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La caresse unique
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 Article publié le 31 octobre 2009.

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De l’impossibilité de mener à bien une fiction, et même d’en élaborer ne serait-ce que le schéma embryonnaire, Michel Leiris conclut à sa «  tendance avare à rester rivé à sa personne sentie quasi viscéralement comme centre et mesure de tout.  »

Quelques pages plus haut, il parlait «  d’infuser à l’ensemble du texte ainsi jalonné de points chauds une réalité capable par sa vertu propre de passer la rampe  », preuve s’il en est que le roman l’a tenté toute sa vie, sans qu’il parvînt jamais à se décider, accumulant les scrupules divers et variés qui se résument tous à cette impossibilité qu’il estime constitutive de sa personne de s’abstraire de lui-même, de faire pour ainsi dire le saut hors de soi qui l’aurait conduit à inventer des personnages qui ne doivent rien à la dépouille de sa personne et de son caractère, mais tout – absolument tout – à la rencontre de son imagination et de la réalité.

Ainsi Michel Leiris donne à entendre, bien que le mot n’apparaisse jamais sous sa plume que sous l’espèce de son exact contraire – l’avarice – qu’il manque de générosité pour accomplir une œuvre de fiction digne de ce nom. Avarice ou manque de générosité qui l’auront empêché également de désirer avoir des enfants pour ne pas faire mourir en faisant naître, comme il le dit lui-même. Je laisse à Michel Leiris la paternité du mot avarice, pour lui préférer pour ma part le mot plus neutre de retenue. En effet, Leiris a tous les éléments pour bâtir le roman de sa vie, mais il s’y est obstinément refusé, refus qu’il expose avec brio dans ce long texte publié dans Le ruban d’Olympia page 49 à 51.

La phrase sinueuse de Leiris, sa syntaxe impeccable, la pertinence de ses remarques, digressions et parenthèses, tout cela montre quel styliste hors pair il est à nos yeux de lecteurs tristement habitués aux phrases sèches, à bout de souffle, exténuées en un mot, qui caractérisent la prose de nos modernes romanciers. Je me garderai de donner des noms. Chacun peut puiser dans son panthéon négatif tous les noms qu’il voudra…

Faire court et tranchant pour ne pas lasser le lecteur fatigué après une longue journée de travail ou bien ramolli par la chaleur somnifère d’une plage d’été  ? Sans doute un peu de cela, mais surtout une incapacité congénitale à considérer que la littérature est un art majeur sans concession autre que celle faite à l’humble majesté du sujet emporté sur les ailes de la pensée en quête de vérité tremblée, infiniment nuancée, telle la prose de Michel Leiris, qui, pour ne partir et ne parler jamais que de sa propre expérience du monde n’en est pas moins non pas lyrique, mais allègre, primesautière et profonde tout à la fois.

Michel Leiris a l’art du détail, de l’observation juste qui n’en reste pas là, mais qui féconde la pensée en l’acheminant non par vers un ailleurs de sens puisé dans on ne sait quel savoir théorique, mais vers un petit monde significatif qui tient de l’anecdote révélatrice tant d’un état d’esprit au moment où l’expérience vécue est retravaillée par la mémoire de l’écriture vive que d’une vérité plurielle, éparpillée plus exactement, la vérité éclatée, mais pas éclatante, odorante plutôt, et sensuelle à tous égards, des vies rencontrées, saluées ou même manquées, ratages ou réussites qui l’amènent patiemment à dresser des sortes d’autel à l’éphémère transfiguré en signes durables, en figures de style impeccables destinées à contrecarrer le sourd travail de sape de la mort en marche, mort à la rencontre de laquelle il n’avance qu’à contre-cœur, comme nous tous.

C’est ce point commun de la mort, par-delà les différences d’idiosyncrasie, de situations sociales, de culture, d’âge et de lieux qui rendent ses textes si émouvants, non pas de prime abord, mais au fil des pages, quand l’homme Leiris s’impose doucement à notre attention par la grâce de son art qui pour ainsi dire nous faire perdre le fil de la mort pour ne bientôt plus voir que la vie qui s’éveille ou s’éteint, mais qui toujours tremble sans vaciller.

En somme, coucher des signes sur le papier pour rester debout… Voilà ce à quoi Michel Leiris aura invité pour faire face à la Grande Faucheuse. Ses proses frappent par leur allégresse, en dépit de la gravité des sujets abordés, tous fournis pas les hasards de la vie et de la rue, évalués, rehaussés par la puissance d’un regard extrêmement informé, instruit, cultivé en un mot.

Faire barrage à la mort en dressant un mur de mots – murmure délicat infiniment réitéré dans la patience des jours – peut paraître dérisoire, mais quelle tactique face à la mort inéluctable ne l’est pas  ?

Ce qui compte en définitive et d’emblée quand on plonge dans l’art de la phrase de Michel Leiris, c’est l’affirmation vitale toujours empreinte de tendresse, de celle-là qui lui fit un jour, dans un moment de compassion vraie, poser la paume de sa main droite sur le front de Laure  : «  caresse unique, dont ma paume droite – sur laquelle pesait cette tête qui s’abandonnait autant par l’effet de l’alcool que par celui des antinomies implacables dont elle était éternellement la proie – n’a pas perdu le souvenir.  »

 

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