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 Article publié le 5 août 2010.

oOo

« Longtemps, je vous ai envié. J’aimais jusqu’à vos airs de ne pas y toucher, vos manières hautaines si loin des miennes. J’aimais votre esprit d’à-propos, votre sagacité, votre hauteur de vue, et puis vous m’avez déçu, quand vous en êtes venu « à parler éducation » : vos propos se sont rétrécis, vous n’avez pas eu recours à cette pauvre formule : « Il n’y a qu’à… », vous êtes trop subtil pour cela, mais cette formule, on l’entendait courir dans vos propos : c’était la marque de votre impuissance à prendre la mesure non pas des enjeux, mais de ce qui se trame en ce moment dans le petit monde de l’enseignement.

A mes yeux, vous avez déchu. Vous vous êtes renié l’espace d’une interview, le temps de tenir des propos malheureux. Ce que vous avez dit n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd. J’ai compris votre ignorance des réalités de l’enseignement en France à l’heure actuelle et j’ai senti votre mépris pour moi, le minable, l’intellectuel de second plan, le répétiteur stérile qui n’a qu’à…

Alors, j’ai décidé de devenir des vôtres sans faire cause commune avec vous, le littérateur qui joue au sociologue bon teint qui comprend tout ; j’en avais assez de vous ressembler dans l’ombre. C’est vrai : je vous ai pris en grippe au moins autant que certains de mes collègues à courte vue.

Je vous mets dans le même sac, vous tous, que vous soyez équipés d’une longue vue psychoanalyticosicioéconomico-ce que vous voulez ou que votre myopie vous empêche de regarder la réalité en face, c’est-à-dire avec la distance et même le recul nécessaires.

La réalité, quelle est-elle ? C’est tout simple, et d’abord, je voudrais vous dire qu’elle ne me tient pas à cœur parce qu’elle ne me touche plus, pas plus qu’elle ne vous touche vous, même si vous jurez vos grands dieux qu’elle vous « interpelle ». La réalité de l’enseignement tient en quelques mots : le message ne passe pas. Je ne sais pas s’il a jamais passé ; je sais en tous cas que le message, la transmission des connaissances qui est notre mission première, ne passe pas auprès des jeunes générations qui ont d’autres centres d’intérêt dont je ne veux rien savoir, c’est mon choix, mon éthique même : je ne veux en rien dépendre d’un âge passager par nature, sur lequel on ne fonde rien de fécond – je ne dis pas de durable !- et qui flotte au gré des modes lancées par des adultes à peine plus âgés que les adolescents que nous avons devant nous, jour après jour, et qui grandissent en ressemblant, c’est-à-dire en se conformant le plus possible aux modèles du jour, aux pensées qui sont dans l’air du temps, qu’il faut partager pour être dans le coup, ne pas être « ringard » comme on dit dans ce champ social et ce milieu occupé par les médias, leurs animateurs, les industriels du spectacle, les industriels tout court et les publicistes, de manière générale tous ceux et toutes celles qui ont un intérêt financier, et aussi psychologique, à jouer les fournisseurs en images, en son, en modes de vie et en pensées prémâchées pour ces jeunes qui ont l’immense avantage pour tous ces marchands de soupe de constituer un vivier qui se reconstitue naturellement au fil des générations, public malléable à souhait, prêt à tomber dans tous les panneaux, à saluer toutes les impostures, à sacrifier à toutes les facilités du moment…

Vous me pardonnerez cette longue phrase dans laquelle j’ai été tenté de vous inclure. Je ne l’ai pas fait, vous le remarquerez, parce que je ne vous en veux plus : vous vous êtes éloigné de mes préoccupations il y a déjà bien des années, je ne vous vomis plus comme je vomis tous ces nihilistes d’opérette qui peuplent le petit écran et les radios dites commerciales et ces nihilistes aux petits pieds que sont les adolescents et les adolescentes que vous feignez de comprendre, vous tous et toutes, les grands esprits ouverts sur le monde moderne, qui vous penchez sur le corps social malade de mots. Vous parlez décidemment trop, à tort et à travers, sans rime ni raison. Votre parole est pauvre, pleine de sous-entendus et de clichés. Vous ne voyez pas plus loin que le bout de votre nez : vous n’avez pas mis les pieds dans une classe depuis les années glorieuses où vous avez quitté les lycées où vous avez brillé.

Je suis devenu indifférent au fait que « le message ne passe pas », indifférent aussi à ce que vous avez à dire sur la question, mais toujours stupéfié d’entendre dire ici et là, partout en fait, qu’enseigner c’est désormais faire passer un message éducatif : on parle maintenant d’éducation à la citoyenneté, et de manière générale, l’école croule sous les missions annexes toujours plus nombreuses : éducation à la santé, au code de la route, que sais-je encore ?

C’est qu’il y a péril en la demeure : ils sont nombreux qui croient que la demeure en question est « la maison école », notre belle et salubre institution républicaine bâtie à la force du poignet, un vrai tour de force qui force encore l’admiration plus d’un siècle après le passage en force de cette république à ses débuts si fragile et si contestée par les forces réactionnaires si puissantes encore à la fin du dix-neuvième siècle.

Que de forces en présence dans cette dernière phrase ! C’est peut-être là qu’est toute la question qui agite « la maison école », car enfin, quelles sont au juste les forces en présence ?

Il y a la force d’inertie des élèves qui en font le moins possible, se débrouillent formidablement bien pour se dérober à leur obligation de travail : Métis a la part belle dans cette dérobade constante où chacun déploie des trésors d’imagination pour justifier sa paresse.

Un zeste de mauvaise foi par là-dessus, beaucoup de passivité et le syndrome de « la brebis râleuse » dès qu’on s’en prend nommément à eux, et le tour est joué : on prend les mêmes et on recommence. Quand ils sont pris en défaut, le grand argument alors qui leur vient spontanément à la bouche – l’esprit y a sa part, mais si faible : un écho tout au plus de propos ressassés – c’est : « Je ne suis pas le seul. », avec, sous-entendue, cette idée tout simple : « Alors pourquoi vous en prendre à moi ? ».

Il y a aussi cette phrase mille fois entendue : « Je n’ai rien fait ! » ou si peu de choses, à leurs yeux, qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat… Tout est permis à qui sait attendre son heure derrière les autres. C’est la forêt qui cache l’arbre : un élève disputé, pris nommément à partie, sommé de s’expliquer sur son comportement ou son attitude, trouvera qu’il n’est coupable de rien parce que les autres se le permettent aussi. Tout est permis à tous si un seul se le permet et qu’on le laisse faire. La paresse et l’insolence font tache d’huile, mais il y a belle lurette que l’huile a fait tache. Dans ces conditions, vous comprendrez que l’huile et moi, c’est comme l’eau et l’huile : on ne se mélange jamais !

C’est le nombre qui fait la force dans ce jeu des mots où la mauvaise foi a la plus belle part. Il y a aussi l’inertie des parents, leur méfiance envers l’école, c’est-à-dire les professeurs trop bien rémunérés pour ce qu’ils font… Les enfants et les adultes, c’est du pareil au même. Il faut que jeunesse se fasse et passe… A la voir, je me dis qu’elle ne passe pas assez vite ; elle a même tendance à se prolonger au-delà du raisonnable : un effet de la scolarisation prolongée qui permet d’accéder le plus tard possible au marché du travail. Cette jeunesse ne nous en sait même pas gré ; elle profite mollement de la vie facile en retardant le plus possible son entrée dans la vie active. On l’y aide et l’y encourage…

Je vous fais grâce de vos propos sur « l’éducation », je vous laisse votre anglicisme qui en dit long sur le chemin linguistique que vous avez parcouru tous et toutes qui jargonnez dans la langue de Shakespeare sans prendre la mesure de ce que cette substitution de terme a de révélateur et l’enfermement qu’il suppose pour ceux que vous persistez à appeler les enseignants, expulsés pour ainsi dire de leur mission première : enseigner, faire passer la connaissance, sous forme de signes de reconnaissance, sociale bien sûr, mais comme en sous-main car le code c’est le message alors qu’à l’heure actuelle le message – la transmission des savoirs constitutifs de notre humanité moderne – est surdéterminée par tant de propos annexes et parasites – les invariants éducatifs, les consignes de bonne conduite…- qu’il devient impossible de décoder quoi que ce soit sans faire appel à un impératif catégorique moral.

Le moralisme, voilà ce qui gangrène l’école… La morale ferait défaut à la plupart et ce serait à l’école de pallier une supposée carence éducative des parents. L’école comme super papa et super maman, en quelque sorte ! Qui ne voit que les élèves n’ont cure de tous ces propos moralisateurs, qu’ils sont en deçà de telles considérations, que leur nihilisme, qui ne peut leur être imputé, qui n’est qu’un reflet de la société dans laquelle ils vivent, nihilisme dans lequel bien sûr ils se complaisent sans toujours s’y plaire, qui ne voit que ce nihilisme est le parfait pendant du nihilisme des adultes en proie à toutes les illusions métaphysiques charriées par notre « culture », même et surtout quand celles-ci sont pour ainsi dire ignorées dans leurs fondements gréco-latins.

La décadence, on en parle beaucoup, mais qui peut concevoir qu’elle n’est pas devant nous, mais derrière nous, que c’est la métaphysique dans son essence même qui est nihiliste ? Tout cela est bien connu de nous ; inutile de développer !

Alors, oui, vous ne parlez plus d’instruction, vous parlez plutôt d’éducation ; c’est plus ambitieux, parce que plus global : c’est toute la personne qui est éduquée, des pieds à la tête. L’instruction s’occupe de la tête, et l’éducation s’occupe de sa coiffure, des bonnes manières, et tutti quanti…

Vous êtes pitoyable quand vous donnez dans ce panneau que vous tend l’époque ; c’est un vrai miroir aux alouettes : éduquer, c’est exducere, soit, étymologiquement, conduire à l’extérieur, l’extérieur étant le monde, plus précisément, plus modestement aussi, la société dans laquelle l’enfant est appelé à vivre un jour prochain sa vie d’adulte « responsable ».

Chez vous – vous êtes moderne – éduquer signifie enseigner l’art de se comporter en société : respect de la parole d’autrui, respect de la parole donnée, respect du règlement, des lois en vigueur, les droits et les devoirs. Vous insistez beaucoup sur les droits ; vous voulez oublier que les devoirs sont aussi des conquêtes, que la liberté, acquise depuis que notre démocratie fonctionne à peu près, bon an, mal an, avec tous les ratages et les tares que l’on sait, implique des devoirs, le premier d’entre eux étant de veiller au respect pour tous et pour toutes des droits élémentaires… Mais laissons cela !

Je ne parle déjà plus de vous, écrivant cela : je croirais m’entendre pester en mon for intérieur contre la hiérarchie en place ; oui, en fait, mes propos portent ici, maintenant, sur ceux et celles qu’on appelle les « chefs d’établissement » !… Mais, c’est à cela que je veux en venir : dès que vous parlez d’éducation et dès que vous employez cet anglicisme, vous vous faites les complices de ces flics de la chose publique, de ces chiens de garde pédagogiques que sont tous ces principaux et ces proviseurs, qui se veulent si avisés, si savants en matière d’éducation et qui ignorent tant de choses, à commencer par le maniement correct de la langue qu’ils ont héritée de leurs pères et qu’ils malmènent à coup de néologismes vides, à coup, aussi, de phrases mal construites, de phrases « déglinguées », comme j’en entends tant depuis tant d’années dans leur bouche.

Oui, décidemment, quand vous avancez des solutions faciles, loin que vous êtes de « la réalité du terrain », quand vous jargonnez comme « les professionnels de l’éducation », vous êtes bien de votre temps ; vous êtes en plein dans l’époque, vous jouez le jeu, vous accompagnez le mouvement, vous êtes complices d’une réalité sordide.

Maintenant que je suis des vôtres, je ne me hasarderai pas à « parler éducation ». Quand j’étais jeune, un homme lucide me l’avait dit : « Les questions pédagogiques ne vous intéressent pas. » Je n’avais rien répondu à son propos pour ne pas me nuire, mais j’ai su tout de suite qu’il avait raison. Il avait vu juste en moi. Je l’ai respecté pour cela ; ce n’était pas un donneur de leçons, seulement un pédagogue hors pair. Je me suis employé, par fierté et avec tout l’acharnement nécessaire, à lui ressembler : ça m’a pris dix ans de ma vie, et un jour, chance, il est venu me rendre visite dans une de mes classes et lors de notre entretien, il m’a fait ce compliment tout simple, il m’a dit : « Vous êtes fait pour enseigner ! » Je n’ai pu que sourire à ce propos sincère qu’il prenait si visiblement plaisir à dire. J’avais bouclé la boucle, je pouvais passer à autre chose, me mettre au travail, non pour vous ressembler, il n’en a jamais été question entre moi et moi, mais pour faire jeu égal avec vous, en oeuvrant jour après jour. Dites ce que vous voulez, écrivez autant qu’il vous plaira, mais ne brisez pas le silence ! Ne parlez pas de ce que vous connaissez mal ! Abstenez-vous de juger, comme je m’abstiens de me mêler de questions qui ne me touchent pas. Il faut se sentir cerné comme une bête ou se sentir traqué par un sujet avant de l’aborder avec toute la franchise et toute la hargne requises. C’est ce que je fais en ce moment même en vous parlant. « Abstine et sustine ! » Notre œuvre est à ce prix. En art, la solitude est la seule voie qui vaille.

Etre de son temps, c’est jouer le jeu ; je ne joue pas le jeu. Mon intempestivité, je ne la sacralise pas non plus ; c’est comme ça, un point ce n’est pas tout. Il y a tant à dire en direction de ceux et de celles, dont vous, qui veulent écouter. Ecouter, ne pas se hâter de trouver des réponses, interroger sans relâche et sans lâcheté, c’est tout ce qui m’anime. J’ai été à bonne école, celle de la République que je ne répudie pas. Cette « gueuse » a du bon, malgré ses airs bonasses. Il ne faut pas trop se moquer, il faut critiquer, toujours prendre la démocratie au mot. Il n’y a jamais assez de démocratie. La démocratie crève quand elle s’endort sur ses lauriers. Il faut être plus démocrate que les démocrates, c’est l’évidence que je retiens, celle qui s’est imposée à moi au contact des petits chefs, en compagnie des « chefaillons » de tous poils que j’ai dû côtoyer, bien que j’en avais, des années durant.

Leur compagnie m’a été profitable sur un point au moins : j’ai appris à haïr l’autorité, toutes les autorités, tout en en reconnaissant l’utilité, car, tout de même, bon nombre de gens, jeunes et moins jeunes, ont besoin d’être « encadrés », guidés même sur la voie du salut, diront les bonnes âmes. Je n’en suis pas une. Je ne partage pas leur souci, même s’il est louable. Mettre des jeunes sur la bonne voie ou la voie du salut, ça n’est pas mon affaire ; je le dis fortement, j’ai mieux à faire.

Je respecte ceux qui œuvrent en ce sens, je ne les méprise pas ; je le répète : ils ont leur utilité, mais ça s’arrête là. Qu’on ne me demande pas de les admirer ! L’autorité, je n’en ai pas besoin : je suis à moi seul l’autorité. Je respecte les lois en vigueur, je ne ferais pas de mal à une mouche. Qu’on me laisse en paix vaquer à mes occupations ! Qu’on ne vienne surtout pas me donner des leçons de vie et de morale, car alors je deviendrais violent, en paroles au moins !

Comme tout le monde, je suis de mon temps, mais contre lui. Mon attitude ne variera pas ; je ne m’assagirai jamais en cette matière, c’est trop grave. Ce serait comme abdiquer ma souveraineté. La souveraineté… Tout le monde la porte en soi, mais elle a mauvaise presse, par les temps qui courent, au plus pressé, naturellement. Mais vous savez cela, aussi bien que moi. Je n’ai rien à vous apprendre. On le sait de source sûre, pour l’avoir vécu : la liberté est à prendre ou à laisser ; j’ai décidé, tout jeune déjà, d’autorité, de la prendre, et même de prendre des libertés avec elle, vaille que vaille…

Jean-Michel Guyot

 

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