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 Article publié le 16 mars 2014.

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Die stillstenWortesind es, welche den Sturm bringen. Gedanken, die mit Taubenfüßenkommen, lenken die Welt.

Ce sont les mots les plus silencieux qui amènent la tempête. Des pensées qui viennent sur des pattes de colombes mènent le monde.

Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra 

Les mots ont une vie plus longue que les actes.

Pindare

 

Actes, pensées, événements, monde… A ces mots, un abîme de perplexité s’ouvre devant nous.

Tout d’abord, où trouver le temps de penser à fond à partir de ces mots, comment mobiliser la force nécessaire à leur travail en nous ?

On peut accumuler une vie durant des citations, lire des livres entiers sans jamais faire d’avances significatives en la matière.

Si tant est qu’une matière préexiste.

En l’occurrence, penser signifie bien plutôt accompagner des pensées d’hier et d’aujourd’hui qui contiennent ses leitmotivs que sont les mots « actes, pensées, événements, monde ».

Il y a fort à parier que ces notions seront bien vite noyées dans un flot de paroles bien plus puissant, comme si ses quatre sources unissant leur force à un moment T devenaient bien vite de simples affluents alimentant une pensée qui enfle sous l’effet conjugué de bien d’autres influences, ce fleuve qu’est la pensée devenant alors - provisoirement, c’est-à-dire pour celui qui voyage sur ce fleuve qui court en lui - un delta aux ramifications si nombreuses et si denses qu’il ne reste plus rien de ce qui se donne à penser en terme d’actes, de pensées, d’événements et de monde.

La modestie est donc de mise.

Il n’est pas interdit de compiler des citations, de collectionner les prises de position, mais il faut garder à l’esprit que les pensées ainsi épinglées sont mises en jeu dans un réseau bien plus vaste, outre le fait qu’une citation en dit souvent plus sur qui la brandit que sur la pensée qui est censée s’y manifester.

Fort de toutes ces précautions d’usage et de méthode, voici donc que s’ouvre à nous un champ de réflexion pour ainsi dire infini, bien que les notions en question n’appartiennent qu’à une tranche d’histoire singulière circonscrite par une aire culturelle bien déterminée : l’occident judéo-gréco-romain.

La pensée secrète toujours son autre.

Libre à elle, une fois qu’elle s’est déployée, de prendre son essor dans une atmosphère nouvelle ouverte par la conscience aiguë de l’altière altérité qui vient l’inquiéter en lui offrant l’occasion de respirer un air frais en apparence, mais peut-être irrespirable.

La fréquentation de l’altérité japonaise, chinoise, coréenne, tibétaine, etc…, arabe ou autre ne peut que bouleverser nos conceptions des rapports de force existant dans notre actualité européenne entre les religions (les systèmes de croyance, superstitions populaires incluses), les organisations politiques (les pouvoirs en place et les théories politiques) et les structures économiques (les rapports de production).

Mais pour quel bénéfice, car enfin il s’agit bel et bien de penser le monde ici et maintenant. Il s’agirait donc de maintenir ouverte la fenêtre des possibles, comme si la maison dans laquelle nous demeurons nécessairement se déplaçait sur des pattes de poules, et non de colombes !

 

Pindare et Nietzsche peuvent être vus comme des idéalistes : ce sont les pensées qui mènent le monde, et les mots de la pensée qui analysent les actes humains qui font événement dans un monde priment sur les actes, en ce sens qu’ils sont appelés à leur survivre.

Ainsi donc les paroles survivent plus longtemps aux actes qu’elles expriment, décrivent, évoquent, exaltent ou analysent. Les paroles sont donc mortelles, mais douées d’une plus grande longévité que les actes.

Mais de quels actes parle donc Pindare ? Du fait d’arme héroïque ou de l’exploit olympique, qui, en effet, ne rayonnent que le temps d’un battement de cil à l’échelle du temps cosmique, parfois même ne parviennent à la connaissance du grand nombre que par le récit qui en est fait.

Le poète est alors le témoin suprême.

Impossible témoin qui brode, développe, imagine, est à côté de la plaque, du strict point de vue historique de récente invention.

Mais, oui, tout de même, qui se serait souvenu de la guerre de Troie, quel architecte aurait eu seulement l’ambition de fouiller à la recherche des vestiges de cette ville mythique, si un certain et bien incertain Homère n’avait légué son Iliade et son Odyssée ?

Le thuriféraire ou le journaliste sportif gravent dans le marbre l’exploit guerrier ou sportif.

Un actes ou bien une série d’actes, c’est-à-dire une action accomplie en vue d’une fin prédéterminée font événement à partir seulement du moment où l’on en parle. L’exploit fait la une des journaux télévisés, fait le buzzsur Internet, survit dans le poème commémoratif.

L’événement qui intervient dans le monde est donc un fait de langage : il n’existe pleinement qu’à partir de l’instant où il est sur toutes les bouches, occupent les esprits. Il suscite des réactions, des commentaires, des regrets, des remords, des plaintes, etc…

Ceci pour la phase 1 de l’événement.

La phase 2 est celle qui voit le monde changer sous la pression de cette force structurante qu’est tout événement qui fait époque.

Le monde change.

L’invention de l’imprimerie, de la voiture, du téléphone, de la radiophonie, de la télévision, de l’Internet et du smartphone ont radicalement changé les modes de vie du grand nombre

Les guerres, mondiales ou non, ont changé et changent la donne géopolitique. Les grandes firmes de l’économie numérique, l’industrialisation forcenée de l’agro-alimentaire pour ne citer qu’elles, détruisent des emplois par millions et vouent aux oubliettes des pratiques artisanales ancestrales.

Le progrès technique, c’est qui perd-gagne.

L’événement structurant fait monde.

Il englobe tout, jusqu’à la parole qu’il circonscrit, dont il détermine les possibles, les occurrences et les modes d’expression : le jargon informatique qui fait « branché », la rapidité des propos, la concision maladroite génératrice d’à peu près, l’imprécision terminologique, la manie de la nominalisation imitée de l’anglais, la pauvreté du lexique, la rhétorique exsangue réduite à des procédés de comm, la synonymie généralisée, un mot signifiant tout et son contraire.

L’événement invisible d’abord germine dans le réel avant d’éclater au grand jour. Tout le monde est surpris, ravi ou horrifié, peu importe, le jour où « ça pète ».

Germine, chemine… C’est tout un.

Question de métaphores plus ou moins appropriées.

A cette différence près que la colombe de Nietzsche ne vole pas, mais trottine sur le pont…

 

Avec le recul des siècles, le grand homme - providentiel parfois, d’action toujours - apparaît comme le jouet de l’Histoire.

Cette transcendance à l’œuvre qu’est l’Histoire en train de se faire et de se défaire dans le même temps, non seulement déjoue tous les calculs prévisionnels, mais aussi rapetisse l’action des hommes qui ont voulu entrer dans l’Histoire, laisser un nom glorieux et une œuvre pérenne.

Les noms demeurent, finissent dans les dictionnaires, circulent dans les histoires secondes, les fictions critiques ou laudatives, les hommages et les éreintements, les conférences, les livres et les conversations.

Marquer son temps, en sauver les apparences, maintenir vive une flamme transcendante - une nation, un mode de vie - apparaît bien vain avec le recul du temps. Il n’en reste pas moins que des vies purent être sauvées, souvent au prix du sacrifice d’autres vies, il demeure que ce qui parut essentiel à un moment clé de l’histoire - moment vu comme une clé capable d’ouvrir sur l’avenir, alors que le présent ne donne à voir qu’un horizon bouché, comme obstrué par la fatalité - s’est maintenu en mutant sous l’action conjuguée des masses et des chefs, quel que soit leur titre et leur fonction : généraux ou hommes politiques.

Dans quelques heures seulement, le temps éclipsera la donne initiale.

Un événement surviendra, « venu sur des pattes de colombes », et qui ruinera tant de visées, tant d’espoirs, laissant le champ libre à d’autres espoirs, d’autres visées qui, à leur tour, seront balayés.

L’Histoire comme transcendance est une vue commode. Il s’agit de la dépouiller de tout esprit de providence héritée du christianisme, sauf à penser que tout advient selon un plan déterminée, ce qui fait de l’humanité toute entière le jouet d’une puissance divine unique ou multiple.

L’humanité, cette marionnette de l’Histoire, a coupé les fils et marche seule vers son destin qui est de n’en pas avoir, à ceci près que ce qui semble se chercher de tous temps dans l’humain et qui est si difficile à nommer tout unimement continue à animer la démarche des hommes et des femmes de ce monde.

Ce que l’humain cherche, c’est cet au-delà de l’humain qu’il entrevoit dans les rapports humains, et que Georges Bataille cerne en en parlant en ces termes :

« L’Etat n’a nullement (ou il a perdu) le pouvoir d’embrasser devant nous la totalité du monde : cette totalité de l’univers, donnée en un même temps - au dehors, dans l’être aimé, comme un objet ; au-dedans, dans l’amant, comme sujet -, n’est pleinement accessible à nous que dans l’accord de l’amour. »

Et Bataille, trois pages plus loin, d’évoquer « le trouble sentiment de totalité qui les grise. »

Il ajoute magnifiquement :

« C’est que la découverte d’une réponse de l’amant à l’être aimé, ou de l’être aimé à l’amant a le sens profond qui demande pour être saisi le calme où se cherche le bonheur. Cette réponse, dans l’immensité où nous sommes isolément perdus, est à nos yeux pareille à la colombe de l’arche : tout à coup, d’une manière subtile, secrète et insaisissable, cette immensité où nous étions seuls nous dit : « Tu ne savais pas qui j’étais : écoute la voix qui est la mienne, qui est ta voix, voici cet être qui s’avance à toi au sortir de ma profondeur et c’est sa voix ; tu le reconnais et il te reconnaît, vous émergez tous deux de la nuit où mon infinité vous égarait, mais, vous trouvant, vous vous perdez : puisque vous le savez, vous êtes l’un et l’autre l’écho, multiplié mais un qui est mon secret, comme un vide si violent et si doucement communiquant qu’à jamais, de ce jour, sa plénitude vous manquera. »

Arrive un temps où citer n’est plus de mise, sauf à donner toute la parole à l’écrit que l’on cite, ce qui équivaudrait à se taire, en laissant deviner dans le texte ami notre pensée qui chemine auprès de lui, démarche de silence à laquelle il faut se refuser, car trop risquée, trop sujette à mésinterprétation, quoi de plus facile, en effet, que de mésinterpréter une pensée qui s’est à peine esquissée, n’a pas pris le risque de s’exposer et s’est avancé masquée sous la pensée d’une pensée amie ?

Aussi dirai-je nettement ce qui m’amène.

Le langage, dans l’aventure humaine, s’offre comme une transcendance qui nous rabat constamment sur notre immanence d’êtres charnels.

Ainsi le Dire - la productivité du langage qu’aucune parole singulière jamais n’épuisera, qu’elle s’épuisera au contraire à faire se produire - et le Dit, soit la parole produite, écrite ou parlée s’enchevêtrent inextricablement : je ne puis ressentir la puissance transcendante du langage - d’une langue toujours singulière historiquement déterminée - que dans l’écoute et la production d’une parole singulière perdue dans le temps.

Et quoi de plus banal, en même temps de plus singulier, que la parole de l’aimée à laquelle, singulièrement, banalement je réponds, répondant à l’appel que j’entends en moi et qui passe d’elle à moi ?

Une figure de langage ample et sévère s’aligne sur l’énigme à dire, ne la suit jamais, la déroule plutôt, mélismes du sens qui s’enroule autour de la mélodie de l’être.

 

Jean-Michel Guyot

7 mars 2014

 

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