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Midnight Lightning
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 Article publié le 13 octobre 2008.

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La musique, ce faisant, était devenue sa compagne obligée, celle qui ne venait que lorsqu’il la désirait. Il était conscient, par là, d’être un peu injuste envers cette amie docile qui l’assistait toujours quand le bruit ambiant s’éloignait pour faire place à la grâce, au bonheur tangible d’être un corps vibrant. « Midnight lightning is striking right now ! » Les premiers accords donnaient le ton ; un vibrato énorme envahissait les enceintes, empâtait le ciel, seul décor à la mesure d’une telle entente qui allait de son corps à cette musique puissante…

Dès la première écoute, il avait été fasciné. Ecouter, puis réécouter sans jamais se lasser, voilà ce qui l’attendait quand il revenait seul d’une longue journée où les mots n’avaient pas eu l’occasion de chanter. Thérapie oh combien salutaire que cette musique aux dessins si variés qu’il en chavirait d’aise. La perception qu’il en avait était proprement synesthésique. Baudelaire avait écrit cette phrase fascinante : « La musique creuse le ciel. » Il n’en avait pas fait un poème ni même un prétexte à un quelconque développement dans cet ultime livre interrompu par la mort, intitulé, peut-être provisoirement « Mon cœur mis à nu. » C’était resté une de ces phrases qui prêtent à conjectures. Mais il y avait eu cette lettre magnifique écrite à Richard Wagner, et puis son essai sur ce même musicien, un essai si beau, si profond et si simple en même temps, en fait un modèle de confession intelligente pour lui, un essai d’admiration qui était devenu pour lui un exemple à suivre. Aussi quelle chance avait-il eu de lire ce texte dans la vénération qu’il portait tant au musicien qu’au poète ! Ces deux figures avaient grandi en même temps dans son imagination. Et voilà qu’elles se rencontraient dans un texte qui lui donnait à entendre avec des mots ce qu’il ressentait en écoutant l’un, en lisant l’autre… Singulière force que celle de la chance !

Quelque temps après sa rencontre avec Wagner et sa lecture de Baudelaire qui n’en finissaient pas de l’enchanter, il était tombé sur une autre musique. Il serait plus juste de dire qu’elle lui était tombée dessus. Baudelaire avait su piquer sa curiosité d’adolescent dans un supermarché ; il avait lu le titre : « Les Fleurs du Mal. » Wagner, quant à lui, lui était venu de la discographie familiale ; sa mère avait eu le malheur de lui dire au moment où il tenait le disque dans ses mains, le découvrant là par hasard dans la collection de ses parents, que ça ne lui plairait guère, enfin quelque chose de ce genre… C’est tout le contraire qui s’était produit ! Il avait été littéralement transporté par l’Ouverture de Tannhäuser et par la Musique du Feu extraite de « La Walkyrie »… Et puis, il avait découvert, quelques temps après seulement, une autre musique, celle-là vieille de seulement trois ans, et tout de suite, il avait su qu’elle était pour lui, que c’était elle qu’il attendait, à la suite de celle de Wagner qu’il continuerait à aimer tout autant. Cette musique, il ne l’avait pas entendue en rêve ; elle n’était pas un rêve devenu réalité. Elle était étrange au premier abord, elle le bouleversait, le chamboulait ; il resterait longtemps sans mots pour en parler. D’emblée, les chromatismes le mettaient à l’aise. Il était dans l’élément wagnérien. L’aisance rythmique, d’imperceptibles changements de temps et de phrasés le sidéraient sans qu’il sût précisément à l’époque comment une telle musique, électro-acoustique, était produite. Un simple accord répété quatre fois, dans « Gypsy Eyes » par exemple, n’était jamais rendu exactement de la même manière… Cette musique, il l’avait découverte grâce à un camarade de classe un peu plus curieux que les autres, un de ceux qui partageait avec lui, sans jamais le formuler clairement, une insatisfaction heureuse, une curiosité en éveil ouverte sur la nouveauté forte, la nouveauté saisissante. Il ne s’était pas trompé, c’était génial. Il l’avait pensé tout de suite, dès les premières écoutes dans sa chambre après le collège. Il était jeune alors, mais déjà formé à la haute exigence d’un Baudelaire et d’un Wagner. Ces deux-là conjuguaient leur autorité pour lui donner l’assurance d’un jugement qui portait loin, plus loin que ceux qu’il entendait ici et là autour de lui et qui jugeaient mal cette musique. La juger importait peu ; il n’avait pas l’intention de perdre son temps en querelles esthétiques puériles d’un autre temps… Il préférait l’écouter des heures durant. Il avait du temps alors ; ses parents lui en laissaient beaucoup. Il était calme, tranquille même, mais de l’espèce enthousiaste, et vite blessé avec ça quand on heurtait son goût. Cette musique n’était pas du goût de ses parents… Il le déplorait, mais ne leur en tenait pas rigueur. C’était affaire de génération, sans doute. La musique, mois après mois, s’insinuait en lui, l’imprégnait, habitait jusqu’à ses rêves. Il en rêvait la nuit après avoir beaucoup rêvé le jour… Il réentendait à la note près, il l’eût juré, ce qu’il avait entendu le jour. C’était pareil pour Wagner qui l’empoignait dans un tourbillon coloré qui n’engendrait en lui aucune image précise. Il ne voyait pas Lohengrin, Tannhäuser ou le Hollandais volant ; il vivait leur musique qui soutenait, faisait vivre et triompher leur figure mythique. Un mythe sans image, sans surhomme, sans rien qui l’aurait ramené aux tristes souvenirs d’un Troisième Reich honni. Toutes ces musiques faisaient bon ménage, et pour tout dire, l’enivraient. Il se sentait heureux de vivre, il se sentait grandi, il en acceptait de gaîté de cœur de grandir, sûr désormais d’avoir trouvé sa voie et sa vie. Il promenait ses musiques jusque dans ses promenades à la campagne au bord de l’eau, cette campagne qu’il aimait tant, en compagnie de son père, un fin pêcheur, ce qu’il était, lui aussi, en passe de devenir… Il lui arrivait aussi d’être traversé par des réminiscences de poèmes baudelairiens, comme ça, en pleine rue, sur son solex, enfin celui de sa mère qu’elle lui prêtait l’été pour des balades dans le quartier où il habitait. Musique et poésie le réconciliaient avec tout, son environnement, sa famille qu’il aimait mais qui commençait à lui peser, ses pensées incertaines formulées dans le tâtonnement de l’adolescence, ses rêves d’enfance déjà mûrs pour un autre monde et qu’il avait dû laisser dans la maison qu’il lui avait fallu quitter avant sa totale destruction.

De ce temps-là, il garde l’enchantement, la grâce, la perspective exaltante d’un accord parfait avec tout ce qu’il aimait dans la vie. Le mot art était un mot qui lui venait rarement à l’esprit, pourtant il s’agissait bien de cela : c’était l’art qui depuis le découverte de cette musique et de celle de Wagner lui donnait le goût de vivre et d’aimer. Il avait une santé de fer, lui le pessimiste, le mélancolique, le doux rêveur agressif. Il n’oublierait pas la leçon ; elle était inscrite en lui en notes de feu. La musique ouvrait sur un monde où il n’avait pas le temps d’habiter… Il avait fait du temps sa demeure. Pour que dure ce paradoxe, il allait encore et encore au devant d’un monde sonore qui n’était pas de ce monde, et qui pourtant s’offrait. Ses oreilles percevaient des sons vivants, entraînants, grisants ou sombres. Il y avait à portée, insaisissable, une vie dans la vie, une raison de vivre, ici et maintenant, au plus près d’un ailleurs insituable. Cet ailleurs était la demeure même de l’impossible qu’il désirait plus que tout. Cette musique, elle ne portait pas de nom. C’était du blues et autre chose, du blues électrique, oui, bien sûr, et puis quelque chose qui n’aurait jamais de nom ou bien en aurait plusieurs. C’était la musique de Jimi Hendrix… Elle exaltait la vie simple sans simplisme ; elle était tour à tour enfiévrée, apaisée, tourmentée, exaltée ou franchement gaie. De la musique vivante, celle d’un homme, de tout un homme, qu’il ne cessait d’admirer, à qui il devait sans nul doute les plus belles heures de sa vie.

Jean-Michel Guyot

 

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