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Anecdotes et récits - Première approche
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 Article publié le 31 octobre 2009.

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L´anecdote se présente à moi comme un horizon indéfini ; c´est le point de départ d´un récit circonstancié qui se veut amusant, mais aussi à même d´éclairer une réalité plus difficile à saisir. L´anecdote est en tout état de cause un propos illustratif, à moins qu´elle ne soit d´abord pour celui qui la raconte un moyen de se rendre intéressant « aux yeux » de ceux qui l´écoutent.

Je suis extérieur à toute anecdote, je veux en ignorer la valeur heuristique. Elle ne m´intéresse qu´en tant que récit.

Elle est d´abord une occasion pour quelqu´un de « se faire mousser », de se mettre en valeur. L´anecdote donne à voir et à comprendre par les mots, supports d´une histoire à valeur exemplaire. Pas d´anecdote valable sans un minimum de maîtrise narrative… L´exemplum qui doit s´en dégager éclaire un problème, mais jette aussi une douce clarté sur la personne qui raconte, celle-ci donnant l´impression à ces auditeurs d´avoir à la fois beaucoup vécu et beaucoup réfléchi sur la vie en général à travers les particularités de sa vie personnelle. Cette personne peut avoir eu une vie pas si exemplaire que cela, mais elle est au moins intéressante en ce qu´elle est porteuse d´une « infinité » d´anecdotes qui servent occasionnellement à illustrer un propos plus général, quasi abstrait, sur « les choses de la vie ». L´anecdote illustre un propos plus difficile en le dramatisant par la référence à un passé riche de sens qui doit aider à mieux cerner une difficulté présente…
Dans le meilleur des cas, l´anecdote prête à rire ou à sourire ; elle est une détente bienvenue qui apporte un peu de légèreté à une conversation qui menace de devenir pesante. Elle est toujours narrée sur le ton léger de la conversation déliée. Peu importe alors qu´elle mette en valeur celui qui la relate ; on sait gré à celui ou celle qui raconte de façon plaisante de la détente qu´il nous procure.

Comme horizon indéfini, l´anecdote a une valeur biographique indéniable : elle ouvre une fenêtre sur une vie qui se raconte avec générosité. Quand le parleur a de la faconde, on entend à l´œuvre le plaisir de raconter qui anime tout narrateur. Dans ce type de récit, car l´anecdote est bien un récit, le narrateur et l´auteur se confondent parfaitement. Pas de cuistrerie, aucune pédanterie dans ce plaisir innocent de raconter pour le plaisir de dire la vie telle qu´elle s´offre à nous. Pas encore de « prodesse et delectare », pas d´utilitarisme, le plaisir pur de raconter, qui peut faire de tout un chacun un conteur, une espèce d´écrivain avant la lettre.

Les détours innombrables du désir sans objet précis qui se cachent dans un texte littéraire qui met en forme, en quelque sorte, un désir inavoué, inavouable, s´étalent sans mesure dans l´art de tout conteur d´anecdotes plaisantes. On retrouve le ton plaisant de l´anecdote savoureuse et allègre chez l´inventeur de la nouvelle italienne qu´est Boccace. Chez lui, on sent constamment qu´il écrit avec sa bouche avec un art consommé de la mise en forme écrite d´un matériau vivant et préexistant à sa mise en forme littéraire. Avec lui, on est au plus près du plaisir de raconter des choses plaisantes qui montrent l´homme et la femme dans tout ce qu´ils font. (Ils sont ce qu´ils font et ce que les évènements déclenchées et/ou subis par eux font deux.)

Dans la nouvelle ou dans l´anecdote, les hommes sont ce qu´ils font, et tout l´art du narrateur-auteur consiste à rendre son exposition des faits attrayante, aisée à lire. Boccace peut être lu à haute voix devant un parterre d´amis attentifs et souriants. Ces anecdotes n´ont « pas pris une ride », elles sont toujours aussi fraîches et joyeuses. Au fond, l´anecdote, même si elle se propose de mettre en évidence les travers des hommes, repérables à travers leurs actions et les conséquences qui en découlent, l´anecdote n´est jamais tragique ou simplement triste. Un doux fatalisme s´insinue dans son propos écrit ou parlé. Avec elle, on est au plus près d´une parole vive tentée par la littérature, entendue ici comme le plaisir de fabuler qui anime le narrateur. La fabulation ou le témoignage, la fiction ou le compte-rendu d´un évènement vécu ne se constituent pas encore en antinomies. On pardonne à toute personne racontant une anecdote savoureuse ou croustillante de probables écarts par rapport aux faits relatés ; on n´en veut rien savoir, tant le plaisir d´écouter une histoire amusante est fort. À la limite, peu importe que les faits aient vraiment eu lieu ou qu´ils ne soient qu´un tissu de mensonge, l´important, c´est l´histoire, l´horizon indéfini qu´elle dégage devant nous.

L´anecdote libère d´un poids, le poids du sérieux de l´existence, qui se trouve transporté sur des terres imaginaires où le vécu et son élaboration fictionnelle fusionnent pour donner un récit plaisant à écouter, parfois riche de sens, plein de bon sens et de gaîté. Le désir inavoué, inavouable, qui innerve toute anecdote, incline celle-ci vers la littérature ; l´anecdote est en quelque sorte une proto littérature…

Parler d´un évènement, même vécu, implique une distance prise par rapport à l´évènement : le narrateur ne fait pas un avec son récit même s´il en est l´auteur. Le conteur d´anecdote se voile, laisse parler l´évènement tout en faisant passer constamment son désir inavoué, inavouable dans ce qu´il raconte. L´idéal, pour entendre une anecdote, est de l´écouter de manière distraite. L´attention flottante du psychanalyste est l´attitude requise pour en savourer tous les tours et détours qui sont autant de moments d´un désir qui se voile au moment même où il s´expose en mettant en rapport des faits et des personnes. La mise en rapport est cruciale dans l´anecdote comme dans tout récit : raconter de façon convaincante, c´est mettre en rapport des faits et des acteurs. C´est cette mise en rapport qui révèle le désir qui sous-tend toute narration anecdotique. Toute mise en rapport implique un vide préalable que la parole se fait fort de combler. On met du signifiant sur de l´apparemment insignifiant.

La signification d´une anecdote, sa saveur propre, provient de cette mise en rapport, et c´est dans la mise en rapport que se joue pour le narrateur l´affirmation de son désir. Le plaisir de raconter est à son comble quand tous les auditeurs sont partie prenante de l´anecdote : chacun a l´impression que l´on parle de lui de manière détournée ; cela a lieu grâce au conteur d´anecdote qui en quelque sorte « sacrifie » sa personne sur l´autel du sens. Il fait don de sa personne à l´histoire qu´il raconte, affirmant par là la présence discrète mais ininterrompue d´un désir inavoué, inavouable qui organise toute la narration, c´est-à-dire tous les tenants et aboutissants de la mise en rapport des faits et des personnes impliquées voire incriminées dans une anecdote…

Il y a là à l´œuvre une manière honorable et inoffensive d´étaler des « horreurs », des turpitudes, des « pêchés », des vices qui ne doivent pas rester sans nom sous peine de revenir en force hanter celui qui les narre et ceux qui écoutent l´anecdote mettant en scène tous les vices et les travers dont est capable l´être humain. Avec l´anecdote, nous voyons aussi à l´œuvre une communauté du sens qui entrave, au moins pour un temps, l´affirmation sans fard d´un désir dangereux pour la communauté. Se retrouver tous ensemble, c´est-à-dire séparés par un vide et réunis grâce à ce vide, pour partager un désir inavoué, inavouable est la meilleure chose qui puisse arriver à la communauté d´absence qui refuse la communion par la fusion.

On ne transfère sur un aucun bouc émissaire ni aucune victime expiatoire l´inavouable ; celui-ci s´affirme plutôt dans la mise à distance commune à travers l´anecdote ou le récit de l´inavouable dont tout récit réussi constitue pour ainsi dire l´aveu qui le désavoue. Que l´on songe à « Madame Edwarda » ou à « La maladie de la mort » ! L´on tient là des récits si proches d´une parole vive qu´on les dirait pour ainsi dire « écrits d´hier », tant leur fraîcheur et l´alacrité qui s´en dégage est grande, en dépit de l´extrême gravité de ton et de sens qu´ils charrient. C´est là une illusion heureuse : ces récits sont écrits avec un art consommé, parfaitement maîtrisé, qui en font des récits d´une extrême beauté en ce sens que les horreurs évoquées s´y trouvent en quelque sorte sublimées par l´intervention du signifiant qui a pour vertu de détourner l´auteur et ses lecteurs de toute tentation ou de toute tentative de « passage à l´acte ».

Un récit insignifiant est un récit qui échoue à mettre en rapport des faits et des personnes selon une logique souveraine du désir, soit que le désir affleure maladroitement dans le corps du texte soit qu´il échappe au contraire à toute vraisemblance. La vérité est au prix de la vraisemblance… Un récit n´est vraisemblable que s´il dit les choses, les faits et les êtres selon un ordonnancement inconscient sous-tendu par la logique du désir mise en jeu dans le texte. La vraisemblance est un effet de langage ; elle dépend entièrement d´un travail sur les signifiants, le « tout » étant de mettre un nom, coûte que coûte, sur ce qui n´a pas de nom, ne peut en avoir tout en appelant tous les noms.

« Traiter quelqu´un de tous les noms », c´est la marque d´une colère impuissante à se dire une fois pour toutes ; le récit réussi, et l´anecdote plaisante qui emporte l´adhésion, savent trouver les mots pour le dire, et le tour de force consiste à constamment cacher ce qui est à dire au profit d´une parole à côté, toujours à côté, non allusive mais bel et bien référencée, à ceci près que le référent est récusé. Le signifiant expulse le référent violemment… C´est cette violence qui fait tout le prix d´un récit.

La pornographie s´installe dans la répétition d´un mécanisme lubrique tandis que le récit érotique nomme incessamment des choses, des horreurs, sans les montrer pour ce qu´elles sont : des actes sans signification propre, soit des actes qui ne se suffisent pas à eux-mêmes, des actes qui requièrent la médiation du langage. Une anecdote au contenu sexuel manifeste ne donnera rien à voir non plus : elle mettra en rapport des faits, des propos, qui prêteront à rire, à sourire au moins ; la « cause » étant entendue, point n´est besoin « d´appuyer », de grossir le trait pour que tout le monde comprenne de quoi il retourne sans jamais pouvoir le dire explicitement, c´est-à-dire sans détours.

C´est une sorte d´interdiction qui se formule là, en toute innocence. Un propos innocent, qu´il prenne la forme improvisée ou semi improvisée d´une anecdote ou bien qu´il s´exprime par le biais d´un récit élaboré dans ses moindres détails, formule toujours une interdiction : le référent est répudié au bénéfice du signifiant : on refuse la fascination de l´acte brut, la pornographie du fait accompli.

 

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