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Les adieux de la chair
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 Article publié le 31 octobre 2009.

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À propos de L’essence et l’arôme des asphodèles en infernaux de Pradip Choudhuri

 « Mais toi qui as connu le charme de la pierre sur le rocher battu des vagues

Le soir où le calme descendit,

Tu entendis, au fond de ta chair, la voix humaine de la solitude et du silence,

Quand s’éteignirent tous les feux,

Cette nuit de la Saint-Jean,

Et que tu déchiffras la cendre sous les étoiles. »

Georges Séféris

( in Les feux de la Saint-Jean, Poèmes 1933-1955, éd. Gallimard )

 

Avant-propos

Une chenille m’a dicté ce texte. Je l’ai trouvée un matin, dans le métro, qui avançait tranquillement sur la sacoche noire posée sur mes genoux. Le wagon était presque vide et je relisais quelques passages de Mountolive1 de Lawrence Durrell – en particulier ceux où Pursewarden ( poète « réactionnaire » ) tient au narrateur des propos enflammés sur l’art, la politique, la vie, encouragé dans sa verve par les deux ou trois verres d’alcool qu’il vient d’avaler. J’étais donc en train de déguster pour la énième fois l’extraordinaire prose durrellienne quand je l’ai vue.

De belle taille, peu velue, la chenille était cendrée et portait de chaque côté de son corps souple et dodu des taches de couleurs, alternance de rouge et de bleu.

Le temps de sursauter – alors que j’esquissais le geste de défense que l’instinct nous commande en pareilles circonstances –, elle avait disparu. Pas définitivement toutefois puisque quelques jours plus tard, dans la pénombre d’un matin après l’orage, je devais la retrouver en ces pages nécessairement superflues. Sensible à la petite voix de cette chenille revenue des cendres – traduction de l’absence –, j’en retranscris ici les murmures singuliers où se devinent déjà les battements d’ailes d’un papillon.

 

 

1

Un reste de poulet frit

 

Sur la table de la cuisine traînait depuis la veille au soir un reste de poulet frit. On voyait l’os nu du pilon dont la chair s’était détachée à la cuisson. Signe des temps sûrement, la viande avait pris une teinte blafarde et pendait maintenant comme un lambeau. Bien que peu appétissant, le tableau que rehaussaient les premières lueurs de l’aube prenait des allures de nature morte délicate, enrichie de mauvaise graisse. L’effet était de toute beauté, et la composition admirable.

L’œil averti, connaisseur – l’œil affranchi, décillé, en aurait apprécié l’esthétique. Indéniablement, cette œuvre de qualité aurait remporté les suffrages de n’importe quelle âme sensible. La nappe rouge, également remarquable, plissait négligemment en faisant des vaguelettes de sang sur la table bancale. On avait utilisé des cochenilles à carmin méticuleusement réduites en poudre afin d’obtenir, suivant la méthode ancienne, une teinture tenace.

L’assiette creuse, blanche, dans laquelle reposait le pilon aux chairs maladives, était bordée de fines arabesques dorées. Elle évoquait curieusement l’image d’un stérilet visqueux, oublié là par quelque déesse monumentale après une vie insatiable. Le tout était subtilement perlé des lueurs rases d’un soleil englué à l’orient hésitant entre le rose et l’orange. Cette touche finale révélait en filigrane la présence hypothétique d’un maître inconnu sûrement, certainement peintre à ses heures, sculpteur probable, poète peut-être, dont les talents jamais démentis s’inspiraient de façon hasardeuse du quotidien le plus trivial.

On pouvait même imaginer ce singulier personnage en train de débarrasser le couvert avant de faire la vaisselle en sifflotant un requiem pour les bulles de savon parfumées à la lavande. Particulièrement doué pour les arts du lavage de cerveau, à grande eau, le maître inconnu diluait ses couleurs dans l’évier sans se douter de l’étrangeté d’un rai de lumière verte sous la porte du réfrigérateur. Le pilon à présent gisait dans la poubelle pleine de factures impayées, de strings dérobés, de fœtus épistolaires.

D’aucuns, en dépit des évidences, espéraient encore un recyclage salvateur, une restauration des matières, la récupération des sens et des esprits. Peut-être pour en faire du carton pâte ou des montures de lunettes à bon marché ? Qui savait ? De même, peut-être cet admirable pilon, en cette aube renouvelée – naturalisé, repoussant, d’allure infectieuse – était-il en réalité une synthèse d’innombrables délires pris avec les pieds ?

 

On pouvait aussi faire dans le vers libre et ne point dédaigner, quand le camion-benne rugissait, à l’aube, aux abords d’un Mc Do, la beauté classique d’un ver de terre apathique soudain pris de vertige et d’effroi, après la pluie moite, au spectacle frémissant d’une mouette muette, amoureuse d’un fier écureuil atteint de pelade entre les pattes arrières. Cela supposait, certes, une sensibilité d’asphodèle malgré l’odeur de pets, ainsi qu’un notable pesant de cacahuètes, de glands et de baies mûres dans sa besace, de rêves aussi et de plongées dans l’Hudson, mais il était plus sage de ne pas s’y fier et de faire comme si de rien n’était, de rien, de rien, merci bien, et fi du reste en espérant finir dans l’orbite creux d’une baleine de peur-bleue.

Il fallait donc tout recommencer… et tenter sa chance, et laisser courte laisse à cette liberté follement, diablement éprise d’un flacon de gnôle aux allures perverses de communiante. Sexuellement, l’art s’expliquait suffisamment par lui-même et il n’était donc pas utile d’en exagérer la geste, la gestuelle, le zeste déplacé, à longueur d’indigestes exégèses qui plongeaient d’ordinaire le lecteur harassé dans de désagréables langueurs indigènes.

Esthétiquement, le sexe ne s’expliquait pas différemment qui s’exhibait, excité ou non, avec l’intention orientée vers l’Ouest d’attendre dans l’ombre le rougissement des pudeurs atteintes, tentées toutefois, attentives aux moindres frémissements d’un membre oint d’onguent gras jusqu’au bas-ventre à poils ras ( sans négliger la rate et le foie ). De même, tout faisait poème – ou pouvait faire de même, poème, -ésie.

 

 

 

2

Un reste de café froid

 

Ce matin-là, près d’un abri-bus, rue Saint-Mathieu, un vieux clodo très maigre, dégingandé et blême, qui portait beau un costume à demi consumé par le soleil, fouillait dans une poubelle. Triomphant, il y avait découvert un grand gobelet cartonné rouge et blanc contenant un fond de café froid qu’il buvait à présent en plissant les yeux avec un contentement évident – celui d’un enfant de chœur vengeur grignotant l’hostie avant la messe.

Quelques instants auparavant, dans le métro, j’avais trouvé sur un siège encore chaud une édition carrée du Nouveau Testament à la couverture bordeaux suggérant le cuir d’une chamelle soigneusement bordé d’or. J’avais hésité, un peu honteux de m’approprier ce qui ne m’appartenait pas… ce livre précieux que quelqu’un avait oublié, ou jeté là, ou déposé intentionnellement – hésitant, mais tenté toutefois par l’aventure j’avais expérimenté le geste fureteur, définitif, du kleptomane compulsif, et rapidement fourré le saint recueil dans la grand poche profonde de ma veste bleue.

Le gros nègre indolent – un Haïtien – assis à côté de moi, qui faisait semblant de lire la dernière édition d’un journal gratuit, Dernière heure, imprimé sur du papier recyclé, avait eu un sourire narquois – cela faisait longtemps déjà qu’il était québécois et il ne ferait aucun commentaire. L’espace d’un tic-tac, peut-être moins, j’avais même eu le temps de lire le gros titre à la Une du quotidien : Un poète à Montréal. Je me demandais bien comment les pisse-copies du terroir avaient eu vent de mon installation ici…

J’étais donc rue Saint-Mathieu et pendant que le clodo dégustait son reste de café je cherchais fébrilement moi aussi une poubelle où je pourrais peut-être trouver un exemplaire de la Dernière heure du jour… En remontant vers la rue Selkirk, à deux pas de l’institut où je donnais des cours de français à des Chinois, je m’étais surpris à plonger la tête comme une autruche dans une petite flaque d’encre noire parmi les détritus : trouvé ! Publié avec assistance sur ordinateur Un poète à Montréal brillait en haut de la Une.

Je me voyais déjà en train de répondre de manière laconique aux reporters venus m’interviewer : est-ce que d’après-moi le Québec avait un destin historique ? – non ; si les baleines avaient encore le temps de préparer leurs vacances ? – oui ; si j’étais sensible au destin tourmenté des marmottes lesbiennes de l’île de Gidrapo ? – non ; etc. La gloire, assurément, et les couilles en or qui allaient avec.

 

Feuilletant rapidement la Dernière heure, je cherchais l’article qui… quand… Las ! Une nouvelle déconvenue m’attendait. Et tandis que les ouvriers s’échinaient sur un chantier juste en face du Château de Versailles rue Sherbrooke, je devais une fois encore me faire une raison et me contenter d’un peu d’eau plate. Le « poète à Montréal », ce n’était pas moi, non, personne ne savait que j’étais là avec mes rimes, mes proses, personne. Tout le monde s’en foutait.

Sur un quart de page s’étalait la photo numérique du poète en train de se préparer un café dans la cuisine helvète de Harry W. : Pradip Choudhuri, le poète bengali, de passage à Montréal, disait la légende. Pradip ?! Mais… ! Mais ! qu’est-ce qu’il foutait là ?! Si je le connaissais ? Mieux que ça ! Un ami. Pradip était un ami de date antérieure au déluge, le genre à ramener sa gueule aux origines de l’univers. Tabarnac ! Et dire qu’il ne m’avait même pas prévenu de sa sortie en métropole francophone ! Sacré Bon Dieu d’enfoiré de poète !

 

Vous le connaissez ? Il vit à Calcutta où il a professé pendant mille ans à l’université. Meneur du mouvement contestataire de la « hungry generation » dans les années soixante, Pradip Choudhuri est une figure de la littérature « underground », au même titre qu’un Bukowski par exemple. C’est Guillaume Vivier, l’ami-frère, qui me l’a fait découvrir à mon retour de Roumanie, en 98, en m’envoyant un exemplaire de son recueil Ratri. Quel effet !

Le charme a opéré immédiatement et depuis lors nous nous écrivons, nous échangeons, déchargeons le surplus de miasmes savants dans l’espoir d’accommoder utilement les restes à l’huile de nouilles en évitant soigneusement les coquilles. Une façon de ne rien refaire du monde, de nous taper réciproquement sur les doigts chaque fois que l’orgueil nous bouffe les cervelets.

Mais c’est ici, à Montréal, au calme après l’orage, en un matin aux mâchoires puissantes, que s’est imposée – sur intervention mystérieuse d’une chenille – la nécessité d’écrire ce texte sur l’homme… un jour improbable certes, mais un homme réel, un ami, vieille âme de quinze milliards d’années au moins, avec ses lumières fossiles, ses rages, ses hallucinations, ses états altérés. Pradip ? Où était-il en ce moment ? en train de chasser la marmotte rose sur l’île Gidrapo ? de glisser en rollers sur le Mont-Royal ? de marcher dans la poussière du réel ? de surfer sur le fleuve herculéen ?

 

N’importe ! J’avais sous le coude tout un bouleversement de fleurs blanches, de vraies notes musicales accumulées après la lecture de sa dernière œuvre – L’essence et l’arôme des asphodèles en infernaux –, un long poème bulbeux d’amour, de cancer et de mort où l’angoisse des dernières heures se frotte avec l’énergie du soir blême à une vulve de quatorze ans avant la nuit. J’avais toutes ces notes tempétueuses, entêtantes, et bien d’autres choses entre les racines des cheveux qui me tiraient le cerveau en arrière, alors la chenille est revenue et j’ai entendu sa voix.

 

 

 

3

Un reste de monde ancien

 

« J’ai rencontré la femme idéale, masquée ; je l’ai amenée ici et je me suis aperçu que c’était un vampire, raconte le personnage Carlo Negroponte sous la plume de Lawrence Durrell dans Balthazar. Tant que vous n’avez pas fait cette expérience, vous n’avez pas idée de ce que c’est. Sentir qu’une femme que l’on adore vous suce le sang dans l’obscurité »2

Ce passage saisissant, caractéristique du style durrellien, m’est spontanément revenu en mémoire à la lecture de la dernière œuvre poétique de Pradip Choudhuri dont la sensibilité et le génie renvoient le lecteur attentif non seulement à Burroughs ou à Bukowski, mais aussi à Séféris, à Cavafy, à Rimbaud… L’essence et l’arôme saigne de la même veine et participe du même « sentiment tragique de la vie » ( Miguel de Unamuno ).

Cette symphonie poétique en cinq mouvements est sans conteste la première œuvre importante de la fin des temps. La première ET la dernière œuvre puisque le temps est en train de coulisser, de se resserrer inéluctablement, avec une lenteur obscène, autour du cou des lutins et des hommes. Vaste gibet aux innombrables potences, le monde bientôt, planté de mandragores turgescentes, sera livré à une foule sortie des ténèbres :

– éphèbes déments aux jambes recouvertes d’escarres ; nymphes avinées aux dentiers sentant les fruits pourris ; fées follettes, obèses devenues comme des outardes boulimiques ; larves gorgées de cholestérol purulent ; prophètes cul-de-jatte receleurs de prothèses ; putains moites aux mains nymphomanes ; clones hybrides post-humains métissés d’éternuements morveux ; etc.

Eh bien oui, le monde, ce monde sans âge, notre connaissance, sera livré à cette foule abominable et, pendu haut et court, se balancera avec souplesse, avec une sensualité ironique, dans la pestilence des ventres en loques, sorcellerie d’un interminable crépuscule. Des sols visqueux, imbibés de foutre sortilège, s’élèveront les clameurs nasillardes de ce nouveau peuple souverain, monstrueux bâtard, aux gènes spongieux comme de la mauvaise terre détrempée.

Mêlée de fiente de mouettes et d’éclats de cacahuètes pour les écureuils aux gencives molles comme de la merde, la terre engraissée, fertilisée, fécondée, grosse des œuvres de la décadence, mettra bas un gigantesque troupeau noir inspiré des vagues écumeuses de la dégénérescence, immonde, infâme troupeau animé des plus ignobles songes, des plus nauséabonds élans grégaires. Fin des temps, donc, et n’en parlons plus.

 

 

Silence. Silence paradoxal, « beethovien », peuplé de pleurs, de musiques dévastées, de chants altérés, tel celui que Pradip, dont la voix ici se brise, nous donne à écouter en ces pages suppliciées. Une voix de carnaval chargée des adieux de la chair qui souffre et qui meurt, adieux du corps en une ultime célébration d’un visage, d’un souffle, d’un baiser, d’une étreinte, avant le bal masqué de la mort.

Titan calcutéen, le poète se situe à la croisée de multiples chemins aujourd’hui disparus, rendus à la sauvagerie naturelle des éléments, dont le tracé pourtant a laissé dans le cœur des hommes comme un vague sillon où semer les embryons. Mais les mots ! – les mots pèsent leur poids de mauvaise graisse, de détestable insignifiance. Se devine, se précise alors l’idéal d’une poésie qui s’écrirait dans la danse virevoltante de quelques feuillets raturés emportés par le vent.

Et quelle importance ? Il aurait mieux valu pour tout le monde que Pradip jamais n’écrive ces poèmes atroces, poèmes de caresses dépecées, de vies terrassées, d’inépuisables amours aux abords de quelque bordel, dans le cul du destin ou dans la chatte d’une sainte prostituée à même le sol recouvert de poussières et de cendres.

Oui, il aurait mieux valu que cette œuvre forcenée, aux accents concassés – que cette supplique lancinante du poète soit jetée dans les oubliettes – et que la tragédie n’ait pas lieu. Et peut-être n’a-t-elle pas eu lieu, peut-être est-ce seulement un mauvais… un mauvais quoi ? Rien. Rien puisque la tragédie n’a pas eu lieu, n’aura pas lieu… Non ? Ce serait si bien, tellement mieux pour tout le monde… juste un mauvais poème à passer entre les mailles du filet. Suivrait une formule de politesse purement formelle. Mais voilà.

 

 

 

4

Un reste de soleil noir

 

Je ne jouerai pas au petit jeu de la critique littéraire, jeu stérile, stupide et vain auquel je n’entends rien. Je ne cèderai pas davantage aux démons raisonneurs de l’analyse ni ne sombrerai dans les délires de l’interprétation. Volontiers, j’en laisse le soin à plus docte que moi, plus intellectuel, si tant est qu’un lecteur cultivé et savant comprenne quoi que ce soit à ce que Pradip a écrit ( ce dont je doute ).

Pradip Choudhuri n’est pas âme à se faire piéger ainsi. Cosmique, mystique – violent comme un astre –, il se lit à la lumière des étoiles mortes et des fulgurances passagères. Le désastre préside même aux résurgences qui braillent au-dessus d’un berceau stellaire. Il n’est que de regarder pour voir ce qui s’écrit, ce qui se trame, le drame d’un cœur humain dilaté parmi les galaxies, le bref trajet d’une météorite jetée du ciel lointain comme un appât.

 

Voici donc le chant d’un homme à la voix brisée qui cherche encore sous les étoiles un remède à l’indifférence de l’immensité. Attiré par la cruelle, insensible, inaccessible beauté d’une nature impitoyable, il regorge lui-même de beautés sublimes, d’aspirations, d’exigences, et témoigne encore et toujours des affres de la conscience affreusement humaine dans une alternance mesurée des heures, des jours, des siècles qui nous sont contés.

N’essayez pas de le comprendre : il n’y a rien à comprendre ; rien à savoir. Inutile d’étaler votre science, inutile de chercher refuge, assistance, consolation en vous berçant d’exégèses diverses, vaines, exsangues – Pradip n’est pas récupérable, mais féroce, sauvage, grand fauve de l’avenir, prophète fou de noirceurs brandissant son deuil – son chagrin, son amour, sa connaissance – comme un poing plein de feu dans la gueule du monstre infernal.

L’évocation même de la maladie – ce cancer dont sa femme est morte – ramène le lecteur sensible à ses propres désarrois, à ses malaises les plus intimes tissés d’angoisse et de révolte. L’œuvre ici brise l’ensorcellement abominable, le charme atroce, ce sortilège fatal dont toute créature fait inévitablement l’expérience. N’en déplaise, l’existence n’est pas un humanisme : un chat est un chat et il convient, au risque du néant, de s’y soumettre.

La souffrance est extrême, intolérable, et le sentiment de solitude et d’horreur, en un combat inégal, se mesure à l’univers. Dilaté à tous vents, l’être offre dès lors sa noblesse à la rose juste éclose dont on sait bien pourtant qu’elle flétrira sans espoir. La beauté – la mémoire de cette beauté-là participe de ce que Romain Gary appelait « le cri cellulaire »3, une mémoire immémoriale, anonyme, impersonnelle dont un Fils, jadis, fut donné, dit-on, en sacrifice à l’humanité.

 

À ce stade, les ( im )possibilités, les ( im )probabilités, les ( in )certitudes sont tout ce qu’il reste. Les physiciens ne décrivent pas autrement la réalité. La matière ? Subjective ! Esprit au subjonctif ! et comprenne ou ne comprenne pas qui veut ! qui veut encore jouir des spectacles grandioses des grandes et des petites choses, et entrer dans la vie, reine du monde, qu’en ce mois, joli mois de mai, les arbres – en se couvrant de feuillages –, les filles – en s’épilant le sexe –, et les chiens – en traînant leur cinquième patte – se plaisent à dévoiler.

Mais le désespoir guette encore, la menace, la tentation du néant en dépit des apparences… Les plus faibles – colombes, fleurettes, moucherons – y succombent inévitablement et tombent toujours les premiers, emportés par un nihilisme aberrant. Danger donc, danger comme condition première. La vie impossible que mène la créature humaine ici-bas est à la merci d’un rot vengeur, d’un terne éclat d’émail aux crocs des chimères. Tout représente, tout interprète, joue un rôle en ce « théâtre-autel » – et au-delà, et après, quand la souffrance est trop forte, délires, folies, râles où s’accomplissent les fragilités, les vulnérabilités promises.

 

C’est ainsi que s’impose le génie des âmes, ( mal )heureusement. Jusqu’au jour où un autre homme – n’importe qui – passant devant quelque église – temple, crypte, grotte – d’un quartier éloigné, par-delà l’océan, pénètre dans le sanctuaire bienfaisant en dépit du soleil enjôleur et, d’un cœur léger, s’en vient saluer le saint en faction dans l’ombre, la sainte guerrière auréolée de gloire calcaire et, s’adressant directement au Bon Dieu clandestin – plutôt qu’à ses aurochs –, déclare ouvertement son amour, son bonheur, sa joie – art, sexe, mystique – en rendant grâce de toutes ses tripes.

Ce qu’il reste alors de soleil au-dehors ne représente quasiment plus rien. C’est juste un reste de noirceur qui brille et qui brûle, condamné. De la gravité de l’évènement s’échappe un petit air de presque rien, un geste d’enfant, un sourire fendu en deux chaussettes retournées, un bûcher éteint comme un mystère bientôt balayé par l’orage. C’est ce mystère tellurique qui explose ici dans ces poèmes hallucinés, symphonie éruptive et tragique, orchestrée de main « mystique, mi-bête » d’un homme au ventre brûlant de lave.

 

Notes

 

1 Il s’agit du troisième volume du Quatuor d’Alexandrie, œuvre inépuisable.

2 C’est moi qui souligne. Ce passage se trouve dans Balthazar, éd. Livre de Poche, page 345.

3 In Clair de femme, Romain Gary, éd. Gallimard.

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