de tes vacances.

Moi je ne pars pas,

J’empaille mes amis.

Voilà comment chez moi

Ça ne sent pas la mort. »

 

*

Maintenant la pluie

Mouille les carreaux.

Il y avait longtemps

Que je t’avais oubliée.

 

Tu reviens en gouttes

Derrière la transparence.

Le jardin est opaque.

Les arbres dégoulinent.

 

Je ne reviendrai pas

Demain ni un autre jour.

J’ai vendu la maison

Comme j’ai vendu ta mort.

 

Si tu m’avais donné

Autre chose qu’un enfant,

Je serais revenu

Avec un soleil d’Enfer.

 

*

Si le p’tit Jésus n’est pas né du con de sa mère,

C’est donc qu’il est sorti de son cul.

On voit mal en effet

Comment la bouche l’eût conçu.

Profitons-en pour mettre fin

A la probabilité des trous de nez,

Des cavités auriculaires

Et des blessures par clou.

La Vierge ne l’était point.

Mais par un défaut purement

Physiologique,

Le canal de l’existence

S’est trouvé communiquant

Avec celui de sa merde.

C’est d’ailleurs en chiant

Comme tout le monde,

Sans souffrance

Et même avec plaisir,

Qu’elle a mis un enfant au monde.

Ce qui ne s’explique pourtant pas

Aussi facilement,

C’est comment ce fils de cul

A mis le feu aux poudres

De l’imagination et de l’esprit.

Ceci restera pour moi

Un mystère de boule de gomme :

Je l’ai tellement mâchouillé

Que je n’en tire plus

Aucune bulle ni pape.

Je ne suis plus un enfant.

 

*

Un flic, vu de loin, ça rassure…

Mais dès qu’on opère un traveling avant

Son mauvais caractère crève l’écran.

Le traveling arrière s’impose alors.

Certes, s’il avance, contrecarrant

Vos espoirs de le remettre à la place

Qui lui convient le mieux

De votre point de vue,

Il faut avoir à sa disposition

Un zoom de la meilleure qualité.

Ah ! mes chers frères en poésie,

Il en faut de la technique

Et de la bonne,

Pour échapper à ce spectacle

De l’innocence garantie

Par le gouvernement !

Au montage, pour faire vrai

Et ne manquer aucun rendez-vous

Avec l’Art,

Doublez la voix du flic

Vous-même.

Le risque de contrarier

Le respect dû aux corps

Institués

S’en trouvera grandement diminué.

Et remerciez le ciel

De n’avoir pas placé

La voix de la Poésie

Dans ces bouches d’égout.

Les trottoirs de nos villes

Ont mieux à faire

Que d’être mal fréquentés.

 

*

« Il y a anarchiste et anarchiste :

Le type petit bougeoirs

Qui fait des vers avec des rimes

Pour ne pas passer à l’acte

Côtoie le petit con au chômage

Parce qu’il ne sait rien faire.

Ça fait deux,

En tout cas sur mes doigts.

Reste huit.

Il m’en manque deux.

Et on me demande de faire avec

Sinon je ne suis pas un véritable

Anarchiste.

Huit doigts

A cause de deux cons

Qui se la jouent en marge

De l’action.

Je crois que je vais prendre

Encore un peu de temps

Avant de m’y mettre moi aussi.

Rencontre du troisième type.

Le troisième homme.

Le sain d’esprit.

Ça promet ! »

Dit le petit homme.

Ensuite il retourna dans son livre

Et disparut.

 

*

Je ne vous souhaite pas d’en rêver !

Tout le monde était employé

Par le gouvernement,

Sauf moi !

Et je n’étais pas au chômage !

Je travaillais.

On me regardait travailler,

Car quand on est employé

Par le gouvernement

On a le temps de regarder

Par la fenêtre et par les trous.

D’ailleurs je n’avais plus le temps.

J’étais sur le point de mourir.

Encore un peu et je n’étais plus !

Et pourtant je dormais

Et mon existence était un rêve.

J’allais me réveiller,

Moi le seul homme libre.

Mais je ne me réveillais pas.

Le sommeil me retenait.

Je n’avais pas achevé ma tâche.

Et c’était une tâche

De la longueur exacte

De ce qui me restait à vivre.

Je criais à l’injustice.

On ne m’entendait pas.

Ils avaient beau me regarder,

Ils ne s’intéressaient pas

A ce que je disais.

Je ne disais rien, je criais.

Je n’avais plus le temps

D’expliquer les raisons de mon cri.

Comment ça s’est terminé ?

Ça ne s’est pas terminé.

Je suis réveillé maintenant

Et ça continue,

Malheur de malheur !

 

*

A l’église,

Les gorges étaient chaudes.

Alors je suis monté au ciel,

Tout seul, sans l’aide de la mort.

J’ai traversé des nuages,

Des orages,

Des parages

Déconseillés

Par les ambassades occidentales.

Ce fut un long voyage,

Tout seul,

Sans l’aide de la NASA.

J’étais nu

Comme un oiseau

Qui vient de naître.

Mais l’air s’est raréfié

Et je suis redescendu

Pour retrouver mon souffle.

Je ne m’y prends jamais autrement

Pour écrire le poème

Qui va suivre.

Et les gorges se réchauffent

En attendant d’être tranchées

Rituellement.

 

*

Un jour,

Vous irez en vacances

Et alors vous comprendrez

Ce que c’est

De travailler.

 

Un jour,

Qui n’est pas si lointain,

Vous prendrez la voiture,

Le train, l’avion,

Vous prendrez le chemin

Qui y mène tout droit.

 

Un jour,

Nous nous rencontrerons.

Nous nous aimerons peut-être.

Qui sait ce que nous sommes

L’un pour l’autre ?

 

*

Un curé en moins,

Ce n’est pas grand-chose

De perdu.

Mais des dizaines d’enfants

Broyés,

Pliés,

Coupés,

Hurlant,

C’est beaucoup.

Moi,

Je donnerais

Tous les curés du monde

A l’Islam immodéré

Pour épargner

La douleur,

La peur,

La mort

A un seul enfant.

D’ailleurs je crois

Que le pape

Est de mon avis.

Sauvons les enfants !

Donnons les curés !

Et pourquoi pas

Tout ce qui n’en a plus pour longtemps !

 

*

« Charlatans et jobards,

La vie est un panard.

On en prend plein la gueule

Jusqu’à c’qu’on soit plus seul. »

 

Ce type chantait sous le porche.

Un chien le côtoyait.

J’étais à la fenêtre,

Des fois qu’un attentat

Me chang’ de la télé.

 

Il me donnait le rythme,

Cet éternel rhapsode…

Et dans mon dos,

La télé vantait sans nuances

Les mérites de la nation.

 

J’étais seul moi aussi.

Seul et muet devant le spectacle

Donné non pas par des fous,

Mais par les larbins de l’épargne

Et du bonheur trouvé dans une bouteille.

 

Ce n’était pas l’envie

Qui me manquait

De fomenter l’assassinat

Pour ressembler à autre chose

Qu’un citoyen.

 

Je croyais connaître

Les secrets de la bombe

Et du couteau.

 

Je me voyais à l’assaut

Des serviteurs récompensés

A défaut de pouvoir

Viser plus haut.

 

Charlatans et jobards,

Je vous hais

Mais je ne vous tue point.

Et chaque jour j’imite

Parfaitement

Le citoyen presque

Exemplaire.

 

Voilà comment je crée

Mes personnages.

Et d’autres fois,

Ils ne tuent personne.

Ça dépend tellement de vous !

 

*

 

Petit poète deviendra grand.

Il n’écrivait pas.

Il disait.

Hier bavard.

Aujourd’hui écouté.

D’ailleurs sans la musique,

Il n’est plus rien.

Et sans lui la musique

N’a pas de sens.

Petit poète deviendra grand,

Avait prédit Papa

En agitant à la fenêtre

Le drapeau de la Nation.

Du sang dans les sillons

Et des enfants au premier rang.

Hier,

Il comptait les oiseaux

Dans les branches de l’arbre.

Aujourd’hui,

L’arbre compte sur lui.

On entend les feuilles

Dans le vent

Et les oiseaux

Battent de l’aile.

La poésie de Papa

N’a pas fermé l’œil

De la nuit

Et voilà le résultat :

Petit poète est devenu grand.

L’arbre ne pousse plus,

Les oiseaux écoutent

Et le vent sort

D’un instrument.

Grand-papa ne se retourne plus

Dans sa tombe.

Tout le monde est content…

Sauf moi.

 

*

Sur la plage,

Vous apparaissez

Masqués

Aux endroits

Sexuels.

Le reste,

Peau blanche

Et croix,

Nage,

Plonge,

Eclabousse.

 

Sur la même plage,

Un habit

Prend le soleil,

Prend l’eau,

Prend le pouvoir,

Dites-vous.

 

Dans l’habit,

Une femme

Est piégée.

 

On ne voit pas

Le piège

Qui vous encourage

A recommencer.

 

Ici,

Le bonheur

Est un style de vie.

Le corps est

Un jeu d’échec.

Mais là,

Le corps est un enjeu

Et l’échec n’est pas permis.

 

Faut-il que je choisisse ?

Moi qui n’ai pas choisi

D’être l’homme ou la femme ?

Ou ni l’un ni l’autre…

Ou les deux à la fois…

Ou tout le monde et chacun

Selon les caprices

De mon inspiration ?

 

*

Croisez croisés,

Vous ne rencontrez rien.

Le monde ne vous appartient pas.

 

Chassez croisés,

La proie renaît toujours

De ses cendres.

 

*

Chez moi,

Je suis seul.

Chez les autres,

J’aime la solitude.

Nulle part,

Je m’emmerde.

 

Je me le dis,

Mais je ne le dis pas.

 

Forcément, le ciel…

 

Mais je ne lève pas les yeux.

La nuit m’ensommeille.

Le jour m’occupe.

Je ne connais pas

De crépuscule.

 

Forcément, le temps…

 

J’y pense tout le temps.

Et quand je ne pense pas,

Il en profite

Pour compliquer mes réveils.

 

Imaginez-moi

Au saut du lit.

Nu et avide,

Pas même amoureux,

Allant chez les autres

Ou ailleurs

Pour ne pas rester

Chez moi.

 

Imaginez mon roman.

Je suis ce personnage

Et je ne suis pas vous

Comme vous n’êtes pas moi.

 

Forcément, l’autobiographie…

 

Ce que j’écris,

Le vent l’emporte.

Là-bas,

Un cimetière des éléphants

Conserve ma trace.

Mais souvent j’oublie

Que l’homme futur

Qui observe mes vestiges

N’est pas un exégète,

Mais un anthropologue.

Je ne signe pas, je suis…

Forcément.

 

*

Certes je n’obéis pas,

Mais je me laisse aller.

Le vent est doux,

La mer tranquille,

Les femmes vertes.

 

Encore un peu,

Monsieur le bourreau,

Et le temps n’existe plus.

Telle est mon intuition.

À force de temps,

Ce n’est plus le temps

Qui met fin au voyage.

 

J’obéis à la paresse,

A l’étude, au plaisir.

J’obéis au plus fort,

A l’exigence commune,

A la peur, à la douleur.

J’obéis à tout ce qui bouge.

 

Mes nuits sont terrifiantes,

Mais je dors comme un enfant.

Le soleil m’éclaire et me dit tout,

Et je me laisse aller à croire

Que je ne suis pas l’auteur

Du massacre et de la soumission.

 

Vous allez me trouver bien léger,

Vous qui pesez de tout votre poids

Sur mon existence de poète…

Mais…

Le vent est doux,

La mer tranquille,

Les femmes vertes.

 

*

L’un croit.

L’autre ne veut rien savoir.

Raminagrobis,

Au service

De la justice,

Préfère le provisoire,

L’état momentané,

Les vacances

Après le travail.

 

À travers les sapinettes,

J’observe mon avenir.

Je me tenais caché,

Car ces trois citoyens

Veulent tout savoir

De moi.

 

Je n’étais qu’un enfant.

 

Je ne croyais pas.

Mais je voulais vivre.

Pas question de servir

A quelque chose !

 

Mais que devient-on

Si on ne croit pas ?

Si on veut vivre ?

Et si on n’a pas l’esprit

A servir à quelque chose ?

 

On ne devient rien

Dans ces conditions.

 

Il va falloir négocier.

 

Un peu de conviction

(pas trop !),

Un chouya de doute

(raisonné)

Et cette sagesse

Qui n’est pas de l’amour.

 

Voilà comment on devient un homme.

Je pense, donc je suis.

Je flatte, donc je deviens.

Je mens, donc je possède.

 

Vous allez penser du mal de moi…

 

*

Un homme

(comme moi)

Allait sur le chemin

(moi aussi)

 

Nous nous croisons.

Il me salue.

Je le salue.

Pas un mot.

 

Plus loin

(lui aussi)

Je tombe sur un arbre

Qui porte des fruits.

Lui…

Est-il un voleur

(comme moi) ?

Peut-être.

On se ressemble tous.

Un arbre, des fruits,

Personne…

Dos à dos.

L’Humanité…

 

*

Il y a celui

Qu’on croise plusieurs fois.

Et celui

Qu’on ne croise qu’une fois.

C’est le futur,

Comme on dit

« Cest la vie ! »

 

*

Un vieillard

Aux cheveux blancs,

Agé,

Poussait un bateau

Dans l’eau

Du bassin.

J’étais assis

Sur une chaise,

Moi-même entre les mains,

Car je suis un livre.

Je le refermai,

Ecrasant le vieillard

Qui ne cria pas.

La chaise se plia.

Je ne criai pas non plus.

 

*

L’un veut être juste

Et disparaît

Sans laisser de traces.

L’autre prétend profiter

Du temps qui passe

Sans se soucier

De l’effet produit

Par ses jeux

Solitaires

Même à deux.

Mais entre l’un et l’autre,

Ma main ne trouve rien.

La question que je me pose alors

Est de savoir

Quel est le contraire

De ce geste d’enfant.

Qu’est-ce qu’on ne trouve pas ?

…même en cherchant bien…

 

*

« Tu seras ce que tu n’es pas ! »

Parole tombée,

En même temps que la voix,

De la bouche du père,

Ou de son cul,

Car l’homme chie beaucoup.

 

Hélas,

On ne tue jamais tout le monde.

Et la vie

Devient une réalité

Pour les autres aussi.

 

Je n’aime pas les fenêtres

De ma chambre.

Mais la merde

Paternelle

Est transparente.

Je vois bien

Ce que je verrai

Un jour ou l’autre.

 

Il n’y a rien à faire

D’autre.

 

*

Philosophe ou sophiste,

Salaud ou pédant,

Bon ou mauvais,

Noir ou blanc

Ou autre chose.

Chaque fois

Que je plante mon bâton

Entre l’un et l’autre,

Je me vois.

Je chie.

Je mange.

Je rêve.

J’exulte.

Heureusement

Que j’ai un bâton !

Mais où l’ai-je trouvé ?

Je suis né nu !

Ma mémoire

N’a pas le pouvoir

De retrouver

Cet instant

Peut-être magique.

Ou peut-être rien…

Après tout.

 

*

Tout le monde veut travailler,

Sauf moi.

Personne ne veut me nourrir,

Même mon amour.

Car j’aime.

Je n’y peux rien.

J’aime

Et je suis aimé.

Ce qui ne durera pas.

Je ne veux pas travailler.

Je ne veux pas me suicider.

Je ne veux rien savoir.

Je n’aime pas tout le monde.

On voit de ces choses !

Ensuite on ne les voit plus.

On est seul.

Affamé.

On ne s’en sort pas.

Des mains se tendent.

Des mains donnent.

Elles donnent du travail.

N’importe quel travail.

Si on pouvait choisir !

Mais on ne choisit pas.

Et on n’arrête pas le temps.

Il s’arrête tout seul.

Il n’a besoin de personne.

Il travaille.

Tout le monde travaille,

Sauf moi.

Je finirai dans un livre

Avec d’autres feuilles

D’automne.

 

*

Un vieillard méditait

Sur un banc.

Ou il mourait.

Allez savoir !

Il ne m’appartenait pas.

Je ne possède rien

Qui ressemble

De près ou de loin

A un vieillard.

Je possède peu,

D’ailleurs.

Je joue un peu.

Je travaille aussi.

Je donne, je prends,

Je regarde la télé.

Je me promène

Quand j’ai le temps.

Un vieillard meurt

Ou s’emmerde.

Allez savoir !

Moi je passe,

Comme le vent.

Je souffle sur les choses.

Les fruits mûrissent.

Les feuilles tombent.

Je compte mes pas.

Je m’assois

Si la place est libre.

J’attends moi aussi.

 

*

La France fait ses records

Toute seule.

La France se branle

Dans son petit coin.

Heureusement,

Je ne suis papa

Risien.

Couchée sur le paillasson

De l’Europe,

La France prend le temps

Comme il vient.

Heureusement,

Je ne suis papa

Risien.

Cons et moineaux

Font la fête

A la porte de l’Europe,

L’anus dans les poils durs

De la carpette nationale.

Heureusement,

Merci Papa !

Merci Maman !

Je ne suis papa

Risien.

En montant chez moi,

Au dernier étage,

j’ai chanté la Marseillaise.

Pauvres Marseillais !

Mais heureusement,

Je ne suis pas non plus

De Marseille.

Merci Papa !

Merci Maman !

Si j’étais philosophe,

Je ne douterais plus.

Mais je suis

Ce que je suis.

Ainsi fait.

Devant ma porte,

Le paillasson est conchié

Par les oiseaux de Paris.

Ya des trous dans le toit,

Mais je ne suis pas chez moi.

Je ne me plains pas.

Je frotte moi aussi.

Et ça vient.

On a au moins ça

En commun,

La France et moi.

 

*

Hier,

Dans ma rue,

Un type s’égosillait,

Drapé au drapeau

National.

On n’avait pas gagné,

Mais on n’avait pas perdu

Non plus.

Par-dessus ma haie,

Je l’ai salué,

Les doigts sur la tempe.

Comprit-il

L’ironie de mon geste ?

J’en doute.

Je l’ai retrouvé

Chez le boulanger.

Il croquait un croissant

Et le commentait

En bavant.

Pour lui montrer,

Une fois de plus,

Que je l’avais compris,

Je pressai une chocolatine

Qui chia doucement

Sur la pulpe

De mon index droit.

Cette fois,

Il s’interrogea.

J’exhibai le petit cucul

A deux doigts de son nez.

« Si ça sent la merde,

Lui dis-je,

Ce n’est pas de ma faute. »

La boulangère

Aux seins de marbre

Et de guimauve

S’est gratté la hanche

Sans rien dire.

En sortant

De la boulangerie,

J’ai fait coucou au curé

Qui aime bien

Quand je pisse

Contre le mur de l’église.

Il a aussi salué

Le porte-drapeau

Et tout le monde

Est rentré chez soi.

On ne perd pas

Tous les jours

Ce qu’on gagne

A ne pas jouer.

 

*

Mon voisin est mort

De mort naturelle.

C’est bien,

La mort naturelle.

Et c’est mal,

La mort qui manque

De naturel.

On en a parlé.

On a bien bu.

On est revenu.

On a attendu.

La mort nous guette.

Elle est voisine

Ou de passage.

On ne sait jamais.

On a beau boire,

Rien n’y fait.

On se ressemble.

Juste ou injuste,

On est en vie.

Comme disait mon voisin

Qui est mort

Comme je l’ai dit,

« Pour ne pas subir

Le sort des humains,

Ya pas d’autr’ solution

Que de pas être en vie.

Mais ça,

On sait pas comment faire !

Alors on fait des gosses ! »

On fait ce qu’on a été

Et on est ce qu’on ne fait pas.

 

*

Je voudrais vous y voir,

Mais vous n’y êtes pas !

Ah ! Quand je suis seul,

Je ne suis pas au lit !

Hier,

Entre ceci et cela,

A l’heure des plaisirs

Solitaires et joyeux,

Je croise dans le couloir

La femme de ma vie.

Elle revenait !

Moi pas.

Elle frotte ses pieds

Sur mon paillasson,

Ouvre ma porte,

Entre chez moi,

Ouvre le robinet,

Boit dans mon verre,

Dit :

« Ah ! ce qu’il fait chaud aujourd’hui ! »

Je dis :

« Il tombe du feu !

J’ai soif moi aussi.

— Fais le lit ! »

Et ça recommence.

Une vie d’enfer.

Quand il ne fait pas chaud,

On se caille.

Et quand l’été revient,

Il fait encore plus chaud.

Alors on boit,

On se baigne,

On rigole,

Et elle lave les draps.

À l’automne,

Elle repart d’où elle revient toujours.

Et les années passent.

Et hier,

La voilà qui se ramène

Dans une belle auto.

Elle n’est pas seule.

Elle n’entre pas.

Elle me fait signe.

Je réponds à ses questions.

Rien sur moi.

Tout sur elle.

Et elle repart au volant

De la belle auto.

« Trouve-toi une autre femme ! »

M’a-t-elle dit.

Ça devait arriver.

Je voudrais vous y voir,

Mais vous n’y êtes pas !

Ah ! Quand je suis seul,

Je ne suis pas au lit !

 

*

Un autre me disait

Que le malheur

S’assoit

Sur son paillasson

Chaque fois

Qu’une femme croise

Sa route.

Nous buvions.

Je me souviens.

La mort

A fini

Par voler

Le paillasson.

En face de chez moi.

Le même paillasson.

Les pieds d’une femme

De temps en temps.

On ne se croise pas.

Elle me tombe dessus.

Elle entre.

Elle ouvre la fenêtre :

« Ah ! C’est ça que tu vois

D’ici… »

Sinon la nuit se couche

Sur les toits.

Le matin,

Un poème me réveille,

Ecaille de rêve.

Ou bien c’est elle

Qui me brise le cœur.

Entre-temps,

Un autre arrive,

Ou revient.

On boit.

Nous ne serons jamais rien

Sans la poésie.

 

*

On me traite de paresseux

Parce qu’en effet

Je dors le jour

Au lieu de travailler.

Mais la nuit ?

La nuit,

Vous n’êtes pas là

Pour m’aimer.

Je travaille, la nuit.

Je travaille la nuit.

Et la nuit me travaille.

Au matin,

Le rêve s’interpose.

Vous comprenez ?

 

*

Le vent poussait des étoiles.

Tu ne voyais pas

Ce que je voyais.

Tes yeux scrutent

Le futur,

Connaissant mon passé.

Tu n’as pas de présent.

Tu es la nuit.

Peut-être la mienne.

Je ne t’ai pas rencontrée.

Tu es venue.

Tu es entrée.

Tu t’es assise.

Tu as bu dans mon verre.

Tu as ouvert ma fenêtre.

Tu as dit ce que tu as dit.

Et je me suis endormi

Pour ne plus rêver avec toi.

 

*

Soyons heureux.

Bonne santé et argent !

De belles vacances.

Un travail tranquille.

Des gens autour,

Sans effusion.

Laissons le passé

Faire son œuvre

D’Histoire.

Créons le futur

Immédiat.

Poème.

Il n’y a pas d’autre présent.

Et nous sommes deux

Pour le partager.

Chacun son rêve.

Chacun sa nuit.

Ce matin,

J’ai rêvé de toi.

J’ai eu tort,

Car tu n’as pas aimé

La fin.

 

*

Ce que je suis ?

Moi.

Ce que je possède ?

Rien.

Ce que je représente ?

Toi,

Peut-être…

 

*

Nous écrivons

Pour ne rien dire.

Et nous jacassons

Pour le dire.

Inutiles poètes.

Soi-disant orfèvres.

Pure apparence.

Il n’y a que les miroirs

Qui ne renvoient pas

Notre image.

Les autres

Réclament des timbres.

Le poème va et revient.

Dans l’eau,

L’épée se brise.

Sinon elle blesse.

Ou rature le ciel

S’il n’y a personne.

Personne, c’est mieux,

Au fond.

Personne,

Puis plus rien,

Pas même soi.

Disparition totale

De l’énergumène.

Il a parlé

Pour ne rien dire.

Il a écrit

Pour le chanter.

 

*

L’autre jour,

Je descends.

Et sur qui

Je tombe ?

Lui !

Ma haine.

Sans lui,

Ma rue

Aurait un charme

D’oiseau.

Il rayonne,

Le soleil.

 

*

« Tu n’aimeras jamais personne !

Tiens ! Puisque c’est ça,

Je te quitte ! Et en musique ! »

Enfin seul ! Mais non !

On frappe sur le bois

De ma porte d’entrée.

Je n’en reviens pas.

C’en est une autre !

La même, mais en vrai !

 

*

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

Le philosophe c’est Socrate.

 

V’là un curé qui lutte

Contre ses instincts

Naturels.

V’là le maire

Et ses ouailles

Qui vident les verres.

Et des raclures de poètes

Espèrent tourner le vers

Dans le sens

De la reconnaissance.

 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

Le philosophe c’est Socrate.

 

Et pis voilà le président,

Et son premier valet,

Et les valets eux-mêmes,

Et pis des fonctionnaires

En veux-tu en voilà !

Ya pus qu’à faire la fête

Entre deux attentats

Lâches et bien horribles.

Dehors j’ai froid au nez

Et dedans je me chauffe.

Formez vos bataillons !

 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

Le philosophe c’est Socrate.

 

Ah ! des fois je me tiens !

Si je sais c’est peut-être

Et si je suis pas sûr

C’est pas moi.

V’là des élus et des choisis !

Ça pullule dans les rues

Et dans les monuments aux morts.

On se croirait retourné

Chez Fifi le papa

Des fayots et des dingues.

Moi je me tiens chez moi,

Pas poète ni vieux,

Médaille en chocolat

De l’honneur dans le cul.

 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

Le philosophe c’est Socrate.

 

Hier je rentre au bercail

Où Bobonne m’attend

Car le repas est prêt

Depuis de longues heures.

Elle est seule et sent bon.

Cinq minutes de sexe

Et puis la Marseillaise

Me rappelle au devoir.

Le nez à la fenêtre,

Je salue le drapeau,

Je montre ma médaille,

Je reconnais mes torts

Mais aussi mes excuses.

 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

Le philosophe c’est Socrate.

 

Croissez dans le verre,

Bulles d’intelligence

Avec l’ennemi !

On connaît la recette.

Ni une di deux

Que je m’y mets !

Aussitôt c’est la fièvre

Qui monte dans le ciel.

Sur l’trottoir j’ai crevé

Mon abcès national.

J’en ai pas d’autre’

À vous offrir,

Passants des rues

et des feux rouges.

Ah ! pour crever

Je suis crevé !

Et je vous en veux pas.

Un jour ou l’autre

On n’est plus rien.

Dite’ à Bobonne

Que je l’aimais.

 

Bavardez, humanistes !

Bandez vos cordes à piano.

C’est Socrate qui le dit.

 

*

Et pis après ya plus rien.

On a tout eu et pis voilà.

Adieu Pierrette et pis son pot.

On a vécu mais sans les roses.

 

V’là l’histoire de ma vie :

Pierrette et pis ses roses.

Et après ya plus rien.

Avant non plus, c’est vrai…

 

Elle était fonctionnaire,

Moi ouvrier d’usine.

On a eu des enfants

Et même un anarchiste.

 

On a tout acheté,

Le silence y compris.

Pis quand c’était la guerre,

On a eu des pensées.

 

Des fleurs sur le balcon,

Des fruits sous le plafond

A la place du jambon

Et pis d’autres couleurs.

 

Mais rien n’est plus comme avant.

Autant dire qu’ya plus rien.

Ni temps qui passe,

Ni autre chose.

 

On croise plus personne.

Je vous dis qu’on est mort.

Mais si vous m’entendez,

Dites-lui que je l’aime.

 

Ah ! c’que c’est chouette la vie,

La vie et l’existence.

L’une ne va pas sans l’autre,

Mais je n’y pense plus.

 

Du côté de mon chien,

A part les os usés

Et les grilles d’égout,

Vous ne trouverez rien.

 

Comme ici, en Enfer,

Mais alors rien de rien !

J’sens que j’vais m’ennuyer.

Plus d’travail ! Plus d’loisir !

 

Et rien à boire.

 

*

Mon voisin n’est pas mort.

Il l’a vue de près,

La mort,

Mais il est revenu

Sans elle.

 

Forcément on en discute

Par-dessus la haie.

Il décrit le phénomène

En habitué

Du rapport circonstancié.

 

Je me doutais un peu,

Tout de même,

Que cette vision

Inspire le doute.

Mais mon voisin

Ne sait plus que penser.

 

La mort n’est pas le paradis.

Pas l’enfer non plus d’ailleurs.

(C’est mon voisin qui m’explique)

On voit que c’est la mort,

Mais ça ressemble à rien !

 

Je couche avec sa femme

Depuis des années.

Elle ne sera pas veuve.

C’est ça, l’expérience,

Sophistes de malheur !

 

*

« On est heureux ou on l’est pas.

Ya pas d’juste milieu.

Sinon faut croire

Qu’on est vernis

D’une façon ou d’une autre ! »

 

Depuis qu’il a vu la mort

De près,

Mon voisin philosophe.

Il relit Platon.

Il piétine Aristote,

Les latins,

Les pères de l’Église,

Les humanistes,

Revient au doute

Anachronique.

Quelle histoire !

 

« On est quelqu’un ou pas grand-chose.

Mais à qui de le dire ?

Les salauds sont médaillés.

Les charlatans bien torchés.

Les morts renouvelés.

Les enfants reconstruits.

Non mais qu’est-ce qu’ils m’ont fait ? »

 

Il relit les journaux.

Un par un les journaux.

À droite, à gauche et au milieu.

Des journaux plein la tête.

Des photos, des discours.

Des promesses de sang

Et d’autres de loisir.

C’est par-dessus la haie

Qui nous sépare

Qu’on échange

Nos impressions

En attendant

De disparaître

Sans laisser de traces.

 

« Voilà comment, voilà comment

On devient poète et humaniste !

L’un ne va pas sans l’autre.

Et on perd la santé

Le jour où ça rime plus ! »

 

Il y a longtemps

Que ça ne rime plus.

Les lions sont couchés.

On ne les chasse plus.

On redit le bonheur,

La grandeur des uns

Et du mal des autres

Qui ne méritent pas mieux

De notre dignité.

 

« Écrivons pour répandre l’amour !

Il faut sauver le monde !

Nous sommes des Jésus.

Courons plus vite que la croix !

Et ne mélangeons pas

Les olives avec les pommes ! »

 

*

Mi-figue mi-raisin,

Les marchands vendent du bonheur

Coupé d’autres promesses

Moins naturelles.

 

Hier je me ravitaille

Comme tous les mardis

Au marché près l’église.

Mon voisin y rumine.

 

Il complote, il médit.

On l’écoute sans rire.

Je passe sans les voir.

Salade à un euro.

 

Je couche avec sa femme.

Je vais le regretter

Un jour que Dieu défait

Pour refaire le monde.

 

C’est là tout mon malheur.

Des jours pareils aux nuits.

Des nuits sans aventure.

Du plaisir dans le doute.

 

« Ciel ! Mon crétin de mari ! »

Il faut que je me calte !

Je survole la haie.

Matin en est témoin.

 

Mi-figue mi-raisin,

Je vends ce que je vends.

Pas d’ quoi alimenter

Le corps philosophique.

 

On se ressemble tous.

Pas meilleurs que les autres.

Effet de la mémoire

Perdue pour tout le monde.

 

Ah ! s’il était possible

De retrouver le philosophe !

Maudits poètes ! Salauds d’élus !

Chiens d’électeurs ! Pauvre de moi !

 

*

Mon Dieu (ou autre chose)

Qu’est-ce que ceci ?

Un caillou poli par le temps

Ou plutôt

Par ce qui le compose.

Le soleil était haut.

Sous les arbres je suais.

Et voilà qu’un galet,

Tout rempli de secondes,

M’arrête et me prend l’âme

Comme le ferait une fille

De mon désir.

Je m’assois au bord

D’une murette chaude.

Je suis seul en ce lieu.

L’herbe sent bon

La coupe fraîche.

La brise flatte ma nuque.

Je me sens poète

Jusqu’à la soif.

Mais le galet n’en est pas un.

C’est un morceau de ciment.

Pourtant, j’y vois encore

Deux yeux qui me contemplent,

Moi,

Création et créateur.

Ce morceau de moi-même,

De tous et de moi-même,

Par la rime et le rythme,

Fait de moi son auteur

Unique.

Je ne le jetterai plus

Dans l’eau de la rivière

Comme je le faisais

Lorsque je n’étais

Qu’un enfant.

À moi la Poésie !

 

*

« Je veux m’ach’ter

D’la Poésie !

D’la Poésie

Pas chère et même

Pas difficile

A s’faire dessus !

Je suis Poète !

J’aim’ les voitures !

Ah ! J’aime tout

Ce qui s’achète !

C’est vrai que j’en

Ai les moyens.

J’suis fonctionnaire

Jusqu’à la mort.

P’t’êt’ que si j’ai

L’Inspiration,

Marianne et pis

La République

Reconnaîtront

Finalement

Qu’ j’ai du talent

Et du bol !

Je suis Poète

En Poésie !

J’achète tout

Et je pay’ bien !

En plus j’ai pas peur

D’la télé

Ni des médaill’ en chocolat.

Je suis le futur

De la France !

Qu’est-c’ que je dis ?

Du monde entier

Que je suis votre lendemain.

Allez zenfants !

Jetez l’papier !

Plus c’est d’la merde

Et plus je m’sens

En état de boucher un coin

A ceux qui compliquent les choses

Au point qu’on n’y comprend plus rien.

Place au Poète !

Au vrai, à moi !

J’en ai des choses

Que si j’ les dis

Vous n’en croirez

Pas vos oreilles !

Viv’ la Musique

Qui s’ laisse entendre ! »

 

*

Mon voisin

Ecrit de la Poésie.

Il a acheté le papier

Pour que ça ressemble déjà

A un livre.

« Vous qui êtes poète

(il le dit avec un petit pet)

Vous savez bien

De qui je parle.

Alors lisez !

C’est dans un livre.

Payez ce que

J’n’ai pas payé ! »

Ça l’fait marrer

D’être payé

A ne rien faire,

A tout avoir

Avec en prime

Non seulement

Des vacance’

Et des soins dentaires,

Mais avec en plus

De ces vers

Que si c’était

Par les trous d’nez

Qu’ça lui sortait,

La vérité

S’rait connue d’tous !

Mais c’est pas l’cas,

Mon bon monsieur

Qui me lisez

Avec l’œil gauche

Pendant que l’droit

Lorgne un emploi

D’gouvernement.

Ah ! je déprime,

Je me suicide.

J’existe plus !

J’suis déjà mort !

Pourquoi que je

Suis un poète

Parmi les poète’

Et les autres ?

Si je m’étais

Fait fonctionnaire

Je le saurais

Et j’en dirais

RIEN !

 

*

Caca d’oiseau

Quand il fait beau.

Pipi de chat

Quand ça va pas !

 

J’ai le chat et l’oiseau,

La cage et la litière.

J’ai de quoi ne pas vivre seul.

Je me regarde à la fenêtre.

 

Il fait soleil ou il fait beau.

Horace cligne de son œil.

Pline recueille dans un seau

Les larmes de Catulle en deuil.

 

J’ai les livres, vers et prose.

Et j’aime la lecture.

Je suis fait pour vivre

Chaque instant comme il vient.

 

Caca, pipi, soleil et pluie.

Chat, oiseau, livre, fenêtre, moi.

Je buvais seul dans mon seul verre.

Et vous avez tout oublié.

 

*

Je suis d’accord avec vous,

Fascistes de tous poils !

Je suis presque blanc

Et pas du tout catholique.

Donc, je ne suis pas français

Comme vous l’êtes

Et c’est tant pis pour vous.

Je suis ce que je suis.

Dieu n’en sait rien.

Et c’est tant mieux pour lui,

Parce qu’à force

De ne pas exister

Il n’a plus droit à la parole

Sur la terre des hommes.

Sur celle des fascistes,

A poil dur, à poil mou,

Dieu sait tout ce qu’il sait,

Blanc de peau, bras en croix.

Je ne suis pas français

Et je suis fier de ne pas l’être.

 

Mais c’est ici que je vis.

C’est ici que j’existe

Et que je me reproduis.

Par la queue et par le texte,

Je donne des enfants à la patrie.

Attention, c’est du sang !

N’en mettez pas partout,

O fasciste’ à quatre pattes,

Catholique’ encore vierges,

Sans couleur et sans raison

D’exister et de puer.

C’est ici que je respire

Et c’est mon air qui vous anime.

 

Goutez plutôt à ma cuisine.

Mais ne me tournez pas le dos.

Quand j’encule je déchire.

 

*

Les bourgeois volent haut,

Mais c’est pour échapper

A la justice des hommes.

Les autres ne volent pas,

Ou juste un petit peu

Pour ne pas mourir de faim,

De guerre, de honte, de dépit.

Ici-bas, point de rencontre

Entre le savoir et la sagesse.

Il te reste le geste

Et tu l’associes à la parole.

Tu mourras comme tout le monde,

La tête pleine des rêves

De bonheur et de vengeance.

Je te connais, va !

J’ai tellement appris…

De moi-même, surtout des autres.

Les carreaux de ma fenêtre

Essuient mes larmes d’enfant.

 

*

Nous sommes tout,

Soyons rien.

Mieux vaut un pessimiste

Qu’un optimiste déçu.

Le chagrin ne tue pas.

Le désespoir détruit.

Faut-il tuer le mal dans l’œuf ?

Détruire le gai partant ?

Qui lèvera la main

Sur ce joyeux mais court

Voyageur provisoire ?

Le Ténébreux ne tue personne.

Il observe de sa fenêtre

Les spectacles de la joie

Sur la ligne de départ.

L’horizon est bouché.

La route bordée de lampions

Et de tous les signes

De l’attente qui ne sait pas

Qu’il n’y a rien à attendre.

Il n’y a pas de poésie.

Il n’y a que des poètes.

Et personne pour les tuer

Avant la fin du spectacle.

Le Ténébreux y pense,

Mais les jours se ressemblent.

Même que dans son cas,

Ils ressemblent à la nuit.

 

*

Mon voisin

A trouvé un trésor

Dans son jardin.

Pas un cri.

Pas un bruit.

En un saut,

Il était chez lui,

Serrant contre son sein

L’or rutilant et beau.

 

Je n’ai jamais

trouvé de trésor.

Ce n’est pas faute

D’avoir cherché.

Dans mon jardin

Et ailleurs.

Voilà comment

Je justifie

Mes voyages.

 

Le temps

Marche devant moi.

Pas un signe

De bonheur.

Il ne pousse rien.

Je le suis.

Sous mes pas,

Point de trésor.

Des idées

En veux-tu en voilà !

Je n’en manque pas.

Elles valent mieux

Que mes secondes,

Mais est-ce là

Le trésor que je cherche ?

Je n’ai plus l’âge

d’y penser, hélas.

 

*

Vous n’allez pas me croire,

Mais cet or n’en était pas.

Je suis rentré chez moi.

Heureusement qu’il n’y a pas

De métro dans ma ville.

À Paris, j’ai croisé d’autres gens,

Mais ici, chez moi, je reviens seul.

 

À part une fenêtre et un lit

Qui sert de table et de chien,

Je ne possède rien d’aussi doré

Que l’or que j’avais cru trouver,

Ce jour-là, loin de Paris

Et des gens qu’il faut croiser

Pour ne pas les connaître.

 

Mon voisin est plus riche que moi.

Il n’a jamais pris le métro.

Il ne connaît pas Paris, la Tour,

La Présidence, les hélicoptères

Ni la valse à quatre temps.

On se regarde en chien de faïence

A travers le carreau qui limite

Nos existences à la question

De savoir qui est riche et qui

Ne l’est pas, ne le sera jamais.

 

Mais nous avons un bien commun :

Cette haie qui scinde la terre

Sous nos pieds pas pressés

D’arriver le premier chez Persil.

À son doigt l’or scintille.

Mes pieds sont douloureux.

Je m’en vais trop souvent

A Paris pour voyager moi aussi

En métropolitain sans bijoux.

 

*

Au diable la science !

Je peux mourir jeune.

Au diable la morale

Et vive le printemps !

Ya pas à dire

Il faut agir !

Et tant pis

Si c’est pas beau !

 

Beau comme un dieu

Ou une déesse si le sexe

(et non pas le mariage)

S’associe aux croyances

Et à la mort soucieuse

De bien faire et de faire

Pour que nous existions

Ensemble et à jamais.

 

J’y pensais

Quand mon voisin

(que vous connaissez

Bien

Maintenant que vous me connaissez

Mieux)

M’a montré l’or

Que sa terre enfanta

Un jour de fin d’été.

Creusez vous aussi,

Me dit-il sans ironie.

Moi je creuse encore,

Redit-il en jouant

Avec les reflets d’or

Dans mon œil

Façon allumette

Qu’on craque

Dans le noir

Des rues

Et des chambres obscures.

 

Je ne creuse pas.

Je marche dessus, peut-être.

Je marche partout

Où l’or peut se trouver,

S’inventer comme disent

Les chasseurs

Du voisinage.

 

Avant, j’avais une dent

En or.

Je l’ai vendue

Pour m’acheter

Une part de silence.

 

Point de science

Ni de leçons.

Les limites de mon jardin

Sont les vôtres

Et vous ne le savez pas.

 

*

C’est beau,

Je ne le nie pas.

Mais ça ne me rend pas

Heureux.

Je n’y peux rien.

Vous non plus.

Ce qui ne nous empêche pas

D’être voisins.

Si on compare nos jardins,

Ils se ressemblent,

Même si le vôtre

Est plus et mieux

Cultivé.

On y trouve même

De l’or,

Dites-vous.

Et vous me montrez l’or

Refondu.

Je rentre chez moi

Avec ce reflet

Au fond de l’œil.

C’est aussi beau

Que n’importe quoi.

Je le reconnais volontiers !

Mais je n’y vois pas

Une trace de bonheur.

Même mon propre reflet

Ne m’inspire rien

Qui y ressemble

De près ou de loin.

Quittons-nous

Sur cette approche

De l’attente

Qui n’attend rien.

 

*

On a tué mon voisin.

On l’a tué dans l’œuf.

Il n’y croit pas lui-même.

Pourtant il est tué.

Et depuis si longtemps

Qu’il faut croire

Qu’il n’est plus que la momie

De ce qu’il a été

Avant de se mettre à rêver

Comme les autres.

 

Mais à quoi bon en parler ?

Là, à l’ombre et à l’abri,

Buvons plutôt ce qui se boit

D’un commun accord.

Les insectes de tous poils

S’accrochent aux trapèzes

De nos pensées fugaces.

Une fleur d’hortensia

Se froisse comme du papier.

Le buisson de lierre s’agite.

On y vit son existence

Comme tout le monde.

Personne ne m’a tué.

Je n’ai pas eu cette chance.

 

*

La femme de mon voisin

Est une femme

Comme les autres.

Elle est mariée

Selon les principes

De la République

Et les valeurs

De l’Église.

Que fait-elle

De ses morts ?

À vrai dire

Je n’en sais rien.

Nous n’en parlons pas.

On se contente,

Elle et moi,

De tromper le temps

Et tout ce qui peut

Se tromper.

Nous n’avons pas

De projet

Autre que le lendemain

Et la nouveauté

Encore possible

A l’angle du plaisir.

Chaque jour,

Je passe du temps

A effacer nos traces.

Temps qu’elle gagne

Sur moi

Et sur ce qu’elle change.

 

Ma voisine change aussi

Les vers de ma poésie

En mouches qui m’asticotent.

 

*

Jésus Christ s’est branlé jusqu’à l’âge de 33 ans.

Passé cet âge, il s’est crucifié entre les jambes de sa mère.

Voilà le résultat !

 

Ah ! C’qu’on n’vit pas !

Ce qu’on s’emmerde !

Et pour des riens,

Mon bon monsieur !

 

Mahomet s’est branlé jusqu’à la mort.

A la fin, y avait plus personne pour en rire.

Voilà le résultat !

 

Ah ! C’qu’on n’vit pas !

Ce qu’on s’emmerde !

Et pour des riens,

Mon bon monsieur !

 

Bouddha n’avait pas de quoi se branler.

Il a fait autre chose.

Voilà le résultat !

 

Ah ! C’qu’on n’vit pas !

Ce qu’on s’emmerde !

Et pour des riens,

Mon bon monsieur !

 

Et puis des Marx, des Duce et des Guides !

Tous des branleurs en vase clos !

Voilà le résultat !

 

Ah ! C’qu’on n’vit pas !

Ce qu’on s’emmerde !

Et pour des riens,

Mon bon monsieur !

 

Et puis ya moi que je caresse.

Dans l’sens du poil parce que je m’aime.

Sans résultat !

 

 

*

Une haie de jasmin au printemps

Et en fleur,

C’est tout ce qui nous sépare.

Je saute, tu sautes,

Et le printemps se finit.

L’été n’aime pas les fleurs.

On se nourrit de feuilles.

Des fois je me demande

Si je t’aime vraiment.

 

*

Expansion, contraction.

Je ressemble de près

A l’univers, à l’infini.

— Mais si j’en suis l’image,

La métaphore, le reflet,

Je n’ai rien à voir avec les autres.

Je ne veux pas leur ressembler.

— Mais est-ce possible

D’imposer ma volonté

A cette nuée qui ne sait pas

Que j’existe ?

Il y a toi, peut-être.

— Mais 1 plus 1

Ne fera jamais un.

Je suis fait

Pour le plaisir solitaire.

 

*

On est allé en vacances

Au pays des vacances

Et des retours moroses.

On n’en revient jamais.

Fallait pas y aller.

 

*

Qui qu’je vois

Si c’est pas Yorick

En personne ?

Il y a une femme

Dans sa poche.

Elle connaîtra la pluie

Et les jardins anglais.

Elle aura des enfants

Et un mari charmant.

Un’ place au Paradis,

Un avenir sans nom.

Du coup Yorick et moi,

On se sépare au bord

De la route en lacets.

Moi aussi je connais

Un pays plein de femmes,

De promesses, de désirs.

Mais ça fait loin d’chez moi.

Et puis je suis pas sûr

Que Bobonn’ soit d’accord

Pour que je chang’ sa vie !

 

*

Faites des vers.

Mais c’est pas eux

Qui vous feront.

On a ça dans la peau.

On peut pas naître sans.

Bon,

Ya du meilleur

Et du pire

Dans les réseaux.

On n’se reconnaît plus.

On sait plus qui est qui.

 

La Poésie

C’est l’aventure

Au pied du lit.

 

*

Mon voisin aime les boutons.

Les boutons de sa femme,

Ceux de son pantalon,

Boutons de la cuisine

Et de l’ordinateur.

Mais celui qui pousse

Dans son dos

Menace son existence.

Il l’aime aussi,

Même si la question

De savoir

Si Dieu existe

Se pose maintenant

Sans lui.

 

*

 

Tous les pets se ressemblent.

Ils supportent la comparaison.

L’existence est remplie

De choses qui se ressemblent,

A commencer par les gouttes d’eau,

Comme tout le monde le sait.

 

Inutile de chercher

A ne pas faire

Comme les autres.

On a le souci du détail,

Mais pas à ce point.

 

*

Compte les vers, compte les pieds !

Et compte là-dessus.

N’est pas poète qui veut.

Mais tout le monde veut,

Ce qui complique l’existence

Du lecteur qui passe par là.

 

Compte les sous, compte les prix !

Et compte sur toi-même.

N’est pas riche qui peut.

Le lecteur qui passe par là

En sait plus que toi-même

Sur ce sujet délicat.

 

Compte les morts, compte les dieux !

Et compte sur la chance.

N’est pas vivant qui vit.

En passant par là le lecteur

Se demande pourquoi il lit.

Personnage qui se fait rare.

 

*

Nous n’avons pas d’enfants.

Nous nous reproduisons,

Mais tout s’achève avec nous.

 

J’aimerais être cette eau

Qui coule dans le lit

De ton ruisseau.

 

Sur le coussin tes cheveux

Se laissent emporter par le vent

Qui nourrit le rivage.

 

Voici tes mains,

Ce qu’elles contiennent.

Nous n’avons jamais été plus seuls.

 

Nous ne rêvons pas non plus.

Les fleurs ne sont pas des fleurs.

Promenons-nous dans les bois.

 

*

Qui lit ! Qui lit !

Ça me chatouille !

Les doigts du monde

Entre mes côtes

Trouvent de quoi

Me faire rire.

 

Qui lit ! Qui lit !

Je reviendrai

Avec des livres.

Rire me fait

Du bien et même

Bien d’autres choses.

 

Qui lit ! Qui lit !

Je fais des vers

Et je les vends

A qui sait lire

Comme les doigts

De l’existence.

 

Qui lit ! Qui lit !

Mais rien ne dure

Aussi longtemps

Qu l’ désespoir.

Chatouillez-moi

Ô doigts des reins !

 

*

J’ai beau faire,

Ni pédé, ni fayot,

Pas même gigolo,

Je suis complice

De Papa.

Chacun dans son lopin

Et Papa dans le ciel.

Chaque fois qu’un fana,

Un mordu, un déçu

Se met fin ou met fin,

Alors là j’ai conscience

D’être fils à Papa.

Dieu, État, Religion,

Papa sème la terreur

Comme je chie quand je pense

A le refaire dans mon slip.

Ya des limites, oui, mais où ?

A part chez Papa et Maman.

Papa l’État, Maman la France.

 

Ya plus d’soleil

Là où j’habite

Et pourtant je suis seul.

N’y voyez pas contradiction.

Les mots ne seront jamais rien

Tant que je n’aurai pas agi.

Tuer soi-même ou son prochain,

Sans raison et sans guerre…

Faut s’lever tôt pour y croire.

Mais nous sommes ainsi faits :

Coincés entre deux limites

Qui se rejoignent

Dans l’infini :

La mort et cette autre putain,

La société : je me demande

Si c’est pas moi que j’vais tuer.

 

*

Ah ! c’que j’aimerai

Etre anarchiste.

Un vrai de vrai

Avec des dents

Et puis des bombes.

Mais j’suis fayot

Dans le service,

Triste complice

Dans la fonction.

J’ai des vacances

Et du galon.

J’ai un’ famille

Et des enfants.

J’ai la maison

Et la bagnole.

J’ai tout c’qui faut

Pour être heureux.

 

Mais c’était pas heureux que j’voulais être.

C’était poète comme mon vieux.

Il est trop tard et c’est tant mieux

Parce que je suis pas tout seul.

Vive l’anarchie en bouteille !

 

*

Mon voisin est mort tout seul.

Je change de voisin.

Peut-être de jardin,

Car le mien est en friches.

C’est le cœur qui a lâché.

Il n’y était pas.

On a beau être mauvais,

Ça ne dure pas.

Et puis ça fatigue.

La preuve il en est mort.

Ses mimosas tournent de l’œil.

Ses figues se donnent aux oiseaux.

J’irai à l’enterrement

Avec un bouquet de fleurs des champs.

 

Ma voisine s’en va,

Mais pas au même endroit.

Elle a encore envie de vivre.

Mais c’est sans moi qu’elle vivra.

Ah ! ce que j’vais me sentir seul !

 

*

Ce n’est pas que je peux

Me passer des autres,

Mais si je peux, je les évite.

Mon jardin est une exception

Que je montre en exemple.

Je mesure mes impressions

Et j’en fais des poèmes.

Au diable doute et conviction !

Je ne suis pas philosophe.

Je suis poète à mes heures.

 

Je vous salue de mon portail,

Vous qui passez dans ma rue.

Je connais même des histoires

Pour meubler la conversation.

Ce n’est pas que vous soyez cons,

Mais je ne le suis pas.

Vous ne saurez jamais exactement

Ce qui se passe dans mes murs.

Et si je ne deviens pas célèbre,

Vous ne chercherez pas plus loin.

Je me passe de vous,

De vos enfants, de vos maisons.

Et la nature me le rend bien.

Allez au diable et à Vauvert !

Et passez dans ma rue

Si ça vous chante.

Je vous salue en personnage.

 

*

C’est pas demain

Que je suis mort.

C’était hier.

Vous m’aimiez pourtant.

Mais l’aujourd’hui a un sens

Que vous ne connaissez pas,

O amoureuse de moi.

 

*

Rien n’est plus comme avant,

Dites-vous alors

Que je n’entends plus rien.

Je suis devenu sourd.

Je n’aime plus la langue.

Plus les couleurs,

Plus la musique.

J’aime l’infini.

Je suis devenu fou

En devenant sourd.

Et pourtant vous me parlez.

Vous parlez du lendemain.

De la recherche du bonheur

Et même du temps perdu,

Forcément retrouvé

A la fin.

Sinon à quoi bon ?

Mais tout a changé

Autour de vous.

Même moi j’ai changé

A vos yeux.

Dans ces conditions,

Vous êtes bien la seule

A ressembler encore

A ce que vous étiez.

 

*

Cet enfant est à nous ?

La preuve s’il vous plaît !

Certes nous parlons la même langue.

Mais un enfant, allons voyons !

Certes nous avons couché ensemble.

Mais pas dans le même lit.

Je ne suis pas celui que vous croyez

Etre vôtre et tout ouïe !

 

*

Les gens criaient.

Les gens saignaient.

Ils couraient

Ou gisaient.

Mais je n’ai rien entendu.

J’étais là et pourtant

Je ne suis pas témoin.

Le plaisir, peut-être.

La distance

Qui me sépare d’eux.

De leurs disputes,

De leurs combats.

De leurs enfants.

De leurs chansons.

J’ai de l’humour.

Ah ! je n’en manque pas !

Mais déconner au point

De verser une larme

Sur leur cadavre,

Leurs blessures…

Ce n’est pas un poème.

Alors je m’en passe.

Et je referme ma fenêtre.

Le spectacle est terminé.

D’ailleurs vous recommencerez.

Mais je ne serais plus là

Pour observer votre douleur

Et apprécier vos cris

A l’aulne de la vengeance.

On ne joue plus !

Je suis de retour chez moi !

Ah ! Foi de poète,

Ce n’est pas trop tôt !

Je commençais

A me manquer !

 

*

Mon voisin n’est pas mort.

Ma voisine ne partira pas

Après l’enterrement.

Le chien s’est couché

Sur le paillasson gris.

Et l’ambulance est repartie.

On est rentré,

Le chien et moi.

Il ne se passera rien

Tant que mon voisin

Ne sera pas mort.

Il faut qu’elle parte !

 

*

C’est ma voisine qui est morte.

Il ne l’a pas tuée.

Elle n’est pas morte assassinée.

On sera deux maintenant.

Et on n’aura

Rien d’autre à faire.

 

Si une femme

Doit exister,

C’est peut-être chez moi

Qu’elle habitera.

On aura inversé

Le cours du temps

Et des bonnes manières.

Et je l’assassinerai peut-être.

Qui sait ce qui peut se passer

Entre voisins…

 

*

C’est la fête chez mon voisin.

Réunion de domestiques.

La monarchie républicaine

Trinque sur le dos des autres.

Comme je suis visible

A travers la haie,

Car c’est l’été

Et la sécheresse s’active

Du matin au soir

Et dans mes rêves,

On m’invite à partager

La bonne humeur

Qui est de rigueur

En ces temps de vénalités

En tous genres.

Je franchis la limite,

Langue dehors

Car je suis poète

Si l’heure le veut.

Et nous en arrivons au fait :

Est-ce que je participe

A l’effort national

En écrivant des poèmes

Que personne n’a lus,

Sauf mon voisin

Qui en sait quelque chose ?

Il s’interpose, couperosé.

Il répond à ma place.

Il en connaît un rayon

Sur ce que je suis,

Ce que je possède

Et ce que je pourrais,

Avec un peu de chance

Et de bonne volonté,

Paraître aux yeux de tous.

Tous, c’est nous ou c’est eux

Selon le point de vue

Qui affecte mes transitions

Quand je sors de chez moi.

Je reviens saoul, heureux

De n’avoir pas été compris.

J’aime ma solitude

Et je lui fais des enfants.

Je suis un bon père de famille.

Ne me lisez pas,

Passez votre chemin

Et si jamais vous m’invitez

A partager votre sort

De fayots, de mouchards,

Invitez aussi mon voisin.

Il a tout compris, je crois…

 

*

Bien sûr que je m’émerveille

Devant le spectacle

D’une fleur

Ou d’un fruit !

Vous me verriez même,

Si vous m’aimiez

Comme je vous aime,

A genoux devant

L’églantier

Ou le figuier.

Dans le soleil

Ou sous la pluie.

Par temps de neige,

D’orage,

De vent.

Et je trouve les mots.

Je les invente.

Je n’imite personne.

Je ne suis même pas

Le reflet de moi-même.

Mais si vous m’aimiez

Un peu,

Je saurais vous ressembler.

Et vous et moi,

Nus et joyeux,

Nous mettrions genoux en terre

Pour saluer notre commune nature.

 

*

Poètes… poètes…

C’est vite dit !

Certes vous rimez.

Ou si la paresse

Vous a gagnés,

Vous vous adonnez

Aux facilités

Du vers-librisme.

Si je suis poète,

Vous ne l’êtes pas.

Et si vous l’êtes,

Je ne suis plus rien.

Vous comprenez maintenant

Que c’est votre mort

Que je demande

A mes poèmes…

 

*

Même la guerre,

Atroce et dense,

N’a rien changé

Aux habitudes.

Nous nous donnons

Et nous prions

Pour que l’argent

Demeure seul

Décisionnaire.

Comment renaître,

O vain poète,

De ce bas-fond ?

La langue est morte

Et nous avec.

Divin spectacle

Qui recommence

Chaque fois que

Cet enfant naît.

 

*

Mon voisin, que vous connaissez,

A attendu d’avoir cent ans

Avant de se rendre compte

Que son seul fils était poète.

Mais le père a vécu

Plus longtemps que le fils.

Ainsi s’est perdue cette poésie.

 

Comme je suis poète moi aussi

Et que mon père est mort avant moi,

Je n’ai pas rencontré le fils de mon voisin.

Je n’ai pas même su qu’il existait

En même temps que moi.

 

Vous allez trouver cette histoire

Sans intérêt pour la science

De notre temps et de nos mœurs.

Je vous accorde que moi-même

N’y trouve pas de quoi conter.

Et je ne chante pas non plus.

Je ne sais pas ce que je fais.

 

Mon voisin est mort à l’âge

De cent un ans et des poussières.

Je suis encore vivant et poète

Quand l’heure sonne au campanile.

 

Je veux vivre aussi longtemps

Que l’homme sur la terre

Sera doué de la parole.

Je ne veux pas mourir

En fils indigne de son père.

 

Cette histoire au fond n’a pas de sens.

Je la rumine depuis des décennies.

Je m’en nourris, je l’alimente.

Mais rien n’avance et je m’enfonce

Dans la terreur, la nuit, le noir.

 

*

« La peau d’un homme

Vaut la peau de l’ours.

Et que l’homme impeccable

Meure pour la patrie !

Reste que je suis né

Dans un monde de cloportes.

Pas facile l’existence

Dans ces conditions définitives.

Le fer a tout écrit

Dans ma pauvre chair d’enfant.

Je me lis tous les jours.

Et j’additionne les retours.

Je n’en vis pas trop mal.

Je conserve juste assez de conscience

Pour ne pas perdre le nord.

Sinon « je m’arsouille de vers »

Dit le poète en sa jeunesse.

Vers-vin, vers-femme,

Vers-sommeil, vers-dieu,

Vers-ok, vers domestique

Au plafond d’église,

De mosquée, d’autres temples.

En plus je suis fidèle.

On peut compter sur moi,

A moins que l’ennemi

(il y a toujours un ennemi)

Me vende avant de m’avoir tué. »

 

*

Ensuite le poète en peau d’ours

M’abandonne à mes recherches de creuseur

De tunnels, d’autres trous, de pensées.

J’aime bien retrouver ma solitude

Après de pareilles rencontres

Avec le nerf social, superstition

Du droit et soumissions aveugles.

 

Un spectacle est un spectacle,

Comme l’art c’est l’art et l’amour rien.

Je ne suis que l’occupant de ma fenêtre.

Je suis constant dans mes pratiques.

A vrai dire je n’ai pas changé.

Mon enfance est mon seul âge.

Vous ne m’oublierez car je n’existe pas.

 

*

En poésie comme ailleurs d’ailleurs

La couleur de la peau ne change rien.

Mais si vous faites la différence

Par exemple entre un ours et une couille,

Vous avez alors l’occasion de mesurer

La peau que le poète a revêtue

Comme Hercule au temps de la lyre.

 

La peau du poète c’est son existence

Ou non de poète ou d’imposteur.

 

La peau n’a rien à voir avec la couleur.

Surtout s’il s’agit de reconnaître le poète.

La peau se caresse avant toute chose,

Dans le sens du poil ou pour faire mal.

Si le poète ne se réveille pas, il dort

D’un autre sommeil que l’anesthésie.

 

Peau-drapeau, peau-tapis, paillassons

Et cadavres, voyagez si vous voulez

Faire des trous comme tout le monde.

Mais si la poésie vous tend les bras,

Muez comme le serpent dans les branches

De l’arbre sans pommes, sans femme

Et sans vérité donnée d’avance

Par les faux-culs, les grimaciers, les demi-dieux.

 

*

Quel sens donner

A ce qui n’en a

Peut-être pas ?

Et pourquoi le donner ?

Est-ce ainsi

Qu’on écrit

De la poésie ?

On invente

Des idées

Alors que ma nature

Me pousse

A créer des médiums.

Personnage qui entrez,

N’ouvrez pas la porte !

Merci !

 

*

Vous en parlez savamment

Quand vous aurez tué quelqu’un.

Et pas en rêve s’il vous plaît !

Tuez quelqu’un de vrai, de vivant.

Pas un mort de votre imagination.

Il n’y a que la vérité qui compte.

Tuez-moi si le cœur vous en dit.

Une fois mort, on me lira peut-être…

 

***

 

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