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Victor et Macha d'Alona Kimhi - Un roman d'apprentissage
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 Article publié le 1er décembre 2019.

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Victor, seize ans, et Macha, dix-sept ans, sont frère et sœur. Entre eux, c’est je t’aime, moi non plus, mais la vie les a soudés pour le meilleur et pour le pire. À la mort accidentelle de leurs parents, qui ont émigré d’Union soviétique en Israël, Victor et Macha se retrouvent ballottés d’internats en kibboutz. Pour ne pas les abandonner à leur triste sort, Catherine, leur grand-mère, se résout à son tour à émigrer en Israël. À trois, ils cohabitent dans l’une de ces cités sans âme pour nouveaux immigrants à la périphérie de Haïfa, à la fin des années 1970. Une cohabitation pas vraiment pacifique, tant les caractères sont dissemblables. La grand-mère, débordée, regarde s’écharper cette fille intransigeante, rebelle, piquante comme une bogue de châtaigne, et ce garçon sensible, mou et soucieux de plaire. Alona Kimhi, la romancière, qui ne renie pas l’influence des Enfants terribles de Cocteau, explore ici, dans toute sa complexité, une relation faite tout à la fois d’amour protecteur, de jalousie et de sadisme, qui finit par frôler le drame. Mais Victor et Macha(1), c’est aussi un roman d’apprentissage, dans lequel deux adolescents se découvrent, découvrent les autres et cette « identité israélienne » qu’ils ne se sont pas encore entièrement appropriée. Ils en ressortiront transformés.

En chemin, Victor, bien moins sage qu’il n’y paraît, fera l’expérience de l’ivresse de la transgression, comprendra que les tentations irrésistibles peuvent vous faire perdre ce que vous teniez pour acquis, que les limites de la tolérance affichée par certains sont vite atteintes, que l’on déchoit aussi vite que l’on séduit et que l’on se leurre sur ceux que l’on croit connaître. Macha, elle, apprendra à se laisser aller, à baisser la garde et à se départir de sa brutalité. Plus étonnant, Catherine, la grand-mère, fait, à un âge avancé, elle aussi son apprentissage. Elle qui, professeur de français en Union soviétique, avait la gifle facile, qui s’était toujours cadenassée dans sa forteresse intérieure pour survivre, sent soudain au contact d’un adolescent autiste, petit-fils d’une amie, les digues se rompre avec bonheur – jusqu’à ce que son amie éloigne d’elle l’adolescent pour le protéger d’une « relation malsaine ». Qu’importe, elle a connu des joies qu’elle ignorait jusqu’alors. N’allons pourtant pas croire qu’Alonha Kimhi livre ici un roman fait d’harmonie, de consensus et de « vivre-ensemble ». Au contraire, la romancière appuie volontiers là où cela fait mal ; elle triture les abcès et quand un abcès crève, il en ressort communément des sanies. Ces sanies, ce sont les recoins obscurs et malodorants du psychisme des personnages, mais aussi de la société dans laquelle ils évoluent et qu’ils observent, avec ce regard qui fut peut-être, à l’adolescence, celui de la petite Alona Kimhi, née en Ukraine en 1966 et arrivée en Israël à l’âge de six ans. Le tableau d’Israël à la fin des années 1970 est loin d’être aussi radieux que les photos des prospectus grâce auxquels, partout dans le monde, l’Agence juive tente d’inciter à l’alya. Certes, les nouveaux immigrants sont bien accueillis à l’aéroport par de jeunes sionistes qui chantent Nous amenons la paix sur vous, mais la fraternité n’est que de façade. Les nouveaux venus constatent vite qu’il y a des citoyens de première, de deuxième et de troisième zone. Les sabras, nés en Israël, méprisent les Russes, lesquels méprisent les juifs venus des pays arabes « dont ils perçoivent le judaïsme comme une religion étrangère, une espèce de branche un peu particulière de l’islam »(2).Le quartier dans lequel grandissent les protagonistes est éloquent. Il y a d’un côté les villas confortables des juifs allemands, de l’autre, les baraquements en tôle pour les juifs marocains, les barres d’immeubles en béton pour les Russes et, à l’écart, les immeubles des Druzes et des Arabes.

Si le roman offre un panorama si riche de la société israélienne, c’est parce que Alona Kimhi a choisi de faire naviguer ses héros entre plusieurs univers, internat, kibboutz, cités pour nouveaux immigrants. Macha fréquente un lycée de Haïfa, qui accueille majoritairement des rejetons de la bonne bourgeoisie, inadaptés au système scolaire traditionnel. Dans cet établissement, il est de bon ton d’être de gauche, de fumer des joints et d’écouter les derniers tubes venus des États-Unis. Victor, lui, fait le va-et-vient entre la famille d’un colonel israélien qui le parraine pour faciliter son intégration et sa cité pour nouveaux immigrants. D’un côté, « une identité israélienne douce et rassasiée, un art de vivre dans un confort tranquille »(3), de l’autre, la rage, la hargne, l’envie de ceux dont l’identité israélienne est encore mal assurée, qui vocifèrent pour manifester leur volonté d’appartenance et craignent que les travaillistes ne leur enlèvent le peu qu’ils possèdent pour le donner aux Arabes. Les nouveaux immigrants sont donc farouchement de droite et leurs idées préfigurent dès la fin des années 1970 l’évolution actuelle de la société israélienne. À travers une soirée électorale qui voit la victoire du Likoud, saluée dans les cités par des cris de joie, le lecteur assiste pour ainsi dire au basculement de l’opinion publique israélienne se détournant des « colombes » travaillistes pour remettre le sort du pays entre les mains des faucons.

Avec le parti pris de vérité qui la caractérise et qui lui vaut le surnom d’« enfant terrible des lettres israéliennes », Alonha Kimhi ne craint pas de déranger en représentant de la manière la plus crue la haine que les nouveaux immigrants vouent aux Arabes, une détestation qui n’a rien à envier à l’antisémitisme endémique dans nombre de pays musulmans. Dans une scène pénible, dérangeante, comme toutes les injustices criantes, Macha, en colère comme souvent, trouve un exutoire à sa fureur en s’en prenant à un vieil Arabe dans un bus. Un virage un peu serré l’a projeté contre elle et avec une mauvaise foi extraordinaire, elle l’accuse de l’avoir touchée. Il est expulsé du bus manu militari. Loin d’en éprouver une quelconque culpabilité, Macha passe en revue les « bonnes » raisons qu’elle avait de s’en prendre à lui :

Depuis toujours, on lui avait appris à détester les Arabes. Chez elle, au lycée, dans son quartier. Rien de plus facile. Les Arabes étaient cruels, violents et primitifs. Ils avaient même attaqué Israël pendant Yom Kippour, le jour le plus sacré pour les Juifs. Ils voulaient anéantir ce pays et tous ses habitants, leur planter un couteau dans le dos, les jeter à la mer. C’étaient des êtres rusés et malfaisants, doublés d’obsédés sexuels qui ne rêvaient que de violer des Juives (qu’ils considéraient comme des débauchées permises à tous), tandis qu’ils se comportaient vis-à-vis de leurs propres femmes, auxquelles ils imposaient des règles de pudeur extrêmes, avec un obscurantisme révoltant.(4)

Alona Kimhi brise ici un tabou. La haine qui anime Macha est fort éloignée du discours officiel, selon lequel les Israéliens seraient animés à l’endroit des Arabes des meilleurs sentiments, mais se heurteraient à une hostilité irrationnelle et imméritée. L’hostilité apparaît pour le moins partagée…

Certes, la tendresse n’est pas le fort de Macha, et elle a aussi ses griefs à l’encontre des Israéliens, mais cette fois, c’est l’ambivalence qui domine. Comme bien des nouveaux immigrants qui se sentent encore exclus, elle méprise ceux que, par ailleurs, elle envie. Elle les trouve incultes, sans humour, sans passion, sans élégance, imperméables à l’ironie, incapables de s’amuser, faits d’« une demi-dose de kolkhoze et une demi-dose d’armée »(5), mais dans le même temps elle jalouse secrètement les jeunes Israéliens :

[Ils] ne connaissaient peut-être pas Les Trois Mousquetaires ni Alice au pays des merveilles, mais [ils] étaient tellement attirants avec leur hébreu précis, avec leurs vêtements confortables et si douloureusement à la mode, avec les shorts qui soulignaient une présence bronzée et rayonnante, avec ce je-ne-sais quoi de français qui n’ombrageait en rien le fait qu’ils étaient nés ici […]. Leurs trousses recelaient des gommes parfumées et des crayons pastel, leur cuisine était savoureuse, leurs plaisanteries sonnaient moins vulgaire en hébreu, oui, tout en eux était passionnant, généreux, délectable et moderne.(6)

C’est surtout Victor, le timoré, le caméléon soucieux de se fondre dans le paysage, qui aspire à devenir Israélien, car pour assumer son appartenance à deux cultures et faire de ses particularismes une richesse, il faut une assurance qui lui fait défaut. Lorsque la famille de Nimrod, son camarade de classe, décide de le parrainer et se met à le traiter comme l’un de ses enfants, Victor se sent enfin devenir Israélien, avec ce que cela implique de légèreté, de décontraction – et d’assurance. Pourtant, l’ivresse est de courte durée. Pour des raisons que nous ne dévoilerons pas, il finira en ange déchu, chassé du paradis par sa faute. La blessure narcissique est violente, car elle touche aux fondements d’une identité en construction. Victor, non sans exagération, se sent renvoyé à une condition de paria :

En perdant Nimrod, il avait perdu sa relation directe et immatérielle avec le pays où il vivait : l’essence de son identité israélienne avait volé en éclats comme une coquille d’œuf autour du cadavre d’un poussin. […] Il avait même pris ses distances avec sa sœur et sa grand-mère. Oui, ses quelques points d’ancrage, il avait réussi à les repousser, persuadé qu’il était d’arriver à devenir partie intégrante de ce lieu et de ses habitants. Mais voilà, jamais plus il n’appartiendrait à ce tout absolu qui englobait Nimrod, les Bakhar, Israël. À partir de maintenant et pour l’éternité, il resterait en orbite parmi l’infinité de particules cosmiques nées de cette rupture imposée.(7)

C’est le propre des romans d’apprentissage que de faire traverser au héros des épreuves, dont il tire des leçons de sagesse et dont il sort aguerri. Le roman d’Alona Kimhi ne déroge pas à la règle. Au terme d’un cheminement douloureux, Victor finira par comprendre que ce n’est pas de l’appartenance à un État, à une nation que l’individu peut attendre le sentiment de sécurité, le cocon protecteur, sans lequel il se perçoit comme vulnérable et sans défense. Victor redécouvrira les vertus de la cellule familiale et du foyer qu’il avait cru pouvoir mépriser. N’est-ce pas à cette sagesse qu’Alona Kimhi est elle-même parvenue ? Dans une interview donnée en 2015, celle qui décrivait Israël comme « un pays sombre […], un pays agressif, colonialiste où la gauche n’existe plus »(8), confiait dans le même temps avoir réussi à créer autour d’elle une bulle protectrice, dans laquelle elle vivait heureuse, entourée de ses enfants et de ses amis. Si Victor et Macha n’est pas un roman autobiographique au sens strict, la sagesse de l’ouvrage semble tout de même devoir beaucoup aux expériences de son auteur.

Benoît Pivert


1. Alona Kimhi, Victor et Macha, traduction française de Laurence Sendrowicz, Paris, Gallimard, 2015.

2. P. 35.

3. P. 74.

4. P. 189.

5. P. 475.

6. P. 35.

7. P. 459-460.

8. Nathalie Crom, « Israël est un pays de plus en plus sombre, Alona Kimhi, romancière, Télérama, 2 mars 2015.

 

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