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 Article publié le 15 avril 2013.

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On confond allègrement individualité et singularité…

L’individualité, ces sont tous mes traits distinctifs : mes traits de caractère, mes traits physiques et intellectuels, l’éducation que j’ai reçue, mes manières d’être et de faire, ma conduite en société.

Tous ces traits me distinguent d’autrui : en en retrouve quelques-uns consignés sur un passeport, une carte d’identité…

C’est un héritage vivant, constamment actualisé, un ensemble de déterminations assumées socialement à une époque donnée : le produit d’une histoire autant que la rencontre de deux séries causales indépendantes l’une de l’autre, mes parents : je suis fruit du hasard et de la nécessité que fut leur rencontre, puis la fusion d’un spermatozoïde et d’un ovule.

Les qualia que manifeste une personne sont de trois ordres :

Il y a les qualités proprement physiques : c’est le corps propre, mesurable, quantifiable et descriptible. Une autre personne que moi peut avoir la même couleur de cheveux, des traits similaires, pour autant je suis seul à être moi, ma mort n’appartient qu’à moi, personne ne peut mourir à ma place, outre le fait qu’un nombre extrêmement élevé de traits distinctifs rendent hautement improbable, voire impossible une ressemblance parfaite qui aboutirait à l’identité : il ou elle est moi.

Les qualités dites intellectuelles : l’intelligence, dans toutes ses déclinaisons : il n’y a pas de nominatif de l’intelligence, en d’autres termes, on n’a jamais donné qu’une définition normative de l’intelligence : la ruse, la métis grecque, le bon sens, le sens pratique, la capacité d’abstraction plus ou moins développée dans tel ou tel « domaine » : les mathématiques, l’observation fine, la maîtrise du langage, à des époques plus reculées, la divination, la capacité à parler aux esprits, à comprendre le chant des oiseaux, par exemple…

On est dans le don… Le don, c’est le donné auquel on s’adonne par facilité naturelle, ce qui n’exclut pas le travail sur soi, le perfectionnement, l’apprentissage, le tissage de liens de plus en plus complexes avec des fragments de réalités que nous associons selon diverses méthodes plus ou moins raffinées : il y a loin de la pensée empirique au questionnement philosophique, lui-même très éloigné de la mathématisation du réel.

Les traits de caractère, enfin. Le caractère, le tempérament, la personnalité, notions vagues héritées de diverses théories élaborées au cours des siècles… 

Tout cela forme un tout historiquement surdéterminé par les valeurs auxquelles on adhère, qu’elles soient servilement héritées ou bien adoptées consciemment après une réflexion que nous imposent les circonstances de notre vie, dans des moments de crise particulièrement.

On le remarquera aisément : le corps est assez facile à décrire, en tous cas, l’œil le perçoit. Le corps de l’autre est visible, il m’attire ou me répugne, ou bien me laisse indifférent. La voix joue un grand rôle dans la perception d’une personne autre que moi.

Mais l’intelligence ? C’est une notion fourre-tout.

On distinguera les savoirs et les compétences, les savoir-être et les savoir-faire, mais jamais on n’aboutira à une définition de l’intelligence qui ne soit déterminée par les valeurs dominantes dans une société donnée à une époque donnée.

Actuellement, c’est la compétence techno-scientifique qui prédomine et celle qui a trait à ce que l’on appelle vaguement la communication : les média, c’est-à-dire ce qui assure confort et distraction à l’homme moderne dans l’époque nihiliste dans laquelle nous sommes.

Est réputé intelligent celui qui sait manier des techniques et des concepts logico-mathématiques.

Au niveau scolaire, cela donne l’hégémonie des mathématiques…

Souvenons-nous de ce mathématicien qui a assassiné toute sa famille après avoir calculé qu’elle était censée, selon les lois de la génétique, aboutir à des aberrations : un esprit aberrant peut se servir de la raison pour donner corps à son délire : l’intelligence du cœur n’a rien à voir avec les mathématiques, plus à voir avec la poésie, quand celle-ci est très formalisée, comme chez les Oulipiens. On songe à Jacques Roubaud, mathématicien de renom et poète de grand talent, repéré par Raymond Queneau. 

Les traits de caractère, comme les compétences, sont constatables, sans pour autant être des notions claires et précises. Il y a ce que je sais faire, certes, et les émotions, volitions et humeurs que je manifeste : c’est leur fréquence qui détermine leur prévisibilité.

Quant au corps… C’est un champ immense : le lieu de tous les fantasmes, de toutes les représentations. Le corps sain ou malade n’est plus naturel, il est entièrement investi par des représentations culturelles…

Ainsi va l’individualité…

La singularité se manifeste dans le fait tout simple que je suis seul à mourir ma mort, que personne ne mourra à ma place. Je puis sacrifier ma vie pour quelqu’un, bien sûr, mais ce quelqu’un, quand il mourra à son tour, fera la même expérience que moi : on est seul à mourir.

Aimer quelqu’un…

C’est sans doute aimer une personne toute entière, de la tête aux pieds en passant par son sexe, c’est aimer sa voix et sa parole, aimer son corps qui porte cette parole où se manifeste sa pensée et ses émotions, parole qui me touche au plus profond, qui remue en moi ce donné jamais donné totalement : la vie, toute la vie, qui ne se manifeste que dans des êtres séparés les uns des autres, dont la communauté ne peut qu’être négative : « Il n’est loisible à personne d’échapper à mon absence de communauté. » (Bataille)

Nous n’avons en commun que la mortalité. C’est elle qui ouvre la brèche, désigne la faille par où la communication a lieu, si nous la désirons : de ton vivant, je sais à chaque seconde que les mots que nous échangeons peuvent s’interrompre définitivement.

Tes qualités et ta mortalité, ta singularité et ton individualité, voilà ce qui fonde ton unicité, le fait que tu es irremplaçable à mes yeux, le fait que l’entre-nous que nous vivons n’appartient qu’à nous et ne mourra qu’avec nous.

Mettre fin à une relation insatisfaisante, c’est anticiper une disparition de toute façon inévitable, mais au profit d’une relation autre où l’entre-nous est plus riche, plus fécond.

La singularité n’a rien d’abstrait : elle est au cœur de l’individualité : je ne puis aimer que toi parce que c’est toi, et toi, ce sont tes yeux et ta bouche, ta parole et les émotions que tu me fais vivre, ton sexe et le mien, ensemble pour fêter la vie : ce n’est qu’ensemble que nous sommes « approbation de la vie jusque dans la mort », dans la place que nous accordons à cette triade : nos caresses, nos paroles et nos étreintes.

 

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